La Révolution en Bretagne : Quéinnec Jacques

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La révolution en Bretagne: Quéinnec Jacques, député du Finistère à la Convention et aux Cinq-Cents
Annales de Bretagne - Années 1913-1914

(Les sept premières pages de l'article, qui présentent Jacques Quéinnec, n'ont pas été retranscrites ; seul l'extrait concernant la description de l'activité toilière des Juloded est retranscrit)

Dans la conversation des habitants de l'arrondissement de Morlaix, il arrive assez souvent d'entendre prononcer le mot julod, appliqué à une certaine catégorie de nos compatriotes ; ce mot n'existant, à ma connaissance, dans aucun dictionnaire français ou breton, il est tout naturel qu'on entende souvent poser cette question : qu'est-ce qu'un julod?

L'étymologie du mot me semble entourée de nuages impénétrables, et cependant je suis porté à croire qu'elle pourrait bien avoir une affinité avec le nom d'un vêtement d'une forme particulière que portaient habituellement les anciens julods. On désigne, en effet, dans le Finistère, les habitants de chaque quartier par la partie de leur costume qui leur est particulière.

Mais du sens qu'on donne au mot julod et qui doit lui appartenir, depuis longtemps, il ressort que cette désignation ne s'appliquait point à a population entière d'une région, mais seulement aux membres d'un petit nombre de familles formant une sorte d'aristocratie rurale, et provenant tous originairement d'une partie du Haut-Léon, qui est comprise dans les cantons de Saint-Thégonnec, Taulé, Landivisiau, Sizun et Ploudiry, et particulièrement dans les communes les plus rapprochées de la montagne[1], où la fabrication des toiles avait une grande importance, et qu'habitaient presque tous les fabricants qui occupaient un grand nombre d'ouvriers. (...)

L'industrie de la fabrication des tissus de lin avait été introduite en Bretagne par la duchesse Anne, au moyen d'ouvriers flamands[2] qu'elle y avait fait venir.

La partie de notre département où les habitants en avaient atteint la plus grande connaissance semble être originairement la plus rapprochée de l'abbaye du Relecq, en Plounéour-Ménez. Les moines étaient très aimés de leurs vassaux, dans les affaires desquels ils se trouvaient immiscés continuellement, attendu que c'était le dernier-né qui jouissait des avantages attachés à la primogéniture[3]. L'abbé se trouvait donc souvent tuteur de son vassal en bas-âge, et avait pour toute la famille une tendresse vraiment paternelle.

On doit attribuer la supériorité industrielle des Léonards à l'instruction que les moines se plaisaient à donner aux plus intelligents d'entre eux. Ainsi s'est formé ce groupe de fabricants de toiles qui, employant à leur commerce l'énergie et la patience remarquable qui sont le caractère de notre vaillante race bretonne, ont fait faire à la civilisation et à l'agriculture, pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, des progrès si considérables dont les traces sont encore sous nos yeux.

La consommation de l'Espagne et de ses colonies, à cette époque les plus riches du monde, était tout entier alimentée par les tissus connus sous les noms de Plouvorn, Plougastel, Daoulas, dirigés sur Morlaix, et que ce dernier port échangeait contre le vin, le tabac, l'huile, et les autres productions des régions favorisées du soleil.

Des sommes considérables, provenant de ces exportations de toiles, répandaient l'aisance partout où l'on filait, où l'on tissait, où l'on blanchissait des fils, c'st-à-dire dans une bonne partie de notre département et des cantons qui forment aujourd'hui le département des Côtes-du-Nord. Mais celui qui gagnait le plus, c'était le FABRICANT, qui centralisait une foule d'opérations fort compliquées et exigeait un capital considérable. Le plus grand nombre de ces fabricants habitaient à la campagne, et de fermiers devenaient domaniers, et le plus souvent, ensuite, propriétaires-fonciers. (...)

Ayant en commun l'origine, le degré d'instruction, la manière de vivre et surtout les intérêts, ces plébéiens, enrichis par le travail, se lièrent tout naturellement, se rapprochèrent encore par des mariages, et formèrent dès lors une caste à laquelle, à une époque qu'il est difficile de préciser, et pour un motif que j'ignore mais qui doit, je le crois, tenir à un détail du costume qu'ils avaient adopté, on leur donna le nom de julod (en breton juloded).

Après avoir parlé des immenses services agricoles rendus à la région par les Julods et exposé leurs relations parfois délicates, d'un côté avec les nobles, de l'autre avec les journaliers ruraux, l'auteur de cet article poursuit :

La communauté de croyances liait plus puissamment encore ces hommes instruits, formés à la connaissance des hommes par les voyages et le commerce avec des hommes de nationalité et de conditions diverses.

Quand les écrivains de l'Encyclopédie ouvrirent contre a doctrine de droit divin qui devait, en quelques années, modifier le régime politique de l'Europe, les Julods, avides de lectures sérieuses, étudièrent ce nouveau code social et le trouvèrent conforme à leurs notions de la vérité, à leurs sentiments de la justice.

Les membres du bas clergé, dont plusieurs appartenaient à des familles de Julods, et dans l'intimité desquels ils vivaient, partageaient leurs idées libérales ; ils furent ensemble les propagateurs des idées nouvelles et nous les voyons constamment unis, aux États généraux, et pendant toute la première partie de la Révolution, luttant pour obtenir l'égalité de droits qui leur était chère et les institutions libérales qui forment la base inébranlable de notre état social.

Ce portrait de Julod de l'époque révolutionnaire (qui paraîtra quelque peu flatté pour certains d'entre eux, pour Quéinnec notamment, quand on aura vu quelques pages de sa rédaction) se terminait ainsi :

S'ils étaient animés d'un ardent désir de prosélytisme, résultant d'une conviction forte, les Julods, qui figurent, non sans honneur, dans les Assemblées nationales et départementales se firent constamment remarquer par leur esprit de modération et de tolérance. (...) Les premiers orages de la Révolution n'atteignirent point le commerce des toiles pour l'exportation, qui se continua dans les mêmes conditions que précédemment jusqu'à la guerre (...)[4].

Nous trouvons la confirmation de cette dernière assertion au Rapport fait au Conseil général du Finistère à l'ouverture de sa session du 15 novembre 1791, par les principaux administrateurs composant le directoire, sur les principaux objets de leur gestion, depuis le 7 août 1790, époque où ils sont entrés en activité :

« Le commerce des toiles n'a pas dégénéré ... » inscrivent-ils au paragraphe qui a trait au commerce et à la pêche[5].

Dans son Voyage dans le Finistère, ou État de ce département en 1794 et 1795, le c. Cambry[6] donne un tableau du commerce du port de Morlaix « ruiné par le régime de la Terreur » qui, dit-il, consiste surtout en toiles, et il en détaille « la nature, les noms et les proportions ». Plus loin, il revient encore sur ce même sujet :

« Le principal commerce du pays se fait en toiles ; elles sont tissues par une infinité d'ouvriers répandus dans les campagnes, sans qu'on y voit une seule manufacture en grand : les deux tiers de ces toiles étaient portées à Morlaix ; le reste allait en Espagne, à Lisbonne, à Bilbao. Ces toiles étaient de trois espèces : 1° Les toiles blanches de Léon, Crez ou Bretagne. 2° Celles Plougastel, blanches, propres à faire des chemises, des serviettes de bonne qualité. 3° Celles de Plouvorn, grosses et rousses.
On fabriquait aussi des toiles à carreaux dans les communes de Saint-Thégonec [Saint-Thégonnec], de Guiclan, de Pleiber-Christ [Pleyber-Christ]: on en faisait des matelats : elles servaient à la traite des nègres.
Ce commerce des toiles était très considérable. (...)
Les coquilles de « berniques » (une espèce de « lepas » qui couvrent les rochers de Bretagne) se vendent ; on en fait de la chaux dans la paroisse de Guiglan [Guiclan], et surtout chez les habitants des rives de Pensé [Penzé], qui blanchissent beaucoup de toiles. »

Passant au district voisin, celui de Landerneau, Cambry dit encore :

« La fortune des fabricants de toile y est telle, qu'il n'est pas rare d'y faire des inventaires de cent ou deux cents milles livres. »

Empruntons pour finir quelques chiffres à un très intéressant article de l' Annuaire statistique du département du Finistère pour l'an XII de la République. L'industrie des toiles y est déjà bien en décadence.

Il n'existe dans ce département, à proprement parler, aucune fabrique de toiles et de fils ; l'habitant de la campagne fait lui-même la filature, les fils destinés à être convertis en toile passent ensuite entre les mains de tisserands placés çà et là dans les campagnes ; les toiles et les fils se vendent ensuite, principalement sur les marchés de Morlaix et de Landerneau.

Les fils sont préparés par des femmes et des enfants. il existe environ 5 600 métiers employés à la confection de toute espèce de toile...

La fabrication des toiles et fils consomme, en matières étrangères, 5 000 quintaux de chanvre poids de marc, et en matières nationales 40 000 quintaux de chanvre et 9 000 quintaux de lin.

Cette fabrication produit environ 18 000 pièces de toiles de lin et 48 000 pièces de toiles de chanvre dont la valeur peut être estimée 8 à 9 millions.

(Suivent des renseignements et des réflexions sur un côté spécial de l'industrie, celle des toiles à voiles de Loc-Ronan [Locronan] qui, depuis 1789, est tombée de 350 métiers en activité à 150.)

Les lieux d'exportation sont, pour la France, Bordeaux et autres, et pour l'étranger, l'Espagne.

La consommation, dans le département, des toiles de toutes espèces, est évaluée : savoir en toiles de lin à 110 000 aunes, et en toiles de chanvre à 4 771 300. L'exportation en France est de 50 000 aunes de toiles de lin, et l'exportation à l'étranger à 2 000 000 d'aunes.

Le prix de la main-d'oeuvre pourrait difficilement être calculé, attendu qu'il n'existe pas de fabriques en grand. Ce sont ordinairement les cultivateurs qui s'occupent de ce travail dans les moments qu'ils n'emploient pas à la culture des terres qui leur appartiennent ou qu'ils afferment.

On peut se rappeler qu'il a été dit plus haut que la vente des toiles avait lieu principalement dans les villes de Morlaix et de Landerneau. Avant la Révolution, toutes les espèces de toiles, sortant des mains des fabricants, et avant d'être livrées dans la commune, étaient portés aux hôtels communs[7] de ces deux villes, et elles y étaient estampillées après qu'on s'était assuré qu'elles avaient les dimensions et les qualités requises pur chaque espèce de toile : celles qui étaient défectueuses étaient coupées de manière à ne pouvoir être vendues qu'en détail. Cette vérification scrupuleuse avait tellement établi la confiance que, chez l'étranger, la seule inspection de la marque les faisait recevoir sans autre examen. La cupidité a profité des troubles de la Révolution pour se soustraire à cet usage, et le discrédit des toiles en a été la suite. (...)[8].

( La suite de cet article, consacrée à la biographie de Jacques Quéinnec, n'a pas été retranscrite, mais est consultable sur Gallica[9] )

Notes et références[modifier]

  1. Allusion aux Monts d'Arrée, qui sont tous proches
  2. Plusieurs familles de la région de Morlaix portent encore de nos jours le nom de famille "Le Flammanc"
  3. Allusion au système de la quévaise
  4. Journal "L'Écho de Morlaix" (janvier 1876)
  5. Procès-verbal des séances des administrateurs du département du Finistère assemblés à Quimper, pour tenir la session annuelle prescrite par le décret du 22 décembre 1789, 1 v., in-4°, 144 p. (...) Quimper, Y.-J.-L. Derrien, 1792, V. p. 63 du Rapport
  6. Jacques Cambry
  7. Hôtels de Ville
  8. Y.Annuaire de Quimper, Y.-J.-L. Derrien, in-8°, p. 145 et suiv. Les toiles de Bretagne, inusables, étaient cotées entre toutes. Sans pousser plus loin les recherches, signalons cependant quelques pages consacrées récemment à l'ancienne industrie textile bretonne par M. A. Le Braz dans son Essai sur l'histoire du théâtre celtique, Calman-Lévy, in-8°, 1904 (v. p. 211 et suiv).
  9. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k115324x/f8.r=Julod.langFR