La Révolution et les révolutionnaires de février

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

La Révolution et les révolutionnaires de février
Revue des Deux MondesNouvelle période, tome 7 (pp. 524-560).


LA REVOLUTION


ET


LES REVOLUTIONNAIRES DE FEVRIER.




HISTOIRE, PHILOSOPHIE, THEOLOGIE, CARACTERES DES REVOLUTIONNAIRES, D’APRES LES THEORICIENS ET LES HISTORIENS DE LA REVOLUTION;
I - I. Bulletin de la République, 1848. — II. Mémoires de M. Caussidière, 2 vol., 1849. — III. Histoire de la Révolution de 1848, par M. de Lamartine, 2 vol. in-8°, 1849.- IV. Pages d’Histoire de la Révolution de Février, par M. Louis Blanc, 1 vol. in-8°, 1850. — V. Les Confessions d’un Révolutionnaire, par M. Proudhon, 1 vol. in-18, 1850.
II.- I. Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Stern, 1 vol. in-8°, 1850. — II. Histoire de la Révolution française de 1848, par M. Charles Robin, 2 vol. in-8°, 1850. — III. Histoire du Gouvernement provisoire, par M. Elias Regnault, 1 vol. in-8°, 1850. — IV. Histoire de la Révolution de Février, par M. Alfred Delvau, 1 vol. in-8°, 1850.
III. — I. Les Conspirateurs, par M. Chenu, 1 vol. in-18, 1850. – II. La Naissance de la République, par M. Lucien de La Hodde, 1 vol. in-18, 1850. — III. Histoire des Sociétés Secrètes et du Parti républicain, par le même, 1 vol. in-8°, 1850. — IV. Le Gouvernement Provisoire et l’Hôtel-de-Ville, par M. Ch. de Lavarenne, 1 vol. in-18, 1850, etc., etc.




Voici bientôt un an que les héros de la révolution de février, ses hommes d’état, ses aventuriers, ses condottieri et ses bas-bleus nous encombrent d’histoires, de mémoires, de justifications et de pamphlets. Tristes Thucydides, scandaleux Hérodotes, ils déroulent à l’envi, sous nos yeux, les complots et les turpitudes qui, du 24 février au 26 juin 1848, ont déshonoré et affligé la France. Chacun écrit pour son propre compte, pour dégager sa responsabilité, pour se disculper d’une accusation. C’est une chose remarquable que cette individualité qui perce dans chacun des écrits que nous avons sous les yeux. Chaque personnage songe à se défendre. Il plaide pour ses actes. En un mot, nous avons en plusieurs volumes la reproduction de cette fameuse séance où le général Cavaignac vint se défendre contre ses propres coreligionnaires d’avoir laissé se développer volontairement l’insurrection de juin. Est-ce qu’un tel empressement à se justifier ne prouve pas qu’ils se sentent coupables ? Ils se renvoient mutuellement tous les forfaits de cette révolution, et chaque excuse que présente l’un d’eux se trouve n’être en définitive qu’une accusation lancée sur le compte de quelque autre. Voilà les faits ; qui les a commis ? — Ce n’est pas moi, — ni moi. — ni moi, répondent-ils tous alternativement. — C’est M. Marie qui a établi les ateliers nationaux, dit M. Louis Blanc. — C’est M. Ledru-Rollin qui, de concert avec les clubistes de Paris, avait monté et ourdi la révolution du 16 avril, dit M. Élias Regnault. — Mais si nous n’avions pas eu la république, si je ne l’avais pas proclamée, chaque jour nous aurions eu une émeute nouvelle, dit M. de Lamartine. — Cependant l’excuse la plus bouffonne est celle qui a été trouvée par M. Ledru-Rollin. Au lieu de tant nous accuser, semble-t-il dire, vous devriez nous remercier d’avoir fait la révolution de février. Sans elle, nous roulions sur la pente de la décadence, nous tombions dans le même état que l’Angleterre. Un bel état, ma foi ! Heureusement, le peuple et moi, Ledru-Rollin, l’aidant et le poussant, nous vous en avons tirés. Encore une fois, ce sont des remerciemens que vous nous devez. — Puis viennent à leur tour les énergumènes du parti rouge. M. Alfred Delvau entre autres, dont le livre peut se résumer à peu près ainsi : Ledru-Rollin est un grand homme, mais les hommes du National, les Marrast, les Garnier-Pagès, sont des coquins ; j’en appelle à Pythagore, à Ocellus Lucanus, à Sénèque, à Bossuet, à Cicéron et Baboeuf. — Enfin, lorsque tous les chefs du radicalisme se sont suffisamment injuriés, arrivent les échappés du parti et ses ex-surveillans gagés qui se mettent à crier : — Ils mentent tous, ils sont tous coupables ; n’en croyez aucun, excepté lorsqu’il dira du mal de son confrère. Ce qu’il dit de mal de son collègue est vrai, ce qu’il dit en bien de lui-même est faux. -Nous pensons que c’est assez d’injures comme cela, et nous pouvons répéter ce vers du poète que toute la France a semblé adresser aux révolutionnaires de février, lorsqu’elle les a précipités du pouvoir :

Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.

Tous ces livres sont un symptôme rassurant : ils indiquent que la révolution de février a irrévocablement accompli sa première phase, et que nous sommes définitivement entrés dans la seconde. Toutes ces histoires, ce sont des plaidoyers pour et contre les révolutionnaires, avons-nous dit ; oui, et en généralisant tant soit peu, en étendant cette définition des individus à la série entière des faits, ce sont des plaidoyers pour et contre la révolution de février. Cette abondance d’histoires est arrivée au moment précis où, dans l’ordre des faits politiques, s’opérait la séparation bien tranchée des deux périodes de cette révolution. C’est une preuve évidente que, dans la pensée même de ses auteurs, la révolution change de forme, et que leur œuvre est sinon morte, au moins si méconnaissable, qu’ils ne la reconnaissent plus. C’est pour qu’on n’oublie pas cette douce image qu’ils ont essayé de la recomposer par le souvenir ; mais en vérité elle n’était pas belle déjà, et leurs souvenirs ne l’embellissent pas.

Ces histoires et ces pamphlets se divisent en trois catégories : il y a d’abord les histoires personnelles, apologies d’un personnage incriminé ou idolâtre de lui-même : tels sont les livres de M. de Lamartine, de M. Louis Blanc, de M. Proudhon ; puis il y a les histoires plus ou moins complètes des faits : telles sont les histoires de Daniel Stern et de M. Élias Regnault ; enfin, il y a les chroniques scandaleuses racontées par les émigrés et les exilés du parti, comme MM. Chenu et de La Hodde. Quoique assez peu édifians, les souvenirs de ces derniers sont les seuls qui soient réellement intéressans, les seuls qui nous aient appris quelque chose de nouveau. Effectivement, si tous ces livres sont curieux comme apologies ou accusations personnelles, au point de vue des faits ils sont insignifians et ennuyeux. On dirait que les auteurs ne savent rien ou n’ont rien voulu dire ; un seul, M. Élias Regnault, nous a donné de nouveaux détails sur le 16 avril avec une franchise et une honnêteté qui l’honorent. Au point de vue historique, il n’y a rien à tirer de toutes ces publications, rien ou très peu de chose ; tout ce qu’elles contiennent d’anecdotes n’est plus aujourd’hui que comme un recueil vieilli de bons mots et de joyeuses facéties. Les dangers dont elles nous entretiennent sont déjà loin de nous, et nous n’avons pas à craindre de les voir reparaître. Les héros de M. Chenu, les victimes de M. de La Hodde sont morts pour toujours ; les fourbes ne reviendront jamais plus sur la scène politique : c’en est fait de la joyeuse canaille révolutionnaire et des facétieux coquins ; mais nous n’en avons pas fini avec les révolutionnaires véritables, avec ceux qui ont échoué en février, avec les terroristes et les spoliateurs. Ils ont été l’effroi du passé, ils sont aujourd’hui le seul danger de l’avenir. En eux seuls désormais se résument toutes les tendances, et, hélas ! faut-il le dire ? reposent toutes les espérances de cette fatale révolution. Quelles sont donc ses tendances ? Quelles sont ses idées et ses derniers secrets ? Commenta-t-elle échoué ? et pourquoi ? Telles sont les deux questions qui renferment à la fois tout le passé et tout l’avenir de notre société.

I. – DE LA REVOLTUION AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE ET RELIGIEUX.

Que n’a-t-on pas dit sur la révolution de février ? de quoi ne l’a-t-on pas accusée ? Illégalité politique, illégitimité philosophique, athéisme, communisme, esprit d’intrigue inavouable, ambition vulgaire, on a accusé de tout cela et de bien d’autres choses encore elle et ses auteurs ; eh bien ! tout cela est vrai. C’est un des caractères de cette révolution de défier même l’exagération. Quelque chose honteuse qu’on puisse rêver, on peut hardiment la lui appliquer et l’en charger sans crainte ; on n’épuisera jamais son côté immoral. On peut dire beaucoup de choses sur le droit d’insurrection, sur l’esprit révolutionnaire, on peut se perdre en spéculations métaphysiques pour en prouver la légitimité ou l’illégitimité il n’y a pas de révolution où l’on ne puisse peser le pour et le contre, et donner des raisons sans fin ; mais de celle-là, on n’en peut rien dire, sinon qu’elle est un fait que l’histoire, muse sévère et morale, voilera par pudeur et par haine de l’obscénité, car l’histoire répudie les faits qui manquent avec elle de dignité et de décence. Non jamais pareil fait ne s’était produit à la lumière du soleil. Jadis les railleurs suivaient à Rome le char du triomphateur qui dominait railleries et insultes, les regardant comme les grotesques instrumens nécessaires à la glorieuse symphonie qui l’environnait ; mais ici les quolibets et les railleries ont pris subitement un rôle qui ne leur avait jamais été dévolu, et ils sont devenus les vengeurs de la morale éternelle.

Il apparaît quelquefois dans l’ordre naturel des phénomènes bizarres, des monstres, des animaux difformes, des curiosités de médecine et d’histoire naturelle ; il naît des êtres mal créés, méchans, ignobles, fruit, dirait-on, des déréglemens de la nature. Dans un de ses discours sur la philosophie de la vie, Frédéric Schlegel dit, en une page pleine du scientifique illuminisme qui est le caractère de son esprit, qu’il y a dans le monde des êtres, les singes par exemple, qui n’appartiennent pas à la création, mais qui sont comme la parodie satanique de cette même création. Il y a des jours où la nature semble ivre, où elle trébuche, où ses yeux louchent, où sa main tremble, où elle remplit déplorablement les fonctions qui lui sont propres. Les œuvres de la puissance créatrice en délire et de la vie troublée dans ses sources nous font horreur et à juste titre. On ne plaint guère ces tristes monstres, car la pitié n’appartient qu’aux souffrances et aux douleurs qui sont conformes aux lois morales et qui résultent de l’accomplissement de ces lois. On ne plaint pas ces monstres, parce qu’ils sont l’expression visible d’une déviation et d’une désobéissance aux lois éternelles. C’est dans l’ordre de ces faits qu’il faut ranger la révolution de février. Ce n’est pas tant l’esprit de révolte qui est la cause de ce fait que je ne sais quelle perversion du sens moral et quelle fausseté de l’esprit général. Or, à ces faits-là, l’histoire ne doit guère que son mépris.

La révolution de février est donc une déviation, un déraillement ; elle est non-seulement, comme le sont toutes les révolutions, une lutte contre l’ordre temporel, elle est encore une insulte à l’ordre moral. Mais quoi, nous dira-t-on, est-ce qu’il n’en est pas de même de toutes les révolutions ? Pourquoi celle-là encourt-elle un blâme si sévère ? L’esprit d’insurrection n’est-il pas toujours blâmable ? A cela nous répondrons simplement que nous n’admettons pas et que nous n’admettrons jamais l’insurrection comme un droit, mais comme un fait, et que par conséquent, si nous considérons la révolution de février comme un fait, nous la trouvons mille fois plus odieuse que toutes les autres sans exception, car son masque est mille fois plus laid. L’insurrection n’est jamais qu’un fait, et, comme tel, elle est toujours brutale, aveugle et condamnable. Néanmoins il reste à trouver la signification de ce fait. Nous nous sommes déjà expliqué plus d’une fois sur la révolution française ; nous l’avons envisagée impartialement, sans colère et sans amour ; nous l’avons considérée comme étant le fait le plus considérable du XIXe siècle ; nous l’acceptons comme étant la destruction de tout un ordre politique et en même temps le commencement d’une autre société, mais nous n’acceptons pas ses doctrines. D’ailleurs jamais nous ne confondrons les aspirations, les désirs et les idées même erronées de la révolution française avec les idées et les désirs qui sont sortis de la révolution de février. La révolution française, à la prendre à un certain point de vue, est le triomphe de l’ordre moral, l’expiation des fautes commises envers les lois éternelles, des devoirs oubliés, des crimes consommés à l’ombre d’institutions mal soutenues, mal surveillées. Voilà le sens religieux de la révolution française c’est l’expiation terrible de tout un ordre temporel qui avait de plus en plus chassé loin de lui l’esprit divin qui devait l’animer. La révolution de février est-elle une expiation ? Oui, me répondent des voix sans nombre, des voix communistes, radicales, voire des voix catholiques et aristocratiques ; oui, elle est l’expiation des fautes commises par les privilégiés, me disent les unes, des fautes commises par les sceptiques et les voltairiens, me disent les autres ; elle est l’expiation de l’usurpation, me répondent les troisièmes. Soit. De tout cela il faut conclure que, de même que la révolution française a été le châtiment de l’ancien régime, la révolution de février est comme le châtiment de cette première expiation. Eh bien ! cela admis, de ces deux faits, lequel vous paraît encore le fait préférable ? Satan, même alors qu’il exécute les ordres de Dieu, n’est certainement pas beau, il est toujours Satan ; mais Belzébuth venant à son tour venger par d’autres crimes les crimes commis par Satan, un démon justicier d’un autre, oh ! véritablement c’est un spectacle immoral, car alors ce n’est plus même une expiation : c’est une émulation terrible dans le mal, c’est une guerre civile effrayante entre toutes les puissances de l’abîme cherchant à se détrôner et à s’entr’égorger, pour faire prévaloir de plus en plus dans le monde leur évangile, qui est le péché et la mort.

La révolution de février est-elle d’ailleurs la déduction logique de la révolution française ? Nous ne le pensons pas davantage. Si vous considérez bien la révolution française, non pas avec les yeux des radicaux, mais avec un esprit impartial, vous verrez au contraire que février en est la contre-partie et même la contradiction. Nous touchons ici au point fondamental, à ce qui fait l’essence même de la révolution de février.

Je dis, en effet, que la révolution de février, si elle avait chance de réussir, marcherait à rebours non-seulement de l’ordre éternel des sociétés, mais même à rebours de la révolution française. Je dis qu’elle est immorale, qu’elle est un crime contre la civilisation moderne, contre l’esprit moderne ; que, sous apparence de continuer et de mener plus loin cette même civilisation, son but secret est de la tuer, car la révolution de février a été faite contre ce qui s’appelait autrefois le tiers-état et ce qui s’appelle aujourd’hui bourgeoisie. Si on la considère au point de vue philosophique, elle est illibérale ; au point de vue social, elle est immorale ; au point de vue politique, elle est inintelligente et inepte ; au point de vue religieux, elle est athée.

Bien que la révolution ait été faite au milieu des refrains patriotiques et qu’elle ait crié à plein gosier : La Liberté rouvre ses bras ! elle n’en est pas moins l’ennemie de la liberté. Et ici nous ne parlons pas des chefs de cette révolution, libéraux de contrebande, ne parlant si haut de la liberté que pour mieux assurer leur tyrannie ; non, nous parlons de la révolution elle-même et de la tendance qu’elle a manifestée dès le lendemain de son triomphe. Tandis que les constitutionnels et les libéraux affirmaient que les tendances de la société moderne étaient la liberté, l’affranchissement, que sais-je encore ? voilà que la révolution de février accompagnée du socialisme, du communisme et de ce bon radicalisme classique qui n’est pas le moins tyrannique des trois, arrive et dit formellement : — Débarrassez-moi de la liberté. — Nous ne voulons plus être gouvernés, disaient les fortes têtes politiques ; que l’état ne se mêle de rien : laissez-nous faire, laissez-nous passer. — Mais le communisme vient qui fait des révolutions pour être gouverné, et qui conquiert la liberté la plus illimitée pour se débarrasser de la liberté la plus restreinte. — Nous ne sommes plus gouvernés, s’écrient des milliers d’hommes, nous voulons l’être, et pour cela nous renverserons tout gouvernement qui ne nous gouvernera pas assez. Vous refusez de gouverner ? mais alors vous manquez à votre devoir, vous mentez à votre nom. La nature nous gouverne, elle ! Ses chaleurs sont accablantes, ses froids rigoureux, les privations qu’elle impose dures à supporter, et les désirs qu’elle fait naître difficiles à réprimer. Nous n’avons aucun recours contre elle, et nous nous en prenons à vous. À bas tout ce qui ne gouvernera pas assez !

La révolution de février n’a pas d’autre sens que celui-là. Ce n’est pas une révolution faite pour conquérir la liberté, c’est une révolution faite contre la liberté ; c’est l’anarchie qui demande qu’on organise le despotisme. Que dites-vous de ce bizarre auxiliaire de l’esprit d’autorité ? C’est une chose profondément affligeante que cette contradiction que les années ont établie entre les idées de la salle du Jeu de Paume 1789 et les idées du Luxembourg 1848, et c’est le spectacle le mieux fait que je connaisse pour humilier la pensée humaine.

Qu’y a-t-il de commun entre ces cris sauvages et la civilisation moderne ? Rien assurément. Là pourtant où la révolution, à mon avis, a le mieux montré ses tendances, ce n’est pas dans cette haine de la liberté ; c’est dans la guerre qu’elle a déclarée tout d’abord à la bourgeoisie, guerre qu’elle a poursuivie plus tard en s’attaquant à l’infâme capital, et qu’elle continuait tout récemment encore en tâchant, sous prétexte de fusion, de noyer la bourgeoisie au sein des flots populaires et de la laisser se perdre dans cet océan humain.

Nous vivons dans un temps où les formes politiques importent assez peu (pour ma part, j’en fais bon marché), mais où il faut que chacun s’explique nettement sur le fond même des questions ; or je dis que quiconque attaque le pouvoir de la bourgeoisie, quiconque cherche à l’en dépouiller commet un crime de lèse-civilisation. Je sais tout ce qu’on peut lui reprocher, je connais ses défauts et ses vices ; s’il fallait les dire, je ne les tairais pas. N’importe, je maintiens que quiconque se révolte contre son pouvoir et cherche à lui arracher son influence n’est véritablement qu’un factieux. O vous, honnêtes publicistes, aveugles journalistes, et vous, sycophantes de toutes les professions ! savez-vous bien ce que vous faites lorsque vous prononcez haineusement ce mot de bourgeois ? Vous qui vous proclamez à toute heure les représentans de l’esprit moderne, vous seriez trop coupables si vous n’étiez plus ignorans encore, et si les nécessités de votre existence ne venaient pas fournir en votre faveur des circonstances atténuantes. Savez-vous ce que c’est que le bourgeois ? Eh bien ! le bourgeois c’est l’homme moderne ; oui, l’homme moderne absolument comme le baron féodal fut l’homme du moyen-âge. On a beaucoup écrit pour et contre la bourgeoisie, et personne, parmi ceux qui ont pris sa défense, n’a songé à donner cette raison, qui renferme toutes les autres : le bourgeois c’est l’homme de la civilisation et de l’esprit moderne.

Mais, — diront les radicaux, les démocrates, les communistes, — si le bourgeois est l’homme de l’esprit moderne, le peuple possède en lui l’esprit de l’avenir. Sottise qui dénote une grande ignorance des manifestations des lois morales en ce monde ! Le peuple n’appartient à aucun temps, pas plus aux temps modernes qu’aux temps anciens, et aux temps futurs qu’aux temps modernes. Les radicaux font à l’égard du peuple le même raisonnement que les communistes à l’endroit de la propriété. Le sol n’appartient à personne, disent-ils ; il n’appartient qu’à Dieu, ce qui certainement est très juste. La terre, telle qu’elle est sortie des mains du Créateur, n’appartient qu’à lui seul ; mais après lui elle appartient à l’homme qui le premier l’a cultivée et en a su faire une chose humaine servant aux usages et aux besoins de l’homme. Il en est de même de l’humanité : elle n’appartient qu’à Dieu ; mais le gouvernement de cette même humanité appartient à ceux qui ont prouvé qu’ils étaient capables de la gouverner. Or, le peuple est comme le sol éternel de l’humanité ; c’est le fond de toute société humaine, duquel tout sort, grandit, travaille, et dans lequel, par le long effet des siècles, tout rentre et tout meurt. Le peuple, à proprement parler, n’est donc d’aucun temps : il participe de l’éternité de la race humaine ; si tant est qu’elle soit éternelle ; mais, dans les choses de ce monde, la grande affaire n’est pas d’être impérissable, c’est d’être le fils de son temps et de satisfaire aux exigences de son époque. Or, la bourgeoisie n’est pas immortelle, non plus que l’aristocratie féodale : toutes deux relèvent du temps, et ne sont que des phénomènes dont la durée est marquée. Lorsque ce que nous appelons le temps moderne sera devenu le temps ancien, alors de singulières aristocraties, d’étranges classes moyennes, que nous ne soupçonnons pas, viendront à leur tour remplacer celles qui gouvernent aujourd’hui. Elles sortiront du peuple, sans nul doute ; d’où pourraient-elles donc sortir ? Elles ne seront pas le peuple pour cela ; elles seront les classes qui gouverneront le peuple. À chaque époque, l’esprit souffle ici ou là, d’une manière ou d’une autre ; ceux qui savent comprendre ses paroles, ceux qui devinent sa direction, ceux-là, sont ses élus. Et ne venez pas, sur ce mot d’élus, crier contre les privilégiés, ne venez pas, comme certains d’entre vous l’ont fait, opposer la stoïque justice à la grace chrétienne. Dieu lui-même a ses élus et ses réprouvés, qui sont les bons et les méchans : c’est la plus large division possible de la race humaine, aussi n’appartient-elle qu’à l’ordre spirituel ; mais, dans l’ordre temporel, est-ce que la grace et la justice ne se confondent pas ? N’est-il pas juste que celui-là gouverne qui a le mieux reconnu la marche de son temps et qui est le mieux en mesure de remplir les conditions du gouvernement ?

Parler ainsi, ce n’est enlever au peuple aucune de ses légitimes espérances : chacun des individus qui composent ce qu’on nomme le peuple n’est-il pas homme, et n’a-t-il pas par conséquent des facultés à exercer, l’espace à mesurer, le temps à remplir ? Mais s’il revendique des droits en dehors de cette loi même de sa vie et de son être, s’il en vient à vouloir s’imposer en sa qualité d’homme du peuple, il tombe immédiatement dans l’erreur et le mal.

Oui, le bourgeois, c’est l’homme moderne. Depuis trois cents ans, la civilisation marche en harmonie avec lui, et même grace à lui. Tous les phénomènes historiques qui se sont manifestés, c’est lui qui s’en est emparé, c’est lui qui les a fixés, qui a fait de ces phénomènes des lois, de ces accidens des règles, de ces faits des idées, de ces événemens des institutions. Tous les faits qui se sont succédé depuis Luther jusqu’à nos jours ont avec la bourgeoisie je ne sais quelle corrélation mystérieuse, et à son tour la bourgeoisie y a reconnu son esprit et les a adoptés. Toute l’histoire de ces trois derniers siècles est comme un miroir où la bourgeoisie a vu sa physionomie reproduite de mille et mille façons différentes. Qui peut nier que le protestantisme, dans toutes ses variétés, n’ait un rapport secret avec la manière de penser de la bourgeoisie, avec sa manière de vivre, avec sa manière de comprendre la religion et le christianisme ? Qui peut nier que les institutions modernes, administration, jury, représentation parlementaire, ne soient pas en harmonie avec sa manière de comprendre le gouvernement et la justice ? Ce qui constitue le bourgeois, c’est l’énergie individuelle, c’est la volonté, c’est encore la croyance au jugement privé, à l’infaillibilité de la conscience. On peut dire beaucoup de choses sur tout cela, on peut blâmer ou approuver ; n’importe, tout cela existe, et n’existe que dans la bourgeoisie, que cela soit bon ou mauvais. Or, protestantisme, jury, science administrative, régime parlementaire, tout cela est en puissance et a son origine dans les facultés constitutives de la bourgeoisie. C’est pourquoi ses droits politiques ne peuvent pas être niés ; ils résultent de sa puissance sociale et des vertus individuelles qu’elle a montrées dans les luttes de la vie ; ils résultent des richesses qu’elle a poursuivies et qu’elle a su atteindre. Toute la société moderne est sortie d’elle, ou du moins s’est merveilleusement accordée avec elle, avec sa nature, avec ses mœurs et ses pensées. Bien plus, quel est le signe caractéristique qui fait reconnaître une classe capable de gouverner ? C’est lorsqu’elle crée dans la société, en dehors des institutions existantes, en dehors des lois, un fait, une réalité au moyen de laquelle elle puisse s’emparer de toutes les forces d’un pays, les absorber, leur commander, les discipliner. Or la bourgeoisie a créé cette réalité ; elle a créé l’industrie. L’industrie est le plus puissant moyen d’action de la bourgeoisie ; c’est i’industrie qui remplace pour elle la guerre, l’art, le courage militaire, et tous les moyens par lesquels l’aristocratie féodale établit jadis sa puissance ; c’est l’industrie seule qui aujourd’hui établit les relations entre les hommes, et la crainte que tous les gouvernemens ont de l’alarmer, les cours de la bourse reproduits par les journaux de l’univers entier vous disent assez jusqu’à quel point elle gouverne.

Aujourd’hui les classes moyennes sont indestructibles. Pourquoi ? C’est qu’elles sont encore à l’état de force morale, et n’ont pas pris de forme déterminée. Au milieu de l’industrie et du chaos des affaires, elles n’ont pas su encore se créer une manière de vivre, une hiérarchie, en un mot elles n’ont pas de corps, et c’est pour cela qu’aujourd’hui elles sont indestructibles. Lorsque la bourgeoisie aura pris forme, lorsqu’elle aura établi sa hiérarchie, elle sera beaucoup plus attaquable, mais beaucoup moins attaquée ; elle sera destructible alors, mais personne ne songera, au moins pendant long-temps, à lui contester son pouvoir. Effectivement, si aujourd’hui elle est tant attaquée. ce n’est pas tant parce qu’elle gouverne que parce qu’elle est le germe d’une classe nouvelle, l’élément principal d’une civilisation que les uns voient arriver avec regret, que les autres ne jugent pas devoir être essentiellement démocratique. La bourgeoisie n’existe pas comme classe, elle n’est que le germe d’une nouvelle société. Tous ces fléaux qui viennent fondre sur elle, toutes ces passions qui cherchent à l’étouffer témoignent de sa puissance. Pour le moment, elle se rit de toutes les attaques, elle est la favorite du destin. Lorsqu’elle sera arrivée à son plein degré de perfectionnement, alors elle pourra être battue en brèche avec plus d’avantage, car tout corps politique est destructible, mais une force simplement morale ne l’est pas.

Les révolutionnaires de février ont essayé de détruire la bourgeoisie par la banqueroute : tel était, on le sait, le plan fameux de M. Blanqui ; ils essaieront un jour, s’ils sont les maîtres, de la détruire par l’expropriation. Tous ces moyens seront inutiles : on peut la dépouiller, la spolier, c’est peine perdue ; la fortune de la bourgeoisie est encore trop près de sa source, elle n’est pas encore assez traditionnelle, elle n’est pas encore attachée par des liens matériels assez puissans pour que cette spoliation puisse être efficace. L’origine de la bourgeoisie d’ailleurs n’est pas dans la richesse ; il y avait une classe moyenne bien avant que la bourgeoisie conquît la richesse et le pouvoir. Quelle est donc l’origine de la bourgeoisie ? Elle est simplement dans la force morale, dans l’énergie individuelle elle a sa racine dans l’être moral de l’homme. Aussi, pour elle, la spoliation n’est pas à craindre, elle ne touche que très peu à son présent, elle importe peu à son avenir. En effet, si jamais vient le jour d’une spoliation générale, ce n’est pas une classe que l’on dépouillera ; on ne dépouillera que des individus plus ou moins riches. Au lieu d’être une mesure politique, une conquête, cette spoliation ne sera que le pillage, que le vol fait au préjudice de chacun des individus qui composent la société : cette spoliation importe peu à l’avenir de la bourgeoisie, car ce n’est pas tant de sa fortune qu’il faudrait la dépouiller que de son désir de conquérir la fortune. Ce qu’il faudrait ruiner, ce serait son énergie individuelle, sa force de volonté, sa persistance, sa patience. Tant qu’il y aura dans les temps modernes un homme doué d’énergie et confiant en lui-même, il y aura un bourgeois. Vous pourrez détruire les signes extérieurs, les indices qui révèlent le bourgeois, la fortune, l’industrie ; vous pourrez même changer l’habit moderne créé par lui, commander des gilets trop longs, des pantalons trop larges, des vêtemens extravagans, ou encore ordonner la fraternelle uniformité des blouses : tant que vous n’aurez pas détruit ce ressort intérieur de la volonté, vous n’aurez rien fait. Vous pourrez décréter que la bourgeoisie n’est plus légalement ; mais vous ne pourrez pas la détruire en puissance, comme on dit dans les écoles philosophiques. Il y a dans la bourgeoisie une force virtuelle qui est la moins cachée et la moins latente de toutes, celle qui souffre le moins l’obstacle et les ténèbres, celle qui se plaît le plus au grand jour, celle, en un mot, qui se manifeste le plus vite en acte : la volonté. C’est elle, en effet, qui constitue le fonds moral de la bourgeoisie bien plus que l’intelligence, et c’est pourquoi la liberté lui a de tout temps été si chère. Lorsque vous serez parvenus à détruire la volonté, je vous proclamerai de grands philosophes, ô révolutionnaires ! mais, tant que vous n’aurez pas trouvé d’autres armes contre la bourgeoisie que l’expropriation, vous ne serez que ce que vous êtes déjà par préméditation, d’indignes spoliateurs.

L’expropriation sociale découlait comme une conséquence naturelle de l’exhérédation politique de la bourgeoisie, c’est-à-dire du suffrage universel. Si la révolution de février n’avait fait que proclamer une extension des droits politiques, nous aurions applaudi jusqu’à un certain point. Le suffrage universel pourrait très bien être considéré non comme un moyen donné aux masses de s’imposer et de gouverner, mais comme un moyen pour chacun individuellement de s’exprimer sur les affaires qui le touchent directement. Entendue ainsi, la démocratie n’a rien que de très légitime, car chacun est le seul juge de ses affaires personnelles. Ainsi comprise, la démocratie pourrait en outre n’être qu’une émulation, un désir pour chacun de s’élever ; mais, telle qu’elle s’est annoncée d’abord et qu’elle s’annonce encore aujourd’hui, la démocratie n’est qu’une vaste expropriation politique qui mène tout droit au socialisme, c’est-à-dire à l’expropriation sociale. — Nous sommes les plus nombreux, dit la démocratie ; nous allons vous absorber et vous écraser, nous allons prononcer contre vous un décret d’exhérédation politique par des moyens légaux et constitutionnels. Que vaudront vos votes lorsqu’ils ne seront plus que comme quelques atomes de poussière engloutis au milieu d’une tempête ? Après cela, que nous importent vos positions sociales et vos fortunes acquises ? Cette exhérédation politique n’entraîne-t-elle pas lentement, mais infailliblement, une exhérédation sociale ? Du moment que nous tiendrons tout, assemblée, gouvernement, administration, à quoi vous serviront, pauvres hères, votre fortune, votre éducation et votre intelligence ? Nous vous ferons suer par tous les pores ces avantages sociaux. — Si la révolution de février avait pu réaliser ses espérances, savez-vous quelle aurait été la condition de la bourgeoisie ? Elle eût été la même que celle des Juifs au moyen-âge. Et les révolutionnaires qui s’exprimaient ainsi, qui consentaient à ce que l’exhérédation sociale ne fût qu’une lente conséquence de l’exhérédation politique, étaient encore les plus modérés. Or tout le monde sait comment les violens traitaient ces Fabius cunctator de la spoliation. La temporisation n’était certes pas du goût du citoyen Blanqui, ni du citoyen Sobrier, qui méditait de remplacer la garde nationale par la force ouvrière, et qui proscrivait d’avance les espèces d’or et d’argent. Avec les premiers, ai-je dit, nous étions menacés du sort des Juifs au moyen-âge ; avec les seconds, nous étions menacés de voir se réaliser la traite des blancs. La spoliation étant instantanée, je demande ce qu’un gouvernement peut faire de milliers de propriétaires qui, se trouvant expropriés par ce même gouvernement, vont devenir immédiatement des conspirateurs. Je déclare, pour moi, qu’il n’y a qu’à les vendre, c’est double profit, à moins cependant qu’on ne les tue !…

Toutefois une chose nous a sauvés de cette spoliation, et cette chose, la voici. La démocratie, qui n’est forte qu’autant qu’elle agit par masses, et qui prétend gouverner par les majorités les plus absolues, n’enlève pas pour cela à chacun des individus qui composent ces masses ses appétits, ses désirs de domination, ses besoins et ses instincts. Tant qu’elles sont unies pour renverser, les masses sont fortes et désirent collectivement ; mais, aussitôt qu’elles sont portées au pouvoir, elles se décomposent en autant de parcelles qu’il y a d’individus. Alors ce désir collectif se dissout, lui aussi, et fait place à des milliers de désirs personnels. Une révolution donne aux masses le pouvoir collectif, mais chacun de leurs membres désire en profiter pour acquérir ce qui lui manque. Pour peu que la tourmente révolutionnaire eût continué, nous eussions eu le spectacle le plus amusant qui se puisse imaginer, celui d’une nation tout entière devenue une nation de fonctionnaires, puis chaque fonctionnaire réduit à se donner des ordres à lui-même, à se commander, à s’obéir, tout en exigeant des autres fonctionnaires le plus fort traitement possible pour ses services éminens. Il y a une très jolie comédie de Calderon intitulée le Geôlier de lui-même ; pour peu que le gouvernement provisoire eût continué d’exister, nous aurions eu des préfets d’eux-mêmes, des ministres d’eux-mêmes, des commissaires d’eux-mêmes. L’arrivée subite de la démocratie entraîne nécessairement après elle la subdivision indéfinie du pouvoir : c’est là ce qui nous a sauvés et ce qui nous sauvera. Les parvenus sont généralement trop pressés de jouir et meurent fréquemment d’une indigestion ou des suites d’excès de cet ordre. L’esprit révolutionnaire est de même ; il se suicide par son intempérance, il porte l’anarchie non-seulement parmi les masses, mais dans l’ame de chacun.

Cependant, puisque le but de la révolution, ainsi que nous l’avons dit, était de détruire la bourgeoisie et de la remplacer par le peuple, il serait bon de connaître les idées politiques que les révolutionnaires prêtent au peuple. Ces idées ne sont pas seulement absurdes, elles sont présentées par les soutiens des classes populaires de la façon la plus singulière. Rien n’indique mieux tout ce qu’il y a de chimérique à vouloir faire du peuple une classe politique que les réclamations de ce que l’on a coutume d’appeler le prolétariat et la manière dont ces réclamations sont énoncées ou rédigées. Ainsi, par exemple, le peuple demande à devenir propriétaire, il demande à la société de le faire entrer en jouissance de la propriété, de le faire participer à la propriété, etc. Je ne pense pas que jusqu’à présent il ait été énoncé une proposition aussi plaisante. — Mais, bonnes gens, la propriété, si nous pouvons nous exprimer ainsi, n’est pas une affaire de classes, c’est une affaire individuelle. La propriété n’appartient pas à telle ou telle catégorie de citoyens ; par son nom même, elle indique une chose privée, essentiellement individuelle : elle indique en outre une chose créée. La propriété ne devient affaire de classes que lorsqu’elle provient du fait de la conquête. Vous qui criez si haut contre l’esclavage, l’infâme féodalité, vous devriez bien faire attention que vous êtes près de l’imiter. Comment, en effet, le peuple en masse parviendrait-il à la propriété ? Je ne vois, pour atteindre ce but, que le moyen dont nous avons déjà parlé, moyen mille fois plus hideux que la conquête, la spoliation, ou, comme dirait le citoyen Nadaud ou le citoyen Pelletier, l’expropriation pour cause d’utilité publique. Il n’y a pas possibilité d’équivoquer, il est inutile de venir se défendre de prêcher la guerre sociale. Ou bien ces mots, le peuple aspire à la propriété, le peuple veut devenir propriétaire, veulent dire tout simplement qu’il est bon et utile que les lois rendent la propriété accessible à chacun (c’est déjà fait depuis long-temps), et alors ces fameuses formules ne signifient rien du tout ; ou bien ces mots veulent dire que l’être collectif, anonyme et moral, qui porte le nom générique de prolétariat, veut devenir propriétaire, et alors, j’en suis bien désolé, c’est le vol, comme dit M. Proudhon.

Est-ce que la propriété fondée sur la conquête ne vous parait pas mille fois plus légitime que la propriété fondée sur de pareilles données morales ? Les temps barbares sont revenus. Aux IVe et Ve siècles, des hordes de conquérans vinrent s’établir sur les propriétés des malheureux dont ils avaient incendié les maisons et détruit les récoltes ; mais ces barbares n’étaient point des citoyens romains, c’étaient des ennemis, des étrangers. Aujourd’hui d’autres barbares, non pas barbares vraiment, le mot lui-même est faux, mais des sauvages, c’est-à-dire des civilisés qui ont oublié la civilisation, des citoyens qui ont oublié la société, arrivent pour chasser, non pas ces premiers conquérans, comme voudrait le faire croire l’honorable M. Sue à son auditoire illettré, mais des concitoyens et des enfans de la même patrie. Si vous voulez avoir une idée du sort qui nous attend lorsque ces aspirations à la propriété voudront se réaliser en fait, combinez la guerre civile de Marius et les représailles de Sylla avec les scènes de l’invasion germanique, joignez-y le fanatisme matérialiste des anabaptiste, et les fureurs instinctives des Jacques : voilà l’aimable spectacle auquel nous avons chance d’assister. Attila est ressuscité, seulement c’est un Attila à mille têtes qui entraîne à sa suite des millions de peuples nomades, de peuples pasteurs sans troupeaux et de Scythes sans asile.

Un mot encore sur l’étrangeté des réclamations du peuple. Elles sont si contradictoires, qu’elles se détruisent mutuellement et se donnent à elles-mêmes les plus violens démentis. Ainsi le peuple réclame des droits. Or, dans toutes les langues humaines, que signifie et qu’implique le mot de droits ? Il signifie que le réclamant se reconnaît certaine puissance d’action, certains titres à exercer cette puissance, qu’il entend faire respecter ses actes et qu’il demande à porter la responsabilité de ses œuvres. Un droit, si nous pouvons nous exprimer ainsi, c’est la définition, la délimitation de ce que l’on peut et de ce que l’on veut faire. Eh bien ! que veut faire le peuple ? quelle mission particulière s’attribue-t-il ? Nous n’en savons rien, et certes il n’en sait rien lui-même, car il n’a jamais pu le dire clairement. Or, ce qui fait le triomphe d’une classe, c’est d’avoir une cause particulière à faire triompher, c’est d’avoir quelque chose à faire. Ce qui a fait le triomphe des classes moyennes, c’est qu’elles avaient en elles une puissance d’action différente de celle des anciennes classes gouvernantes, c’est qu’elles exprimaient nettement certaines choses toutes modernes différentes de l’ancien régime ; mais, nous le craignons, ces classes populaires n’ont aucune idée originale, aucun fait nouveau à faire triompher. Si vous regardez bien au fond de leurs réclamations, vous ne trouverez rien que ce qu’ont réclamé toutes les générations précédentes ; elles se traînent à la remorque des autres classes de la société, demandant les mêmes choses, suivant les mêmes impulsions, copiant les mêmes tendances.

Nous ignorons donc ce que veut faire le peuple. Maintenant que peut-il faire ? Rien, à ce qu’il paraît ; car, en même temps qu’il réclame des droits, il demande à être protégé, il réclame à chaque instant la protection du gouvernement. Or, la protection est le contraire du droit, la protection annihile les droits et rive plus fortement au contraire les chaînes du devoir. Qui dit protection sous-entend soumission, obéissance, respect, patronage et clientelle ; qui dit protection dit en même temps que celui qui réclame ainsi le secours d’autrui ne se sent pas capable de se gouverner lui-même. Est-ce là ce que veut le peuple ? Que les honorables théoriciens, soutiens prétendus de la cause du peuple, y réfléchissent. J’ai dit tout à l’heure que les prétentions des classes populaires à l’endroit de la propriété outrepassaient en illégitimité la propriété fondée sur le droit de conquête ; voici maintenant qu’elles copient presque le système féodal, ou plutôt elles font un assemblage bizarre de toutes les données politiques les plus différentes et les plus contradictoires, et mêlent la liberté et la protection. Avec tout cela, où en arrive le peuple ? A avoir une idée fausse du droit moderne et une idée fausse de la protection. Je doute fort qu’on puisse bâtir une société sur deux idées qui se repoussent sans s’attirer, comme un aimant dont les deux fluides seraient négatifs ; mais admettons que cet assemblage hybride réussisse : où serait le progrès ? Une pareille société serait à la fois au-dessous de la société moderne et de la société féodale.

Voilà le but social que s’est proposé la révolution de février : spoliation des propriétaires, destruction de la bourgeoisie. Aujourd’hui ce but s’est caché, il s’est enveloppé d’un voile politique, il s’est fait constitutionnel et s’est couvert des oripeaux arrachés à l’ancien parti libéral tant conspué. La révolution sociale s’est faite opposition constitutionnelle. Ne la croyez pas, et, pour connaître le but final, reportez-vous aux premiers jours de la révolution de février. Résolution sociale, organisation du travail ! criait-on sur toutes les gammes de la passion humaine. « Ne suivez pas votre premier mouvement, c’est toujours le bon, » disait, à ce qu’on prétend, M. de Talleyrand. Reportez-vous aux premiers temps de la révolution de février, dirai-je aux incertains et aux tièdes ; c’était le premier mouvement et par conséquent le vrai. Ces cris étaient spontanés, irréfléchis ; par conséquent, ils traduisaient fidèlement et sans réticence la pensée secrète de la révolution de février.

Depuis deux ans, les ennemis de la bourgeoisie n’ont pas cessé de lui donner de bons avis sur le sort qui lui est réservé ; qu’elle tâche donc de profiter de leurs conseils. Se laissera-t-elle tomber entre leurs mains comme un fruit mûr, elle qui semblait trop jeune encore pour pouvoir gouverner ? Est-ce donc pour se laisser ainsi sacrifier qu’elle a fait pour son compte et qu’elle a laissé faire, hélas ! tant de choses ? Est-ce donc pour cela qu’elle a supporté les caprices militaires et les fantaisies guerrières de l’empire ? Est-ce donc pour cela qu’elle s’est laissé faucher par la terreur ? Est-ce donc pour cela que, depuis six siècles, elle a travaillé, elle a acheté des chartes, établi des communes, fondé des corporations, créé des municipalités ? Est-ce donc pour être à la fin disséquée par M. Louis Blanc et défendue par M. Marrast que ses représentans, depuis trois siècles, se sont appelés tour à tour Luther, Cromwell, Voltaire, Mirabeau et Bonaparte ? Sachez donc, ô bourgeois ! qu’il se trouvera toujours, lorsque vous commettrez quelque faute, un petit Robespierre pour vous égorger, et ensuite un Napoléon pour vous étriller et vous punir de vous être laissé égorger. Vos fautes ne sont pas, comme celles des rois, expiées par vos descendans et punies sur votre postérité ! Non, non, vos fautes apportent avec elles leur châtiment immédiat, c’est sur votre dos que pleuvront les coups, c’est vous- mêmes qui serez punis. Avisez donc et voyez ce que vous avez à faire. La révolution de février parle un langage éclatant, bien net, bien compréhensible, et pourtant je crains que vous n’avez pas encore assez compris !

Il est très évident que le point fondamental de la révolution de février est cette tentative de révolution sociale, tentative qui s’est transformée en une menace toujours suspendue sur nos têtes. Quant aux changemens politiques que cette révolution a fait subir à la France, ils sont complètement nuls. Au point de vue politique, cette révolution a été bien nommée une catastrophe. Sous prétexte de faire avancer les choses, elle les a fait reculer. C’est une révolution rétrograde.

Personne ne s’abuse en France sur les conditions que soixante ans de troubles imposent aux gouvernemens et sur les transformations que ces soixante ans ont fait subir à la nation. Nous sommes dans un temps de transition ; seulement, quand finira cette transition ? comment finira-t-elle ? — Elle cessera dès que nous serons au pouvoir et que la démocratie sera triomphante, disaient les radicaux avant février ; lorsque nous aurons abattu ce système bâtard importé d’Angleterre ; cette oligarchie du cens, cette prépondérance des intérêts matériels. — Vous avez vu ce qui est résulté de cette prétention radicale. Nous ne nous abusons pas sur le gouvernement constitutionnel. Nous n’avons jamais eu en France le gouvernement constitutionnel, mais bien plutôt un commentaire de ce gouvernement. Il est très possible, il est probable même que, tel qu’il est appliqué en Angleterre, il ne convient nullement à la France et à aucun peuple de l’Europe. C’est une forme de gouvernement complètement originale, qui n’a existé qu’une fois et dans un seul pays, et qui ne peut, je le crois, malgré sa flexibilité apparente, donner que très peu de variétés d’elle-même, d’où il résulte qu’il est assez difficile de faire accorder ce gouvernement avec des mœurs et des traditions différentes des mœurs et des traditions du peuple anglais ; mais enfin ce gouvernement ou ce commentaire de gouvernement était le seul possible alors, il est le seul possible aujourd’hui et même demain. Nous en sommes pour long-temps au système exclusivement représentatif et parlementaire. Cela étant, quelle nécessité si impérieuse nous a donc poussés à renverser un gouvernement représentatif pour en établir un autre qui vaut beaucoup moins ? Pour nous, la chose essentielle, ce n’était pas d’avoir un gouvernement tout neuf, dussions-nous- y être gênés ; c’était d’avoir un gouvernement commode, dans lequel il nous fût possible de nous traîner, de nous remuer à l’aise, comme des enfans turbulens que nous sommes. Or, depuis qu’on nous a donné de si beaux habits, nous ne savons comment nous y mouvoir sans leur faire quelque accroc, chose fort désagréable, car aussitôt des milliers de voix se mettent à crier : Il a déchiré son habit, qu’on le punisse, qu’on le mette en prison : aux armes, citoyens ! Tel est l’inconvénient d’avoir des habits trop neufs. Pour les peuples qui ne croient plus à leur gouvernement, qui n’ont plus l’amour de l’autorité et le respect du pouvoir, il n’est pas tant besoin d’institutions nouvelles que d’institutions commodes, afin que les gouvernans et les gouvernés aient moins de sujets de querelles, et puissent vivre ensemble en bons rapports.

Au point de vue religieux, la révolution de février est athée dans ses désirs, dans ses idées, dans ses doctrines et dans son principe. Voyons son principe : son principe, c’est cette malheureuse souveraineté du peuple qui court les rues depuis un siècle. Or, la souveraineté du peuple, qui est une idée si simple en apparence, est certainement la plus mystique et la plus obscure de toutes. Quand on la considère au point de vue religieux, on voit qu’il y a en effet un droit divin populaire, une démocratie supérieure et antérieure à toute souveraineté et à tout gouvernement. Le peuple, nous l’avons dit, n’appartient à aucun temps, ne relève de personne, si ce n’est de Dieu. Or, comme première conséquence, cette idée nous transporte immédiatement à une époque antérieure à tout gouvernement temporel ; comme seconde conséquence, savez-vous quel est le gouvernement qui sort de cette idée ? C’est le gouvernement spirituel absolu, c’est-à-dire la théocratie, non pas ce que nous avons coutume de nommer théocratie, mais la théocratie telle qu’elle a existé chez les Hébreux depuis Moïse jusqu’à Saül. Au point de vue religieux donc, si la souveraineté du peuple signifie quelque chose, elle signifie le droit qu’a le peuple de n’être gouverné par personne autre que par Dieu lui-même. Est-ce donc la théocratie que veulent établir les radicaux et les socialistes ? Nous ne le pensons pas.

Si la souveraineté du peuple n’implique pas le gouvernement de Dieu, quel est donc le moyen d’établir cette souveraineté ? Il n’y en a qu’un, c’est de déclarer que le peuple ne relève que de lui-même. — Mais certainement, dira-t-on, cela va de soi ! — Eh non ! cela ne va pas de soi, car c’est tout simplement l’athéisme. Il n’y a pas de milieu : la souveraineté du peuple étant la négation même du gouvernement temporel, la démocratie ne peut se présenter que sous deux aspects : la théocratie ou l’athéisme.

Cela établi, nous voudrions bien savoir pourquoi les radicaux et les ames pieuses de la petite église déiste ont jeté la pierre à M. Proudhon, sous prétexte qu’il chasse Dieu de sa conscience et qu’il proclame l’anarchie ; mais le célèbre socialiste a vu très juste : il a très bien vu ce que nous venons d’établir, que la démocratie était l’abolition du gouvernement temporel (comprenez-vous la théorie de l’anarchie maintenant ?), et que, tout gouvernement temporel étant détruit, il ne restait plus à l’humanité, dégagée de toute sujétion, qu’un gouvernement spirituel. Or, comme il est démocrate dans le sens complètement moderne, il a rejeté la théocratie, et a fait des lois mystérieuses de l’existence humaine le seul principe spirituel, le seul principe d’ordre et de société. Il a très bien compris qu’en se proclamant démocrate et en rejetant la théocratie, il n’avait d’autre refuge que l’athéisme. Lorsqu’on se proclame partisan d’un gouvernement temporel quelconque, on peut avoir une autre foi que l’athéisme : on peut être catholique, protestant, on peut appartenir à l’islamisme, on peut même avoir la ressource d’adorer des pierres et des fétiches, comme les sauvages ; mais, lorsqu’on se proclame démocrate, on n’a que la ressource de s’adorer soi-même, et comme il s’en faut de beaucoup que l’on soit toujours beau, comme, tout en se proclamant roi, on sent très bien qu’on est l’esclave de sa corruption et de sa vanité, on n’a d’autre ressource que d’adorer le néant. Oui, en se proclamant athée, M. Proudhon, en même temps qu’il rendait, par ses négations, un éclatant hommage à la vérité et à la divine Providence, agissait véritablement avec intelligence des questions, honnêteté de caractère, bonne foi et franchise.

Ainsi donc, dans son principe, la révolution de février est athée, nous n’exagérons pas. Beaucoup d’excellens démocrates à courte vue, et qui ne savent jamais démêler le sens réel des doctrines qu’ils professent, le nieront ; mais tous ceux qui ont vu et rencontré des démocrates sérieux et qui ont causé avec eux peuvent dire si nous nous abusons. Chez tous, j’ai rencontré, sinon l’intelligence de l’athéisme, au moins l’instinct de l’athéisme. Je sais bien qu’il y a une école de radicaux classiques qui font profession de déisme et répondent à toutes les objections : « je crois en Dieu ! » Il est si bien de l’essence de la démocratie d’être athée que le déisme lui-même y conduit. Qu’est-ce en effet que le déisme pour tous les radicaux ? qu’était-il pour Robespierre, leur déiste par excellence ? Un moyen de rendre l’homme plus moral et plus heureux. Le déisme n’est que le commentaire de ce vers malheureux de Voltaire

Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.


Dans le déisme, ce n’est pas l’homme qui est fait pour Dieu, c’est Dieu qui est fait pour l’homme : l’immortalité de l’ame existe non pour une fin divine, mais pour une fin humaine, non pour que la vie reçoive sa sanction expiatoire ou rémunératoire, mais pour qu’elle puisse se continuer ; car il est si doux de vivre, il serait si triste de mourir tout entier, qu’il vaut mieux croire à cette consolante doctrine de l’immortalité de l’ame. Dieu, dans cette doctrine ridicule, est représenté d’une manière dérisoire. Pour que les démocrates acceptent un Dieu quelconque, il le leur faut paterne, car ils ne peuvent, disent-ils, croire à un Dieu méchant. Dieu, dans leur système, existe pour entourer les hommes d’une éternelle félicité, pour couvrir leurs fautes d’une infinie faiblesse. — En vérité, l’athéisme nettement exprimé est plus moral, plus sincère et plus courageux que cette niaise doctrine. Le déisme, c’est toujours l’amère absinthe de l’athéisme, seulement coupée de beaucoup d’eau et mélangée de miel pour mieux faire avaler à beaucoup d’honnêtes gens le démocratique breuvage.

Si la démocratie est agrée, le socialisme est beaucoup plus nouveau ; il ne se borne pas à si peu. Le communisme économique confisque toutes les propriétés mobilières et immobilières au profit de l’état ; mais le socialisme fait bien autre chose. Il confisque Dieu, les lois morales, la société au profit de l’homme ; les lois de Dieu, il s’en empare pour les faire servir à son usage particulier. Lorsqu’il vous parle tant du christianisme, il ne fait pas autre chose que le confisquer, comme il confisque les propriétés particulières. À cet égard, nous trouvons dans l’Histoire de la révolution de 1848 de Daniel Stern une note significative : « S’il est vrai de dire que le socialisme semble au premier abord une extension du principe de fraternité, apporté au monde par Jésus-Christ, il est en même temps et surtout une réaction contre le dogme essentiel du christianisme, la chute et l’expiation. On pourrait, je crois, avec plus de justesse, considérer le socialisme comme une tentative pour matérialiser et immédiatiser, si l’on peut parler ainsi, la vie future et le paradis spirituel des chrétiens. C’est peut-être là accomplir la loi, mais c’est l’accomplir en l’abolissant. » Ce qui veut dire que le socialisme s’empare des lois divines et en fait des lois humaines, qu’il rétrécit les lois infinies de l’univers pour les réduire à la dimension de notre globe. Tout à l’heure le socialisme confisquait les propriétés particulières : maintenant le voilà qui confisque Dieu, le christianisme, les lois morales de l’univers ; s’il y avait quelque chose au-delà de Dieu et de l’infini, il se l’approprierait encore. Il est impossible que la folie de l’athéisme et de la révolte soit poussée plus loin.

Après y avoir réfléchi long-temps, je n’ai pu comprendre l’établissement de la démocratie dans le sens de la révolution de février et du socialisme qu’en allant jusqu’aux dernières limites de la rêverie la plus effrénée. Comme pour comprendre le sens de cette démocratie j’étais obligé de m’en tenir à la simple notion de l’humanité séparée de la notion de Dieu, je sentais disparaître, sous l’effort de ma pensée, l’idée même du temps. La démocratie dans le sens socialiste ne se comprend que par une métamorphose de l’humanité ; elle suppose l’humanité arrivée à la perfection absolue, maîtresse de l’univers et prenant subitement possession de l’éternité ; elle suppose une sorte de fin du monde et en outre une révolution dans l’ordre spirituel. Il faudrait, pour que le triomphe du socialisme s’opérât, que l’homme arrivât à avoir en lui les qualités infinies de Dieu, c’est-à-dire qu’il arrivât à la perfection. Avez-vous jamais réfléchi à ce qui adviendrait, si l’humanité était entièrement composée d’hommes vertueux, religieux, justes, possédant la beauté, le génie et la force ? Évidemment elle n’aurait qu’à disparaître, car elle aurait rempli tout l’intervalle qui la sépare de Dieu, et elle frapperait aux portes de l’éternité. Aussi, de même que M. Proudhon était parfaitement judicieux en proclamant l’athéisme, certains hégéliens et panthéistes ont fait preuve de rigoureuse logique, sinon de bon sens, lorsqu’ils ont annoncé que la Jérusalem céleste prophétisée dans l’Apocalypse devrait s’établir en ce monde. Ainsi donc la démocratie moderne n’est pas seulement l’athéisme, c’est-à-dire la négation de Dieu, elle est encore une véritable tentative pour détrôner Dieu et le faire prisonnier, afin que son génie malfaisant ne puisse plus nuire aux hommes. La révolution française n’avait fait que mettre en pratique le régicide, voici que les doctrines de la révolution de février se mettent à prêcher le déicide.

Mais c’est assez parler des honteuses philosophies, des projets coupables, des espérances criminelles de cette révolution. Il n’est pas sain d’habiter long-temps avec de pareilles pensées, même pour les combattre. Sachons-le bien une fois pour toutes, ce ne sont pas des institutions éphémères qu’attaque cette révolution, c’est la civilisation elle-même, c’est le progrès même des siècles, c’est l’esprit des temps modernes. Élevons-nous donc vers des sphères supérieures pour trouver le moyen d’y résister. Au fond, d’ailleurs, peut-être cette révolution de février est-elle utile aux vues de la Providence. Lentement nous nous endormions, oublieux de toutes les vérités, et, sentant le sol ferme, sous nos pas, nous nous inquiétions peu de savoir de quoi ce sol était formé et comment l’édifice était bâti. Trop de curiosité perdit l’homme, disent les légendes religieuses de tous les pays. Trop peu de curiosité au contraire, trop de confiance et d’insouciance perdent les peuples, nous disent les révolutions de tous les temps. Si cette révolution parvient à nous rendre meilleurs, remercions la Providence ; si elle ne fait que nous plonger encore plus avant dans l’abîme, que ses auteurs et ses complices soient à jamais maudits ! Cette révolution nous aura fait apercevoir des choses que jamais nous n’aurions vues sans elle, et pour cela nous la remercions comme doivent la remercier tous les honnêtes gens, toutes les ames qui sont sûres de ne pas manquer à leur devoir, tous les cœurs qui ne voient dans toutes les circonstances de la vie qu’un moyen de purification et d’amélioration morale. Mais que ses auteurs soient maudits pour toutes les mauvaises pensées qu’ils ont fait germer dans les ames des ignorans et des humbles, pour le mal qu’ils ont accru, pour avoir plongé encore plus avant dans l’injustice et dans le crime les méchans et les lâches, pour avoir rendu aux vicieux ce déplorable service de leur fournir une philosophie du vice et une morale de la cupidité. Que cette révolution. vienne au nom de Dieu, qu’elle soit un châtiment qu’il nous envoie ou une révolte contre ses volontés qu’il a tolérée pour la laisser se punir par elle-même, nous devons en maudire et en poursuivre les auteurs. Nous devons bénir Dieu, mais non pas les instrumens dont il se sert pour apaiser ses colères. Peut-être est-il dans l’ordre fatal des choses qu’un voleur soit un voleur ; n’importe, la seule récompense qui lui soit due, c’est la prison ou le gibet. Il est peut-être aussi dans l’ordre providentiel que tels crimes politiques arrivent à leur heure ; ceux qui les commettent n’en sont pas moins des criminels et doivent être frappés de réprobation. — Il y avait une fois, dit la Bible, un saint homme qui se nommait Job ; et sur lequel Dieu jetait des regards d’amour. Satan se présente un jour devant Dieu et lui dit : Veux-tu me permettre de tenter cet homme si juste ? sois sûr qu’il ne me résistera pas et qu’il t’oubliera. — Dieu le permit ; mais Job ne se laissa pas aller à blasphémer, et plus fortement il avait été frappé, plus hautement il proclamait les louanges de Dieu. Job est sublime, mais Satan, bien qu’il le frappe par la permission de Dieu, n’en est pas moins diabolique et haïssable. Pour nous, nous ne nous plaignons pas de cette révolution, elle nous a appris la chose la plus importante de toutes. Avant le 24 février, nous n’étions pas bien sûrs que la religion fût tout dans ce monde ; maintenant nous le savons, et tous ceux qui ont des yeux pourvoir peuvent l’affirmer comme nous.

II. – LES FAITS ET LES HOMMES DE LA REVOLUTION DE FEVRIER.

Si la révolution de février est immorale et athée, que sont donc ses fauteurs et ses représentans ? Sont-ils également immoraux et athées ! — Eh bien ! en vérité, à l’exception de quelques-uns, ils ne sont même pas cela. — M. Proudhon est franchement athée, M. Louis Blanc est franchement opposé aux tendances de la société moderne ; ce sont les deux seuls hommes qui représentent nettement la révolution de février, les seuls en qui vivent les idées des masses, les seuls échos de leur voix ; car, il ne faut pas s’y tromper, tout le monde a été non-seulement surpris par la révolution de février, mais abusé par elle, et ce qui nous a sauvés, c’est qu’elle a été faite assez à l’improviste pour ne pas trouver immédiatement ses propres représentans.

Aujourd’hui, la situation est bien différente ; cette révolution nous apparaît dégagée de toutes les vieilles entraves radicales, constitutionnelles et parlementaires ; tous les costumes menteurs qu’elle avait revêtus, depuis la carmagnole usée du vieux jacobin jusqu’à l’habit du bourgeois voltairien et tolérant, sont allés rejoindre les oripeaux flétris de notre garde-robe révolutionnaire. Le même oubli pèse sur M. Marrast le voltairien et sur le catholique M. Buchez ; les radicaux parlementaires, tels que MM. Marie et Lamartine, n’occupent pas plus de place sur la scène politique que les débris du radicalisme libéral représenté par M. Garnier-Pages. Maintenant, la révolution de février se présente en face de nous toute nue et sans voile. Nous savons mieux à quoi nous en tenir sur ses tendances depuis que le cours des événemens nous a débarrassés de tout le détritus amoncelé par soixante ans de révolutions politiques. Maintenant, le temps des transactions sacrilèges est passé. Si jamais cette révolution recommence son cours, nous n’aurons plus, pour venir à notre aide, ces singuliers sauveurs, semblables aux nageurs qui, arrachant leur proie aux ondes, frappent et assomment le malheureux noyé, afin de le sauver plus aisément et de se sauver plus aisément eux-mêmes. Nous n’aurons plus de 45 centimes pour nous sauver de l’expropriation socialiste, plus de ces affreux remèdes politiques destinés à nous faire avaler la révolution. La démocratie parlementaire élevée au sein des assemblées constitutionnelles est définitivement morte. Les intrigans, les ambitieux, les parleurs, qui ont une première fois su prendre la place des audacieux et des meurtriers, n’ont plus aucun rôle à jouer ; mais les terroristes, mais les spoliateurs sont toujours là, passant la revue de leurs troupes ; accrues de tous les soldats de l’armée radicale, désormais sans chef.

C’est donc, — on peut le dire, — cette imbécillité politique que nous avons signalée qui nous a préservés de la spoliation sociale. Triste révolution que celle où le bien est si impuissant, qu’il n’y a que le mal qui puisse nous délivrer du mal ! La majorité des membres du gouvernement provisoire ne représente pas autre chose que cette mauvaise politique et cette tradition parlementaire, faussée et mal comprise. Très heureusement pour nous tous, la révolution de février est venue se faire sacrer dans une enceinte qui n’était pas faite pour la recevoir ; elle est venue au sein du pouvoir parlementaire recevoir son baptême. C’est là le premier coup qu’elle s’est porté sans le savoir et dès la première heure. Elle s’est suicidée avant d’avoir pu affirmer et proclamer hautement sa signification. Si, au lieu d’aller au Palais-Bourbon chercher ses représentans, cette révolution était restée dans la rue, son théâtre et sa demeure naturels, qui sait ce qui serait advenu ? Si, — au lieu d’aller choisir dans une assemblée parlementaire les hommes qu’elle destinait à rédiger ses ordres du jour, ces hommes qui furent pour elle de véritables amendemens en chair et en os, — elle eût pris dans la foule un communiste, un journaliste, le premier venu enfin, tout était bouleversé, car les mandataires et les élus se confondaient dans une même origine. Au contraire, en allant chercher un gouvernement à la chambre des députés, la révolution, dans la première chaleur du combat, fit un acte dont les conséquences devaient amener la situation actuelle du pays.

À un certain point de vue, il a été très heureux que la révolution de février ait eu besoin pour triompher du secours de la bourgeoisie autre accident, autre mésaventure qui n’a pas peu contribué à amoindrir cette révolution et à la tenir en échec. Depuis long-temps, en effet, nous apprennent toutes les histoires écrites dans ces derniers mois, les radicaux avaient renoncé à s’emparer du gouvernement de vive force et en conquérans ; ils ne pouvaient s’en emparer que par surprise, et, pour ainsi dire, grace à la politesse du gouvernement et des classes gouvernantes. Un beau jour, la bourgeoisie leur ouvre la porte et les prie d’entrer : ils entrent ; mais, déconcertés par cette trop grande obligeance, ils ne peuvent aussitôt tourner les armes contre cette bourgeoisie qui s’est faite leur complice. Et pourtant, si cette révolution n’est pas faite contre la bourgeoisie, cette révolution n’a plus de sens. Alors nos révolutionnaires cherchent à ressaisir le pouvoir qui leur échappe et à bouleverser au moyen d’une émeute le gouvernement issu d’une révolution, gouvernement trop parlementaire encore à leur gré. De ce conflit entre la révolution d’une part, la bourgeoisie et le gouvernement semi-parlementaire de l’autre, sont nés le 17 mars, le 16 avril, le 15 mai et enfin le 23 juin. Nous n’avons pas à apprécier les faits postérieurs à cette date. Entre ces deux époques, le 24 février et le 23 juin 1848, se place tout entier le drame de la révolution. Les événemens survenus depuis n’ont pas trouvé encore d’historien, et ne sont d’ailleurs que le lent développement de la victoire de juin.

Je voudrais marquer vivement l’unique caractère des faits qui se sont succédé sous le gouvernement provisoire, et je ne trouve pas d’autres expressions que celles-ci : les faits qui se sont succédé pendant ces quatre mois terribles portent la marque d’un long dépit de la part des révolutionnaires et d’une sourde irritation de la part des masses. La révolution, sentant qu’elle a échoué, s’efforce de revenir à son point de départ et de se donner par l’insurrection une nouvelle origine. Ce sera un fait remarquable dans l’histoire que cette révolution faite contre la bourgeoisie, et qui reste impuissante contre elle, parce que cette bourgeoisie l’a imprudemment aidée et protégée.

Vous figurez-vous, au contraire, ce qui serait arrivé, si la révolution s’était faite sans le concours de la bourgeoisie et malgré l’opposition de la bourgeoisie armée et militante ? Il y a de quoi frémir rien qu’en y songeant. Le résultat eût été le même que celui que le triomphe des journées de juin aurait amené : la société périssait. La révolution de février, qui était faite traîtreusement contre les classes moyennes, grace au secours qu’elles lui ont prêté, n’a pas osé se déclarer franchement dès les premiers jours. Elle voulait être une révolution sociale, elle a été réduite à n’être qu’une révolution politique ; elle voulait tuer et spolier la bourgeoisie, et elle n’a renversé qu’un gouvernement. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la révolution de février était inévitable : elle pouvait, je le crois, être évitée ; mais enfin, puisqu’elle s’est faite, il vaut beaucoup mieux qu’elle se soit faite avec le concours et sous la protection de la bourgeoisie. Cette sottise des bourgeois parisiens couvrant les ténébreuses menées du radicalisme des cris de vive la réforme ! les a sauvés. Le bourgeois marchant bras dessus bras dessous avec le communisme a ainsi rendu illégales toutes ses attaques. Lorsque le communisme, qui l’embrassait tout à l’heure avec tant d’amour, l’a pris au collet avec cette même main qu’il lui tendait avec tant d’affection et s’est retourné en lui demandant brusquement la bourse ou la vie, le bourgeois a pu crier au voleur et se délivrer de lui par les moyens ordinaires et légaux. Que serait-il arrivé, si, au lieu de cette attaque quasi-nocturne, nous eussions eu une invasion et une conquête ? Que d’efforts surhumains il aurait fallu faire pour nous arracher de leurs mains ! La vie de plus d’un aurait été sacrifiée à cette œuvre, car il ne restait plus alors à la société que le droit de légitime défense.

Heureusement il y a des triomphes que Dieu semble n’accorder momentanément à certaines causes que pour mieux les perdre. Le triomphe, c’est là le vœu de tout homme, et pourtant c’est la pierre de touche inexorable et infaillible de tous les systèmes, de tous les partis et de chacun d’entre nous tous. Qui n’aspire à ce but suprême, triompher ? Voir tous ses désirs accomplis, tous ses vœux exaucés ; voir ses pensées, vagues et abstraites jusqu’alors, devenir une réalité, une chose visible, c’est, avec le bonheur, le but des plus ardentes poursuites de l’homme mais malheur à celui dont le triomphe est le triomphe du mal ! il ne lui est plus permis de rester parmi ses semblables, il est jugé, et son triomphe est en même temps son arrêt et sa condamnation. Tout à l’heure cet homme passait au milieu de ses frères, la tête remplie de mauvaises, mais d’invisibles pensées ; maintenant, au contraire, il est entouré d’actes visibles et vivans. Tout à l’heure il pouvait mentir impunément et être réputé bon ; maintenant, fût-il bon réellement, qu’il est regardé comme un méchant. Qu’il soit puni s’écrie la foule, et le trône du triomphateur devient en même temps son tombeau. C’est ce qui est arrivé pour les triomphateurs de février ; ils sont tombés, parce qu’ils ont triomphé ; désormais les révolutionnaires sont à jamais perdus comme parti. S’ils n’avaient pas triomphé, long-temps encore ils auraient inoculé leur poison aux nouvelles générations, ils auraient eu leur place aux assemblées, leur voix délibérante dans les conseils ; mais voyez la vengeance de l’ordre moral démasqués et honnis, obligés de renoncer à leurs oripeaux philosophiques, à leur masque sévère et à tout leur costume d’honnêteté, ils sont tombés comme parti, et, en même temps que leurs systèmes perdaient le nom de philosophie et tout caractère scientifique leur personne perdait cette chose essentielle entre toutes : le crédit moral, cette considération qui oblige vos adversaires à vous écouter respectueusement, à vous répondre, à peser vos paroles et à se demander si par hasard vous n’auriez pas raison. Alors il leur a fallu descendre un degré de plus dans le mal, et aujourd’hui, grace à leur triomphe, ils ne sont plus des politiques, ni des philosophes, ni des chefs de parti ; que sont-ils ? — Ils ne sont plus que les conducteurs de l’anarchie ; ils ont été réduits, pour pouvoir vivre encore, à n’être plus que les chefs des bandes de l’émeute. Regardez la situation de l’Europe, et dites si cela n’est pas vrai.

Les faits, les hommes de la révolution de février, tout le monde les connaît ; mais les causes de ces faits, les tendances personnifiées dans ces hommes, les connaît-on bien ? La révolution, je l’ai dit, n’était pas inévitable ; cependant, le combat une fois engagé dans les conditions que nous savons tous, l’émeute une fois protégée par la garde nationale, la répression devenait impossible. Le roi Louis-Philippe ne pouvait maintenir son pouvoir ni contre la volonté ni même contre les caprices de la bourgeoisie. Les conditions de durée du gouvernement de juillet exigeaient, il faut l’avouer d’ailleurs, une trop grande persistance de bon sens et d’intelligence dans les gouvernés ; pour qu’il se maintînt stable, il exigeait presque que les gouvernés ne commissent aucune faute. Il aurait fallu que tous les bourgeois fussent de Machiavel ou des Richelieu au petit pied. Est-il besoin de dire que l’intelligence politique des classes moyennes en France était loin de répondre à de si hautes exigences ? Faut-il ajouter aussi que leur aveuglement politique n’a pas seul amené la révolution de février, et qu’une des principales causes de cette catastrophe a été leur ingratitude ? Le roi Louis-Philippe est le dernier, mais il n’est pas le seul exemple des mécomptes que les classes moyennes préparent trop souvent à leurs plus zélés défenseurs. Napoléon, hélas ! avait dû tomber avant lui, devant une désertion encore plus tragique ; mais, dans cette occasion, la grandeur de la chute imprime aux événemens un caractère grandiose qui ressemble à l’expiation des fautes commises et de l’ambition, tandis que l’abandon de Louis-Philippe est un des événemens les purs déplorables au point de vue moral que l’histoire ait eus encore à enregistrer. En se retirant devant la démagogie, il pouvait dire aux révolutions ce que le vieux roi Lear disait à la tempête : Soufflez, orages révolutionnaires, vous ne me devez rien, vous ; je ne vous ai pas donné le pouvoir ; j’ai, au contraire, combattu et abattu vos fureurs, j’ai bravé vos foudres !

L’effet de cette ingratitude dut être d’autant plus cruel, que la bourgeoisie n’avait jamais demandé autre chose à Louis-Philippe que de protéger ses intérêts, et, selon nous, Louis-Philippe avait trop facilement accédé à cette demande. Au lieu de s’appuyer sur les tendances morales des classes moyennes, il avait travaillé à se créer des défenseurs dans tous les intérêts et dans tous les besoins de ces classes. Mauvais calcul en vérité. Les intérêts ne sont pas un moyen de préservation politique, tout au plus peuvent-ils à certains momens aplanir quelques difficultés, ils ne peuvent servir que d’expédiens politiques. Fonder un gouvernement sur les intérêts, autant vaudrait dire qu’on le fonde sur les exigences individuelles. Oui, Louis-Philippe est tombé parce que les classes moyennes lui avaient trop demandé et qu’il leur avait trop cédé, parce qu’elles avaient trop exigé de lui et qu’il n’avait pas assez exigé d’elles. Les classes moyennes, sous Louis-Philippe, avaient trop d’intérêts individuels, pas assez d’esprit de corps. Or, sans esprit de corps, sans sacrifice des vanités personnelles, il n’y a pas de gouvernement qui puisse se soutenir. Le 24 février en est la preuve. Pour s’appuyer sur les intérêts d’une classe quelconque, il faudrait qu’un gouvernement se chargeât de faire les affaires de chacun des individus appartenant à cette classe, il faudrait qu’il les prît tous par la main les uns après les autres pour s’assurer de leur concours. C’est pour avoir trop oublié que l’opinion, les tendances morales, et non les intérêts particuliers, sont l’ame des différentes classes de la société, que le dernier gouvernement a succombé. Un pays où l’on ne peut se maintenir au pouvoir qu’en assurant à chacun une sous-préfecture ou une place de vérificateur des hypothèques est un pays impossible à gouverner. Cette absence d’esprit de corps a été la fissure par où est sorti le feu.

Une autre cause de cette brusque explosion, c’est la sécurité de la société en présence des dangers qui l’environnaient. Cette sécurité avait, sous Louis-Philippe, atteint son dernier degré ; la paresse d’esprit, l’absence d’activité et de vigilance, ne pouvaient pas être poussées plus loin. Il semblait à nos gouvernans et à nos gouvernés qu’ils fussent assis sur le diamant, et que cet ordre de choses ne dût pas avoir de fin. Ils avaient oublié aussi que cet ordre de choses avait eu un commencement, et quel commencement ! Trente années de paix, en relâchant de plus en plus toute énergie morale, avaient donné libre carrière au bavardage, aux disputes étourdissantes, et le bruit des armes avait fait place au bruit des langues et au cri des plumes courant sur le papier. Nous avions oublié que le danger est la chose normale et habituelle dans la vie politique, comme dans la vie individuelle, et que la sécurité n’est qu’une exception de quelques heures. Rien n’égale l’ignorance dans laquelle la société était plongée à l’égard de ses ennemis. Lorsque le 24 février est arrivé, tout le monde s’est regardé et chacun a demandé à son voisin : « Comment cela s’est-il fait ? » Ah ! oui, comment ? Toute l’Europe sait que les Français sont le peuple le plus ignorant en ce qui touche les affaires extérieures ; mais on ne sait pas combien peu ils connaissent leurs propres affaires. Il a fallu que, deux ans après la révolution de février, M. Chenu, M. de La Hodde et tutti quanti vinssent nous révéler non pas seulement l’existence des sociétés secrètes, leurs mystères et leurs forces militantes, mais, ce qui est plus étonnant, leur esprit et leurs doctrines. Lorsqu’on parlait de sociétés secrètes avant février, c’était toujours le spectre de la république qu’on avait sous les yeux, jamais la réalité du socialisme et du communisme : il y avait alors cependant toute une littérature souterraine qui allait son train et dont personne ne s’occupait. Qui donc connaissait la Fraternité, organe du communisme, — le Populaire, — l’Humanitaire, qui reposait sur les principes du matérialisme ? Qui savait les noms de M. Savart, de M. Malarmet, de M. Desamy et autres ravageurs littéraires, comme les appelle quelque part un de leurs anciens compagnons d’aventures ? Qui lisait les innombrables brochures apocalyptiques, mystiques, somnambuliques, révolutionnaires, toutes pleines de désirs incendiaires et de rêves sanglans ? Quel pamphlétaire, quel journaliste avait dévoué sa plume à flétrir ces rêves et à les présenter à la risée des honnêtes gens ? Et pourtant, malgré leur mauvais style et leurs absurdes prédications, ces choses étaient plus importantes que les coalitions parlementaires, les discours de tribune et les querelles de la presse. Et ici nous ne pouvons nous empêcher de dire une vérité à la façon de M. de Bièvre : On a répété partout que la révolution de février était une surprise ; eh bien ! si c’était une surprise, c’est que personne n’était assez inquiet. L’indolence s’expie comme le crime.

Voilà, selon moi, les causes immédiates de cette révolution ; maintenant, veut-on connaître ses tendances ? Qu’on observe les hommes qui furent appels à la représenter. Un gouvernement provisoire fut installé, nous savons comment. Le peuple alla chercher ses chefs à la chambre des députés, et, de cette visite révolutionnaire, il résulta le gouvernement le plus anarchique que l’on ait encore vu. J’ai long-temps cherché à quoi pouvait ressembler le gouvernement provisoire ; l’histoire ne me fournissait l’exemple d’aucun gouvernement qui eût avec lui le moindre rapport. À la fin, j’ai trouvé son explication dans son origine même. Le gouvernement provisoire, composé de radicaux modérés, de révolutionnaires, de communistes, ce fut une commission parlementaire, ce n’était pas un gouvernement. Seulement, c’était une commission où chacun ne se contentait pas d’exposer son opinion et de chercher à la faire prévaloir, mais où chacun avait le droit de la faire prévaloir et de l’imposer, et où la majorité n’avait le droit de rien rejeter ; de cette funeste situation résultèrent les belles choses que nous avons vues. Chacun faisait son décret, chacun faisait son discours, chacun avait sa police ; rien n’indique mieux cette tendance anarchique que le mode de rédaction adopté pour le Bulletin de la République. Il fut convenu, disent les pièces de la commission d’enquête, que chacun le rédigerait à son tour. De là la différence de ton que l’on remarque dans chacun de ces bulletins : le second est différent du premier, et le troisième contredit le second. Chaque membre du gouvernement était plus despote que Louis XIV, et pouvait dire : L’état c’est moi. Dans cette commission parlementaire où tant de nuances avaient été fondues, chacun à bon droit pouvait se regarder comme le gouvernement. Du moment que le gouvernement n’était pas homogène, où était l’unité, sinon dans l’esprit de chacun de ses membres ? M. Louis Blanc apparaît dans la salle du conseil à l’Hôtel-de-Ville le soir même du 24 février. « Eh bien ! messieurs, dit-il, délibérons. » A ces mots, M. Arago le regarde d’un air profondément étonné, et lui dit avec hauteur : « Sans doute, monsieur, nous allons délibérer, mais pas avant que vous soyez sorti [1]. » Et certes M. Arago avait raison. « M. Louis Blanc se prétend plus légitimement élu que certains membres du gouvernement provisoire, parce qu’il tient sa délégation de l’acclamation directe du peuple. » Et M. Louis Blanc n’avait pas tort. « Les nominations faites à la chambre sont les seules au contraire que veulent reconnaître MM. Arago, Marie, et Dupont de l’Eure. » Et véritablement il y a du sens, dans la résistance de ces messieurs ; mais voilà que M. Garnier-Pages intervient et tranche la difficulté : Nommons-les secrétaires, dit-il. Ce mot, et cet acte sont ceux qui ont dénoué toutes les difficultés du gouvernement provisoire. M. Louis Blanc demande que le gouvernement établisse un ministère du progrès, le gouvernement résiste, enfin on nomme. M. Louis Blanc président d’une commission des travailleurs ; voilà encore le nommons-les secrétaires de M. Garnier-Pagès. M. Ledru-Rollin, sous la pression des clubs et l’obsession de ses amis les démagogues, demande que le gouvernement retarde les élections ; le gouvernement résiste ; M Ledru-Rollin insiste et le gouvernement retarde les élections jusqu’au 27 avril : voilà derechef le nommons-les secrétaires.

Pendant tout le temps qu’a duré ce gouvernement, tous ses actes ont été inspirés par une idée de despotisme individuel, et, ont passé grace à cette complaisance de collègues qui demandaient l’amnistie pour eux-mêmes après l’avoir accordée la veille à quelques-uns d’entre eux. — Faites ce que vous voudrez avec vos bourgeois et laissez-moi faire ce que je voudrai avec mes prolétaires, dit M. Louis Blanc ; accordé. — Faites ce que vous voudrez avec vos clubs, mais laissez-nous faire ce qui, nous voudrons avec nos bourgeois, dit le gouvernement provisoire à M. Ledru-Rollin ; accordé. — Faites votre police, et je ferai la mienne, dit M. Marrast à M. Caussidière. Personne ne veut démordre, et tout le monde cède. Est-ce faiblesse, est-ce pusillanimité ? Non ; c’est là l’éternelle conduite des conspirateurs de tous les temps : — Tu veux cela, cela m’est égal, puisque je ne le désire pas ; fais-le donc et laisse-moi mon pouvoir, laisse-moi faire à mon tour ce que je désire. — Mais, lorsqu’il arrive que les prétentions despotiques de chacun deviennent des rivalités, alors ils se lèvent tous, et, sur la menace du plus hardi, ils s’écrient : — Eh bien ! soit, des coups de fusil ! — Ces concessions et ces luttes personnelles se terminèrent, comme il était naturel, par le 15 mai d’abord, par le 23 juin ensuite ; après quoi il ne resta plus trace du gouvernement provisoire.

Jlamais gouvernement n’a tant écrit, tant parlé, tant promulgué de décrets. Quelle Iliade que celle qui a été chantée dans le Moniteur par ces huit ou dix rapsodes, et dont M. de Lamartine est à la fois l’Homère et l’Achille ! Entre deux conspirations, le gouvernement trouve le moyen de faire, d’imprimer et de publier des décrets et des proclamations qui en enfanteront d’autres. Entre le 24 février et le 17 mars, il publie le décret qui institue une commission des travailleurs, motivé comme il suit : « Considérant qu’il est temps de mettre un terme aux iniques souffrances qui pèsent sur les travailleurs, etc. ; » entre le 17 mars et le 16 avril. il abolit l’esclavage dans les colonies, sans doute cette fois pour mettre un terme à l’inique sécurité des colons. Chaque jour, un décret nouveau est publié comme pour enlever au gouvernement une arme et pour créer une force anarchique de plus. Jamais il n’a existé de gouvernement qui ait travaillé aussi niaisement à se désarmer de ses propres mains. Aujourd’hui il sacrifie la magistrature, demain il sacrifiera l’armée : on dirait des complices de l’anarchie ; chaque jour, les membres du gouvernement provisoire travaillaient à se couper un peu plus profondément la gorge. — Comment, direz-vous, se livraient-ils ainsi d’eux-mêmes à leurs ennemis ? — Hélas ! c’est que leurs ennemis étaient leurs amis.

Au milieu d’une pareille anarchie, les partis avaient nécessairement beau jeu, et les impatiences de tout genre s’étaient changées en paresseuse et railleuse curiosité. Il y a eu un moment où personne ne s’est plus inquiété du danger, et où chacun aurait presque désiré que cet état de choses durât éternellement, afin d’avoir un thème de plaisanteries tout prêt. Amis de l’ordre et du désordre furent pendant un moment d’accord en cela, et la conciliation, qui s’était opérée sur les barricades de février au cri de vive la réforme ! continua encore par une touchante communauté de railleries à l’endroit du gouvernement et de ses actes. Hélas ! cette lune de miel politique ne dura pas. La révolution, comme je l’ai dit, embarrassée du gouvernement parlementaire qu’elle s’était formé et de l’appui moral que lui avait prêté la bourgeoisie, chercha bientôt à revenir sur ses pas et à vaincre de nouveau. Alors revinrent les luttes. La révolution commençait d’ailleurs à s’exprimer clairement, à dire hautement ce qu’elle avait voulu faire, à dévoiler ses ruses, et, après s’être moquée du bon tour et de la mystification qu’elle avait fait subir aux bourgeois, elle annonçait son intention bien arrêtée de les spolier. Chaque soir, les clubs déclaraient que la révolution ne s’arrêterait pas là, et que les nouvelles guerres civiles étaient plus près peut-être qu’on ne l’imaginait. La bourgeoisie était réellement à demi anéantie, et il semblait que ses ennemis n’avaient pour la tuer qu’à lui donner le coup le plus léger. La presse, le soutien le plus puissant de la bourgeoisie, était muette et impuissante ; elle se contentait d’enregistrer les édits des douze césars qui nous gouvernaient, leurs discours et leurs circulaires. Il n’y avait plus qu’une force qui fût debout dans Paris, c’était la force démagogique par excellence, les clubs. Quelle force ont les clubs, et combien cette force dépasse celle de la presse ! c’est ce dont nous avons pu nous convaincre alors : elle surpasse la force de la presse comme un orage surpasse l’électricité conduite par artifice dans les instrumens de physique, comme une force irrégulière qui n’obéit pas surpasse une force régulière qui obéit. J’ai compris alors pourquoi les démocrates tenaient tant au club : c’est que le club est l’institution démocratique par excellence ; ces assemblées tumultueuses sont véritablement les chambres hautes de la démocratie, chambres non élues, ne relevant que d’elles-mêmes ; j’ai compris aussi pourquoi les clubs exerçaient une si forte pression sur les gouvernemens révolutionnaires : c’est qu’ils sont l’expression bien plus directe de la démocratie, que le gouvernement, qui n’est jamais qu’une délégation. Les clubs peuvent faire la leçon au gouvernement, et le gouvernement n’a rien à objecter. En outre, les clubs, c’est l’émeute légale, l’émeute que la loi ne peut atteindre. C’est aussi jusqu’au 17 mars le genre d’émeute que nous avons eu l’émeute légale, les prédications incendiaires légalement émises.

Quelles étaient donc à cette époque, au 17 mars, les tendances des différentes fractions du parti démocratique ? Il y avait alors quatre politiques qui se croisaient et s’entre-croisaient sourdement, mais sans mystère aucun. Chacun savait les fatales divisions du gouvernement provisoire, les exigences de M. Louis Blanc, les faiblesses et les entraînemens révolutionnaires de M. Ledru-Rollin. Il n’y avait qu’un rôle qui fût joué mystérieusement : c’était celui du préfet de police. À part celui-là, les secrets du gouvernement provisoire étaient à peu près aussi bien gardés que le secret des commères de La Fontaine. Il y avait donc alors quatre tendances différentes au sein du gouvernement et des partis démocratiques. Il y avait d’abord la tendance de la majorité du gouvernement provisoire, qui arrêtait la révolution à son origine, qui mettait obstacle à ce qu’elle allât plus loin ; puis, la tendance de M. Ledru-Rollin et de ses amis, qui n’allaient pas fort loin, ou du moins qui allaient et étaient susceptibles d’aller plus loin en paroles qu’en actions : la politique de M. Ledru-Rollin consistait, si nous ne nous trompons, à vouloir le développement révolutionnaire de la révolution, à vouloir gouverner, non pas d’après les lois les plus simples du gouvernement, mais d’après les instincts, les penchans et les désirs de la révolution, sans s’inquiéter de savoir s’ils étaient vrais ou faux, en fermant pour ainsi dire les yeux et en se confiant au dogme de l’infaillibilité du peuple. — Il y avait encore la politique des socialistes et des démolisseurs, personnifiée dans certains chefs de clubs influens et représentée officiellement par M. Louis Blanc : celle-là consistait à attaquer de front la bourgeoisie et à recommencer la révolution. — Enfin, il y avait la politique du préfet de police, M. Caussidière, hostile aussi à la bourgeoisie, mais moins imprudente et plus voilée que la dernière. M. Caussidière, adversaire aussi implacable de la bourgeoisie que M. Louis Blanc, ne l’attaquait pas aussi franchement que son confrère ; il la flattait et la caressait, il essayait de l’amener tout doucement à une révolution sociale, en continuant d’employer les moyens qui avaient si bien réussi en février. Tous les actes et toutes les paroles de M. Caussidière ne sont que la continuation et l’affectation du fameux cri de vive la réforme en pleine république et en pleine révolution.

Le plus dangereux de tous ces hommes était à coup sûr M. Louis Blanc. M. Louis Blanc est l’ennemi déclaré de la société moderne et de la bourgeoisie. Nous ne savons véritablement quel mal la société a fait à M. Louis Blanc pour lui inspirer cette haine acharnée et cette persistance dans l’animosité. Il est impossible que les malheurs de la vie, aussi grands qu’ils soient, changent l’ame à ce point ; il faut donc qu’il soit né avec cette ame sans tressaillement et ces entrailles sans pitié, Nous pourrions définir en deux mots l’ame de M. Louis Blanc : il y a en elle absence de sympathie et vanité théâtrale. Nous ne savons s’il s’aime lui-même ; mais véritablement nous en doutons. Ce n’est pas l’habileté qui lui manque : c’est une qualité autrement précieuse, l’élévation. Son intelligence bornée et sans horizons ne voit jamais que le côté vulnérable des questions, les plaies inévitables, irrémédiables et qu’on ne montre pas. Jamais avant lui aucun radical n’avait marché aussi directement à son but et en usant de moyens aussi perfides. Il sait l’art de soulever le peuple en lui montrant les spectacles auxquels ses yeux étaient accoutumés, les maux qui ne seront jamais guéris., Veut-il attaquer la moralité de la société par exemple ? Il va prendre la prostitution, et dans ce fait douloureux, vieux comme le monde, il trouve matière à déclamations sans fin contre l’ordre actuel des choses. Les maux qu’enfante la libre concurrence, personne ne les a exprimés en termes aussi amers. Sa parole est fiévreuse comme l’appel à l’insurrection. Dans tout ce qu’il a écrit contre la bourgeoisie, il n’y a pas une phrase qu’il n’ait calculée, un mot qu’il n’ait retourné cent fois afin d’être certain qu’il était assez trempé dans l’acide, pas une intention qui ne soit perfide. M. Louis Blanc, pour résumer en quelques mots ce que nous avons à dire sur son caractère et son intelligence, n’a qu’un talent déclamatoire et faux, mais singulièrement relevé par une habileté peu commune et par des passions qui ne s’éteindront jamais en lui.

Le rôle de M. Louis Blanc comme réformateur, on en a, hélas ! trop parlé ; mais son rôle politique n’a jamais été aperçu par personne, et pourtant je regarde ce rôle politique comme une des causes de la révolution de février. Avant l’apparition de M. Louis Blanc, qu’était-ce que le socialisme ? Il n’avait aucun caractère politique, il était exclusivement philosophique, il manquait de traditions historiques, en un mot il n’était pas un parti. M. Considérant allait de ville en ville, faisant des cours de phanérogamie et d’harmonie passionnelle, M. Enfantin et l’école saint-simonienne s’étaient contentés de prêcher une société construite à priori dans leur cerveau ; mais aucun d’entre eux ne songeait à la république, qu’ils regardaient comme le pire de tous les maux. Ils acceptaient jusqu’à un certain point la société actuelle, et voyaient dans la bourgeoisie, dans l’industrie, les moyens qui devaient inévitablement conduire à la réalisation de leurs théories. Ils n’acceptaient pas les doctrines révolutionnaires, et, suivant en cela les répugnances que Saint-Simon et Fourier, leurs maîtres, avaient toujours manifestées pour la révolution française, ils voyaient dans leurs doctrines le moyen de sortir de l’impasse où cette révolution nous a jetés. D’autre part, les doctrines révolutionnaires n’avaient plus de représentans philosophiques, et s’étaient réfugiées dans les sociétés secrètes et les cadres de l’insurrection. C’est alors que M. Louis Blanc parut : il vit le profit que l’on pouvait tirer des doctrines socialistes, il transforma en machines de guerre ces tristes philosophies, et les plaça sous la protection du drapeau rouge. Le premier, il a dépouillé ces doctrines de tout ce qui faisait leur attrait étrange. Vêtemens orientaux, voiles brodés de caractères symboliques et mystiques, turbans, colliers, il leur arracha tout ce luxe et tout cet éclat sensuel qui les déguisaient, et il leur dit Allez et criez que vous avez froid, puisque je vous ai dépouillées, et que vous n’avez pas d’abri, maintenant que j’ai renversé les fantastiques édifices qui vous abritaient. — Puis, comme ces doctrines n’avaient pas de traditions, il exhuma les doctrines du comité de salut public, les moyens pratiques de la terreur, les traditions révolutionnaires, et rattacha le socialisme à Mably, à Morelly, à Robespierre et à Saint-Just, à Buonarotti, à Baboeuf. Il y avait eu déjà, je le sais bien, une tradition renouée par Buonarotti et par quelques jeunes gens dans les prisons de Sainte-Pélagie ; mais, jusqu’à M. Louis Blanc, ces doctrines étaient restées ensevelies dans les sociétés secrètes : elles n’avaient pas d’organe public. M. Louis Blanc les prit par la main, les conduisit au grand soleil, exprima leurs voeux. Il fut le premier organe de ce qu’on pourrait appeler le socialisme pratique et révolutionnaire par opposition au socialisme théorique et contemplatif de la Démocratie pacifique et de l’ancien Globe saint-simonien ; c’est lui qui, le premier, a établi l’union entre le socialisme et les traditions des terroristes de 93 : il a ainsi formé tout un parti détestable qui unit en lui tous les vices combinés du socialisme et du terrorisme. Ce n’est point par les conférences du Luxembourg seulement que M. Louis Blanc a été coupable envers la société.

M. Louis Blanc et M. Caussidière ont été les révolutionnaires les plus actifs parmi tous ceux qui, de près ou de loin, ont touché au pouvoir. Ils s’étaient, on peut le dire, partagé la besogne : M. Louis Blanc se chargeait d’exciter ses chers prolétaires, M. Caussidière d’endormir les bons bourgeois, et chacun avait bien choisi le rôle qui lui convenait. M. Louis Blanc devait plaire et plaisait infiniment aux ouvriers. Ton déclamatoire, phrases de tribun, style de rhéteur, il réunissait toutes les qualités nécessaires pour se faire écouter du peuple et pour acquérir sur lui une grande influence. Chose funeste et triste symptôme de décadence morale ! les différentes classes de la société n’aiment point les qualités qui leur sont propres ; elles cherchent et applaudissent les qualités et les défauts contraires aux leurs. Ce qui distingue le peuple, c’est l’instinct, la spontanéité, même une certaine franchise brutale toutes ces qualités pourtant, il s’en soucie peu ; il vise plus haut et se fait rhéteur, acteur, même tant soit peu pédant. Ses livres, quand il écrit, n’ont pas les qualités franches de son tempérament. De notre temps, le peuple a fait tout ce qu’il a pu pour fausser sa nature, j’espère qu’il n’y a pas réussi complètement ; c’est pour cette raison que M. Louis Blanc a été pendant quatre mois et est encore l’écrivain et le docteur préféré par le peuple. M. Caussidière, à cause des défauts contraires, a été, à un certain moment, le lion du jour, la coqueluche des bourgeois, la merveille rare toujours nécessaire au Parisien, qui fut très heureux de pouvoir rencontrer, dans un membre du gouvernement qui lui coûtait si cher, hélas ! cette excentricité dont il ne saurait se passer. L’affectation brutale de M. Caussidière, ses naïvetés étudiées, sa fine grossièreté, toutes ces qualités et tous ces défauts joués et menteurs plurent énormément aux classes cultivées de la société, à tous les hommes fatigués de s’exprimer correctement et de parler avec politesse. M. Caussidière fut donc pour eux ce que le moindre brin de gazon est pour le Parisien à la campagne, ils pouvaient respirer a l’aise avec lui et rire sans se gêner. C’est la seule raison du succès immense obtenu par M. Caussidière, et ce rôle de clown, de gracioso si habilement continué au milieu de la troupe maussade qui paradait à l’Hôtel-de-Ville fut aussi pour l’ancien préfet de police un sûr moyen de dérouter la malveillance de ses adversaires naturels.

M. Caussidière, en somme, s’était montré politique plus habile que M. Louis Blanc, dont il n’avait pourtant ni l’intelligence ni la culture. C’est que M. Caussidière est un type. M. Louis Blanc, sans doute, est un type aussi, mais c’est un type très répandu en Europe, très commun parmi les jeunes hommes de lettres parisiens et les étudians des universités allemandes, c’est un type superficiel. Quant à M. Caussidière, il faut l’avouer, c’est le sauvage moderne, le sauvage né au milieu de la civilisation. Ce n’est point une insulte que nous lui adressons ; il n’est certainement pas l’unique exemplaire, seulement il est l’édition la plus remarquable du type dont je parle. C’est l’homme sur lequel la religion n’a jamais mordu, que l’éducation n’a pas pétri dès ses premiers ans, qui ne sait ce que c’est que la règle, et qui par conséquent s’irrite de la contrainte. Pour toutes ces raisons, la civilisation le gêne considérablement ; tout l’embarrasse ; et à la longue tout lui est piége, parce qu’il n’a la connaissance exacte d’aucune règle morale. Dès-lors, l’instinct de la conservation physique et la lutte contre les pouvoirs moraux deviennent la condition même de son existence. Ces sortes d’hommes sont les utilitaires du radicalisme. Les doctrines leur importent peu ; ce qui leur importe, c’est qu’elles couvrent et cachent leurs manœuvres. Dès-lors la ruse, la finesse et l’instinct sont les seules facultés qui se développent en eux. Ils deviennent d’une habileté sans égale à se tirer d’embarras, à trouver leur pâture, à faire leurs affaires, sans désobéir sérieusement aux lois morales. M. Caussidière a été certainement le caractère le plus original et le plus curieux de la révolution de février. Il connaissait mieux qu’aucun de ses collègues le peuple et certaines portions de la bourgeoisie. C’est là ce qui l’a rendu si redoutable, et ce qui l’a préservé jusqu’au moment de son inévitable chute.

Quant au troisième révolutionnaire que renfermait dans son sein le gouvernement provisoire, nous n’en parlerons que très peu. M. Ledru-Rollin est un homme ennuyeux et sans aucune espèce d’originalité.. C’est un homme tout théâtral et tout d’imitation. Ses qualités et ses défauts, il les exagère tellement, que toute sa nature est faussée par cette perpétuelle tension d’elle-même. M. Ledru-Rollin exagère les choses qui sont naturellement exagérées. C’est un homme complètement dépourvu d’esprit modérateur et de facultés pondératrices. Ainsi M. Ledru-Rollin est un homme de tempérament, et cette puissance qu’il porte en lui, qui n’a pas de règle, il s’efforce de l’exagérer encore, c’est un homme tout d’instincts, que non-seulement il ne songe pas à dominer, mais qu’il épuise et qu’il tarit à force de vouloir surexciter. Sa doctrine, c’est la révolution quand même. Tout cela fait de sa personne l’individualité la plus fausse et la plus artificielle qu’il y ait de notre temps. Le parti de M. Ledru-Rollin ressemble à son chef : ses partisans sont presque tous des hommes d’un esprit faux, ou qui sont placés dans une position fausse. Ce sont des bourgeois qui ne le sont plus, des hommes du peuple qui n’en sont pas, des gens de lettres qui se soucient peu de littérature, des journalistes qui n’ont pas de journal, toute une race hybride qui est à la fois oiseau et souris. Nous avouons que nous préférons mille fois les communistes purs et simples à ce parti criard, tapageur, qui casse les réverbères pour faire niche à la police, et qui porte des costumes extravagans pour faire peur aux bourgeois.

Nous ne dirons rien des membres modérés du gouvernement provisoire ; pardonnons-leur pour le mal qu’ils ont empêché, malgré le mal qu’ils nous ont fait. Ils sont assez cruellement punis. M. de Lamartine s’occupe aujourd’hui à fonder des colonies, M. Marrast est redevenu journaliste, M. Arago siége muet sur les bancs de l’assemblée. Ce sont les plus abandonnés d’entre les révolutionnaires ; les terroristes, les socialistes jouent encore un rôle du fond de leur exil ; eux n’en jouent plus aucun, bien qu’ils n’aient pas quitté leur patrie. Le pouvoir ne leur reviendra plus, par conséquent il est inutile de s’occuper d’eux. Leur bonhomie de transactions, leur politique à deux faces ne nous embarrassera ni ne nous défendra plus. C’est désormais sur nous seuls que nous devons compter. Bourgeois véritables, ils ont compromis l’existence de la bourgeoisie, les uns par ambition, les autres par vanité, ceux-là par rancune ; la bourgeoisie les a laissé tomber et ne les relèvera pas. — Nous avions pourtant de bonnes intentions, diront-ils. — Hélas ! l’enfer en est pavé.

Tels sont les tendances et les élémens divers qui pendant quatre mois, se sont entre-croisés et ont formé la chaîne des événemens. Par momens tombaient sur la grande cité des tentatives d’insurrection, des velléités de soulèvement qui s’affaissaient et ne réussissaient pas. Enfin éclata la lutte suprême dans laquelle se regardèrent mutuellement la bourgeoisie et la révolution de février, chacune disant à l’autre le mot du trappiste : Il faut mourir. Le 26 juin 1848, la révolution de février rendit le dernier soupir. Les radicaux montrent peu d’intelligence de la situation, ou sont bien hypocrites, lorsqu’ils nous reprochent de vouloir anéantir la révolution de février : nous n’avons pas à l’anéantir, ils ne nous ont légué que son cadavre ; ce sont eux-mêmes qui l’ont tuée, ils ont été obligés, pour se sauver, de prendre à la gorge la formidable apparition qu’ils avaient évoquée imprudemment. Nous ne nous en plaignons ni pour eux ni pour nous : — pour eux, car nous nous rappelons les frayeurs mortelles que leur causa, quatre mois durant, cette horrible apparition qui, à chaque instant, venait frapper à leur porte et se promener sous leurs yeux ; — pour nous, car bien certainement il nous aurait fallu faire ce qu’ils ont fait. Ils ont tué leur mère, qui leur refusait le droit de vivre ; bienfaisans parricides et involontaires bienfaiteurs ! nous serions tenté de les bénir. La révolution de février, ce n’est point la république ; la révolution, c’est ce qui nous a menacés, ce qui nous a attaqués, ce qui a été vaincu, ce que nous craignons encore. Ce n’est pas une forme abstraite de gouvernement, ce sont des passions très réelles et des desseins très arrêtés auxquels il nous faut mettre obstacle. S’il n’y avait que la république en jeu, ce serait peu de chose : à tout prendre, c’est un manteau comme un autre ; mais ce qui importe, c’est que le corps que recouvre ce manteau ne devienne pas un cadavre. Si ce manteau qui nous abrite devait nous servir un jour de linceul, nous serions bien avancés vraiment ! Et puisqu’on parle tant des attaques dirigées contre la république, faisons une simple observation. La république peut-elle nous protéger contre les coups de l’ennemi ? Si elle le peut, qu’elle vive ! Au contraire, est-ce un manteau si large et si troué, que les insectes malfaisans et venimeux puissent s’y glisser sans bruit et nous donner la mort par surprise ? S’il en est ainsi, qu’en pouvons-nous faire ?

La question n’est donc pas de démolir la révolution de février : elle est morte ; mais, comme elle est vivement regrettée, comme elle a de fanatiques amis qui la pleurent, des historiens enthousiastes qui la racontent, la question, c’est de l’empêcher de revenir. On a refait l’ordre matériel dans les institutions, on a aboli les décrets du gouvernement provisoire, mutilé ses créations informes, fait disparaître sa tribune aux harangues. Les auteurs de ces décrets et de ces harangues sont dispersés aux quatre vents ou rentrés dans l’obscurité On cherche ce qui reste des malencontreuses institutions fondées par la révolution de février. Moi-même, me demandant dernièrement ce qu’avait fait cette révolution et ne me le rappelant plus, j’ouvris le Bulletin de la République, et je trouvai le résultat net de ce qu’elle a fait, à la fin du n° 14.

« Les 23 et 24 février, il a été élevé dans Paris 1,512 barricades presque entièrement concentrées entre la Cité, la Madeleine, la barrière des Martyrs, le canal Saint-Martin, sur la rive droite, et autour de la Cité, sur la rive gauche ; elles s’étendaient en outre dans toutes les routes conduisant aux barrières.

« On a calculé que chaque barricade a employé en moyenne 845 pavés, de sorte que le peuple a arraché en quelques heures 1,277,640 pavés.

« On a, en outre, renverse 4,013 arbres ; on a brise et endommagé 3,704 appareils d’éclairage, savoir : 227 candélabres, 11 consoles, 890 lanternes brisées et 2,576 lanternes dont les verres ont été cassés.

« Enfin, on a brûlé ou détruit 53 corps de garde, 71 bureaux de surveillans de voitures de place, 41 bureaux d’octroi ; 41 guérites, 104 colonnes d’affichage, 192 bornes ; total 603.

« Dans ce calcul ne sont pas comprises les grilles, qui ont été arrachées pour faire des armes et compléter les barricades, comme à la Bourse, à l’Assomption, au ministère de la marine, à Notre-Dame-de-Lorette, etc. »

Que dites-vous de ce petit mémoire ? Jamais les chiffres n’avaient joué un rôle aussi comique. Eh bien ! voilà le résultat net de tout ce qu’a fait la révolution de février, et encore on a repavé les rues, replanté les arbres et replacé les carreaux des lanternes. Il n’en reste plus même cela. Mais l’ordre moral troublé, qui le rétablira ? mais l’agitation des ames, mais les passions soulevées, qui les apaisera ? C’est de ce côté désormais que doivent porter nos efforts, et c’est le plus sûr moyen d’éviter à jamais les petits mémoires semblables à celui que nous venons de transcrire. Ayons bon courage, et songeons moins désormais à l’ordre matériel qu’à l’ordre moral, car c’est en lui qu’est notre sauvegarde.


EMILE MONTEGUT.

  1. Histoire de la Révolution de Février, par Daniel Stern.