La Race inconnue/Grandeur et décadence de Rakoutou Samuel Violhardy

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Grasset (p. 157-169).


GRANDEUR ET DÉCADENCE DE RAKOUTOU SAMUEL VIOLHARDY


Rakoutou Louis-de-Gonzague Samuel Violhardy errait tristement, aux abords de la Douane, sur les quais de Tamatave. Il avait faim, n’ayant rien mangé depuis la veille qu’un peu de riz ; et il était découragé, car il avait la promesse d’un emploi du Fandzakana, mais après deux mois d’attente il ne voyait rien venir.

En dix ans il avait essayé de tous les métiers : il avait été vendeur aux Magasins du Louvre, et congédié pour indélicatesse, comptable chez un loueur de pousse-pousse, et remercié pour dissimulation de bénéfice, gardien chef du musée de Colonisation, et licencié par suppression d’emploi ; entre temps il s’était fait domestique, chasseur d’hôtel, même il avait aidé à décharger des chalands. Partout la malchance le poursuivait ; cependant il avait une belle écriture ; ancien élève des Frères, il lisait et parlait correctement la langue des vazaha.

Du reste n’avait-il pas dans les veines du sang blanc ? Son grand-père, qui s’appelait Violhardy, était un peu noir de peau, mais citoyen français de la Réunion, métis d’une femme cafre et d’un Bourbonnais. Celui-là s’était établi à Tamatave, où il avait vécu en concubinage quasi-légal avec une ramatou betsimisaraka ; il en avait eu un enfant, qu’il avait reconnu : Samuel Violhardy, baptisé protestant, parce qu’à cette époque les Anglais faisaient la loi dans la grande île et que leurs missionnaires tenaient partout le haut du pavé. Lui-même était né des amours légitimes de Samuel Violhardy avec une Houve, fille d’un commerçant indigène, et il ajouta au nom de Samuel Violhardy, celui de Louis-de-Gonzague, parce que sa mère avait embrassé la religion des Monpères. De plus ses compatriotes malgaches l’avaient appelé Rakoutou, à cause de sa petite taille. Cette pluralité de noms lui avait été commode ; elle lui avait permis de dissimuler parfois son identité, au moins à la police. Il avait été connu sous le prénom de Rakoutou chez le loueur de pousse-pousse, sous celui de Samuel au Louvre, sous celui de Louis-de-Gonzague au musée de Colonisation. Maintenant qu’il briguait un emploi élevé du Fandzakana, il s’appelait Violhardy, comme l’ancêtre vazaha, et son casier judiciaire était redevenu vierge.

Il entra dans la maison démontable qui sert de bureau à la Douane, et s’informa : justement sa nomination venait d’arriver. Il était aide-magasinier de troisième classe à la direction de Tamatave, aux appointements de trente francs par mois. Tout de suite il courut se commander un uniforme, huit boutons sphériques de métal blanc sur un dolman de toile. Le Chinois lui fit crédit, sur l’annonce de son accession à un emploi du Fandzakana. Puis Rakoutou rentra chez lui, pour prévenir sa ramatou, Zazafina Victoire Ranourou ; elle était métisse non reconnue d’un Bourbonnais et d’une Betsimisaraka, elle avait été élevée par sa mère à la mode indigène et parlait très imparfaitement le français, n’ayant guère fréquenté l’école. Il l’avait épousée sans témoins ni notaire, à la mode malgache, lorsqu’il s’appelait Rakoutou, et l’avait gardée, en reprenant le nom de Violhardy, parce qu’elle avait dans les veines du sang bourbonnais et qu’elle était ménagère économe. Ce jour-là on fit bombance ; un parent de Zazafina ouvrit un crédit honnête sur la future solde de l’employé.

Une vie nouvelle, vie de satisfaction et de bien-être social, commença pour Violhardy et sa femme. Le bonheur n’a pas d’histoire : pendant sept ans, l’aide magasinier présida au rangement des caisses manipulées par les bourjanes dans les entrepôts de la Douane ; au bout de trois ans, il était passé de deuxième classe, de première après trois autres années ; il envisageait l’espoir d’être magasinier titulaire. Les Malgaches se montraient pleins de respect à son égard ; les créoles eux-mêmes lui témoignaient une certaine considération, parce que le sang blanc des Violhardy coulait dans ses veines, et qu’il est prudent d’avoir des relations à la Douane.

Sur ces entrefaites, le Fandzakana créa des gouverneurs indigènes, et demanda aux assemblées des villages ou Foukounoulouna de les choisir. Tamatave désigna Violhardy. Il était devenu très populaire parmi les Malgaches sous le nom de Raviolaridy, forme houve de Violhardy, dont les vazaha, irrespectueusement, avaient fait Ravioli. Donc Ravioli, élu du peuple tamatavien, alla demander conseil à son chef, le préposé des Douanes.

— Accepte, ô Ravioli. Tu auras cent vingt francs de solde, sans compter la gratte… Seulement rappelle-toi que trop gratter cuit…

Ravioli ne savoura pas la finesse de ce conseil, mais il s’en appropria la lettre. Devenu gouverneur principal de la deuxième ville de Madagascar, il rançonna ses compatriotes, sans pitié ni merci ; en trois ou quatre ans il acquit des rizières, des bœufs, des maisons, et une somme rondelette en piastres. De sourdes haines s’accumulaient contre lui ; cependant nul n’osait jeter la première pierre, et il continuait de prévariquer. Bientôt il fut très riche. Un seul point le tracassait : il était assoiffé de considération ; or les indigènes lui rendaient les plus grands honneurs, mais les Européens et même les créoles le traitaient sans le moindre respect ; ils allaient jusqu’à le tutoyer. En ces conjonctures pénibles, le sang de l’ancêtre Violhardy bouillait dans ses veines, mais l’humeur tranquille des grand’mères cafres ou malgaches remettait tout en équilibre, et le gouverneur principal se rattrapait sur ses administrés des injures de ses supérieurs.

Un beau matin, au commencement de 1906, l’administrateur-maire le fit appeler et lui dit :

— Veux-tu faire un tour en France aux frais du Fandzakana, Ravioli ? Le gouverneur général a décidé dans sa sagesse d’envoyer deux ou trois Malgaches de marque à l’Exposition de Marseille. Tu me parais tout à fait propre à représenter chez nous tes congénères. Est-ce dit ?

Le gouverneur principal eut une seconde d’hésitation. Quitter Tamatave pouvait être dangereux : ses ennemis ne profiteraient-ils pas de son absence pour révéler à l’administration certaines choses qu’il valait mieux tenir cachées ? D’autre part sa vanité le poussait à accepter d’enthousiasme : l’importance même de la mission était pour lui une garantie de sécurité ; il dit oui.

Un mois plus tard, il s’embarquait sur le paquebot des Messageries Maritimes à destination de Marseille. Auparavant il avait tiré de la situation tout ce qu’elle pouvait comporter pécuniairement d’avantageux ; il avait pressuré ses administrés pour que leur délégué fît bonne figure au pays des vazaha. Chacun avait été taxé selon ses ressources : tel avait dû donner dix sous, tel autre dix francs. L’ensemble constituait un pécule respectable, argent de poche du ménage Violhardy ; car M. le gouverneur emmenait à ses frais en France la compagne de ses mauvais jours ; elle avait été à la peine, il était juste qu’elle fût à l’honneur.

Sur le bateau, on s’offrit le supplément de la 1re classe, seule digne d’un gouverneur principal de Tamatave. Justement il y avait très peu de monde ; par suite d’un éboulement sur la ligne du chemin de fer, les voyageurs de Tananarive étaient restés en détresse et avaient manqué le paquebot ; à Zanzibar et à Mombasa, on embarqua un fort lot d’Anglais et quelques globe-trotters peu au courant des choses coloniales. Le gouverneur principal de Tamatave et Mme Violhardy, voyageurs de première, firent une grande impression sur ces Européens candides. La dame sans doute manquait parfois de distinction, et, à table, elle montrait de bizarres ignorances ; mais elle avait un type malais si étrange ! Quant à Violhardy, habile à profiter de ses avantages, il jouait au nabab ou au radjah. En quelques jours il eut séduit un ménage français qui voyageait pour la seconde fois seulement hors d’Europe.

M. Durand était un riche industriel de la Basse-Normandie ; aucun snobisme ne lui était étranger : il possédait une écurie de courses, une maîtresse dans un petit théâtre de Paris, il avait fait son voyage de noces en Égypte, au temps où c’était un rite de la mode ; il venait de s’offrir un mois de tourisme dans la région des grands lacs, en Afrique Orientale, non pas qu’il aimât follement la chasse, mais tout le monde ne s’est pas trouvé dans le cas d’avoir au tableau un éléphant, un zèbre, une girafe ou un lion. Sa femme et lui jugèrent fort original de se lier avec un ménage de l’espèce des Violhardy, avec une sorte de prince des îles lointaines, qui comptait parmi ses ancêtres des pirates et des femmes sauvages. On invita les Violhardy pour l’automne au château de la Rochecize, dans le Calvados, et on se sépara, les meilleurs amis du monde, à Marseille.

Les Violhardy connurent en France les joies de la civilisation : ils faillirent être écrasés par des véhicules de toutes sortes, ils furent volés dans les endroits dits de plaisir, des aventuriers leur empruntèrent de l’argent. Ils éprouvèrent des jouissances sans cesse renouvelées à se faire servir, eux Malgaches, par des vazaha dans les restaurants, les cafés et les hôtels. Ils se complurent à être insolents avec des blancs qu’ils payaient, à se faire encenser par des mendiants ou des camelots. Ils visitèrent la capitale, furent flattés de la curiosité qu’ils inspiraient aux foules de Paris, plus badaudes que celles de la Canebière. Enfin ils songèrent à faire aux Durand la visite promise.

Violhardy avait conservé les habitudes administratives de Madagascar : il jugea poli, avant son départ, de prévenir les autorités du pays où il se rendait. Il savait que les préfets de France correspondent aux administrateurs coloniaux. Il écrivit donc au préfet du Calvados qu’il irait dans son département, passerait une semaine au château de la Rochecize, où il était invité, qu’auparavant il aurait l’honneur de consacrer une journée à la capitale de la Basse-Normandie ; et il signa : Violhardy, gouverneur principal de Tamatave, délégué officiel de la colonie de Madagascar et dépendances à l’Exposition de Marseille.

En recevant cette missive, le préfet de Caen fut étonné, puis perplexe. Ce Violhardy semblait un personnage, d’autre part il fallait être prudent par ces temps de mystification. D’abord, pour s’assurer de l’existence et de la qualité de Violhardy, il fit télégraphier d’urgence à M. Durand et au ministre des Colonies. M. Durand répondit par une dépêche de deux cent quarante-sept mots : il racontait les charmantes relations qu’il avait eues à bord du Melbourne avec le ménage Violhardy, confirmait l’invitation à la Rochecize, en y priant également le préfet. Du ministère des Colonies vint une dépêche de onze mots ainsi libellée :

« PRÉFET CAEN.

« Violhardy, gouverneur principal Tamatave, officiellement délégué Madagascar Exposition Marseille. »

Le préfet regretta de n’avoir pas eu affaire à un Lemice-Terrieux. Il manda son chef de cabinet pour régler la réception Violhardy. La cérémonie officielle s’imposait ; d’autre part il fallait se garder de faire trop. Quelle était au juste la situation de ce Violhardy ? Que diable ! Le ministère des Colonies aurait pu être plus prolixe, préciser le rang et la catégorie de ce personnage. Était-ce un parent de l’ex-reine ? Comment l’avait-on reçu à Paris ? Fallait-il envoyer le chef de Cabinet à la gare, atteler le landau officiel, mobiliser la musique des pompiers ? Le chef de Cabinet conseilla le cérémonial moyen, réservé aux ministres plénipotentiaires des puissances de troisième ordre et aux délégués des républiques Sud-Américaines. Le préfet prit sa plume administrative et écrivit :

« Monsieur le Gouverneur Principal,

« En ma qualité de représentant de la République, je serai heureux et fier de recevoir à Caen l’éminent délégué de notre sympathique et belle colonie de Madagascar. Faites-moi l’honneur de me prévenir du jour et de l’heure de votre arrivée, et recevez l’expression de mes sentiments les plus distingués. »

Puis on régla le cérémonial de la journée : le préfet attendrait chez lui, le chef de Cabinet irait en landau recevoir M. Violhardy à l’arrivée du train ; la Fanfare Normande, toujours heureuse de se montrer, jouerait une marche ; il y aurait un déjeuner de douze couverts à la Préfecture, puis le préfet et le gouverneur de Tamatave feraient un tour en voiture ; le soir après un dîner intime on assisterait à la représentation ordinaire du théâtre municipal.

Un matin donc, par le rapide, le ménage Violhardy fit son entrée à Caen. La musique, massée sur le quai, entama la Marseillaise au moment où la machine s’engagea sous le hall. Le chef de Cabinet se précipita au marchepied du compartiment de 1re, d’où descendaient les deux Malgaches. Il offrit la main à Zazafine et souhaita la bienvenue au nom du préfet. On sortit de la gare au milieu d’ une haie de curieux, qui applaudirent en voyant paraître Violhardy, plutôt bronzé que noir, le monocle à l’œil, vêtu d’un pantalon gris et d’une redingote beige. A la Préfecture, le déjeuner ne fut pas des plus gais. Mme Violhardy ne disait rien, Violhardy pas grand’chose. En vain le préfet et la préfète utilisèrent tout ce qu’ils savaient sur Madagascar, sur l’Afrique, sur l’Exposition de Marseille. Leurs invités restaient mornes, en gens peu habitués aux solennités d’une réception européenne. Le préfet sentit qu’il avait pris trop au sérieux ce demi-civilisé ; il se trouva fort ridicule d’avoir mobilisé une fanfare et sorti l’argenterie administrative. Mais le vin d’honneur était tiré : il fallait le boire. Le café et les liqueurs expédiées, on confia de nouveau le ménage Violhardy au chef de Cabinet ; ils remontèrent dans le landau de gala, et on donna l’ordre au cocher de faire durer la visite de la ville jusqu’à l’heure du départ du train de la Rochecize.

En même temps, le préfet, par un télégramme, prévint M. Durand de l’arrivée de ses hôtes :

« Pris d’une indisposition subite, regrette infiniment pouvoir pas être des vôtres demain. Gouverneur Tamatave pressé par le temps part dès cet après-midi, train quatre heures, pour Rochecize. »

Au château des Durand, tout se passa bien. On exhiba le ménage Violhardy à des invités de marque. Ceux-ci contemplèrent longuement les deux Malgaches de face, de trois quarts, de profil. Puis, comme il était difficile d’échanger des impressions avec ces aborigènes d’une île lointaine, on revint aux distractions plus banales du flirt, du bridge ou du tennis. Les maîtres de la maison, au bout d’un jour, se trouvèrent embarrassés de leurs hôtes exotiques et furent heureux de les voir abréger leur visite. Car eux aussi, gênés, mal à l’aise, n’aspiraient qu’à partir. Le surlendemain, ils étaient de retour à Paris.

Leur bourse était presque vide ; leurs cerveaux commençaient à s’obnubiler sous le choc de tant d’impressions nouvelles. Ils en avaient assez du pays des vazaha. Attristés par les foules noires qui circulaient dans les rues, écrasés par la hauteur des grandes maisons mornes, effarés par la hâte et l’indifférence des passants courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, ils regrettaient la paix des maisons basses en bois dans les vertes avenues de Tamatave, les siestes paresseuses dans l’ombre des varangues profondes, la bonne lumière et la douce chaleur épandues sans fin par le soleil des tropiques.

Soudain, avec la mobilité d’impressions des demi-civilisés, ils passèrent de l’enthousiasme au désenchantement ; une tristesse nostalgique les tint jour et nuit perdus dans le rêve du retour ; ils eurent quelques accès de fièvre et crurent qu’ils allaient mourir. Ils demandèrent leur rapatriement pour raison de santé, et s’embarquèrent sur le premier paquebot en partance.

Mais les scrupules qu’avait éprouvés Violhardy à quitter Tamatave ne se trouvèrent que trop justifiés. Pendant son absence, les langues s’étaient déliées. Une enquête sur certains agissements indélicats, ordonnée par l’administrateur, n’avait laissé aucun doute sur sa culpabilité. Lorsque le bateau portant les Violhardy et ce qui restait de leur fortune, mouilla un beau matin en rade de Tamatave, la première embarcation qui toucha le bord après celle de la Santé, fut une baleinière du port arborant le pavillon tricolore. Le commissaire de police monta sur le navire avec deux agents indigènes et s’assura de la personne du gouverneur principal, inculpé de faux et de concussion.

Il fut condamné sous le nom de Louis-de-Gonzague Rakoutou, à deux années d’emprisonnement. Lorsqu’il eut fini sa peine, il redevint Samuel Raviolaridy, renonça aux affaires publiques, et, avec ce qui lui restait de bien mal acquis, alla cultiver ses ananas et ses cocotiers à Ampanalana, non loin de Tamatave.