La Race inconnue/L’oiseau d’argent qui chante dans la forêt

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Grasset (p. 5-14).


L’OISEAU D’ARGENT QUI CHANTE DANS LA FORÊT


Iasitera vivait dans un petit village betsimisaraka, sur les bords du Mangourou, au milieu de la grande forêt. Depuis plusieurs saisons elle était femme, mais ses parents n’auraient pas pu dire au juste son âge : elle-même savait seulement que sa sœur Indalou était plus vieille qu’elle, et son frère Ibé un peu plus jeune.

Ses années s’écoulaient, monotones et paisibles. Les rares événements marquants, c’était le passage d’un administrateur vazaha ou d’un gouverneur indigène, qui jamais ne s’arrêtaient plus d’une heure ou deux dans ce coin perdu, – ou l’enlèvement d’un bœuf par les caïmans, – ou la mort de quelqu’un du village, suivie de la pompe interminable des funérailles, avec les ripailles de viandes et les saouleries de touaka, – ou les joyeux Sikafara, les fêtes de clans, pour lesquelles on trace en terre blanche les dessins rituels sur le visage des femmes.

Sauf en ces exceptionnelles journées, l’existence de Iasitera était dénuée d’imprévu. Avant midi, elle prenait sur l’épaule les deux bambous creux pour aller chercher de l’eau à la rivière. Le soir, elle pilait ce qu’il fallait de riz pour le repas. Certains matins, elle tressait avec ses compagnes des soubika et des nattes, ou bien elle étalait sur deux longues perches et séchait au soleil les feuilles du palmier manarana, que les gens de la côte envoient en Imerina, où les filles industrieuses des Houves les transforment en chapeaux. Tous les après-midi elle dormait, ou elle faisait le tour du village, visitait des amies, engageait avec elles d’interminables kabary. Rarement elle s’accroupissait à la tête du métier à tisser : pour faire une rabane il fallait plus d’une lune ; c’était une besogne fatigante et très ennuyeuse que de tirer si souvent la navette à travers la largeur de la trame, puis de pousser bien droit le fanantana pour mettre en place les fibres teintes. Elle préférait laisser ce travail aux vieilles femmes dédaignées, qui n’ont plus d’argent pour s’acheter des simbou neufs.

Paresseuse et sensuelle, elle aimait par-dessus tout à se reposer des heures, étendue de son long sur une natte fraîche, ou bien elle se livrait dans l’ombre des cases à l’étreinte des hommes, sans y chercher d’autre sensation que la simple satisfaction d’un instinct impératif comme la faim ou le sommeil.

Un après-midi elle était allée cueillir des feuilles de ravinala, de ces larges et longues feuilles qui, découpées en morceaux de toutes dimensions, servent aux Betsimisaraka de plats, d’assiettes et de cuillers. Elle en rapportait sur sa tête, à la mode malgache, une ample provision. Il était près de six heures : le ciel flamboyait à l’Occident des montagnes. Elle s’arrêta, un peu lassée, au bord d’un tavy, à la lisière de la forêt. La sente suivie par les bûcherons en retournant des hautes futaies vers le village passait par là : justement elle savait que Lahimainty était parti avec sa hache pour couper du bois ; Lahimainty était un jeune homme de sa tribu, à la taille haute, à la face large, et elle l’attendait afin de se livrer à lui.

Le soir tombait. Les pigeons verts, à grands vols bruyants, regagnaient leurs arbres accoutumés. Déjà on entendait l’appel strident des vouroundoulou et les gémissements plaintifs des singes nocturnes. La forêt exhalait une humidité chaude, lourde de parfums. Une orchidée laissait tomber, au-dessus de la tête de Iasitera, la cascade de ses feuilles vertes, pareilles à des algues, d’où jaillissaient deux longues tiges chargées de fleurs blanches. La jeune femme percevait au loin la retombée des pilons qui sourdement frappaient le riz dans les lôna creux. Puis les bruits humains se turent. Maintenant elle ne voulait plus retourner au village avant la pleine nuit, de peur qu’on lui demandât pourquoi elle s’était tant attardée.

Soudain elle entendit, en haut de l’arbre au pied duquel elle était assise, le chant d’un oiseau inconnu. C’était une plainte triste et mélodieuse, douce comme la voix d’une fille qui dit les mots d’amour, passionnée comme les sons lointains et vibrants d’une valiha. Et ce chant sans paroles,modulé par un gosier d’oiseau, était plus beau que la mélancolique lamentation pour appeler le parent mort, ou que le chant d’Imaintimanga, dont les piroguiers, sur le fleuve Mangourou, égrènent les notes avec les gouttelettes d’eau soulevées par les pagaies. Jamais Iasitera n’avait rien ouï de pareil, elle demeurait extasiée, évitait tout mouvement, de crainte d’effrayer le mystérieux chanteur. La lune s’était levée, inondait maintenant de sa lumière brillante tout le tavy, où luisaient çà et là les énormes feuilles des ravinala, épanouis en éventails, et les gros buissons touffus des palmiers manarana.

Iasitera tout à coup se rappela une histoire que les vieilles, au village, répétaient souvent, le Conte de l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt. De loin en loin on l’entendait, au temps des ancêtres, et son chant toujours faisait mourir qui l’avait entendu. Si c’était l’Oiseau-d’Argent qui chantait dans l’arbre, au-dessus de sa tête ! La femme-enfant eut peur ; s’accrochant aux lianes qui tombaient des branches, elle se souleva pour regarder. L’être merveilleux se tut, et elle vit un grand oiseau, aux ailes couleur de lune, qui prit son vol et disparut dans l’ombre de la forêt.

Iasitera s’enfuit épouvantée et courut d’un trait jusqu’à la case de ses parents. Tout était tranquille ; la lumière du foyer filtrait entre les fentes des parois de roseaux, et la fumée bleuâtre s’exhalait du toit, comme un brouillard, dans l’air transparent de la nuit. Sur le plancher en rapaka, la famille déjà était accroupie en cercle pour le repas du soir, autour de la grande feuille de ravinala, où fumait le tas de riz. La mère s’apprêtait à découvrir le pot plein de brèdes cuites. On ne se préoccupait plus de l’absente : libre de son corps, elle était allée sans doute partager la case d’un homme.

Iasitera écarta la claie servant de porte ; debout sur le seuil, elle cria d’une voix entrecoupée :

— J’ai entendu l’Oiseau-d’Argent !

Les petits la regardèrent d’un air ébahi, la mère resta immobile avec le couvercle de la marmite à la main, le père attendit des paroles plus compréhensibles.

— Mon père et ma mère, reprit Iasitera, j’ai entendu l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt, l’Oiseau dont le chant fait mourir !

Cette fois tous comprirent, même les petits ; par la porte ouverte il sembla qu’un souffle de terreur entrait dans la case ; les flammes du foyer à demi éteint se mirent à vaciller étrangement ; les cendres soulevées voltigèrent jusque sur le riz, signe funeste pour la prochaine récolte. Jeunes et vieux regardaient dans la nuit, derrière Iasitera, avec la peur de voir les Êtres-Épouvantables-qui-rôdent.

Et l’aïeule aussitôt s’écria :

— O Iasitera, pourquoi as-tu écouté l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt ? Qui l’a entendu doit mourir, avant la fin de la sixième lune. Ainsi l’ont dit les Anciens. Ni les oudy puissants apportés par nos oumbiasy du pays Antaimourou, ni les fanafoudy efficaces que vendent les médecins des vazaha, ne pourraient te sauver. Il faut que tu meures, si les Ancêtres n’ont pas menti. Et que l’Arracheur-de-foie m’arrache le foie, si jamais les Ntôlou ont menti ! Pourquoi l’Oiseau-d’Argent a-t-il chanté près de toi sur l’arbre de la forêt, ô Iasitera ?

Et les frères et les sœurs de Iasitera, et ses parents en larmes répétaient :

— O dry ! Iasitera, ô ! Pourquoi a-t-il chanté sur l’arbre, l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt ! O dry ! Iasitera, ô !

Et il semblait à Iasitera qu’elle entendait déjà les lamentations des siens après la minute de sa mort.

Elle entra, fit glisser la porte le long des liens, et vint s’accroupir, muette, à sa place habituelle. Tous s’étaient tus, la contemplaient avec stupeur. Le repas était oublié. La plus petite sœur de Iasitera lui avait pris la main, et sanglotait éperdument. Il y eut de longs kabary. Le père alla chercher les Vieux. Ils racontèrent tout ce qu’ils savaient de l’Oiseau-d’Argent. Depuis des années aucune personne du village n’avait entendu son chant. La dernière qui était morte pour l’avoir écouté, était Rasahouly, femme de Rabehevitra, au temps où la première Ranavalouna régnait sur les Houves. Le vieux vivait encore, mais ne sortait plus guère de sa case. On le réveilla ; il conta, avec force détails puérils, comment sa femme, jadis, était morte, après que l’Oiseau, dans la forêt, lui eut chanté son chant.

Dans les jours qui suivirent, le village ne fut occupé que de l’événement. Dès que le soir approchait, les gens rentraient vite : personne n’osait plus s’attarder dans le bois ni sur les tavy. Iasitera, hantée par l’idée fixe de sa mort proche, restait étendue sur le rapaka, sans dormir, la tête couverte de son lamba ; ou bien elle errait de case en case. Lorsqu’elle entrait quelque part, on se taisait, on n’osait plus ni rire ni chanter en sa présence ; les enfants, dans la rue, se sauvaient en la voyant. Elle n’était plus ni la fille de ses parents, ni la sœur de ses frères, ni l’amie de ses amies. Elle était devenue pour tout le monde comme une chose fady. Aucun homme n’avait plus envie d’elle, et elle-même, dans l’obsession de sa fin, n’avait pas de désirs. Retranchée déjà de la race, elle était marquée par les Razana pour habiter dans la grande case grise de la forêt profonde, dans la Case-des-Morts, ouverte aux vents, où s’amoncellent les unes sur les autres les Pirogues-Closes.

Elle n’avait plus rien de commun avec les vivants. On ne s’occupait pas plus d’elle que des adaladala qui rient, gesticulent, et parlent sans savoir pourquoi. Elle-même, hébétée, se demandait parfois si elle n’était point déjà morte. Elle mangeait à peine, ne dormait guère ; la fièvre, presque tous les jours, la secouait de frissons et la laissait brisée, perdue en des rêves délirants.

Depuis qu’elle devait mourir, sa petite intelligence de Betsimisaraka s’était ouverte au sens des choses mystérieuses. Elle passait des heures dans la forêt, ou sur la colline hérissée de loungouza et de ravinala, où était la Maison-des-Morts. Elle entendait l’appel des Razana dans le cri plaintif des singes nocturnes. Quand elle s’arrêtait près de la case des Pirogues-Closes, elle n’avait qu’à fermer les yeux, elle voyait alors tous les Zanahary, les anciens morts des temps lointains, – et les Razana, les morts de jadis, dont on sait encore les noms, – et les parents récemment trépassés, dont on se rappelle les visages.

Un soir elle rencontra l’aye-aye, l’animal étrange qui vit, dit-on, dans les cimetières : il était assis sur un poteau d’offrande, le long duquel pendait sa grosse queue fauve. Ses grands yeux ronds luisaient d’un singulier éclat jaune. Il parut à Iasitera qu’il suçait son doigt, comme un petit enfant. Il poussa, en la voyant, des gémissements très doux, et elle s’enfuit, épouvantée.

Une fois qu’elle traversait le Mangourou en pirogue, elle aperçut, dans les profondeurs du fleuve, des formes blanches ; elle connut que c’étaient les Zazavavindranou, les Filles-d’Eau ; parfois elles entraînent dans leurs mystérieuses demeures les piroguiers imprudents, qu’on ne revoit jamais plus. Iasitera eut envie de se laisser glisser dans les eaux noires pour devenir, elle aussi, une Zazavavindranou ; mais, au moment où elle se penchait, elle entendit le vent parler dans les feuilles des arbres, au bord du Mangourou ; elle regarda la forêt et se souvint du chant de l’Oiseau-d’Argent, qui l’avait appelée.

Elle était obsédée du désir d’entendre encore une fois sa chanson. Cinq lunes s’étaient succédées depuis l’étrange soir. Tous les jours elle allait, vers la tombée de la nuit, s’asseoir au pied de l’arbre où elle avait écouté la voix de l’oiseau. Mais jamais il ne voulait chanter. Or, un soir, comme se levait dans le ciel la lune du sixième mois, déjà décroissante, Iasitera connut de nouveau le chant qui fait mourir. Depuis des heures elle était accroupie au pied de l’arbre, sous les orchidées défleuries. Le vent de la saison fraîche la faisait grelotter sous son lamba, pourtant la fièvre brûlait ses tempes et ses oreilles tintaient. Il lui sembla que les deux pointes de la lune s’abaissaient et s’agitaient doucement, comme des ailes ; l’Astre-d’Argent, pareil à un grand oiseau, descendit vers elle : Iasitera perçut le bruit d’un vol, et soudain elle entendit la chanson inoubliable . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ses parents, inquiets, s’étaient mis à sa recherche avec des habitants du village. Ils la trouvèrent évanouie à l’orée de la forêt et la ramenèrent dans la case. On eut beaucoup de peine à la réchauffer ; toute la nuit elle eut la fièvre. Le lendemain un souffle rauque s’échappait de sa poitrine, et elle mourut, au moment où se couchait la dernière lune du mois Adaourou, pour avoir écouté, un soir, l’Oiseau-d’Argent-qui-chante-dans-la-forêt.