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La Recherche de Dieu

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La Phalange de 18463 (p. 60-69).

POÉSIES.




la recherche de dieu.


I


Pareil à l’épi mûr devant le moissonneur,
Me voici face à face avec la mort, Seigneur !
Je meurs de votre faim, Seigneur ! — L’étude austère
Ne m’a point emporté vers vous loin de la terre,
Et le globe et les cieux ensemble m’ont caché
Le souffle avec la vie, et je vous ai cherché !
Oh ! je vous ai cherché dans l’âge où l’on devine,
Où l’âme s’ouvre à vous comme une fleur divine,
Où la jeunesse ardente emplit d’un chant vainqueur,
Ainsi qu’un luth sacré, les cordes d’or du cœur !
Seigneur ! dans le long cours de mon pèlerinage
Un désir éternel a consumé mon âge :
Toujours vers votre face et votre sentiment
J’ai tendu les deux bras comme un fiévreux amant !
Et je n’ai rien trouvé que le fiel et la lie,
Au calice profond qu’épuisait ma folie…
Pareil à l’épi mûr devant le moissonneur,
Me voici face a face avec la mort, Seigneur !

Chanteurs sacrés, rois de la lyre,
Frappés du génie en éclats !
Ô vous qui supportiez ce céleste délire
Lourd comme un autre monde appuyé sur Atlas !

Entendez-vous frémir l’espace solitaire,
Harmonieux amants de la sainte beauté,
Aux lamentations que prolongent la terre
Et l’innombrable Humanité ?

Ô prophètes anciens ! ô sages !
Des siècles morts lointains flambeaux !
Vénérables amis aux sublimes visages,
Gravement étendus en de pieux tombeaux !
Vous qui, d’une aile glorieuse,
Disparûtes avec un magnifique adieu,
Maîtres ! entendez vous la plainte furieuse
D’un monde qui cherche son Dieu ?

Dans l’ouragan qui bat les crêtes
De la montagne au front neigeux,
Dans les voix du désert jonché d’anachorètes,
Dans la clameur des bois et des flots orageux,
C’est la tourmente universelle !
C’est l’homme qui gémit étouffé sous les cieux,
C’est un globe maudit qui pleure et qui chancelle
Dans l’infini silencieux !

Ô vous, impérissable exemple
D’intelligence et de bonté,
Pour qui le cœur trop plein s’élargit comme un temple !
Ce sanglot trouble-t-il votre sérénité ?
Payés de vos divins services,
Avez-vous trouvé Dieu dans les cieux étoilés ?
Fils aînés de la Terre, et sages purs de vices,
Vous qui savez, parlez, parlez !

Ô toi qu’une féconde haleine
Avait de baisers arrondi,
Jeune astre, bel enfant ! perle qui d’encens pleine
Flottais, étincelante, en l’azur attiédi !
Brise ta chaîne séculaire,
Ô globe déjà vieux, marqué d’un sombre sceau !
Suspends dans l’infini ta course orbiculaire,
Ô triste et bien-aimé berceau !


Comme l’oiseau qui tend son aile
Et plane, dans l’air balancé,
Ne peux-tu t’arrêter dans ta route éternelle,
Ne peux-tu pas dormir, ô pèlerin lassé ?
Dors, nourrice féconde à la robe embaumée,
Qui m’as bercé jadis sur ton sein triomphant,
Et rêve de ton Dieu, pauvre terre calmée,
Sous la garde de ton enfant !




Les flots, livrant aux yeux leurs profondeurs visibles,
Dans un lit de saphir roulent les cieux paisibles,
Et poussant un murmure immense, mais voilé,
S’apaisent pour dormir d’un sommeil étoilé.
Qu’il est doux, qu’il est beau l’harmonieux silence
De ces mondes qu’un bras mystérieux balance !
Ô sublime repos ! adorable beauté,
Lumière de l’Amour et de la Vérité !
Pour qui va dans l’espace, égaré, sans boussole,
Que vos rayons sont purs, que votre paix console !
Beaux astres ! laissez-moi, dans vos concerts uni,
D’une aile enthousiaste embrasser l’infini…
Malheur, malheur à moi ! la flamme sidérale
N’a jamais sillonné cette nuit sépulcrale…
Hélas ! les airs sont noirs ! comme un vaisseau brumeux,
Le globe creuse au ciel un sillage écumeux.
Ô nuit ! j’ai beau monter par élans énergiques,
Je me heurte toujours à tes parois magiques ;
Toujours mon front tendu résonne sourdement
Contre le marbre dur de l’épais firmament.
Hélas ! les airs sont noirs ! sous le poids des nuées
Mes ailes sur mon flanc pendent exténuées.
Je suis pareil à l’aigle atteint d’un plomb cuisant,
Qui plane, convulsif, pour s’abattre gisant.
J’ai froid ! Un vent de neige a soulevé ma plume.
J’ai peur ! Par intervalle un proche éclair s’allume,
Comme si, dans son vol, un démon voyageur
De sa torche sur moi secouait la rougeur,
Et, me jetant un rire éclatant au visage,
En prolongeait l’écho lointain sur son passage.

Puis, tout se tait. D’un pli raide et silencieux
L’ombre inflexible étreint la lumière des cieux.
Qu’elle est longue la nuit ! Depuis l’heure effrayante
Où l’archange brandit sa lame flamboyante,
Et, sur le seuil céleste appuyant son pied blanc.
M’aveugla d’un revers du glaive étincelant,
Qu’elle est longue la nuit ! Ô nuit, nuit implacable,
Soulève le fardeau dont la lourdeur m’accable !
Étroite immensité, mortuaire prison,
Élargis quoique peu l’étouffant horizon…
Lamentation vaine ! Elle monte, et retombe
Dans le vide béant comme un mort dans sa tombe.
Tu m’entraînes, ô terre impassible ! Attaché
Sur ton flanc de granit, comme un Titan couché
Que ronge le désir, ce vautour ! Ô mes ailes,
Frémissez, et jetez d’ardentes étincelles !
Illuminez ma voie, et par bonds vigoureux,
Arrachez-moi du fond de ce silence affreux !
Roule dans l’ombre, ô terre ! et dans l’horreur du vide,
Roule ! Je veux au ciel tendre mon aile avide,
Et, dans un océan d’ivresse et de splendeur,
Abreuver du désir l’inénarrable ardeur !
Hélas ! les airs sont noirs ! Sous ce morne suaire,
Le globe n’est-il plus qu’un immense ossuaire ?
Pareil à l’épi mûr devant le moissonneur,
Me voici face à face avec la mort, Seigneur !


II


J’ai remué, Seigneur, les poussières du monde ;
J’ai reverdi pour vous ce que le temps émonde,
Les rameaux desséchés du tronc religieux ;
Des cultes abolis j’ai repeuplé les cieux !
Rien ne m’a répondu, ni l’esprit ni la lettre,
Et je vous ai cherché, vous qui dispensez l’être !

Un jour, le chaud soleil d’un éternel été
Rougissait les sept monts de la grande cité ;
Et les pavés brûlants et les dalles romaines
Disparaissaient, poudreux, sous des vagues humaines.

Les pâles étrangers, les robustes bandits
Tombés de la montagne aux repaires maudits ;
Les cardinaux mondains et les moines moroses,
Les femmes, bras chargés d’enfants aux lèvres roses,
Et le pâtre au col brun, sur son buffle appuyé,
Qui marche et ne sait pas ce qu’il foule du pié ;
Et l’écume sans nom de cette terre vile,
Irrésistiblement s’abattaient sur la ville.
Or, la sœur de Gomorrhe, assise à l’occident,
Et qui tremble au-dessus de quelque lac ardent,
La cité fatidique et sa mouvante fange
Se ruait vers le temple où songea Michel-Ange.
C’était un de ces jours où, la tiare au front,
Répétant le supplice et l’éternel affront,
De Paul et d’Hildebrand l’inhabile fantôme
Mange la chair et boit le sang du Dieu fait homme.
La foule m’emporta comme la feuille au vent,
Et quand fut reposé le tourbillon vivant,
J’eus une vision, Seigneur, éblouissante !
Semblable à cette page en flamme et terrassante
Qu’autrefois votre souffle entrouvrit dans le ciel
Devant l’œil consumé du pâle Ézéchiel…
Mon esprit élargit des ailes inconnues,
Et la sublime nef recula dans les nues !

Ô Saint Pierre ! poème où le monde a chanté !
Ô rêve de granit, dans les cieux emporté !
Ô temple où ma pensée un instant éblouie,
Frissonnante, oublia la terre évanouie…
Mon œil t’enveloppa de ses regards ravis ;
Je frappai de mon front ton éclatant parvis !
Tout baignés de vapeur et de flammes mystiques,
Au tonnerre de l’orgue unissant leurs cantiques,
Tes prêtres radieux, du haut des fûts hardis,
Ont versé dans mon cœur les chants du paradis !
Les anges d’or, groupés sur les arceaux splendides,
Dans cet air attiédi berçaient leurs corps candides ;
Les madones d’amour, les yeux au firmament,
Murmuraient le doux nom de leur céleste amant ;
Et, plus haut, déroulant sa peinture infinie,
Michel-Ange allumait l’enfer à son génie !

Ô maison de l’apôtre ! ô magnifique autel !
J’eus cette vision sous ton dôme immortel !
Et je vous ai cherché, dans cette ivresse immense,
Dans ces murs éclatants, sur ces fronts en démence,
Dans ces hymnes gonflés d’harmonie et d’amour,
Dans ces mille soleils d’un mystérieux jour ;
Et je vous ai cherché, vous, le calme et le sage,
Et n’ai point rencontré, Seigneur, votre visage !
Seulement, quand le songe eut fui de mon cerveau,
Quand l’autel s’affaissa sous le réel niveau,
Quant l’exaltation de l’aveugle matière
Dans ce tumulte vain s’écroula tout entière ;
Je vis à la lueur des cierges vacillants,
Qui de rouges reflets doraient ses pieds sanglants,

Courbant sa tête pâle, au triple rang d’épines,
Jésus tendre vers vous, Seigneur, ses mains divines !
Et le temple, frappé du comble aux fondements,
Palpiter tout à coup de sourds frissonnements…

Tu trembles sur ta base, ô monument superbe !
Le pied de l’homme un jour foulera tes sommets,
Et, du granit épars dans la poudre et dans l’herbe,
Nul prophétique accent ne sortira jamais !

Ô cité deux fois reine et deux fois moribonde,
De l’univers captif absorbante prison !
L’orage balaya ta cendre vagabonde
Du quadruple côté de l’immense horizon !

Et, s’il reste un débris de ta gloire éclipsée,
Comme un mort colossal sur le sol étendu,
Il ne dira jamais si ta lèvre glacée
Cria jadis vers Dieu, si Dieu t’a répondu !

Rien ! Il ne dira rien, si ce n’est la folie,
La douleur et la mort et le bruit d’un vain nom,
Si ce n’est que Dieu tue et que la terre oublie,
Et que l’écho du ciel incessamment dit : Non !


Seigneur, Seigneur ! Balbeck aux ruines séculaires
Gît dans le désert morne en blocs amoncelés…
L’avez-vous donc brisée au choc de vos colères ?
Vous a-t-elle entendu dans les cieux ébranlés ?

Seigneur, Seigneur, parlez ! Sombres ou magnifiques,
Avec l’éclat du rire ou le cri du sanglot,
Les époques d’orage et les temps pacifiques
Rouleront-ils toujours vainement flot sur flot ?

Quel soleil séchera leur tombe diluvienne ?
Que sont-ils au-delà de leur cours accompli ?
Hélas ! ce qu’on sait d’eux, c’est qu’ils vont à l’oubli…
Seigneur, de votre abîme il n’est rien qui revienne !

Des cultes de ce monde apostat éternel,
Du désir infini martyr héréditaire.
Malheur ! J’ai déchiré du livre paternel
La page où flamboyait le divin commentaire !

Et, pourtant, ô Seigneur ! épris de liberté,
Je m’agite à l’étroit dans un cercle inflexible :
Je vous pressens, à dieu de ma virilité,
Emprisonné long-temps au ciel inaccessible !

À l’encontre du blâme et du rire envieux,
L’idée éclate en moi d’une explosion telle,
Qu’elle emporte, au-delà d’un horizon trop vieux,
L’esprit contemporain, dans sa fuite immortelle !

Le globe sous mes pieds a tressailli d’amour !
L’intelligence humaine a déployé ses ailes !
Précurseurs du soleil, chantez ! voici le jour…
Hélas ! les airs sont noirs d’ombres universelles !

Pareil à l’épi mûr devant le moissonneur,
Me voici face à face avec la mort, Seigneur !

Un soir, j’allais songeant par la vieille Allemagne ;
Le vent seul murmurait dans sa blonde campagne ;
Une douce vapeur flottait sur les sillons,
Et, des agrestes toits cachés dans les vallons,
La fumée élançait sa spirale légère,
Du retour an foyer fidèle messagère.
C’était l’heure où revient de la mure moisson,
La gerbe sur l’épaule, aux lèvres la chanson,
Le travailleur joyeux. — Dans la mousse arrondie
Déjà l’oiseau lassé taisait sa mélodie ;
Je songeais, contemplant, dans son calme élevé,
Cette terre de Goethe où Schiller a rêvé.
Ô berceau pacifique ! ô terre vénérable !
Je m’incline devant ta face inaltérable !
Je te salue, ô toi qui vis avec amour
Ta chère Marguerite ouvrir ses yeux au jour !
Ainsi disais-je alors, et j’allais, l’âme émue,
Semblable à l’arbrisseau qu’un souffle frais remue,
J’allais, et poursuivant le songe et le chemin,
Sur mon cœur agité je retenais la main.
...............

Le foyer paternel avec ses douces fêtes,
L’amour et le repos, sont-ce là vos prophètes ?
Où j’ai cherché toujours une ombre m’aveugla ;
Mais j’ai cru vous entendre, ô Seigneur, ce soir-là !
Non, non, vous habitez par-delà nos natures,
Et vous ne parlez plus aux pauvres créatures…
Ô silence ! ô repos taciturne et pesant !
Je sentis tout mon cœur mourir en frémissant.
Écrasé sous le poids de ma lourde amertume,
Balayé par le vent comme il fait de l’écume,
Sur la face du globe errant de flots en flots,
Je tombai sur la pierre avec de longs sanglots,
Et de mon front glacé l’intérieur orage
Brilla mes yeux ardents de ses larmes de rage !
Seigneur, que j’ai cherché sans te trouver jamais,
Ô mon maître, rends-moi les beaux jours que j’aimais !
Réchauffe à ton soleil cette tête courbée
Du poids de cent hivers, où leur neige est tombée !
Rends-moi, rends-moi, Seigneur, mon bel âge amoureux !
Jusqu’à mon cœur gonflé, comme un flot généreux,

Fais remonter le sang de ma fière jeunesse,
Et qu’un cri de bonheur sur mes lèvres renaisse !
Peut-être bien, Seigneur, est-ce la volupté
Et ses baisers sacrés qui font l’éternité !
Hélas ! tout m’a manqué dans les cieux et sur terre…
Hélas ! je meurs maudit, ignorant, solitaire…
Et la volupté même, ô Seigneur, m’a caché
Le souffle avec la vie : et je vous ai cherché !


L’esprit de la terre.


Silence ! — Apaise enfin ton cri pusillanime.
Ce monde que je guide et que mon souffle anime,
Dans sa route éternelle emporté gravement,
Se trouble au morne écho de ton gémissement.
Silence ! ou sache mieux, dans ta plainte élargie,
Des maux universels déplorer l’énergie.
Souffrir d’un mal sublime est le sort glorieux
De qui, comme un guerrier, monte à l’assaut des cieux !
Vois ! tel je souffre aussi, tel que toi je soupire
Vers la sainte beauté d’un idéal empire ;
Et cependant, voici, comme un coursier dompté,
Que je m’attelle au globe ; et, dans l’immensité,
Je marche, tout baigné d’une sueur profonde,
Haletant et courbe sous la charge d’un monde !
Cesse ta morne plainte, et songe, Humanité,
Que les temps sont prochains où, de l’iniquité,
Dans ton cœur douloureux et dans l’univers sombre,
Les rayons du bonheur s’en vont dissiper l’ombre.
Pour des astres nouveaux les cieux s’élargissant,
Divins consolateurs du globe gémissant,
D’un lumineux amour vont éclairer sa face,
Et l’étroit horizon dans l’infini s’efface !
Ô roi prédestiné d’un monde harmonieux,
Marche ! les yeux tendus vers le but radieux !
Marche à travers la nuit et la rude tempête,
Et le soleil demain luira sur ta conquête !
Ô sainte créature aux désirs infinis,
Que de trésors sacrés à tes pieds réunis,
Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage,
Vont racheter d’un coup tes longs siècles d’orage !

Le travail fraternel, sur le sol dévasté,
Alimente à jamais l’arbre de liberté ;
La divine amitié, l’ambition féconde,
La justice et l’amour transfigurent le monde !
Et de la profondeur de l’éternel milieu,
Du pôle couronné de son cercle de feu,
Des monts, des océans, des vallons, de la plaine ;
De l’humanité sombre encore, et d’ennuis pleine,
Mais radieuse et belle en ce jour glorieux ;
Des fertiles sillons, des calices joyeux,
De ma lèvre entr’ouverte et d’amour animée,
Caressant d’un baiser ma planète embaumée, —
Dieu ! Dieu que tu cherchais, pauvre esprit aveuglé,
Dieu jaillira de tout, et Dieu t’aura parlé !


Leconte de Lisle.