75%.png

La Reine du monde

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Iambes et PoèmesPaul Masgana, libraire-éditeur (p. 77-81).

La Reine du monde


 
Ô puissant Gutenberg ! Germain de bonne race
         Dont le mâle et hardi cerveau
De l’antique univers a rajeuni la face
         Par un prodige tout nouveau ;
Lorsqu’aux rives du Rhin, dans une nuit ardente,
         Amant d’une divinité,
Tu pressas sur ton sein la poitrine fervente
         De l’immortelle liberté,
Tu crus sincèrement que cette femme austère
         Enfanterait quelque beau jour
Un être sans défaut qui, semblable à sa mère,
         Du monde entier serait l’amour ;
Et tu t’en fus, vieillard, te reposer à l’ombre
         De l’éternel cyprès des morts,
Comme un bon ouvrier s’endort dans la nuit sombre,

         Sans trouble aucun et sans remords.
Hélas ! Quelle que fût la sublime espérance
         Dont s’enivra ton noble orgueil,
L’espoir qui de la mort t’allégea la souffrance
         Et te berça dans le cercueil ;
Le chaste embrassement d’une céleste femme
         Ne t’a point fait l’égal des dieux,
Et tu n’as pas versé dans l’œuvre de ton âme
         Le sang pur des enfants des cieux :
Car tel est le destin de la nature humaine
         Qu’il n’en sort rien de vraiment bon,
Et que l’âme ici bas la plus blanche et sereine
         Toujours conserve du limon.

Il est vrai que l’aspect de ta fille immortelle
         Tout d’abord vous ravit les yeux ;
Son noble front tourné vers la voûte éternelle
         Et reflétant les plus beaux feux ;
La splendeur de sa voix plus rapide et profonde
         Que la vaste rumeur des flots,

Et comme une ceinture enveloppant le monde
         Dans le bruit de ses mille échos ;
Le spectacle divin des sombres injustices,
         Devant son visage en courroux,
Brisant les instruments des horribles supplices,
         La hache et les sanglants verrous ;
L’harmonieux concert des villes et des plaines
         Célébrant ses dons précieux,
Et le chœur des beaux-arts et des sciences vaines
         Chantant la paix fille des cieux :
Tout en elle vous charme et vous remplit d’ivresse,
         Et retrouvant l’antique ardeur,
Comme un fougueux coursier, d’amour et de tendresse
         Quatre fois bondit votre cœur ;
Et chacun de bénir la jeune créature
         Et l’heure où, plein d’un grand désir,
Tu fis, ô Gutenberg ! à la race future
         Le don d’un sublime avenir.
Mais si, pour contempler de plus près ton ouvrage,
         Pour voir ta fille en son entier,

L’on ose séparer les plis de son corsage,
         Ouvrir sa robe jusqu’au pied ;
Alors, alors, grand dieu ! Ce corps aux belles formes
         Ne présente plus aux regards
Qu’une croupe allongée en reptiles informes,
         Un faisceau de monstres hagards.
Et l’on voit là des chiens aux mâchoires saignantes,
         Aux redoutables aboiements,
Souffler sur les cités les discordes brûlantes,
         La guerre et ses emportements ;
On voit de vils serpents étouffer le génie
         Prêt à prendre son vaste essor,
La bave du mensonge et de la calomnie
         Verdir le front de l’aigle mort ;
Puis des dragons infects et des goules actives,
         Pour de l’or, broyant et tordant
Le cœur tendre et sacré des familles plaintives
         Sous l’infâme acier de leur dent ;
Le troupeau corrupteur des passions obscures
         Souillant tout, et vivant enfin

Du pur sang écoulé des cent mille blessures
         Par lui faites au genre humain.

Quel spectacle ! Ah ! Soudain reculant à la vue
         De tant de maux désordonnés,
Gutenberg, Gutenberg ! Stupéfait, l’âme émue,
         Les pieds l’un à l’autre enchaînés,
Plus d’un fier citoyen de sa brune paupière
         Sent tomber des pleurs à longs flots,
Et dans ses froides mains plongeant sa tête entière,
         Etouffe de profonds sanglots.
Alors, alors, souvent accusant d’injustice
         La nature et son dieu fatal,
Et les blâmant tous deux de t’avoir fait complice
         Des noirs épanchements du mal,
Plus d’un grand cœur regrette, en sa douleur extrême,
         Ton amour pour la liberté :
Et l’on va, Gutenberg, jusques à crier même :
         Que n’as-tu jamais existé !


Septembre 1835.