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La Religieuse/Note

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La Religieuse
La Religieuse, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierV (p. 205-210).

NOTE




Comme on l’a vu dans l’article de de Vaines sur la Religieuse (Notice préliminaire) et comme on le verra dans l’avertissement de Naigeon qui va suivre, l’éditeur fut assez généralement blâmé d’avoir joint au roman la seconde partie où Grimm explique les motifs qui portèrent Diderot à l’écrire et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Ces reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fondés. Est-ce parce qu’aujourd’hui la critique a complètement renversé son objectif ? Cela est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi ? Voilà ce qu’il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons à approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti tous les lecteurs qui sont plus amis de la vérité que de Platon. On va lire les objections de Naigeon. Il les avait placées en tête de l’addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prévenant le public. Nous les avons placées après, par la même tactique, afin de leur enlever un peu de leur portée, en laissant au public le soin de se faire sa propre opinion. Tous les lecteurs non prévenus n’auront vu, bien certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-même : une partie du roman qui explique l’autre, comme le fait une préface, et qui était la seule préface qu’il fallût au livre, une fois lu. Qui cherchons-nous ici ? Nous cherchons Diderot. Où le trouvons-nous ? Nous le trouvons surtout dans cette préface-annexe. La prétention de Naigeon et des critiques qui l’ont suivi, de vouloir transformer la Religieuse en un document historique est insensée. Ce roman est plus que de l’histoire, et en le réduisant au rôle d’un mémoire destiné à un avocat on l’amoindrit en voulant le grandir. L’illusion que pensaient maintenir Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer ? Voilà ce que ces critiques auraient dû d’abord se demander. Quand ils auraient été convaincus du contraire, n’auraient-ils pas été forcés d’avouer qu’ils avaient voulu jouer le rôle de trompeurs ? Et combien ce rôle est-il odieux ! Nous aimons mieux la franchise de Grimm. L’aveu que la Religieuse est une œuvre d’art ne diminue pas l’artiste, ce nous semble, et ne diminue pas non plus l’effet que cette œuvre devait produire, puisque l’artiste a pris pour guide la stricte réalité.

Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu’il dit de la Religieuse, mais pour les singulières théories qu’il émet sur le rôle de l’éditeur ; théories qu’il n’a heureusement pas pu mettre en pratique, et que ses successeurs n’ont heureusement pas non plus prises au sérieux, car elles nous auraient privés de la plupart des œuvres posthumes de Diderot, c’est-à-dire de la meilleure partie de son bagage philosophique et littéraire.

Voici l’avertissement de l’édition de 1798 :


« Les lettres suivantes[1] ne se trouvent point dans le manuscrit autographe de la Religieuse ; et je les aurais certainement retranchées, si j’avais été le premier éditeur de ce roman. Il m’a toujours semblé que cette espèce de canevas, sur lequel l’imagination vive et brillante de Diderot a brodé avec beaucoup d’art, et souvent avec un goût exquis, cet ouvrage si intéressant, devait disparaître entièrement sous l’ingénieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser voir que ce résultat important. S’il est vrai, comme on n’en peut douter, que dans tous nos plaisirs, même les plus délicieux et les plus substantiels, si j’ose m’exprimer ainsi, il entre toujours un peu d’illusion, s’ils se prolongent et s’accroissent même pour nous, en raison de la force et de la durée de ce prestige enchanteur ; en nous l’ôtant, on détruit en nous une source féconde de jouissances diverses, et peut-être même une des causes les plus actives de notre bonheur : il en est de nous, à cet égard, comme de ce fou d’Argos, que ses amis rendirent malheureux[2], en le guérissant de sa folie. Il y a tant de points de vue divers, sous lesquels on peut considérer le même objet ! et les hommes, en général, sont si diversement affectés des mêmes choses et souvent des mêmes mots, que ces lettres n’ont pas produit sur quelques lecteurs l’impression que j’en ai reçue. Cette différente manière de sentir et de voir ne m’a point étonné : j’en ai seulement conclu que mon premier jugement, ainsi que cela est toujours nécessaire pour éviter l’erreur, devait être soumis à une nouvelle révision. J’ai donc relu ces lettres de suite, afin d’en mieux prendre l’esprit, et d’en voir, pour ainsi dire, tout l’effet d’un coup d’œil : et je persiste à croire que, lues avant ou après le drame dont elles sont la fable, elles en affaiblissent également l’intérêt, et lui font perdre ce caractère de vérité si difficile à saisir dans tous les arts d’imitation, et qui distingue particulièrement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes les matières qui sont l’objet des connaissances humaines, le raisonnement, l’observation, l’expérience ou le calcul doivent seuls être consultés ; quoique les autorités, quelle qu’en soit la source, soient en général assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et doivent être employées dans tous les cas avec autant de sobriété que de circonspection et de choix, je dirai néanmoins que le suffrage de Diderot semble devoir être ici de quelque poids ; on doit naturellement supposer que le parti auquel il s’est enfin arrêté, lui a paru en dernière analyse le plus propre à produire un grand effet : or, il a supprimé ces lettres, comme après la construction d’un édifice on détruit l’échafaud qui a servi à l’élever. Elles ne font point partie du manuscrit de la Religieuse[3], qu’il m’a remis plusieurs mois avant sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection générale de ses œuvres, soit d’ailleurs chargé d’un grand nombre de corrections, et de deux additions très-importantes qui ne se trouvent point dans la première édition.

« Je sais que le commun des lecteurs (et à cet égard, comme à beaucoup d’autres, le public est plus ou moins peuple) veut avoir indistinctement tout ce qu’un auteur célèbre a écrit ; ce qui est presque aussi ridicule que de vouloir savoir tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il a dit dans le cours de sa vie ; mais il faut avouer aussi que la cupidité et le mauvais goût des éditeurs n’ont pas peu contribué à corrompre, à cet égard, l’esprit public. On a dit d’eux qu’ils vivaient des sottises des morts ; et cela n’est que trop vrai. Manquant, en général, de cette espèce de tact et d’instinct qui fait découvrir une belle page, une belle ligne partout où elle se trouve ; plus occupés surtout de grossir le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le même respect tout ce qu’il a produit de bon, de médiocre et de mauvais ; ils enlèvent en même temps, pour me servir de l’expression de l’ancien poète, la paille, la balle, la poussière et le grain ; rem auferunt cum pulvisculo. Voltaire, qui aperçoit, qui saisit d’un coup d’œil si juste et si prompt le côté ridicule des personnes et des choses ; Voltaire, qui a l’art si difficile et si rare de dire tout avec grâce, compare finement la manie des éditeurs à celle des sacristains. « Tous, dit-il, rassemblent des guenilles qu’ils veulent faire révérer. Mais on ne doit imprimer d’un auteur que ce qu’il a écrit de digne d’être lu. Avec cette règle honnête il y aurait moins de livres et plus de goût dans le public[4]. » Convaincu depuis longtemps de la vérité de cette observation, je n’ai pu voir sans peine qu’on imprimât la Religieuse et Jacques le Fataliste avec tous les défauts qui les déparent plus ou moins aux yeux des lecteurs d’un goût sévère et délicat. Un éditeur qui, sans avoir connu personnellement Diderot, n’aurait eu pour chérir, pour respecter sa mémoire, d’autres motifs que les progrès qu’il a fait faire à la raison, à l’esprit philosophique, et la forte impulsion qu’il a donnée à son siècle ; en un mot, un éditeur tel qu’Horace nous peint[5] un excellent critique, et tel que Diderot même le désirait, parce qu’il en sentait vivement le besoin, aurait réduit Jacques le Fataliste à cent pages, ou peut-être même il ne l’eût jamais publié. Mon dessein n’est point d’anticiper ici sur le jugement que j’ai porté ailleurs[6] de ces deux contes de Diderot, et en général de tous ses manuscrits ; je dirai seulement que Jacques le Fataliste est un de ceux où il y avait le plus à élaguer, ou plutôt à abattre. Il n’en fallait conserver que l’épisode de madame de La Pommeraye, qui seul aurait fait un conte charmant, du plus grand intérêt, et d’un but très-moral. Ce n’est pas que dans ce même roman, dont Jacques est le héros, on ne trouve çà et là des réflexions très-fines, souvent profondes, telles enfin qu’on les peut attendre d’un esprit ferme, étendu, hardi, et qui sait généraliser ses idées. Mais ces réflexions si philosophiques, placées dans la bouche d’un valet, tel qu’il n’en exista jamais ; amenées d’ailleurs peu naturellement, et n’étant point liées à un sujet grave, dont toutes les parties fortement enchaînées entre elles s’éclaircissent, se fortifient réciproquement, et forment un tout, un système un, n’ont fait aucune sensation. Ce sont quelques paillettes d’or éparses, enfouies dans un fumier où personne assurément ne sera tenté de les chercher ; et, par cela même, des idées isolées, stériles et perdues[7].

« Au reste, si je pense que pour l’intérêt même de la gloire de Diderot, il fallait jeter au feu les trois quarts de Jacques le Fataliste, et que les règles inflexibles du goût et de l’honnête en imposaient même impérieusement la loi à l’anonyme qui a publié le premier ce roman, je n’aurais supprimé de la Religieuse que la peinture très-fidèle, sans doute, mais aussi très-dégoûtante des amours infâmes de la supérieure. Les divers moyens qu’elle emploie pour séduire, pour corrompre une jeune enfant, dont tout lui faisait un devoir sacré de respecter la candeur et l’innocence ; cette description vive et animée de l’ivresse, du trouble et du désordre de ses sens à la vue de l’objet de sa passion criminelle ; en un mot, ce tableau hideux et vrai d’un genre de débauche, d’ailleurs assez rare, mais vers lequel la seule curiosité pourrait entraîner avec violence une âme mobile, simple et pure, ne peut jamais être sans danger pour les mœurs et pour la santé ; et quand il ne ferait qu’échauffer l’imagination, éveiller le tempérament, de tous les maîtres le plus impérieux, le plus absolu, et le mieux obéi, et hâter, dans quelques individus plus sensibles, plus irritables, ce moment d’orgasme marqué par la nature, où le désir, le besoin général et commun de jouir et de se propager, précipite avec fureur un sexe vers l’autre, ce serait encore un grand mal. J’en ai souvent fait l’observation à Diderot ; et je dois dire ici, pour disculper à cet égard ce philosophe, que, frappé des raisons dont j’appuyais mon opinion, il était bien déterminé à faire à la décence, à la pudeur et aux convenances morales, ce sacrifice de quelques pages froides, insignifiantes et fastidieuses pour l’homme, même le plus dissolu, et révoltantes ou inintelligibles pour une femme honnête. Il est certain que l’ouvrage ainsi épuré n’aurait rien perdu de son effet. Alors la mère la plus réservée, la plus sévère, en eût prescrit sans crainte la lecture à sa fille[8] ; et le but de l’auteur eût été pleinement rempli.

« Ces retranchements, que Jacques le Fataliste et la Religieuse semblent exiger, et dont, si je ne me trompe, on sentira d’autant plus la nécessité, qu’on aura soi-même un goût plus sûr, un tact plus fin et plus exquis des convenances et du beau, seraient aujourd’hui très-inutiles. La première impression, toujours si difficile à effacer, est faite ; et tout l’art, tout le talent de Diderot, appliqués à la correction, au perfectionnement de ces deux contes, ne pourraient ni la détruire, ni même l’affaiblir dans l’esprit de la plupart des lecteurs. Les uns, par cette étrange manie[9] d’avoir sans exception tous les ouvrages d’un philosophe, d’un poëte, ou d’un littérateur illustre ; les autres, par humeur ou par envie, et par ce besoin plus ou moins vif qu’ont tous les hommes médiocres de se consoler de leur nullité, en dépréciant les plus grands génies, et en recherchant curieusement leurs fautes, s’obstineraient à redemander la Religieuse et Jacques le Fataliste tels qu’on les avait d’abord publiés ; et bientôt ces presses, aujourd’hui si multipliées, et qui semblent avoir pris pour leur devise commune, Rem, rem, quocumque modo, rem, rouleraient de toutes parts pour reproduire ces romans dans l’état informe où Diderot, atteint tout à coup d’une maladie chronique qui l’a conduit lentement et par un affaiblissement successif au tombeau, a été forcé de les laisser.

« Ces différentes considérations, sur lesquelles il suffit de s’arrêter un moment pour en sentir la force, m’ont déterminé à ne rien retrancher des deux romans dont il est question. Je les publie seulement ici plus corrects et plus complets qu’ils ne le sont dans la première édition, et revus partout avec une attention scrupuleuse sur les manuscrits de l’auteur, ou sur des copies très-exactes corrigées de sa main. Enfin, pour tranquilliser ceux qui se sont plu aux peintures lascives, aux détails licencieux, et quelquefois orduriers que Diderot s’est trop souvent permis dans Jacques le Fataliste, je leur déclare que ces passages mêmes que l’auteur trouvait très-plaisants, et qui ne sont que sales, n’ont pas même été adoucis ; de sorte qu’ils pourront dire de cette édition ce que l’abbé Terrasson disait de celle du Nouveau Testament du P. Quesnel[10], que c’était un bon livre, où le scandale du texte était conservé dans toute sa pureté. »


Cette conclusion de Naigeon ne détruit-elle pas toute son argumentation précédente, et n’est-on pas tenté de ne voir, dans ses scrupules, qu’une revanche d’éditeur devancé ?



  1. Nous avons dit que Naigeon avait placé cet avis avant l’extrait de la Correspondance de Grimm.
  2. . . . . . . . . . Pol, me occidistis, amici,
    Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
    Et demptus per vim mentis gratissimus error.

    Horat. Epist. lib. II, epist. ii, vers. 138 et seq. (N.)
  3. Elles ne pouvaient en faire partie, puisque l’assemblage des divers morceaux de cet échafaud, pour parler comme Naigeon, est dû à Grimm et non à Diderot.
  4. Avec cette règle, il n’y aurait que des morceaux choisis suivant le goût de l’éditeur, et il n’y aurait ni respect du public, qu’on n’a pas le droit de supposer incapable de faire un choix de lui-même, ni exact portrait de l’auteur, auquel l’un des commentateurs enlèverait le nez (Bijoux indiscrets, t. IV, p. 297), tandis que l’autre lui mettrait une perruque, comme le fit Mme Geoffrin pour un buste de Diderot (par Falconet) qui décorait son salon.
  5. Vir bonus et prudens versus reprehendet inertes ;
    Culpabit duros ; incomptis allinet atrum
    Transverso calamo signum : ambitiosa recidet
    Ornamenta ; parum claris lucem dare coget ;
    Arguet ambiguè dictum ; mutanda notabit.
    Fiet Aristarchus ; nec dicet : Cur ego amicum
    Offendam in nugis ? hæ nugæ seria ducent
    In mala derisum semel, exceptumque sinistrè.

    Horat. De Art. poet., vers. 445 et seq. (N.)
  6. Voyez les Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Diderot. Ce volume, qui pourra servir d’introduction à l’édition que je publie de ses ouvrages, sera très-incessamment sous presse *. (N.)

    * Des circonstances indépendantes de la volonté de Naigeon l’ont empêché de publier ces Mémoires. (Br.) — Ils font partie de l’édition Brière.

  7. Ce qui veut dire qu’étant donné un fumier où il y a des perles, il vaut mieux tout détruire, perles et fumier, et défendre à Virgile de fouiller dans Ennius.
  8. Nous croyons que Naigeon s’illusionne ici, et peut-être volontairement. Jamais la Religieuse n’a été, dans la pensée de Diderot, destinée à devenir le bréviaire des mères de famille. Ce qu’il avait en vue était la réforme des vœux perpétuels, et il s’adressait à ceux qui pouvaient l’accomplir : aux hommes, aux législateurs, et non aux femmes qui, par leur faiblesse, ne font que subir la loi sans avoir même, comme il le montre, les moyens de protester utilement contre elle.
  9. Voyez combien cette manie a grossi la collection des Œuvres de Piron, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Condillac, de Voltaire même, qui leur est si supérieur sous tous les rapports : et jugez par ces divers exemples combien la même manie grossira un jour le recueil des ouvrages de Diderot, dont on ne voudra pas perdre une feuille, quoique assurément il y en ait beaucoup dans cette collection, d’ailleurs très-riche, qui, ne méritant pas d’être écrites, ne sont pas dignes d’être lues. (N.) — Cette accusation de manie ne nous émeut en aucune façon. Nous faisons tous nos efforts pour « grossir le recueil des ouvrages de Diderot, » et nous ne regrettons qu’une chose, c’est que le temps et les circonstances en aient trop détruit.
  10. L’édition la plus complète du Nouveau Testament du P. Quesnel est celle de Paris, 1693, 1 vol. in-8o. (Br.)