La Religion de la mort et les Rites funéraires en Grèce

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La religion de la mort et les rites funéraires en Grèce – Inhumation et incinération


I

On sait l’erreur où ont vécu, jusqu’à ces dernières années, les historiens de l’antiquité les mieux informés même et les plus pénétrans, erreur qu’ils avaient héritée des écrivains de la Grèce et de Rome : les modernes comme les anciens se figuraient que l’épopée homérique renfermait les plus anciens souvenirs qui fussent restés à la Grèce de son passé ; que, sur le sol de la Grèce, il ne subsistait pas de monumens qui fussent antérieurs à l’âge d’Homère ; enfin qu’aucune voie ne s’ouvrait ni ne s’ouvrirait jamais qui permît de remonter au-delà des conceptions et des croyances, des rites et des usages que nous révèlent et que nous peignent, chez les ancêtres des Grecs de l’histoire, l’Iliade et l’Odyssée. Les découvertes de Schliemann et de ses émules, dont les premières ne datent que d’un quart de siècle, ont dissipé cette illusion. Des tranchées que la pioche de leurs ouvriers a creusées sur les emplacemens de Troie, d’Ialysos, de Mycènes, de Tirynthe, d’Orchomène et d’Amyclées, pour ne rappeler ici que les sites qui ont été le plus productifs, il est sorti toute une Grèce préhistorique et préhomérique, dont la mémoire vivait encore, très vague, très déformée par les caprices de la transmission orale et par le travail de l’imagination, chez les chanteurs épiques, mais dont les contemporains d’Hérodote et de Thucydide ne soupçonnaient déjà plus l’existence.

Cette Grèce primitive ne connaissait pas l’écriture, ou si, comme on commence à le croire, elle possédait déjà un système de signes, celui-ci était trop élémentaire, il n’était pas d’un usage assez courant pour lui permettre de tracer des inscriptions qui témoignassent de ses actions, de ses mœurs et de ses idées [1]. On aurait donc pu craindre que, malgré l’importance des édifices encore appareils ou ensevelis sous les décombres, enceintes colossales et coupoles funéraires, malgré l’intérêt des dispositions qui se révélaient dans ces tombes et dans ces palais que l’on déblayait avec tant d’ardeur, malgré le nombre et la variété des objets qui partout reparaissaient au jour, les résultats des fouilles ne demeurassent enveloppés de quelque obscurité, que l’on eût peine à savoir quelles tribus avaient érigé ces monumens, où elles avaient été chercher tout cet or et cet argent qui, sous le fer de la bêche, étincelait au fond de leurs sépultures. On pouvait craindre surtout de ne pas réussir à indiquer, pour cette civilisation, une date même approximative. Par bonheur, les égyptologues étaient là. Dans les textes lapidaires de l’Egypte, le seul pays qui, pour ces temps reculés, ait des documens écrits et quelque chose qui ressemble à une chronologie, ils ont relevé certaines mentions, certaines données qui se trouvent présenter une singulière concordance avec les plus vieilles traditions de la Grèce et qui établissent plus d’un point d’attache entre l’histoire de l’Egypte, dont les grandes lignes sont aujourd’hui fixées, et ce monde oublié, ce monde inconnu qu’un coup de divination et de fortune venait de rendre à la vie. Grâce aux rapprochemens ainsi institués, on a pu reconnaître, avec toute vraisemblance, dans les premiers habitans de l’Asie Mineure, des îles de l’Archipel et de la Grèce orientale, quelques-uns de ces peuples de la mer qui ont menacé et attaqué à plusieurs reprises l’Egypte de la 18e et de la 19e dynastie. Les Aqaiousha qui figurent une fois parmi les envahisseurs que les Pharaons se vantent d’avoir repoussés doivent être les Achéens d’Homère, et c’est dans le cours du XIVe siècle avant notre ère qu’ils seraient allés assiéger les embouchures du Nil et saccager les campagnes et les bourgs du Delta. D’autres textes démontrent que, vers la même époque, avant comme après ces incursions, les insulaires de la mer Egée étaient censés être les vassaux de l’Egypte, qu’ils lui payaient un tribut, sans doute pour être admis à venir Indiquer sur ses marchés. Le fait de ces relations commerciales est attesté aussi bien par les objets de fabrication égyptienne ou imités de modèles égyptiens qui ont été recueillis en Grèce que par la poterie mycénienne dont plusieurs exemplaires de choix ont été ramassés en Égypte. L’épopée a d’ailleurs conservé, en maint endroit, la trace de ces rapports : on y voit les Grecs visiter l’Égypte, tantôt comme trafiquans et comme hôtes des princes, tantôt en corsaires, qui débarquent à l’improviste sur les côtes pour y enlever du butin et des esclaves.

Grâce aux liaisons ainsi constatées et aux synchronismes dont elles fournissent les élémens, on arrive à déterminer, dans une certaine mesure, les limites de l’âge que paraît avoir rempli le développement de la civilisation des tribus au milieu desquelles les Achéens occupaient le premier rang, de cette civilisation que l’on est convenu d’appeler mycénienne, du nom de la ville qui paraît en avoir été le plus brillant foyer ; ce serait entre le XVIe et le XIIe siècle qu’elle aurait atteint son apogée. Par les mêmes méthodes, en tirant parti tout à la fois des indications que l’on doit à l’Égypte, de celles que l’épopée tient en réserve pour qui sait l’interroger, et surtout des monumens de tout genre qui ont été exhumés par les fouilles, on en vient, sans prétendre restituer le détail, à se faire une idée générale, très plausible, de ce que put être, au cours de cette période, la vie des populations qui nous ont laissé, dans tous ces ouvrages de leurs mains, des témoignages si divers et si imposans de leur puissance et de leur activité créatrice. Dans les lointains de cet arrière-plan que les trouvailles récentes ont ménagé à l’épopée, on voit se dégager, des profondeurs de l’ombre, des groupes dont chacun a son centre dans une citadelle, haut placée au-dessus de la plaine, sur quelque colline dont la crête est entourée d’épais et indestructibles remparts, sur quelque mont abrupt où l’art n’a pas eu beaucoup à faire pour achever ce qu’avait commencé la nature. C’est dans ce château que le roi dépose et enferme le butin qu’il rapporte des expéditions qu’il entreprend, à tout moment, sur terre et sur mer. Les énormes quantités de métaux précieux qu’il entassait dans son trésor et dont une partie le suivait dans la tombe, il les devait surtout à la guerre et à la piraterie ; mais tout ce pillage ne suffirait pas à rendre compte des progrès d’une industrie déjà fort avancée, de celle par qui ont été bâtis des édifices qui nous étonnent par leur masse et par la richesse du décor dont ils étaient jadis revêtus, de celle qui a façonné les armes de luxe, les bijoux et les instrumens que l’on admire aujourd’hui dans une des salles du musée d’Athènes. Autour de la forteresse, dans des villages qu’elle couvrait de sa protection, habitaient les artisans qui travaillaient pour le prince et pour ses compagnons d’armes, les paysans qui cultivaient pour eux les champs et paissaient leurs troupeaux. Serfs ou francs tenanciers, ces ruraux s’employaient à défricher le maquis et à endiguer les torrens dévastateurs. C’est de ce temps que paraissent dater les plus anciens de ces canaux d’écoulement, de ces émissaires et de ces levées qui, en Béotie, avaient, dans l’antiquité, assaini le bassin du lac Copaïs et livré à la charrue de vastes espaces que, depuis lors, ont reconquis le marais et les miasmes qui s’exhalent de ses roseaux.

Le commerce, lui aussi, contribuait à la prospérité de ces petits royaumes. Si la forteresse n’était pas, d’ordinaire, située au bord de la mer, celle-ci n’était jamais loin. Le port de Nauplie avoisinait Tirynthe et Mycènes. Les trafiquans étrangers fréquentaient les marchés qui se tenaient sur le sable des grèves, et eux-mêmes, les sujets des princes achéens, habitués à la navigation par les courses aventureuses auxquelles ils avaient pris part, allaient porter, d’une rive à l’autre de la mer Egée, dans les îles et peut-être jusqu’en Syrie et en Egypte, les produits de leurs ateliers, par exemple leurs vases peints, ces vases d’argile, si originaux de forme et de décor, qui semblent avoir été surtout fabriqués dans la plaine d’Argos. On sait quels marins renommés étaient les Minyens, ces Minyens que l’on trouve à la fois en Thessalie, en Béotie, en Laconie, ailleurs encore, et chez qui est né le mythe du navire Argo.

Si l’historien saisit ainsi, sans trop de difficulté, les grands traits du tableau ; s’il devine, en gros, ce qu’a dû être, selon toute apparence, l’état politique et social de cette Grèce préhellénique, son effort et son ambition ne s’arrêtent pas là : il veut atteindre l’âme même de ces peuples et y surprendre le secret de quelques-unes au moins des pensées qui leur ont été le plus familières. Retrouver et rétablir l’ensemble de leur religion, il n’y faut pas songer. Les statuettes de pierre ou de terre cuite qui paraissent avoir été des simulacres divins sont d’une exécution trop grossière ; elles sont trop dénuées d’attributs et trop peu expressives. Quant aux figures de dieux ou de démons que l’on rencontre sur les pierres gravées et aux groupes qui semblent y retracer des scènes du culte, tout cela pique la curiosité, mais ne la satisfait point : l’image, là surtout où elle est très sommaire, ne se suffit pas à elle-même, lorsqu’on n’a pas, pour la commenter et l’expliquer, le secours de la poésie. Il est pourtant toute une part de leurs croyances, celle peut-être qui a exercé sur leurs esprits l’empire le plus absolu, que, grâce aux dispositions de la tombe et au caractère du mobilier qui la garnit, la critique peut aspirer à découvrir et à restituer : c’est la religion de la mort, c’est l’idée que les vivans se faisaient de la condition posthume des amis et des parens dont ils confiaient la dépouille à la terre, c’est les rites des funérailles et le culte que l’on rendait aux défunts. Homme dit le poète,

Dove la storia è muta, parlan le tombe.

Ce langage de la tombe, il a été entendu et compris. Les Achéens de Mycènes, les Minyens d’Orchomène et les autres tribus de même race se représentaient, on n’en saurait douter, le mort comme continuant à vivre, dans le sépulcre, d’une vie aussi semblable que possible à celle que les hommes mènent sous le soleil, mais pourtant toujours menacée, toujours défaillante. On le logeait donc, revêtu de ses plus beaux habits et couvert de bijoux, dans un caveau où l’on mettait à portée de sa main ses armes, des vases remplis d’alimens et de boissons, tous les objets qui pouvaient lui être utiles ; on le désaltérait, on le nourrissait par le sacrifice, par celui que l’on célébrait dans la cérémonie des obsèques, par les offrandes qui, d’année en année, tant que durait la famille, se répétaient sur la sépulture. On en arrosait le sol du sang et de la graisse des victimes : c’était le seul moyen que l’on imaginât pour empêcher que ce disparu achevât de périr d’inanition dans la nuit de sa dernière demeure.

Cette solution de l’éternel problème est la première qui se soit présentée à l’esprit, dès que l’homme s’est élevé au-dessus de l’animalité, dès qu’il s’est assez dégagé de la barbarie initiale pour commencer à réfléchir et à s’interroger sur le mystère de sa destinée, devant une bouche qui vient de se fermer à jamais, au contact d’un corps d’où la chaleur se retire et dont les membres se raidissent. Pas plus que l’enfant, l’homme primitif ne s’explique cette brusque cessation de la parole et du mouvement, de cette vie qu’il sent déborder en soi et bouillonner dans la nature entière. Il n’arrive pas à concevoir la mort autrement qu’une sorte de demi-sommeil, avec des réveils intermittens, que comme une vie faible et inconsistante, qui, sous la terre, se continue, sinon toujours, au moins très longtemps, et que la piété des survivans peut prolonger presque indéfiniment, lorsqu’elle s’applique à ne laisser le défunt manquer de rien, à le maintenir dans des conditions qui se rapprochent autant que possible de celles où il était placé avant l’accident qui l’a fait descendre au tombeau.

Le rite funéraire qui s’accorde le mieux avec cette hypothèse, ou, pour parler plus exactement, le seul qui ne soit pas en contradiction avec elle, le seul qu’elle conseille ou plutôt dont elle commande l’emploi, c’est évidemment le rite de l’inhumation. C’est le seul en effet qui conserve le corps intact, qui, moyennant certaines précautions telles que l’assèchement du caveau et que l’embaumement, assure encore à la forme humaine, après qu’elle a été touchée par la mort, certaines garanties de durée, une persistance sans laquelle l’imagination, malgré sa vivacité, ne trouverait pas à quoi rattacher ce souffle de vie et ce semblant de conscience qu’elle prête au mort. Voyez l’ancienne Egypte : c’est, de tous les pays du monde, celui où cette conception s’est le plus impérieusement imposée à l’esprit et où celui-ci en a tiré avec le plus de rigueur les conséquences logiques, celui où il l’a traduite par l’ensemble le mieux lié de dispositions et de pratiques. Or l’Egypte a toujours inhumé ses morts. On sait avec quelle ingénieuse adresse et avec quel succès elle a disputé le corps à la destruction, et comment, dans les chambres des pyramides memphites ou des syringes thébaines, elle l’a si bien caché, que beaucoup de momies s’y dérobent encore à l’avidité des chercheurs de trésors et aux explorations méthodiques des savans. Personne n’ignore comment elle a pourvu à toutes les nécessités de l’existence des hôtes de « la bonne demeure », et comment elle les y a souvent entourés d’un luxe, vraiment royal.

Pendant la période mycénienne, les riverains de la mer Egée ne disposaient pas, pour honorer leurs morts et pour assurer leur bien-être, de ressources comparables à celles dont usait l’opulente Egypte, cette aînée de la civilisation. Mais l’arrangement de leurs tombes nous avertit qu’ils avaient, sur les effets de la mort et sur la situation où elle met ceux qu’elle a frappés, des idées qui ne différaient point, au fond, de celles que l’Egypte a toujours professées. Aussi, pendant toute la durée de ce premier âge, l’inhumation a-t-elle été la règle. Schliemann avait cru et avancé le contraire. Trompé par sa préoccupation constante, par son parti-pris de retrouver toujours et partout, dans la Mycènes qu’il déterrait, les personnages d’Homère, les mœurs et les tableaux de l’épopée, il avait affirmé que les cadavres couchés dans les fosses de l’acropole mycénienne, ces cadavres que désignait comme ceux des rois l’or répandu sur eux à pleines mains, avaient été brûlés, ou du moins l’avaient été à demi. Rien de plus invraisemblable, a priori, que cette crémation qui aurait été opérée non sur un bûcher qu’attise le vent, mais dans le fond d’un trou. D’ailleurs, au témoignage d’observateurs non prévenus et plus sûrs, ce que suppose l’état dans lequel ont été découverts plusieurs des corps, c’est un essai d’embaumement. Le mort dans lequel Schliemann, ivre d’enthousiasme, avait voulu tout d’abord reconnaître Agamemnon, à sa haute taille et à ses trente-deux dents, était presque momifié. Ce qui a contribué à induire Schliemann en erreur, c’est que les fosses renfermaient des cendres et des ossemens calcinés ; mais ces ossemens, un examen attentif a permis de le constater, étaient ceux des brebis, des chèvres et des porcs qui avaient été immolés sur la tombe ; ces cendres étaient celles du bois qui avait servi à cuire la chair des victimes.

Partout ailleurs, où, depuis lors, on a ouvert des tombes de cette même époque, on est arrivé au même résultat. Dans certaines îles, à Antiparos et à Amorgos, les cadavres ont été introduits comme de force, les membres repliés sur le tronc, dans des fosses étroites et courtes, recouvertes d’une simple dalle. A Ialysos, dans l’île de Rhodes, il y a de petits caveaux, où le mort était déjà moins à la gêne et doté d’un plus ample mobilier. La tombe de la Grèce propre a pris un tout autre développement. Dans l’intérieur de la citadelle, à Mycènes, là où se trouvent les plus anciennes sépultures, c’est une fosse large et profonde, à lit de sable, à parois formées d’une maçonnerie de petites pierres, à plafond de bois. A Nauplie, dans l’énorme rocher qui domine la ville, il y a, en maints endroits, plusieurs chambres à la suite l’une de l’autre, reliées par d’étroits passages : c’est comme une sorte de catacombe. A Mycènes, dans la ville basse, on a dégagé de grandes pièces, creusées à même le tuf calcaire, qui devaient être, vu leurs dimensions, des sépultures de famille ; chacune d’elles est précédée d’un couloir d’accès, qui était muré après l’ensevelissement. La forme la plus avancée de cette architecture funéraire c’est la tombe à coupole, type dont les exemplaires, nombreux surtout en Argolide, se sont rencontrés, épars sur une grande étendue de terrain, de la Laconie à la Béotie et même à la Thessalie. Les chefs-d’œuvre de ce type sont les monumens que l’antiquité admirait déjà sous les noms de Trésor d’Atrée et de Trésor de Minyas, à Mycènes et à Orchomène. Au moyen d’appliques de bronze ou d’un placage de pierre multicolore, on y avait donné, à la façade et à l’intérieur du caveau, une décoration qui avait sa richesse et sa beauté. D’autres coupoles étaient d’une construction bien moins soignée et de dimensions plus restreintes. Mais, partout, le mort, couché soit dans un caveau latéral, soit dans une salle spacieuse, sous la rondeur du dôme, avait, si l’on peut ainsi parler, toutes ses aises. La place ne manquait pas pour grouper autour du chef de clan ses parens et ses fidèles, pour déposer près d’eux les provisions de bouche qui les aideraient à lutter contre la faim, les objets de prix dont la possession tromperait l’ennui de leur longue réclusion.

La tombe est donc loin de présenter partout le même aspect, au cours d’une période à laquelle on peut, sans exagération, attribuer une durée d’environ mille ans ; mais partout, aussi bien là où elle est encore toute rudimentaire que là où elle est devenue un édifice grandiose et somptueusement orné, elle n’a livré à ses récens explorateurs que des ossemens qui n’avaient point passé par la flamme. La Grèce primitive n’a point connu le rite de l’incinération, ce rite que nous étions portés, par les souvenirs de notre éducation classique, à considérer comme le seul que les Grecs et les Italiotes aient jamais pratiqué, ou, du moins, comme celui qui avait été, de tout temps, le plus répandu, le plus usité chez ces peuples.


II

Avec Homère et avec la société dont il peint les mœurs, tout est changé. Pas un héros ne succombe, sous les murs de Troie, sans que s’allume pour lui la flamme du bûcher. Ce serait un affront pour le mort que de ne pas être étendu sur cette dernière couche par la main d’un ami ou d’un parent. Celui-ci, pour nourrir et activer la combustion, enveloppera le cadavre dans la graisse des victimes égorgées ; il posera près de lui, appuyées contre la civière, des amphores pleines d’huile et devin, dont le contenu se répandra sur le brasier ; il approchera la torche des branchages secs, puis, quand la flamme aura fait son œuvre, il recueillera, parmi les cendres encore tièdes, les ossemens blanchis et les déposera dans l’urne funéraire. Ces honneurs du bûcher, Agamemnon, dans sa rancune persistante contre Ajax fils de Télamon, les refuse au héros, quand celui-ci s’est donné la mort, désespéré de n’avoir pas obtenu les armes d’Achille ; il défend de brûler le cadavre et le fait inhumer [2].

Par quelle voie cette pratique de la crémation s’est-elle répandue dans le monde grec ? Les Grecs l’ont-ils tirée du dehors ? l’ont-ils reçue de l’un des peuples avec lesquels ils étaient en relations suivies ? ou bien y sont-ils venus d’eux-mêmes, quand se sont modifiées les idées qu’ils se faisaient de la condition des morts ? La question a son intérêt, et il ne nous paraît pas qu’elle ait encore reçu une solution qui ne laisse plus place au doute.

Il est une première conjecture qui se présente à l’esprit : c’est celle d’un emprunt fait à l’étranger ; cependant l’Egypte et la Phénicie n’ont jamais usé que de l’inhumation. Les Chaldéens, embarrassés de leurs cadavres, que se prêtait mal à recevoir le sol meuble de leurs plaines alluviales, ont commencé, semble-t-il, par les soumettre à une sorte de crémation imparfaite ; mais, devenus ensuite constructeurs et potiers plus habiles, ils paraissent avoir renoncé à cet expédient bien avant le temps où, par des intermédiaires, ils auraient pu exercer, à distance, quelque influence sur les Grecs. Dans les nécropoles de Moughéïr et de Warka, qui sont elles-mêmes très anciennes, des caveaux voûtés en brique ou de grands couvercles d’argile cuite renferment des squelettes, que l’on retrouve souvent intacts [3]. La tombe lycienne, cette fidèle copie de la demeure des vivans, suppose des hôtes qui y dorment allongés sur leur couche de pierre. Il en est de même des tumulus en maçonnerie des pentes méridionales du Sipyle, de la vallée de l’Hermos et de la Carie. Dans ces monumens phrygiens et lydiens, il y a des chambres, il y a des lits pourvus de leurs coussins ; on n’aurait pas pris ces dispositions si l’on n’avait eu à enfouir sous ces tertres qu’un vase contenant quelques pincées de cendres. Où donc chercher le peuple dont les exemples auraient suggéré aux Grecs l’abandon du rite antérieur et l’adoption d’un rite nouveau ?

Toutes les vraisemblances sont en faveur de l’autre hypothèse. C’est à la Grèce même et à son histoire que nous devons demander la raison de ce changement.

Cette raison, on a cru la trouver dans l’existence incertaine et agitée que l’invasion dorienne, après le XIe siècle, a faite, pour un temps, à toute une partie de la race grecque, aux tribus qui s’étaient vues forcées de quitter leurs demeures pour aller on chercher d’autres sur la rive opposée de la mer Egée et dans les îles. Ceux des leurs quelles perdaient au cours de ces migrations, elles ne pouvaient plus les déposer dans les caveaux de famille où reposaient leurs ancêtres. Les enterrer dans un canton que l’on quitterait demain, c’était condamner leur dépouille à demeurer toujours privée des hommages qui étaient la consolation du mort ; c’était même l’exposer, dans cette tombe sur laquelle personne ne veillerait, à se sentir un jour réveillée de son sommeil et rejetée à la surface du sol par le fer de la charrue. Emu de ces dangers, on aurait voulu se ménager le moyen de défendre contre toute profanation les restes des êtres chéris, et, ce moyen, on l’aurait trouvé dans la crémation. Un vase où seraient renfermés les ossemens calcinés du défunt, on pourrait toujours, de campement en campement, l’emporter avec soi, jusqu’à l’heure où, parvenue au terme de ses pérégrinations, la tribu confierait enfin ce dépôt à une terre qui lui appartiendrait en propre [4]. C’est de ce sentiment que se serait inspiré l’auteur de l’Iliade quand il fait proposer par Nestor de brûler sur un même bûcher les corps de tous les guerriers qui venaient de succomber dans la première bataille et de réunir ensuite leurs cendres sous un même tertre, « afin, dit-il, que, lorsque nous retournerons dans notre patrie, nous rapportions aux enfans, chacun pour sa part, les os des pères [5]. » Par malheur, ces deux vers paraissent n’être qu’une interpolation, due à un rhapsode qui aurait eu souci d’expliquer pourquoi les Grecs auraient entrepris un si grand travail. La raison qu’il en donne est des plus gauches. Tous ces ossemens se mêleront sur le bûcher et dans le tombeau : comment ensuite, au moment du départ, reconnaître, dans ce charnier, ceux de tel ou tel mort ? C’est ce qu’Aristarque, souvent si judicieux, avait très bien senti. Ces vers, il les effaçait comme suspects. Nulle part d’ailleurs, en aucun autre endroit îles poèmes homériques, on ne trouve la moindre trace de cette préoccupation. Quand Agamemnon, voyant son frère blessé par la flèche de Pandaros, se reproche de l’avoir exposé à la mort, en concluant la trêve si tôt violée, c’est sous les murs de Troie qu’il se le représente couché dans la terre, alors que les Achéens seront retournés en Grèce, et il se figure les Troyens venant prodiguer l’insulte à la tombe du héros [6]. Agamemnon aurait cependant pu charger sur son navire l’urne qui aurait contenu les cendres de son frère [7]. Achille parle de même. Il fait souvent allusion au coup qui le frappera devant Troie ; mais jamais il ne paraît supposer que ses restes, tout au moins, aient chance de retourner en Phtiotide : son espérance, c’est qu’ils seront ensevelis auprès de ceux de Patrocle ; ce qu’il demande aux Grecs, c’est d’agrandir et de surélever le tu mu lus lorsqu’ils l’y mettront auprès de son ami [8]. Les noms d’Antiloque et d’Ajax demeuraient attachés à d’autres de ces buttes funéraires, sur le rivage de l’Hellespont [9]. D’après la tradition, il n’était pas un des héros grecs dont la cendre eût été retirée du tertre qui l’avait reçue au moment des obsèques.

D’autre part, c’est aussi le bûcher qui dévore le cadavre de ceux qui, mourant au pays, ne peuvent avoir qu’un désir, à leur dernière heure : c’est que leur cendre ne soit pas arrachée à la terre sur laquelle se sont écoulés les jours de leur vie mortelle. Quand les Troyens rendent à Hector les honneurs suprêmes, ils remettent aux troncs résineux des pins de l’Ida le soin de consumer le corps du héros.

Dans les parties authentiques des deux poèmes, il n’y a donc pas trace de la pensée et du souci par lesquels on avait prétendu expliquer la préférence accordée à l’incinération. Ce souci ne se manifeste point à propos des morts qui ont succombé loin de chez eux, au cours d’une expédition militaire, et ceux dont la vie se termine là où elle a commencé sont également soumis à la crémation. On ne saurait donc expliquer ce changement que par la marche même de la pensée grecque, par le chemin qu’elle a fait d’une époque à l’autre, entre le temps où vivaient les héros achéens et celui où le poète a chaulé leur prouesse.


III

Nous avons défini la conception première, et peut-être, en essayant de la rendre intelligible, lui avons-nous donné une précision qu’elle n’a jamais eue dans l’esprit des hommes d’autrefois. Celui-ci se contentait, en pareille matière, d’idées vagues et d’images confuses. Nous pensons pourtant avoir saisi le vrai sens de la doctrine et montré comment la tombe mycénienne, de même que la tombe égyptienne, avait reçu d’elle sa forme et son originalité. Cette croyance suffit, pendant des siècles, à satisfaire les inquiétudes de la pensée ; celle-ci pourtant ne pouvait se défendre de se tourmenter du problème que posait à nouveau chaque ensevelissement. Une observation bien simple la mettait en défiance ; elle éveillait le doute, dans quelques esprits, sur le compte de la solution jusqu’alors aveuglément acceptée.

Dans la tombe, quand on la rouvrait, au bout de quelques années, pour y déposer un membre attardé de la famille, on ne retrouvait plus que des ossemens épars et une poussière que l’on avait peine à distinguer de la terre où elle se mêlait. Qu’était donc devenu ce mort que l’on avait, cru pouvoir faire vivre, à force de soins pieux, dans son sépulcre ? Devant ce néant, il devenait difficile d’affirmer la persistance de l’être ; et cependant on ne pouvait se résoudre à admettre que rien ne subsistât plus de celui que la veille on avait entendu donner son avis dans le conseil ou déployer sa vaillance dans le combat. Il ne paraissait pas possible que toute cette sagesse et toute cette force se fussent évanouies, à la manière du son qui s’efface et qui meurt dans les airs. On en vint alors à se demander s’il ne fallait pas chercher ailleurs ce que l’on ne trouvait plus dans la tombe, ce qui durait encore lorsque les organes avaient achevé de périr. Ce je ne sais quoi d’indéfinissable auquel on ne pouvait se décider à renoncer, on se le figura comme une sorte de reflet et de simulacre du corps, que celui-ci, avant de disparaître, projette dans l’espace. Pour s’en former quelque idée, on le compara à une fumée, aux apparitions du rêve, à l’ombre que le soleil dessine sur un mur [10]. Le terme que l’on finit par employer de préférence pour le désigner, ce fut celui d’image εἴδωλον (eidôlon).

Si cette image n’avait pas de solidité ni d’épaisseur, si, quand les yeux la voyaient, le doigt ne pouvait pas la toucher, elle n’en gardait pas moins l’apparence et les traits de celui qu’elle représentait. Elle gardait aussi, avec le souvenir du passé, les amours et les haines d’autrefois, les sentimens qui avaient fait battre le cœur de l’homme dont elle perpétuait la forme. Presque immatérielle, légère et insaisissable, comment se serait-elle laissé enfermer dans la prison de la tombe, de cette tombe où jamais on ne l’avait aperçue quand on avait soulevé la dalle du caveau dans lequel dormaient les ancêtres ? Il fallait pourtant qu’elle fût quelque part, qu’elle eût une demeure qui lui appartînt. Cette demeure, ce fut un pays mystérieux, pays de silence et de ténèbres, l’Hadès ou Erèbe.

Où plaçait-on l’Hadès ? Personne n’aurait su le dire. C’était bien loin, vers le Nord, sur le rivage de l’Océan ; mais l’ombre, dès qu’elle était dégagée de la chair, en trouvait d’elle-même le chemin, ce chemin par lequel tant d’autres ombres avaient déjà passé [11]. Ces ombres sœurs, ces « images de ceux qui avaient cessé de peiner » εἴδωλα ϰαμόντων (eidôla kamontôn), elle allait les rejoindre dans la morne étendue de la lande inculte où fleurissait la pâle asphodèle.

Avec le temps, de cette conception sortira celle du bonheur réservé aux justes dans l’Hadès et de la punition qui y frappe les méchans. Déjà, chez le poète de l’Iliade, il y a, dans la formule du serment, un mot qui indique que l’esprit de l’homme commençait à chercher dans les châtimens d’outre-tombe la sanction de certains devoirs moraux ; on y invoque, comme garantes des paroles échangées, les Erinnyes, « qui punissent sous la terre ceux qui se sont parjurés [12]. » Cependant, si cette croyance apparaît dans l’Odyssée, c’est seulement vers la fin de la Nekyia, dans un morceau dont les données ne semblent pas s’accorder avec celles de toute la première partie du chant. Il y a eu là, ce semble, insertion d’une cinquantaine de vers ajoutés par un poète qui serait moins ancien que celui qui a composé le reste de l’épisode. Titye, Tantale et Sisyphe y sont représentés souffrant de supplices que le poète décrit, sans spécifier nettement par quelles fautes ils ont été mérités [13].

Tout en paraissant rompre ainsi avec le passé, le poète, dans le récit de la visite d’Ulysse à l’Hadès, laisse deviner combien l’esprit de l’homme était attaché à la première conjecture que lui ait suggérée le secret irritant de la mort. Les fantômes que le héros a évoqués sont muets tant qu’ils n’ont pas trempé leurs lèvres dans le sang des victimes égorgées : alors seulement, quand ils l’ont bu, ils reprennent un éclair de vie, ils ont la force de parler [14]. Lorsque le corps était conçu comme continuant de vivre dans la tombe, on devait se préoccuper de lui fournir une nourriture réparatrice qui descendit dans ses viscères et les ranimât d’instant en instant ; mais qu’ont à faire du boire et du manger, ces ombres vaines, νεϰύων ἀμενηνὰ ϰάρηνα (nekuôn amenêna karêna), qui n’ont plus de chair, que ne peuvent presser dans leurs bras ceux qui les voient flotter devant leurs yeux [15] ? Le travail de la réflexion a eu beau aboutir à une solution du problème qui est moins matérialiste que la précédente, le poète qui l’expose y mêle, sans s’apercevoir de la contradiction, des élémens qui n’y sont pas à leur place, qui, logiquement, appartiennent à la donnée que l’intelligence paraissait avoir dépassée et délaissée.

La croyance à l’Hadès, rendez-vous et séjour des ombres, n’a donc que très incomplètement triomphé ; elle n’a pas supprimé toute trace et toute manifestation de la croyance antérieure, dépendant, même, ainsi, elle n’a pu manquer d’avoir une certaine action sur les rites funéraires, et c’est par cette action que nous inclinerions à expliquer le changement qui s’est produit dans les usages, quand la Grèce a commencé de brûler les cadavres que, jusqu’alors, elle avait toujours inhumés. Nous croyons saisir le lien qui l’attache la pratique de la crémation à l’hypothèse que l’épopée suppose, partout où elle fait allusion à la condition des morts.


IV

Pour Homère, il ne reste de l’homme, après le trépas, que l’ombre, que cette ombre impalpable qui est pourtant le vivant portrait du d élu ni, son portrait physique et moral. Quelles particules ténues, quelles vapeurs subtiles entraient dans la composition de ce fantôme, nul n’aurait su le dire ; mais, en tous cas, elle n’était pas faite d’os, de tendons ni de libres musculaires, de rien qui eût quelque consistance et quelque poids. Il semblait donc qu’elle ne pût naître et se former, pour prendre ensuite son essor vers l’Hadès, que quand serait détruite toute la matière organique. Les débris du corps, tant qu’ils n’auraient pas achevé de se dissoudre, empêcheraient la personne humaine de se transfigurer en une image incorporelle et comme de se volatiliser. Pour hâter le moment où s’accomplirait cette séparation, était-il un plus sûr moyen que de livrer ce corps aux ardeurs dévorantes de la flamme ? C’est ce qu’ont certainement pensé les inventeurs de l’incinération, et, dès que l’on se place à leur point de vue, on ne saurait contester la justesse de leur raisonnement. Sans doute, celui-ci n’est exposé nulle part dans l’épopée tel que nous le présentons ; mais on le sent impliqué dans la réponse que la mère d’Ulysse adresse à son fils quand celui-ci se plaint de ne pouvoir la presser dans ses bras :

Telle est la loi qui s’impose aux mortels lorsqu’ils sont morts ;
Alors plus de nerfs qui maintiennent la chair et les os.
Tout cela, la force puissante du feu brûlant le consume
Après que la vie s’est retirée des os blancs ;
Mais l’urne s’envole ; elle s’envole comme un songe [16]


Là le poète donne à entendre que c’est la flamme du bûcher qui dégage et qui affranchit l’âme, la psyché, laquelle, sous un nom différent, n’est pas autre chose que ce qu’il appelle ailleurs l’image, l’eidolon ; mais, dans l’Iliade, il traduit encore plus clairement la pensée de ses contemporains quand il fait parler Patrocle, qui, sous les murs de Troie, apparaît à Achille pendant la nuit, pour presser la célébration de ses propres funérailles :

Ensevelis-moi le plus tôt possible, afin que je franchisse les portes de l’Hadès.
Les âmes, les images des morts me repoussent bien loin.
Elles ne me laissent pas les rejoindre en traversant le fleuve.
J’erre ainsi tout autour de la demeure d’Hadès, de sa demeure aux larges portes,
Allons, je t’en prie, donne-moi la main : car jamais plus
Je ne reviendrai de l’Hadès, lorsque vous m’aurez accordé les honneurs du bûcher [17].

On ne saurait marquer plus nettement l’effet décisif et libératoire de la crémation. C’est comme un sacrement qui confère à celui qui l’a reçu le droit d’aller trouver sinon le bonheur, tout au moins le repos dans l’asile commun des morts. Il a quelque chose de la vertu que possède, dans les croyances catholiques, l’absolution donnée par le prêtre au mourant [18].

On remarquera le dernier mot de Patrocle : « Une fois que je serai entré dans l’Hadès, grâce à la flamme du bûcher, je ne reviendrai plus sur la terre. » Peut-être y a-t-il lieu de chercher là l’écho d’inquiétudes qui ont pu contribuer, pour leur part, à suggérer aux Grecs l’idée de la crémation. On sait combien a été répandue au moyen âge, dans toute l’Europe, la crainte des vampires, comme on les appelait, de ces morts qui étaient censés sortir la nuit de leur tombe pour surprendre les vivans plongés dans le sommeil, pour sucer leur sang, pour l’aire périr ainsi hommes, femmes et enfans. Ces croyances, qui paraissent avoir disparu de l’Occident, existent encore chez les Slaves de l’Autriche et chez ceux de la péninsule balkanique, ainsi que chez les Grecs des îles et du continent. Les Slaves et les Albanais donnent au vampire le nom de Vourvoulakas ou Vroukolakhas ; les Grecs se servent du terme Katachanas, qui signifie destructeur [19]. Partout, pour mettre fin aux incursions du mort soupçonné d’être un vampire, on déterre son corps et on le brûle jusqu’à la dernière parcelle ; cela fait, dans le village que désolaient ses attaques, on dormira en paix [20]. On a relevé chez les auteurs anciens maintes traces de superstitions analogues à celles qui se rapportent aux vampires et à leur activité meurtrière. Si ces superstitions continuaient à troubler les âmes dans la Grèce instruite et civilisée, c’est qu’elles avaient leurs racines dans un passé très reculé. Les générations qui ont cru le plus fermement à la présence, dans le tombeau, du mort toujours vivant, ne devaient pas laisser de trembler quand elles sentaient si près d’elles ce voisin redoutable dont il leur était impossible de deviner toutes les volontés et de prévoir tous les caprices, alors qu’elles n’avaient sur lui, par le sacrifice propitiatoire, qu’une prise faible et intermittente. Si, du fond de son tombeau, le mort était apte à protéger et à secourir ceux de ses descendans qui ne manquaient pas à lui payer le tribut de leurs offrandes, on risquait aussi qu’il s’échappât de sa prison pour aller tourmenter, avec ou sans juste cause, ceux dont il croirait avoir à se plaindre. La destruction du corps par le feu, celle de ces dents qui pouvaient mordre, de ces ongles qui pouvaient déchirer la chair, mettait à l’abri de ce péril. Qu’aurait-on à redouter d’un fantôme, d’un fantôme d’ailleurs relégué dans l’Hadès lointain, qui refermait ses portes sur ceux auxquels il les avait ouvertes ?


V

Que de telles appréhensions aient ou non contribué à accréditer, la nouvelle conception et le nouveau rite, celui-ci, là où il aurait prévalu, devait amener la décadence de l’architecture funéraire et l’appauvrissement de la tombe. Si la tombe n’était plus la demeure d’un mort qui voulût y être au large, il n’était plus nécessaire de lui donner ces proportions spacieuses que l’on admire dans les tombes à coupole. Si elle était vide, l’âme s’étant envolée vers l’Hadès, pourquoi aurait-on continué à y entasser des trésors ? Des cendres renfermées dans un vase tiennent d’ailleurs bien moins de place que des cadavres, et pour mettre ce vase à l’abri de toute insulte il n’était besoin que d’un trou creusé en terre. Si l’homme n’avait pas partout le désir que sa mémoire lui survive, ce trou eût été toute la tombe ; maison souhaitait qu’une marque visible indiquât aux générations futures le lieu où reposait la dépouille du prince ou chef de guerre. Plus tard, un nom gravé sur la pierre rendra ce service ; mais, en attendant, on avait le tumulus, qui, pointant au-dessus de la surface du sol, appellerait l’attention du passant, le provoquerait à demander quel était le héros auquel avait été élevé le monument. Ce tumulus, c’était ce que l’on appelait le signe σῆμα (sêma). Ce terme finit même par désigner, dans l’usage courant, lorsqu’il s’agissait d’obsèques, le tertre funéraire. On disait dresser le signe, ou plutôt verser σῆμα χέειν (sêma cheein), parce qu’il était fait de terre meuble et de cailloux que l’on répandait sur un soubassement formé de grosses pierres et entouré, à la périphérie, de grands blocs qui devaient empêcher le glissement des matériaux [21].

Ces tumulus, avec leurs pentes arrondies qui se revêtaient de gazon, ne différaient guère les uns des autres que par leur plus ou moins d’ampleur ou de hauteur. Ce qui permettait de les distinguer, c’était la dimension et le nombre de la stèle ou des stèles que l’on plantait sur le sommet du tertre. Quand il décrit les obsèques de Patrocle ou celles d’Hector, le poète ne mentionne pas ces stèles ; mais c’est qu’il n’entre pas dans tous les détails de la cérémonie ; ceux-ci étaient connus de ses auditeurs, auxquels il suffisait de rappeler les circonstances principales pour que leur imagination rétablît celles qui avaient été omises. La plantation de la stèle paraît avoir été de rigueur : c’est ce que l’on peut inférer d’une formule qui est deux fois répétée dans l’Iliade.

Quand Zeus se décide à laisser son fils chéri, Sarpédon, succomber sous les coups de Patrocle, il annonce que la Mort et le doux Sommeil l’emporteront jusqu’en Lycie « où ses frères et ses amis l’honoreront d’un tumulus et d’une stèle, car c’est là l’hommage dû aux morts [22]. »

L’usage de marquer par une stèle la place où un mort a été enseveli remonte à l’âge précédent. La stèle, on l’a trouvée, à Mycènes, dans l’enclos funéraire de l’acropole et dans les tombes rupestres de la ville basse ; on a même relevé quelques indices qui feraient supposer qu’elle surmontait aussi le dôme des tombes à coupole. La stèle est une pierre brute ou une pierre taillée à faces lisses ; mais parfois une de ces faces est décorée ou de motifs d’ornement ou de figures qui rappellent les occupations favorites et les exploits du défunt. Aurait-on encore trouvé, du temps d’Homère, sur les stèles auxquelles il fait allusion, des dessins et des représentations de cette espèce ? Rien, dans aucun des deux poèmes, ne le donne à penser.

L’érection du tertre est alors si bien entrée dans les usages que l’on n’y renonce pas, alors même que l’on ne possède pas les restes du mortel et que l’on n’a pu les brûler. Dans ce cas, on croit encore s’acquitter d’un devoir en construisant le tumulus. Celui-ci, quoique vide, prolongera la mémoire du mort. Les honneurs qui seront rendus à cette tombe fictive, s’ils n’ont pas la même efficacité que la crémation et que l’ensevelissement des cendres, seront, en attendant mieux, une satisfaction accordée à l’âme errante. C’est ce que Télémaque se propose de faire le jour où il aurait obtenu la certitude de la mort d’Ulysse : il lui élèverait un cénotaphe [23].

Si le développement de conceptions du genre de celles que nous avons analysées avait pu être soumis aux règles d’une logique rigoureuse, le culte des morts, tel que nous l’avons deviné et restitué d’après la tombe mycénienne, aurait cessé de plein droit là où prévalut le rite de l’incinération. Toute offrande est intéressée. Les sacrifices que recevait la tombe avaient pour objet d’empêcher les morts de nuire aux vivans et de les décider à leur être favorables : quand ces morts seraient enfermés dans l’Hadès, on n’aurait plus aucune raison de leur faire des cadeaux qu’ils n’auraient pas le pouvoir de reconnaître par une intervention efficace ; aussi ne trouve-t-on, chez Homère, aucune allusion à un culte qui devrait se continuer, d’anniversaire en anniversaire, sur ces tumulus que l’on élève aux héros. Cependant, c’est encore l’ancienne croyance qui inspire Achille lorsque, le soir du jour où il a tué Hector, il fait couler autour du corps de Patrocle le sang des victimes, lorsque, le lendemain matin, les Myrmidons coupent leurs cheveux et les répandent sur le corps, lorsque Achille met sa propre chevelure dans les mains de son ami, lorsque enfin, autour du bûcher qu’il arrose d’huile et de miel, il immole des moutons et des bœufs, quatre chevaux, deux chiens qui avaient appartenu à Patrocle et douze jeunes prisonniers troyens [24]. Ne sent-on pas encore là, dans ces libations et dans ces égorgemens, l’action persistante de l’idée primitive, du besoin que l’on éprouvait de nourrir le mort et de lui fournir des compagnons, animaux domestiques ou esclaves familiers, qui le servissent dans la tombe ?

C’est ainsi que, dans les funérailles principes, bien des traits rappelaient encore le régime antérieur, au prix d’une de ces contradictions qui n’embarrassent guère le sentiment et l’imagination. Cependant l’adoption d’un rite nouveau n’avait pu manquer d’avoir ses effets. Du moment où le mort n’habitait plus la tombe, pourquoi y aurait-on déposé des objets qui n’auraient servi à rien ni à personne ? De là l’usage de brûler avec le mort, au lieu de les enfouir dans un caveau, les vêtemens et les armes du défunt. « brûle-moi avec mes armes, dit Elpénor à Ulysse, avec toutes celles que j’ai [25]. »

Si le rite de l’incinération avait partout prévalu avec les conséquences qu’il comporte, les nécropoles grecques de l’âge classique n’auraient, pour ainsi dire, rien à nous apprendre. La piété des générations successives n’y aurait pas accumulé ces précieux dépôts où les archéologues ont trouvé le meilleur de leur butin. Par bonheur, le rite de l’inhumation s’est maintenu à côté de celui de l’incinération, pendant toute l’antiquité, chez les Grecs comme chez les Italiotes. Dans les plus vieilles des tombes du Céramique, à Athènes, dans celles qui, là et à Eleusis, renferment la poterie à décor géométrique, c’est l’inhumation qui domine de beaucoup, et s’il en est ainsi au IXe et au VIIIe siècle, on la trouve encore employée, dans le même cimetière, pour des sépultures qui ne datent que des VIe, Ve et IVe siècles. On ne s’est déshabitué de l’inhumation que très lentement, et on n’y a jamais tout à fait renoncé. Les pauvres paraissent l’avoir toujours employée de préférence : elle était plus expéditive, elle coûtait moins cher que la crémation. Celle-ci passait, semble-t-il, chez les Grecs, pour un mode de sépulture plus honorable, plus aristocratique que l’autre, opinion qui avait peut-être son fondement dans les souvenirs de l’épopée, présens et chers à tous les esprits. À Rome, on voit une des familles de la haute noblesse, celle dont les Scipions étaient une branche, rester obstinément fidèle à l’habitude d’enterrer ses morts. Sylla est le premier membre de la gens Cornelia dont le corps ait été déposé sur le bûcher. Si l’on dérogea, pour lui, à la règle héréditaire, c’est que l’on ne se sentait pas sûr du lendemain. Quelque jour, dans une émeute, les fils des proscrits auraient pu aller chercher dans sa tombe, pour la traîner par les places et la jeter ensuite à l’égout, la dépouille de l’impitoyable dictateur qui avait soulevé tant de haines. L’urne funéraire, avec la poignée de cendres qu’elle renferme, courait moins de chances : il serait plus aisé de la dérober à ces colères et à ces vengeances.

Là même où, comme dans la Grèce des successeurs d’Alexandre et dans l’empire romain, l’usage de brûler les morts était devenu presque universel, ce fut le rite antérieur qui demeura toujours comme le maître et l’ordonnateur de la tombe. S’il garda ainsi, jusqu’aux derniers jours de l’antiquité, son influence secrète, son empire tacite et souverain sur l’âme populaire, à plus forte raison l’autorité devait-elle en être à peine ébranlée vers le temps où s’achevait l’épopée.

Ce serait, en effet, commettre une grave erreur que de considérer les poèmes homériques comme la fidèle et complète expression des idées et des sentimens qui, au moment où furent composés ces poèmes, régnaient sur tous les esprits, étaient répandus dans toutes les couches de la société grecque. Œuvre d’une élite, ils sont, à bien des égards, en avance sur les opinions moyennes des contemporains. La théorie religieuse qu’ils impliquent est beaucoup plus abstraite que celle qui a persisté, bien longtemps après l’époque d’Homère, dans l’esprit des foules. Les puissances divines qui gouvernent le monde tel que se le représente l’épopée sont en petit nombre. L’action régulatrice, celle qui préside à la succession des phénomènes, est partagée entre quelques grands dieux, nettement définis. Au contraire, il y avait alors, et pendant de longs siècles il y aura encore, dans les croyances populaires et locales, une complexité ou, pour mieux dire, une confusion infinie. Chaque canton a toujours eu ses dieux à lui, qui différaient de ceux du canton voisin, soit que, portant le même nom, ils eussent, en réalité, un autre caractère, soit que la similitude des conceptions se dissimulât sous la variété des épithètes et la multiplicité des vocables. Malgré la subtilité de ses analyses, la science moderne est comme étourdie par cette diversité, tandis qu’elle se meut à l’aise dans l’interprétation de la mythologie homérique.

Il y a, dans l’Iliade et l’Odyssée, une force et une liberté de pensée qui laissent déjà prévoir l’état d’esprit auquel arriveront, chez le même peuple, quatre ou cinq cents ans plus tard, un Anaxagore et un Périclès, un Thucydide et un Aristote. Quand on voit les Spartiates, au temps des guerres modiques., être encore les esclaves superstitieux des devins, et, sur le champ de bataille de Platées, risquer de compromettre le succès de la journée en refusant d’attaquer tant que ne paraissent point favorables les signes tirés des entrailles de la victime, n’est-on pas surpris d’entendre la réponse que fait Hector à Polydamas, qui, en lui annonçant des présages défavorables, prétend arrêter son élan ? « Tu veux que j’obéisse à des oiseaux aux larges ailes ! » s’écrie le héros. « Sache que je ne m’en inquiète ni ne m’en soucie, qu’ils aillent à droite, du côté de l’aurore et du soleil, ou bien à gauche vers le couchant obscur… Le seul augure, le meilleur, c’est de combattre pour sa patrie [26] ! »

La création de l’Hadès, le parti pris d’y envoyer et d’y parquer les morts, témoignent du même effort et du même progrès d’une intelligence qui s’affranchit des préjugés enfantins et qui fait effort pour s’émanciper. Par les développemens qu’elle était susceptible de recevoir, la doctrine à laquelle correspond le rite de la crémation se prêtait mieux que celle qui l’a précédée à satisfaire ce besoin de justice qui obsède le cœur de l’homme. Dans les champs de l’Hadès. On devait aisément trouver place pour les juges des morts, qui, par leurs justes arrêts, contraindraient les coupables à expier dans de longues souffrances leurs triomphes éphémères et assureraient aux bons la félicité, nécessaire compensation des misères subies. Ce fut là ce qui valut à la conception nouvelle l’honneur d’être adoptée par les poètes et ensuite par les philosophes, d’entrer même, par les mystères, dans la religion, dans le dogme, dirions-nous, si ce terme pouvait s’appliquer à des croyances que jamais des théologiens n’ont réunies en corps de doctrine. Cependant, malgré la brillante fortune de ces poèmes qui sont devenus le patrimoine commun de la nation tout entière, la masse n’a pas suivi les exemples donnés par le groupe dont Homère traduit les idées et peint les mœurs. Tout en professant, au sujet de la condition des morts, la croyance dont les premiers linéamens se trouvent chez Homère, la Grèce n’a point adopté le type de sépulture que cette croyance suggérait et que décrit l’épopée. Si ce type est le seul dont celle-ci fasse mention, c’est que, pendant un certain temps, il a été en faveur dans ces cités de l’Eolie el de l’Ionie où la poésie épique a pris sa dernière forme. Mais, là même, il n’a dû avoir qu’une vogue passagère, et, un peu plus tard, on y est revenu au caveau creusé dans le roc et plus ou moins richement meublé. Dans la série des monumens funéraires qu’a fait découvrir l’exploration méthodique du sol de la Grèce, le modèle que semblent avoir eu sous les yeux les auteurs de l’Iliade et de l’Odyssée n’est donc représenté que par un très petit nombre d’exemplaires. On ne peut guère le reconnaître que dans les tertres qui se dressent encore sur plusieurs points de la plaine de Troie.

Schliemann a sondé tous ces tumulus, ainsi que celui auquel était attaché, dans la Chersonèse de Thrace, près de la ville d’Elæous, le nom de Protésilas. Il n’y a rien trouvé, ni chambres souterraines, ni débris humains, ni traces de cendres ou d’ossemens. On pourrait presque douter que ce soient là les tumulus auxquels Homère fait allusion, si l’on n’avait les tessons qui ont été ramassés, en grand nombre, dans le remblai. Parmi ces fragmens, on distingue diverses espèces de poteries ; mais toutes ces espèces sont de celles qui précèdent de loin l’âge classique, qui ne peuvent guère être postérieures au IXe siècle.

Nulle part ailleurs qu’en Troade on n’a découvert de tumulus semblables à ceux que décrit le poète, et, d’autre part, là où des tombes ont été rencontrées que l’on est en droit d’attribuer à la période qui suit l’invasion dorienne, le type auquel ces tombes se rattachent, par l’ensemble de leurs dispositions, n’est pas celui que nous avons défini d’après l’Iliade ; c’est bien plutôt, avec quelques différences toutes secondaires, celui de l’époque précédente, de l’âge mycénien, comme on le constate en étudiant les nécropoles attiques, où beaucoup de ; tombes ont été ouvertes sous les yeux d’observateurs attentifs et compétens. Les plus anciennes de ces sépultures sont celles de générations qui, par la date où elles ont vécu, ne peuvent être très éloignées de ces Homérides ioniens dans les récits desquels il n’est question que du rite de l’incinération et de l’érection du tumulus.

Or, et c’est ce que l’on ne constate pas sans surprise, si, vers ce temps, le rite de la crémation n’est pas inconnu dans la Grèce continentale, il n’y est pratiqué que par exception. A Athènes, sur les dix-neuf tombes du Dipylon (c’était le nom de la porte qui séparait le Céramique intérieur du Céramique extérieur et autour de laquelle s’est créé un vaste cimetière) qui ont été fouillées en 1891, il n’y en avait qu’une où eût été sûrement enseveli un mort incinéré ; dans toutes les autres on a trouvé ou des squelettes entiers ou des ossemens que la flamme n’avait pas calcinés.

Comme les tombes découvertes par Schliemann, à Mycènes, dans l’enclos funéraire voisin de la Porte aux lions, ta tombe du Dipylon est une fosse pratiquée en terre et parfois maçonnée en pierres sèches, que recouvraient soit des dalles de pierre, soit un plancher de bois. Les fosses du cimetière athénien sont moins creuses et moins grandes que celles où ont été ensevelis les prédécesseurs des Atrides ; le fond n’en était guère qu’à deux mètres au-dessous du sol, et les dimensions moyennes de ces cuves ne dépassent guère 2m, 50 de long sur 1m, 50 de large. Cette différence s’explique : la tombe mycénienne était une tombe de famille ; la tombe du Dipylon n’a guère reçu qu’un seul cadavre. La tombe attique est donc plus modeste et plus exiguë que celle de Mycènes ; mais, à cela près, elle témoigne des mêmes préoccupations et des mêmes croyances. Des sacrifices paraissent avoir été offerts au mort avant l’ensevelissement. On trouve ici des cendres et des os d’animaux, soit dans la terre qui remplit la fosse, soit dans des assiettes où étaient des mets préparés pour l’habitant de la tombe. Divers liquides, du lait ou de la bouillie, devaient avoir été versés dans des vases communs, lourds de forme et sans ornement, dont le fond est encore tout noir de fumée ; avant de descendre dans la tombe, ces vaisseaux avaient fait sur l’âtre de la maison un long séjour. Les hydries ou aiguières qui ont été rencontrées dans plusieurs de ces tombeaux sont au contraire des pièces très soignées, d’un galbe assez élégant et décorées de peintures ; elles renfermaient l’eau pour la boisson et pour les ablutions.

Toute cette vaisselle était disposée comme si le maître de cette demeure avait dû vraiment en faire usage. Près des vases qui contenaient les boissons, il y avait des coupes et des tasses de diverses grandeurs, et dans le col de l’hydrie était cachée une sorte de cuiller qui servirait à y puiser le liquide dont était plein le grand récipient. Les aryballes étaient remplis d’huiles parfumées ; un d’eux avait encore, quand on l’a ramassé, son bouchon d’argile.

Le mort était paré de bijoux qui étaient semblables à ceux qu’il avait portés pendant sa vie, mais plus minces, d’un moindre poids. Si c’était un homme, il avait au côté, suspendue par un baudrier, son épée de fer, et, sous la main, ses poignards et ses deux lances. Si c’était une femme, près d’elle étaient déposées les boîtes, ornées d’appliques en os ou en ivoire, où elle serrait jadis ses joyaux et ses objets de toilette. Dans une tombe d’enfant, on a recueilli, avec des vases de dimensions minuscules, un petit cheval de terre cuite. L’objet porte des marques d’usure.

On ne retire pas de ces sépultures les statuettes de terre cuite, grossières images d’une divinité protectrice des morts, qui abondent dans les tombes de l’âge mycénien ; mais une au moins de ces fosses a livré des figurines d’ivoire qui paraissent avoir joué ce même rôle.

Là où c’est le rite de l’incinération qui a été employé, le mobilier garde le même caractère que dans les tombes à incinération. La fosse est pareille, et on y a disposé tout un assortiment des mêmes vases. Il n’y a qu’une différence : les os calcinés sont renfermés dans une urne île bronze, parfois portée sur un trépied.

C’est surtout par sa partie extérieure que la tombe du Dipylon se distingue de la tombe mycénienne. Elle aussi, elle se recommande, par un signe visible, à l’attention et à la piété des sur vivans ; mais, ici, ce signe n’a été ni comme sous les murs de Troie, le tumulus dressé au-dessus de la cavité où repose la dépouille mortelle, ni la stèle lapidaire de Mycènes. Pour perpétuer la mémoire du défunt, on n’a pas fait appel au ciseau du sculpteur ; il semble que la sculpture fût alors tombée trop bas pour que l’on songeât à en réclamer le concours. L’art qui avait le moins souffert de l’appauvrissement du monde grec et du ralentissement de l’activité industrielle, pendant la période troublée qui suivit l’invasion dorienne, c’était celui du potier. Les besoins auxquels il avait à donner satisfaction étaient trop variés pour que son tour et son pinceau aient jamais chômé, même pendant les heures de lutte et de détresse. Cette supériorité relative du céramiste suggéra l’idée de lui demander le monument qui formerait la portion apparente de la sépulture. La terre cuite remplaça ainsi la pierre ciselée ; ce fut un vase d’argile qui, le plus souvent, servit de cippe.

On dressa donc sur la tombe de grands vases, fabriqués tout exprès pour remplir cette fonction, qui comptent parmi les ouvrages les plus curieux et les plus considérables de la céramique grecque. Ils avaient la forme d’une amphore ou d’un cratère, et présentaient des dimensions inusitées. On en a reconstitué qui atteignaient jusqu’à 1m, 60 et 1m, 80 de haut. Le pied eu était enterré dans le creux qui existait au-dessus du plafond de la fosse, ce qui leur donnait de l’assiette. Les parois, très épaisses, n’étaient pas à la merci d’un choc accidentel et léger. Pour les rompre, il fallait les battre à coups de pierre ou de marteau, et ce danger n’était pas à craindre, tant que la piété des descendans veillait sur la sépulture des aïeux.

Ce qui fait d’ailleurs surtout l’intérêt de ces vases, ce sont les peintures qui les décorent. Le dessin a beau être d’une gaucherie singulière ; on saisit aisément le sens des tableaux qui se développent sur le col et la panse de ces vases, tableaux dont le thème a été fourni par la cérémonie même des funérailles. Cette cérémonie, le peintre la divisait en plusieurs actes, dont chacun était représenté séparément. Il y avait l’exposition du corps, la prothésis : on le montrait étendu, la face découverte, sur un lit autour duquel parens et amis gémissaient et s’arrachaient les cheveux. Il y avait le transport au cimetière, l’ecphora : le lit, chargé de son fardeau funèbre, était posé sur un char que traînaient des chevaux conduits à la main par des hommes qui marchaient devant eux : derrière, venaient les pleureuses, les proches et les amis. Peut-être y avait-il aussi des jeux funéraires. On se demande si, dans les défilés de chars qui sont représentés sur ces vases, il ne faut pas voir une préparation à des courses qui auraient eu lieu après la mise en terre du cadavre.

Les vases qui nous fournissent ces renseignemens précieux avaient encore une autre destination, que révèle une particularité singulière : ils n’ont pas de fond, ou le fond en est percé. Ce fond, l’aurait-on supprimé pour faire une économie de travail ? Ce n’est pas vraisemblable, étant donnée la maîtrise des ouvriers qui façonnaient couramment des pièces de celle taille. S’ils ont pris ce parti, c’est pour des motifs d’un autre ordre. La disposition de la tombe du Dipylon implique le culte des morts, culte dont l’un des rites les plus importans était celui de la libation nourricière. Dans des fosses, à parois murées, que l’on a découvertes à Tirynthe et à Mycènes, on a reconnu des puisards où ont jadis été versés le sang des victimes, le vin et le lait. Au fond, rien que de la terre meuble, que traversaient aisément, pour arriver à leur adresse, les liquides destinés à l’alimentation du mort. Les premiers vases qui furent placés au-dessus des caveaux mortuaires ont dû l’être pour remplacer ces cuvettes maçonnées. Au lieu de répandre au hasard la libation sur le sol, on la faisait ainsi couler dans un récipient que l’on savait placé au-dessus même du cadavre ; c’était là le canal par lequel les vivans communiquaient avec leurs morts. La jarre la plus grossière suffisait à remplir cet office ; mais, une fois que le vase fut là, planté dans le cimetière, l’idée ne dut pas tarder à venir de l’utiliser à d’autres fins. En l’agrandissant et le décorant, on en fit l’enseigne du tombeau, le témoin qui attestait l’illustration du défunt et l’hommage suprême que lui avaient rendu la famille et la cité.

Si la tombe, tout en continuant à se rattacher au type qu’avaient créé les premiers pères de la race, n’a pourtant pas, au Céramique d’Athènes, la même ampleur qu’à Orchomène et à Mycènes ; si elle ne comporte plus ni façades richement décorées, ni dômes majestueux, ni même grottes profondes découpées dans l’épaisseur du tuf, on peut indiquer deux raisons de cette différence. La première, c’est que l’état social de la Grèce, après la chute des dynasties achéennes, n’est plus ce qu’il avait été pendant que celles-ci régnaient dans leurs châteaux imprenables. Autant que l’on peut entrevoir ce que fut la condition du monde hellénique pendant les deux ou trois siècles qui suivirent l’invasion dorienne, ce fut là un temps d’abord d’agitations et de guerres sans cesse recommençantes, puis, quand se fut achevée la conquête et que se fut fait le tassement, de vie médiocre et rustique. Les vainqueurs ne se dépouillaient que très lentement des habitudes de simplicité presque barbare qu’ils avaient apportées des montagnes et des forêts du Nord. Quant à ceux des vaincus qui avaient réussi soit à se maintenir dans une partie de leur domaine héréditaire, soit à trouver ailleurs un canton où ils pussent s’établir à demeure, ils étaient trop ébranlés par ces assauts et par ces fuites pour être en mesure d’entreprendre les hardis travaux de construction et de décoration qui semblaient avoir été un jeu pour leurs ancêtres. Nulle part alors, en Grèce, il n’y avait de rois qui eussent le goût et le pouvoir d’appliquer des centaines de bras à détacher de la carrière, à tailler, à appareiller et à couvrir de fines ciselures des blocs semblables à ceux qui forment les jambages et les linteaux du Trésor de Minyas ou du Trésor d’Atrée. Les royautés d’autrefois, avec le prestige de leur antiquité séculaire, ont disparu sans retour. Partout, chez les Ioniens comme chez les Doriens, la fortune et l’autorité sont aux mains de ces nobles que l’on appelait les Eupatrides ou « fils de bons pères. » Ce sont les tombes de ces nobles que l’on a retrouvées dans le Céramique, avec le vase monumental qui les surmonte. Il n’en fallait pas davantage pour les distinguer de celles du bas peuple ; mais ces sépultures aristocratiques devaient être toutes à peu près pareilles. En donnant à l’une d’elles des dimensions inusitées et un aspect exceptionnel, on aurait risqué de blesser le sentiment public. Une certaine égalité, une certaine uniformité s’imposaient. Il y a aussi à tenir compte de l’apparition d’une théorie nouvelle, au sujet de la vie posthume. Malgré les résistances que rencontrait le rite de l’incinération, les croyances dont il était issu ne purent manquer de s’insinuer dans les esprits ; il en résulta quelque incertitude. Le parent ou l’ami que Ton avait perdu, on se le figurait successivement ou même tout ensemble domicilié dans la tombe et mêlé, dans l’Hadès. à la troupe innombrable des morts. Que l’une de ces hypothèses fut la négation de l’autre, on’ n’en avait cure ; cependant, du jour où, par momens tout au moins, on se représenta le mort comme absent de la tombe et habitant un autre séjour, il y eut quelque chose de changé. Sans doute on n’agit pas comme si la tombe n’eût renfermé qu’une muette et insensible poussière : on continua de la garnir du même mobilier et d’y payer le tribut des mêmes offrandes ; mais on ne voyait plus aussi nettement le défunt y poursuivant dans les ténèbres, par la vertu de la libation, l’existence qu’il avait jadis menée sous le ciel. IV là une sorte d’hésitation que l’on ne s’avouait pas, mais qui n’en dut pas moins avoir son influence sur l’architecture funéraire. Ne sentant plus le mort aussi près de soi, on était tenté de ne plus s’astreindre à d’aussi pénibles efforts, pour faire la tombe spacieuse et riche ; surtout on se déshabituait d’y jeter avec profusion ces métaux précieux auxquels il était facile de trouver un meilleur emploi. Les caveaux de l’âge classique n’offriront pas les dimensions imposantes et le décor somptueux que nous avons admirés dans les coupoles funéraires ; les bijoux que nous en verrons sortir nous paraîtront bien légers, en comparaison de ceux que nous avons soupesés à Mycènes.

Le travail et le mouvement de la pensée sont donc aussi pour beaucoup dans cet amoindrissement de la tombe. Lorsque dominait cet animisme primitif dont le culte des morts n’est qu’une des formes, celles peut-être de toutes les divinités que l’on craignait le plus et dont il paraissait le plus urgent de se concilier la faveur, c’était les mânes des chefs de la famille et de la tribu : or, quel plus sensible hommage pouvait-on leur rendre que d’employer toutes les ressources de l’art à construire et à parer la demeure au fond de laquelle ils régnaient encore, investis d’un pouvoir indéfini et redoutable, soit pour récompenser, soit pour châtier leurs descendans, suivant que ceux-ci les honoraient ou se montraient négligens à leur égard ? La tombe est donc alors le principal objet des préoccupations de l’homme, et c’est elle qui fournit à l’artiste l’occasion de déployer le plus librement sa maîtrise ; mais elle perdra de son importance lorsque l’esprit, devenu plus capable d’abstraction, sera parvenu à concevoir des dieux qu’il placera au-dessus du monde et en qui il personnifiera les forces éternelles, les lois de la nature. C’est alors que la Grèce créera, en l’honneur de ses dieux, un type d’édifice, le temple, qui sera le suprême effort et le chef-d’œuvre du génie grec.


VI

Peut-être, si l’on a bien voulu nous suivre ; dans ces recherches critiques, n’a-t-on pas pu se défendre de quelque surprise en constatant avec quelle ténacité obstinée l’esprit des peuples anciens, de ceux mêmes dont la civilisation fut la plus brillante, est resté, pendant des milliers d’années, passionnément attaché à la première hypothèse que leurs ancêtres aient formée pour expliquer le mystère de la mort. A ce qu’il nous semble aujourd’hui, un cerveau d’enfant a seul pu s’imaginer que le mort habitait la tombe et qu’il continuait à y éprouver les besoins qui, suivant que l’homme trouve ou non à les satisfaire, sont, pour lui, une cause de jouissance ou de souffrance. Comment, se dit-on, une telle illusion a-t-elle pu résister aux démentis quotidiens que l’observation lui infligeait et au premier éveil de la pensée ? Ces morts, auxquels, sans se lasser, on apportait le manger et le boire, les a-t-on jamais retrouvés vivans dans la tombe, même de cette vie imparfaite et précaire que l’on essayait de se figurer ? Comment, dès que l’on a commencé de réfléchir, n’a-t-on pas compris que la vie ne pouvait se prolonger après la dissolution des organes ? Comment enfin cette croyance, toute grossière, toute déraisonnable, toute puérile qu’elle nous paraisse, tout immorale aussi qu’elle fût, puisqu’elle ne mettait pas île différence entre le sort final des bons et celui des méchans, n’a-t-elle pas cédé le terrain à l’hypothèse qui dirige les morts sur l’Hadès et qui les y rassemble ?

Cette seconde hypothèse a, sur sa devancière, deux grands avantages : elle se place en dehors du monde sensible, et si, par là même, elle se condamne à n’être jamais vérifiée, elle se met, par là même, à l’abri des objections qui prétendraient se fonder sur l’expérience ; d’autre part, elle donne pleine satisfaction à la conscience, car elle lui permet de chercher dans une autre vie la réparation des injustices dont le spectacle s’offre à elle dans ce monde. C’est là, sans doute, ce qui a valu à cette théorie l’adhésion des poètes et des philosophes, celle de tous les esprits cultivés. Mais pourquoi, malgré ce triomphe apparent, n’a-t-elle exercé sur les senti mens des hommes et sur leurs actions qu’une superficielle et faible influence ? pourquoi est-ce l’autre croyance, la croyance primitive, qui, comme l’a si bien montré Fustel de Coulanges, a été comme le principe moteur et régulateur de la société antique, a marqué de son empreinte ses mœurs et ses institutions, les a faites si paradoxales en apparence et, à ce qu’il semble, si contre nature, si différentes de celles des peuples modernes ?

Ce qui, tout d’abord, explique le succès que cette conception a obtenu, c’est son extrême simplicité. Il nous semble, à nous autres qui ne croyons qu’aux phénomènes dûment constatés et qui sommes toujours occupés à en chercher la loi, que cette croyance ait dû exiger de l’esprit un grand effort. C’est là commettre une grave erreur. L’imagination était alors puissante, et il ne lui en coûtait pas de se représenter, avec une vivacité singulière, cette vie souterraine dont tous les traits lui étaient fournis par la vie réelle et sublunaire. Ces traits, elle n’avait qu’à les transposer et à les atténuer pour y trouver tous les élémens du tableau. Projeter dans les ténèbres du tombeau cette sorte de reflet et de décalque du présent, composer d’après celui-ci l’avenir qui attendait chaque mortel dès qu’il aurait fermé les yeux à la lumière, assimiler les incidens qui rempliraient la longue nuit de cette existence sans terme fixe à ceux dont est tissue la trame de nos courtes journées, c’était pour l’intelligence une opération des plus aisées, qu’elle accomplissait spontanément ; mais il ne lui eût pas été possible, à l’âge qu’elle avait, de construire une théorie aussi compliquée que celle qui détache du corps l’ombre mobile vouée à l’Hadès, qui rompt tout lien entre la personne et le tombeau.

Alors que cette dernière théorie, d’un caractère plus abstrait, eut commencé de se répandre, alors même qu’elle parut, à n’en juger que par la littérature, avoir obtenu le consentement général, la croyance première ne s’était pas effacée ; elle semblait abrogée et comme périmée ; cependant, en fait, son autorité était à peine atteinte. C’est que, dans l’espèce comme chez l’individu, rien ne s’abolit entièrement, rien ne se perd. Tout en se succédant, les divers modes du sentiment et de la pensée ne se remplacent point. Le dernier venu s’ajoute et se superpose à celui qui l’a précédé. Comme la planète qui nous porte, l’âme de l’humanité est faite de couches stratifiées. Celles de ces couches qui sont les plus anciennes ont beau être recouvertes par plusieurs autres et, sur de grands espaces, rester invisibles, elles existent partout, dans l’épaisseur de la croûte terrestre, et les réactions qui s’y produisent se font sentir à la surface du sol. D’ailleurs, en maint endroit, elles reparaissent, el, comme on dit, elles affleurent. L’œil avisé ne les perd donc jamais de vue, là même où elles se dérobent et où elles plongent le plus avant ; il les suit, dans leurs inclinaisons variées, aussi bas qu’elles descendent. Les croyances fétichistes dont nous venons d’étudier l’une des formes sont ce que les géologues appellent les terrains primitifs. Il n’est pas de champ sous lequel elles ne s’étendent : elles persistent ; elles sont là, cachées dans les profondeurs de notre être moral, sous la mince écorce des terrains récens, des croyances polythéistes et monothéistes, des doctrines métaphysiques. Ce qu’elles représentent, ce sont les vues de l’homme enfant, c’est sa manière de comprendre el d’expliquer la nature : or, dans l’humanité, pendant que les chefs défile, les grands esprits initiateurs et les groupes placés sous leur influence immédiate marchaient de l’avant et passaient de la jeunesse à l’âge adulte, les multitudes restaient dans l’enfance. A beaucoup d’égards, elles y sont encore. L’esprit scientifique ne les pénètre, ne leur impose ses méthodes, ou plutôt ses jugemens et ses conclusions, qu’avec une prodigieuse lenteur. Faut-il donc s’étonner que, pendant toute la durée de ce que l’on appelle l’antiquité, la foule, sans repousser la conception supérieure qui lui était présentée, en paraissant même l’accepter et en la professant du bout des lèvres, soit demeurée constamment fidèle à des pratiques et à des rites qui ne s’expliquaient et ne se justifiaient que par l’hypothèse du mort domicilié dans la tombe ?

L’étonnement serait d’autant plus déplacé que, malgré les apparences, cette croyance naïve n’est pas morte, que, sans même le savoir, beaucoup de nos contemporains obéissent encore à ses suggestions secrètes. C’est elle qui fait naître, chez les Slaves et chez les Grecs, la crainte des vampires et qui leur conseille les expédiens étranges dont ils usent pour s’affranchir des visites de ces monstres imaginaires. Ailleurs, dans la même région, elle se manifeste d’une autre façon, mais non moins clairement. Dans les villages albanais de l’Epire, j’ai vu les femmes, à la sortie des offices du dimanche, déposer sur les pierres tombales des gâteaux faits de miel, de farine et de graines de pavot. Je leur demandais pourquoi elles les mettaient là et à qui elles les destinaient : « C’est pour les morts, » me répondit-on, comme si c’eût été la chose du monde la plus naturelle. Ce qui surprenait, c’était ma question.

« Fort bien ! dira-t-on ; mais il s’agit là de populations arriérées et ignorantes, qui, demeurées en dehors du mouvement de la civilisation, appartiennent, en un certain sens, plutôt nu monde ancien qu’au monde moderne. Trouveriez-vous rien de pareil en Occident, là où tous les enfans vont à l’école primaire ? » Pour prouver que la différence est moindre qu’on ne le croirait à première vue, pas n’est besoin de rechercher s’il subsiste encore dans telle ou telle de nos provinces, au fond des campagnes, certains usages singuliers qui ne s’expliquent que par celle illusion : il suffit de passer quelques heures dans les cimetières de Paris. Vous assistez à un enterrement. Le prêtre, en jetant une pelletée de sable sur la bière, prend ainsi congé de celui qu’il vient d’accompagner jusqu’à sa dernière demeure : « Tu es poussière, lui dit-il, et tu retournes à la poussière ; mais l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné. » Mettons que ces hautes paroles tombent, comme il arrive souvent, dans des cœurs chrétiens. Ceux-ci y ont trouvé quelque allégement à leur affliction. Cette âme qui s’est envolée vers son Créateur, ils se la représentent déjà en possession des éternelles délices, juste récompense de ses vertus, ou, s’ils conservent quelque doute sur son sort ultérieur, ils se promettent de tant prier pour elle que son temps d’épreuves en sera abrégé ; ils feront dire des messes pour la retirer du purgatoire. En théorie, ils n’admettent donc pas que, dans cette fosse qui s’est refermée, il reste du mort, après quelques jours écoulés, autre chose que, comme dit Bossuet, « ce je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. »

S’il en est ainsi, pourquoi voyons-nous ceux mêmes qui cherchent le plus sincèrement leur réconfort dans ces religieuses espérances revenir dès le lendemain, et, parfois, tous les jours pendant des années, s’agenouiller sur une même pierre ? pourquoi la parent-ils de fleurs sans cesse renouvelées ? pourquoi ces jouets que l’on voit rangés sur le marbre de la petite chapelle, derrière la grille qui la clôt ? pourquoi, à certaines dates, tout un peuple accourt-il dans les cimetières, les mains chargées de bouquets et de couronnes ? Que viennent faire là les chrétiens, puisque, comme le dit l’ange aux saintes femmes qui n’avaient pas prévu la résurrection du Seigneur, « la tombe est vide » ? Et les autres, pourquoi prennent-ils le même chemin, ceux qui pensent que tout finit pour l’homme avec la mort, que l’homme se survit seulement dans ses œuvres, dans ses actions bonnes ou mauvaises ? Diront-ils que c’est parce qu’ils veulent s’isoler et se recueillir un instant, afin de penser à ceux qui ne sont plus et d’évoquer leur image ? Mais, ces morts chéris, où les revoit-on mieux, où se sent-on plus près d’eux que dans la maison qu’ils ont jadis remplie de leur activité, de leur tendre et affectueuse bonté ? où a-t-on plus chance de ressaisir l’accent de leur voix et le sourire de leurs yeux que parmi les objets familiers dont chacun nous rappelle une de leurs paroles ou un de leurs gestes coutumiers ?

Non certes, ce désir, si naturel qu’il soit, ne suffirait pas à expliquer cette contradiction de la pratique et de la théorie, ces touchantes inconséquences, ces visites répétées aux cimetières, ces soins rendus à la tombe. Ce qui commande ces habitudes, c’est une impulsion inavouée et irrésistible, un effet de l’atavisme. Catholiques et protestans convaincus ou matérialistes qui se vantent d’être affranchis des vieux préjugés, tous ces visiteurs, tous ces ornateurs de la tombe, ne peuvent se défendre de penser que les morts auxquels ils rendent ces hommages y sont sensibles en quelque façon. A la veuve qui murmure des mots de plainte et de regret au-dessus de la dalle sous laquelle est couché l’époux qu’elle a perdu, vous ne persuaderez pas que ces mots n’arrivent pas à leur adresse, qu’il n’y a pas là quelqu’un qui les écoute et qui en jouit ; elle vous répondra qu’elle entend sortir de terre une voix, bien basse et bien douce, qui répond à la sienne. Irez-vous dire à la mère que l’enfant qui lui a été ravi ne saurait plus s’amuser de la poupée qu’elle lui apporte le jour de sa fête ? Vous lui paraîtrez grossier et cruel ; au prochain anniversaire, elle reviendra, les yeux baignés de larmes, avec le même cadeau. C’est que « le cœur a ses raisons que l’esprit ne connaît pas. » Ici, ces raisons, c’est la répugnance instinctive que nous inspire l’idée d’une brusque et complète cessation de la vie, c’est le rêve ingénu de nos lointains ancêtres, c’est l’antique croyance à la survie des morts dans le tombeau, croyance qui s’est imprimée si fortement dans la substance et comme dans la moelle même de l’âme humaine, que des siècles d’expérience, de réflexion et de culture scientifique n’ont pu encore l’arracher de ses replis et en faire disparaître les dernières traces. Quand on est de sang-froid, on l’analyse en curieux et en critique ; on en parle comme de tel ou tel usage singulier des peuplades préhistoriques ou des tribus qui demeurent encore dans l’état de barbarie ; on serait presque tenté d’en sourire. Pourtant elle n’a pas péri ; elle se transmet encore de génération en génération. Comme ces sources qui jaillissent tout d’un coup sous la pioche, dans le sol que défonce le fer, elle reparaît, faible et vague consolatrice, dans les esprits qu’une grande douleur ébranle jusqu’en leur dernier fond, qu’elle place, tout frissonnans, en face de l’éternel et insoluble problème.


GEORGES PERROT.

  1. Voir les recherches si curieuses de M. J.-A. Evans : Primitive pictographs and a præ-phenician script from Crete and the Peloponnese (Journal of Hellenic Studies, 1894, p. 270-372).
  2. C’est ce que racontait, l’auteur de la Petite Iliade (Eustathe, ad Iliada, p. 283 34).
  3. L’explorateur qui a relevé, en Chaldée, ces traces du rite de l’incinération croit pouvoir attribuer les nécropoles où il les a rencontrées à un temps qui est vraisemblablement plus ancien que les plus anciennes phases de la civilisation qui nous soient connues par ailleurs. Koldevey, Die altbabylonischen Græber in Surghul und El-Hihha. (Zeitschrift für Assyriologie, herausgegeben von Karl Bezold, t. II, p. 403-430.)
  4. Helbig, l’Epopée homérique expliquée par les monumens, traduction française de M. F. Trawinski, avec une introduction, par M. Collignon, in-8° ; Didot, 1894.
  5. Iliade, VII, 335-336.
  6. Iliade, IV, 169-177.
  7. L’observation est d’Erwin Rohde (Psyché, Seelencult und Unsterblichkeitglaube bei den Griechen, 1894, in-8°, p. 28.) Nous ne saurions trop recommander la lecture de ce livre, un des plus riches eu idées et des mieux composés qui aient paru depuis longtemps en Allemagne. La théorie qu’il y expose ne diffère pas très sensiblement de celle que nous étions arrivé à nous former par nos propres réflexions, avant d’avoir lu cet ouvrage, auquel nous avons emprunté plus d’une remarque utile et judicieuse.
  8. Iliade, XXIII, 245-248.
  9. Odyssée, III. 109-112.
  10. Iliade, XXIII, 100-101. — Odyssée, X, 495 ; XI, 207-208.
  11. L’idée que, pour trouver ce chemin, l’ombre ait besoin d’un guide, n’apparaît que dans le dernier livre de l’Odyssée qui, au jugement de tous les critiques, ne fait pas corps avec le poème et n’y a été ajouté qu’assez tard. C’est là que se montre, pour la première fois, l’Hermès psychopompe ou conducteur des âmes (XXIV, 1-10).
  12. Iliade, XIX, 259-260. — Cf., III, 279.
  13. Odyssée, XI, 575-625.
  14. Odyssée, XI, 95-99 : 152-155.
  15. Odyssée, XI, 204-208.
  16. Odyssée, XI, 218-221.
  17. Iliade, XXIII, 71-74.
  18. Comme Patrocle, Elpénor n’a pu pénétrer dans l’Hadès, parce que, quand il s’offre aux regards d’Ulysse, il n’a pas encore été brûlé (Odyssée, XI, 50-79). S’il est dit parfois, dans l’Iliade et dans l’Odyssée, que l’âme, aussitôt reçu le coup mortel et avant la crémation, est allée ou descendue vers l’Hadès Ἄϊδός δε βέϐηϰεν, Ἄϊδός δε ϰατῆλθεν, ce n’est là qu’une manière abrégée de parler, une expression courante qui ne prétend pas à une pleine exactitude. Le poète s’exprime autrement lorsqu’il tient à marquer que le mort, mis en règle par la combustion de sa dépouille, a pénétré dans les profondeurs de l’Hadès. Après avoir causé avec Ulysse sur cette sorte de frontière où le héros a convoqué les ombres, l’âme de Tirésias rentre dans l’intérieur de l’Hadès ψυχὴ μὲν ἔϐη δόμον Ἄϊδος εἴσω. (Odyssée, XI, 150.)
  19. Koraï, Atakta, t. I, p. 267.
  20. Pashley, Travels in Crete, 1837, t. II, ch. XXVI. L’auteur y raconte de curieuses histoires de vampires, qu’il a recueillies de la bouche des paysans, chez les Sfakiotes et autres montagnards de la Crète. Il renvoie aussi à de nombreux ouvrages qui montrent combien autrefois cette croyance a été générale en Angleterre, en France et en Allemagne, et quelle prise elle garde encore sur les imaginations, dans toute l’Europe orientale, de la Dalmatie et de la Bohême à la Crète.
  21. Iliade, XXIII, 255-276, XXIV, 797-799.
  22. Iliade, XVI, 456, 674.
  23. Odyssée, I, 290-292 ; II, 220-223.
  24. Iliade, XXIII, 34, 135-153 ; 166 170.
  25. Odyssée, XI, 74 ; XII, 13. - Cf. Iliade, VI, 417-419.
  26. Hérodote, IX. 40-41. — Iliade, XII, 237-243.