La Religion des Phéniciens, d’après des recherches récentes en Hollande

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La religion des Phéniciens
Albert Réville


LA
RELIGION DES PHENICIENS

I. Vergelijkende Geschiedenis der Oude Godsdiensten. — IIde stuk, IIde gedeelte : De Godsdienst van Fenicie en Israël (Histoire comparée des religions antiques, — la Religion de la Phénicie et d’Israël), par C. P. Tiele, professeur de théologie à Leide, 1872.

M. Tiele, naguère pasteur de la communauté remontrante à Rotterdam [1], aujourd’hui professeur de théologie à Leide, continue l’étude comparée des religions antiques, à laquelle il a voué sa vie scientifique. Tous ceux qui suivent de près les recherches de cet ordre s’applaudiront des facilités nouvelles que procure à ce savant encore jeune et admirablement doué pour sa tâche le poste nouveau qui lui est confié. L’histoire comparée des religions est aujourd’hui la première et la plus féconde des sciences religieuses. C’est elle aussi qui répond le mieux à notre besoin moderne d’universelle compréhension et de tolérance. Impartiale par son principe, elle ne justifie aucun de ces jugemens absolus que les anciens dogmatismes prononçaient si lourdement à la fois et si légèrement, quand ils mettaient d’un côté toute la lumière et de l’autre toutes les ténèbres. Comme toute histoire, elle se meut nécessairement sur le terrain du relatif ; mais pour l’œil du philosophe, c’est le relatif qui révèle l’absolu, c’est la série des faits contingens qui permet de discerner la loi souveraine qui les régit.

Parmi les résultats vérifiés de cette science contemporaine, il faut assigner une des premières places à l’importance particulière du groupe des religions sémitiques. C’est dans le sein de ce groupe que se trouve le secret des origines du monothéisme, le veux dire du monothéisme à l’état de croyance populaire, — car il est bien démontré que ce n’est pas la réflexion philosophique qui l’a jamais engendré sous cette forme. Une fois constitué dans la foi des populations, il a emprunté à la philosophie des définitions plus rigoureuses, des argumens plus rationnels ; mais s’il est quelque chose d’indubitable pour tous ceux qui se sont adonnés à ce genre de recherches, c’est que les religions ne proviennent pas des écoles : elles ont pour origine des sentimens, des aperçus intuitifs, et non pas des déductions méthodiques. Le fait que le sémitisme est l’ancêtre commun des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islamisme, se détache avec une telle vigueur de l’énorme masse ambiante que de bonne heure on a pu poser en principe un rapport de dérivation naturelle, difficile peut-être à préciser, mais d’une incontestable évidence. Peut-être même, sur la foi de cette évidence, a-t-on présenté quelquefois ce rapport sous une forme trop absolue. Dire simplement que le monothéisme est le fruit spontané du génie sémitique, c’est avoir l’air de passer sous silence une foule de phénomènes d’apparence contraire, et que n’ont pas manqué de relever tous ceux dont une pareille thèse contrariait les opinions préconçues. Par exemple, ils pouvaient objecter que le monothéisme ne fut admis que par une faible minorité des vieux Sémites, que longtemps même il s’est borné à la reconnaissance d’un dieu qu’il fallait adorer à l’exclusion des autres, dont ni l’existence ni le pouvoir n’étaient niés pour cela, — monolâtrie plutôt que monothéisme, — que, même au sein du peuple le mieux disposé à l’adopter, il ne s’établit qu’après des luttes prolongées, parfois sanglantes, pendant lesquelles il faillit souvent sombrer pour toujours. Tout cela doit être reconnu ; seulement il ne faut pas oublier qu’on peut diriger le même genre d’objection contre toutes les caractéristiques auxquelles peuvent donner lieu les nationalités ou les races. Quand on dit que les anciens Grecs furent un peuple philosophe et l’Italie du XVIe siècle une nation d’artistes, méconnaît-on en parlant ainsi l’innombrable quantité de Grecs qui vécurent, complètement étrangers à la philosophie, et d’Italiens qui n’eurent absolument, rien de l’artiste, ni dans leurs goûts ni dans leurs idées ? Nullement ; mais, par comparaison avec d’autres peuples et d’autres races, on constate que la philosophie dans la Grèce antique, l’art dans l’Italie de la renaissance, trouvèrent des représentans et des sympathies à un degré inconnu partout ailleurs pendant la même période. Si Socrate meurt à Athènes martyr de la philosophie, cela n’empêche pas qu’Athènes était alors la seule ville du monde où un Socrate pouvait vivre, enseigner, être ce qu’il a été, et les hostilités qu’il souleva furent en raison directe de l’influence qu’il exerça et ne put exercer que là.

Ce qui résulte des faits de l’histoire, c’est que, sans abandonner l’idée générale d’un rapport, étroit entre le sémitisme et le monothéisme populaire, il importe d’étudier de près les formes concrètes des religions sémitiques pour se faire une idée exacte de leur relation réelle ; avec le monothéisme qui en est sorti. Les généralités séduisent en histoire, mais souvent elles égarent quand elles ne sont pas soutenues immédiatement par des réalités faciles à vérifier. C’est un des chapitres les moins connus de cette division intéressante de l’histoire des religions que nous allons tâcher d’exposer en profitant des laborieuses recherches de M. Tiele. Il s’agit d’un peuple très proche voisin de l’ancien Israël, parlant presque la même langue, et dont l’histoire religieuse s’est mêlée plus d’une fois à l’histoire des Juifs. Depuis que Movers a porté le premier la lumière sur les mœurs et la religion des Phéniciens, on a fait plus d’une découverte sur ce champ de culture ardue, et surtout on a pu mieux saisir que le savant allemand ne pouvait le faire les analogies que cette religion spéciale, présente avec ses voisines. Plus d’un problème reste encore privé de solution ; mais on est sur la bonne voie, et il n’est pas probable que désormais rien d’essentiel soit à changer dans les résultats que l’on peut, dès maintenant présenter comme solides.


I

Tout le monde a entendu parler des Phéniciens, de Tyr et de Sidon, tout le monde sait en gros que les Phéniciens furent de hardis navigateurs et d’habiles commerçans ; mais on n’apprécie pas toujours assez le grand rôle qu’ils jouent dans l’histoire de la civilisation primitive. Ce sont eux qui ont appris la lecture et l’écriture à notre Occident ; l’usage de la monnaie comme moyen d’échange paraît devoir leur être attribué ; c’est par eux que la vieille civilisation mésopotamienne déposa tout le long des côtes de l’Europe les germes vivans dont s’empara plus tard le génie ardent des populations helléniques. L’Archipel, la Grèce, l’Italie, la Sicile, l’Afrique du nord, l’Espagne, la Gaule méridionale et occidentale, la Grande-Bretagne, probablement même les côtes de la Mer du Nord, virent leurs audacieux marins exploiter seuls pendant des siècles leurs richesses naturelles. Une bonne partie de la mythologie grecque ne s’explique bien que par la religion phénicienne, par exemple les mythes d’Hercule, de Vénus et même plusieurs de ceux dont Zeus ou Jupiter est le héros. Si les Phéniciens restent en arrière de l’Égypte comme architectes et artistes, ils ont bien plus agi sur le monde que le peuple, refermé sur lui-même, de la vallée du Nil, et de combien s’en est-il fallu que la fortune de Rome fût éclipsée par celle de Carthage ?

La Phénicie n’était guère autre chose qu’un littoral montant doucement vers les sommités du Liban, borné au nord par la Syrie et longeant le territoire proprement dit de la Palestine. De nombreux cours d’eau, descendant des montagnes, sillonnent cette bande de terre, tels que le Léontès, le Tamyras, l’Adonis, qui chaque année en automne se teignait d’une teinte rougeâtre, le Kadisha ou rivière sainte, etc. La région était fertile, très peuplée, pleine de grâces et d’attraits, plena gratiarum et venustatis, dit Ammien Marcellin. Parmi les villes remarquables qui avaient grandi sur ces plages fortunées, l’antiquité connaissait Arwad (en grec Orthosia), Tripolis, Byblos ou Gebal, Beryte (aujourd’hui Beirouth), Sarepta, Tyr et Sidon, ces deux dernières en possession d’une grande prépondérance. Sidon fut longtemps la métropole. Dans la Bible, les Sidoniens signifient souvent les Phéniciens en général. Eux-mêmes se disaient habitans de Canaan. On a émis bien des conjectures sur le sens du nom de Phénicien, qui nous est verni des Grecs. Celle qui se recommande par sa plus grande vraisemblance rattache ce nom aux forêts de palmiers qui descendaient jusqu’à la mer et frappaient en premier lieu les regards des navigateurs. C’est le palmier qu’on remarque le plus souvent sur les monnaies de Sidon et de Tyr ; on le voit encore sur les monnaies carthaginoises, mais le plus souvent associé au cheval, cette autre beauté de la côte africaine. Sidon semble avoir attiré la première grande immigration par l’abondance du poisson près de son rivage, et Le sens de son nom confirmerait cette conjecture. La pêche forma des marins, et ces marins ne tardèrent pas à s’élancer vers les terres lointaines. Le commerce éveilla l’esprit d’industrie ; la Phénicie devint un pays de verriers, de constructeurs, de préparateurs de parfums, de tisserands, et la pourpre syrienne fut dans l’antiquité la pourpre par excellence.

Les colonies phéniciennes furent longtemps pour la civilisation primitive ce que sont aujourd’hui pour nous les établissemens européens de l’extrême Orient. La plus lointaine, celle qui frappa le plus les imaginations, fut celle de Tarsis, au sud de l’Espagne, près de l’endroit où une mer sans limites s’ouvrait aux regards des navigateurs épouvantés. Cette exploitation d’un pays riche entre tous avait été précédée par de nombreuses entreprises du même genre. Chypre, Rhodes, Cythère, le Péloponèse, Malte, la Sardaigne et la Corse avaient reçu des essaims de Phéniciens colonisateurs ou trafiquans. La conquête proprement dite ne fut jamais leur ambition. Le jour vint, probablement vers le temps du roi d’Israël Salomon, où leurs regards se tournèrent vers les Indes, soit qu’ils y aient abordé directement par la Mer-Rouge et le Golfe-Persique, soit qu’ils en aient cherché les productions sur les côtes de l’Arabie-Heureuse. C’est là le pays d’Ophir dont il est parlé dans les livres hébreux. Toutefois il ne paraît pas que leurs expéditions de ce côté aient eu longtemps de l’importance. La grande route du commerce s’établit de préférence par terre au moyen des caravanes. On traversait le nord de la Palestine, la Syrie, la région de Damas, on s’enfonçait dans le désert de Syrie, on se reposait dans l’oasis de Palmyre ; après cela, c’était encore le désert, puis les fertiles vallées de l’Euphrate et du Tigre. C’est de là qu’on se dirigeait vers les Indes soit en longeant la mer, soit en la traversant.

Sidon, comme nous l’avons dit, fut la première métropole. Aussi, personnifiée dans un patriarche éponyme, passe-t-elle dans la Genèse pour le premier-né de Canaan. Le territoire de Tyr faisait partie du domaine sidonien. C’est en suite d’une émigration de réfugiés sidoniens que la nouvelle Tyr, c’est-à-dire l’île qui faisait face à la vieille ville de ce nom, acquit une importance qui lui valut au bout d’un certain temps une véritable suprématie. Plus tard, Sidon se releva, et depuis la prise de Tyr par Nébucadnetzar (VIIe siècle avant Jésus-Christ) elle redevint la première ville commerçante et politique du pays. Elle fut brûlée par ses propres habitans, révoltés contre l’empire perse et vaincus par les troupes d’Artaxerce. Rebâtie, elle se joignit à Alexandre par haine contre ses dominateurs. Le développement de nombreuses rivales en Égypte, en Grèce, en Italie, ne lui permit plus toutefois de reconquérir son ancienne prospérité. Au temps de Pomponius Mela (Ier siècle), elle était adhuc opulenta. De 1110 à 1187, bien déchue, elle fit partie du royaume chrétien de Jérusalem. Le retour des musulmans fut suivi de destructions partielles, qui ne laissèrent debout que de faibles restes encore protégés par saint Louis, achetés par les templiers, mal défendus par eux contre l’invasion mongole du XIIIe siècle. Depuis lors, Szaïda, nom actuel de Sidon, n’est plus qu’une petite ville de 5,000 à 6,000 âmes, mais toujours admirablement située au milieu des jardins en vue des cimes neigeuses du Liban. On voit encore des vestiges énormes des anciennes jetées. C’est Beirouth qui représente aujourd’hui le port de commerce de ces parages.

Tyr, plus célèbre encore que sa métropole, se composait, comme nous venons de le dire, de deux parties bien distinctes. La ville continentale s’étendait sur une plage en pente douce, très arrosée et très fertile. Une rivière, le Kasimieh, trois sources réputées pour la fraîcheur et la pureté de leurs eaux, desservaient la ville et ses environs. Sur un rocher à l’est, qui portait le nom de Mont des Amans, s’élevait le temple d’Astarté. C’est à l’ouest et à trois stades sur la mer que Tyr insulaire fut bâtie sur deux autres rochers qui offraient aux navigateurs un port naturel excellent. Le manque d’espace força les habitans à se construire des maisons d’une hauteur exceptionnelle. Sur l’un de ces rochers, peut-être avant qu’on vînt les habiter, on avait érigé le fameux temple de Melkart ou Hercule, vers lequel affluaient les offrandes de tout le pays et des colonies les plus lointaines. Du reste, il y avait aussi un sanctuaire de même nom, plus ancien encore, dans la ville continentale. Quand Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, visita la Phénicie, les prêtres de Melkart, consultés par lui, assignaient à leur ville et à leur temple une durée de deux mille trois cents ans, et Movers admet l’authenticité de cette date, en se fondant sur le soin que le sacerdoce syrien, comme celui de Babylone, prenait de ses annales. Trois aqueducs hardiment jetés sur la mer apportaient les eaux fraîches de la terre ferme à la ville insulaire, et d’ailleurs les Tyriens furent de grands constructeurs. Leur architecture fut solide, mais lourde, massive, sans idéal et complètement au service des besoins matériels.

C’est vers le XIIe siècle avant Jésus-Christ que Tyr vit s’éloigner les colons qui devaient fonder Gadès (Cadix) et Utique, et qui ne tardèrent pas à exploiter le sud de l’Espagne et la côte parallèle de l’Afrique. Quelques indices permettent de soupçonner les Tyrien, d’avoir maintes fois transplanté de force dans ces possessions lointaines des hommes enlevés par la ruse ou la violence aux peuplades limitrophes, par conséquent aux tribus israélites. Qui sait s’il ne faudrait pas chercher là l’origine de la trèes vieille tradition des Juifs d’Espagne qui prétendaient faire remonter leur établissement en Ibérie jusqu’aux temps du roi Salomon ? Un vers d’Aristophane (Oiseaux, 507) attribuait aux Phéniciens une exclamation devenue proverbiale : « Le coucou chante ; circoncis, dans les champs ! » La circoncision ne fut pratiquée chez les Phéniciens qu’à titre d’exception, et non pas à titre de coutume nationale comme en Israël et en Égypte ; ce vers semble donc faire allusion à des esclaves hébreux.

Tyr insulaire eut à subir pendant cinq ans les attaques du conquérant assyrien Salmanazar. La ville, protégée par sa ceinture liquide, résista opiniâtrement. En vain Salmanazar équipa à grands frais une flotte recrutée sur les côtes des régions voisines. Les habiles marins de Tyr en eurent facilement raison, et purent même pendant le siège ramener à l’obéissance les Cypriotes, qui avaient voulu profiter de l’occasion pour s’en émanciper. Nébucadnetzar fut plus persévérant et plus heureux ; au bout de treize ans d’efforts, il parvint à s’en rendre maître. C’est à partir de ce moment que commença la décadence. Tyr conserva cependant une certaine autonomie sous la domination des Perses, et fournit son contingent à la flotte de Darius lors de la campagne d’Alexandre contre l’ennemi héréditaire de la Grèce. Alexandre, n’ayant pu parvenir à la gagner par ses avances ni par ses menaces, se résolut à l’assiéger. La trahison facilita sa conquête. Une digue énorme, construite avec les débris de Tyr continentale, relia désormais Tyr insulaire à la côte, et ses habitans furent rudement châtiés. Longtemps encore, et même pendant toute la durée de l’empire romain, Tyr vécut de sa vieille réputation, du moins elle vivota. Son port, était toujours fréquenté, ses marins estimés, mais elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Sour ou Tyr actuelle occupe à peine les deux tiers de l’ancienne île, et ressemble à un village plutôt qu’à une ville ; elle fait partie du territoire appartenant à une peuplade du Liban, les Mutualis. Des ruines amoncelées couvrent le sol tout à l’entour, et 3,000 âmes à peine végètent sur l’emplacement qui vit fleurir le plus audacieux et le plus opulent négoce de l’antiquité.

La cité phénicienne venant en troisième rang par l’importance politique après Sidon et Tyr, c’est Gebal ou Byblos, située au nord du pays, dans une position ravissante, en face de la Méditerranée et au pied d’un contre-fort du Liban. Bien que subordonnée à Tyr, elle était maîtresse d’un territoire. assez considérable que, d’après le livre de Josué, les Israélites auraient voulu s’approprier comme faisant partie de la terre promise ; mais cette ambition resta chez eux à l’état de pium votum. C’est Gebal surtout qui fournissait à la Phénicie des architectes et des charpentiers. Nous savons que le roi Salomon fit venir de cette ville des ouvriers pour son temple, et que les riches armateurs de Tyr y faisaient construire leurs vaisseaux.

Comme les Israélites, les Phéniciens sont venus d’une région plus orientale que le pays où l’histoire nous les montre établis, les plus vieilles traditions leur assignent pour berceau le sud de la Mésopotamie et les bords du Golfe-Persique. De même que les Moabites, les Hammonites, les Édomites et tous ces groupes de population sortis des régions de l’Euphrate et dont le peuple d’Israël faisait aussi partie, ils s’établirent dans ce pays de Canaan ou Pays-Bas, qui semble avoir attiré comme par une sorte de mirage des nuées de tribus émigrantes. Quand les Abrahamides, dont une branche devait plus tard former l’Israël de la Bible, s’avancèrent à leur tour dans la même direction, les côtes étaient déjà fortement occupées, et ils n’eurent aucune envie de s’en emparer. Plus tard, les Israélites durent également y renoncer. Les Phéniciens étaient de même race et, jusqu’à un certain point, de même langue que les Israélites, et tout fait supposer qu’il en faut dire autant des Cananéens qu’ils trouvèrent déjà établis dans la même contrée, du moins à l’intérieur des terres. Ces Cananéens, tout amollis qu’ils parussent aux yeux des nouveaux émigrans, se défendirent de leur mieux contre les envahisseurs, et parvinrent même quelquefois soit à les refouler, soit à les assujettir. Ils finirent pourtant par succomber. Il y avait entre les envahisseurs et les envahis une différence religieuse très marquée, bien que le fond mythologique présentât de grandes analogies, et cette différence eut des conséquences prolongées. Tandis que les dieux des tribus nouvelles étaient sévères, sombres, cruels même, et qu’il fallait les apaiser avec du sang, les dieux cananéens étaient sourians, joyeux, et le culte qu’on leur rendait sensuel et voluptueux. Il y eut une lutte d’influence entre ces deux conceptions de la nature divine, une lutte qui est bien marquée dans l’histoire religieuse d’Israël ; mais il y eut aussi en d’autres endroits une espèce d’amalgame, et tandis que le peuple de Jéhovah parvint enfin à expulser tous ou presque tous les élémens cananéens qui s’étaient introduits dans sa religion nationale, chez les Phéniciens il se constitua un mélange qui dura jusqu’aux derniers jours de la nation.

C’est du moins ce qu’il est permis d’avancer sur la foi des documens peu nombreux et obscurs qui peuvent servir à nous renseigner sur le passé religieux des Phéniciens. Les inscriptions, recueillies en grand nombre dans les dernières années, attendent encore une interprétation qui ne laisse plus prise au doute. Les historiens classiques nous fournissent peu de lumières, souvent même elles sont trompeuses. Ce qui demeure encore la principale source de renseignemens, ce sont les fragmens dits de Sanchoniathon, reproduits par Eusèbe et Porphyre, qui les empruntèrent au philosophe phénicien Philon de Byblos. Ce Philon, qui vécut sous Adrien au IIe siècle de notre ère, écrivit une histoire phénicienne, malheureusement perdue, et la donna comme fondée sur un livre beaucoup plus ancien qu’il attribuait au prêtre Sanchoniathon. Ce nom est bien phénicien, Sakkun-jitten, le dieu Sakkun prête, et n’a rien de mythique. C’est surtout sa cosmogonie que l’on connaît par les fragmens échappés à la destruction. Plusieurs indices autorisent à lui assigner pour époque la fin de la domination persane. C’est assez dire qu’il faut bien se garder de voir dans son système cosmogonique, d’ailleurs fort hybride, une reproduction exacte de la croyance populaire. Cependant il est instructif de constater comment un théosophe phénicien de ce temps reculé, prétendant rester fidèle à la religion nationale, se représentait l’origine des choses.

Comme la Bible, l’œuvre de Sanchoniathon contenait deux récits de la création. L’idée du chaos ou des ténèbres, exprimée par le mot bohu, et celle de l’esprit qui plane au-dessus comme pour les féconder ont aussi leur parallèle dans le récit biblique ; mais la différence du point de vue est grande. Le récit hébraïque fait remonter la création à une volonté consciente et procédant avec réflexion ; le mythe phénicien, prédécesseur de Schopenhauer, assigne pour origine au monde le désir inconscient. Il connaît l’œuf du monde, il resserre graduellement son horizon dans les limites de son pays, comme fait aussi le narrateur hébreu. Il se souvient comme lui d’une race de géans, indique les deux élémens très distincts de la nation phénicienne, savoir l’élément sidonien, comprenant aussi Tyr, et l’élément de Gebal ou Byblos, qui resta beaucoup plus cananéen. Chez le mythographe phénicien, la cosmogonie, au lieu de passer brusquement dans l’histoire humaine comme dans la Bible, se change en théogonie. Il y a une guerre des dieux, et, chose digne d’être notée, il se trouve dans les péripéties de cette guerre des parallèles frappans avec les histoires patriarcales racontées dans la Genèse ; par exemple le duel de Shamînrum, dieu du haut ciel, et d’Uzov, le velu, présente de singulières analogies avec la rivalité de Jacob et d’Ésaü. Shamînrum habite aussi sous des tentes, et Uzov est un chasseur farouche, vêtu de peaux de bêtes, comme Ésaü, dont il est au fond l’homonyme. De même on rencontre un dieu El, le fort, qui sacrifie son fils unique à son dieu-père, qui institue la circoncision et qui ressemble beaucoup à Abraham. On ne saurait invoquer ici l’hypothèse d’un emprunt au texte biblique. Celui-ci et la tradition phénicienne proviennent bien plutôt d’une source mythique commune que l’on ne peut guère chercher ailleurs que dans la vieille mythologie cananéenne. On peut même ajouter que la version phénicienne, encore tout emmaillottée dans le mythe naturaliste, se montre plus ancienne que la transformation monothéiste et en un sens rationaliste des auteurs hébreux.

Tout porte à croire qu’il faut distinguer deux périodes dans la religion phénicienne, la première ayant pour centres principaux les sanctuaires de Byblos et de Béryte, la seconde gravitant autour de Sidon. Quand cette ville eut été à peu près détruite par les Philistins, établis en vainqueurs sur le littoral du sud palestinien, beaucoup de vieilles familles sidoniennes se réfugièrent à Tyr et y constituèrent leur gouvernement monarchique-aristocratique. L’apogée de la grandeur de Tyr doit être fixé au Xe siècle avant notre ère, sous le règne de Hiram Ier, contemporain et allié de Salomon. Hiram éleva de superbes temples à son Baal, et dressa en son honneur la colonne d’or massif dont les historiens parlaient comme d’une prodigieuse merveille. Carthage, colonie tyrienne, succéda au IXe siècle à une colonie sidonienne antérieure, et sa religion fut à très peu de chose près celle de Tyr. La Ville-mère resta pour les Carthaginois le centre religieux par excellence. Depuis le IXe siècle, la religion de Tyr n’a plus d’histoire ; elle s’ouvre à des élémens étrangers, surtout égyptiens. Il faut pourtant mentionner un restaurateur de la vieille orthodoxie phénicienne, le roi de Sidon Eshmunazar, dont le sarcophage est au musée du Louvre. Ce prince rebâtit les anciens temples et s’efforça d’endiguer le courant hellénique qui menaçait d’inonder l’Orient. « Il était trop tard, dit M. Tiele, Japhet s’étendait toujours et habitait déjà dans les tentes de Sem. Eshmunazar sombra dans la tombe sans laisser de fils, type prophétique de son peuple et de sa race, fatalement condamnés à périr. »

Une question intéressante, c’est celle qui consiste à déterminer le sens exact qu’il faut attribuer aux noms divins dans l’ancienne Phénicie. On incline ordinairement à regarder les noms phéniciens Baal, Molek ou Moloch, El, Adonis, avec les féminins Baaltis, Astarté, Aschera, comme désignant autant de personnalités divines distinctes, analogues par exemple à Apollon, à Jupiter, à Junon. C’est une erreur. Le nom de Baal s’associe très souvent à d’autres noms propres de dieux, tels que Baal-Gad ; Baal-Shemesh, Baal-Zébub [2]. Or Gad est le dieu du bonheur ou la planète Jupiter ; Shemesh est le soleil chevelu ou rutilant (le Sam son des Hébreux), Zébub un autre soleil, mais sous forme d’une mouche énorme qui vole. Évidemment Baal est un titre, un nom d’honneur : il signifie le maître, le seigneur, et c’est dans ce sens qu’il est préposé au nom particulier d’un grand nombre de divinités, surtout célestes, car on peut remarquer la rareté de cette appellation quand il s’agit de divinités terrestres ou ténébreuses. C’est plus tard seulement, et lorsque le sens de la religion antique se fut évaporé, qu’il fut possible de considérer Baal comme un dieu distinct. Les historiens hébreux n’ont pas tort quand ils parlent des Baalim au pluriel : ce sont les divinités phénico-cananéennes. Pourtant l’histoire biblique favorisa la confusion que nous relevons ici à partir du moment où le nom de Baal, qui se prenait en bonne part dans les premiers temps et pouvait s’appliquer à Jéhovah comme à d’autres dieux, prit une signification odieuse et ne servit plus qu’à désigner l’objet d’une religion étrangère et abhorrée. Il faut étendre la même observation à Molek, Moloch, Melek, qui signifie le roi, à El, le fort, à Adon, que les Grecs changèrent en Adonis, qui exprime également l’idée de seigneurie, de souveraineté, et qui, traditionnel aussi chez les Hébreux, est resté canonique sous la forme d’Adonaï. On peut en dire autant de Baaltis, la maîtresse, la dame. La chose est plus douteuse pour Astarté (Ashtoret) et Aschera, l’épouse amoureuse du dieu du ciel. On les reconnaît toutefois sous divers noms, pour la plupart figurant dans la Bible comme des noms de femme, Ribqa (Rebecca) la nourricière, Léa la terre cultivée, Tamar l’aimable, etc. C’est à tort qu’on a voulu fonder sur ces dénominations communes à plusieurs divinités l’hypothèse d’un monothéisme primitif dont la mythologie ultérieure serait la dégénérescence. Cette hypothèse, chère encore aujourd’hui à beaucoup de théoriciens de la religion primitive, perd de plus en plus toute vraisemblance historique.


II

Envisageons maintenant de plus près les diverses formes de la religion phénicienne, en prenant d’abord celle dont le siège principal était à Gebal, Byblos la sainte, objet d’une vénération prolongée et pour ainsi dire universelle.

Lorsque le printemps allait finir et que les ardeurs de l’été commençaient à dessécher les campagnes, on célébrait dans les murs de Byblos une fête lugubre. Les rues, les temples retentissaient de cris déchirans ; la « flûte pleureuse » les accompagnait de ses sons perçans. Des femmes, les cheveux épars ou coupés, quelques-unes avec des couteaux enfoncés dans la poitrine, toutes avec leurs robes déchirées, conduites par des galles ou prêtres eunuques, couraient comme des folles à travers les chemins et venaient s’entasser autour d’un sarcophage élevé dans le temple. Là se trouvait l’image en bois d’un mort. La blessure qui lui avait ravi l’existence était visible et béante ; à côté se tenait, la bure sanglante, son terrible ennemi, le sanglier qui l’avait éventré. Le deuil durait plusieurs jours ; après quoi l’idole était solennellement enterrée. C’était, disait-on, un beau jeune dieu, passionnément aimé par la déesse de l’amour et de la fécondité, et qu’un autre dieu, poussé par la jalousie et prenant la forme d’un sanglier, avait tué cruellement tandis qu’il chassait sur les montagnes du Liban. Les Grecs, qui l’entendirent nommer Adon, en firent Adonis, un amant de leur Vénus Aphrodite, et voulurent identifier son meurtrier avec Mars (Arès), le dieu de la guerre, jaloux de son beau rival inoffensif. En réalité, cet Adon était un dieu cananéen di primo cartello, révéré dans bien d’autres lieux que Byblos. On préparait dévotement des « jardins d’Adonis, » c’est-à-dire des vases qu’où remplissait de terre où l’on faisait pousser des plantes de croissance rapide, et qu’on exposait aux rayons du soleil d’été pour qu’il les fit périr.

En automne, lorsque les pluies de l’arrière-saison avaient de nouveau rempli le lit des rivières, on pensait que le dieu mort fertilisait de son sang les terres desséchées. L’argile rouge, détachée des hauteurs par les torrens et délayée dans l’eau courante, favorisait cette illusion. De nouveau le deuil d’Adonis était célébré pendant sept jours ; mais au huitième jour éclatait une joie publique aussi intense que la douleur avait pu l’être pendant les jours précédens. Le dieu, disait-on, était ressuscité et monté au ciel. Pendant les jours de deuil, on avait observé une stricte chasteté ; mais le tour de la dissolution était venu. La bacchanale courait les rues, l’orgie trônait en souveraine. Des femmes, des jeunes filles, étaient forcées de se prostituer et de consacrer au temple le salaire de leur déshonneur. Ces alternatives de deuil et de fête orgiastique paraissent avoir été fort goûtées par les vieilles populations orientales. On en retrouve les traces à peu près partout, à Chypre, à Amathonte, à Paphos, en Phrygie, à Babylone, dans toute la Syrie, Même à Jérusalem, au temps d’Ézéchiel, et bien que la prostitution sacrée ne fût pas autorisée en Israël comme ailleurs, les femmes allaient encore au temple pour y pleurer Tammuz, le dieu mort. A Babylone, cette immoralité religieuse était poussée très loin, et ce qui est caractéristique du XVIIIe siècle, c’est le rire sceptique de Voltaire à propos de ces prostitutions rituelles, formellement attestées pourtant par tous les historiens de l’antiquité. Le philosophe parisien n’en voulait rien croire, parce que, disait-il, là comme partout, les pères, les frères et les maris y auraient mis bon ordre !

Nous reviendrons sur ce genre, si étrange pour nous, de culte symbolique, ainsi que sur plusieurs autres horreurs de l’antique religion phénicienne ; pour le moment, bornons-nous à démêler le sens de ces solennités bruyantes. Le point de départ est évidemment la lutte qui s’engage à la fin du printemps entre le ciel brûlant de l’été et la tiède température qui couvrait la terre de verdure, de fleurs et de vie. Le sanglier dévastateur sert aussi dans d’autres mythologies à symboliser les chaleurs de l’été. C’est donc le ciel du printemps, tué par le soleil caniculaire, mais revenant avec les fraîcheurs de l’automne après avoir fertilisé le sol, qui se présente sous les traits du jeune et bel Adonis. L’épouse-amante du dieu mort et ressuscité, c’est la terre, Baaltis, « notre dame, » qui, fécondée au printemps, stérile en été, ouvre de nouveau son sein aux influences fertilisantes du ciel d’automne. De là et par imitation, les débordemens dévotieux des femmes de Byblos. Très certainement la population qui se représenta de cette manière le drame annuel de la nature divine fut essentiellement champêtre et agricole. On rencontre une conception toute semblable chez les paysans de l’Hellade avec leur mythe du Kronos à la faucille, le dieu des moissons, mutilant perfidement son père Uranus, le ciel-couvercle, pour régner à sa place. Tout porte donc à croire que le vieux mythe de Byblos fait partie de la religion que les Phéniciens trouvèrent en pleine vigueur dans le pays de Canaan quand ils vinrent s’y établir. Le sémitisme nomade ne connut jamais ce genre d’aberrations ; mais il paraît par tous les indices que la molle civilisation cananéenne eut un attrait fatal pour les tribus plus jeunes d’idées et de mœurs qui se virent exposées directement à ses influences. Du reste on aurait tort de s’imaginer que ces rites licencieux fussent adoptés comme des stimulans pour la sensualité ; c’est très sérieusement, on peut même dire très dévotement, qu’on les observa.

Comme on peut s’y attendre, la fête des Morts s’associait aux fêtes d’Adonis. Il y avait aussi plusieurs variantes sur le fond primitif du mythe. Par exemple, on cherchait à ramener une certaine unité dans la caste divine en admettant que le dieu mort avait été sacrifié par son père El-Kronos. Dans une autre version, il est simplement circoncis, ce qui plaide fortement en faveur de l’opinion qui voit dans la circoncision un succédané du sacrifice des enfans en Égypte et en Palestine. L’épouse alternativement plaintive et joyeuse du dieu mort et ressuscitant, c’est l’Aschera de Byblos, si longtemps adorée par tous les habitans de Canaan. Le culte qu’on lui rendait se célébrait de préférence sous les arbres verts, au fond des vallées ombreuses ; son symbole était une boule ou un cône de bois. Et dire que de là s’est dégagée à la fin la Vénus Aphrodite, fille de l’onde amère,

Qui fécondait le monde en tordant ses cheveux !


La théorie de M. Darwin peut avoir bien des applications [3].

Parmi les reliquats de la mythologie phénicienne qui ont joui d’une célébrité prolongée loin des limites de leur pays d’origine, il faut attribuer une première place à ce culte mystérieux des cabires, dont nous parlent les auteurs grecs et latins, qui fut même l’objet d’un véritable engouement pendant une certaine période de l’empire romain. Peu de religions antiques ont plus intrigué les chercheurs. La plupart de ceux-ci, faute de connaître de près le sémitisme, ont fait fausse route dans leurs explications. M. Preller par exemple, l’auteur qu’on peut appeler classique aujourd’hui en matière de mythologie grecque, n’y a rien compris. Lemnos, Samothrace, Imbros, Thèbes, plusieurs localités de l’Asie-Mineure, eurent leurs mystères cabiriques. Les Grecs modifièrent profondément la donnée primitive, mais on reconnaît toujours l’origine orientale des idées religieuses qui s’y rattachent. En fait, c’est surtout en Phénicie qu’ils sont indigènes ; il y a même des traces de leur existence à Carthage.

Le nom des cabires est sémitique, kebirim, les êtres de grande taille, les robustes ou les héros. C’est un groupe de grands dieux réunis en un système. Le nom de patèques, qu’ils portent aussi parfois, est égyptien et indique l’idée de sculpter, former, marteler. Les Grecs en firent les pygmées, mot qui trahit aussi son origine phénicienne, — car Pugm est le nom d’un dieu phénicien ; mais en grec pygmé signifiait poing, et les Grecs en conclurent que les pygmées étaient des nains, gros comme le poing. Peut-être furent-ils fortifiés dans cette erreur par le pygmé que tout navire phénicien portait en guise de talisman sur son gaillard d’avant. Ce qu’ils étaient en eux-mêmes, bien que leurs noms personnels nous soient inconnus, n’est pas douteux. Ils étaient les architectes, les formateurs du monde, et par extension les fauteurs de la civilisation. C’est aussi pourquoi ils passèrent pour les inventeurs de la navigation et de l’art de guérir. Ils étaient au nombre de sept, ce qui suppose un emprunt aux idées astronomiques. Les planètes connues dans l’antiquité orientale, en y adjoignant le soleil et la lune, formaient ce nombre sacré. On supposait donc que chacun de ces astres, régnant sur une partie du ciel, étendait sa domination sur une partie correspondante du reste du monde ; mais toujours à côté et même au-dessus d’eux se trouve Eshmun, celui que les Grecs adoptèrent et s’adaptèrent sous le nom d’Esculape, un des principaux dieux de Carthage, et dont le nom phénicien a formé celui du roi Eshmunazar, déjà cité, Il personnifie la sphère céleste suprême, inaccessible, qu’on adore sur le sommet des édifices sacrés ou des montagnes, Ce nom signifie « le huitième, » par conséquent le plus haut, le dernier des cabires. Les malades se rendaient à ses temples pour être guéris. Il portait des serpens, symboles du feu céleste révélé dans l’éclair, et qui naguère encore passait dans les superstitions populaires pour l’agent et le restaurateur de la santé. Un mythe bizarre s’associe à son nom. Beau comme le jour, mais chaste comme la lumière, il était aimé d’Astronoé (Aphrodite), mais ne répondait pas à son amour. Poursuivi par elle à la chasse et voyant qu’il ne pouvait lui échapper, il se mutila avec sa propre hache et mourut ; mais la déesse eut recours à la force vivifiante de la chaleur cosmique, le ressuscita et l’introduisit parmi les dieux. C’est toujours la même représentation mythique de la nature qui meurt pour revivre ; seulement nous devons plutôt voir ici l’opposition de l’hiver et de l’été. C’est le même fonds d’idées qui se retrouve dans le mythe d’Attys en Phrygie ; nous le découvrons aussi dans le mythe classique de Pygmalion animant par ses baisers la belle femme de marbre qu’il a sculptée ; il y a toutefois interversion dans le rôle attribué ici aux deux sexes. C’est à Eshmun que les prêtres eunuques faisaient le sacrifice de leur virilité dans l’espoir d’obtenir par cette conformité la renaissance perpétuelle des forces vitales. Les mystères dont par la suite les cabires furent les divinités patronnes roulaient régulièrement sur l’idée de résurrection et d’immortalité [4]. Nous arrivons maintenant à un genre de divinités plus strictement phéniciennes que celles dont nous venons d’esquisser la physionomie. Celles-ci doivent avoir été cananéennes d’origine et adoptées par les Phéniciens après leur établissement sur les côtes de la Palestine. Quand on passe aux divinités apportées et conservées par les immigrans, on se trouve en face d’une conception de la nature très différente. Le Dieu suprême des Phéniciens est sans doute civilisateur, comme Eshmun ; il est de plus navigateur intrépide, guerrier sans peur, il est le soleil, mais surtout le soleil en tant que feu vivifiant à la fois et destructeur, toujours vainqueur. Son nom spécial, c’est Baal-Hammân, le seigneur très ardent, nom consacré par une foule d’inscriptions carthaginoises et phéniciennes. A Tyr, il s’appelait Baal-Çor, seigneur de Tyr, et Melkart, roi de la ville, et c’est lui que les Grecs ont identifié, non sans raisons profondes, avec Héraclès ou Hercule. C’est en son honneur qu’on élève les colonnes en avant des temples. Hiram en érigea deux en émeraude ; celles de Gadès ou Cadix, en Espagne, qui frappèrent si longtemps l’imagination des marins grecs, étaient de cuivre. Les deux colonnes que Salomon, imitateur en cela comme en d’autres choses du symbolisme phénicien, dressa en avant du temple de Jérusalem, et qui ont donné lieu à tant de suppositions bizarres, étaient aussi en cuivre ; l’une s’appelait Jakin, il fonde, l’autre Boaz, en lui la force. C’est la double idée de la puissance qui crée et de celle qui détruit. Il serait faux d’en conclure que le Dieu de Hiram et de Salomon ne faisaient qu’un, comme il serait puéril de nier l’emprunt fait par le roi israélite à une religion extra-canonique.

Le culte de Baal-Hammân passa en Afrique. Au-dessus d’une inscription numide, gravée par ordre de Massinissa, on voit ce dieu représenté avec des bras qui se terminent en grenades et en grappes. C’était donc le dieu par excellence de la productivité naturelle, et ce dieu mourait et revivait comme Adonis [5]. L’écrivain grec Athénée raconte à son sujet un mythe assez étrange. Comme Baal-Hammân voyageait en Libye, il fut tué par Typhon ; mais alors on lui mit une caille sous les narines, et il revint à la vie. Ce mythe doit être très vieux. Quand la chaleur de l’été semble se retirer vers les régions du sud, c’est Typhon ou Baal-Céphon, le vent du nord, qui règne. On faisait alors des offrandes de cailles dans la saison où cet oiseau est le plus gras et le plus savoureux. Les cailles passaient pour une nourriture échauffante et stimulante. C’était donc une manière de rendre à la nature sa puissance de fécondation.

C’est ce dieu qui fut le grand patron de Tyr et qui présida à toutes les entreprises lointaines de la célèbre métropole. Ce sont ses aventures que l’on retrouve le plus souvent dans celles d’Hercule voyageant au loin, destructeur de monstres, toujours vainqueur, tirant partout l’ordre du chaos et la civilisation de la barbarie. Ses temples étaient sans images, on n’y voyait que les colonnes symboliques exprimant sa puissance ; mais on y entretenait un feu perpétuel, et, lorsque les Tyriens allaient au loin fonder une colonie, un prêtre leur portait un brasier sacré allumé au feu du temple métropolitain.

A d’autres égards, c’était une divinité fort sévère ; les Grecs ont bien adouci son caractère. Le feu dans l’antiquité est toujours considéré comme doué d’une vertu purifiante : il consume les impuretés et semble en avoir horreur ; c’est un trait qu’il a en commun avec le Jéhovah israélite. Il est même plus austère que ce dernier au chapitre de l’union sexuelle. La plupart de ses prêtres étaient célibataires, ses prêtresses l’étaient toujours ; on ne souffrait dans ses temples ni femme mariée, ni chien, ni pourceau : ce symbolisme est fort peu galant, mais il est historique. Ce qui est plus grave et toujours en rapport avec son caractère de sévérité, c’est qu’on lui offrait des sacrifices d’hommes et d’enfans. Il en était de même dans le culte de son épouse Astarté, qu’il ne faut pas confondre avec l’Aschera cananéenne de Byblos. Astarté était la sombre déesse de la mer, des ténèbres et de la mort. C’est contre cette horrible superstition, partagée si longtemps par les Israélites, que les prophètes jéhovistes épuisèrent leurs remontrances. On se rappelle comment Mésa, roi de Moab [6], en égorgeant son propre fils sur les remparts, épouvanta si bien les Israélites qui assiégeaient sa capitale qu’ils se dispersèrent sans oser l’attaquer. Il leur semblait que la Divinité, conjurée par une pareille offrande, ne pouvait plus faire autrement que de se prononcer pour leur ennemi.

Chez les Phéniciens, c’étaient surtout les enfans, et parmi eux ceux précisément qui devaient être les plus chers à leurs parens, les premiers-nés ou les fils uniques, que l’on brûlait en l’honneur de Baal-Hammân. Il est essentiel de constater cette particularité pour arriver à la claire intelligence de ce rite épouvantable. Ni esclave, ni prisonnier de guerre ne pouvait suppléer cette précieuse offrande. Les parens devaient assister à l’immolation de leur enfant ; il leur était interdit sous les peines les plus terribles de donner un signe quelconque de douleur, et pour qu’on ne pût entendre les cris des jeunes victimes, il y avait un jeu de flûtes et de tambours pour étouffer leur voix. C’est à cette coutume invétérée au sein des populations palestiniennes de l’antiquité qu’il faut rapporter le récit de la Genèse sur le sacrifice interrompu d’Abraham. Le sens de ce récit, quelque opinion qu’on s’en fasse, emporte nécessairement que, dans la conscience. religieuse du narrateur, de ses auditeurs ou de ses lecteurs, il n’y avait en soi aucune objection de fond contre la légitimité du sacrifice d’un fils unique. Nous savons par les historiens classiques que la même coutume persista fort longtemps au sein des colonies phéniciennes. A Carthage, nombre d’années après la conquête romaine, en dépit des lois qui l’interdisaient, on continua d’immoler aux dieux des victimes humaines.

C’est à Carthage aussi que nous rencontrons les traces les plus claires de cette déesse Tanit, forme de l’Astarté sidonienne et syrienne, dont le nom se retrouve dans plus d’un nom propre phénicien. C’est une déesse vierge, sévère, belliqueuse, et que les Grecs assimilèrent à leur Athéné (Minerve) ou bien à leur Artémis (Diane). Elle personnifie le. ciel de la nuit, le ciel froid et plus particulièrement la lune. Aussi la voit-on symbolisée soit par une tête de vache, soit par une tête humaine armée de cornes. Astarté-Karnaïm, Astarté la cornue, était très adorée sur la terre de Canaan. Elle était la « reine du ciel, » devant laquelle Job se faisait honneur de n’avoir jamais plié les genoux quand elle montait à l’horizon en déployant son manteau d’argent. Ceux qui connaissent les nuits de Palestine disent qu’en effet il y avait du mérite, et que la tentation de s’agenouiller devant cette majesté devait être grande.

A côté de ces divinités de premier rang, les Phéniciens en adoraient beaucoup d’autres. Les inscriptions nous ont livré leurs noms, malheureusement pas beaucoup plus. On distingue dans le nombre Shemesh, le dieu-soleil aux longs cheveux, qui perd sa force quand ils sont coupés, — les dieux-fleuves, tels que BaaI-Tamar ou le Tamyras, qui coule entre Béryte et Sidon, — le Kison au nord du Carmel, — l’Adonis, aujourd’hui l’Ibrahim, — puis des dieux de montagne, le Pniel (face de Dieu), le Kasius, plus près de l’Égypte, enfin d’autres divinités telles que Sakkun, Baal-Céphon, Mut, dieu de la mort, et d’autres dont on n’ose encore rien affirmer de précis. Le peu qu’on en sait confirme toutefois ce que nous avons dit du caractère austère de la mythologie phénicienne.

Ce qui ressort comme un trait général de cette religion, c’est l’effacement relatif des divinités féminines. Leur rôle est toujours subordonné. Tanit, qui se présente à nous sous les formes les plus accusées, n’est pourtant que « le nom » ou « la face » de Baal-Hammân, c’est-à-dire sa manifestation ; son individualité paraît s’absorber dans celle de son correspondant masculin. Elle n’en a pas moins été l’objet d’un culte très populaire. Ce ne sont pas les divinités supérieures qui stimulent le plus fortement le sens religieux des populations superstitieuses. En ce sens, et comparée à d’autres mythologies de l’Asie où les déesses jouent un rôle prépondérant, à Ninive par exemple, ou bien à Éphèse, on peut dire que celle des Phéniciens sert de transition pour arriver au jéhovisme israélite, culte d’un dieu strictement masculin, solitaire, et qui n’a d’autre compagne que sa pensée ou sa sagesse éternelle.

On peut donc signaler dans l’antique religion phénicienne plus d’une tendance qui lui est commune avec celle d’Israël. Comme le peuple issu de Jacob, les Phéniciens s’approprièrent avec complaisance les cultes cananéens qu’ils trouvèrent en vigueur dans le pays où ils se fixèrent. Cela ne les empêcha pas de continuer à vénérer leurs dieux indigènes, austères et terribles ; mais ils ne réussirent pas comme les Israélites à purifier leur religion nationale des souillures provenant du mélange, ou plutôt il faut dire qu’ils eurent toujours du goût pour les religions étrangères. L’Égypte surtout exerça sur leur imagination un véritable prestige ; ils s’engouèrent par exemple pendant tout un temps du culte d’Osiris. On a retrouvé en Espagne une inscription où Harpocrate, Har-pe-chruti, c’est-à-dire Horus l’enfant, se présente au beau milieu de divinités toutes phéniciennes. C’est à l’Égypte qu’ils empruntèrent la distribution de leurs temples, les vêtemens, de leurs prêtres, et peut-être aussi la coutume africaine de la circoncision en tant que rite individuel. C’est pour cela que le temple de Jérusalem, construit par des Phéniciens, offrait de nombreuses ressemblances avec les sanctuaires égyptiens. Comme les anciens Israélites et les Cananéens, les Phéniciens aimaient à consacrer à la Divinité une pierre sainte, un bétyle ; plus tard on y grava des inscriptions. On a trouvé à Marseille une table de pierre énumérant les divers sacrifices en usage. Il est à noter qu’on n’y voit aucune mention de sacrifices humains ; mais les taureaux, les veaux, les boucs, les agneaux, les cerfs, les oiseaux de divers noms figurent sur la liste. Comme en Israël, les Phéniciens offraient à la Divinité des fruits, les prémices de la moisson, des gâteaux, du lait, de la crème. Un tarif rigoureux fixait la redevance qu’il fallait payer au prêtre pour chaque genre de sacrifice. L’offrande sacerdotale d’un taureau coûtait dix sicles, celle d’un veau cinq, et ainsi de suite [7]. La taxe différait selon que le sacrifice était obligatoire ou volontaire. Le prêtre qui exigeait plus que le tarif établi devait payer une amende. En revanche, celui qui refusait de payer la taxe fixée était menacé de la confiscation. Il faut ajouter que les pauvres étaient exemptés de tout droit quand ils apportaient leurs modestes offrandes.

Les Phéniciens ressemblaient encore aux Israélites par l’habitude fréquente, de former des noms propres avec des noms de dieux. Bien des noms phéniciens ont leur pendant exact dans l’Ancien-Testament. Hannibal signifie « la grâce de Baal » ou « du Seigneur. » On est donc amené à se demander pourquoi la religion phénicienne fut incapable de suivre celle d’Israël dans son essor vers le monothéisme et le spiritualisme. Les deux grands obstacles doivent être provenus de leur constitution politique et de leur génie commercial.

Comme chez tant d’autres peuples sémites, la royauté et le sacerdoce étaient en Phénicie choses distinctes ; mais cette distinction ne fut pas toujours très claire. Ainsi, dans Tyr insulaire, le prêtre principal de Baal-Melkart était, de par son titre même, suffète ou juge ; il portait la pourpre noyais. Les prêtres des rangs supérieurs étaient de sang princier. Souvent les rois, de gré ou de force, les appelaient à partager le pouvoir, et toujours ils exerçaient une influence prépondérante sur les affaires politiques. Si le roi était mineur, le grand-prêtre était régent, et partout, après la personne royale, il jouissait de la préséance. Autant qu’on peut le deviner en scrutant ces obscures annales, il y eut des momens de révolte contre cette quasi-théocratie, et la fondation de Carthage (ville neuve) vers le IXe siècle avant notre ère semble avoir été en rapport avec un mouvement de ce genre. Le roi Mattan avait marié sa fille Élissa avec le prêtre de Melek Sikarbaal, ce qui assurait à celui-ci une grande part dans la direction de l’état ; mais il y eut un parti mécontent, ce parti fut le plus fort, et Élissa dut s’enfuir avec son mari vers les plages lointaines. Cependant les indices d’une telle tendance vers la démocratie sont fort rares. Le sacerdoce, la royauté, l’aristocratie, formaient en Phénicie un organisme bien lié, dont chaque membre était solidaire, et qui, d’instinct comme d’intérêt, devait s’opposer à toute tentative de réforme religieuse. Aussi ne voit-on chez les Phéniciens rien qui puisse être comparé au prophétisme d’Israël. Ils eurent sans doute leurs « inspirés, » leurs « voyans, » mais ces inspirés ne dépassèrent jamais ces limbes du prophétisme qui lui servirent aussi de berceau chez les Israélites. Ce furent simplement des extatiques, des visionnaires, et, s’il est vrai que de phénomènes du même genre suspect ait pu surgir ensuite le grand prophétisme historique, semblable à ces belles fleurs qui sortent des bourgeons les plus grossiers en apparence, il ne l’est pas moins que le prophétisme, tant qu’il resta dans sa gangue originelle, fut profondément incapable d’exercer une action sérieuse sur le développement religieux du peuple. L’état phénicien fut et resta donc une aristocratie sans contre-poids, la libre pensée de la démocratie n’y fut jamais tolérée, et il arriva chez ce peuple ce qui arrive partout où une caste jalouse monopolise la science et la vie intellectuelle. Cette caste est intéressée à maintenir strictement les vieilles croyances ainsi que les vieilles institutions. Leur réforme aurait pour première conséquence de la forcer elle-même à l’abdication. Le seul progrès de la pensée compatible avec un tel état de choses consiste à donner aux croyances traditionnelles un sens symbolique ou théosophique parfaitement arbitraire, mais qui permet à quelques élus de l’intelligence de respirer à peu près à l’aise, tout en se renfermant scrupuleusement dans les formes du passé. Philon de Byblos, le dernier des Phéniciens, est une espèce de théosophe qui se comporte avec les légendes de son pays natal à peu près comme Philon, le Juif d’Alexandrie, avec les récits de l’Ancien-Testament. Encore est-il de beaucoup son inférieur quant à la richesse et à l’originalité des idées.

Reconnaissons aussi que les peuples commerçans ne sont pas inventeurs en religion : ils n’ont pas, comme les peuples agricoles ou pasteurs, le temps d’y penser beaucoup. Le commerce rend tolérant, mais indifférent aussi, et les goûts de luxe qu’il éveille et entretient s’accommodent mieux des rites pompeux et voluptueux que de ces simplifications de l’idée religieuse qui président toujours à ses progrès et supposent toujours un certain puritanisme. D’ailleurs il ne faut pas oublier que le peuple d’Israël lui-même n’échappa d’une manière définitive aux erreurs et aux attrayantes corruptions des peuples cananéens qu’après une série de révolutions et de catastrophes qui le passèrent au crible. D’une population nombreuse et mélangée, les événemens ne laissèrent subsister qu’une élite, unie par la foi, la persévérance et la pureté du sang. Ne confondons pas les Israélites et les Juifs. Ce serait comme si l’on identifiait tous les Français avec les habitans d’une ou deux provinces. Les Israélites divisés en douze tribus, puis en deux royaumes, écrasés successivement par les formidables empires de Ninive et de Babylone, disparurent en tant que nation compacte. Il ne revint de l’exil chaldéen que « des hommes de Juda, » des Judéens ou Juifs, avec quelques fidèles des tribus voisines, et ces réchappés des grandes tourmentes formèrent un peuple nouveau, qui provenait, mais qui différait aussi beaucoup du vieil Israël du temps des rois et des grands prophètes. Jamais les Phéniciens n’eurent à passer par de telles écoles.


III

Reste encore une question du plus haut intérêt se rattachant à ces vieilles religions orientales dont celle des Phéniciens peut passer jusqu’à un certain point pour le résumé. Comment s’expliquer ce mélange de volupté licencieuse et de cruauté qui pouvait s’allier chez elles à des conceptions dont on ne peut méconnaître ni la sublimité ni la pureté morale ?

C’est ici surtout qu’il faut savoir se dépouiller de nos habitudes modernes d’esprit. Nous sommes accoutumés par la tradition chrétienne, sinon a confondre, du moins à unir étroitement les trois idées de religion, de moralité et d’humanité. Sans doute l’église chrétienne est loin d’avoir toujours, comme elle l’aurait dû, mené de front dans l’application ces trois grands principes. Plus d’une fois dans son histoire, on a vu soit la moralité, soit l’humanité, sacrifiées odieusement à des calculs dont la religion était l’excuse ou le prétexte. Quand par exemple le trafic des indulgences était poussé de manière à encourager le vice et le crime en permettant aux coupables de croire qu’ils pouvaient se racheter à prix d’argent, ou bien lorsque, pour maintenir l’unité de la foi, les tribunaux ecclésiastiques immolaient de véritables hécatombes humaines, on ne peut certainement pas dire que le christianisme fût alors l’inspirateur d’une morale pure ni d’une philanthropie éclairée. Qu’on veuille bien observer toutefois que c’est au nom du principe chrétien que s’élevèrent régulièrement les protestations les plus vigoureuses et les plus courageuses contre ces abus révoltans, qui juraient si visiblement avec ce qu’il y a de plus clair, de plus essentiel dans l’enseignement évangélique. L’idéal chrétien se vengea donc toujours au sein de la chrétienté même de ceux qui le défiguraient au gré de leur égoïsme ou de leurs étroitesses. Si de nos jours encore on ne peut pas dire que le sentiment religieux s’associe aussi intimement qu’on pourrait le désirer au sens moral et humanitaire, il n’en reste pas moins que dans la conscience chrétienne moderne ce qui est religieux doit aussi être moral, et ne faire aucune brèche à l’amour bien entendu de l’humanité. C’est un axiome heureusement exprimé par M. Legouvé dans une de ses conférences, que Dieu mène au bien comme le bien mène à Dieu.

Or ce point est peut-être celui par lequel notre idéal religieux diffère le plus de la conception antique. Si nous exceptons un moment le monothéisme hébreu et les théories les plus élevées de la philosophie grecque et romaine, il est de fait que l’antiquité n’entendait pas du tout de cette manière la relation de la vie religieuse et de la vie morale. Il y avait là pour elles deux sphères très distinctes, qui tantôt se rapprochaient, tantôt s’écartaient grandement l’une de l’autre, pouvaient même se contredire formellement. Aujourd’hui, dans les controverses religieuses, on croit avoir tout gagné quand on a pu démontrer à ses adversaires que leur croyance ou leur rite engendre l’immoralité. On en vient même à faire dépendre ses sympathies religieuses des gages plus ou moins assurés qu’un principe religieux donne ou refuse au progrès politique, commercial, industriel [8]. C’est que le temps en marchant a révélé aux consciences les affinités secrètes qui rapprochent toutes les sphères de l’activité humaine et les rendent solidaires. Encore une fois, l’antiquité n’eut pas le moindre soupçon de cette solidarité. Chaque principe, s’il est permis d’ainsi dire, marchait droit devant lui sans se soucier de savoir s’il respectait ou s’il entamait le domaine du principe voisin. Voilà pourquoi, en thèse générale, nous ne devons pas nous étonner de voir tant d’immoralité et de férocité s’allier chez les peuples anciens aux manifestations les plus ardentes du sentiment religieux.

Mais il est possible de serrer de plus près encore la complète solution du problème. — Ce n’est pas seulement en Phénicie, c’est aussi dans tout l’Orient et même dans presque tout l’Occident que l’on voit la célébration des rites religieux dégénérer en obscénités, en débordemens de tout genre, dont quelques-uns font horreur. Si nous ne craignions pas de salir ces pages, il nous serait facile de faire frémir nos lecteurs en leur dévoilant les infamies sans nom qui s’abritèrent longtemps sous le manteau de la dévotion ; quant à nos lectrices, il faudrait leur demander de tourner la page sans la lire. Qu’il nous suffise de dire que l’Orient connut sous forme de rites sacrés les dépravations les plus épouvantables que le démon de la concupiscence charnelle ait jamais inspirées à ses victimes. Faudrait-il penser que des passions honteuses, n’osant s’avouer, se seraient affublées avec réflexion, par calcul, d’un vêtement religieux pour se donner libre carrière ? Une pareille explication ne pourrait se soutenir qu’à la condition d’ignorer tout ce que l’étude des antiquités religieuses nous a révélé sur le caractère naïf, irréfléchi, des institutions remontant très haut dans l’histoire. Le jour où le développement général fit sentir à tous que le dévergondage, et non pas la religion, trouvait seul son compte à ces excès infâmes, il y eut contre eux une réaction lente, mais continue. Il fallut le raffinement de corruption qui s’étendit comme un chancre sur la société romaine de l’époque impériale pour donner un regain de popularité aux rites immoraux qui souillaient les mystères de Cybèle et d’autres divinités analogues. La Cité de Dieu d’Augustin nous apprend qu’ils se greffèrent avec succès sur certains vieux symbolismes abandonnés par les classes éclairées à la plus vile populace. Il est visible que depuis longtemps la conscience des honnêtes gens s’était insurgée contre ces abominations décorées du nom de religion.

Antérieurement il n’en était pas ainsi. Il y a une sincérité effrayante dans les rites impudiques célébrés en l’honneur des divinités de la nature. Et en vérité, quand on parvient à se mettre par la pensée au point de vue religieux primitif, on ne peut plus en être surpris. Séparons un moment en imagination le domaine religieux du domaine moral ; représentons-nous un état d’esprit dans lequel on s’abandonne les yeux fermés aux suggestions d’une notion religieuse qui en elle-même n’a rien à faire avec la distinction du bien et du mal moral. Cette notion religieuse se résume dans celle d’un drame imposant dont la nature visible fournit à la fois le théâtre et les acteurs. Cette nature en elle-même n’a rien de moral ; ses évolutions, ses changemens, ses luttes apparentes sont comprises par analogie avec des relations tout humaines. Le ciel ou le soleil sont amoureux de la terre ; celle-ci l’est de son amant céleste, ils s’unissent, et de leurs amours fécondes naissent les merveilleux et innombrables enfans que le printemps voit pulluler. Déjà dans cette notion qui se retrouve dans plus de cent mythologies, il y a comme une consécration divine du rapport sexuel dans toute sa brutalité. La prostitution sacrée viendra de là ; mais le drame se complique : la terre n’est pas toujours fécondée par les tièdes haleines du ciel amoureux. Les ardeurs de l’été ou bien le froid meurtrier de l’hiver sont venus tuer l’idylle souriante du printemps. C’est une autre divinité, jalouse ou vindicative, qui a voulu prendre la place du dieu bienfaisant. Elle inspire la terreur, tout au moins la répulsion ; ce n’en est pas moins une divinité, et, sur le terrain où nous nous sommes placés, il n’y a pas l’ombre d’un motif pour que son caractère odieux fasse le moindre tort à la vénération dont elle doit être l’objet. Par conséquent, pour lui plaire, ou lui rendre hommage, ou lui ressembler, ou bien pour s’associer à la passion du dieu qui a succombé, on s’ingéniera à reproduire par des mutilations ou des prostitutions de divers genres les péripéties imaginaires du drame céleste. Et même quand un obscur sentiment de panthéisme ou de monothéisme percera au milieu de ces ingénuités dangereuses, quand on se dira que c’est au fond la même divinité qui se présente tantôt comme époux, tantôt comme épouse, ici fécondant, là fécondée, — ce qui revient à dire que, dans la perfection de l’être divin, la distinction sexuelle n’est qu’une apparence, — on verra se former ces hideux collèges de prêtres qui n’ont plus de sexe ou qui prétendent les réunir tous les deux [9].

Ici se présente un second et très essentiel élément du problème que nous tâchons de résoudre. Dans nos sociétés civilisées, surtout dans les classes instruites, l’individualité réagit sans cesse contre les entraînemens de l’opinion ou des émotions publiques. Nos intérêts, nos convenances, nos réflexions personnelles viennent continuellement à la traverse des courans d’idées et des coutumes dont le monde où nous vivons subit l’action. Pourtant même de nos jours, si nous descendons dans les couches populaires qui doivent à leur éloignement des grands centres de se nourrir d’un très petit nombre d’idées et d’intérêts toujours les mêmes, nous sommes frappés de la simultanéité avec laquelle certains anniversaires, certaines réjouissances, certaines émotions mettent en branle à l’heure fixe la population tout entière sans aucune exception. Il semble qu’elle ne fasse plus qu’une seule et même personne répandue dans des milliers de corps. Que l’on soit témoin d’un pardon de Bretagne, d’un carnaval sicilien, d’une procession espagnole ou d’une kermesse flamande, la même observation se vérifie. On dirait que les contagions du genre moral, comme les épidémies physiques, sont plus intenses là où il y a plus d’uniformité intellectuelle et morale que là où la diversité individuelle prédomine. Quand, sous l’impression d’un sentiment généralement partagé, ces populations se mettent en mouvement, elles s’y mettent de toute leur âme et de tout leur cœur, et les seules distinctions qui se détachent sur le fond commun sont celles de l’exaltation qui, chez quelques individus, va jusqu’au paroxysme, jusqu’à la frénésie. On peut voir en Hollande, en temps de kermesse, au sein de populations éminemment placides et calmes tout le reste de l’année, des femmes, qui pourtant n’ont rien bu, devenir littéralement ivres à force de se trémousser et de crier pour faire chorus à la joie commune.

Des phénomènes analogues devaient se passer dans l’antiquité à un plus haut degré encore. La conception polythéiste de la nature, qui faisait qu’on la personnifiait, faisait aussi qu’on se sentait vivre d’une vie commune avec elle. Ses joies, ses deuils, ses amours, ses passions, on les partageait, on aimait à s’en repaître, on éprouvait le besoin de s’y associer de tout son pouvoir. Dans toute religion, le fidèle se plaît à penser qu’il ressemble à l’être qu’il adore. Au printemps dans chaque pays, dans certaines régions à l’automne, l’amour physique semble régner souverainement sur le monde, une gigantesque fécondation s’opère, il semble que la nature entière donne l’exemple du transport amoureux. Eh bien ! l’on s’imagine qu’il faut faire comme la nature. On ne connaît plus ni répulsion, ni pudeur. Le ciel et la terre ont donné le signal de la farandole universelle, les hommes suivent. Il en sera de même quand, au lieu de célébrer ses épousailles, la terre doit pleurer son amant mort ou amorti. Personne alors ne songe à s’isoler du deuil universel. Les plus exaltés voudront même s’identifier de leur mieux avec le dieu martyrisé. Le pauvre galle qui se fait eunuque est saisi du désir de ressembler au soleil d’hiver, au ciel infécond, et quand le prêtre d’Adonis pratiquait sur son corps des incisions qui laissaient couler son sang en filets de pourpre sur sa chair nue, il s’imaginait communier avec le dieu éventré dont le sang en automne colorait les rivières limoneuses et fertilisait de nouveau les terres desséchées. Lui aussi contribuait pour sa part à la grande résurrection. Ajoutons que très certainement la coutume survécut longtemps aux notions naïves qui l’avaient inspirée à L’origine. On sait avec quelle ténacité les traditions religieuses invétérées se perpétuent au-delà des époques où leur sens, compris de tous, reposait sur l’assentiment de la conscience de tous.

Des considérations du même genre nous expliquent les cruautés que les mêmes religions joignent souvent à leurs rites licencieux. Il y a seulement un peu plus de calcul dans ces hideux sacrifices que dans les communions sensuelles avec la nature amoureuse. Là encore il nous serait facile de décrire les scènes les plus lamentables. Ce sont surtout ces malheureux enfans que l’on vouait à de monstrueux supplices qui nous font tressaillir d’indignation, et quand on pense que pendant des siècles, en une foule de localités, longtemps même en dépit des objurgations des esprits plus éclairés ou des menaces d’une législation réformée, il y eut des mains pour accomplir et pour applaudir de pareilles abominations, le dégoût, l’horreur nous prennent à la gorge, et on murmure malgré soi la, malédiction du poète latin :

Tantum relligio potuit suadere malorum !

N’abusons pas cependant de l’indignation en histoire, du moins quand il s’agit d’aberrations qui pendant si longtemps ont répondu à l’état des esprits. La postérité est souvent injuste pour les générations disparues, quand elle les traduit à la barre de sa moralité plus raffinée. Parmi nous, le soldat fier de son métier, l’homme du monde prêt à repousser l’insulte par le défi, le magistrat qui requiert la peine de mort, jouissent de la considération générale ; mais sommes-nous bien sûrs que le jour ne viendra pas où la facilité avec laquelle nous nous résignons encore aux fléaux de la guerre, aux sanglantes sottises du duel, à l’exécution des malfaiteurs, nous fera passer aux yeux de nos descendans pour des hommes qui se croyaient civilisés et étaient encore à demi barbares ? Si nous reculons seulement d’un siècle ou deux, nous nous trouvons en présence d’institutions et de lois dont l’intolérance nous révolte, et à bon droit. Qui d’entre nous se représente sans frémir les auto-da-fé et les dragonnades ? Cependant nous comprenons facilement que dans un temps où l’on croyait le salut éternel des âmes attaché au strict maintien de l’orthodoxie, où le fauteur d’hérésie passait pour un criminel cent fois pire qu’un empoisonneur, on ait pu de très bonne foi se laisser égarer par les suggestions du fanatisme. De même, dans les religions de l’antiquité, l’inexorable logique du principe religieux généralement admis mena tout droit aux effroyables sacrifices qui ensanglantent leur histoire.

La nature physique n’est ni morale ni immorale ; elle est tantôt bienfaisante, tantôt redoutable pour l’homme. Le ciel ou le soleil par exemple peuvent être aussi bien conçus comme les agens de la fertilité, les nourriciers et les protecteurs de l’homme, que comme ses ennemis et ses persécuteurs. La terre était couverte de fleurs brillantes, de fruits savoureux, le soleil d’été vient tout brûler. Des eaux abondantes et fraîches répandaient la vie sur leur passage et fournissaient à l’homme le moyen d’étancher sa soif, ce même soleil les absorbe. C’est donc un dieu vorace et furieux que ce soleil, et, s’il est possible d’espérer qu’on apaisera sa fureur, ce sera évidemment à la condition de satisfaire sa voracité. Par conséquent lorsque la tribu, la cité, la famille même, voudront être protégées contre les colères du dieu terrible, elles sauront d’avance qu’il faut le servir conformément à ses goûts. L’être effrayant qui dévore les enfans de la terre et les tue dans leur fleur aime les jeunes victimes, et plus le sacrifice sera coûteux, plus il y aura lieu d’espérer que son inimitié sera conjurée. C’est ainsi qu’on arrive au devoir rigoureux d’immoler des enfans, fleurs de printemps condamnées comme les fleurs des champs à être moissonnées sans pitié. Et il ne faut pas songer à tromper la Divinité. Ce ne sont pas des enfans maladifs ou laids, ou choisis au milieu d’un grand nombre de frères, qu’il faudra lui offrir ; les victimes devront être belles, saines, l’objet tout spécial de l’amour de leurs parens. Les premiers-nés et les fils uniques seront les plus menacés.

Il n’est pas douteux que plus d’une fois le sentiment des parens s’insurgea contre l’affreuse coutume lorsqu’elle était encore sanctionnée par les lois ; mais, nous l’avons dit, ces lois eurent la vie très dure : elles furent maintenues par l’égoïsme public, plus intraitable encore que l’égoïsme individuel. La cité ne se sentait rassurée que si la colère divine était détournée par un tel genre de sacrifices. De plus n’oublions pas une chose dont il faut tenir grand compte dans l’histoire des croyances humaines : il y a de grandes affinités entre le sentiment tragique et le sentiment religieux. Il est même certain qu’à l’origine ils ne se distinguaient pas nettement. A la condition de se savoir individuellement en sûreté, l’homme aime le tragique ; il savoure cette impression de terreur qui résulte de l’écrasement des intérêts et des affections personnelles par le jeu fatal des grandes lois naturelles et sociales. Le goût qui nous fait admirer chez nos grands poètes le déroulement de plus en plus effrayant d’une passion, d’un vice, qui, d’abord imperceptible, finit, en vertu d’une logique indomptable, par déchaîner les tempêtes et provoquer les catastrophes, ce goût est bien autrement légitime et raffiné que l’ardeur répugnante avec laquelle une foule grossière s’entasse au pied d’un échafaud pour contempler les derniers momens d’un condamné à mort. Si pourtant on analyse en dernier ressort les racines de l’un et de l’autre penchant, on trouvera qu’elles sont identiques. C’est une raison secrète du même genre qui maintint longtemps au sein des peuples antiques ces horreurs sacrées où la foule se repaissait d’une affreuse volupté tragique. Le sentiment qu’il n’y avait rien de si précieux, de si pur qu’on ne dût l’immoler aux exigences divines, la nullité de l’homme et de ses affections les plus intimes devant le maître tout-puissant des choses, le mélange d’horreur, de pitié, de résignation sombre, de confiance dans la vertu du rite, de terreur devant l’énorme Moloch, tout cela devait profondément remuer ces esprits épais, et ils trouvaient bien pauvre, bien froid un culte humain comme le jéhovisme épuré des prophètes hébreux. Il faut bien qu’il en ait été ainsi pour que ces derniers aient échoué, jusqu’à la captivité de Babylone, dans leurs efforts pour extirper cette odieuse superstition. Il est même à croire que tous les parens ne se soumirent pas en gémissant au préjugé qui leur enlevait leurs enfans. Il dut y en avoir qui, dans l’idée d’acheter très cher, mais sûrement, les faveurs divines, ou qui, poussés par le remords vengeur de quelque crime ignoré, condamnèrent leurs propres enfans à la mort sacrée pour acquérir le repos de leur conscience ou la prospérité matérielle. Au fait, — car à chaque instant nous retrouvons dans des temps voisins du nôtre des calculs religieux qui ne diffèrent de ceux d’autrefois que par leur forme plus subtile, — ces mères qui, pour expier d’anciennes fautes, vouaient d’avance au lent suicide de la vie claustrale leurs jeunes et charmantes filles pleines de vie et d’espérances différaient-elles autant qu’on le croirait à première vue des Cananéens plus qu’à demi brutes qui menaient leurs fils aînés jusqu’auprès du brasier où Moloch devait les dévorer ?

C’est en vertu d’un même raisonnement que la mutilation sexuelle et la prostitution forcée furent érigées en devoirs religieux, non plus seulement par sympathie pour la nature amortie ou amoureuse, mais dans l’idée que l’homme et la femme sont tenus de sacrifier à la Divinité ce qu’ils ont de plus précieux. C’est peut-être cette conséquence identique de deux principes différens qui servit de trait d’union aux deux conceptions hétérogènes que nous voyons amalgamées dans l’antique religion phénicienne.

On ne saurait trop admirer l’énergie du sentiment moral et humain qui valut à la religion d’Israël l’inappréciable avantage de se purifier de toutes ces souillures. Par ses racines, elle plongeait dans un sol absolument identique à celui qui vit germer les autres religions mésopotamiennes. Longtemps elle revêtit les mêmes formes et donna lieu aux mêmes sanglans spectacles. Les réticences calculées des historiens canoniques ne sont pas tellement systématiques que, bien des siècles après Moïse, aux jours mêmes de David et des rois, on ne voie le sacrifice humain faire de temps à autre une hideuse apparition. Cependant de bonne heure l’opposition commence. Le génie plus doux d’Israël se sent de plus en plus froissé par des rites que d’autres peuples supportent et approuvent. Le jour vient où le même patriotisme qui lui défend d’adorer d’autres divinités que son Dieu national lui inspire une répugnance profonde pour les coutumes et les cérémonies étrangères. Le monothéisme en Israël a commencé par l’adoration d’un seul Dieu préféré aux autres, jaloux lui-même des hommages qu’on leur rend. Le phénomène. naturel dont Jéhovah se rapproche le plus par ses traits primitifs, c’est la foudre, cachée dans la nuée orageuse, se révélant par l’éclair, l’embrasement du ciel, ses coups irrésistibles. Là nous voyons poindre la notion d’un Dieu caché, invisible, qu’on ne saurait atteindre. Si l’unité de Dieu dérive plus tard de cette monolâtrie patriotique, le spiritualisme religieux naîtra de ce culte d’un Dieu qu’on ne peut représenter et qui n’a pas d’épouse. Toutefois il ne faut pas se dissimuler que, des deux conceptions de la nature que nous avons distinguées, ce n’est pas la joyeuse, la voluptueuse, c’est la terrifiante qu’Israël apporta du désert. A prendre les noms divins dans le sens qu’ils reçurent plus tard, Moloch est plus près de Jéhovah que Baal, et l’on peut dire que jusqu’à la fin il y eut dans la terreur inspirée par « le nom ineffable » de Jahveh quelque chose qui rappelait l’ancienne parenté.

À la seule condition de ne jamais perdre de vue la vérité pure qui resplendit au terme de ce long développement, ne craignons pas d’en constater les commencemens aussi humbles que grossiers. Il y a autant de sophisme à nier l’éclatante beauté de la fleur à cause des rugosités de la tige qu’à vouloir à tout prix que celle-ci soit belle parce que la première nous ravit. Le philosophe religieux qu’anime l’amour seul du vrai constate scrupuleusement tout le long de l’histoire les moyens termes, souvent étranges pour nous, à travers lesquels passe la conscience de Dieu cherchant une expression toujours meilleure de son contenu divin ; rien ne le rebute, rien ne l’étonne, mais il admire que de ténèbres aussi opaques l’idéal de la sainteté et de l’amour ait fini par se dégager.


ALBERT REVILLE.


  1. Les remontrans ou arminiens forment en Hollande un groupe de communautés réformées qui se séparèrent au XVIIe siècle de l’église réformée nationale pour ne pas se soumettre à l’orthodoxie calviniste, sanctionnée par le synode de Dordrecht. Depuis longtemps, entre eux et leurs anciens adversaires, les rapports les plus pacifiques ont succédé à l’antagonisme antérieur, mais la séparation extérieure existe toujours. Les remontrans avaient à Amsterdam un séminaire et un professeur spécial de théologie ; les étudians devaient, outre ses cours, suivre ceux d’autres professeurs attachés à l’athénée de cette ville. Depuis l’an dernier, il a été décidé par l’assemblée représentative des communautés remontrantes que, dans l’intérêt des études scientifiques, ce séminaire serait transféré à Leide, et l’université de cette ville s’est prêtée avec empressement à cette adjonction, qui ne peut que profiter à toutes les tendances. M. Tiele a mérité l’honneur d’être désigné pour occuper le premier la chaire de professeur remontrant à Leide, et, comme il l’a insinué finement dans son discours d’inauguration, il y a quelque chose d’instructif et d’encourageant pour les amis du progrès dans le fait qu’un fils d’Arminius siège désormais à côté des successeurs de Gomar. Il est vrai qu’Arminius et Gomar auraient l’un et l’autre besoin d’y regarder à deux fois avant de reconnaître nettement leur postérité respective.
  2. C’est de là que vient notre nom de diable Béelzébut.
  3. Ce n’est pas Vénus Astarté, c’est Vénus Aschera qu’Alfred de Musset aurait dû dire dans son fameux prologue de Rolla, pour être entièrement fidèle à la vérité historique dans ce fragment, où d’ailleurs il a si admirablement décrit l’esprit du polythéisme antique.
  4. Nous disons par la suite, fit nous devrions ajouter : sous l’influence d’idées plus grecques et philosophiques que phéniciennes et mythologiques. Il est fort improbable en effet que les anciens Phéniciens eussent plus que les anciens Israélites l’idée claire d’une vie d’outre-tombe consciente et rémunératrice. La discussion prolongée dont l’Institut a retenti dans ces derniers temps sur ce point spécial eût été sans nul doute plus calme et moins longue, si les études de critique religieuse étaient aussi répandues en France ce que dans plusieurs pays voisins. Le parti qu’on cherche à tirer d’un fragment très obscur de l’inscription d’Eshmunazar exigerait des preuves bien autrement concluantes que celle qu’on voudrait appuyer sur quelques mots à sens fort douteux. L’Ancien testament est formel. L’idée d’une rémunération dans la vie future est complètement absoute de l’horizon religieux du vieil Israël. On ne croit pas à l’anéantissement des morts, — la preuve en est que l’on croit à la possibilité de les évoquer au moyen d’opérations magiques, — mais on croît qu’ils dorment tous dans le scheôl, d’un sommeil égal pour tous, bons ou méchans, l’esclave à côté de l’exacteur, le vaincu près du vainqueur. C’est pendant la vie actuelle que la rémunération doit avoir lieu. Telle est la croyance constante du vieil Israël jusqu’aux temps de la captivité de Babylone. L’énergie même de son monothéisme, sa foi dans la justice divine et dans la prompte exécution de ses décrets, en un mot les meilleurs élémens de sa religion nationale durent même, toutes choses égales d’ailleurs, retarder plutôt que hâter l’éclosion finale de la croyance en une résurrection générale. Rien absolument ne nous autorise à penser que les Phéniciens du vieux temps aient devancé les Israélites sur ce point important, ou, plutôt la thèse contraire est d’une telle vraisemblance qu’elle confine à la certitude. Cette croyance n’est pas de celles qui laissent peu de traces dans la vie des peuples, et, si elle eût été populaire dans l’ancienne, Phénicie et dans ses colonies, comment n’en retrouverait-on pas les manifestations par centaines dans les nombreuses inscriptions religieuses ou funéraires qu’on a relevées dans le cours de ce siècle ?
  5. C’est aussi l’un des points de suture de la mythologie grecque et de la mythologie phénicienne. En Crète, où les deux cultes s’amalgamèrent plus qu’ailleurs, Jupiter naît et meurt ; on montre son tombeau, qui faisait croire à ce bon Evhémère que le roi des dieux était un ancien prince du pays divinisé après sa mort. Il y a de même un emprunt bien marqué au cycle des idées phéniciennes dans l’enlèvement d’Europe (la lune aux grands yeux) par Jupiter, métamorphosé en taureau. Cet animal sert en effet de symbole général aux divinités célestes sémitiques. Les légendes du Minotaure et des amours honteuses de Pasiphaé (la toute luisante) se prêtent encore à des remarques toutes semblables.
  6. C’est ce roi dont on a retrouvé une inscription du plus haut intérêt et qui ne tardera pas à entrer dans le domaine public. Il faut encore quelques études pour en fixer définitivement le sens sur tous les points.
  7. En supposant que le sicle phénicien fût de même valeur -que le sicle Israélite, ce qui est fort probable, il contenait un poids d’argent dont la valeur serait aujourd’hui un peu supérieure à 3 francs. Comp. Winer, Realwœrterbuch, art. Setel.
  8. On peut dire que cette manière d’envisager les questions confessionnelles est contemporaine, toute moderne. Montesquieu n’en eut pas même l’idée. Quand par exemple nous relevons aujourd’hui la supériorité sociale des populations protestantes, nous émettons là un argument qui eût très médiocrement touché nos ancêtres du XVIIe siècle. Notre plus grand grief actuel contre la révocation de l’édit de Nantes, c’est l’appauvrissement matériel et intellectuel que cette révocation infligeait à la France. Eh bien ! c’est seulement depuis le XVIIIe siècle que l’on voit dérouler ce genre d’argumentation. Ceux qui souffrirent de cette révocation, comme ceux qui l’approuvèrent, firent valoir à l’appui de leur thèse respective toute espèce de considérations excepté celle-là ou du moins c’est à peine si, dans les écrits des victimes, on découvre quelques allusions à ce côté de la question.
  9. C’est ce fonds lugubre et répugnant que la mythologie grecque transformait à sa manière rieuse et même encline à l’ironie, quand elle racontait les amours d’Hercule et d’Omphale, reine de Lydie. Omphale est une lune, une sorte d’Aschera. Dans le mythe grec, elle revêt des habits d’homme et son robuste amant s’habille en femme, filant aux pieds de sa belliqueuse maîtresse. Les prêtres qui célébraient ce culte singulier reproduisaient dans leurs cérémonies cette interversion des sexes.