La Religion du Capital/3

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2. Le catéchisme des travailleurs La Religion du Capital
3. Le sermon de la courtisane
4. L’Ecclésiaste ou le livre du capitaliste


(Le manuscrit qui m’a été remis est incomplet, les trois premiers feuillets manquent ; ils devaient sans doute contenir une invocation au Dieu-Capital, le protecteur de ceux que l’on méprise, La règle que je me suis imposée d’être un simple copiste, m’interdit toute tentative de reconstruction. Des notes marginales laissent supposer que le rédacteur du sermon, le légat du pape, a pris pour collaborateurs le prince de Galles, deux riches industriels connus du monde entier pour leurs soieries et leurs étoffes, MM. Bonnet et Pouyer-Quertier, et une célèbre courtisane, qui fit passer par son lit la haute noce cosmopolite, Cora Pear !). P. L.


*

...............................Les hommes qui marchent dans les ténèbres de la vie, guidés par les lueurs vacillantes de la chétive raison, raillent et insultent la courtisane ; ils la clouent ignominieusement au pilori de leur morale ; ils la soufflettent de leurs vertus de parade, ils ameutent contre elle les colères et les indignations ; elle est l’esclave du mal et la reine de la scélératesse, la meule du pressoir de l’abrutissement, elle corrompt la jeunesse en fleurs et souille les cheveux blancs de la vieillesse ; elle enlève l’époux à l’épouse, elle pompe de ses lèvres altérées et insatiables l’honneur et la fortune des familles.


Ô mes sœurs ! la brutale fureur et la basse envie salissent avec un fiel amer et boueux la noble image de la courtisane, et cependant, il y a bientôt dix-neuf siècles, le dernier des faux Dieux, Jésus de Nazareth, relevait de l’opprobre des hommes, Marie-Madeleine, et l’asseyait au milieu des saints et des bienheureux, dans la splendeur de son paradis.


Avant la venue du Vrai-Dieu, avant la venue du Capital, les religions qui se sont disputé la terre et les Dieux qui se sont succédé dans la tête humaine, commandaient d’emprisonner l’épouse dans le gynécée et de ne permettre qu’à l’hétaïre de mordre aux fruits de l’arbre de science et de liberté. La grande déesse de Babylone, Mylitta-Anaïtis, « l’habile enchanteresse, la séduisante prostituée », ordonnait à son peuple de fidèles de l’honorer par la prostitution. Quand Bouddha, l’HommeDieu, venait à Vesali, il allait habiter dans la mai­son de la maîtresse des prostituées sacrées, devant qui se rangeaient les prêtres et les magistrats revêtus de leurs costumes de cérémonie, Jéhovah, le Dieu sinistre, logeait dans son temple les courtisanes [1].


Éclairés par la foi, les hommes des sociétés primitives déifiaient la courti­sane ; elle symbolisait la force de l’éternelle nature qui crée et qui détruit.


Les pères de l’Église catholique, qui pendant des siècles amusa de ses lé­gendes l’enfant-humanité, cherchaient l’inspiration divine dans la compagnie des prostituées. Quand le pape réunissait en concile ses prêtres et ses évêques pour discuter un dogme de la foi, guidées par le doigt de Dieu, les courtisans de toute la chrétienté accouraient ; elles apportaient dans leurs jupes le Saint-Esprit ; elles éclairaient l’intelligence des Docteurs. Le Dieu des chrétiens arma du pouvoir de faire et de défaire les Papes infaillibles, Théodora, l’impériale catin.


Le Capital, notre Seigneur, assigne à la courtisane une place encore plus élevée : ce n’est plus à des papes aux chefs branlants qu’elle commande, mais à des milliers d’ouvriers jeunes et vigoureux, maîtres de tous les arts et de tous les métiers : ils tissent, brodent, cousent, travaillent le bois, le fer et les mé­taux précieux, taillent les diamants, rapportent du fond des mers le corail et les perles, produisent au cœur de l’hiver les fleurs du printemps et les fruits de l’automne, bâtissent les palais, décorent les murailles, peignent les toiles, sculptent le marbre, écrivent des drames et des romans, composent des opéras, chantent, jouent et dansent pour occuper ses loisirs et contenter ses caprices. jamais Sémiramis, jamais Cléopâtre, jamais ces reines puissantes n’eurent pour les servir un troupeau aussi nombreux de travailleurs, savants en tout métier, habiles en tout art.


La courtisane est la parure de la civilisation capitaliste. Qu’elle cesse d’or­ner la société et le peu de joie qui reste encore en ce monde ennuyé et attristé, s’évanouit ; les bijoux, les pierreries, les étoffes lamées et brodées deviennent inutiles comme des hochets ; le luxe et les arts, ces enfants de l’amour et de la beauté, sont insipides la moitié du travail humain perd sa valeur. Mais tant que l’on achètera et que l’on vendra, tant que le Capital restera le maître des consciences et le rémunérateur des vices et des vertus, la marchandise d’amour sera la plus précieuse et les élus du Capital abreuveront leur cœur à la coupe glaciale des lèvres peintes de la courtisane.


Si la raison n’avait pas abêti l’homme, si la foi avait ouvert les portes de son entendement, il aurait compris que la courtisane, en qui vont les luxures des riches et des puissants, est un des moteurs du Dieu capital pour remuer les peuples et transformer les sociétés.


Aux noirs temps du moyen âge, alors que le Capital, notre Seigneur, sem­blable à l’enfant qui palpite sourdement dans le sein de la femme, s’élaborait mystérieusement dans la profondeur des choses économiques, alors que pas une bouche ne prophétisait sa naissance, alors que l’âme humaine ignorante de la venue d’un Dieu, ne tressaillait pas d’allégresse, alors cependant le Capital commençait à diriger les actions des hommes. Il souffla dans l’esprit des chré­tiens d’Europe le sauvage emportement qui les précipitait sur les routes d’Asie en bandes plus serrées que des bataillons de fourmis. - En ces temps-là, les chefs des hommes étaient les grossiers seigneurs féodaux, vivant dans les cuirasses comme les homards dans leur carapace, se nourrissant de viandes lourdes et de boissons épaisses, n’estimant d’autres plaisirs que les coups de lance, ne connaissant d’autre luxe qu’une épée bien trempée. Pour mouvoir ces brutes, notre Dieu dut s’abaisser au niveau de leur intelligence plus dense que le plomb : il leur suggéra l’idée de se croiser, de courir en Palestine délivrer les pierres d’un tombeau qui jamais n’exista. Dieu voulait les amener aux pieds des courtisanes de l’Orient, les enivrer de luxe et de jouissances, im­planter dans leur cœur la passion divine, l’amour de l’or. Quand ils rentrèrent dans leurs sombres manoirs, où hululaient les hiboux, les sens encore troublés par l’or et la pourpre des fêtes, les parfums de l’Arabie et les molles caresses des courtisanes épilées, ils prirent en dégoût leurs femelles gauches et velues, filant et enfantant et ne sachant rien autre : ils rougirent de leur barbarie, et comme une jeune mère prépare le berceau de l’enfant qui va naître, ils bâtirent les villes de la Méditerranée, ils créèrent les cours ducales et royales de l’Eu­rope, pour la venue du Dieu-Capital.


Je vous le dis en vérité, la courtisane est plus chère à notre Dieu qu’au fi­nancier l’argent de l’actionnaire ; elle est sa fille très aimée, celle qui de tou­tes les femmes obéit le plus docilement à sa volonté. La courtisane trafique avec ce qu’on ne peut ni peser, ni mesurer, avec la chose immatérielle qui échappe aux lois sacrées de l’échange : elle vend l’amour, comme l’épicier débite le savon et la chandelle, comme le poète détaille l’idéal. Mais en ven­dant l’amour, la courtisane se vend ; elle donne au sexe de la femme une valeur, son sexe participe alors aux qualités de notre Dieu, il devient une par­celle de Dieu, il est Capital. La courtisane incarne Dieu.


Vous êtes plus naïfs que les veaux paissant dans les prairies, ô poètes, ô dramaturges, ô romanciers, vous qui injuriez la courtisane parce qu’elle n’ac­corde l’usage de son corps que contre argent comptant, vous qui la traînez dans la boue parce qu’elle cote à un prix élevé ses tendresses. Vous voulez donc qu’elle profane la parcelle divine qui est son corps, qu’elle le rende plus vil que les pierres du chemin ? Vous, moralistes, qui êtes des porcheries à en­grais­ser les vices, vous lui reprochez de préférer l’or fin au cœur brûlant d’amour. Philosophes obtus, vous prenez donc la courtisane pour un épervier se gorgeant de chair pantelante ? Vous tous que l’avarice étouffe, croyez-vous donc que la courtisane soit moins désirable parce qu’on l’achète ? N’achète-t-on pas le pain qui soutient le corps, le vin qui réjouit le cœur ? N’achète-t-on pas la conscience du député, les prières du prêtre, le courage du soldat, la science de l’ingénieur, l’honnêteté du caissier ?


Dieu-Capital maudit les prostituées, folles de leur corps, qui se vendent pour quelques francs, quelques sous aux travailleurs et aux soldats ; plus re­dou­table que la peste, il martyrise les brutes du plaisir des pauvres, il empoi­sonne la chair des chauves-souris de Vénus, il les livre aux Alphonses du ruisseau qui les battent et les pillent ; il les soumet à l’inspection de la police, ainsi que la viande pourrie des marchés.


Mais la courtisane qui possède la grâce efficace du Dieu-Capital se bouche les oreilles à vos morales et ridicules déclamations plus vaines que les cris des oies qu’on plume: elle enveloppe son âme d’une glace polaire que le feu d’au­cune passion d’amour ne fond ; car malheur, trois fois malheur à la Dame aux Camélias, qui se donne et ne se vend pas ; Dieu se retire à la courtisane amou­reuse qui se pâme de plaisir ; si son cœur palpite, et si ses sens parlent, l’acheteur d’amour qui succède à l’amant de cœur, dépité et désappointé, au lieu d’une marchandise fraîche ne trouve qu’un corps échauffé et épuisé.


La courtisane se cuirasse d’attirante froideur, pour que sur son corps de porcelaine, où la passion ne bat de l’aile, ses acheteurs usent leurs lèvres brû­lantes sans en altérer la fraîcheur ; c’est de la fermentation de leur sang qu’ils doivent tirer l’ivresse d’amour, et non de la fièvre de ses caresses et de la chaleur de ses étreintes ; car il faut que, tandis que l’acheteur mange de baisers son corps vendu, son âme libre songe à l’argent qui lui est dû.


La courtisane filoute ceux qui l’achètent; elle les oblige à payer au poids de l’or le plaisir d’amour qu’ils apportent en eux. Et parce que, lorsqu’elle vend l’amour, la marchandise vendue n’existe pas, notre Dieu-Capital, pour qui le vol et la falsification sont les premières des vertus théologales, bénit la courtisane.


Femmes qui m’écoutez, je vous ai révélé le mystère de l’énigmatique froi­deur de la courtisane, de la courtisane marmoréenne, qui convie la classe entière des élus du Capital au banquet de son corps et leur dit : « Prenez, man­ger et buvez, ceci est ma chair et ceci est mon sang ».


*


L’épouse fidèle et bonne ménagère que les gens du monde honorent en paroles, mais s’empressent de fuir et de laisser se morfondre au foyer conju­gal, isole l’homme de ses semblables, engendre et développe dans son sein la jalousie, cette passion antisociale, qui empoisonne de bile le sang, et l’empri­sonne dans son chez soi ; elle le mure dans l’égoïsme familial. La courtisane, au contraire, libère l’homme du joug de la famille et des passions.


L’argent crée des distances parmi les hommes, la courtisane les rapproche, les unit, Dans son boudoir, ceux qui divisent l’intérêt fraternisent, un pacte secret, indéfinissable, mais profond, mais irrévocable, les lie ; ils ont mangé et bu de la même courtisane; ils ont communié sur le même autel.


L’amour, la passion sauvage et brutale, qui trouble le cerveau, pousse l’homme à l’oubli et au sacrifice de ses intérêts, la courtisane le remplace par la facile, la bourgeoise, la commode galanterie vénale, qui pétille comme l’eau de seltz et n’enivre pas.


La courtisane est le présent du Dieu-Capital, elle initie ses élus aux sa­vants raffinements du luxe et de la luxure; elle les console de leurs légitimes, ennuyeuses comme les longues pluies d’automne. Quand la vieillesse les saisit, les ride et les ratatine, éteint la flamme des yeux, enlève la souplesse des membres et la douceur de l’haleine, et les rend un objet de dégoût pour les femmes, la courtisane allège les tristesses de l’âge ; sur son corps froid que rien ne rebute, ils trouvent encore le fugitif plaisir que leur or achète.


Plus agissante que les ferments qui travaillent le vin nouveau, la courtisane imprime aux richesses un vertigineux mouvement giratoire ; elle lance dans la folle valse des millions, les fortunes les plus lourdes ; dans ses nonchalantes mains, les mines, les usines, les banques, les rentes sur l’État, les vignobles et les terres à blé se dissolvent, coulent entre les doigts et se répandent dans les mille canaux du commerce et de l’industrie. La vermine qui monte à l’assaut des charognes, n’est pas plus épaisse que la nuée de domestiques, de mar­chands, d’usuriers, qui l’assiègent ; ils tiennent béantes leurs insondables poches pour recueillir la pluie d’or qui tombe quand elle retrousse sa robe. Modèle d’abnégation, elle ruine ses amants pour enrichir les domestiques et les fournisseurs qui la volent.


Les artistes et les industriels s’endormiraient dans la grasse médiocrité, si la courtisane ne les obligeait à surchauffer leurs cervelles pour découvrir des jouissances nouvelles et des futilités inédites ; car, assoiffée d’idéal, elle ne possède un objet que pour s’en dégoûter; elle ne goûte un plaisir que pour s’en rassasier.


La machine abrège-travail condamnerait les ouvrières et les ouvriers à l’oisiveté, cette mère des vices ; mais élevant le gaspillage à la hauteur d’une fonction sociale, la courtisane augmente son luxe et ses exigences à mesure que la mécanique industrielle progresse, afin qu’il y ait pour les damnés du prolétariat toujours du travail, cette source des vertus.


La courtisane qui dévore les fortunes, qui gâche et qui détruit comme une armée en marche, les seigneurs de la fabrique et de la boutique l’adorent ; elle est le génie tutélaire qui entretient la vie et la vigueur du commerce et de l’industrie.


La morale de la religion du Capital plus pure et plus élevée que celles des fausses religions du passé, ne proclame pas l’égalité humaine: la minorité, l’infi­me minorité seule est appelée à se partager les faveurs du Capital. Le Phallus, ainsi que dans le temps primitifs, ne rend plus les hommes égaux. La courtisane ne doit pas être salie par les baisers des rustres et des manants ; car Dieu-Capital réserve pour ses élus les choses précieuses et délicates de la nature et de l’art.


La courtisane, que Dieu garde pour la joie des riches et des puissants, si elle est condamnée à soulever le voile des hypocrisies sociales, à toucher le fond des turpitudes humaines basses à lever le cœur, elle vit dans le luxe et les fêtes ; nobles et bourgeois respectables et respectés, quémandent l’honneur de métamorphoser la Madame Tout-le-Monde en Madame Quelqu’un ; et il lui arrive de clore la série de ses folles noces par une noce raisonnable. Au prin­temps de ses jours, les capitalistes déposent à ses pieds leur cœur qu’elle dédaigne et leurs trésors qu’elle dissipe ; les artistes et les littérateurs voltigent autour d’elle, l’adulant d’hommages serviles et intéressés. A l’automne de ses ans, lasse et de graisse épaissie, elle ferme boutique et ouvre maison, et les hommes graves et les femmes prudes l’entourent de leur amitié et de leurs soins empressés, afin d’honorer la fortune qui récompense son travail sexuel.


Dieu comble la courtisane de ses grâces : à celle que l’imprévoyante nature n’a pas dotée de beauté et d’esprit, il donne du chic, du montant, du chien, de la roserie, qui séduisent et captivent l’âme distinguée des privilégiés du Capital.


Dieu la met à l’abri des faiblesses de son sexe. La nature marâtre condam­ne la femme au dur labeur de la reproduction de l’espèce; mais les lancinantes douleurs qui tenaillent le sein des mères ne sont infligées qu’à l’amante, qu’à l’épouse. Dieu, dans sa bonté, épargne à la courtisane les maculatures et les déformations de la gestation et le travail de l’enfantement : il lui accorde la stérilité, cette grâce si enviée. C’est l’amante, c’est l’épouse qui doivent implo­rer la vierge Marie et lui adresser la fervente prière de la femme adultère : « O vierge sainte, qui avez conçu sans pêché, faites que je pèche sans concevoir ». La courtisane appartient au troisième sexe ; elle laisse à la femme vulgaire la sale et pénible besogne d’enfanter l’humanité [2].


Le hasard recrute les courtisanes dans les basses classes de la société. N’est-ce pas une honte et un crève-cœur de voir celles qui occupent un rang si élevé dans le monde, sortir de la crotte ?


Femmes qui m’écoutez, vous appartenez aux classes supérieures, souvenez-vous que l’ancienne noblesse reprochait à Louis XV de prendre ses concubines dans la roture ; réclamez comme un de vos plus précieux privilè­ges le droit et l’honneur de fournir les courtisanes des élus du Capital. Déjà beaucoup d’entre vous, méprisant les tristes devoirs de l’épouse, se vendent comme les courtisanes ; mais elles trafiquent de leur sexe timidement, hypo­cri­tement. Imitez l’exemple des honorables matrones de l’ancienne Rome qui se faisaient inscrire chez les édiles pour exercer le métier de prostituées ; secouez, jetez à terre et foulez aux pieds des préjugés idiots et démodés qui ne conviennent qu’à des esclaves. Le Dieu-Capital apporte au monde une morale nouvelle; il proclame le dogme de la Liberté humaine : sachez que l’on n’ob­tient la liberté qu’en conquérant le droit de se vendre. Libérez-vous de l’escla­vage conjugal, en vous vendant.


Dans la société capitaliste, il n’est pas de travail plus honorable que celui de la courtisane. Tenez, regardez le travail de l’ouvrière et contemplez ensuite celui de la courtisane. A la fin de sa longue et monotone journée, l’ouvrière méprisée, pâlie et courbatue, ne tient dans sa main amaigrie que le modique salaire qui l’empêche de mourir de faim. La courtisane, joyeuse comme un jeune dieu, se lève de son lit ou de son canapé et, secouant sa chevelure par­fumée, elle compte négligemment des louis d’or et des billets de banque. Son travail ne laisse sur son corps ni fatigue, ni souillure ; elle rince sa bouche et s’essuie les lèvres et dit en souriant : à un autre !


Philosophes ruminants, qui sans relâche mâchez et remâchez les préceptes surannés de l’antique morale, dites-nous donc quelle besogne est plus agréable à notre Dieu-Capital, celle de l’ouvrière ou celle de la courtisane ?


Le Capital marque son estime pour une marchandise, par le prix auquel il permet qu’elle se vende. Allons, moralistes cafards, trouvez donc dans l’in­nom­brable série des occupations humaines, un travail de la main ou de l’intel­ligence, qui reçoive un salaire aussi rémunérateur que celui du sexe ? La science du savant, le courage du soldat, le génie de l’écrivain, l’habileté de l’ouvrier, ont-ils été jamais autant payés que les baisers de Cora Pearl ?


Le travail de la courtisane est le travail sacré, celui que Dieu-Capital ré­com­pense par-dessus tous les autres.


Mes très chères sœurs, écoutez-moi, écoutez-moi, Dieu parle par ma bouche:


Si vous êtes assez abandonnées de Dieu, pour ne pas abhorrer le travail accablant de l’ouvrière qui déforme le corps et qui tue l’intelligence, ne vous prostituez pas ;


Pour ambitionner l’existence végétative de la ménagère, cloîtrée dans la famille et condamnée à l’économie sordide, ne vous prostituez pas ;


Pour vouloir vivre solitaire au foyer conjugal, délaissée par l’époux, qui mange votre dot avec la courtisane, ne vous prostituez pas ;


Mais si vous avez souci de votre liberté, de votre dignité, de votre gloire et de votre bonheur sur terre, prostituez-vous ;


Si vous avez trop de fierté dans l’âme pour accepter sans révolte le travail dégradant de l’ouvrière et la vie de la civilisation, prostituez-vous ;


Si vous voulez être la reine des fêtes et des plaisirs de la civilisation, prostituez-vous ;


C’est la grâce que je vous souhaite Amen !


  1. Le légat du pape fait allusion à ce verset de l’Ancien Testament : « Il [Josiah] démolit les maisons des Sodomites qui étaient dans le temple de l’Éternel et dans lesquelles les prostituées tissaient des tentes. » (II, Rois, chap. XXIII, v. 7.) Dans le temple de Mylitta, les courtisanes de Babylone avaient de semblables chapelles où elles exerçaient leur saint ministère.
  2. Les rédacteurs du sermon se sont inspirés de la pensée d’Auguste Comte. Le fondateur du positivisme prédisait la formation d’une race supérieure de femmes, débarrassées de la gestation et de la parturition. La courtisane réalise en effet l’idéal du bourgeois philosophe.