La Renaissance italienne et la philosophie de l’histoire

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Revue des Deux Mondes tome 72, 1885
Emile Gebhart

La Renaissance italienne et la philosophie de l’histoire


LA THÉORIE DE JACOB BURCKHARDT.


La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, par Jacob Burckhardt, traduction de M. Schmitt. Paris, 1885 ; Plon et Nourrit.


Le titre du grand ouvrage de Jacob Burckhardt, — die Cultur der Renaissance in Italien, — ne me semble pas rendu rigoureusement par ces mois : la Civilisation en Italie au temps de la renaissance. Un récent traducteur du Cicerone de Burckhardt écrit simplement, dans sa préface : la Culture de la renaissance. Il demeure ainsi beaucoup plus fidèle à la pensée de l’auteur, qui répète souvent : « En Italie, la culture que révélaient les œuvres de la parole écrite a précédé l’art, qui est une partie considérable de la civilisation. Dans le Nord, au contraire, par exemple dans les Flandres, l’art apparaît longtemps avant la culture, les portraits de l’école de Van Eyck avant les descriptions des écrivains moralistes. » Mais il faut s’entendre sur cette expression, la culture, et ne point l’appliquer seulement au mouvement intellectuel de l’Italie vers l’antiquité et le paganisme littéraire. Le retour aux anciens s’appelle lui-même, en Allemagne et en France, l’humanisme. Burckhardt donne à l’humanisme, dans sa théorie de la renaissance, la place qui lui convient, mais il ne le considère que comme l’effet ou le signe de la culture, de même que l’état social, les mœurs, la religion, la poésie, les arts. Le plus sûr moyen d’entendre ce titre est encore de lire le livre même, mais comme il mérite d’être lu. Ici, la curiosité d’un esprit cultivé ne suffirait point. L’étonnante diversité des questions traitées par Burckhardt peut faire d’abord illusion sur l’objet de l’ouvrage. A travers les six divisions qui le constituent, jetez au hasard les yeux sur quelques chapitres : la Tyrannie au XVe siècle, la Papauté et ses Dangers, l’État italien et l’Individu, Rome, la Ville des ruines, Découverte de la beauté de la campagne, les Fêtes, vous vous croyez en présence d’une série de tableaux historiques et d’analyses morales. En réalité, c’est une explication scientifique, un problème de psychologie historique que Burckhardt expose et résout. Il faut, pour ne point s’égarer dans la multiplicité des points de vue ou se laisser distraire par le charme d’une érudition immense, se rappeler à chaque page que l’on étudie un chapitre capital de la philosophie de l’histoire et s’orienter sans cesse sur la doctrine de l’auteur. On aperçoit vite ce qu’il s’est proposé de mettre en lumière. Il n’écrit ni l’histoire générale de la renaissance, ni celle de la littérature, ni celle des arts ; quant à celle-ci, il l’a entreprise dans un autre livre, dont une partie seulement, la classification et la description des monuments de l’architecture italienne, a paru [1]. Il dégage de l’observation des faits la cause qui les a produits, la direction et les caractères qu’elle leur a imposés ; il nous fait saisir la loi d’un développement intellectuel, ou, si l’on veut, d’une civilisation qui a duré près de trois siècles et a renouvelé la civilisation de toute l’Europe. C’est à l’âme italienne qu’il demande le secret de la renaissance, et, par le mot de culture, il a voulu exprimer l’état intime de la conscience d’un peuple. Pour lui, tous les grands faits de cette histoire : la politique, l’érudition, l’art, la morale, le plaisir, la religion, la superstition, manifestent l’action de quelques forces vives, l’indépendance de l’esprit, le jeu constant du sens critique, l’élan de la passion, l’énergie de l’orgueil. Mais ces forces, bien coordonnées, forment une harmonie où les convoitises du cœur acceptent la discipline de l’esprit, où les violences de l’instinct concourent à la maîtrise de la raison. Jamais l’homme n’a été plus libre en face du monde extérieur, de la société, de l’église ; jamais il ne s’est possédé plus pleinement lui-même. Les Italiens ont appelé virtù cet achèvement de la personnalité. La virtù n’a, il est vrai, rien de commun avec la vertu. Les virtuoses mènent le chœur de cette civilisation. Pour Burckhardt, le réveil de l’âme personnelle, le sentiment que l’individu a repris de sa valeur propre, sont non-seulement le trait distinctif de la renaissance italienne, mais la cause profonde de cette renaissance.

Il fallait indiquer tout d’abord l’idée supérieure qui vivifie l’œuvre de l’illustre professeur de Bâle. Le livre est de premier ordre : il est comme le bréviaire historique de quiconque écrit ou parle sur la civilisation italienne durant la période que limitent, d’une part, le temps de Pétrarque, de l’autre, le concile de Trente. Toutefois, pour le bien posséder, on doit y revenir souvent et se former à la logique et à la méthode du maître. On doit aussi, par la réflexion, élucider plusieurs questions graves que Burckhardt considère comme résolues déjà, et sur lesquelles il n’a donné que de trop rapides aperçus. Les différents groupes de faits qui lui servent à établir sa théorie sont très riches en exemples pour le XVe siècle et le premier quart du XVIe, plus clairsemés pour le XIVe et les années qui suivent Léon X, très rares pour le XIIIe et l’âge de décadence contemporain du concile de Trente. Ainsi, les points d’attache de la renaissance, soit avec le moyen âge, soit avec le milieu du XVIe siècle, sont à peine visibles. Les personnes auxquelles la culture du moyen âge n’est point familière seront déconcertées par l’apparition un peu brusque du génie nouveau de l’Italie ; elles ne saisiront que d’une façon confuse l’originalité de cette révolution intellectuelle et verront peut-être en elle une création spontanée de l’histoire absolument indépendante du passé italien. Puis, parvenu à la dernière division, qui montre l’affaiblissent de la foi religieuse et de la morale dans la péninsule, le lecteur cherchera sans doute la conclusion de l’ouvrage entier ; il se demandera si la fin des vieilles croyances n’a point une relation étroite avec le dépérissement général de la civilisation, avec la ruine politique de l’Italie. Il pourra même se poser une question que je ne crois point paradoxale : ce développement magnifique de l’individualité qui fut, pour la renaissance, le principe même de la vie, n’a-t-il pas été, par ses propres excès, la loi mortelle du déclin ? Il est donc utile d’éclairer à ses deux extrémités le livre de Burckhardt, afin d’en montrer plus sûrement l’ordonnance et le détail.
I

Le moyen âge, qui fut si violemment troublé par l’explosion fréquente de la passion individuelle, a tenté un effort singulier pour discipliner les âmes. Quelques notions très hautes, quelques institutions très fortes, le prestige de certaines traditions, l’ascendant mystique de l’autorité ont, à partir de l’époque carolingienne, organisé la société et réglé les intérêts et les consciences. L’idée de chrétienté fut la première et la plus générale de ces notions ; puis vint la théorie, à la fois religieuse et politique, de l’empire et de la papauté ; puis le régime féodal, groupant les faibles autour des forts et les unissant entre eux par le serment de fidélité et le devoir de la protection, fonda la hiérarchie sociale ; puis les communes créèrent l’indépendance des cités ordonnées en corporations. Au sein de l’église, le monachisme réunit les plus purs parmi les chrétiens sous une loi plus austère de renoncement et d’obéissance. Enfin, la scolastique établit dans la science la tutelle de la théologie et fit concourir les esprits, même les plus fiers, à une œuvre commune de dialectique. En tout ceci, le moyen âge a mis à la fois son profond idéalisme, le sentiment qu’il avait des droits de Dieu sur l’humanité, la pitié que lui inspirait l’homme isolé, perdu dans sa faiblesse, l’angoisse que lui donnait le rêve des âmes solitaires. Dans ces mondes rigoureux de la vie sociale ou religieuse, dans cette enceinte étroite de l’école sur laquelle veille l’église, la raison de l’individu, comme sa volonté, est enchaînée. Quelque mouvement qu’il fasse, il rencontre un maître : le pape, l’empereur, le comte, l’évêque, le texte des livres saints, la charte de sa commune ; il se sent d’autant plus fragile que, sous ces formes visibles de l’autorité, il aperçoit la puissance de Dieu. Dieu est le suzerain universel. Le siège idéal de sa royauté est à Rome, sur le tombeau des apôtres, dans la ville sainte vers laquelle l’Occident gravite ; là commandent les deux vicaires infaillibles de Dieu : le pape, dont le droit remonte à Jésus-Christ ; l’empereur, qui descend de César. Tout désordre politique est donc un attentat contre la paix de la chrétienté : Recordemini Dei et vestrœ christianatatis écrit Charles le Chauve aux barons révoltés d’Aquitaine. Plus tard, même quand l’empire parut représenter d’une façon moins grande la notion de chrétienté, la primauté de Dieu domina toujours le pacte social. Le roi, les comtes, les évêques décrètent toujours au nom de la sainte Trinité. Mais la communauté parfaite, selon le cœur du moyen âge, est encore le monachisme, qui maintient l’homme dans la vision perpétuelle des choses divines. « Que le moine, écrit au XIe siècle Arnoulf de Beauvais, soit, comme Melchisédech, sans père, sans mère et sans parents. Qu’il n’appelle sur la terre ni son père ni sa mère. Qu’il se regarde comme seul et Dieu comme son père. Amen. »

On le voit, le trait original de cet âge est la soumission absolue de la conscience personnelle à une discipline inflexible. L’individu disparaît dans le cadre politique que l’église et le dogme de la monarchie œcuménique ont établi pour le repos du monde et l’exaltation du royaume de Dieu. Il disparaît dans l’ordre féodal, où le suzerain est vassal d’un seigneur plus grand, où le sujet est serf, attaché de sa personne à la terre de son maître. L’œuvre collective de la croisade appartient bien au temps où l’intérêt des particuliers, comme celui des plus grands royaumes, s’effaçait devant l’intérêt supérieur de la chrétienté. La révolution sociale des cités fut aussi une œuvre collective où l’individu acceptait le joug parfois très lourd de la loi communale. En France, ces petites républiques furent vite absorbées par la royauté. En Italie, quand elles se furent dévorées les unes les autres, elles firent sortir de leurs ruines le régime nouveau de la tyrannie : mais la tyrannie du XIVe siècle est un des premiers signes de la renaissance. La scolastique a duré plus longtemps que l’empire universel, la féodalité et les communes, et c’est d’elle peut-être que les âmes ont reçu, dans les pays où elle a dominé, la plus forte empreinte. Elle avait été, en un certain sens, à ses débuts, une tentative de liberté, et la première opposition de l’esprit de critique à l’autorité. Mais elle perdit tout, dès le principe, par l’excès de sa méthode. Elle crut que l’interprétation est le fondement de la philosophie, que l’art de raisonner est la science même, et qu’un syllogisme régulier est l’instrument unique de la certitude. Elle mit donc dans la logique la philosophie tout entière. Et, comme elle avait déterminé la méthode, elle fixa les problèmes qu’elle jugeait les plus propres au jeu de l’a priori, proclama Aristote le maître par excellence, fit passer tout le cortège des sciences expérimentales sous la règle du faux péripatétisme des Arabes. L’école était condamnée au régime mortel de l’abstraction. L’église, toujours inquiète pour le dogme de la trinité, la ramena sans cesse à l’idéalisme de Scot Erigène et de Guillaume de Champeaux. Les plus grands docteurs, Abélard, Pierre Lombard, Albert le Grand furent impuissants à rendre à la scolastique le sentiment de la réalité et de la vie, l’art de l’analyse, la liberté de l’expérience. Au commencement du XIVe siècle, Okam montra la vanité de la sagesse gothique ; il rappela, par une évolution dernière, la doctrine au point où Abélard l’avait placée, à cette simple notion que les idées ne sont pas des êtres. L’école avait vécu, mais la routine scolastique, la superstition du syllogisme, abritées par l’Université de Paris comme en une forteresse, persistèrent jusqu’au jour où la France de Rabelais et de Ramus accueillit la tradition platonicienne de Florence et le rationalisme de l’Italie.

Le concert de trois pays, l’Italie, l’Allemagne, la France du nord et celle du midi, a formé la civilisation du moyen âge. Tous les trois ont accepté le régime féodal. L’Italie a créé la primauté spirituelle du saint-siège, l’Allemagne, la suzeraineté suprême de l’empire. L’Italie et la France oui fondé des communes. C’est à la France qu’appartient en propre la scolastique. Toutes les nations envoyaient à la montagne de Sainte-Geneviève leurs maîtres et leurs écoliers. On peut dire, d’une façon générale, que, dans ces trois contrées, les crises les plus graves ont marqué toute tentative pour élargir ou briser les liens rigides du moyen âge. Qu’un docteur, Abélard, essaie d’asseoir la science sur la raison ; qu’une province, le Languedoc, se détache du christianisme ; qu’un pape, Grégoire VII, veuille arracher son église à l’étreinte de l’empire ; qu’un empereur, Frédéric II, s’attaque à l’action politique de l’église ; qu’un tribun, Arnauld de Brescia, entreprenne de réduire le pape à n’être dans Rome que le premier des évêques, toutes ces révoltes provoquent sur-le-champ un éclat terrible. Quiconque ose toucher à quelque partie de l’édifice sacré est un brigand, un apostat, un hérétique, une figure de l’Antéchrist. Presque toujours, c’est d’un concile que part le coup de foudre qui le terrasse. Presque tous ces martyrs peuvent, à leur dernière heure, répéter les paroles de Grégoire VII expirant, car ils ont cherché la justice, et ils meurent pour la liberté.

Ainsi, au moyen âge, la tradition a primé l’invention personnelle. La vie morale tout entière s’est trouvée atteinte par cette rigueur de discipline dont l’effet s’est fait sentir dans les ouvrages de l’esprit. La France, dont le moyen âge s’est prolongé jusqu’au XVIe siècle, a vu, dès le XIVe, le déclin de son génie : sa civilisation antérieure, si pleine de promesses, a tout à coup langui, comme frappée d’un mal secret. Cependant, dès le XIIe siècle, l’Italie avait rejeté peu à peu de ses épaules la chape pesante du passé, et déjà une aurore de renaissance l'éclairait, quand le crépuscule des vieux âges semblait s’épaissir de plus en plus sur la France. Ici, nous touchons le point essentiel de la question préliminaire à la théorie de Burckhardt sur la renaissance.

On sait que les créations originales de la France du nord, entre le XIe et le XIIIe siècles, la chanson de geste, le roman chevaleresque et l’architecture ogivale ont fait, dans toute la chrétienté, une fortune prodigieuse. C’est de nos trouvères que le monde civilisé a reçu Charlemagne et les héros de la Table-Ronde. La poésie lyrique des Provençaux eut à peu près un pareil rayonnement dans toute l’Europe latine. Nos troubadours ont promené leur lyre en Sicile, en Toscane, en Catalogne, en Portugal. L’Italie laisse entrevoir, dans ses plus anciennes œuvres lyriques, l’influence provençale. Vers l’an 1200, la première littérature de la péninsule, dans la région du Pô et de l’Adige, est réellement franco-italienne. Le troubadour lombard Sordello écrivit en langue d’oïl. Jusqu’au XVe siècle, l’Italie a traduit, refondu, compilé les romanzi franceschi que Dante lisait ; elle mélangeait les matières de France et de Bretagne en des livres populaires qui inspireront plus tard Pulci et l’Arioste. Un si étonnant succès peut s’expliquer par plusieurs causes. La figure de Charlemagne était toujours le plus auguste souvenir de l’histoire. L’empereur avait accompli trois choses qui le rendaient sacré pour le moyen âge : il avait fondé la justice, élevé l’église et repoussé les païens. Il avait ranimé l’image de l’empire romain ; il faisait trembler la terre sous les pas de son cheval. Avec Charlemagne commence vraiment la chrétienté. Derrière lui marchaient ses pairs, Roland, Turpin, Renauld, transfigurés par la gloire de Charles et qui se prêtaient encore mieux que lui aux fantaisies de l’imagination poétique. La réalité historique des personnages de la Table Ronde était bien plus indécise ; mais le moyen âge retrouvait en eux tous ses rêves et toutes ses larmes, l’amour mystique, le culte de la femme, le sentiment résigné de la vie, la voix maternelle de la nature et des fées, la vision du paradis terrestre. Artus, Merlin, Lancelot, Perceval, Tristan, chevaliers, prophètes et justiciers, berçaient d’espérance les peuples courbés sous l’oppression féodale, les croisés allant à la terre-sainte, les âmes délicates que le charme d’un amour plus fort que la mort consolait des misères du siècle. Aux poètes de notre Midi l’Europe demandait les mêmes émotions, des chants d’amour et des cris de guerre. La France eut encore le temps, avant l’heure de son déclin, de donner à plusieurs de nos voisins l’épopée moqueuse de Renart, c’est-à-dire la parodie du monde féodal, la revanche des vilains contre les seigneurs, des cœurs médiocres contre les preux, des laïques contre l’église.

La littérature française des hauts siècles exprimait à merveille ce que tout l’Occident pensait, regrettait ou souhaitait. Mais cette littérature, avec sa grâce d’adolescence, n’avait rien encore qui pût déconcerter les nations pour lesquelles, dans l’ordre de la civilisation, la France semblait une sœur aînée. File était d’une candeur exquise, très intelligible à des esprits jeunes. Elle put, sans peine, devenir populaire à l’étranger. Plus parfaite, elle fût demeurée plus étroitement nationale. Sa naïveté même l’a faite européenne. Il serait injuste de lui reprocher comme un défaut ce trait de caractère, car il était de son âge. La conscience de nos vieux poètes est une fleur encore à demi close ; les dons de la maturité morale, les retours de la réflexion, la curiosité des mystères du cœur, l’art d’inventer, à l’aide de ses émotions personnelles, la passion d’autrui, l’art, plus difficile, de créer le récit en vue de l’émotion d’autrui et de toucher le lecteur par les nuances de la composition, n’étaient point à la portée des trouvères, C’est l’imagination impersonnelle du moyen âge qui vit en eux. Ils rendent à leur siècle et au monde les légendes d’amour ou de batailles qui peuplaient la mémoire des foules. Leur expérience est bien courte encore et ils se soucient peu de dégager l’histoire des traditions confuses qui viennent à eux. M. Pio Raina, dans son livre sur les Origines de l’épopée française, vient de montrer que les souvenirs de l’époque mérovingienne se retrouvent dans nos chansons de geste. Prenez maintenant les troubadours. Leur forme est très variée, savante même ; leur inspiration est toute juvénile : sensualité timide, tendresse spirituelle plutôt que touchante, larmes vite essuyées, colères d’enfant aussitôt dissipées ou qui s’émoussent en se portant à la fois contre tous ceux que hait le poète, tel est le génie des Provençaux. Ils chantent la passion comme les poètes du moyen âge occidental, français ou allemands, chantent la nature ; ceux-ci s’intéressent aux fleurs, à la bruyère, au rayon de soleil ; il n’y a chez eux qu’un premier plan et pas de lointain ; ils peignent avec d’éclatantes couleurs l’objet qui est sous leurs yeux, la sensation fugitive qui les aiguillonne ; personne ne sait encore voir et ne peut mesurer les dernières profondeurs de la nature, ou du cœur humain.

Était-il réservé à la France du nord de produire un Dante ou un Arioste, à la France méridionale d’avoir un Guido Cavalcanti ou un Pétrarque ? La croisade des albigeois n’a pas laissé à notre Midi le loisir de donner tous ses fruits ; une civilisation noble, brusquement disparue, a emporté le secret de son propre avenir. La littérature d’oïl a poursuivi sans trouble le cours de sa destinée. Aux XIIe et XIIIe siècles, la France lisait et paraissait comprendre les écrivains latins ; la culture classique aidait lentement aux progrès de la conscience littéraire. Toutefois, au temps de saint Louis, quand déjà la nationalité française se reconnaissait clairement, tout effort pour créer une littérature réfléchie était encore prématuré. Comparez la débilité gracieuse de l’esprit de Joinville à la santé intellectuelle de son contemporain italien Marco Polo. Déjà, cependant, la veine chevaleresque s’épuisait : les compilateurs refondaient, abrégeaient, traduisaient en prose ou grossissaient démesurément les anciens ouvrages. La bibliothèque de don Quichotte était commencée. Impuissants à rajeunir la tradition littéraire, les écrivains en cherchèrent une nouvelle. On vit alors à quel point trois siècles de scolastique avaient usé les ressorts de l’esprit français. Comme on ne savait plus raisonner sur des choses réelles, on ne fut plus capable de créer des figures vivantes. L’école, après avoir arrêté la science, dessécha la poésie. On entra dans l’âge des abstractions et des chimères versifiées. Charlemagne, Roland, Merlin, ne sont plus que de purs accidents, des quiddités littéraires que l’on rejette ; désormais, les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de parler, je ne dis pas d’agir : les vices et les vertus, les espèces et les genres qui peuplaient déjà la première partie du Roman de la Rose, sont rejoints, dans la seconde, par les deux hautes quintessences, Raison et Nature, que n’embarrassent point des dissertations de trois mille vers. La prédication subtile envahit tout le champ poétique. L’allégorie théologique se glisse dans le Roman de Renart et en éteint la gaîté. Le symbolisme enveloppe d’un brouillard cette littérature doctorale ; seules, les formes toutes bourgeoises, moqueuses, le fabliau, le mystère, le conte, la sotie, se maintiennent en joie. Mais que nous sommes loin de la Chanson de Roland !

L’art français par excellence, l’architecture ogivale, dépérit du même mal que la poésie. Longtemps elle avait gardé les traditions graves du roman, les solides piliers, les grandes, lignes, les proportions qui rassurent l’œil. Elle respectait alors les lois de la matière. Mais voici qu’elle se passionne pour la légèreté jusqu’à la folie. Elle exagère les hauteurs et les vides, raréfie la pierre, réduit les murs au dernier degré de maigreur, se joue des piliers et des voûtes comme si ces masses n’étaient que des formes géométriques ; la pesanteur et l’équilibre, la loi ne comptent plus pour elle. Il s’agit d’élever dans la nue le rêve ciselé des flèches et des tours ; le détail, raffiné à outrance, multiplié en triangles aigus, afin de supporter l’ensemble aérien, monte toujours et absorbe non seulement les lignes horizontales mais toutes les grandes lignes. La cathédrale, maintenue contre toute vraisemblance, étagée par mille contreforts, véritable sophisme de pierre, fait penser aux syllogismes de l’école, où le raisonnement, privé de raison dans les prémisses, vacille et s’affaisserait s’il n’était soutenu par le sophisme voisin. Cet art tourmenté et malade tuait les autres arts : l’austère statue du XIIe siècle n’aurait plus de place pour se tenir debout ; la statuette délicate du XIIIe est réduite au rôle de broderie ; la sculpture finit par l’imagerie, la laideur se mêle au pathétique dans les Ecce Homo et les Christs de douleur : la Madone, l’Enfant ont perdu toute noblesse ; l’Enfant n’est plus « que le fils d’un bourgeois qu’on amuse » ; la gargouille impudente, la fleur bizarre, le diablotin grotesque, altèrent de plus en plus la figure mystique de l’église ; la peinture sur verre se corrompt par la recherche du détail et l’ambition de l’effet.

L’expérience historique du moyen âge a donc été complète pour la France. Notre civilisation n’a point su prolonger ou rajeunir son originalité. La culture première de l’Occident a produit chez nous ses dernières conséquences. L’Italie, rebelle de bonne heure à cette culture, a fait manquer chez elle l’expérience. Son moyen âge portait les germes les plus féconds de sa renaissance.

Toujours elle eut, dans le concert de la chrétienté, une physionomie très particulière. Envahie tour à tour par les Goths, les Lombards, les Arabes, les Normands, dominée par les Byzantins, les Francs, les Hohenstaufen, les Angevins, elle ne prit de ses maîtres que ce qui lui plut et arrangea à son gré sa civilisation, sa vie publique et sa foi. De l’histoire de Rome elle n’avait voulu conserver que des traditions de liberté, entretenues par la persistance de ses corporations d’artisans, et une image idéale qui lui servait de modèle pour bien juger le régime de la double monarchie universelle et l’ordre féodal. Elle porta plus légèrement que personne ce triple joug, parce qu’elle rencontra vite l’art d’opposer l’un à l’autre et d’affaiblir l’un par l’autre les deux souverains de l’Occident, l’empereur et le pape. Elle sut empêcher, par la résistance de l’église, l’absolue primauté de l’empire ; elle arrêta sans cesse, par l’appui qu’elle prêtait aux empereurs et les prétentions obstinées de la commune de Rome, les progrès de la primauté temporelle de l’église ; elle employa très habilement tantôt le pape, tantôt l’empereur, à l’affaiblissement des comtes et à la protection des républiques municipales. Quand elle se fut délivrée du despotisme des seigneurs, il se trouva qu’elle avait du même coup diminué le saint-siège et l’empire en détruisant la hiérarchie qui les soutenait ; elle avait les mains plus libres du côté de l’un et de l’autre ; tous les deux devaient désormais composer avec une Italie communale, tantôt gibeline et tantôt guelfe qui, par ses ligues militaires, savait manifester les vues d’une politique vraiment nationale. Elle eut alors une histoire plus tragique qu’aucun autre peuple, parce qu’à Rome était le nœud de tous les problèmes qui agitaient la chrétienté, mais, au fond, cette histoire est tout à fait consciente. En dehors des Deux-Siciles qui subissaient toujours quelque domination étrangère, l’Italie a cherché un ordre social nouveau, fondé sur l’autonomie des villes, et bientôt sur celle des provinces, un régime où la suzeraineté de l’empereur et celle du pape n’étaient plus que fictives, où le saint-siège, jusqu’au XVe siècle, se vit sans cesse dépossédé de sa royauté temporelle par la commune de Rome, mais où l’église romaine gardait toujours son prestige en tant qu’œuvre maîtresse du génie italien. L’Italie a tourmenté les papes ; elle les a vus sans remords, pendant trois siècles, fuir, proscrits et outragés, sur tous ses chemins ; jamais elle n’a consenti à se rallier aux antipapes, presque tous Allemands, que lui donnaient les empereurs. Au temps des papes d’Avignon, elle a résisté aux séductions d’un schisme ; au temps du grand schisme, elle a su réserver à ses pontifes propres la légitimité apostolique.

Il était naturel, en effet, que le plus grand effort des Italiens fût dirigé du côté de l’indépendance religieuse. Ils n’eussent rien gagné à se soustraire à l’empire et à la féodalité s’ils s’étaient d’ailleurs résignés à la domination du saint-siège. Entre l’église et l’Italie s’établit une sorte de concordat tacite où l’indulgence réciproque eut la meilleure part. L’église permit aux Italiens de passer sans austérité ni tristesse à travers cette vallée de larmes. Les papes accordèrent à la péninsule des libertés ecclésiastiques qu’ils eussent refusées à l’étranger ; à l’église de Milan, dont l’archevêque était une sorte de souverain pontife, l’autonomie liturgique ; à Venise, un patriarcat presque indépendant de Rome ; à la Sicile, au midi napolitain, une familiarité étonnante avec la communion grecque et l’usage de la langue grecque pour le culte. Les meilleurs chrétiens de l’Italie, les moines, les anachorètes élèvent sans cesse la voix contre les abus du pontificat romain, que corrompt la puissance séculière. Pierre Damien, l’ami de Grégoire VII, déplore que l’église ait en main le glaive temporel. On connaît les invectives furieuses de Dante contre Rome, l’insolence du moine Jacopone à l’égard de Boniface VIII. Mais, en tout ceci, il faut voir la passion politique plutôt que l’émotion religieuse. Le christianisme italien est une création singulière. Il tient beaucoup de la foi primitive ; le dogme étroit, la morale rigide, la pratique sévère, la hiérarchie gênent fort peu son indépendance : l’inspiration individuelle, la communion directe du fidèle avec Dieu, qui forment le fond de la religion franciscaine, sont peut-être les plus essentielles traditions de l’âme italienne. Une pensée paraît souvent chez leurs premiers écrivains, tels que Dante et Francesco da Barberino : c’est dans le cœur qu’est la religion vraie. Dante met en purgatoire le roi Manfred que l’église a maudit, que Clément IV a fait arracher à sa sépulture et jeter, — a lame spento, les cierges étant éteints, — au bord du Garigliano. Non, s’écrie le fils de Frédéric II, leur malédiction ne peut nous damner.

Per lor maledizion si non si perde.

L’Italie n’est pas éloignée de penser que toutes les religions mènent au royaume de Dieu. Le voisinage des croyances les plus diverses, l’islamisme et la foi grecque, l’avait préservée de l’égoïsme religieux. La tolérance la conduisit à une notion libérale de l’orthodoxie : le conte des Trois Anneaux était au Novellino longtemps avant Boccace. C’est pourquoi les Italiens, très libres dans l’enceinte de leur église, n’ont jamais songé sérieusement à en sortir. Ils n’ont point en d’hérésie nationale : la pataria lombarde, le catharisme oriental ne furent, entre le XIe et le XIIIe siècles, que de courtes tentatives de révolte plus sociale encore que religieuse. La doctrine issue des prédictions de Joachim, abbé de Flore, parut un instant plus menaçante ; elle troubla le monde franciscain par l’attente d’une troisième révélation, l’évangile éternel du Saint-Esprit. Le saint-siège traita avec douceur ces excès du mysticisme italien ; il autorisa la liturgie et le culte de Joachim dans les diocèses de Calabre ; il condamna Jean de Parme, le général des frères mineurs, puis lui offrit le chapeau de cardinal, enfin, le béatifia ; il laissa pulluler les petites sectes des fraticelles et des spirituels, qui continuaient le joachimisme ; il béatifia à son tour Jacopone, le plus bruyant de tous ces sectaires. Il était bien entendu, entre l’église et l’Italie, que selon la parole empruntée à saint Paul par Joachim, « là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté ». On peut assister, dans la Chronique de frà Salimbene, au spectacle de la chrétienté la plus vivante qui fut jamais. La conscience libre, dans la cité libre, telle fut alors la loi de la civilisation italienne. J’ajouterai, la conscience joyeuse, car, ici, l’angoisse de l’autre vie eût été superflue. La sérénité et la bonne humeur sont presque des vertus théologales pour le grand apôtre de ce christianisme, saint François. « Ostendant se gaudentes in Domino, dit-il dans sa règle, hilares et convenienter gratiosos ».

Dans le domaine rationnel, l’Italien du moyen âge n’est pas moins maître de soi-même. Il pense librement et d’une façon très saine. C’est un fait grave que la scolastique ne s’est jamais implantée solidement dans la péninsule. L’Italie a donné à l’école de Paris plusieurs de ses plus grands docteurs, Pierre Lombard, saint Thomas, saint Bonaventure, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe ; ceux d’entre eux qui ont repassé les Alpes étonnèrent plutôt qu’ils ne séduisirent leurs compatriotes. Saint Thomas professa devant Urbain IV ses doctrines « par une méthode singulière et nouvelle », écrit Tolomeo de Lucques. La scolastique ne fut docilement acceptée en Italie que par les théologiens et les moines. Au XIVe siècle, Pétrarque et Cino da Rinuccini, dans son Paradis des Alberti, se moquent du trivium et du quadrivium. Les premiers moralistes, Brunetto Latini et Dante, peuvent conserver les divisions et l’apparence logique de l’école : en réalité, ils procèdent par expérience dans leurs descriptions de la nature et du cœur humain. La science nationale de l’Italie, à Bologne, à Rome, à Padoue, n’est point la dialectique, mais le droit écrit, c’est-à-dire la raison appliquée aux choses de la vie réelle ; c’est aussi le péripatétisme de la tradition arabe, mais absolument dégagé de la théologie, l’averroïsme, auquel se rattache la rénovation des sciences naturelles et de la médecine. Cette grande école, dont Padoue fut le centre, a beaucoup inquiété l’église : les peintres religieux, tels que Benozzo Gozzoli, montrent volontiers Averroès terrassé, véritable Antéchrist, sous les pieds de saint Thomas. Les averroïstes ont tenté, dans l’Italie du moyen âge, une reconnaissance de l’ordre purement rationnel que Descartes reprendra pour la France. Leurs adhérents plus ou moins déclarés allèrent très vite jusqu’au terme dernier de l’incrédulité : ils niaient l’immortalité de l’âme et l’âme elle-même. Les bonnes gens, la gente volgare, voyant Guido Cavalcanti passer rêveur dans les rues de Florence, prétendaient qu’il cherchait des raisons de ne pas croire en Dieu. Déjà, au commencement du XIIe siècle, on avait signalé à Florence des épicuriens qui se riaient de Dieu et des saints et vivaient selon la chair, dit Villani. Comme tous ces libres esprits appartiennent au parti gibelin, il est peut-être bon de n’accueillir qu’avec réserve les accusations lancées contre eux par les guelfes et les moines. On ne peut sans doute mesurer l’étendue de leur scepticisme, mais il faut bien signaler en eux ce trait caractéristique de l’homme moderne. Ils ont eu, dans leur incrédulité, l’orgueil naturel aux consciences qui dédaignent la foi on les illusions de leur siècle. Dante les condamne, comme hérétiques, mais on sent qu’il les admire, car ils sont de sa race. Le plus hautain de tous, Farinata degli Uberti, tout droit dans son sépulcre embrasé, le front altier, semble, dit-il, avoir l’enfer en grand mépris. Mais n’avons-nous pas déjà perdu de vue le moyen âge occidental ? Tandis que la France s’arrête dans l’œuvre de la civilisation, l’Italie ouvrière, plus tardive, est toute prête à inventer une civilisation nouvelle. Elle tient en ses mains l’instrument de tout progrès, l’art de penser clairement ; elle sait opposer à l’autorité de la tradition la valeur rationnelle et l’énergie de l’individu. Elle passe d’une façon presque insensible du moyen âge à la renaissance.


II

Elle y passe d’abord par une vaste crise politique et sociale qui a transformé chez elle la notion de l’état, le caractère du pouvoir, les rapports du citoyen avec le gouvernement de sa patrie, les relations des différentes parties de l’Italie entre elles, les relations de l’Italie avec la chrétienté. Il s’agit de la tyrannie, ou du principat absolu, qui s’établit avec ensemble sur les débris de l’ordre féodal et des communes républicaines. Burckhardt étudie ce grand fait avant tous les autres, parce qu’il est non point la seule cause, mais la cause initiale de presque tous. La tyrannie, en brisant les anciens cadres politiques, n’a pas seulement donné aux Italiens un exemple d’action ; elle leur a imposé l’action même par la nécessité où ils se trouvèrent de respirer dans l’atmosphère d’un régime nouveau.

Le type premier de l’état moderne remonte à l’empereur Frédéric II. Avant lui, les princes normands avaient régné sur l’Italie inférieure et la Sicile en modifiant le système féodal, qu’ils changèrent en baronnies indépendantes : Frédéric substitue à leur œuvre une remarquable imitation des gouvernements musulmans. Il est, lui, le seul baron, le maître absolu ; partout où il domine, le droit politique des comtes est anéanti, les élections populaires sont défendues ; entre lui et la multitude des sujets ne subsiste plus une ombre de hiérarchie ; il gouverne par son bon plaisir, loi suprême qu’exécutent sans pitié ses vicaires, tels qu’Ezzelino da Romano ; il gouverne en dehors de l’église et contre elle ; s’il ne fonde pas une religion d’état, s’il ne prétend pas à la suprématie religieuse du monde, tout au moins est-il le chef véritable des religions diverses qui vivent en paix sous son sceptre. Il s’est réservé le pouvoir judiciaire ; il enveloppe son royaume du réseau d’une administration dont sa chancellerie trilingue est le centre, fixe, par le cadastre, l’impôt foncier, règle les impôts de consommation, surveille la science, fait des universités de Naples et de Salerne une école impériale où toute la jeunesse de l’Italie méridionale est obligée d’étudier ; il est lui-même l’armateur privilégié de l’empire pour tous les ports de la Méditerranée, il s’octroie le monopole du sel et des métaux. Son égoïsme, ses passions, son génie, où la tolérance se rencontre avec la cruauté, sont la règle unique de sa politique. Il brûle les hérétiques, tout en réconciliant l’Europe chrétienne avec l’Asie musulmane. Il appelle à sa cour les poètes et les médecins grecs ou arabes, les troubadours, les rabbins juifs, les géomètres et les chanteurs. Ce khalife souabe qui écrit des vers d’amour et s’entoure de bourreaux sarrasins est la terreur de l’Occident et de Rome. Mais l’Italie, qui bientôt permettra tout à ses maîtres, à la condition qu’ils fassent de grandes choses, voit en Frédéric le premier de ses princes, specchio del mondo, miroir du monde, dit le Novellino ; longtemps après la chute de sa maison, il occupera l’imagination populaire et passera dans les songes des Visconti, des Malatesta, des Sforza et des Borgia.

La tyrannie italienne a mis plus d’un siècle à trouver son expression définitive dans les grandes familles despotiques des derniers Visconti et des Sforza de Milan, des Este de Ferrare, des Gonzague de Mantoue, des Montefeltri d’Urbin, dans le principat des premiers Médicis, le pontificat des papes tels que Pic II ou Paul II. Au XIVe siècle, le désordre inouï où est tombée l’Italie, abandonnée par le pape et l’empereur, permet aux audacieux de s’imposer violemment soit à leur propre cité, soit aux barons de leur voisinage. Les petites dominations qui ont commencé par un exploit de brigandage sont alors très nombreuses et d’un caractère farouche. La résistance des communes ou celle des seigneurs, l’indiscipline de ses fils, de ses bâtards et de ses proches qui se rient d’un droit dynastique fondé par le guet-apens, maintiennent le maître illégitime dans la méfiance, le forcent à régner par l’épouvante. Le tyran s’isole dans son palais où aboutissent toutes les forces vives de l’état, la police, les impôts, la justice ; la garde du tyran est la seule armée nationale ; son trésor bâtit les églises, dessèche les marais. Son peuple lui appartient au même titre que ses meutes de chasse. Jean-Marie Visconti lâchait ses dogues sur les bourgeois de Milan, Urbain VI jetait des cardinaux dans une citerne pleine de reptiles. Cette tyrannie ne pouvait durer ; elle s’usa vite par sa violence même. Le XVe siècle nous la montre s’améliorant par le progrès de l’esprit politique, par un développement plus humain de la personnalité des princes. Les petites seigneuries sont absorbées par les plus grandes. Celles qui subsistent encore, les Malatesta de Rimini, les Baglioni de Pérouse, les Manfreddi de Faenza, semblent désormais de véritables fosses aux lions où princes et sujets se dévorent sans merci. Mais, ailleurs, l’ordre a commencé. Un nouveau personnage est entré en scène, le condottière, qui est parfois un tyran à la solde d’un autre, capitaine d’aventures, vénal, brave, dénué de scrupules, mais qui sait commander, rompu à toutes les ruses, étonnamment maître de sa passion du moment. Tel fut le paysan Jacques Sforza, qui fonda la plus grande des maisons italiennes. Il disait à son fils François : « Ne touche jamais à la femme d’autrui ; ne frappe aucun de tes gens, ou, si cela t’arrive, envoie-le bien loin ; ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou sujet à perdre ses fers… » Le condottière a créé l’armée moderne, où la valeur personnelle et l’expérience du général sont un ressort d’autant plus puissant que l’invention des armes à feu modifie davantage la vieille tactique féodale et contraint le soldat à une manœuvre d’ensemble ; il achèvera dans la tyrannie italienne, où il s’installe souvent par usurpation, l’état moderne absolu. Ici, la fortune de l’état, entourée de puissances rivales, repose à la fois sur les ressources militaires et sur l’habileté diplomatique du tyran. Et toute la sécurité de celui-ci est dans son propre caractère. Il n’a pas, aux yeux des sujets, comme le roi de France ou l’empereur, une sorte de prestige mystique ; sa race n’est point séculaire ; le parchemin que lui ont délivré l’empereur ou le pape ne compte point pour son peuple ; la seule garantie qu’il ait de son pouvoir est la façon même dont il l’exerce. Et, comme il est le fils de ses œuvres, il groupe naturellement autour de sa personne ceux dont la noblesse est tout intellectuelle, les artistes, les savants, les poètes, les érudits. Le mécénat devient la parure de la tyrannie italienne. Il en est aussi la force, car il console les villes de leurs libertés communales perdues, et il enveloppe le prince d’une clientèle dévouée, toujours prête pour la louange et qui a toute l’apparence de l’opinion publique. Ainsi l’une des plus sûres raisons d’être des princes est la part considérable qu’ils ont dans la civilisation de la renaissance.

Les formes de cette souveraineté furent très diverses. Ferrare, Urbin, Mantoue, toujours menacées par quelque voisin, le pape, Milan ou Venise, se résignèrent à une politique effacée, mais, pour l’élégance de la civilisation, elles se tinrent au premier rang. La tyrannie par excellence fut le duché de Milan, surtout au temps de Ludovic le More. Milan pouvait fermer ou ouvrir à l’étranger les routes des Alpes ; elle était comme la clé de voûte de la péninsule : ses maîtres osaient aspirer à la couronne d’Italie. Au midi, Naples avec sa famille vraiment royale, mais étrangère, les Aragons, sa noblesse héréditaire et le tempérament monarchique qu’elle tenait des Normands et des Angevins, fut plutôt une royauté au sens européen qu’un principat italien. D’ailleurs, elle ne compta guère dans la renaissance : sa civilisation, très brillante au XIIe siècle et dans la première moitié du XIIIe, vint du dehors ; la dynastie espagnole reprit, avec Alphonse le Grand, la tradition libérale de Robert d’Anjou ; néanmoins, les Deux-Siciles furent toujours inférieures, pour la culture de l’esprit, même aux petites principautés des Este et des Gonzague.

C’est à Rome que le régime tyrannique apparut de la façon la plus originale et la plus complexe. Le saint-siège était, en Italie, la plus ancienne image de l’autorité. Mais, depuis plus de deux cents ans, son pouvoir s’était lentement modifié sous l’empire de circonstances presque fatales. Peu à peu, le pape du moyen âge, le pape faible dans Rome, sans cesse violenté par sa noblesse ou son peuple, mais très fort en face de la chrétienté, avait fait place à un prince ecclésiastique, de plus en plus maître de Rome et de ses états, de plus en plus redoutable aux factions féodales, mais qui, chaque jour, perdait quelque chose de sa primauté religieuse. Les luttes des papes avec Frédéric II, Manfred et les Gibelins, la rébellion permanente des fraticelles et des mystiques, Philippe le Bel, l’exil d’Avignon, le schisme, l’hérésie hussite, les conciles du XVe siècle, précipitèrent la déchéance du pontificat romain. L’église elle-même avait dû, à Constance et à Bâle, dépouiller son premier évêque de la toute-puissance dogmatique. Les papes voyaient toutes leurs entreprises religieuses condamnées d’avance. Eugène IV, Nicolas V essayèrent vainement la réconciliation de la chrétienté grecque avec Rome. Pie II mourut en bénissant à Ancône les galères qui ne devaient point faire voile vers Jérusalem. Mais Sixte IV refusa obstinément aux princes chrétiens de prêcher la croisade contre les Turcs, et Alexandre VI noua avec Bajazet des relations diplomatiques. La papauté, se repliant dans sa puissance territoriale, passa très résolument à l’état de tyrannie italienne. Elle eut ses condottières, ses ambassadeurs, ses espions, ses sbires, son trésor, ses droits de douane, son tarif d’indulgences. Mais sa condition de royauté élective lui imposait un rôle difficile dans le concert de la péninsule. Le pape, vieux, privé de la garantie dynastique, était condamné à une perpétuelle défensive. Les cardinaux des précédentes familles pontificales, les nobles romains, les princes italiens enlaçaient de mille intrigues le chef de l’église, dont la succession semblait toujours ouverte. Le pape, obligé par sa situation temporelle de suivre une politique sans cesse changeante, grâce à la mobilité des intérêts italiens auxquels elle se mêlait, dut, afin d’être le maître dans sa maison, exercer sur le sacré-collège une police terrible, écraser dans le sang le parti des Colonna, abattre ce qui restait de petits tyrans dans les Romagnes, nouer et dénouer des lignes, s’appuyer tour à tour sur Naples, Milan, Venise, Florence, trahir le lendemain l’allié de la veille, acheter une infanterie suisse, enfin appeler sur la péninsule l’étranger, la France, l’Espagne ou l’empire. Le saint-siège a tourné dans ce cercle depuis la fin du grand schisme jusqu’à Clément VII, entraînant dans son tourbillon la politique de l’Italie entière. Le seul point auquel ces papes (Jules II excepté) s’attachèrent avec constance, fut le népotisme. C’était l’inévitable nécessité du principat ecclésiastique. Par leurs neveux ou leurs fils, dotés de fiefs considérables et mariés dans les familles princières, les pontifes créaient l’apparence d’une dynastie, agrandissaient la suzeraineté de l’église du côté de Naples, de Florence, de Venise. Le népotisme a bouleversé l’Italie ; sous Sixte IV, Alexandre VI et Léon X ; il faillit être mortel à l’église elle-même. Le fils de Sixte IV, Pietro Riario, conçut l’idée de prendre la tiare, à titre d’héritier, sans élection et du vivant même de son père. César Borgia reprit ce projet extraordinaire en vue duquel Alexandre ménageait à son fils l’appui de Venise. Qu’il se fût ou non proclamé pape, il mettait la main sur le royaume de Saint-Pierre et le fondait, avec son duché des Romagnes, en une souveraineté de l’Italie centrale : « J’avais pensé à tout ce qui suivrait la mort du pape et trouvé remède à tout, dit César à Machiavel, quelques jours après la fin foudroyante d’Alexandre ; seulement, j’avais oublié que, lui mort, je pouvais être moi-même moribond. »

Burckhardt étudie à part deux cités : Venise, qui demeurait une république patricienne, immobile dans sa constitution sociale, et Florence, qui, démocratique de génie, goûta de tous les régimes, de la tyrannie militaire du duc d’Athènes, de la démagogie incendiaire des ciompi, de la tyrannie théocratique de Savonarole, du principat intermittent des Médicis, de la république bourgeoise de Soderini. Venise fut longtemps comme en dehors de l’Italie, tournée vers l’Orient, indifférente aux agitations de la péninsule, où elle n’entrait jamais que pour quelques instants, en faisant payer son alliance le plus cher possible. Tout son esprit d’invention allait vers les régions lointaines où cheminaient ses caravanes. Le moyen âge se prolongeait sur les lagunes, maintenu par un gouvernement inquisitorial, la dévotion d’état, l’étroite solidarité des citoyens, que fortifiait la haine du reste de la péninsule. Le soupçon incessant, la terreur de la délation, pesaient sur toutes les âmes. Venise, très ingénieuse de bonne heure pour le calcul des intérêts économiques, ne devait s’éveiller que tard à la vie de l’esprit. Sa renaissance fut d’arrière-saison, le dernier rayon de l’Italie. Elle n’eut pas, antérieurement à Alde Manuce, l’amour désintéressé des lettres ; elle décourageait les érudits que l’Orient grec lui envoyait : Paul II, un Vénitien, traitait d’hérétiques tous les philologues. Venise laissa se perdre les manuscrits de Pétrarque et dépérir la bibliothèque de Bessarion. Ses premiers poètes datent du XVIe siècle, sa peinture originale de la fin du XVe. Sa littérature propre est dans les Relations de ses orateurs, qui, par leur art national de l’espionnage, ont été peut-être les plus fins diplomates du monde.

Tout autre fut la physionomie de Florence. Ce peuple mobile peut renverser dix fois par siècle son gouvernement : on sent qu’il est le maître de sa destinée et de ses actes. Machiavel en expose l’histoire comme celle d’un être vivant et personnel : « Florence, dit Burckhardt, était alors occupée du plus riche développement des individualités, tandis que les tyrans n’admettaient pas d’autre individualité que la leur et celle de leurs plus proches serviteurs ». Cette vie féconde de la conscience à laquelle les tyrans doivent tout ce qu’ils sont, et qu’ils communiquent aux artistes et aux écrivains de leur cour, Florence l’avait donnée elle-même à tous ses citoyens. Le Florentin ne se laisse point opprimer par l’histoire tumultueuse de sa république. Il cherche toujours, entre les partis extrêmes, quelque point de conciliation. Il veut bien être guelfe, mais à la condition que le pape ne touchera point aux libertés florentines. Il étudie sérieusement les causes de la prospérité ou du malaise de la cité. Avec Dante et Machiavel, il juge les défauts de son génie, la légèreté, la jalousie, la calomnie, l’hérédité de la vengeance ; avec les Villani, Guichardin et Varchi, il recherche et mesure toutes les sources de la fortune de Florence, il passe sans effort de la statistique à l’économie politique ; il aime sa ville ; exilé, il la pleure, même en la maudissant, et, jusqu’au dernier jour de l’indépendance nationale, il la glorifie comme le chef-d’œuvre de l’histoire. Dans une telle cité, le régime politique repose sur l’opinion et chancelle au moindre frémissement du sentiment public. Florence n’a jamais été plus véritablement elle-même qu’aux jours où le crédit seul de Cosme l’Ancien gouvernait les affaires ; la seule tyrannie qu’elle accepta avec sérénité fut, après la conspiration des Pazzî, celle de Laurent le Magnifique. C’est à ces années de la vie florentine que s’applique le mieux la dénomination donnée par Burckhardt à la première partie de son livre : l’État considéré comme œuvre d’art. Vers ce poète et ce sage gravite harmonieusement une civilisation où tout un peuple épris de liberté et de beauté a mis son âme.


III

La renaissance a renouvelé la condition sociale de l’Italien. A l’état moderne répond désormais l’homme moderne, citoyen ou sujet. Affranchi des anciennes communautés politiques, il ne compte plus que sur soi et l’exemple de ses tyrans et de ses condottières l’engage à y compter sans réserve. Il se sent plus isolé qu’autrefois ; l’isolement même fortifie son caractère. Le traité du Gouvernement de la famille d’Alberti énumère les devoirs que l’incertitude de la vie publique impose au particulier. Mais cette incertitude ne le trouble guère. Il fait face à la tyrannie résolument. Il frappe ses princes avec joie, même à l’église, même étant prêtre. Proscrit, il ne se croit pas diminué. « Ma patrie, disait Dante, est le monde entier. » — « Celui qui a tout appris, dit Ghiberti, n’est étranger nulle part ; même sans fortune, même sans amis, il est citoyen de toutes les villes ; il peut dédaigner les vicissitudes du sort. » Être seul contre tous, uomo unico, uomo singolare, émouvoir par quelque grand acte de vertu ou de scélératesse l’imagination de son siècle, tel est le rêve de l’Italien. L’image de la gloire le tourmente, une branche de laurier donnée au Capitole, un tombeau à Santa-Croce, une inscription sur un mur d’église. Les damnés de Dante n’ont qu’un souci : la mémoire de leur nom chez les vivants. Les régicides vont au supplice le regard fixé sur l’immortalité. À vingt-trois ans, Olgiato, l’assassin de Galéas-Marie Sforza, « montra à mourir le plus grand cœur, dit Machiavel. Comme il allait nu et précédé du bourreau portant le couteau, il dit ces paroles en langue latine, car il était lettré : Mors acerba, fama perpétua, stabit vetus memoria facti ».

Les cœurs s’ouvrent donc à toutes les passions, les volontés à toutes les résolutions ; entraînés par la même loi, les esprits recherchent avidement toutes les connaissances. L’uomo universale, l’homme qui sait tout et porte en sa pensée la culture entière de son siècle, non point à la manière des compilateurs arides du moyen âge, mais comme un artiste toujours prêt à l’invention personnelle, ce virtuose intellectuel est encore une création singulière de la renaissance. Au XVe siècle, les marchands florentins lisent les auteurs grecs que leur dédient les humanistes ; le diplomate Collenuccio, qui traduit Plante et imite Lucien, forme un musée d’histoire naturelle, explique la géographie des anciens et fait avancer la cosmographie. Brunelleschi connaît toutes les sciences relatives à l’architecture ; il édifie sa coupole sur une donnée mathématique ; il est architecte et sculpteur, comme plus tard Michel-Ange sera peintre, sculpteur, architecte et poète. Le père de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend le latin et écrit en vers. Laurent le Magnifique converse avec Pic de la Mirandole ; il semble que toute l’expérience de l’esprit humain soit entrée en Léonard de Vinci. L’architecte Leo Battista Alberti, qui a laissé une œuvre moins splendide que le maître de l’école de Milan, n’était pas moins savant ; il pratiqua tous les arts, écrivit dans tous les genres, en latin et en italien ; à vingt-quatre ans, voyant que sa mémoire baissait, tandis que ses aptitudes pour les sciences exactes demeuraient intactes, il quitta la jurisprudence pour la physique et la géométrie. Il se répétait souvent cette fière maxime : « L’homme peut tirer de soi-même tout ce qu’il veut ».

Le sentiment que l’Italien a de sa valeur individuelle, le retour égoïste qu’il fait sur lui-même, quand il rencontre la personnalité d’autrui, provoquent la raillerie « sous la forme triomphante de l’esprit ». Ceci est encore une nouveauté. Il ne s’agit plus des injures qui, au moyen âge, accablaient les vaincus et éclataient même dans les querelles des théologiens, ni des défis familiers aux poètes provençaux, ni des satires didactiques, dont le Roman de Renart est le modèle et qui atteignaient, sous le masque de personnages collectifs, certaines classes de la société. La victime de l’ironie moderne est l’individu isolé dont le moqueur blesse les prétentions personnelles, à qui il lance parfois un mot terrible. Le Novellino manquait encore d’esprit ; il ignorait l’art du contraste spirituel : déjà, quelque temps après la rédaction de ce recueil, Dante égalait Aristophane pour la verve ironique. Dès lors la raillerie est un élément constant de la pensée italienne. Elle passe d’une façon continue à travers la haute littérature comme dans le conte populaire. Pétrarque se moque des médecins, des philosophes et des sots. Sacchetti rappelle les mots piquants échangés à Florence de son temps. Vasari raconte toute sorte d’histoires plaisantes, bons tours d’ateliers, vives reparties, à propos des artistes du XIVe et du XVe siècles. L’uomo piacevole, l’homme qui a toujours les rieurs de son côté, est un personnage bien vu, que l’on souhaite en tous lieux ; le Florentin réussit mieux qu’aucun autre dans ce caractère. Vers la fin du XVe siècle, le grand maître de l’art était un curé du contado de Florence. Le bouffon est d’une espèce inférieure, car il doit se plier aux fantaisies de ses patrons ; tels, les moines, le cul-de-jatte et les parasites à qui Léon X fait manger des singes et des corbeaux rôtis. Ce pape organisa un jour, pour un malheureux que la manie de la gloire littéraire possédait, un triomphe grotesque au Capitole ; la parodie manqua par le refus de l’éléphant sur lequel était assis le poète, de passer sur le pont Saint-Ange. Déjà la poésie elle-même faisait une grande place à la raillerie des plus augustes souvenirs. Laurent de Médicis avait travesti l’Enfer de Dante, Pulci, Boiardo se jouèrent plaisamment des traditions chevaleresques. On sent bien que l’Arioste s’amuse du moyen âge, tout en gardant aux traditions héroïques leur grâce idéale. Mais tout cela était encore inoffensif. Les mœurs violentes de la renaissance produisirent le véritable pamphlet satirique, trait mortel qui frappe l’ennemi au cœur. Les philologues qui se déchiraient l’un l’autre établirent dans Rome, au temps de Paul Jove, une officine occulte de médisances, de pasquinades, contre les gens d’église. L’austère Adrien VI, pape étranger, fut une de leurs plus lamentables victimes. La raillerie de l’Italien touchait traîtreusement, comme le stylet du spadassin. Elle fut, entre les mains de l’Arétin, une des terreurs du XVe siècle.

Burckhardt arrive ici à un point capital de son livre : la Résurrection de l’antiquité. On comprend pourquoi cette série de chapitres n’est point venue plus tôt. Abstraction faite de l’antiquité, les forces vives de l’Italie se développaient spontanément, la renaissance était assurée dans ses lignes principales. Mais la culture antique apporta à l’Italie une condition intellectuelle particulière. Elle l’a fait vivre dans la familiarité d’une civilisation toute rationnelle, avec la vue constante de modèles de beauté ; elle a rendu plus rapide et plus harmonieuse l’éducation des Italiens. Elle leur montrait de quelle façon, dans un milieu social très semblable au leur, affranchis comme eux de toute croyance impérieuse, les hommes avaient jadis su penser, raisonner et agir. L’expérience que l’Italie poursuivait dans l’ordre nouveau de la société politique et les formes nouvelles de l’art, se présentait à elle justifiée par l’histoire, la littérature et les ruines du monde antique. En réalité, jamais elle n’avait perdu de vue l’antiquité. Les vestiges du passé couvraient ses campagnes, étaient debout dans ses cités. Les écrivains latins, les Grecs eux-mêmes, dont la langue se parlait toujours en Sicile, étaient pour elle autrement intelligibles que pour les Français ou les Allemands du moyen âge, non point des étrangers, mais des ancêtres. Dante, sans faire aucune violence à sa foi chrétienne, leur réserve en dehors des régions dolentes de l’enfer, une fraîche retraite où ils vivent en conversant dans une paix solennelle. Il remercie Brunetto Latini, qui fut son maître pour la lecture des anciens, de lui avoir appris « comment l’homme s’éternise ». Il appelle toujours langue latine, langue royale, le toscan qui devenait l’idiome littéraire de la péninsule. La grande image de Rome, que l’église la première vénérait, semblait unir l’Italie moderne à l’Italie virgilienne. « Les pierres des murs de Rome, écrit Dante, méritent le respect de tous ». C’est à la vue de Rome que Villani sent naître sa vocation d’historien. Pétrarque, Fazio degli Uberti, le Pogge ont pour Rome, pour son passé et ses ruines grandioses, l’émotion poétique, la tendresse filiale de quelques-uns de nos modernes. Un chroniqueur obscur du XVe siècle s’écrie : « Ce que Rome a de beau, ce sont les ruines ». Pie II mourant sourit à Bessarion qui lui promet un tombeau dans l’enceinte de Rome. La Rome chrétienne, consacrée par les souvenirs de saint Pierre et de Grégoire le Grand, frappe moins les imaginations que la Rome des Gracques et des Scipions : la Rome impériale, à laquelle se rapportent toutes les grandes ruines, disparaît presque dans le fantôme glorieux de la vieille métropole républicaine. Les tribuns, Crescentius, Arnauld de Brescia, Rienzi, les écrivains tels que Pétrarque et Boccace, semblent vivre dans la commune de Tite Live. Pour eux, l’archéologie n’est point une simple curiosité d’érudition : elle leur rend les titres de la famille italienne. Les papes du XVe siècle encouragèrent ces études. Blondus de Forli dédia à Eugène IV sa Roma instaurata. De Nicolas V à Clément VII, le saint-siège a présidé à cette exhumation des œuvres d’art, comme à la propagation des livres. L’antiquité retrouvée est une lumière qui permet aux Italiens de voir plus clair dans les détours même les plus tortueux de leur propre conscience. Les conspirateurs, les régicides s’inspirent de Salluste ; les meurtriers du duc de Milan, en 1476, étaient des jeunes gens que la mémoire de Catilina et de Brutus avait enflammés ; il y avait des humanistes dans le complot des Pazzi.

La renaissance italienne est, en effet, éminemment latine, et d’autant plus vivante. La dévotion pour les écrivains grecs était certes déjà très vive au XIVe siècle. Pétrarque expira, dit-on, le front penché sur un manuscrit d’Homère qu’il pouvait à peine épeler. Au siècle suivant, l’enthousiasme pour la Grèce classique, encore accru par l’émotion qu’éveilla en Occident la chute de Constantinople, toucha par moments à la superstition. Les grandes bibliothèques des Montefeltri, à Urbin, des Médicis, du Vatican, s’enrichissaient méthodiquement de manuscrits grecs. Les princes, les particuliers même pensionnaient les réfugiés byzantins, leur donnaient à corriger le texte des manuscrits, entretenaient des copistes, des traducteurs, des calligraphes, des relieurs, faisaient fouiller les greniers des couvents. Florence, Rome, Padoue avaient leurs professeurs publics de grec ; l’hellénisme, après s’être établi d’abord à Rome, au temps de Nicolas V et de Bessarion, se fixait à Florence dans l’académie platonicienne des Médicis. Mais l’Italie, poussée par l’instinct national, s’attacha toujours plus étroitement à l’antiquité latine. Gravior Romanus homo quam Græcus, disait le pape Pie II. La renaissance demandait à la Grèce des modèles littéraires, des doctrines philosophiques ; ce qu’elle recherchait dans les écrivains romains, c’était l’homme lui-même. La littérature grecque a un caractère impersonnel qu’elle doit à son haut idéalisme, à son indifférence pour le détail biographique, le trait individuel. Les Latins ont vécu et pensé dans une sphère moins sublime ; ils ont eu plus de curiosité pour leur propre vie morale, un sentiment plus intime des choses de l’âme, un goût décidé pour l’observation de conscience. Ils aiment à se révéler à autrui, même par l’aveu de leurs faiblesses ; ils ont, pour ainsi dire, déjà des confessions. Leur œuvre fut ainsi plus humaine que celle des Grecs, et c’est à la pratique de leurs livres que se rapporte le plus justement la notion d’humanités. L’Italie se rangea donc à cette tutelle littéraire de Rome que Dante, disciple de Virgile, avait reconnue avec une piété filiale. Pétrarque fut, par excellence, le lettré italien de la renaissance, formé à l’école des Latins ; il est aussi le premier en date et peut-être le plus grand des humanistes de l’Occident. Quoiqu’il écrive, c’est en réalité sur Pétrarque qu’il écrit. Il mêle à merveille ensemble l’enthousiasme et le scepticisme, la poésie et l’ironie ; n’oublions pas l’égoïsme. Pour les lettrés tels que lui, la fortune de leur esprit est l’affaire importante de la vie ; mais il leur reste encore du loisir pour leur fortune temporelle. Nous les admirons, et nous serions des ingrats si nous ne les aimions. Car ils vivent familièrement avec nous et ne nous déconcertent pas par leur grandeur d’âme ; ils nous donnent les plaisirs les plus délicats, celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes, tout en nous parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de leurs rêves, de leurs chagrins et de leur santé. De Cicéron à Pétrarque, de Pétrarque à Montaigne, ils ont été les dieux domestiques de tous ceux qui pensent, qui lisent ou écrivent, et ne désespèrent point de leur ressembler par quelque endroit.

Le génie italien n’a point été faussé par l’influence constante des lettres latines. Le latin avait toujours été la langue de l’église en même temps que celle de la science pour la chrétienté entière ; sans effort ni raideur pédantesque, il reparut avec toute sa valeur littéraire dans la littérature épistolaire qui renaissait sous la plume de Pétrarque ; au XVe siècle, dans les encycliques et les bulles du saint-siège, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra, les biographies de Vespasiano Fiorentino, les Commentaires d’Æneas Sylvius ; enfin, dans une foule d’œuvres poétiques, dont l’Africa marqua le début, épopées, bucoliques, élégies, épigrammes. Cicéron, Catulle et Virgile revivent dans la littérature néo-latine de l’Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s’inspirent des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite Live, des réflexions morales de Tacite. L’entrée des comédies de Plante sur le théâtre de Léon X n’étonna personne ; à Rome, comme à Naples, à Brescia, à Bergame, à Padoue, à Florence, la Commedia dell’arte et la farce populaire n’avaient-elles point conservé, dans le jeu de l’intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de l’Italie latine ?


IV

Nous venons de considérer l’une des deux faces de la renaissance italienne, l’Italien lui-même, étudié d’une manière toute subjective, l’homme moderne, affiné par l’antiquité, armé de critique, libre d’esprit, dont la volonté propre ou la force inflexible des choses limitent seules l’action. Passons maintenant à une série de vues parallèles qui achèvent la théorie de Burckhardt, à la rencontre de la conscience italienne avec les réalités du dehors, du monde extérieur, avec la nature, la société ; en d’autres termes, observons l’aspect original de la science, de la poésie, de l’art, de la moralité dans l’Italie de la renaissance.

En plein moyen âge, les Italiens eurent sur le monde des notions supérieures à celles des autres peuples chrétiens. Leur situation méditerranéenne, le souvenir de l’orbis Romanus, la lecture des géographes anciens, les intérêts de leur commerce maritime les portèrent à regarder fort loin, à chasser de leur esprit la terreur de l’inconnu. Au temps des croisades, ils se préoccupaient beaucoup moins du saint tombeau que de leurs comptoirs et de la sûreté de leurs caravanes ; au XIIIe siècle, Plano Carpini et les trois Polo se souciaient fort peu du prêtre Jean, du paradis terrestre ou de la porte du purgatoire ; ils allaient, pendant des années, du côté du soleil levant, cherchant les meilleures routes vers le pays de l’or, des épices, des pierres précieuses. Quand Christophe Colomb dit : «  Il mondo è poco (La terre n’est pas si grande qu’on le croit) », il exprimait un sentiment tout italien. La terre est certes une belle demeure, dont l’immensité ne doit pas effrayer l’homme ; il peut s’y mouvoir à son aise, en pénétrer les détours sans angoisse, l’étudier et la décrire comme une œuvre d’art que Dieu a mise à sa portée. Pétrarque, qui traça, dit-on, la première carte d’Italie, mentionne les choses remarquables qu’il a vues dans ses longs voyages en Europe. Æneas Sylvius explique le monde par la cosmographie, la géographie, la statistique, il dépeint les paysages, note l’aspect des villes, leurs mœurs, leurs métiers, leurs produits. La science de la nature, ébauchée naguère par de grands esprits solitaires, Gerbert, Roger Bacon, Vincent de Beauvais, entrait dans la sphère intellectuelle de toute une race. Les idées astronomiques, qui sont si subtiles dans la Divine Comédie, étaient certainement comprises de tous les Italiens instruits. Les collections de plantes et d’animaux, les jardins botaniques, où la plante est cultivée non seulement pour ses vertus médicales, mais pour sa beauté, apparurent en Italie au XIVe siècle ; le goût des bêtes fauves, venues à grands frais d’Asie ou d’Afrique, remontait à Frédéric II ; il devint un luxe favori des cités, des papes et des princes. Léonard de Vinci, qui, enfant, amassait des scorpions et des lézards, quand il fut grand seigneur, entretint des lions et des tigres. Gonzague de Mantoue nourrissait dans ses haras des chevaux d’Espagne, d’Irlande, d’Afrique, de Thrace et de Cilicie. Le cardinal de Médicis forma même une ménagerie d’hommes barbares, Maures, Turcs, nègres, Indiens, qui parlaient plus de vingt langues différentes.

On trouve en ceci, à côté de la curiosité scientifique et de l’utilité pratique, le sentiment de l’art. Mais la vie profonde de la nature, embrassée par une vue d’ensemble, ne touche pas moins l'imagination italienne que le détail singulier ; le paysage a pour elle, comme la plante ou la bête rare, une valeur très haute. Dans son Cantique au soleil, saint François avait exalté par un même chant d’amour la lumière céleste et toutes les choses vivantes. Personne n’a fait sentir par des couleurs plus éclatantes que Dante la poésie des horizons sans bornes, des abîmes où tourbillonne la tempête, à la lueur vermeille des éclairs, de la mer qui tremble sous les feux de l’aurore ; et quel peintre primitif a imaginé une plus fraîche prairie, avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus émaillé de fleurs mystiques que la retraite des sages et des poètes païens à l’entrée de l’enfer ? Pétrarque, Boccace, Æneas Sylvius se répandirent en descriptions plus abondantes ; ils furent les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumière, la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie des eaux courantes, la grâce des ruines et des souvenirs mythologiques ; les premiers poètes aussi du paysage moderne, par l’attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse à la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les poètes et les conteurs, plus préoccupés de l’action humaine, aient eu moins le loisir de goûter le monde extérieur ; ils laissèrent aux peintres, à Raphaël, à Léonard, au Corrège, la séduction azurée des lointains ; Boiardo et l’Arioste ne tracèrent plus que des premiers plans nets et rapides ; la renaissance, après avoir lait le tour de la nature, s’arrêtait à l’homme, le plus digne objet de sa poésie, de ses beaux-arts, des progrès de sa vie sociale.

Il faut encore remonter aux maîtres poétiques de l’Italie, à Dante et à Pétrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs éclatent dans la Divine Comédie, mais par des traits d’une brièveté tragique, qui peignent à la fois, en trois paroles, l’attitude ou la convulsion du damné, le cri qu’il jette, la haine aiguë qui le torture, le deuil infini de son cœur. Autant de visions qui passent et fuient comme en un crépuscule, mais qu’on n’oubliera plus, parce qu’on a saisi tout ensemble le geste terrible de ces fantômes, leur sanglot désespéré, et le dernier fond éternel de l’âme humaine. Cette aptitude à exprimer l’une par l’autre la figure visible de l’homme et sa physionomie morale, rendues l’une et l’autre par le signe le plus individuel, reçut, selon Burckhardt, son achèvement de la discipline que Pétrarque imposa à l’esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le sonnet, régularisé pour toujours dans le nombre de ses vers, la disposition de ses parties, l’ordre de ses rimes, obligé de relever et d’animer le mouvement de sa seconde partie, devint « une sorte de condensateur poétique de la pensée et du sentiment comme n’en possède aucun peuple ». Étendons la remarque au tercet dantesque, à l’octave des poésies épiques ou héroï-comiques. A la structure plastique de la forme répondirent, dans la poésie de la renaissance, l’allure vive et mesurée de la pensée, qui ne doit pas s’alanguir, la netteté de l’émotion, qui n’a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rêve, la pureté de la couleur, dont le dessin un peu sec de l’image limite l’éclat.

Mais cette perfection même des formes rétrécit le domaine de l’invention, qui s’arrête en face des genres dont la forme est, de sa nature, indécise. L’Italie, où la vie quotidienne était si dramatique, n’a point eu de drame national. Plus d’une raison explique d’ailleurs ce phénomène singulier : la persistance des mystères, des farces et de la Commedia dell’ arte, le luxe des décors et des costumes, l’importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux flambeaux : la scène, trop brillante, était funeste au drame. Le sens dramatique ne manque cependant point aux Italiens ; la Fiammetta, Griselidis, toute la littérature des Nouvelles, ont montré de la façon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le drame est un récit. Que le récit soit en prose ou en vers, l’écrivain demeure toujours le maître de ses personnages ; il n’est point obligé de s’identifier avec eux, de vivre dans leur cœur ; sa main les porte, et, s’il est doué d’ironie, il peut s’en jouer librement. Le récit en octaves est, avec le sonnet, le poème italien par excellence. On doit, pour en goûter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au sein de laquelle il a fleuri ; il est encore aujourd’hui populaire au plus haut degré, mais c’est pour la société de cour, pour les familiers des Médicis et des Este que Pulci, Boiardo et l’Arioste avaient d’abord écrit. Le poème n’est point fait pour être lu des yeux, mais pour être déclamé, devant des courtisans et des dames, au cours d’un festin, d’une fête princière, parmi les danses, les accords de musique et les conversations. La suite lente et savante des caractères, qui s’expriment surtout par le dialogue et le monologue, échapperait vite à ce monde spirituel et distrait, car il n’a point le loisir de méditer sur les causes et les effets des passions ; ce qui le charme, c’est « le fait vivant », l’action rapide, brusquement suspendue, suivie d’une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparaît au bout d’un détour capricieux du récit, quand le poète renoue les fils qui semblaient brisés et perdus. L’octave sonore, qui finit sur deux rimes, sur deux notes semblables, marque d’une mesure précise un geste du héros, un accident de l’aventure, un coin de paysage ; l’attention s’y arrête sans s’y lasser, car elle est aiguillonnée par la rime nouvelle de l’octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit pour embellir la fête, pour promener les paladins d’un bout de la planète à l’autre, ou de la terre à la lune ; il a diverti la curiosité des auditeurs et la laisse en éveil, avide d’écouter le chant qui vient après. C’est encore par l’action plutôt que par le discours qu’éclate le pathétique et la passion portée à son comble, comme chez Roland, par des merveilles d’extravagance qui bouleversent la nature entière. La tendresse, la volupté sont toujours égayées d’un rayon d’ironie. Angélique, la vierge altière qui a dédaigné les rois et les guerriers chrétiens, se donne à un enfant « aux yeux de jais, aux cheveux d’or », à un page sarrasin. Tous les hasards de la vie héroïque sont disposés pour la joie moqueuse du poète et de son cercle. Le vieux moyen âge est inventé de nouveau pour l’amusement d’un monde lettré qui ne prend plus au sérieux que les temps antiques ; ses prouesses les plus hautes tournent à la comédie. Morgante, d’un coup de son battant de cloche, écrase des armées. Le bon sens de Roland a passé dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d’une façon grandiose. Et plus les légendes chevaleresques s’embrouillent dans une obscure confusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions rajeunies, grand fleuve de poésie dont les eaux miroitantes réfléchissent la terre entière, cités bourdonnantes couronnées de campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du désert, îles enchantées tout empourprées d’aurore, profondes forêts aux clairières lumineuses, embaumées d’aubépines et de verveine.

La littérature historique de l’Italie s’est portée vers l’observation pénétrante de l’homme individuel, du grand homme, revêtu de gloire, étudié non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les traits de son caractère intime. Notre moyen âge ne nous avait laissé qu’un caractère bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les historiens et les biographes italiens, dès le XIVe siècle, ont tracé des portraits d’une grande valeur à la fois pittoresque et psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher démagogue de Florence, « grand de corps, hardi, effronté et grand charlatan », qui persuadait « aux seigneurs élus qu’ils l’étaient grâce à lui et promettait des places à beaucoup de citoyens ». Voici trois figures de Dante plus vigoureuses que la fresque même de Giotto : « philosophe hautain et dédaigneux », dit Jean Villani ; « d’âme altière et dédaigneuse », dit Boccace ; « il était, écrit Philippe Villani, d’une âme très haute et inflexible et haïssait les lâches ». Ce dernier écrivain a composé toute une galerie des hommes les plus marquants de Florence, théologiens, juristes, capitaines, astrologues, artistes. Jusqu’à Vasari, le portrait historique et la biographie privée persisteront chez les Florentins ; les grands historiens, Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en lumière les mœurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont été les artisans de l’histoire, des princes dont ils scrutent la pensée dans l’intérêt de la république. Les ambassadeurs vénitiens, Æneas Silvius, dans ses Commentaires et son de Viris illustribus, les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio, l’historien de Milan, Paul Jove, dans ses Vies et ses Éloges, rendront de même la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux lignes, Antonio Giustinian explique à la seigneurie de Venise le caractère et la légèreté d’Alexandre VI : « Il est trop sensuel dans ses appétits et ne peut s’empêcher de dire quelque parole qui trahît l’état présent, de son esprit. » L’autobiographie, qui débute par la Vita nuova, aboutit aux Mémoires de Cellini : le premier de ces livres est la confession d’une souffrance sans pareille, le second est le récit de tout ce qu’un homme a pu oser et de l’enivrement qu’il a trouvé dans l’insolence même de sa vie.

Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne humaine conforme au génie de la renaissance, analogue à celle des poètes et des historiens. Pour eux, l’homme a toute sa valeur en tant qu’individu le plus réel et le plus vivant possible. On sait comment l’art s’est affranchi, — par l’influence antique, avec Nicolas de Pise, par le retour à la nature, avec Giotto, — des formes immobiles de l’art byzantin, « de la manière grecque. » Mais Nicolas et son école, mais Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas attachés avec moins d’amour à la nature réelle que tous les maîtres de la peinture florentine. Et Florence a fait l’éducation de l’art italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptées, vivent, respirent, vont parler ; ces têtes bourgeoises des bronzes de Ghiberti ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravité et leur finesse d’expression, d’une race aussi haute que les condottières de Donatello, les apôtres de Masaccio. L’idéal descend, comme une lumière égale, sur tous ces visages, non point un idéal convenu d’école ou d’église, mais une grâce riante ou une noblesse dont l’artiste est bien l’inventeur, qualités qu’un critique du XVIe siècle, Firenzuola, dans son Traité de la beauté féminine, exprime par ces mots, qu’il ne réussit pas à bien définir : leggiadria, vaghezza, venustà, aria. Ajoutons, pour Léonard, Raphaël et le Corrège, pour Donatello lui-même, la morbidezza. Ce charme, tantôt voluptueux, tantôt passionné ou majestueux, parfois maladif ou étrange, est, selon nous, dans l’esthétique inconsciente des maîtres italiens, le don essentiel. Par lui, l’œuvre a son plus vif attrait, qu’elle doit non pas à la tradition sainte que l’artiste a traitée, à la richesse ou au mouvement de la mise en scène, mais à la séduction des figures, des regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le portrait, la statue équestre, la statue funéraire, rend à la peinture religieuse le caractère individuel des personnages et l’interprétation libre des sujets. Une vierge de Raphaël diffère autant d’une madone de Léonard que d’une madone d’Andrea del Sarto. L’ange de Botticelli, aux longs cheveux bouclés, ne se retrouve alors sous le pinceau de personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page apparaît dans un tableau, non que la légende ou l’édification pieuse l’y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beauté de son vêtement complètent la vie harmonieuse de l’œuvre. Ou peut diviser en cinq ou six groupes la Dispute du saint-sacrement ou l’École d’Athènes, on peut en isoler chacune des figures ; ce qui demeurera sous nos yeux sera toujours un ouvrage achevé, une personne humaine qui, dans son cadre étroit, s’impose à nous par sa valeur propre.

Le rôle éminent de l’individu dans la poésie, l’histoire et l’art persiste dans la vie sociale. La société de la renaissance s’est formée autour de lui et à son image ; elle est le théâtre de sa fortune. L’ancienne hiérarchie a disparu de presque toute l’Italie. Les communes ont réduit les seigneurs à l’état de citoyens ; l’église donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrétiens ; les nobles de Florence, de Venise, de Gênes, s’enrichissent par le commerce. Les classes sont nivelées partout, excepté dans le royaume de Naples, où la culture intellectuelle sera toujours médiocre. Le préjugé de la naissance s’est dissipé. Dante l’abolit dans son Convito ; Pétrarque écrit : Verus nobilis non nascitur, sed fit. Les humanistes affirment tous que le mérite de l’homme est non dans sa race, mais dans son esprit. « La chevalerie est morte », dit Sacchetti. L’Arioste le croyait aussi. Ce qui reste de cavalieri, de nobles, vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mêle intimement au peuple. L’Italie princière voit s’élever une noblesse nouvelle : lettrés, artistes, courtisans, hommes de guerre, d’esprit ou d’argent. Ceux-ci, à leurs qualités personnelles ajoutent une recherche d’élégance, une politesse de mœurs sans lesquelles la vie commune perdrait de son charme. Une physionomie intéressante se dessine de plus en plus : celle de l’homme bien élevé, accompli en toutes choses, le cortigiano, qui, selon Castiglione, s’inquiète moins du service de son prince que de la perfection de sa propre personne, et, à la guerre, se bat moins par devoir que pour l’onore, pour se faire honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan florentin ; il écrit le latin, est familier avec tous les jeux nobles : l’escrime, la danse, l’équitation, la musique, la paume ; il sait causer, sourire et se taire à propos dans le cercle des dames. Une société si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang. Les femmes recevaient alors une éducation savante qui ne le cédait guère à celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit supérieur, relevé par la hauteur de l’âme. Telle fut Vittoria Colonna. La renaissance a salué du nom de virago des femmes telles que Catarina Sforza, la prima donna d’Italia, qui, par l’énergie parfois féroce de la passion, ont égalé les plus rudes condottières. Ici, dans les salles des palais, sur le gazon des villas, c’est de conversations et d’aimables disputes qu’il s’agit. La donna di palazzo peut converser sur tout sujet, et le cortigiano peut lui conter toute histoire. C’était ainsi déjà au temps du Décaméron ; Boccace, alors, jetait comme un voile léger de périphrases sur ses tableaux les plus libres ; les conteurs du XVe et du XVIe siècles ont très souvent écarté le voile, Mais les jeunes filles étaient au couvent ou dans un appartement écarté, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre simplement, en ces minutes difficiles, « un air réservé. »

Il fallait un décor magnifique pour encadrer l’élégance de cette vie polie, un déploiement extérieur et populaire qui montrât dans toute sa beauté la civilisation de la renaissance. Le tournoi féodal n’avait plus de valeur pour une société où le cavalier remplaçait le chevalier ; le vieux mystère ecclésiastique tournait à la représentation brillante, où la gaîté dominait de plus en plus ; les saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusetés d’écoliers ou d’artisans étaient bonnes pour les pays arriérés en culture, où les belles-lettres et les beaux arts ne formaient point encore l’ornement de la vie sociale. Durant près d’un siècle, l’Italie a célébré une fête merveilleuse dans laquelle les érudits, les artistes, les courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le spectacle s’est offert libéralement aux regards de la foule. La pantomime, le drame, l’intermède comique, l’allégorie mythologique, les scènes tirées des romans de la Table-Bonde, le cortège des chars et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et les places des grandes cités italiennes. Pie II passa à travers Viterbe, le saint-sacrement dans les mains, ayant à droite et à gauche des tableaux vivants : la Cène, le Combat de saint Michel contre Satan, la Résurrection, la Vierge enlevée par les anges. Charles VIII, à peine entré en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et l’histoire d’Athènes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit défiler devant Léonore d’Aragon Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés par des panthères, l’éducation d’Achille, des nymphes que tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnaît dans ces splendeurs l’image de sa royauté ; il les présente à son peuple comme une leçon pittoresque de politique séduisante pour des âmes méridionales et légères, Lorsque César Borgia revint d’Imola et de Forli, qu’il avait conquises, le sacré-collège l’attendait à la place du Peuple : précédé de l’armée, des pages, des gentilshommes, entouré des cardinaux en robes rouges, à cheval, vêtu de velours noir, il marcha au milieu d’une foule immense qui applaudissait. Les femmes riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant « avec ses cheveux blonds. » Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna. Alexandre, fort ému, se tenait, avec ses prélats, dans la salle du Trône ; à la vue de son fils qui s’avançait, porté vers lui dans les bras de l’église, lacrimavit et risit, dit l’ambassadeur vénitien : il rit et pleura à la fois. C’était de joie seulement et d’orgueil qu’il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Médias, eut, dans ses Poésies carnavalesques, le sentiment mélancolique d’une fin prochaine de la fête et d’un retour de la fortune : « Réjouissez-vous aujourd’hui, dit-il, car demain est un grand mystère. »


V

Une civilisation complète, véritable œuvre d’art, avait ainsi été créée par la conscience d’une race affranchie des entraves séculaires de l’âme humaine. Mais une multitude d’efforts individuels dirigés contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mêmes leur mesure. La renaissance, comme tant d’autres révolutions, devait périr par l’excès de son propre principe. Les derniers chapitres de Burckhardt sur la moralité, la religion et la superstition, font comprendre la décadence rapide de l’Italie, mais ne donnent pas assez clairement la théorie de cette décadence. Le docte écrivain avait fermé définitivement le chapitre d’histoire politique et sociale : ici encore, il laisse deviner une conclusion qu’il n’a point exprimée ; mais sa doctrine est si forte qu’il suffit, pour la compléter, de lui demeurer fidèle.

Les destinées de la poésie et de la peinture ont été diverses : la première s’est arrêtée brusquement, la seconde, toujours religieuse en apparence, et conservée par l’église, a passé par toutes les phases d’un lent déclin. C’est l’ironie qui a tué la poésie. L’ironie, employée par de grands poètes, avait transformé la matière chevaleresque, mais ne l’avait point détruite ; le goût des grandes choses, le respect littéraire du passé, un sentiment exquis de l’idéal avaient sauvé les souvenirs de Charlemagne ; Roland et les douze pairs pouvaient être fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout à coup, du vivant de l’Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo, l’Orlandino, fit une blessure mortelle à l’épopée héroï-comique. Roland et, avec lui, tout le monde des Reali di Francia, toutes les légendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les paladins que l’Europe avait si longtemps vénérés se battaient, montés sur des ânes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus Angélique, ne croisait plus le fer contre les païens : il bornait sa prouesse à disputer à un prélat glouton, avec mille injures, une sacoche de gibier, de charcuterie et de poisson. La satire littéraire, dirigée contre l’Arioste, la satire religieuse ; qui fait penser aux invectives luthériennes d’Ulrich de Hutten, marquent, dans l’Orlandino, une rupture définitive avec l’art du XVIe siècle. La poésie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparaîtra plus tard avec le Tasse ; mais celui-ci fut le poète convaincu de la contre-réformation catholique, et il n’appartient plus à la renaissance.

La recherche de l’effet a été funeste à la peinture ; elle a pareillement nui à la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis que, dans la grande école de Venise et le Véronèse, la mise en scène, le décor d’architecture, l’ampleur éclatante des costumes, la richesse des accessoires, parfois aussi la familiarité de l’invention, altéraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de peinture, les peintres des écoles de Florence et de Rome gâtaient leurs tableaux par le parti-pris d’étonner le regard. On fit longtemps encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se perdit. Les anciens maîtres avaient toujours subordonné les personnages à l’ensemble ; chez les élèves de Raphaël et de Michel-Ange, plus tard encore, dans l’école de Bologne, la figure individuelle, lors même qu’elle n’occupe qu’une place secondaire, se détache vivement de l’ensemble, les yeux fixés sur le spectateur, afin d’en retenir plus sûrement la curiosité. L’effort des mouvements, l’intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des draperies, l’abus des moyens pittoresques et bientôt du clair-obscur, les fausses grâces et les sourires affectés, tous ces défauts d’une peinture qui veut avoir trop d’esprit, rappellent singulièrement la poésie de cour, le sonnet maniéré et le fade madrigal où aboutissait dans le même temps l’art de Pétrarque.

Le mal était, d’ailleurs, irréparable, car les parties vitales du génie italien étaient atteintes. La catastrophe politique du XVIe siècle, l’asservissement de la péninsule, ne rend point à elle seule compte du naufrage d’une civilisation et d’une littérature, comme le fait, pour la France méridionale, la croisade des albigeois, car les excès et les folies du principat, qui décidèrent de l’Italie, n’étaient eux-mêmes que l’effet d’une cause invincible qu’il importe de considérer.

Dans un chapitre de ses discours sur Tite Live, Machiavel dit : « Nous autres Italiens avons à l’église et aux prêtres cette première obligation d’être sans religion et corrompus ; nous en avons une plus grande encore qui est la cause de notre ruine », à savoir l’état de division, de discorde et de faiblesse où l’église, depuis le temps des Lombards et des Francs, a maintenu, par son égoïsme, l’Italie. Cette explication d’une chute que Machiavel prévoyait comme très prochaine, est très incomplète, excessive pour l’église, mais elle contient cependant les éléments essentiels du problème. Afin de bien élucider celui-ci, commentons par observer l’état religieux des Italiens en changeant l’ordre des analyses de Burckhardt, qui étudie la moralité avant la religion.

Je l’ai dit plus haut : l’Italie avait toujours eu, du consentement même de l’église, une grande liberté religieuse. Elle s’était attachée à la foi plus qu’aux œuvres, avait tenu peu de compte de l’austérité et de la pénitence. Le prodigieux succès de saint François résulta de la façon tout italienne dont le rêveur d’Assise avait compris l’originalité du christianisme, une religion faite de tendresse et d’enthousiasme plus que d’obéissance et de terreur, une religion d’amour, par conséquent livrée à l’imagination personnelle du chrétien, très individuelle sans doute, mais non point à la manière du protestantisme. Car l’église est toujours là, image visible de Dieu, corps de doctrine plutôt que hiérarchie sacerdotale ; l’Italie demeure volontiers sous le manteau de l’église, à qui elle demanda des sacrements, des prières, dont jamais elle ne songe à discuter les dogmes, précisément parce que ces dogmes la préoccupent assez peu. Un tel état ne pouvait durer qu’à deux conditions : la première, que la simplicité religieuse et le mysticisme de l’âge franciscain fussent toujours dans les consciences ; la seconde, que l’église méritât de garder, par l’autorité morale, la règle souveraine de la foi. À la fin du XVe siècle encore, la peinture d’un Pérugin ne s’éloigne pas beaucoup de l’inspiration naïve d’un frà Angelico, et, cependant, le Pérugin était un chrétien médiocre. Ici, les œuvres d’art ne peuvent donner aucune indication sérieuse sur les âmes. A la même époque, à entendre Savonarole, il n’y avait plus dix justes dans Florence. Cent ans plus tôt, je trouve encore dans les lettres du notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus candide, sans direction étroite, la pensée constante de Dieu, celle du salut, sans aucune angoisse, la charité pour les humbles, l’amour de saint François, dont il fait lire les Fioretti, le soir, à ses « petits garçons ». Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est d’une souche religieuse plus ancienne que celle de Pétrarque, qui est cependant son aîné de près d’un demi-siècle. Mais Pétrarque est un lettré, il est homme d’église, il a déjà en lui le demi-scepticisme des premiers humanistes, la demi-indifférence d’un chanoine italien vivant à la cour d’Avignon. Au XVIe siècle, Gelli écrivait : « Ceux qui étudient ne croient plus à rien ». Lentement, d’année en année, la culture savante fit baisser la foi dans les âmes. Le paganisme littéraire des humanistes du XVe siècle, les railleries déjà voltairiennes de Pulci, montrent le progrès du scepticisme chez les hommes instruits. La foi individuelle n’avait pu résister à l’action de la raison individuelle. Les lettrés, malgré leurs propos impies, ne professent point réellement l’athéisme, mais une philosophie vague, très tolérante, empreinte de fatalisme, qui se résume en ces paroles du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio : « Celui qui se conduit bien et qui agit d’après la loi naturelle entrera au ciel, à quelque peuple qu’il appartienne ».

L’incrédulité des humanistes trouvait sa justification dans le spectacle que donnait l’église, l’excès de ses ambitions temporelles, le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du népotisme, la cruauté d’un Sixte IV, l’avidité d’un Alexandre VI, la violence d’un Jules II ; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les contours ne lui ménageaient guère sur la vie des clercs et des moines les plus piquantes révélations. Il comprenait que le charlatanisme occupait le sanctuaire, qu’on lui montrait, comme un divertissement de foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons, sur ce point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous lisons dans le pieux Salimbene : « En 1238, à Parme, vers le temps de Pâques, les mineurs et les prêcheurs s’entendirent sur les miracles qu’il convenait de faire cette année-là, intromittebant se de miraculis faciundis ». D’ailleurs, les écrivains qui se jouaient le plus librement des choses saintes, n’étaient-ils point eux-mêmes gens d’église : Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello ? Tandis qu’on voyait, au sommet de la hiérarchie, le pape Alexandre livrer à sa fille la régence du saint-siège, Savonarole criait à toute l’Italie la vie honteuse du clergé séculier. Les moines étalaient librement leur grossièreté. Aux funérailles du cardinal d’Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, à Sant-Agostino, à coups de torches autour du cadavre, qu’il s’agissait de dépouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l’Italie, gagnée par la libre pensée dont l’église n’était point responsable, s’était éloignée de l’évangile, l’église n’avait plus aucun droit pour l’y rappeler. Savonarole put provoquer à Florence une explosion de fanatisme ; ou voyait encore çà et là des bandes de flagellants ; des ermites visionnaires prophétisaient de tous côtés ; de Léon X à Paul III, se formait à Rome une chapelle de chrétiens lettrés tels que Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayèrent de revenir au christianisme très pur du XIIIe siècle : ces réveils accidentels de la foi montrent mieux encore le vide religieux de la péninsule. Les âmes, désenchantées des vieilles croyances, et qui ne sont point mûres pour la négation absolue du surnaturel, se tournent vers la superstition, vers l’astrologie et la sorcellerie. Jadis Pétrarque, Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient nié l’influence des astres sur la vie humaine et s’étaient moqués des astrologues ; à la fin du XVe siècle et malgré les efforts de Pic de la Mirandole, tout le monde, philosophes, humanistes, hommes d’état, les papes eux-mêmes, croient aux conjonctions d’étoiles et aux prophéties qui s’en tirent. Jules II, Léon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les destinée de l’église. Toutes les superstitions classiques, toutes les terreurs du moyen âge reparaissent. On croit aux présages puérils, aux revenants, aux courses nocturnes de fantômes sans têtes, au chasseur noir, à la descente des esprits malins sur la terre, à l’évocation des démons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques des sorciers ; un prêtre sicilien fait voir à Cellini des milliers de diables dans le Colisée ; Marcello Palingenio s’entretient la nuit, dans la campagne de Rome, avec des esprits, divi, qui viennent de la lune et lui donnent des nouvelles de Clément VII.

Nous pouvons apprécier maintenant l’état moral de l’Italie. Les consciences ne reconnaissaient plus de règle supérieure ; toute haute discipline était abolie, les notions chrétiennes de charité, de pudeur, de justice divine, étaient détruites ; l’église trahissait la cause de Dieu et avait perdu toute autorité apostolique ; la superstition inclinait les esprits vers le fatalisme païen. D’autre part, du spectacle de la vie publique, où primait seul le droit de la force ou de la fourberie, les âmes recevaient une perpétuelle leçon d’égoïsme et de licence. Il était bien permis à chacun d’être, dans le cercle où la fortune l’avait placé, à la fois renard et lion, puisque ceux-là seuls étaient heureux et enviés qui atteignaient, par tous les moyens, à la plus grande mesure possible, de puissance, de richesse et de plaisirs. L’individu qui se rit de la loi humaine et se réserve de faire sa paix, à la dernière heure, avec la loi divine est donc libre absolument pour la poursuite de son intérêt et de sa passion. Il l’est d’autant plus qu’il se sent encouragé par deux préjugés profondément italiens. L’un d’eux a été exprimé par le pape Paul III disant de Benvenuto : « Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne doivent pas être soumis à la loi ». Et l’uomo unico peut invoquer encore en faveur de ce rare privilège l’idée que son temps se fait de l’honneur. Guichardin écrit dans ses Aphorismes : « Celui qui fait grand cas de l’honneur réussit en tout, parce qu’il ne craint ni la peine, ni le danger, ni la dépense ; les actions des hommes qui n’ont point pour principe ce puissant mobile sont stériles. » Mais on sait ce que l’Italie entendait alors par onore. Ce n’est pas plus l’honneur vrai que la virtù n’est la vertu. L’onore est le prestige que donne l’accomplissement d’une action difficile obtenue d’une façon éclatante. Le respect du droit d’autrui, les scrupules de la délicatesse morale n’ont rien à y voir. Il n’est pas nécessaire de marcher à l’ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. César Borgia juge plus sage de l’étrangler à la suite d’un repas cordial. Il est imprudent d’agir sur-le-champ, surtout si l’on a un outrage à venger. « Ce qui ne se fait point à midi, disait César, peut s’ajourner au soir. » La bella vendetta demande, en effet, de la patience, une réelle sérénité d’esprit. Le poison subtil et lent, le venenum atterminatum qui se dissimule entre les pages d’un missel, dans les plis d’un mouchoir, est, pour une affaire d’onore, une arme exquise. Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour quelques ducats, est aussi un artisan précieux de l’honneur d’autrui. D’ailleurs, nulle hypocrisie ; c’est avec une franchise admirable, une bonne foi parfaite que l’Italien, tranquille du côté de l’opinion et du remords, assouvit sa passion. Je n’ai rien à dire ici de la corruption des mœurs. Je crois d’une bonne critique de se lier, sur ce chapitre, aux comédies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles de Bandello ; on peut, si l’on recherche une preuve historique d’apparence plus solide, s’en tenir aux chroniqueurs réunis par Muratori, au Journal de Burchard, le chapelain d’Alexandre VI, ou, plus simplement encore, aux lettres familières de Machiavel.

Comme l’indifférence ironique éloignait l’Italie des croyances qui avaient jadis formé la communauté chrétienne, l’égoïsme transcendant la détachait des notions morales qui sont le lien de la communauté humaine. La péninsule était peuplée de virtuoses ; elle n’était plus une société au sens étroit du mot. Les âmes, possédées par l’intérêt personnel, perdaient peu à peu tout enthousiasme, toute douceur et tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri d’alarme : il comprit que l’Italie était sur le point de payer de sa liberté les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de donner à Florence une armée nationale. L’idée même de communauté nationale était sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante et Pétrarque. Le temps n’était plus aux ligues des villes contre l’ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Français à Fornoue fut une tentative princière inutile et rien de plus. Les princes, et le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d’écraser leurs voisins, allaient désormais appeler sans cesse les barbares. On vit alors les conséquences dernières de la tyrannie. La société politique du moyen âge s’était soutenue par des institutions qui suppléaient à la valeur et au génie de l’individu : la tyrannie avait fait table rase du toutes les institutions et mis à la place le prince. Celui-ci tombé, qu’une révolution ou une invasion l’ait chassé, il ne reste plus rien dans l’état, rien qu’un trône vide où le roi étranger peut s’asseoir. L’asservissement d’une province voisine devient chose indifférente. L’étranger franchit-il la frontière, entre-t-il en Toscane, le Florentin ne s’émeut point encore. Mais que Charles VIII, une fois l’hôte de Florence, fasse mine d’imposer à la seigneurie un traité inquiétant, Florence criera par la bouche de Capponi : « Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches. » C’était trop peu. en vérité ! Si, quand les premières compagnies du roi très chrétien parurent sur les Alpes, toutes les cloches d’Italie s’étaient mises en branle, les cloches de Palerme, qui sonnèrent les vêpres tragiques de 1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de l’émeute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de Milan, qui fêtèrent la victoire nationale de Legnano, toutes, jusqu’au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grondé sur les lagunes contre les Turcs, si elles avaient éclaté en un tocsin unanime, la première invasion s’arrêtait en Lombardie, celle qui, à travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin à toutes les autres. L’histoire accomplit donc son œuvre, avec la logique inflexible qui déplace la fortune des peuples et suspend ou détourne le cours des civilisations. L’Italie, vassale de l’Espagne et de l’empire, allait s’assoupir sous la main de l’église et la garde de l’inquisition, tandis que la renaissance entrait en France.


EMILE GEBHART

  1. Cet ouvrage a deux titres : Geschichte der Renaissance in Italien, et Geschichte der neueren Baukunst ; Stuttgart, 1878. Il répond à un projet d’histoire complète de la renaissance, que faisaient attendre les lacunes volontaires de la Culture relativement aux lettres et aux arts de l’Italie. J’essaierai ici, très discrètement, de suppléer au silence ou aux indications trop sommaires du maître sur ces points.