La Ronde du remords

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Fleurs du bitume : petits poèmes parisiens
Paul Ollendorff, éditeur (pp. 110-112).




LA RONDE DU REMORDS




Je sortais d’une orgie âcre et stupéfiante
Où ma raison avait brûlé comme un sarment ;
Plus lourde que le plomb, l’atmosphère ambiante
Faisait craquer mes os tordus d’accablement.
La fièvre secouait les cloisons de ma tempe,
Et dans le cercle blanc et rouge de la lampe
L’horreur des visions tournait cruellement.

Des parfums féminins se mêlaient dans la chambre
À l’arôme troublant des cigares fumés :
Vagues parfums d’iris, d’ylang-ylang et d’ambre,
Et de grains de sérail autrefois consumés.
Mon oreille tintait aux souvenirs d’orgie,
Et le marteau d’acier de la céphalalgie
Poussait dans mon cerveau des rêves innommés.


Ma chair était meurtrie, et mon âme si lasse,
Et par le spleen mon cœur tellement angoissé,
Que je tombai dans un fauteuil, près de la glace,
Pour me revoir comme un ami trop délaissé.
Et je me regardais de la sorte, moi-même.
La glace m’envoya mon image si blême,
Qu’on aurait dit un spectre affreux de trépassé.

Tout à coup, une voix terrible, intérieure,
Fit retentir mes nerfs, et, sortant malgré moi
De ma bouche fermée, elle emplit ma demeure
D’un cri lugubre, et j’eus peur sans savoir pourquoi.
La voix disait avec un rire métallique :
« Voici tes gueux ! voici tes morts ! voici ta clique !
Maudit ! vois tes remords qui passent devant toi ! »

Dans la glace ils marchaient, les uns après les autres,
Tous les actes mauvais et louches, le front bas,
Mâchonnant dans leurs dents d’obscènes patenôtres ;
Et leur procession avançait pas à pas.
Derrière eux, les secrets calculs, les vilenies
Que tu fuis, ô mon cœur, et qu’en vain tu renies,
Comme des nains bossus agitaient de grands bras.

D’autres, parmi le bruit et parmi les huées,
Ivres, et revêtus d’habits de croque-morts,
Portaient des cercueils pleins d’illusions tuées
Dont je ne reverrai les âmes ni les corps.

Que de rêves défunts d’héroïsme ou de gloire,
Quels cadavres d’amours souillés de fange noire
Ont roulé sous les pieds des spectres du Remords !

Puis tous les nains bossus et tous les gueux immondes,
Avec la joie atroce et funèbre du Mal,
Autour de ces débris commencèrent des rondes
Que guidait invisible un orchestre infernal.
Et dans le tourbillon je ne sais qui m’entraîne :
Hurrah ! c’est la Saint-Guy, la tarentelle obscène,
Et je danse avec eux le ballet bacchanal.

Sombre nuit, où je vis tant de hontes recluses
Sortir du passé pour m’offrir leur nudité ;
Où le torrent jeta par-dessus ses écluses
La fange de mon cœur et son iniquité…
Hélas ! quand le soleil, cognant à ma fenêtre,
M’éveilla, je compris que, la veille peut-être,
Le fleuve où j’avais bu n’était pas le Lethé.