La Rose à Marie

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Édouard-Joseph (pp. 6-46).
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FRANCIS
JAMMES


La Rose
à Marie


AGRÉMENTÉE DE BOIS GRAVÉS
PAR ANDRÉ DESLIGNÈRES


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PARIS
ÉDOUARD-JOSEPH
31, rue vivienne
MCM
XIX


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I



Peu de temps après sa naissance, Paul vit qu’il faisait soleil. Il se prit à sourire et, bien qu’il ne sût pas encore qu’il avait un cœur, de ce cœur il sortait de l’amour.

Le bon Dieu dit à l’ange gardien de Paul :

— Assemble autour du berceau de ce petit garçon cinq personnes dont chacune appartienne à l’une des cinq parties du monde. Consulte-les sur ce qu’il devra faire quand il sera grand. Lorsqu’elles t’auront exposé leurs différents avis, tu choisiras celui de l’une d’elles et Paul fera ce qu’elle voudra qu’il fasse.

II



La première personne convoquée par l’ange fut une jeune fille de France. La France est située en Europe, dont elle est le principal ornement. Elle est un pays de forêts aux tapis de mousse brillante et fleurie, de rivières qui coulent vite en chantant sous le ciel bleu, de champs et de vignes couleur d’or.

Le principal de ses oiseaux est l’alouette ; de ses quadrupèdes, le cheval ; sa fleur la plus noble est la rose ; sa plus grande vertu la générosité.

Cette jeune fille se nommait Marie. Elle était belle, d’une beauté bien portante. Ses cheveux blonds se seraient écroulés sur ses épaules, tant ils étaient lourds, si elle n’avait été soigneusement coiffée. Ses joues couleur d’aurore et d’abricot riaient en se creusant. Ses yeux étaient gris. Elle portait une robe de mousseline blanche sur un jupon de soie noire.

Elle descendait d’une voiture légère fabriquée chez le carrossier le plus en renom de Paris et attelée de bêtes nerveuses comme la brise. Quand elle sauta du marchepied qu’elle effleura à peine, elle découvrit son soulier ravissant.

L’ange lui ouvrit lui-même la porte de la demeure des parents de Paul, porte étroite comme celle de l’Évangile, dissimulée sous les feuillages et qui donnait sur un bonheur intérieur.

Marie s’assit auprès du berceau, après avoir posé sa jolie bouche sur la figure du bébé.

III



La deuxième personne convoquée par l’ange fut un habitant de l’Inde. L’Inde, située en Asie, est une étrange contrée où les arbres sont hauts comme des clochers, leurs feuilles larges et rondes comme des pleines lunes, ou longues et composées telles que les plumes d’un énorme paon, leurs fleurs semblables à d’anciennes assiettes peintes de Rouen qui contiendraient des poisons parfumés.

Au milieu du pays coule le fleuve Gange. Sur ses bords insalubres et luxuriants sont bâtis des temples dont les portiques encadrent la vallée de la mort. Dans ces temples sont des idoles à la figure idiote, au ventre gonflé comme un ballon captif, aux bras serpentins et trop nombreux. Pour essayer de leur plaire, quoiqu’elles soient sourdes et muettes, leurs prêtres frappent sur des plateaux de bronze suspendus à des cordes, appelés gongs.

Le principal des oiseaux de l’Inde est l’ibis, qui se tient dans l’eau sur ses longues pattes semblables aux montants d’une échelle sans barreaux ; le plus tristement connu de ses quadrupèdes est le tigre, qui, chaque année, dévore 100.564.780 grandes personnes et enfants ; sa fleur la plus mystique est le lotus, et sa plus grande vertu la prestidigitation.

L’Indien appelé auprès du berceau de Paul n’était point un mauvais homme, bien qu’il ne connût que la religion naturelle que ses parents lui avaient enseignée. Elle consistait surtout à laisser croître ses cheveux et sa barbe en désordre pour que les hirondelles dont on mange les nids pussent y demeurer. Cet Indien se nommait Patchouli. Il ne se fit pas trop attendre, car il arriva à travers la Perse, la Russie, la Roumanie, l’Autriche-Hongrie et la Suisse, monté sur son éléphant sacré. Le père de Paul envoya cette grosse bête, ne sachant où la loger chez lui, à la préfecture. Quant à Patchouli, après avoir, à la mode asiatique, frotté doucement — il s’était fait raser à Marseille — le bout de son nez contre le bout du nez de Paul, il s’assit auprès du berceau, à la droite de Marie qui lui dit :

— Bonjour, monsieur.

IV



La troisième personne convoquée par l’ange fut un nègre du Soudan. Le Soudan, qui fait partie de l’Afrique, est un pays qui a pour ville principale Tombouctou dont les maisons ressemblent tantôt à des dés à jouer, tantôt à des cloches à melon recouvertes de boue sèche. C’est le Soudan qui produit les touches blanches de piano, les poupées qui ont un trou derrière la tête pour siffler, les pastilles pour le rhume, les chapeaux de dames. On se procure ces denrées dans des îles vertes appelées oasis qui, au lieu d’être entourées d’eau de tous côtés ainsi que dans la géographie, sont circonscrites par le sable du désert où il n’y a rien que des mirages. Les mirages sont des choses que l’on voit sans qu’on les puisse toucher, comme dans une glace.

Le principal oiseau du Soudan est l’autruche, qui croit que l’on ne peut l’apercevoir lorsqu’elle met la tête sous son aile, et dont la queue est comme une chicorée frisée saupoudrée de neige ; le plus sobre de ses quadrupèdes est le chameau ; sa fleur la moins arrosée, la rose des sables ; sa vertu la plus éminente est celle du père Lavigerie.

C’est même à cause de la grande estime dans laquelle l’ange tenait ce cardinal qu’il avait appelé auprès de Paul ce noir converti qui répondait au nom de Jakoba. C’était un descendant d’esclaves. Les esclaves étaient des malheureux, de race obscure, que l’on battait et blessait plus que ne ferait à ses bêtes un charretier brutal, et on les vendait sans avoir la pitié de ne pas séparer de leurs pauvres mères les petits qui tettaient. L’esclavage est aboli, et c’est Pie X, de vénérée mémoire, qui l’a flétri encore une fois dans une encyclique, déplorant que « dans certaines contrées, il règne un vent du sud qui énerve et alanguit la vertu ».

Le crâne de Jakoba ressemblait à un œuf d’autruche où eût poussé de la mousse noire.

Ce n’est d’ailleurs point sur un œuf d’autruche, mais à dos de celle-ci que le Soudanais atteignit la maison où l’ange le conviait. Pour y parvenir, Jakoba avait remonté son pays jusqu’au Maroc, à travers le grand désert de Sahara, franchi le détroit de Gibraltar sur son vivant aéroplane, passé l’Espagne et les Pyrénées.

Comme il quittait l’étrier de son oiseau, celui-ci creva de fatigue. Jakoba, sur-le-champ, le pluma, et ce fut en tenant comme un bouquet ces duvets précieux qu’il pénétra dans la chambre. Il n’osa même pas baiser le front du petit enfant, mais seulement la médaille bénite que celui-ci avait au cou. Puis il s’assit auprès de l’Indien Patchouli, après avoir offert à Marie, pour qu’elle en ornât sa coiffure, les dépouilles de l’autruche.

La belle jeune fille accepta en disant :

— Merci, monsieur.

V



La quatrième personne convoquée par l’ange fut la fille d’un chef iroquois très considéré dans le Canada. Le Canada, compris dans l’Amérique septentrionale, est un pays de grands lacs. Son climat, extrêmement froid dans sa partie supérieure, demeure torride pendant plusieurs semaines dans la partie que limitent les États-Unis.

Le principal oiseau du Canada est le canard sauvage ; sa fleur la plus enivrante, celle du magnolia ; son quadrupède le plus mal léché, l’ours ; sa vertu la plus caractéristique, l’amour qu’il porte à la France dont il conserve le langage.

C’était entre les lacs Érié et Ontario que Malvina, jeune beauté canadienne appelée auprès de Paul, prenait ses vacances. Elle suspendait son hamac aux lianes et, souple, longue et nonchalante, s’y étendait, bercée par le bruit des chutes du Niagara qui semblent symboliser celles de tous les grands hommes qui tombent de leur haut. Lorsque Malvina rêvait de son fiancé à peau rouge, dont la tête et le dos se hérissaient de plumes de perroquet jaunes, blanches, vertes, bleues et rouges, et qui tirait habilement de l’arc, ses yeux se mouillaient de pleurs transparents comme des diamants. Malvina devait son beau prénom au vicomte François René de Chateaubriand, qui avait été le parrain d’une de ses bisaïeules, laquelle s’était convertie et avait amené tous les siens à la vraie foi, après une lecture qu’elle leur fit du Génie du Christianisme.

Au moment qu’elle fut appelée en France, Malvina admirait l’ovale parfait de son visage reflété par l’acier, poli à cet effet, d’une hache de guerre. Elle était coquette, mais laissa bien vite là cet objet dangereux et vain, et son hamac, pour n’écouter que la voix du devoir.

Elle remonta donc jusqu’à la presqu’île glacée d’Alaska, dans un traîneau à roues facultatives tiré par deux ours que l’on eût dit vêtus de neiges éternelles. En cet équipage, elle traversa le détroit durci de Behring, gagna la Sibérie, traversa la Russie, l’Allemagne qui la dégoûta par des mœurs, qu’elle croyait tombées en désuétude, d’anciens sauvages fétichistes, la Suisse, et fut bientôt, grâce à l’agilité que l’ange donnait aux braves ours, rendue devant la maison de Paul.

Le père de celui-ci, ne sachant que faire des plantigrades lorsqu’ils furent dételés, commit l’imprudence de les envoyer à la gendarmerie, d’où ils furent dirigés vers le bagne, le brigadier les ayant pris pour des malfaiteurs.

Marie et Malvina se reconnurent aussitôt pour des personnes de qualité et sympathisèrent. Même, elles eurent une identique façon de concevoir la méthode à employer pour l’emmaillotement des bébés, encore que Marie préférât le lin pur et que Malvina inclinât vers les fibres de bouleau. Cette dernière fit gravement à Paul une révérence de fille de grand chef, après quoi elle attacha au lit du petit garçon une croix taillée dans une pépite. Et, avant que de s’asseoir en face de Marie, elle offrit à celle-ci un diamant de la cataracte. C’était une goutte, la seule qui, depuis tant de siècles que s’écoule cette montagne d’eau, se fût solidifiée.

Marie accepta cet incomparable cadeau en disant :

— Merci, mademoiselle.

VI



La cinquième personne convoquée par l’ange fut un habitant de l’Australie, nommé Choucroutus et d’origine allemande. L’Australie est la plus grande île de l’Océanie. Elle est située à l’antipode de la France : c’est-à-dire que si nous creusions dans la terre, juste au-dessous de nous, assez profond pour traverser celle-ci de part en part, la pointe de la vrille dont nous nous servirions pour cela irait piquer la plante des pieds des marcheurs australiens.

Et certes ! la vrille en question aurait eu beau jeu avec Choucroutus dont les bottes étaient pour le moins aussi volumineuses que celles de l’ogre dans le Petit-Poucet, afin que pussent croître à l’aise trente oignons répartis sur les doigts inférieurs du Teuton. Choucroutus possédait encore de grosses jambes qu’il serrait au-dessus du mollet dans une culotte bleu-de-prusse à boucles d’or ; un gros ventre qu’il étalait sous un gilet couleur de soupe à la citrouille barré par une grosse chaîne d’or ; un gros dos que recouvrait une jaquette jaune serin dont les basques et les manches étaient ornées de boutons d’or ; un gros cou entouré d’une grosse cravate groseille retenue par une épingle d’or ; une grosse bouche dont toutes les dents avaient été remplacées par des lingots d’or ; de gros yeux sous de grosses lunettes d’or. Mais il portait, sur son habit, la croix de fer.

Choucroutus aurait pu, sa fortune étant déjà considérable quand il quitta Berlin, couler des jours enchantés dans quelque site océanien qu’aurait élu sa fantaisie. Il est, dans l’océan Pacifique, de ces îles radieuses qu’ont chantées des poètes comme Stevenson et Loti, qu’a peintes un artiste comme Gauguin. Là, une douce population couronnée de fleurs se joue au long des ruisseaux ou sur la plage, ne prenant d’autre peine pour se nourrir que de cueillir des fruits rouges dans les forêts d’émeraude et de ramasser, entre les roches où la mer est comme un arc-en-ciel, des coquillages savoureux. L’Australie elle-même offre à ceux qui en savent profiter des agréments et des ressources.

Son principal oiseau est le paradisier, dont l’ensemble fait songer à la tête d’un enfant blond coiffé « aux Enfants d’Edouard ». Il se soûle, et nous n’osons croire qu’il ait contracté ce vice avec les matelots qui l’apprivoisent ; sa fleur la plus variée est une fleur appelée « le caractère de la femme » parce que sa corolle change de teinte à chaque heure du jour et de la nuit ; son quadrupède le plus familial est le sarigue (on dit la sarigue au féminin), qui met ses petits dans sa poche ; sa vertu la plus négative est de les pouvoir acquérir toutes.

Mais tant de curiosités naturelles n’intéressaient point Choucroutus, dont la vie était tout absorbée par la recherche de l’or dans un puits épouvantablement noir qu’il avait creusé lui-même avec ses ongles transformés ainsi peu à peu en griffes de rapace nocturne.

L’ange n’avait pu convoquer un tel homme auprès du berceau de Paul que pour inspirer une horreur plus grande de la grossièreté à ceux que l’Allemand approcherait.

Choucroutus avait, aussi bien que les autres conseillers et conseillères déjà arrivés, effectué le voyage très rapidement, grâce au serviteur de la Providence.

Au sortir de son trou, il s’était embarqué sur le Kaiser, capitaine Papou, torpilleur dernier modèle, dans l’espoir de rencontrer quelque paisible vaisseau français qu’il pût traîtreusement couler. Il fut déçu dans son désir et atteignit San-Francisco, ayant en moins d’une demi-heure, et bien qu’il eût le mal de mer, mangé un baril de choucroute (à laquelle il devait son nom de Choucroutus), et bu vingt-cinq bouteilles de bière.

Dans le chemin de fer transcontinental, qui l’amena de San-Francisco à New-York, il dévora seul à seul un cochon rôti tout entier, et, dans la même demi-heure, engloutit vingt-quatre litres de bière, dix coupes de vin de Champagne et trois quarts de litre de kirsch.

Enfin, entre New-York et Pauillac-sur-Gironde, où il débarqua lourdement, il consomma, dans le même espace de temps, un deuxième cochon, avec toute une garniture d’œufs durs et de pommes de terre bouillies. Je passe la boisson sous silence.

Tant de nourriture lui permit de s’assoupir dans le luxueux wagon spécial qu’il avait loué entre Bordeaux et la ville où il descendit pour se rendre auprès de Paul.

Lorsque Choucroutus entra dans la chambre du petit garçon, la première chose qu’il voulut faire ce fut d’embrasser Marie.

— À distance, monsieur, lui dit-elle.

VII



Donc, autour du berceau, et sous la présidence de l’ange gardien qui les devait consulter pour choisir entre leurs manières d’envisager l’avenir de Paul, étaient maintenant réunis : Marie, Patchouli, Jakoba, Malvina et Choucroutus.

L’ange, qui tenait une rose afin de l’offrir à celui ou à celle dont il jugerait l’avis le meilleur, laissa d’abord parler Choucroutus afin de pouvoir plus vite le mettre à la porte.

Voici comme le Boche parla, plein de suffisance et de victuailles :

— Beu, beu, beu, beu. Pouf, pouf, pouf, pouf. Il faut que cet enfant, paf, paf, paf, paf, quand il sera grand, pif, pif, pif, pif, mange beaucoup de choucroute, beu, beu, beu, beu, et de cochon, gneu, gneu, gneu, gneu, et qu’il boive beaucoup de bière, ga, ga, ga, ga, et de kirsch, ouf, ouf, ouf, ouf.

Pour acheter beaucoup de boustifaille, beu, beu, beu, beu, et de boisson, bon, bon, bon, bon, il faut qu’il devienne comme moi, paf, paf, paf, paf, un gentilhomme qui, pif, pif, pif, pif, ne songe qu’à ramasser de l’or, pouf, pouf, pouf, pouf. Ainsi, il pourra, comme moi, beu, beu, beu, beu, demander et obtenir en mariage, ga, ga, ga, ga, une beauté comme Mademoiselle Marie…

Choucroutus n’avait pas achevé son discours, que Jakoba le jetait dehors avec un roulement, un vrai tonnerre de coups de pied dans le derrière. Ce qui n’était pas difficile. L’ange rappela Jakoba à la charité chrétienne.

On ne revit jamais Choucroutus. Peut-être est-il mort d’une indigestion.

VIII



Voila, dit alors Jakoba, je ne me suis tant mis en colère que par amour de la pauvreté, moi pauvre nègre bien noir, ami des Pères Blancs. Lorsque nous voyions venir à nous quelqu’un de ceux-ci, d’aussi loin que sa silhouette émergeât du désert, nous nous prosternions pour remercier la Providence. Ce saint homme semblait vêtu de sable immaculé, avec, autour de la ceinture, les graines sèches et sombres du rosaire. Son grand chapeau lui était comme une auréole, au-dessus du dromadaire qu’il montait. Il nous apportait les suprêmes consolations et les remèdes humains. Aux enfants et aux vieillards qui grelottaient de fièvre il dosait la quinine bienfaisante que l’on extrait d’un arbre américain. Aux incurables et aux moribonds il présentait Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la Croix et dans l’Eucharistie, et il n’était blessure et agonie qui ne s’adoucissent. C’est un Père Blanc qui a enterré ma mère, ma femme et l’un de mes enfants. Et c’est lui qui m’a donné, pour me soutenir, l’Espérance immortelle. Oh ! que cet enfant chéri, si Dieu le veut, devienne un fils spirituel du grand cardinal des solitudes douloureuses !

IX



En écoutant Jakoba, Marie et Malvina étaient bien émues. L’ange souriait. Patchouli seul, à qui la parole fut alors donnée, semblait n’avoir pas très bien compris.

L’Indien voulut sans doute, avant que de s’expliquer, distraire la société. Il retira d’une sacoche de cuir, qu’il portait en bandoulière sur sa robe à ramage, une flûte de roseau et trois serpents : le premier jaune, le second bleu, le dernier vert. Et, soufflant dans son instrument, il se mit en devoir de les faire danser. Les horribles bêtes se tortillaient comme des flammes et, parfois, se tenaient dressées sur le bout de la queue et tiraient la langue.

Soudain, des cris d’effroi s’élevèrent. L’ange gardien seul demeura calme. Patchouli ayant éternué, le charme se trouva rompu par la brusque cessation de la musique, et le reptile bleu bondit sur le berceau et se noua autour du cou de Paul.

D’un geste sûr, le serviteur providentiel désenlaça la bête qu’il tua du regard ainsi que les deux autres : l’enfant était indemne, Patchouli s’était mis à genoux pour demander pardon de son imprudence. Il promit même solennellement à l’ange d’abandonner toutes les pratiques du bouddhisme et d’embrasser la foi de Jakoba, de Malvina et de Marie.

Toute crainte dissipée, et lorsque Patchouli fut interrogé sur ce qu’il avait voulu prouver par sa courte mais dangereuse séance, il répondit qu’il avait essayé de faire entendre que son plus vif désir était que Paul devînt médecin.

C’est, en effet, le serpent qui, dans l’Inde, symbolise l’art d’Esculape.

X



Marie ayant, d’un gracieux sourire, fait signe à Malvina que celle-ci parlât devant elle, la fille du grand chef dit :

— Trop de liens d’amicale admiration rattachent ma lignée à la famille du vicomte de Chateaubriand pour que je ne souhaite pas que cet enfant se développe dans le sens de la poésie. Bien que je sois issue d’une famille sauvage, elle compte parmi les plus nobles du Nouveau-Monde. Originaire de l’Inde, ma race émigra vers le nord, effectuant, en traversant le détroit de Behring, le même trajet qu’en sens inverse j’ai refait aujourd’hui. Elle a, durant son émigration plusieurs fois séculaire, inauguré jusqu’au sein des forêts vierges des monuments de style asiatique devant lesquels l’esprit de l’homme se déconcerte.

Malgré une généalogie aussi considérable, je me suis penchée vers le poète. Je l’aime parce qu’il observe avec amour les êtres et les choses que Dieu a créés, alors que beaucoup d’hommes, tels de mauvais écoliers qui ne prêtent aucune attention au livre qui est ouvert devant eux, n’accordent pas un regard aux merveilles de la nature.

Qui donc a jamais vu une fleur, avant que le poète nous la montrât toute ruisselante de génie, découpée minutieusement, veinée de lumière, colorée d’azur, de soleil, ou de feu, parfumée d’encens, les racines baignant dans l’humidité des mousses ?

Qui donc a jamais contemplé et entendu chanter un oiseau, harmonieux et volant comme le flot de la rivière, avant que le poète nous le découvrît au cœur des bocages ?

Qui donc, avant que le poète nous le fît admirer, a jamais considéré l’insecte aux ailes de pierre précieuse ou de feuille morte, à la tête couronnée de gemmes, au dard finement ciselé ?

Moi, fille de contrées privilégiées, combien de fois ne me suis-je pas bercée de beaux vers sonores, où se trouvaient enclos la couleur, le parfum, les chants, les murmures et les formes des créatures de Dieu !

Je voudrais que Paul fût poète ; qu’il charmât les fiancés et qu’il consolât le solitaire. On crut que l’ange allait tendre la rose à Malvina, mais Marie n’avait point encore parlé.

XI



Certes ! dit la belle Française, en tout autre temps j’aurais pu incliner vers votre vœu, mademoiselle Malvina, car j’aime comme vous les aimez les poètes qui sont les éclaireurs du Ciel futur.

De même, monsieur Patchouli, à une autre époque, j’eusse pu souscrire à votre intention que Paul suivît la carrière médicale, depuis surtout que la scienee a découvert que l’eau bouillie est le plus efficace des remèdes et que le vin n’a pas ces propriétés malfaisantes que de tristes Diafoirus lui prêtaient.

Je ne pourrai, monsieur Jakoba, que me ranger à votre avis de faire de Paul un Père Blanc, si Dieu en décide ainsi, car ils sont les premiers d’entre les hommes ceux qui parcourent le désert de ce Monde, comme de bons Samaritains, en quête de voyageurs blessés qu’ils soignent, relèvent et conduisent à l’hôtellerie de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Mais ces vocations extraordinaires sont dans le secret du Ciel, et le cher ange gardien, ici présent, nous dira bientôt ce qu’il faut décider pour la plus grande gloire du Tout-Puissant.

Pour moi, je sais que ma Patrie est en danger.

Des millions d’Allemands se sont rués sur elle, au mépris de toute justice. Et, tant que nous serons menacés par eux, il ne sera plus permis à une jeune Française de peigner ses beaux cheveux dans sa chambre, sans qu’elle risque de voir apparaître dans son miroir quelque Choucroutus qui aura forcé la porte derrière elle.

Or, même après qu’ils auront été vaincus, toujours il faudra se tenir en garde des Choucroutus qui s’enracinent partout avec les oignons de leurs pieds, et jusqu’aux extrémités de la Terre. Tant que l’Univers subsistera, nous demeurerons sous les armes, de peur que, chassés de notre planète, les Choucroutus ne nous reviennent de la lune.

Si vous n’étiez pas suffisamment édifiés sur leur compte, vous qui arrivez de si loin, vous l’aurez été par ce digne représentant de leur race, que la Providence, dans sa sagesse, avait choisi pour que Jakoba le mît à la porte.

Je suis coquette, il est vrai, quelque peu ; mais je suis une enfant pure, et vous êtes trop mes amis pour ne point partager ma douleur que révèle, sous ma belle robe blanche, ce jupon de deuil…

Il y a quelque chose que je ne vous avais pas dit, ajouta-t-elle en sanglotant :

Mon fiancé a été tué à la guerre.

Et maintenant, parlez. Que faut-il que devienne Paul, lorsqu’il sera grand ?

Et tandis que l’ange remettait la rose à Marie, tous répondirent :

— Soldat !


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