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La Russie et les Russes/07

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La Russie et les Russes
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 3 (p. 799-836).
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L'EMPIRE DES TSARS
ET LES RUSSES

VII.[1]
L'EGLISE RUSSE

III.
LA CASTE SACERDOTALE ET LA REFORME ECCLESIASTIQUE. — LE CLERGE NOIR ET LE CLERGE BLANC. — MOINES ET POPES.

En Russie, le clergé n’est pas seulement un corps, c’est une classe ; jusqu’à ces derniers temps, ce n’était pas seulement, comme en France avant la révolution, un des ordres de l’état, c’était une caste fermée, héréditaire. Le rôle de cette caste n’est pas moins important au point de vue social qu’au point de vue religieux. Outre son influence directe par ses fonctions, ce clergé, pourvu de famille, a par ses enfans, par les hommes qui sortent de son sein, une sérieuse influence sur la société civile. Le clergé russe, qui forme une des quatre ou cinq classes entre lesquelles se divise toute la nation, se partage lui-même en deux groupes, en deux classes différentes et souvent, rivales : les popes et les moines, le clergé séculier, paroissial, et le clergé régulier monastique ; ou, selon l’expression vulgaire, le clergé blanc et le clergé noir. Cette désignation ne répond point à la différence des costumes. Si les moines sont toujours vêtus de noir, les popes ne le sont pas de blanc ; ils mêlent seulement au noir des couleurs brunes ou foncées. Moines et popes portent également une longue barbe et de longs cheveux ; le principal insigne des premiers est le grand voile noir, qu’ils laissent pendre en arrière sur leur coiffure.

Entre ces deux clergés, la distinction fondamentale est le mariage. Le clergé noir est voué au célibat, le clergé blanc, celui qui forme proprement la caste, est marié. Cette opposition, cette sorte de dualisme du sacerdoce se rencontre dans toutes les églises d’Orient, chez les Orientaux unis à Rome comme chez les autres. Il n’y a, croyons-nous, d’exception que chez les Grecs melchites de Syrie, où, selon l’esprit de Rome, le clergé célibataire a fini par évincer le clergé marié et par le supprimer. Chez quelques peuples orthodoxes, on pourrait un jour voir un changement inverse. Dans toutes ces églises, la tradition réserve l’épiscopat au célibat ; c’est là le principe de la domination du clergé régulier, de la dépendance et parfois de la jalousie du clergé marié. Partout où près du sacerdoce ordinaire s’est formée une milice religieuse spéciale, il y a eu des rivalités entre le gros de l’armée ecclésiastique et ces corps d’élite. L’église russe, où tout l’avancement, tous les honneurs étaient le privilège du corps monastique, ne pouvait toujours échapper à de telles compétitions. L’antagonisme y est d’autant plus naturel qu’entre les deux fractions du sacerdoce le contraste est plus grand, et le passage de l’une à l’autre plus difficile. En Russie, le mariage pour le pope est presque aussi obligatoire que le célibat pour le moine. Entre l’un et l’autre, la femme est une barrière qui n’est renversée que par la mort ou rarement par la séparation volontaire des deux époux. Chez les deux clergés ainsi séparés, la diversité des intérêts a produit la diversité des vues et des tendances. Les divergences sont réelles, elles ne doivent point être exagérées. Le clergé noir veut maintenir sa domination, le clergé blanc cherche à s’en affranchir : entre eux, c’est une lutte d’influence, une compétition sourde, souvent inconsciente, non une hostilité ouverte et déclarée. Du terrain matériel des intérêts et du pouvoir, la rivalité a naturellement passé dans le domaine spirituel, dans la sphère religieuse proprement dite. Ces deux clergés sont, par leur situation même, involontairement attirés vers les deux pôles opposés du christianisme, l’un plus porté vers la tradition et l’autorité, l’autre vers les innovations et la liberté. Ainsi que nous l’avons montré dans une de nos précédentes études [2], il y a là pour l’église russe le cadre de deux partis, il y a là un germe de dualisme qui plus tard pourrait amener des conflits semblables à ceux du high church et du low church au sein de l’église anglicane. Cette époque est du reste encore éloignée, pendant longtemps encore le poids de la tradition et le besoin d’union en face d’adversaires communs empêcheront toute lutte ouverte, toute scission ; pendant longtemps, ces deux clergés vivront côte à côte sans que le triomphe de l’un soit assez complet pour amener la suppression de l’autre. De ces deux émules, l’un est plus important par le pouvoir, par la science, par son rôle traditionnel, l’autre par le nombre et par son rôle social ; l’un a derrière lui un plus grand passé, l’autre a peut-être devant lui un plus long avenir. Nous commencerons par le premier, par le plus élevé, le clergé noir.


I

Les monastères et les moines ont longtemps tenu une large place dans l’existence de la Russie ; aujourd’hui encore ses vastes couvens sont les plus remarquables monumens de son histoire. Dans aucun pays, le rôle des moines n’a été plus considérable ; il n’a pas toujours été le même qu’en Occident. Le monachisme orthodoxe oriental n’a point eu de branches aussi multiples, d’inflorescence aussi complexe, que le monachisme catholique latin. Au lieu de se ramifier en une foule de congrégations et d’ordres divers, il a gardé à travers les siècles une simplicité archaïque ; il est à beaucoup d’égards demeuré primitif. Comme toutes choses, l’esprit monastique a eu moins de mobilité, de variété, de fécondité en Orient qu’en Occident. Les Russes et les Grecs n’ont connu que les premières phases du monachisme, celles qui chez nous correspondent à la première moitié du moyen âge, antérieurement à saint Bernard ou au moins à saint Dominique et à saint François. Des deux grandes directions de la vie religieuse, la vie active et militante, la vie contemplative et ascétique, les moines d’Orient ont toujours préféré la seconde, sans doute la mieux adaptée à l’esprit oriental ; c’est pour la pénitence et l’ascétisme ou pour la prière et la méditation que se sont fondés la plupart des couvens orthodoxes. Ce n’est ni le besoin de grouper ses forces pour la lutte, ni le zèle du bien des âmes, c’est l’amour de la retraite, c’est le renoncement au monde et à ses combats qui ont jadis peuplé les couvens de la Russie. Le moine russe n’avait point en vue telle ou telle branche de l’activité intellectuelle ou religieuse, telle ou telle œuvre de charité ou de propagande. Pour lui, l’idéal du religieux est encore l’anachorète du désert ; c’est le stylite sur sa colonne ou le gymnosophiste chrétien, uniquement vêtu de sa longue barbe, que l’on aperçoit souvent dans les peintures des couvens russes ; ce sont les saints ensevelis vivans dans les catacombes de Kief. Les noms des monastères rappellent la Thébaïde, les plus grands portent celui de laure (laura), les petits celui de skite ou de désert (poustynia). Les catacombes ou cryptes de quelques couvens russes ne sont point, comme celles de l’Occident, les tombes des morts ; c’était la demeure d’anciens anachorètes retirés dans des grottes souterraines à l’exemple des pères du désert. Le goût de la vie d’ermite n’est pas encore éteint dans le peuple ; si l’état n’en autorise plus la fondation, les sectaires dissidens s’érigent parfois encore des ermitages dans des contrées écartées.

Avec de telles tendances, une seule règle monastique suffisait, comme en Occident a longtemps suffi le seul ordre de Saint-Benoît. En Russie, ainsi que dans tout l’Orient, règne la règle de saint Basile, dont les dispositions moins précises, moins systématiques, ne se peuvent comparer aux statuts ou aux constitutions savamment coordonnées de la plupart des ordres ou des congrégations catholiques. Cette règle, qui ne fait guère que poser les bases de la vie monastique sans l’enserrer dans d’étroites observances, a reçu vers le IXe siècle de la main de Théodore Studlite des modifications ou complémens admis en un certain nombre de couvens russes. Pour la vie religieuse comme pour la foi, la Russie n’a rien ajouté à ce que lui apportèrent les Grecs : elle n’eut aucun ordre qui lui fût propre. Comme chez nos bénédictins, les monastères russes ont quelquefois été des colonies et par suite des dépendances les uns des autres, mais de ce groupement aujourd’hui disparu n’est sortie aucune puissante congrégation. La vie monastique a ainsi manqué à la fois de variété et de concentration, de diversité et d’unité. Par là les moines n’ont pu donner à la société et à la civilisation ni les mêmes secours ni les mêmes embarras qu’en Occident.

Pour avoir été moins variée, l’influence des monastères en Russie n’a pas été moins profonde. Les couvens ont eu dans la formation de la nation et de la culture russe un rôle analogue à celui des moines de Saint-Colomban ou de Saint-Benoît dans l’Europe catholique. De même qu’en Gaule et en Germanie, les moines ont été les pionniers de la civilisation ainsi que du christianisme : convertissant les tribus barbares et défrichant les landes ou les forêts, ils ont sur leurs pas attiré la population et la nationalité russe au fond des solitudes du nord et de Pest. Là aussi les couvens ont été l’asile des lettres et des connaissances apportées de Byzance par les moines grecs. Peu de nos abbayes se pourraient à cet égard comparer à Petcherski de Kief, où écrivaient Nestor et les premiers annalistes. S’il est un pays qui ait été fait par les moines, c’est la Russie. Les couvens y ont un caractère plus national que partout ailleurs. Dans la vie monastique comme en toute chose, la religion s’est davantage identifiée avec le peuple. Pendant les luttes contre les Tatars, contre les Lithuaniens et les Polonais, les monastères ont été le principal rempart de la nationalité dont, par la diffusion du christianisme, ils avaient été l’un des principaux fauteurs. L’histoire de la Russie revit presque tout entière dans deux grandes laures : Pelcherski, le couvent des catacombes des bords du Dnieper, symbolise et résume La première période de l’existence nationale, Troïtsa la seconde. Petcherski personnifie l’âge de Kief, Troïtsa l’âge de Moscou. Les monastères de Russie étaient des citadelles qui le plus souvent gardent encore leurs murailles crénelées ; ce sont les châteaux-forts du moyen âge russe. Les plus grands sont de vraies villes contenant de nombreuses églises ou chapelles : Troïtsa en a 14, Solovetsk 7, Simonof et Donskoï de Moscou 5 ou 6.

Beaucoup de ces maisons religieuses réunissent l’intérêt pittoresque à l’intérêt historique. En Russie comme partout, les moines ont choisi les plus beaux sites : les ermitages se sont bâtis au bord d’un fleuve ou d’un lac, parfois dans une île, les cénobites ont occupé les plus belles clairières des forêts ou les oasis boisées des steppes. Troïtsa élève au bord d’un ravin ses grosses tours de briques rouges, qui ont arrêté les Polonais, maîtres de Moscou, et servi d’abri à Pierre le Grand contre les strelitz en révolte. Dans une de nos visites à ce sanctuaire national, le moine qui nous faisait faire le tour des murs nous montrait par les embrasures l’emplacement des tentes et des canons polonais auxquels répondaient les canons du monastère (1608-1609). A Petcherski de Kief, le site est plus grandiose, les souvenirs plus sombres et plus mystérieux. Ce couvent, qui fut le point de départ de tous les moines russes, le séjour de saints innombrables et des premiers chroniqueurs nationaux, est construit sur une des collines de la rive droite du Dnieper ; au pied du monastère, de l’autre côté du grand fleuve, s’étend un paysage aussi plat et aussi vaste que la mer ; au-dessous sont les noires catacombes où vécurent les vieux anachorètes, où leurs corps reposent debout. Dans ces galeries souterraines, aussi étroites que celles des catacombes romaines, se presse au matin la foule des pèlerins. Dirigés par les moines, ils s’y enfoncent en longues files chacun un cierge à la main ; de la niche dont ils font leur tombeau après en avoir fait leur demeure, les saints ascètes murés dans la paroi tendent une main desséchée aux baisers des fidèles. D’autres monastères à peine moins illustres, Simonof, Donskoï et Novopaski, dont les murs ont arrêté les Tatars aux portes de Moscou, Saint-George de Novgorod, l’Assomption de Tver, la nouvelle Jérusalem qui, à quelques lieues de Moscou, reproduit les lieux saints de Palestine, Solovetsk, sur la Mer-Blanche, rappellent aussi de glorieux souvenirs et attirent de nombreux pèlerins. Ces sanctuaires rehaussent aux yeux du peuple les contrées ou les villes qui les possèdent. Pierre le Grand, malgré son peu d’amour des moines, ne voulut pas laisser sa nouvelle capitale sans cette sorte de consécration. Pour rattacher à la sainte Russie le sol à demi finnois de sa ville au nom allemand, le réformateur fit porter de Vladimir à Pétersbourg les reliques du saint Louis russe, d’Alexandre Nevski, qui, par sa victoire sur les Suédois au bord de la Neva, pouvait sembler le précurseur du vainqueur de Charles XII. Autour du tombeau du saint national s’éleva aux portes de la capitale un vaste couvent qui, pour les richesses et les privilèges, fut mis au rang de Troïtsa et de Petcherski.

La population de ces cités monastiques n’est plus aujourd’hui ce qu’elle fut autrefois. Le peuple y afflue encore en pèlerinage, les moines qui s’y enferment sont relativement en petit nombre ; souvent ils semblent n’être plus que les gardiens de ces citadelles religieuses, jadis habitées par des centaines de moines. La décadence graduelle du monachisme est déjà indiquée par la répartition géographique des monastères. A cet égard, une carte de la Russie monastique serait instructive. Le nombre des couvens est en rapport non point avec la densité, mais avec l’ancienneté de la population. La plupart se groupent à l’entour des vieilles capitales ou des vieilles républiques, de Kief ou de Moscou, de Novgorod ou de Pskof. Dans les régions de colonisation récente, dans la terre noire ou les steppes du sud et de l’est, les couvens sont rares. Les Russes en établissent cependant toujours quelques-uns dans les contrées nouvellement colonisées, ainsi en Grimée, dans le Caucase et en Asie. Chaque évêché en possède au moins un, dont le supérieur est membre de droit du consistoire diocésain. Il y a aujourd’hui dans l’empire environ 500 couvens, contenant un peu moins de 6,000 moines, un peu plus de 3,000 religieuses [3]. Le petit état romain, à la veille de la suppression des moines, en comptait presque autant. En Russie, le nombre des religieux est, il est vrai, plus que doublé par celui des frères lais et des novices, mais le total même n’a rien d’alarmant pour un état de plus de 80 millions de sujets et pour 60 millions de fidèles. Il n’y a là rien de comparable au spectacle offert naguère par l’Espagne ou l’Italie.

En Russie plus qu’ailleurs peut-être l’âge monastique est à son déclin. En y conservant plus de prise sur la masse du peuple, la religion y entraîne moins de fidèles dans ses cloîtres que dans beaucoup de pays catholiques. Ce n’est pas seulement que les fonctions sociales jadis remplies par les moines ont passé à l’état et aux laïques, c’est qu’en Orient la vie religieuse ne s’est point, comme chez nous, successivement adaptée à toutes les évolutions de la société pour les seconder ou les arrêter ; c’est qu’elle ne s’y est point renouvelée par la charité. En outre les deux grands faits qui dominent l’histoire ecclésiastique de la Russie moderne, le schisme ou raskol et l’institution du saint-synode, ont été presque également défavorables aux monastères. Le raskol a éloigné d’eux la portion la plus fervente du peuple, le synode les a tenus dans une dépendance peu propice à la vie religieuse. La faveur qu’à son origine le schisme rencontra dans plusieurs d’entre eux, à Solovetsk par exemple, amena l’église et l’état à soumettre les couvens à une surveillance plus sévère, à un joug plus étroit. Leur sourde opposition à la réforme de Pierre le Grand fut une autre cause de leur décadence. Le pouvoir s’appliqua à diminuer le nombre, la richesse et l’influence de ces refuges des idées anciennes. Toutes les restrictions qui se peuvent apporter à la vie monastique sans abolir les monastères, Pierre et ses successeurs les imposèrent. Un homme ne peut prononcer de vœux qu’à trente ans, une femme qu’à quarante. On ne peut entrer dans le cloître qu’après s’être libéré de toute obligation envers l’état, la commune ou les particuliers ; le moine doit renoncer aux privilèges de sa classe, à toute propriété immobilière, à tout héritage. Un instant, Biren, le favori protestant d’Elisabeth, ne permit la prise du voile qu’aux prêtres veufs et aux soldats en congé ; les vocations ne furent admises qu’avec l’autorisation du saint-synode. En 1742, il y avait encore 732 couvens d’hommes ; ils furent réduits de plus de moitié. On s’attaqua non pas seulement au nombre et aux biens des moines, mais aussi à leur domination, à leur influence religieuse. Le règlement spirituel, tout en les encourageant à l’étude des Écritures, leur défendit, sous peine de châtimens corporels, de composer des livres ou d’en tirer des extraits. Il leur fut interdit d’avoir dans leur cellule encre ou papier sans autorisation de leur supérieur, attendu, dit le règlement de Pierre le Grand, que rien ne trouble plus la tranquillité de la vie des moines que leurs insensés ou inutiles écrits. Les religieux ne durent avoir qu’un encrier commun enchaîné à une des tables du réfectoire et ne s’en servir qu’avec la permission de leur supérieur. C’étaient là de singulières réformes : en cela comme en beaucoup de choses, Pierre le Grand risquait de compromettre le but par les moyens. Si de semblables procédés ne pouvaient relever les moines, ils réussirent à leur enlever toute influence. Le bas peuple continua seul à regarder les couvens avec faveur, si ce n’est avec respect. Par un singulier contraste, ces moines tant abaissés ont conservé toutes les hautes dignités ecclésiastiques. Le maintien de ce privilège en de telles conditions serait une aberration, s’il s’appliquait réellement à la plèbe monastique. Ce qui l’explique, c’est que le plus grand nombre des religieux n’y ont aucune part, qu’il est réservé à une élite qui souvent n’a du moine que le nom et le costume. Sous l’unité extérieure de la profession monastique se rencontrent des vocations et des existences fort diverses. Des 200 à 300 hommes qui prennent annuellement le voile, plus de la moitié sortent de familles sacerdotales ; la moitié du reste appartient aux marchands ou aux artisans des villes. Les paysans sont moins nombreux, grâce sans doute aux liens légaux qui les enchaînent encore à la terre et à la commune. Le contingent des classes dirigeantes, de la noblesse et des hommes du monde, des employés de l’état ou des professions libérales, est presque nul ; sous le régime du long service militaire, il était dépassé par le chiffre des vieux soldats qui échangeaient l’uniforme contre le froc, et la caserne contre le cloître. II y a ainsi presque en même temps dans les monastères le sommet et le bas de l’échelle sacerdotale, les hommes les plus intelligens et les plus cultivés, les plus ignorans et les plus grossière du clergé. Il y a des moines, prêtres ou laïques, que l’âge amène au couvent et qui viennent y chercher un asile pour leur vieillesse ; il y a des jeunes gens qui n’y entrent que pour s’élever dans la carrière ecclésiastique. Parmi les recrues fournies par le clergé se rencontrent à la fois les sujets les plus brillans et les fruits secs des séminaires. Les uns sont condamnés à un long noviciat et n’arrivent même point toujours à la prêtrise (en Russie comme aux premiers siècles de l’église, un grand nombre de moines ne sont pas prêtres), les autres ne font que traverser le cloître pour parvenir à l’épiscopat et aux honneurs du clergé.

Les élèves les plus distingués des séminaires entrent à l’académie qui tient lieu de faculté de théologie. Là, après avoir choisi entre l’église et le monde, ils ont à choisir entre les deux clergés, entre la vie du pope, qui permet les joies de la famille, et la vie monastique, qui ouvre l’accès des dignités ecclésiastiques. Les religieux, qui jusqu’à ces dernières années dirigeaient exclusivement les académies, n’épargnaient rien pour attirer dans leur sein les jeunes gens de belles espérances. Pendant que le jeune homme hésitait entre les tendres aspirations du cœur et les flatteuses perspectives de l’ambition, ses supérieurs employaient pour l’amener à eux toutes les séductions de la piété et toutes les séductions de l’amour-propre. Quelquefois l’on allait jusqu’à la ruse, et le recrutement des moines rappelait celui des soldats dans les états où l’armée n’est entretenue que par des engagemens volontaires. S’il faut en croire un livre qui prétend dévoiler les mystères des couvens russes [4], on a vu des supérieurs attirer chez eux un séminariste indécis, le faire boire, et lui faire signer une demande d’admission à la profession religieuse, et le moine sans le savoir se réveillait tonsuré et vêtu de l’habit monastique. Ce fait se passait à l’académie de Moscou, sous le métropolite Platon, au commencement du siècle. Quand ils seraient authentiques, de pareils traits appartiennent à un monde déjà évanoui. D’ordinaire il n’est pas besoin de tant de ruses ou d’efforts ; l’amour-propre et les misères de la vie du pope suffisent à défaut de la piété pour faire prendre l’habit religieux aux sujets qu’on a le plus d’intérêt à en revêtir. Une fois ses vœux prononcés, rien de plus facile, de plus rapide, que la carrière du séminariste devenu moine. La loi n’admet les hommes aux vœux monastiques qu’à trente ans ; pour l’élève des académies, la limite légale s’abaisse à vingt-cinq ans ; pour lui, il n’y a point de noviciat. Ses études terminées, il est nommé inspecteur ou professeur de séminaire ; il devient ensuite supérieur ou recteur, et de fonctions en fonctions il peut parvenir à l’épiscopat avant même d’avoir atteint la maturité de l’âge. Ces privilégiés arrivent parfois aux hautes dignités sans avoir jamais mené la vie du cloître, sans presque y avoir vécu. A proprement parler, ce sont moins des religieux que des prêtres voués au célibat et à l’abstinence, et ils ne sont comptés comme moines que parce qu’en Russie le célibat n’est d’ordinaire admis que sous l’égide du régime monastique.

La plèbe des moines a un genre de vie tout différent. Pour eux, point de carrière, une existence monotone, le plus souvent remplie de pratiques minutieuses. L’entretien de leurs couvens, le service de leurs églises, le chant des longs offices du rite grec, voilà la principale occupation de leur vie ; le travail des bras ou de la tête n’y tient encore qu’une place secondaire. Jusqu’à ces derniers temps, le régime de la communauté était rare parmi les moines russes ; plusieurs patriarches ou métropolites s’étaient en vain efforcés de le répandre. La plupart des couvens étaient une réunion d’hommes vivant sous le même toit sans pour cela vivre en commun. On priait ensemble, d’ordinaire on mangeait ensemble, mais chacun avait son pécule, sa part des revenus du monastère, et en disposait à son gré. Aujourd’hui le saint-synode a l’intention d’introduire dans tous les monastères le régime de la communauté avec une discipline plus sévère. C’est l’autorité ecclésiastique centrale, et par suite le gouvernement, que regarde la réforme monastique. Les couvens en Russie ne sont point des établissemens particuliers : c’est une institution nationale, une sorte de service public. Dans un gouvernement autocratique, de pareilles associations ne peuvent vivre qu’à la condition d’accepter la tutelle gouvernementale. De là en partie l’abrogation des couvens des autres cultes. Comme l’église dominante, la vie monastique a été soumise par le pouvoir à la réglementation bureaucratique. Loin d’être, comme en Occident, de libres corporations plus ou moins indépendantes de l’autorité ecclésiastique ordinaire, les couvens russes ont perdu le droit de nommer leurs supérieurs. Ils sont placés sous l’absolue domination du saint-synode ; sans l’autorisation synodale, on ne peut fonder un couvent ; sans elle, on ne peut admettre un novice à prononcer ses vœux. Jusqu’à la réforme actuelle, c’est le synode qui nommait à toutes les dignités monastiques. Les postes d’hégoumène ou d’archimandrite étaient devenus comme des grades et des degrés de la carrière ecclésiastique. Les monastères étaient souvent donnés à des évêques ou à des aspirans à l’épiscopat ; de là un ordre de choses qui n’était pas sans analogie avec les bénéfices et les commandes de l’ancienne France. La réforme projetée doit mettre fin à ce régime. En soumettant les monastères à une vie plus sévère, il est question d’y introduire une administration plus libérale : en appliquant à la plupart des couvens le régime de la communauté, on parle de restituer aux religieux l’élection de leurs supérieurs. Une telle mesure ferait honneur à l’église et au gouvernement, elle serait en harmonie avec les grandes réformes du règne d’Alexandre II. Comme toutes les classes de la nation, les moines y retrouveraient sous l’autorité publique une partie du self-government qui est l’âme des institutions monastiques. Reste à savoir si une telle innovation est assez en rapport avec la constitution actuelle de l’église et de l’état pour être sincèrement pratiquée et réellement profiter aux monastères et au clergé.

Les couvens russes sont officiellement divisés en deux catégories, les couvens ordinaires ou subventionnés et les couvens extraordinaires, qui ne touchent rien de l’état. Les premiers sont les plus considérables et les plus nombreux : la subvention qu’ils reçoivent du gouvernement est une indemnité pour les biens dont ils ont jadis été dépouillés. Dans ces monastères, la loi détermine le nombre des moines ; ils se partagent en trois classes, en dehors desquelles sont encore les plus illustres monastères de l’empire. Quatre ont reçu l’antique nom de laure : ce sont les trois grands sanctuaires des trois âges de la Russie, Petcherski de Kief, Troïtsa au nord de Moscou et Alexandre Nevski à Pétersbourg, enfin Potchaïef en Volhynie, le principal monastère des Grecs unis du Ruthènes. Au-dessous des Jaurès, qui d’ordinaire dépendent du métropolite voisin et lui servent de résidence, viennent sept ou huit maisons portant le titre de stavropigies : ce sont les seules dont les supérieurs doivent rester à la nomination du saint-synode. Après les stavropigies, qui comprennent les plus vastes monastères de la banlieue de Moscou, se placent les couvens de première classe, qui comptent encore de célèbres sanctuaires comme Saint-George de Novgorod. Le nombre des moines est généralement en rapport avec le rang du monastère. Dans les laures, le chiffre légal est d’environ 100 religieux, les novices et les frères lais non compris, ce qui double en réalité l’effectif monastique. Dans les stavropigies et les couvens de premier rang, le maximum légal descendait à 33 professes. D’après la réforme en projet, la limitation du nombre des moines serait abandonnée pour les couvens des campagnes et pour les principaux des villes. Dans les autres, le nombre des religieux serait restreint de manière à ne plus garder que ce qui est nécessaire au culte. Les couvens de 1re classe n’auraient plus que 18 moines, ceux de 2e 13, ceux de 3e 10. Le but de cette réforme est, en diminuant la population des monastères, d’en alléger le budget. Les maisons religieuses étant astreintes au régime de la communauté, l’excédant de leurs revenus serait employé à l’augmentation du temporel des évêques, en secours aux pauvres du clergé, à la création d’hospices ou d’écoles.

On entend encore en Russie parler des richesses des couvens : il faut savoir ce que sont ces richesses. Les monastères russes ont perdu la plupart de leurs terres, ils ont conservé les objets mobiliers, les présens, les ex-voto, amoncelés dans leur sein depuis des siècles. Rien en Italie ou en Espagne ne peut plus donner une idée de ces splendeurs ; l’or et l’argent revêtent les châsses des saints et l’iconostase de l’autel, les perles et les pierreries couvrent les ornemens sacrés et les images. A Troïtsa, dans la sacristie ou vestiaire (ritsina), on a de tous ces dons sans emploi, joyaux, vases précieux, étoffes tissées d’or et de perles, objets d’art de toute sorte, formé un musée qui en Europe n’a d’autre rival que la sacristie patriarcale de Moscou. Outre ce trésor, les caves de Troïtsa contiennent encore, dit-on, des amas de perles et de gemmes non montées. Ces richesses incomparables appartiennent aux images et aux églises : les moines n’en sont que les gardiens, et peuvent vivre pauvres au milieu d’elles. Jadis les couvens possédaient de vastes domaines : les terres et les villages s’étaient accumulés dans leurs mains aussi bien que les pierres et les métaux précieux. Dans la sainte Russie comme partout, l’état dut de bonne heure chercher à contenir l’extension des biens ecclésiastiques. Les derniers princes de la maison de Rurik avaient déjà posé des bornes à la propriété monastique. Le tsar Alexis en retira l’administration aux couvens, Pierre le Grand en retint une partie des revenus, Catherine il s’en fit concéder l’abandon par le clergé. Les biens incamérés par la tsarine en 1764 comptaient près d’un million d’âmes, les femmes non comprises, selon le système de dénombrement russe. Les deux tiers appartenaient aux moines : Troïtsa seul avait 100,000 paysans mâles. Les villages des couvens leur furent enlevés ; on leur laissa des biens sans serfs, des moulins et quelques terres labourables, des prairies ou pâturages, des étangs et des pêcheries, surtout des forêts. La faculté de recevoir des dons ou des legs leur ayant été laissée, ou l’autorisation leur en ayant été souvent accordée, plusieurs couvens sont redevenus propriétaires de vastes immeubles. Ce sont ces débris de leur ancienne fortune ou ces récentes acquisitions dont beaucoup de Russes voudraient enlever aux monastères la jouissance pour en faire profiter la bienfaisance ou l’instruction publique. L’emploi des biens ou des ressources des couvens n’était pas jusqu’ici à l’abri de tout reproche. La distribution en était inégale, une part démesurée était souvent attribuée au supérieur aux dépens des moines. A Saint-George de Novgorod, l’archimandrite touche, assure-t-on, 8,000 roubles (32,000 francs). Dans d’autres couvens de première classe, les revenus du supérieur dépassaient le double et le triple de cette somme. C’est à ces inégalités que doit remédier la réforme en préparation au profit des monastères en même temps que du public.

Les biens qui leur ont été laissés et la subvention qu’en échange des autres, leur alloue l’état ne forment d’ordinaire que la moindre partie des ressources des couvens. Ils ont conservé la principale branche des revenus monastiques, les offrandes. Les moines se sont maintenus en possession de la plupart des reliques et des images miraculeuses de la Russie. Ce double avantage attire de tous côtés à leurs églises des pèlerins et des aumônes. Le pèlerinage est encore en grand honneur chez le peuple russe : c’est un des traits de ses mœurs qui rappellent le plus l’Orient et le moyen âge. Il est peu de paysans qui n’aient l’ambition de visiter Troïtsa ou Petcherski : en Palestine même, les pèlerins russes sont plus nombreux que tous ceux des autres nations ensemble. A certaines époques, il part d’Odessa pour Jaffa ou Le Carmel, ou pour le mont Athos, des bateaux presque uniquement chargés de mougiks. Les Lois qui l’enchaînent à la terre et à la commune mettent seules des bornes au goût du paysan pour les pieux voyages. Aucune distance ne l’effraie : on a vu des femmes et des vieillards, auxquels les règlemens rendent l’absence moins difficile qu’aux jeunes gens, aller ainsi à pied de Sibérie à Kief, et des bords du Don ou du Dnieper à ceux de la Mer-Blanche. Dans les grands sanctuaires, à Troïtsa et à Petcherski, les pèlerins se comptent annuellement par centaines de mille, qui tous brûlent un cierge et laissent une obole. Lors de certaines fêtes, ces agglomérations d’hommes deviennent même un danger pour la santé publique, et comme dans les grands pèlerinages de l’Inde, de la Perse ou de l’Arabie, le choléra semble avoir parfois pris son point de départ en Europe, à Kief, parmi les pèlerins.

En dehors de ces grands pèlerinages, il est peu de couvens qui n’attirent des visiteurs aux pieds d’une image vénérée : si tous ne peuvent venir à elle, l’image va au-devant des fidèles. Les Vierges miraculeuses dont chaque monastère est la demeure font chaque année des tournées dans les campagnes voisines. Conduites par les moines, elles vont en procession de village en village. On se presse sur leur chemin, on se dispute l’honneur de les baiser, de les porter, de les héberger la nuit. C’est là pour les moines l’occasion d’abondantes collectes, chez le peuple russe, si passionné pour les images, il en est dont la propriété suffit à la fortune d’un couvent. Il n’est pas de voyageur qui n’ait remarqué à Moscou une petite chapelle adossée à la principale porte de la Place-Rouge, la place qui sépare le Kremlin du bazar. Cette chapelle, devant laquelle peu de Russes passent sans se signer, contient l’image de Notre-Dame d’Ibérie, une des plus vénérées de Moscou. Comme à Rome le Bambino de l’Ara-Cœli, la Vierge d’Ibérie va parfois visiter les malades à domicile, et possède à cet effet chevaux et voitures. Cette image rapporte, dit-on, 250,000 francs par an : une partie est prélevée par le métropolitain, le reste revient au couvent propriétaire de l’icône. Les reliques et les images miraculeuses sont pour le clergé noir une sorte de monopole ; il ne souffre pas volontiers qu’en cette matière de simples popes lui fassent concurrence. De ce double avantage, les couvens en tirent un autre presque également lucratif. Les Russes aiment à se construire des tombes auprès du tombeau des saints, et, la mode ayant suivi la piété, les monastères sont devenus les lieux de sépulture les plus aristocratiques, les plus en vogue. Longtemps en Russie comme en Occident, ce fut pour les princes et les boïars une coutume de prendre, à l’approche de la mort, l’habit monastique, et de se faire enterrer dans les monastères. Aujourd’hui les habitans de Pétersbourg se disputent à prix d’or une place dans le cimetière de Saint-Alexandre Nevski, ou à son défaut dans celui du couvent de Saint-Serge, près de Strelna, au bord du golfe de Finlande.

Dans beaucoup de couvens, les moines semblent n’avoir d’autre mission que d’être des gardiens de reliques et d’images, ou des collecteurs d’aumônes. Leur principal travail est souvent de donner à leurs offices une majesté particulière. Ils y mettent parfois beaucoup d’art ; quelques monastères, comme Saint-Serge de Strelna, sont célèbres par leurs chants, ce qui n’est pas un petit mérite dans un pays où la musique sacrée est en grand honneur, où elle est demeurée entièrement distincte de la musique profane, et possède encore ses compositeurs spéciaux Ailleurs les religieux ont, selon les traditions byzantines, à côté des écoles de chant, conservé des ateliers de peinture ; ailleurs encore ils pratiquent une des vieilles occupations monastiques, la copie des livres : seulement l’imprimerie a remplacé les manuscrits. Les presses de Petcherski de Kief fournissent un grand nombre de ces livres liturgiques slavons qui pénètrent jusque parmi les Slaves de la Turquie. Quelques monastères doivent à leur position des occupations spéciales : Solovetsk, placé dans une île de la Mer-Blanche, a des moines marins et transporte ses pèlerins sur ses propres bateaux à vapeur. Les grandes laures sont le siège des académies ecclésiastiques ; beaucoup de couvens possèdent des écoles, quelques-uns des hôpitaux. S’ils ne rendent pas toujours à la société des services immédiats, on voit que les monastères russes ne sont pas toujours oisifs et inutiles. L’opinion forcera l’église et l’état à être pour eux de plus en plus exigeans, si toutefois on laisse subsister assez de moines pour leur permettre des loisirs en dehors du service du culte.

Nous ne dirons que quelques mots des couvens de femmes. Moins nombreux que les couvens d’hommes, ils sont d’ordinaire plus peuplés : au premier abord, les statistiques officielles semblent indiquer deux fois moins de religieuses que de religieux ; à y bien regarder, on voit que dans les cloîtres le nombre des femmes égale et dépasse celui des hommes. La loi ne les admettant aux vœux monastiques qu’à quarante ans, la statistique ne compte comme religieuses que les filles ayant dépassé cet âge. Les règlemens qui interdisent aux jeunes filles la profession monastique ne leur défendent pas l’entrée du cloître. Elles y vivent comme novices ou aspirantes et restent libres de rentrer dans le monde et de s’y marier. Beaucoup, préférant cette liberté, vieillissent au couvent sans faire de vœux. Ces novices ou sœurs laies sont ainsi plus nombreuses que les religieuses professes dont elles partagent la vie. Il peut sembler bizarre d’exiger pour des vœux monastiques quarante ans d’un sexe alors qu’on n’en demande que trente à l’autre. Indépendamment du désir de laisser la vie de famille toujours ouverte aux jeunes filles, il y a là vis-à-vis de la femme, de ses engouemens et de sa mobilité, une précaution d’autant moins excessive que l’église orthodoxe n’a point de couvens admettant des vœux temporaires. L’état y supplée en imposant un long noviciat ; c’est pour des raisons semblables que dans l’église catholique la cour de Rome accorde aujourd’hui plus difficilement son approbation aux congrégations de femmes qui exigent des vœux perpétuels.

Par leur défaut de spécialité et de groupement, les couvens russes des deux sexes ont une naturelle analogie ; par leur composition et leur mode de recrutement, ils présentent un remarquable contraste. Le clergé, qui fournit plus de la moitié des moines, ne donne guère que le demi-quart des religieuses. La noblesse et les classes libérales apportent aux couvens de filles un contingent presque aussi élevé que celui des familles sacerdotales. La raison en est simple : pour les filles du clergé comme pour les autres, le monastère n’est qu’une retraite ; pour les fils de popes, c’est une carrière. En tenant compte de cette différence, on voit qu’en Russie, comme partout de nos jours, c’est sur les femmes que le cloître exerce le plus d’attraction. Dans les couvens de femmes comme dans ceux d’hommes, la Russie compte peu de maisons entièrement occupées du soin des pauvres, des malades, des vieillards, des enfans. Cet admirable essor de la charité, qui dans l’église catholique, en France particulièrement, a rajeuni la profession religieuse et l’a sous tant de formes adaptée à toutes les misères humaines, ce mouvement de fraternité chrétienne, qui est une des plus pures gloires de notre siècle et de notre pays, n’a encore qu’effleuré l’église orthodoxe de Russie. Déjà cependant se manifeste chez elle une sorte de pieuse contagion. Les religieuses se sont toujours dans leur intérieur occupées d’œuvres de charité. En outre il y a déjà des sœurs vouées au soin des malades et des pauvres ; en général, elles ne sont pas regardées comme des religieuses, ce titre étant réservé aux femmes qui mènent l’ancienne vie monastique. Il s’est même formé quelques congrégations charitables spéciales, par exemple les sœurs de Johann Illinsky à Moscou. Comme tout en Russie doit commencer avec un but patriotique et national et sous la protection du pouvoir, ces sœurs, placées sous le patronage de l’impératrice, ont été instituées pour soigner les blessés militaires, et en temps de paix les malades des hôpitaux. Ce mouvement charitable pourra s’étendre, et, pour les femmes au moins, renouveler en partie la vie religieuse. Les lois ou les habitudes et la réglementation bureaucratique de l’église ne peuvent laisser à la charité chrétienne la même spontanéité, la même latitude, partant la même variété et la même fécondité qu’en Occident. En cela comme en toutes choses, rien d’important ne peut se faire en Russie sans l’initiative de l’autorité laïque et ecclésiastique. Avec elle cependant beaucoup de bien se pourrait faire, d’autant plus que, par ses penchans affectueux, aucun peuple n’est plus que le peuple russe naturellement propre aux œuvres secourables. Quant à la part qu’en d’autres contrées les couvens ont récemment prise à l’enseignement, il est douteux que les pays catholiques trouvent de longtemps de ce côté des imitateurs en Russie. Le gouvernement encourage la fondation d’écoles dans les monastères, il est peu disposé à laisser s’établir des congrégations d’hommes ou de femmes pouvant donner à la nation une éducation animée d’un esprit particulier.

II

A côté ou au-dessous-du clergé noir se trouve le clergé blanc, le clergé séculier et marié. C’est lui qui, à proprement parler, forme cette classe sacerdotale qui jusqu’à ces dernières années était une corporation héréditaire, une vraie caste fermée, une sorte de tribu vouée au service de l’autel. Ce singulier système s’était établi peu à peu : le lévitisme était la conséquence du servage et de la constitution de la société civile. Le serf lié à la terre ne pouvait entrer dans l’état ecclésiastique sans frustrer son seigneur ; le noble, propriétaire de serfs, ne pouvait devenir prêtre sans renoncer à ses serfs et aux privilèges de sa classe. Dans de telles conditions, le recrutement du clergé ne pouvait se faire que par lui-même. Il dut y avoir une classe attachée à l’autel, comme il y en avait une attachée à la terre. C’est ce qui advint ; les fils de popes furent obligés de fréquenter les écoles destinées à la préparation du clergé, et les emplois ecclésiastiques furent réservés aux élèves de ces écoles. La coutume ayant rendu le mariage des popes obligatoire, il fallait leur assurer des femmes, à leurs filles il fallait assurer un établissement. Les filles de popes furent destinées aux clercs, et les clercs aux filles de popes. Aux filles comme aux fils du clergé ; il fallut une autorisation spéciale pour sortir de la classe sacerdotale et se marier en dehors d’elle. Ainsi partie fait même des besoins de la société, le clergé russe, avec ses femmes et ses enfans, se trouva constitué en véritable caste. En dédommagement de cette sorte de servitude sacrée, il reçut certains avantages : on le compta au nombre des classes privilégiées. Il fut exempt du service militaire, exempt des impôts personnels, exempt de châtimens corporels, précieuses prérogatives, si elles avaient toujours été respectées. Cette constitution du clergé tenait à l’état de choses sorti du servage, elle devait cesser avec lui. En 1864, trois ans après la loi d’émancipation des serfs, l’empereur Alexandre II abrogea la caste sacerdotale ; l’accès du sanctuaire fut ouvert à toutes les classes, et toutes les carrières furent ouvertes aux enfans du clergé. Cette émancipation du corps ecclésiastique est une des grandes réformes d’un règne qui en compte tant ; elle n’entrera vraiment dans le domaine des faits, elle ne produira ses conséquences que dans un temps assez éloigné. Si la loi permet au clergé de se recruter en dehors de lui-même, les mœurs le lui rendent encore difficile. Tant que les autres classes de la nation, le noble, le marchand, le paysan, seront, par leur éducation ou par des liens civils, retenus en dehors du sacerdoce, le clergé restera dans le peuple une classe à part. La constitution lévitique du clergé l’avait amené à des habitudes qui ne peuvent disparaître en quelques années. A la faveur de l’hérédité du sacerdoce, tendait à s’établir l’hérédité des fonctions et des emplois ecclésiastiques. Le pope cherchait naturellement à transmettre sa paroisse à l’un de ses enfans ; la cure du père était l’héritage du fils, plus souvent elle était la dot de la fille. Les paroisses tendaient ainsi à devenir une sorte de fief privé, de propriété des prêtres. Il s’en fallut de peu que le clergé ne se fît reconnaître ce droit de succession : plusieurs des principaux prélats de la Russie en combattirent vainement l’exercice au XVIIIe siècle [5]. La coutume était pour les prétentions du clergé. D’ordinaire, pour entrer en possession d’une cure, le candidat devait épouser une des filles de son prédécesseur mort ou retiré ; le plus souvent l’évêque ne le nommait qu’à cette condition. Il y avait pour cela deux raisons. En perdant son chef, la famille d’un pope tombait le plus souvent à la charge de l’église et de l’état, qui s’en déchargeaient volontiers sur le nouveau curé. Ensuite peu de presbytères appartenaient à la commune ou à l’église ; il y avait un champ affecté aux besoins du pope, mais la maison qu’il y construisait était son bien, elle faisait partie de sa succession ; pour en prendre possession, le nouveau-venu devait se mettre d’accord avec la famille de son prédécesseur et lui proposer un dédommagement. L’arrangement le plus simple était, en entrant dans la maison, d’entrer dans la famille. Le second mariage étant interdit aux femmes de popes comme aux popes eux-mêmes, et, ceux-ci ne pouvant épouser qu’une vierge, il n’y avait point à songer à une union avec la veuve du défunt. C’était donc par un mariage avec une des filles et une pension à la veuve ou aux autres enfans que se réglait le plus souvent la transmission des cures. On évitait ainsi les querelles et les procès, et, pour y couper court, l’autorité avait encouragé ce genre de solution. Les séminaristes n’étant promus au sacerdoce qu’après leur mariage, c’était avant leur ordination qu’ils devaient s’assurer d’une fiancée en même temps que d’une paroisse. Aussi le principal but des jeunes gens désireux d’entrer dans le clergé séculier était-il de chercher une héritière dont la main leur pût apporter une église. La coutume d’arriver aux cures par un mariage ou un marché était si générale qu’il a fallu une loi pour défendre d’en faire une obligation. Ce n’est qu’en 1867 qu’il a été interdit d’exiger pour la collation d’une cure que le candidat entrât dans la famille de son prédécesseur ou lui servît une pension. Cette loi est excellente ; elle ne suffit point à changer d’un coup des habitudes séculaires. Pour que la collation des cures cesse d’être compliquée d’affaires de mariage et de succession, il faut mettre les veuves et les orphelins du clergé à l’abri du besoin, il faut assurer à chaque pope une demeure paroissiale.

L’hérédité ne s’était pas seulement introduite dans les fonctions de curé et de prêtre, elle était descendue jusqu’aux derniers emplois de l’église. La classe sacerdotale comprend non pas seulement les prêtres et les diacres ayant reçu les ordres, mais aussi les chantres, les sacristains, les bedeaux, les sonneurs, tous les employés et tous les serviteurs de l’église. Le clergé compte en Russie environ 600,000 âmes [6] ; sur ce nombre, les hommes en service actif, les prêtres en particulier sont peu nombreux. Le clergé blanc est encore moins homogène que le clergé noir ; il se divise en trois ou quatre clergés dont chacun forme une classe dans la classe, une sorte de sous-caste séparée des autres par le genre de vie ou l’éducation, et en général ne se mariant que dans son propre sein. C’est d’abord le prêtre, vulgairement appelé pope ; les paroisses ordinaires en ont un, les plus importantes deux. Il y en avait en 1872 37,600, dont 1,160 portant le titre d’archiprêtres. C’est ensuite le diacre, qui assiste le prêtre dans les cérémonies et peut le suppléer dans quelques-unes, ainsi dans les enterremens ; chez lui, la qualité la plus prisée est une belle voix de basse. Comme il n’est point essentiel à la liturgie, toutes les églises n’en ont pas, et les paroisses qui en possèdent en ont moins que de prêtres. On en compte 13,250. Ils étaient deux ou trois milliers de plus il y a trente ans ; cette diminution montre dans l’église une tendance à l’économie et à la simplification du culte. Ensuite viennent le sacristain et le bedeau, le chantre ou le sonneur, les assistans du culte ou serviteurs de l’église. Ce bas clergé correspond aux ordres mineurs de l’église latine, et en exerce les anciennes fonctions au lieu de les abandonner à des mercenaires laïques. La plupart des paroisses ont deux de ces assistans ; selon le procureur du saint-synode, ils étaient 58,866 en 1872.

Les trois clergés entre lesquels se partage la classe sacerdotale sont jusqu’à présent demeurés très distincts. Au lieu d’être les degrés successifs d’une même carrière tour à tour parcourue par le même homme, les ordres mineurs, le diaconat et la prêtrise restaient d’ordinaire isolés, exercés pour la vie par des clercs spéciaux. Le diacre demeurait diacre, comme le pope demeurait pope, et l’un n’avait guère plus de chance de s’élever à la prêtrise que l’autre à l’épiscopat ; grâce à l’introduction de l’hérédité, les générations étaient même souvent rivées au même degré de la hiérarchie. Entre ces familles cléricales vivant côte à côte dans la même paroisse, il y a peu d’alliances. Chaque classe se marie dans son propre sein : sacristain, diacre ou pope épouse la fille d’un de ses pareils. Il est rare que l’un ou l’autre s’élève au-dessus ou descende au-dessous de son rang ; souvent même il ne suffisait point pour une union entre deux familles sacerdotales qu’elles eussent le même titre hiérarchique, il fallait qu’il y eût entre elles une certaine parité de situation. Pour l’éducation comme pour l’aisance, le pope des villes est d’ordinaire bien au-dessus des popes des campagnes ; aussi y a-t-il peu d’alliances de famille entre le clergé rural et le clergé citadin. L’élite du clergé blanc est formée des protopopes ou archiprêtres, premiers prêtres d’une paroisse qui en a plusieurs. Ces protopopes sont souvent chargés des fonctions de blagolchinnye, sorte de doyens ou inspecteurs du clergé paroissial. Un archiprêtre marié peut monter au plus haut emploi où puisse être appelé l’évêque, à un siège dans le saint-synode. Entre ces sommités du clergé blanc et le pope ou diacre des campagnes, il y a ainsi un intervalle presque égal à la distance qui, dans le clergé noir, sépare le moine revêtu de la dignité épiscopale du novice réservé aux plus humbles services du couvent.

Dans le clergé marié comme dans le clergé célibataire, l’intelligence et le travail ne sont point étrangers à cette diversité de destinées. Aux plus mauvais jours de l’hérédité et de la routine, le mérite avait encore sa part dans la répartition des emplois ecclésiastiques. Pour la prêtrise et le diaconat, il y a une gradation de connaissances et d’examens. On n’arrive au sacerdoce qu’en passant par deux ou trois épreuves successives ; le candidat qui s’arrête à la première est relégué dans le diaconat, celui qui n’a pu obtenir aucun diplôme n’a, pour conserver les privilèges du clergé et n’être point pris comme soldat, d’autre refuge qu’une place de chantre ou de sacristain. Les emplois ecclésiastiques se trouvent ainsi mis à une sorte de concours. Les écoles du clergé sont partagées en trois catégories : écoles de paroisse et de district, séminaires et académies, correspondant à peu près à nos trois degrés d’instruction primaire, secondaire et supérieure. Les clercs inférieurs sortent des écoles élémentaires, le plus grand nombre des popes des séminaires diocésains, et l’élite des deux clergés des quatre académies qui tiennent lieu de facultés de théologie. De ces académies, les trois plus anciennes sont près des trois métropolites de Pétersbourg, de Moscou et de Kief, la quatrième est Kazan aux confins du monde musulman. Toutes ces écoles sont, comme l’église elle-même, fortement centralisées ; à leur tête est la direction centrale de l’instruction ecclésiastique, administration dépendante du synode et de son haut procureur. Dans son séminaire, comme dans son consistoire, l’évêque est sous la surveillance de l’autorité synodale, et le clergé sous la tutelle de l’état.

L’enseignement des séminaires russes n’est point ce qu’on se figure à l’étranger. En peu de pays, les connaissances demandées au clergé sont aussi variées : c’est le slavon liturgique, puis le latin et le grec, puis les élémens de l’hébreu, sans lequel il ne peut y avoir d’exégèse biblique. L’élève n’est point borné aux langues anciennes et aux lettres sacrées : une langue vivante, le français ou l’allemand à son choix, doit lui ouvrir l’accès du monde moderne et les sources des cultes dissidens. Dans ces programmes, les lettres ne font pas tort aux sciences, ni les études théoriques aux études pratiques. A la géométrie, à l’algèbre, à la physique, s’ajoute pour le futur curé un peu de botanique, d’économie rurale et parfois même de médecine. Le tout est couronné par l’histoire, la philosophie, la théologie, dont chaque branche a son enseignement spécial. Il serait difficile de concevoir pour des ecclésiastiques un plus large système d’enseignement. L’inconvénient est, comme dans toutes nos écoles modernes, que les matières enseignées se pressent dans un temps trop limité, en sorte que l’ampleur des études prend trop sur leur profondeur. Un vice plus funeste, qui malheureusement n’est pas non plus propre aux séminaires russes, c’est l’imperfection des méthodes, la routine et l’emploi de livres ou d’auteurs surannés, c’est l’isolement du monde extérieur, de la marche des sciences et des idées ; c’est par-dessus tout l’absence d’esprit critique, d’esprit scientifique. Fondées aux deux derniers siècles à l’imitation de celles de l’Occident, les écoles ecclésiastiques russes ont en élargissant leurs programmes gardé bien des défauts de leurs modèles. La Russie y ajoute les siens, la rareté et le peu de science des professeurs, l’instabilité du professorat. Dans le personnel enseignant des séminaires et des académies, les laïques et les prêtres séculiers se mêlent aujourd’hui aux moines. Malheureusement pour la plupart, pour les plus distingués surtout, l’enseignement est moins une profession que le premier échelon d’une autre carrière. Souvent ces places sont occupées par des jeunes gens qui passent presque subitement du banc de l’élève à la chaire du maître, sauf à bientôt quitter celle-ci pour de plus hautes ou plus lucratives fonctions civiles ou ecclésiastiques. Avec toutes ses lacunes, l’instruction offerte dans les séminaires et les académies a l’avantage en même temps que l’inconvénient d’être moins spéciale, moins exclusivement ecclésiastique qu’en d’autres pays. Les programmes seraient remplis que le clergé russe serait le plus instruit et le plus éclairé du monde. S’il ne l’est point, il n’est guère inférieur à certains clergés de l’Occident, il est supérieur à la plupart des clergés d’Orient unis ou non à Rome. Les connaissances du plus grand nombre des prêtres les mettent encore au-dessus du milieu où ils vivent, et si la plupart en tirent peu de parti, la faute en est moins à renseignement du séminaire qu’au poids déprimant de la vie du pope. L’instruction des diacres et des clercs inférieurs est plus faible ; beaucoup de ces derniers savent à peine lire le slavon et récitent leur office par cœur. Il fut un temps où le patriarche Nikone se fit taxer d’exigence en prétendant que tous les clercs sussent lire : encore aujourd’hui tous les sacristains le savent-ils en Occident ? Dans son ignorance, ce bas clergé en sait assez pour son service ecclésiastique : si on lui demande davantage, c’est moins pour les besoins religieux que pour l’employer à l’instruction du peuple.

L’ignorance n’est point le principal mal du clergé russe, c’est la pauvreté ou plutôt le manque de moyens d’existence indépendans, c’est encore plus l’isolement social. Le clergé paroissial n’est point salarié ou ne l’est que d’une façon insignifiante. Le plus grand nombre reçoit à peine 100 roubles par an [7]. Les provinces où les cultes étrangers ont de nombreux adhérens sont les seules où les prêtres orthodoxes reçoivent un traitement sérieux. Dans ces régions, la politique, qui unit l’intérêt de l’orthodoxie à l’intérêt national, empêche l’état de laisser le pope à la charge de son troupeau ; alors même le curé russe ne reçoit guère plus de 300 roubles : avec une famille et un tel traitement, il se trouve encore souvent dans une situation inférieure, à celle des ministres des confessions rivales, qui d’ordinaire sont, eux aussi, salariés par l’état. Les défiances mêmes du gouvernement contre les cultes hétérodoxes l’engagent à en payer le clergé pour le mieux tenir sous sa main. Il le fait du reste au moyen d’une taxe spéciale appliquée aux membres de chaque confession, en sorte qu’il n’est que l’intermédiaire obligé entre les différentes églises et leurs ministres. Avec le clergé orthodoxe, il n’est pas besoin de tels moyens ; l’état le tient sous sa tutelle par assez d’autres liens. Cet exemple montre l’erreur de ceux qui ne font consister la séparation de l’église et de l’état que dans la suppression du traitement du clergé. Peu d’églises reçoivent aussi peu du gouvernement que l’église russe, et peu lui sont aussi étroitement unies. Chez un pays riche où l’initiative individuelle a été mûrie par les libertés publiques, où le sentiment religieux est stimulé par la rivalité des différens cultes, le clergé peut trouver plus de liberté et de dignité à n’avoir d’autre soutien que la piété de ses fidèles ; il en est autrement dans un pays pauvre, habitué à se reposer de tout sur l’état. Le clergé dont l’entretien est abandonné au zèle privé y perd en considération et en indépendance, souvent même en moralité. En étant à la charge de ses paroissiens, le prêtre tombe à leur merci. C’est ce qui se voit en Russie, au moins dans les campagnes. A-t-il affaire aux anciens serfs, le pope a peine à leur arracher la nourriture de ses enfans. Compte-t-il sur sa paroisse quelque riche famille, il n’y en a d’ordinaire qu’une, celle des anciens seigneurs, en sorte que la générosité est sans émulation, et que la reconnaissance, n’ayant point à se partager, se change en dépendance et en servilité. Au temps du servage, le pope vivait surtout des bienfaits du seigneur local : à force d’être son obligé, il devenait son homme, sa créature, il était comme l’aumônier ou le chapelain du propriétaire, et cet état de choses n’a pu disparaître en un jour avec l’émancipation.

L’église russe a, comme ses couvens, perdu la plus grande partie de ses terres. Dans chaque paroisse, le pope possède encore la jouissance d’un champ de 30 arpens au moins, et souvent de plus. C’est une petite ressource dans un pays peu peuplé, où la terre n’a souvent de valeur qu’autant qu’on la peut cultiver soi-même. Les paysans prêtent d’ordinaire au pope un travail gratuit, mais fréquemment insuffisant. Parfois le prêtre est réduit à mettre lui-même la main à l’ouvrage ; chez les clercs inférieurs, le travail des champs est habituel. La principale ressource du clergé n’est pas là, elle est dans les cérémonies religieuses, dans le casuel. Il y a dans chaque paroisse deux, trois, quatre familles, souvent vingt ou vingt-cinq personnes, à vivre de l’autel. Tout ce monde pourrait encore trouver là un revenu suffisant, si le produit de chaque église était abandonné à son clergé. Or il n’en est point ainsi : certaines aumônes, certaines taxes ecclésiastiques, parfois les plus productives, sont réservées aux caisses du diocèse ou du synode. Dans les églises orthodoxes, chez les Grecs comme chez les Russes, une des branches de revenus les plus régulières est la vente des cierges : cette vente se peut comparer à la location des chaises et des bancs ou pews en France ou en Angleterre. Les orthodoxes, qui ne s’assoient point pendant les offices et prient d’ordinaire debout, n’entrent guère dans leurs églises sans acheter à la porte un petit cierge qu’ils brûlent devant une image, les dévots en allument à la fois devant plusieurs saints. Le produit de cette vente alimente la caisse ecclésiastique, dont l’autorité diocésaine ou synodale dirige l’emploi, et qui sert particulièrement à l’entretien des écoles et du clergé. Le pope doit chercher ses ressources ailleurs. Il ne peut guère compter parmi elles les honoraires de ses messes ; on en dit bien pour les morts, surtout aux anniversaires funèbres, mais l’usage n’est point d’en multiplier la répétition. Les dispenses de jeûne et de carême ne sont non plus d’aucun secours pécuniaire pour le diocèse ou les paroisses. L’orthodoxie orientale a quatre carêmes ; pour aucun, elle ne donne de dispenses, chacun les observe suivant sa conscience ; au jeûne, elle ne substitue point l’aumône. L’église gréco-russe a d’autres sources de revenus. Obligée de faire vivre de l’autel un clergé pourvu de famille, on comprend qu’elle en soit arrivée à faire argent de tout, et qu’aucune de ses cérémonies, aucun de ses sacremens ne soit gratuit. Tout se paie, la confession comme le baptême, la communion comme le mariage. Dans les campagnes, on donne peu de chose : pour les principales cérémonies, à peine quelques francs ; pour les plus petites et les plus fréquentes, parfois un kopek (4 centimes). La multiplicité de ces redevances peut seule dédommager le clergé du faible produit qu’il en retire ; aussi n’en néglige-t-il aucune. Il tend à se transformer en agent financier, en collecteur d’impôts. Tout se paie, et rien n’a de tarif ; les préventions du peuple s’opposent à la tarification des choses sacrées. La misère besoigneuse du pope doit souvent le disputer à l’avare pauvreté du mougik. Pour une cérémonie, un mariage ou un enterrement, on négocie parfois, on marchande comme on ne marchande plus qu’en Russie. On a vu, dit-on, des fiancés venir à l’église et s’en retourner sans être mariés pour n’avoir pu se mettre d’accord sur le prix avec le curé. On a vu des paysans enterrer clandestinement des parens pour échapper aux exigences du prêtre. De telles habitudes ont fait accuser l’église orthodoxe de simonie. Le reproche serait plus juste en Turquie, où les hautes dignités ecclésiastiques s’achètent de la Porte ou des pachas, et où le clergé est obligé de rançonner les fidèles pour payer ses maîtres musulmans. En Russie, il n’y a rien de pareil, le troupeau n’est mis à contribution que pour l’entretien du pasteur. Le clergé, qui vit des offrandes de ses paroissiens, ne peut leur faire remise d’aucune des redevances qui sont l’unique pain de ses enfans ; il ne reconnaît point aux indifférens ou aux dissidens la liberté de se soustraire aux taxes de l’église, ce serait frustrer ses ministres ou accroître les charges des paroissiens fidèles. S’il ne veut profiter des cérémonies orthodoxes, le raskolnik en doit au prêtre la rançon. De là ces compromis pécuniaires entre les curés et les sectaires de leurs paroisses. Le clergé lève les droits qui lui reviennent sans tenir compte des opinions de ceux qui les lui doivent, à peu près comme en d’autres pays l’état fait contribuer aux frais des cultes leurs adversaires comme leurs partisans. La modicité de ses ressources défend au pope d’en rien abandonner ; le voudrait-il qu’il ne le pourrait guère. Il a sa femme et ses enfans qui le poussent à ne rien omettre de ses droits, il a ses collègues ou ses confrères du clergé, le diacre et les clercs inférieurs, qui, vivant sur les mêmes gratifications, se trouveraient victimes de son désintéressement. Le casuel, qui fait la principale ressource du clergé, doit en effet être partagé entre les différens membres de la classe. Pour éviter les abus ou les querelles, il a fallu soumettre cette répartition à des règles officielles. D’après les ordonnances de 1869 et 1871, le prêtre a trois fois, le diacre deux fois plus que le chantre. Si dans les campagnes la part du premier est peu considérable, on conçoit ce que doit être celle du dernier.

Pour le mieux partagé, ces redevances seraient insuffisantes, si en dehors des sacremens et des cérémonies intérieures de l’église l’usage et la piété du peuple russe n’offraient au clergé d’autres sources de profits. En Russie, la religion tient encore une grande place dans la vie domestique, dans la famille, dans les affaires. Pour tout événement important, pour une fête ou un anniversaire, pour un retour ou pour un départ, lors d’un emménagement ou d’un voyage, au début ou à la conclusion de toute entreprise, le Russe demande la bénédiction de l’église et de ses ministres. Le clergé trouve là une de ses fonctions les plus fructueuses. On l’appelle dans les maisons pour chanter des Te Deum et bénir les fêtes de famille ; c’est pour lui une occasion de réjouissance et de bonne chère en même temps que de profit. Le pope n’attend pas toujours d’être invité. Il y a des époques, à Noël, à l’Epiphanie, à Pâques, où il est d’usage que le clergé aille bénir les demeures de ses paroissiens. Une coutume semblable existe encore à Rome et dans quelques pays catholiques. Dans la ville comme dans la campagne, le prêtre et le diacre en habits sacerdotaux, suivis des clercs inférieurs, s’en vont de maison en maison chanter un alléluia. Introduits dans une salle, ils se tournent vers les saintes images, qui selon l’usage oriental occupent un des angles de la pièce, ils récitent rapidement leurs prières, donnent aux assistans la croix à baiser et s’en vont recommencer ailleurs. Il est des maisons où on les fait parfois recevoir dans l’antichambre par des domestiques, et où, en leur remettant la gratification d’usage, on les dispense du chant des prières. Dans les campagnes, ces tournées périodiques donnent quelquefois lieu à des scènes bizarres ; on a vu des paysans fermer leurs cabanes et prendre la fuite à l’approche du pope, au risque d’être poursuivis et ramenés par les femmes et les enfans du clergé. Pour mettre fin à leurs exigences ou à leurs importunités, le synode a dû défendre aux popesses et à leurs enfans d’accompagner leurs maris dans ces quêtes à domicile. D’autres fois le paysan refuse l’offrande habituelle, et alors s’engagent entre le prêtre et lui de regrettables discussions. On raconte que, ne pouvant obtenir d’un paysan le salaire des prières qu’il venait de réciter sur sa demeure, un pope imagina de retirer les bénédictions qu’on refusait de lui payer et de les remplacer par des imprécations. La superstition triompha de l’avarice du mougik, effrayé des paroles du prêtre comme des sortilèges d’un magicien.

Ces tournées paroissiales, qui se répètent plusieurs fois par an, sont une des causes de la déconsidération du clergé, moins pour cette sorte de mendicité solennelle que pour les circonstances qui l’accompagnent. Dans de telles visites, le clergé, celui des campagnes surtout, est souvent victime d’une qualité nationale, de l’hospitalité russe, qui garde encore quelque chose de primitif. Il n’est si pauvre mougik qui n’offre en ces jours de fête un verre de vodka à son curé ; le moins généreux se blesse, si le prêtre ne boit chez lui. Un refus est, par la plupart des paysans, considéré comme un outrage ; le prêtre est alors un orgueilleux qui méprise le pauvre monde, et les paysans se vengent de lui en lui refusant leurs services pour la culture de son champ [8]. Le plus prudent est de se soumettre, et l’honneur accordé à l’un ne se peut dénier à l’autre. Le clergé s’en va ainsi de maison en maison en habits sacerdotaux et portant la croix, distribuant partout ses bénédictions et recevant en échange un verre d’eau-de-vie et quelques kopeks. Les suites sont aisées à deviner. A la fin d’une telle journée, le prêtre est facilement hors de son bon sens. Les paysans s’en scandalisent peu, sur le moment au moins ; on en a vu soutenir le pope enivré et le conduire avec précaution de porte en porte jusqu’au bout de sa tournée. Naturellement de tels spectacles sont peu faite pour ramener les dissidens. Il y a dans la galerie d’un riche raskolnik de Moscou un tableau représentant une scène de ce genre. Le pope chancelle, la croix à la main, et le diacre ivre souille les ornemens sacrés. De tels accidens ne peuvent inspirer de respect au paysan qui les provoque, et, avec la contradiction habituelle au peuple, il se moque le lendemain de ce qu’il encourageait la veille. Pour un pope, le plus avantageux est d’être en état de supporter la boisson, et, pour ne pas s’exposer à l’ivresse, d’être bon buveur. Les occasions de le devenir ne lui manquent point ; aux repas de noces des paysans comme en ses tournées paroissiales, le curé doit rendre raison à tous ceux qui boivent à sa santé. Avec de telles habitudes, on s’explique sa réputation de buveur ou d’ivrogne, d’autant plus que partout le peuple attribue volontiers au clergé le goût du vin et de la bonne chère.

L’existence du clergé russe explique sans peine son peu de considération et son peu d’influence. Le respect que le Russe, le mougik surtout, porte à la religion rejaillit peu sur ses ministres. Il ne se fait pas faute de se moquer du prêtre dont il baise dévotement la main. Dans son exagération même, cette distinction entre l’église et le prêtre fait honneur au sens spirituel du peuple russe ; sa religion n’est point si grossière qu’elle lui fasse confondre l’église et le pope, et rendre l’une responsable des fautes de l’autre. C’est là une des raisons pour lesquelles le clergé russe ne peut de longtemps avoir d’influence sociale ou politique. Il se peut rencontrer dans quelques cercles une sorte de piétisme plus ou moins sincère ; ce qu’ailleurs on nomme cléricalisme, pour nous servir d’un mot qu’aucun autre ne remplace, est tout à fait étranger aux Russes. Sur le paysan, le prêtre a peut-être moins d’empire qu’il n’en a dans nos campagnes de France, où d’ordinaire il en a si peu. Sur les hautes classes, il n’a pas l’influence que lui donnent ailleurs l’éducation et les femmes. Nulle part l’église et ses ministres ne tiennent moins de place dans ce qu’on appelle le monde. Si dans les campagnes les propriétaires ouvrent parfois leur porte au prêtre, c’est pour une fête ou une cérémonie, et sans intimité comme sans considération. Les hautes classes n’ont pour le clergé ni respect ni sympathie, et ne sentent pas le besoin de lui en témoigner pour rehausser la religion aux yeux du peuple. Plus rapproché du paysan par le genre de vie, le prêtre lui est trop supérieur pour se rabaisser sans souffrance à son niveau. Moralement séparé de toutes les autres classes, le pope se sent mal à l’aise parmi elles ; sa position a quelque chose de faux, et par là prête souvent au ridicule en même temps qu’au mépris ou à la pitié. Chez ce peuple si plein de respect pour ses saints, le clergé est l’objet des railleries populaires. Dans les dictons nationaux comme dans l’art et la littérature, le pope et tout ce qui lui appartient, sa femme, ses enfans, sa maison, son champ, sont souvent tournés en dérision. « Suis-je un pope pour dîner deux fois ? » dit un proverbe qui n’est pas le plus méchant de ce genre. La superstition, qui semblerait devoir profiter à la considération du prêtre, tourne elle-même parfois contre lui. Dans certaines régions, il passe pour avoir le mauvais œil ; on craint la rencontre d’un pope comme celle d’un mort, c’est un augure de malheur. Méprisé des uns, isolé de tous, le pope des campagnes est dans la dépendance de chacun. Il dépend du paysan, qui cultive son champ ; il dépend du propriétaire, qui souvent l’a fait nommer et peut le faire révoquer ; il dépend de l’évêque, du consistoire et de toute la bureaucratie ecclésiastique ou civile. L’évêque, le vladyka, c’est-à-dire le souverain, le maître, est moins le père et le protecteur de ses prêtres que leur chef et leur juge. Les dignitaires ecclésiastiques sortis du clergé noir laissent voir souvent eux-mêmes pour le clergé des campagnes un dédain peu fait pour le relever aux yeux de ses paroissiens. Le pope est rarement admis en présence de son évêque, et il en redoute vivement les visites diocésaines. Écrasé sous le poids des préoccupations et des intérêts temporels, il ne songe qu’à la vie matérielle ; il ne voit plus dans le sacerdoce que l’accomplissement des rites et de la liturgie. La mission du prêtre se rabaisse pour lui à un rôle tout extérieur, tout cérémoniel ; la misère et la dépendance du clergé introduisent ainsi dans l’orthodoxie une nouvelle cause de formalisme et de corruption. Dans une pareille existence, la science et l’étude sont superflues, aucun espoir de s’élever au-dessus de cette situation ou de servir plus utilement l’église ne stimule le curé de campagne. La patience et l’humilité sont les vertus de son état. Exposé à être révoqué, parfois même à être dégradé et enrégimenté comme soldat ou colonisé au loin, sur la dénonciation d’un ennemi, le pope de village a pu longtemps être regardé comme le paria de la Russie. S’il en est ainsi du prêtre, qu’est-ce du diacre, qui près de lui est un subalterne, qu’est-ce de tous les clercs inférieurs ? Devant tant de causes de misère et de démoralisation, si quelque chose doit étonner, c’est qu’après plusieurs siècles d’une telle existence le clergé russe ne soit pas plus avili.

Le poids sous lequel s’affaisse ce clergé, c’est le mariage, c’est la famille. La politique et la religion peuvent trouver certains avantages au mariage des prêtres ; au point de vue économique, quand le sacerdoce est devenu une fonction spéciale exigeant tout le temps et tout le travail d’un homme, un clergé pourvu de famille est cher. Le prêtre marié convient à deux ordres de société : à un peuple patriarcal où, toutes les fonctions étant encore peu distinctes, le prêtre n’a pas besoin d’appartenir exclusivement à l’autel, — à un peuple riche, de civilisation avancée, capable de rétribuer largement toutes les spécialités. Dans une situation intermédiaire comme celle de la Russie actuelle, le clergé ne peut faire vivre sa famille d’un travail manuel, et le pays n’est pas assez riche pour que le sacerdoce suffise aux besoins de toute une famille. Le prêtre n’est plus, comme le curé maronite, un paysan donnant la semaine au travail des champs, le dimanche à l’église ; ce n’est pas encore, comme le pasteur anglais ou américain, un homme instruit, un docteur recevant d’une société opulente et cultivée un traitement honorable. Si l’on analyse toutes les dépenses d’une famille de pope de campagne, on est étonné de l’industrie qu’il lui faut pour vivre. Nous avons ce budget tracé par un prêtre russe [9] : les différens chapitres de dépenses, la nourriture, le vêtement, la toilette de la femme et des filles, la pension des fils au séminaire, forment pour sept ou huit personnes le modeste total d’environ 600 roubles (2,400 francs). Les recettes demeurent souvent bien en-deçà. Pour mettre ce maigre budget en équilibre, l’auteur anonyme supprime un à un tous les objets de luxe, le sucre, le thé, puis la viande et la farine de froment, puis l’entretien de la vache. Avec ces retranchemens sur la nourriture et l’éducation des enfans, il en vient à un maximum irréductible de 407 roubles (1,600 francs) pour toute une famille obligée à une existence décente.

Le malaise matériel et moral d’une telle situation retombe sur la famille du prêtre et dégrade en elle la profession sacerdotale. Jetons un coup d’œil sur les différens membres de cette maison qui doivent perpétuer le clergé ou transporter avec eux dans la société civile l’esprit de la caste cléricale. C’est d’abord la femme du prêtre, la popesse. Elle a d’ordinaire une grande influence dans le presbytère ; c’est souvent par elle que le pope a obtenu sa cure, et, s’il perd sa femme encore jeune, le curé est exposé à perdre du même coup son église. « Heureuse comme une popesse, » dit un proverbe par allusion aux soins qui doivent entourer une femme de la vie de laquelle dépend toute la carrière du mari. Triste bonheur souvent ! si le pope a encore quelques bons jours, quelques honneurs ou quelques réjouissances, sa popesse y a rarement part. Son éducation et le poids des soins domestiques lui permettent encore moins de seconder ou d’encourager le prêtre dans les travaux de son ministère, dans les œuvres de piété et de charité. Entre elle et lui se voit rarement cette sorte d’union ou de coopération religieuse qui se rencontre souvent parmi les ménages de pasteurs protestans, et qui, faisant de la femme l’aide et l’associée du mari, double les forces et les facultés de l’un de celles de l’autre : entre le pope et sa femme, pour peu que le premier ait rapporté quelque instruction du séminaire, il n’y a point d’intimité morale ni d’harmonie intellectuelle, ou, s’il y en a, c’est que le mari s’abaisse au niveau de la femme. L’infériorité de l’éducation des femmes est une des grandes causes de l’isolement social du clergé : telle maison qui pourrait recevoir dans l’intimité le prêtre instruit n’y peut admettre son ignorante compagne. Chez un clergé comme celui de France, sorti d’ordinaire des classes inférieures, la dignité sacerdotale peut suppléer à la naissance, et l’instruction à l’éducation ; il en est tout autrement pour un clergé marié. Entre la société et lui, la femme élève une barrière, et le mariage devient pour le prêtre un principe d’isolement. Pour relever le clergé, il faut relever l’épouse du prêtre. Quel mariage peut exiger d’une femme plus d’élévation, de noblesse et de hautes vertus ? Il semble qu’il y faille une sorte de vocation. Il existe des écoles pour les filles des popes : on s’est souvent moqué de ces pensionnats pour les demoiselles du clergé, il est cependant difficile de s’en passer. Dans l’état des mœurs, il faudra bien des années pour qu’en dehors de sa classe le prêtre puisse trouver d’autres compagnes que d’ignorantes filles de paysan ou d’artisan. Il y a là une difficulté à laquelle on ne remédiera qu’en améliorant la position matérielle du prêtre, l’aisance peut seule ouvrir à sa famille l’accès de l’instruction, elle seule peut donner aux jeunes filles le goût et le respect de la profession sacerdotale.

Après la femme viennent les enfans du pope. Là est un autre des embarras du régime actuel. Filles et garçons ne peuvent tous demeurer dans la classe sacerdotale ; aujourd’hui qu’on leur en a facilité la sortie, un grand nombre en profitent. Parmi les milliers de jeunes gens élevés en vue de l’autel, beaucoup ne veulent pas entrer dans une carrière dont ils ont de trop près aperçu les souffrances ; au sortir du séminaire ou de l’académie, beaucoup détournent la tête du calice que leur présente l’église. A ces fils du clergé qui rejettent le froc et la soutane, la vie n’offre pourtant que d’assez sombres perspectives. Leur éducation les met en dehors du monde de l’artisan ou du paysan, et dans les carrières libérales la route leur est barrée par la pauvreté, le manque de relations et les préjugés sociaux, peu favorables aux gens de leur classe. Ce triple obstacle en retient la majorité dans les emplois inférieurs de la bureaucratie. A force de ténacité cependant un assez grand nombre de fils de prêtres, de séminaristes, comme on les appelle en Russie, parviennent à un rang honorable. Il s’en rencontre dans presque toutes les carrières, dans celles surtout qui demandent du savoir et du travail, dans le professorat, la médecine, la presse et le barreau, parfois même dans les affaires et dans l’armée. Ils ont pour stimuler leur ambition l’exemple de Spéranski, qui sous Alexandre Ier s’éleva des bancs de l’académie ecclésiastique aux plus hautes dignités de l’empire. On a remarqué dans les pays protestans que d’aucune classe de la société il ne sort autant d’hommes distingués, autant de savans surtout, que des familles de pasteurs. Cela se comprend, ces fils de pasteurs tiennent de leur éducation deux grands élémens de supériorité, l’instruction et la moralité. Avec une éducation analogue, les fils de popes fourniraient à la Russie une classe aussi précieuse. Pour le moment, avec toutes les difficultés de leur Origine, ils forment déjà dans la société russe un élément important, doué de qualités propres.

En entrant dans les diverses professions, ces enfans du clergé passent officiellement dans les diverses classes entre lesquelles est répartie la nation, ils ne se confondent point pour cela avec le milieu dans lequel ils entrent. Dans toutes les carrières et à travers tous les degrés du tchine, ils restent une classe à part, ils gardent une physionomie et des tendances particulières. Un séminariste, un popovitch se reconnaît partout ; au milieu de la société laïque, l’empreinte cléricale demeure indélébile. Cet esprit porté dans le monde par les élèves des séminaires, cette marque distinctive de la classe d’où ils sortent n’est point ce qu’on attendrait des fils de l’église. C’est un esprit libéral, parfois révolutionnaire, un esprit de dénigrement et de jalousie contre les positions acquises et les hautes classes. Ces penchans, en apparence incompatibles avec leur origine et leur éducation, en sont le résultat ; ils sont la conséquence des souffrances, des misères, des dédains reçus et pour ainsi dire accumulés dans la classe sacerdotale. Le clergé blanc lui-même n’a point d’opinion ; affaissé par le double fardeau de la vie matérielle et de l’autorité religieuse, il n’en peut guère avoir. Raisonnées ou non, ses tendances sont différentes de ce que sont aujourd’hui dans la plus grande partie de l’Europe les tendances du clergé. Au lieu d’être, par ses privilèges et son éducation, attaché aux intérêts aristocratiques ou conservateurs, le clergé russe, le clergé blanc au moins, a des instincts populaires et démocratiques. A cet égard comme à beaucoup d’autres, il y a entre les popes et le haut clergé monastique un naturel contraste. Les premiers n’ont pas assez lieu d’être satisfaits de l’ordre social pour redouter les innovations dont s’effraient les chefs de l’église. Ce qui chez le prêtre n’est qu’un instinct devient chez ses fils une conviction, une doctrine calculée.

Le contraste entre la haute vocation et l’humble position du prêtre choque de bonne heure le jeune séminariste, les obstacles qu’il rencontre au début de sa carrière blessent son orgueil, les préjugés qui le poursuivent à travers la vie l’irritent. De là l’esprit démocratique et novateur, quelquefois radical et révolutionnaire, des fils de popes. Ils ne gardent souvent pas plus d’affection et de respect pour l’ordre religieux que pour l’ordre social ; en sortant de ses écoles, ils se révoltent contre l’église, qui pour eux et leurs pères n’était qu’une marâtre ; ils se raidissent contre la compression spirituelle de leur éducation. Dans ces esprits ulcérés et impatiens de toute autorité, la réaction contre les doctrines traditionnelles va parfois jusqu’aux dernières extrémités. On a remarqué qu’au XVIIe siècle les philosophes les plus téméraires et les plus violens révolutionnaires étaient sortis des écoles du clergé : en Russie, le séminariste libre penseur, athée ou nihiliste, niveleur ou socialiste, est un type fréquent, rendu par le roman presque banal. On a souvent parlé des prétendus périls sociaux de la Russie, de la révolution qui gronde déjà au-dessous de l’autocratie ; si elles ne sont chimériques, ces craintes ou ces espérances sont singulièrement prématurées. Veut-on cependant découvrir en Russie une classe de mécontens naturels, une classe révolutionnaire, rêvant par situation le renversement de l’ordre social, c’est parmi les fils de popes qu’il faudrait la chercher. Dans ce pays, où il n’y a point encore de prolétariat ouvrier, ils forment une sorte de prolétariat intellectuel. Parmi eux se rencontrent à la fois des déclassés et des parvenus animés d’une même antipathie contre les anciennes supériorités de naissance ou de fortune. C’est à ces fils de popes, nombreux dans l’administration inférieure, qu’il faut en grande partie faire remonter l’esprit radical et niveleur qui anime souvent la bureaucratie comme la presse russe. Singulière situation où l’existence du pope a fait aboutir l’église ! ses séminaires sont devenus un foyer de radicalisme, et les fils de ses prêtres les apôtres de la révolution.


III

Le bien de l’état et le bien de la religion réclament également la réforme de l’église et une meilleure situation du clergé. Le gouvernement a montré le prix qu’il attachait à cette œuvre en suivant pour elle une marche analogue à celle qu’il avait adoptée pour l’émancipation des paysans. Dès 1862, il formait dans ce dessein une commission composée des membres du saint-synode et de quelques hauts fonctionnaires. Le programme indiqué était vaste ; les recherches devaient porter sur quatre points principaux : amélioration de la situation matérielle du clergé, augmentation de ses prérogatives, accroissement de sa participation à l’instruction populaire, ouverture à ses enfans de toutes les carrières civiles. Pour faciliter les travaux, il fut créé dans chaque diocèse une sous-commission encore en fonction. Ces études, poursuivies pendant plus de dix ans, n’ont pas encore produit tout ce qu’on en avait espéré : elles n’auront cependant pas été sans résultat. Il en est sorti d’importantes mesures dont plusieurs commencent à entrer en voie d’exécution. Alors que d’autres pays en discutent la suppression, la Russie incline au salariat des cultes. Chez un peuple en effet où l’église est liée à l’état, le salariat du clergé offre à tous deux plus d’avantages que d’inconvéniens. Pour que le prêtre ait profit à se passer des subventions du gouvernement, il faut qu’il soit libre de sa tutelle. Dépendre à la fois de l’état par l’administration ecclésiastique et des fidèles par les besoins pécuniaires, c’est pour un clergé une trop lourde servitude. Pour qu’il n’en soit pas écrasé, il faut que l’une de ces deux dépendances l’affranchisse de l’autre. Dans un pays encore pauvre comme la Russie, subventionner le prêtre serait le meilleur moyen de le relever aux yeux du peuple. L’obstacle est dans les finances. Chacune des réformes de l’empire vient temporairement au moins peser sur son budget ; cette considération est une de celles qui ne permettent pas l’application immédiate de tous les progrès projetés. Le chapitre du culte orthodoxe est déjà un de ceux qui ont le plus grossi dans un budget dont tous les chapitres se sont singulièrement enflés. L’allocation du saint-synode a décuplé depuis une quarantaine d’années : en 1833, elle n’atteignait pas 1 million de roubles ; en 1872, elle était d’environ 10. Pour un clergé qui n’est pas salarié, c’est là un gros chiffre. L’administration bureaucratique de l’église russe est naturellement dispendieuse. Sur ce budget d’une quarantaine de millions de francs, la part du clergé paroissial est faible, et l’état ne peut guère l’augmenter que par des économies sur d’autres branches du service, sur les chancelleries ou les couvens par exemple.

Pour accroître les ressources du clergé sans augmenter les charges de l’état ou des fidèles, on a mis en avant un moyen que la France pourrait avec profit appliquer à son système administratif ou judiciaire : c’est d’élever les revenus de la classe en en réduisant le personnel. On se propose de diminuer le nombre des paroisses, de diminuer le nombre des serviteurs de l’église. A ce projet séduisant et déjà en voie d’application s’oppose un obstacle particulier à la Russie, l’immensité du territoire. D’après les comptes-rendus du procureur du saint-synode, il y a en Russie moins de 39,000 églises, auxquelles s’ajoutent 3,360 petites chapelles : sur ces églises, beaucoup ne sont point paroisses, beaucoup sont groupées dans les villes ou autour d’elles. En se bornant aux campagnes, on trouverait qu’avec un territoire dix fois plus vaste la Russie d’Europe a notablement moins d’églises, de paroisses que la France. Ce rapprochement donne une idée de la grandeur de certaines paroisses russes. Si le nombre en peut être réduit, ce n’est que dans les contrées les plus peuplées et surtout dans les villes, dans les vieilles cités russes, où, comme en Occident avant la révolution, la quantité des édifices religieux est en proportion de la piété des ancêtres et non de la population vivante. On a posé en principe que chaque paroisse devait avoir environ un millier d’âmes, toujours sans compter les femmes, selon le système mis en usage par le servage. On calcule que chaque âme mâle pourrait être assujettie à donner au pope 1 rouble, ce qui lui ferait un revenu de 1,000 roubles (4,000 fr.), Dans un état où des contrées ne comptant que 35 habitans par kilomètre carré figurent parmi les régions les plus peuplées, des paroisses de 2,000 âmes seront toujours bien vastes. Que serait-ce des provinces du nord ou de l’est, où certaines paroisses dépassent en étendue nombre de diocèses d’Italie ou d’Orient ! Aujourd’hui déjà les paroisses russes sont en général formées de plusieurs villages souvent fort éloignés les uns des autres. La religion et l’état ont intérêt à ne point laisser le paysan à trop de distance de son église. L’élargissement démesuré des paroisses rurales mettrait le culte officiel hors de la portée d’une partie du peuple ; par là même, il tournerait au profit du raskol, au profit surtout des sectes qui se passent de prêtres, des bezpopovtsi.

La réduction du clergé revêtu du sacerdoce présente les mêmes inconvéniens que la réduction des paroisses. L’empire ne compte point 40,000 prêtres orthodoxes : pour un tel territoire ou même pour une telle population, ce n’est point trop. C’est sur les clercs inférieurs, sur les diacres, surtout sur les chantres et les sacristains, que peut porter la réduction. Ces serviteurs ecclésiastiques forment aujourd’hui la masse de la classe sacerdotale ; ils en sont la portion la plus ignorante et la moins morale. Par leurs vices ou leur misère, ils avilissent tout le clergé dont ils sont membres, et, tout en demeurant individuellement dans la pauvreté, ils sont pour l’église et le pays une lourde charge. Le plus simple serait de supprimer ces rangs inférieurs du clergé, et, comme dans l’église latine, de prendre pour chantres ou sacristains des laïques vivant d’un autre métier. Le respect des habitudes religieuses et les préventions populaires ont fait préférer un terme moyen : au lieu d’être licencié, le personnel des serviteurs d’églises sera réduit ; dans certains gouvernemens, la réduction a déjà porté sur des centaines de clercs. Ceux qui sont conservés verront s’ouvrir devant eux une double carrière. Ils seront employés à l’instruction populaire, l’école leur offrira des fonctions et des ressources nouvelles ; en même temps, au lieu d’être pour toujours attachés à des postes infimes, ils pourront s’élever au diaconat, même à la prêtrise. En facilitant à ces parias du sanctuaire l’accès des degrés de la hiérarchie, la réforme exige d’eux l’achèvement de leurs études. Ces humbles emplois, ayant cessé d’être l’asile de l’ignorance et de la paresse, deviendront une sorte de stage pour le candidat à la prêtrise ou d’apprentissage pour l’instituteur primaire. De cette classe jusqu’ici encombrante et dédaignée, on espère faire une pépinière d’honnêtes instituteurs. C’est par elle surtout que le clergé pourra servir à l’instruction de la nation. Comme les offices rendent parfois difficile le cumul de l’église et de l’école, il faudra souvent choisir entre elles. Aux séminaristes qui quittent le service de l’autel pour se vouer tout entiers à l’enseignement, les privilèges du clergé demeureront assurés. Quelques personnes songent à ouvrir la même carrière aux filles du clergé ; il existe à Moscou une confrérie pour en former des institutrices. Les relations de l’église et de l’état excluent en Russie toute crainte d’opposition et de dualisme entre les écoles ecclésiastiques et les laïques. L’unité de direction dans l’enseignement national et l’emploi du clergé dans l’instruction populaire sont aujourd’hui favorisés par l’union sur la même tête des fonctions de haut-procureur du saint-synode et de ministre de l’instruction publique.

Ce n’est pas seulement dans l’école que le clergé doit contribuer à l’instruction du peuple, c’est aussi dans l’église. La participation à l’enseignement scolaire ne lui doit pas faire délaisser son mode propre d’enseignement, la prédication. A ce point de vue, il y a beaucoup à faire dans les pays orthodoxes ; le prêtre y a presque abandonné une de ses plus importantes fonctions : le pope ne prêche point ou prêche peu. L’institution par laquelle le christianisme a peut-être le mieux servi le progrès de la moralité, l’église grecque, qui dans son premier âge eut tant de grands orateurs, l’avait aux derniers siècles laissée tomber en désuétude. Cet abandon n’est pas uniquement imputable à l’ignorance du clergé gréco-russe ou au génie des gouvernemens ; il est en partie la conséquence de l’esprit même de l’église. Tandis que la réforme, appuyée sur le libre examen et l’interprétation individuelle, faisait du prêche la principale fonction ecclésiastique, l’orthodoxie orientale, étroitement attachée à la tradition, laissait ses ministres renoncer à l’exposition de la foi, comme si en la livrant à leurs commentaires elle eût craint de la leur voir défigurer. La chaire, qui, dans le temple protestant, tend à s’emparer de la place de l’autel, est généralement absente des églises orthodoxes. L’Orient, fatigué de ses nombreuses hérésies, finit par prendre en soupçon la parole vivante, la parole originale et libre. L’initiative individuelle, l’inspiration, l’improvisation excita ses défiances dans la parole comme dans l’art, dans la représentation orale de la foi comme dans ses représentations figurées. Ainsi que la peinture, la prédication fut enfermée dans des lignes rigides et mortes. A l’invention, à l’imitation même, l’église préféra la reproduction, la copie servile des modèles consacrés ; sans prohiber la prédication, elle lui préféra la lecture des pères et des livres autorisés. La parole n’est rentrée dans l’église russe que sous l’influence de l’Occident et de Kief, à l’époque de Pierre le Grand ; encore se trouva-t-il des gens pour se scandaliser ou s’inquiéter de cette importation étrangère. Introduite alors dans les hautes régions ecclésiastiques, la prédication n’a point encore pénétré les couches inférieures du clergé paroissial. Chez le clergé noir, l’éloquence est un moyen de distinction, un titre à l’avancement ; aussi les principaux orateurs sacrés de la Russie ont-ils été des prélats, ce qui rappelle l’âge de l’église où la prédication était restée une des fonctions de l’évêque. Quelques-uns y ont acquis une grande renommée : ainsi Mgr Philarète, de Moscou, et Mgr Innocent, de Kharkof, naguère comparés aux Lacordaire et aux Ravignan. Cette éloquence excelle surtout dans le panégyrique ; la raison en est aux institutions politiques. Les prédicateurs russes, Philarète par exemple, ont cependant parfois montré devant les tsars le même genre de courage que Bossuet ou Massillon devant Louis XIV. On a fait dans ce siècle des efforts pour introduire la prédication dans les habitudes religieuses ; on a été jusqu’à ordonner au pope ayant achevé ses études de prononcer chaque mois un sermon de sa composition. La pratique, croyons-nous, ne s’en est pas encore établie. La prédication est peut-être le meilleur signe de la valeur d’un clergé : c’est le côté par lequel celui de Russie est le plus au-dessous de ceux de l’Occident, et cette infériorité est un des motifs pour lesquels la religion n’a point sur le peuple russe l’influence moralisatrice que lui devrait assurer la piété populaire.

La réforme en voie d’exécution améliore la situation matérielle du clergé paroissial : à ses membres et à leurs enfans, elle ouvre au profit de l’instruction nationale de nouvelles branches d’activité ; peut-elle faire davantage ? peut-on ouvrir au pope l’accès des dignités ecclésiastiques, jusqu’ici réservées au moine ? Quelques Russes le pensent. Pour cela, il faudrait renverser la barrière qui sépare le prêtre de l’épiscopat, ce qui ne peut se faire que de deux manières : en permettant le célibat au pope ou en permettant le mariage à l’évêque. A ces deux innovations s’opposent de sérieuses difficultés. Il semble aisé de rendre pour le clergé paroissial le mariage facultatif et non obligatoire : avec la discipline en usage dans l’église orientale, ce n’est qu’une apparence. D’après les lois établies par la tradition, l’homme marié peut être admis au sacerdoce, le prêtre déjà consacré ne l’est point au mariage. L’ordination devant suivre et ne pouvant précéder, les clercs qui ne veulent pas faire vœu de célibat doivent recevoir la bénédiction nuptiale avant l’ordination sacerdotale. De là l’usage, au premier abord étrange, de ne conférer le sacrement de l’ordre qu’à un clerc uni à une femme. C’est que, s’il ne l’est avant son ordination, le prêtre ne sera jamais marié. Tant que ce point de discipline en vigueur dans tous les pays orthodoxes ne sera point abrogé, le célibat facultatif ne pourra faire disparaître la distance qui sépare les deux clergés ; tout au plus en créerait-il un troisième intermédiaire. Il y aurait ainsi dans le clergé paroissial deux catégories de prêtres presque aussi séparés par la vocation et le genre de vie qu’aujourd’hui le moine et le pope, A des hommes aussi différens, il serait difficile de confier des fonctions identiques. Ce n’est pas à dire que le prêtre russe doive toujours être obligé de choisir entre le mariage et le couvent. Il y a déjà eu quelques exemples d’hommes admis au sacerdoce sans être mariés et sans être moines. Il pourrait y en avoir davantage, mais de tels prêtres, placés en dehors des autres par l’obligation du célibat, ne serviraient point à relever le clergé marié.

L’introduction du célibat facultatif ne serait qu’un leurre, à moins qu’il ne préparât le célibat obligatoire, dont aucun Russe, aucun orthodoxe ne souhaite l’établissement. L’abrogation de l’usage qui n’admet à l’ordination que des hommes mariés serait un pas vers le catholicisme ; l’abandon de la discipline qui refuse le mariage au prêtre ordonné serait un pas vers le protestantisme. Cette dernière révolution, peut-être plus conforme aux tendances de l’esprit public, rencontre deux grands obstacles : à l’extérieur le besoin d’union avec les autres pays orthodoxes, à l’intérieur la crainte du raskol et l’attachement du peuple russe aux traditions. Les mêmes barrières avec la même discipline s’opposent à une autre innovation réclamée par certains esprits, au second mariage des popes. Le prêtre veuf ne peut convoler à d’autres noces ; lui ouvrir l’accès d’un second mariage serait encore violer les canons et aller même contre certains textes de l’Écriture. Peut-être le courant de l’esprit public emportera-t-il un jour l’église russe au-delà de ces règles traditionnelles ; le moment en est encore éloigné, et, comme en religion de telles réformes vont rarement seules, l’orthodoxie sera ce jour-là sortie de sa voie séculaire. Ce qui serait facile, ce que l’on commence à mettre en pratique, ce serait de laisser le pope veuf à l’exercice de ses fonctions. Le clergé blanc serait par là affranchi d’une des servitudes qui pèsent sur lui ; sa vocation, mise à l’abri des coups du hasard, ne dépendrait plus que de sa vertu et non de la vie d’une femme.

Les entraves que la tradition apporte au libre mariage des prêtres, elle les met au choix des évêques parmi les prêtres mariés. La discipline ne permet point la promotion d’un homme marié à l’épiscopat. S’il n’y avait là qu’une habitude, elle serait vite abandonnée ; il y a une loi disciplinaire, et, quels qu’en soient les inconvéniens pratiques, l’état et le pays s’y soumettent. On voit par cet exemple qu’avec leur apparente suprématie l’état et l’autocratie sont, en matière religieuse, maintenus en de certaines bornes, et que, même en dehors des croyances, ils ne se permettent point de modifier tout ce qui les gêne. La coutume de n’admettre à l’épiscopat que des célibataires n’est pas un dogme, ce n’est qu’une tradition disciplinaire. Ceux qui la défendent s’appuient, il est vrai, sur un texte de l’Écriture, mais ce texte semble en contradiction avec la loi en faveur de laquelle on l’invoque et ne se réconcilie avec elle que par une subtile interprétation [10]. S’il n’y avait d’autre barrière entre le clergé blanc et le siège épiscopal, on l’aurait bientôt franchie ; il y a les canons, la tradition, la pratique générale des églises orthodoxes, et jusqu’ici on les a respectés. Cette règle aboutit assurément à des conséquences bizarres ; en forçant à prendre les dignitaires ecclésiastiques parmi les moines, elle a donné à l’état monastique une direction tout à fait opposée à l’esprit de son institution. Au lieu d’une vie de renoncement et d’humilité, elle en a fait une carrière d’ambition : le vœu de pauvreté est devenu la porte de la fortune. Tandis que les premiers moines refusaient tous les honneurs, souvent jusqu’au sacerdoce, l’élite des moines gréco-russes est en possession de tous les avantages matériels de l’état ecclésiastique. Pour résister aux attaques de certaines classes de la société russe, il faut au clergé noir, avec l’appui de la tradition, la vénération et l’appui des classes populaires. Les reproches dont ils sont l’objet n’empêchent pas les moines d’être encore un rouage important dans l’église : ils lui servent de frein sur la pente où l’esprit public pourrait l’entraîner. C’est le clergé noir qui, depuis l’introduction de la foi chrétienne à Kief, a personnifié en Russie la tradition orthodoxe ; c’est lui qui, vis-à-vis des autres églises orientales, représente le mieux le côté œcuménique, catholique de l’orthodoxie. Abandonnée au clergé blanc, sans doute plus exclusivement national, plus accessible aux influences du siècle et du pays, l’église russe serait plus ouverte aux innovations, plus exposée au relâchement de l’unité de la foi.

La discipline de l’église maintient au clergé noir le monopole de l’épiscopat. Pour les autres dignités ecclésiastiques, rien n’empêchait d’en ouvrir l’accès au clergé blanc : aussi a-t-il récemment pénétré dans la plupart des fonctions jadis détenues par les moines. Sa plus importante conquête a été le haut enseignement ecclésiastique, que les moines s’étaient jusqu’ici réservé avec un soin jaloux. Un pope marié a été appelé au rectorat de l’académie ecclésiastique de Pétersbourg, longtemps la citadelle du haut clergé monastique. Cette nomination excita beaucoup de rumeurs ; c’est en effet une sorte de révolution dont à la longue les conséquences peuvent être considérables. Placé à la tête de l’enseignement ecclésiastique, le clergé blanc pourra introduire dans l’église un esprit plus moderne, plus libéral. C’est en même temps pour les plus distingués des prêtres mariés un débouché important : avec le haut professorat, avec les grandes aumôneries, avec l’accès même du synode, on ne peut plus dire que le clergé blanc soit sans avenir et sans carrière. Il a déjà enlevé à son rival presque tout le ministère actif. L’épiscopat et les dignités monastiques sont à peu près seuls restés aux moines. Il est difficile de les dépouiller davantage sans les enfermer dans les murailles de leurs couvens et les isoler entièrement du monde et de la nation.

Délivré de la misère et de la dépendance de ses paroissiens, qui pèse plus lourdement sur lui que la domination du haut clergé monastique, le clergé séculier ne sera définitivement relevé et mis à la hauteur de sa mission que par l’extension de ses libertés et des libertés publiques. Comme toutes les classes de la nation, c’est dans l’émancipation morale, par une participation à son propre gouvernement, qu’il retrouvera sa force et sa dignité. Cet affranchissement sera en partie effectué par la réforme actuelle. Aux moines, la réforme promet l’élection de leurs supérieurs, aux prêtres de paroisses l’élection des blagotchinnye, sorte de doyens ou d’inspecteurs ayant sur leurs confrères un droit de surveillance et servant d’intermédiaires entre l’autorité diocésaine et le clergé paroissial. Déjà on a institué des conférences locales où le clergé est appelé à débattre ses propres intérêts. En tout pays, de telles mesures seraient dignes d’éloges : en Russie, la réforme ecclésiastique ne sera achevée que le jour où l’église dominante aura été mise en état de supporter la concurrence des dissidens du dehors et du dedans. C’est là, nous devons le répéter, le but imposé au gouvernement et à la nation. Ce n’est qu’à ce prix que la Russie sera devenue un état vraiment moderne ; c’est par là seulement qu’elle obtiendra la diffusion d’un esprit sérieusement religieux, d’une intelligente moralité parmi ce peuple rongé de sectes grossières et où couve encore un paganisme latent. La religion est toujours une des bases populaires de la civilisation russe ; le relèvement matériel et intellectuel de son clergé doit rendre à l’église le rôle pondérateur et civilisateur qui lui appartient, que rien n’interdit à l’orthodoxie orientale.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez la Revue des 15 août, 15 septembre, 15 octobre 1873,15 janvier, 1er mars et 1er mai 1874.
  2. L’Orthodoxie orientale et le culte grec en Russie, dans la Revue du 1er mars 1874.
  3. Selon le compte-rendu du procureur-général du saint-synode pour l’année 1872, il y avait en cette année 383 couvens d’hommes avec 5,810 moines et 5,617 frères convers, 149 couvens de femmes avec 3,280 nonnes et 11,258 sœurs converges.
  4. Béloê i tchernoé Doukhoventsvo, ouvrage anonyme qui donne sur le clergé des détails curieux, mais dont les assertions sont affaiblies par l’esprit de parti.
  5. Voyez Mgr Philarète de Tchernigof, Istoriia rousskoï tserkvi, Ve période : l’Administration ecclésiastique, 3° la Hiérarchie et les éparchies.
  6. 580,00.0 en Europe, moins la région du Caucase, — Statislitcheschi Vrémennik, 1871.
  7. Le rouble au taux normal vaut 4 francs ; sous le régime du cours forcé, le change le fait osciller entre 3,30 et 3,75.
  8. Opisanié Selskago Doukhoventsva, p. 80 et suiv., révélations d’un pope publiées il y a quelques années à Leipzig et à Paris. L’auteur anonyme, découvert par les autorités ecclésiastiques, ne dut qu’à de hautes protections d’échapper aux rancunes de ses supérieurs.
  9. Opisanié Selskago Doukhoventsva, p. 159.
  10. « Il convient que l’évêque soit irréprochable et qu’il n’ait été marié qu’une fois. » (Ire épître à Timothée, III, 12.) L’épître à Tite (II, 6) dit la même chose du prêtre à peu près en mêmes termes. Selon les interprètes, la première épouse de l’évêque étant l’église, il n’en peut avoir d’autre.