La Sœur de Gribouille/II

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Hachette (p. 25-34).



II

promesse de caroline


La femme Thibaut était restée immobile pendant toute cette scène, qui l’avait visiblement agitée ; quand Mlle Rose fut partie, elle appela Gribouille.

« Gribouille, comment se fait-il que Mlle Rose ait pu croire que ta sœur lui faisait présent de la robe de Mme Delmis ?

gribouille.

Est-ce que je le savais, moi, que la robe était à Mme Delmis ? J’ai répété à Mlle Rose ce que Caroline m’avait ordonné de lui dire.

la mère thibaut.

Mais qu’as-tu dit ? répète-moi tes paroles.

gribouille.

Je ne me souviens plus bien à présent. Je crois que j’ai dit : « Mademoiselle Rose, voici une robe que ma sœur a faite pour vous, et qu’elle vous envoie. »

la mère thibaut.

Et Mlle Rose a cru que c’était pour elle ?

gribouille.

Bien sûr, puisque je l’ai cru moi-même ; et si je l’ai cru, pourquoi, ne l’aurait-elle pas cru aussi ?

caroline.

Je comprends maintenant sa colère : elle a pensé que j’avais voulu me moquer d’elle et la faire gronder.

la mère thibaut.

Aussi, pourquoi donnes-tu des commissions à Gribouille ? Tu sais que le pauvre garçon est…

caroline, vivement.

Bien complaisant, et fait tout ce qu’il peut pour bien faire ; je le sais, maman ; il est si content quand il me rend service !

gribouille.

Bonne Caroline ! Oui, je voudrais te rendre toujours service, mais je ne sais comment il arrive que les choses tournent contre moi, et qu’au lieu de t’aider je te fais du mal. C’est bien sans le vouloir, va.

la mère thibaut.

Alors pourquoi te mêles-tu de ses affaires, mon ami, puisque tu sais que tu n’as pas l’intelligence de les bien faire ?

caroline.

Oh ! maman, il m’est souvent très utile…

gribouille, avec tristesse.

Laisse, laisse, ma bonne Caroline, tu as déjà arrêté maman tout à l’heure, quand elle a voulu dire que j’étais bête. Je sais que je le suis, mais pas tant qu’on le croit. Je trouverai de l’esprit pour te venger de Mlle Rose, sois-en sûre.

caroline.

Gribouille, je te le défends ; pas de vengeance, mon ami : sois bon et charitable ; pardonne à ceux qui nous offensent…

gribouille.

Je veux bien pardonner à ceux qui m’offensent, moi ; mais jamais à ceux qui t’offensent, toi ! Toi si bonne, et qui ne fais de mal à personne !

caroline.

Je t’en prie, Gribouille, n’y pense pas davantage ; défends-moi, je le veux bien, comme tu l’as fait si vaillamment tout à l’heure, mais ne me venge jamais. Tiens, ajouta-t-elle en lui présentant un livre, lis ce passage de la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ : tu verras comme il pardonne tout et toujours ; et tâche de faire comme lui. »

Gribouille prit le livre, qu’il se mit à lire attentivement. La mère Thibaut appela Caroline et lui parla bas.

« Ma fille, lui dit-elle, que deviendra ce pauvre garçon quand je n’y serai plus ? Tant que je vis, nous avons la rente de six cents francs que me fait mon cousin Lérot, pour le débit de tabac que je lui ai cédé, mais je n’en ai pas pour longtemps ; je sens tous les jours mes forces s’affaiblir ; mes mains commencent à se paralyser comme les jambes, ma tête se prend quelquefois ; la scène de tout à l’heure m’a fait bien mal. Et que deviendras-tu, ma pauvre enfant, avec Gribouille, qui est incapable de gagner sa vie et qui t’empêchera de te placer ? Pauvre Gribouille !

— Ne vous inquiétez pas de moi, chère maman, dit Caroline en l’embrassant tendrement ; je travaille bien, vous savez, je ne manquerai pas d’ouvrage ; je gagnerai facilement de quoi vivre avec Gribouille, qui fera le ménage et les commissions, et qui m’aidera de son mieux. D’ailleurs, vous n’êtes pas si mal que vous croyez ; vous vivrez longtemps encore ; et d’ici à quelques années mon frère deviendra bon ouvrier et aussi capable qu’un autre.

la mère thibaut.

J’en doute, ma fille. Mon pauvre Gribouille sera toujours ce qu’il est, et il te sera toujours une gêne et un ennui.

caroline.

Un ennui, jamais, maman. Une gêne…, peut-être ; mais je compte sur la protection du bon Dieu et je vous promets de ne jamais abandonner mon pauvre frère, quoi qu’il arrive.

la mère thibaut.

Merci, ma fille ; ma bonne Caroline, merci. Mais, si tu vois qu’il t’empêche de gagner ta vie, tâche de le placer chez de braves gens, bien pieux, bien charitables, qui le garderont pour l’amour du bon Dieu. Consulte M. le curé, il t’aidera : il est bon, tu sais.

caroline.

Jamais je n’abandonnerai mon frère, maman, soyez-en certaine.

la mère thibaut.

Jamais,… jamais… Merci… Jamais… Oh ! mon Dieu ! je ne sais plus,… je ne peux plus penser… Ma tête… Tout s’en va… M. le curé… Ha !…

— Gribouille, Gribouille, va vite chercher M. le curé ! s’écria Caroline en se jetant sur sa mère, qui venait de perdre connaissance.

gribouille, se levant.

Et si je le trouve, que faudra-t-il faire ?

caroline.

L’amener ici ; vite, vite ; dis-lui que maman se meurt. »

Gribouille sortit précipitamment et courut chez M. le curé, qu’il trouva faisant une partie de dominos avec le pharmacien du bourg.

« Tiens ! Gribouille ! dit le curé avec un sourire bienveillant. Par quel hasard, mon garçon ? As-tu besoin de moi ?

gribouille.

Vite, vite, monsieur le curé ! maman se meurt ; il faut que je vous amène : Caroline l’a dit. »

Le curé se leva, prit son chapeau, son bâton, et suivit Gribouille sans mot dire. Ils arrivèrent en peu d’instants à la porte de la mère Thibaut ; le curé entra le premier ; Caroline, à genoux près du lit de sa mère, priait avec ferveur ; au bruit que fit le curé en ouvrant la porte, elle se releva et lui fit signe d’approcher.

La femme Thibaut ouvrit les yeux, essaya de parler, mais ne put articuler que des mots entrecoupés : « Ma fille !… pauvre Gribouille !… Le bon Dieu… n’abandonnera pas… Je meurs… Pauvres enfants… Merci… Pardon… »

Le curé fit éloigner Caroline et Gribouille, se mit a genoux près du lit de la mère Thibaut, et lui parla bas ; elle comprit sans doute, car son visage redevint calme ; elle essaya de faire le signe de la croix et joignit les mains en portant ses regards sur le crucifix qui était en face d’elle. Le curé continua à parler et à prier ; elle lui répondait par des mots entrecoupés et par signes, et prolongea assez longtemps cet entretien, dont elle paraissait retirer une grande consolation. Le curé, craignant pourtant de fatiguer la pauvre femme, voulut s’éloigner ; le regard suppliant qu’elle lui jeta le retint près du lit ; il appela Caroline, qui pleurait avec Gribouille dans un cabinet attenant à la chambre.

« Votre mère est bien mal, ma chère enfant ; elle a eu une nouvelle attaque. Quelle est l’ordonnance du médecin en pareil cas ?

caroline.

Il y a bien des années que nous n’avons vu le médecin, monsieur le curé. Lorsque ma mère a eu la première attaque qui l’a paralysée, il a dit qu’il n’y avait rien à faire ; qu’il était inutile de l’appeler s’il survenait un nouvel accident ; que la seule chose à faire était de vous envoyer chercher, et c’est ce que j’ai fait.

le curé.

Je crains, ma pauvre enfant, que le médecin n’ait eu raison. Je ne vois en effet aucun remède qui puisse la soulager. Elle est, comme toujours, bien calme, bien résignée à la volonté du bon Dieu ; je lui ai promis de ne pas vous abandonner, de vous consoler, de vous aider dans la gêne qui va être votre partage. Je connais votre courage et votre piété, mon enfant ; le bon Dieu ne vous abandonnera ni vous ni votre frère, parce que vous avez toujours eu confiance en lui. »

Caroline ne répondit que par ses sanglots ; elle se jeta à genoux près du bon curé, qui lui donna une bénédiction toute paternelle et pleura avec elle.

Gribouille sanglotait toujours dans le cabinet où il s’était réfugié ; mais ses larmes coulaient plutôt par le chagrin qu’il ressentait de voir pleurer sa sœur que par l’inquiétude que lui donnait l’état de sa mère, dont il ne comprenait pas la gravité. Le curé alla à lui, et, lui passant affectueusement la main sur la tête :

« Ne pleure pas, mon brave garçon ; tu augmentes le chagrin de ta sœur.

gribouille.

Je pleure parce qu’elle pleure, monsieur le curé ; si je la voyais contente, je ne pleurerais pas ; je n’ai pas d’autre raison de pleurer, moi. Seulement je voudrais savoir pourquoi nous pleurons.

le curé.

Ta sœur pleure parce que ta mère est très malade.

gribouille.

Elle est comme à l’ordinaire : elle est toujours dans son lit.

le curé.

Mais ce soir elle croit qu’elle va mourir, et c’est ce qui chagrine ta sœur.

gribouille.

Il n’y a pas de quoi se chagriner. Maman dit toujours : « Mon Dieu, si je pouvais mourir ! Je serais bien heureuse si j’étais morte ! Je ne souffrirais plus ! » Et puis maman m’a dit que, lorsqu’elle serait morte, elle irait avec le bon Dieu, la sainte Vierge, les anges… Je voudrais bien y aller aussi, moi ; je m’ennuie quand Caroline travaille, et maman dit qu’on ne s’ennuie jamais avec le bon Dieu. Dites à Caroline de ne pas pleurer ; je vous en prie, monsieur le curé, dites-le-lui : elle vous obéit toujours. »

Le curé sourit avec tristesse, et, s’approchant de Caroline, il lui redit les paroles de Gribouille et lui demanda de contenir ses larmes tant que le pauvre garçon ne serait pas couché.

Caroline regarda sa mère, le crucifix, pressa ses mains croisées sur son cœur connue pour en comprimer les sentiments, et, se dirigeant vers Gribouille avec un visage calme, elle l’embrassa avec tendresse.

caroline.

C’est donc moi qui te fais pleurer, mon pauvre frère ? Pardonne-moi, je ne recommencerai pas. Tiens, vois-tu comme je suis tranquille à présent… Vois,… je ne pleure plus.

Gribouille la regarda attentivement.

gribouille.

C’est vrai ; alors moi aussi je suis content. Je ne puis m’empêcher de pleurer quand tu pleures, de rire quand tu ris. C’est plus fort, que moi, je t’assure. C’est que je t’aime tant ! tu es si bonne !

caroline.

Merci, mon ami, merci. Mais suis-tu qu’il est bien tard ? Tu es fatigué ; il est temps que tu te couches.

gribouille.

Et toi ?

caroline.

Moi je vais préparer quelque chose pour maman et je me coucherai après.

gribouille.

Bien sûr ? Tu ne vas pas veiller ? tu ne vas pas pleurer ?

caroline.

Certainement non ; je vais dormir jusqu’à demain cinq heures, comme d’habitude. Va, Gribouille, va, mon ami ; fais ta prière et couche-toi. Prie pour maman, ajouta-t-elle en l’embrassant.

Gribouille, rassuré pour sa sœur, fatigué de sa journée, ne résista pas et fit comme lui avait dit Caroline. Quelques minutes après, il dormait profondément.