La Sœur de Gribouille/XXIII

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Hachette (p. 295-305).



XXIII

retour à la maison


En arrivant chez eux, Caroline se sentit très émue au souvenir de sa mère ; elle retrouva avec attendrissement les objets qui lui avaient servi, le lit sur lequel sa mère avait rendu le dernier soupir. Pendant que Gribouille, reprenant ses anciennes allures, mettait tout en ordre, versait de l’eau dans les cruches, préparait le feu, et s’inquiétait de ne trouver ni pain, ni lait, ni sel, ni sucre, ni beurre, etc., Caroline, reprenant aussi ses anciennes habitudes, s’était agenouillée près du lit de sa mère et priait avec ferveur ; elle implorait le secours de Notre-Seigneur, de sa très sainte Mère ; elle demandait à sa mère de la protéger, de veiller sur elle et sur son frère.

« Pauvre frère ! disait-elle, que puis-je faire avec lui ! Il me fera renvoyer de partout ; il se fera des querelles et des ennemis partout. »

Elle pleurait ; mais ses larmes n’étaient pas amères ; l’espérance remplissait son cœur. Pendant qu’elle priait, elle n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Deux hommes restaient immobiles, la contemplant avec attendrissement. Un cri de Gribouille, qui entrait par une porte de derrière avec une brassée de fagots, fit tourner la tête à Caroline. Elle vit M. Delmis et le brigadier ; elle se releva lentement, s’approcha d’eux. M. Delmis lui serra la main, pendant que le brigadier lui prenait l’autre main, qu’il serrait amicalement.

« Mademoiselle Caroline, dit-il, je viens avec M. le Maire pour l’affaire du vol d’hier, et aussi pour vous renouveler mes offres de service et vous demander en grâce de ne pas vous en priver et de me traiter sans cérémonie, en frère, chaque fois que vous aurez besoin d’aide ou de conseil, n’importe pour quoi.

monsieur delmis.

Je dirai comme le brigadier, ma chère enfant ; nous allons parler du vol d’hier, mais auparavant je dois vous faire aussi mes offres de service. Si vous vous trouvez dans la gêne, dans l’embarras, n’oubliez pas que je suis là, enchanté de vous venir en aide.

caroline, attendrie.

Merci, monsieur ; merci, monsieur le brigadier ; je suis bien, bien reconnaissante… Je suis heureuse… grâce à vous deux… réellement heureuse du bon secours que m’envoie le bon Dieu.

gribouille.

Et moi, personne ne me dit rien ! On m’oublie donc ?

le brigadier.

Ce n’est pas moi qui t’oublierai jamais, mon bon Gribouille, mon ami, ajouta le brigadier en souriant et en lui tendant une main que Gribouille serra fortement.

gribouille, à M. Delmis.

Et vous, monsieur, êtes-vous mon ami ?

monsieur delmis.

Je crois bien, parbleu ! que je suis ton ami ; à la vie et à la mort.

gribouille.

Tiens ! c’est drôle, vous aussi ? à la mort ! comme le brigadier… c’est drôle !… à la mort !… Je vais donc mourir ?

monsieur delmis.

Mais non, tu ne vas pas mourir. Pourquoi mourrais-tu ? Ne te tourmente pas de ces mauvaises idées.

gribouille.

Mauvaises ! Pourquoi mauvaises ! Je les trouve bonnes, moi. J’aimerais beaucoup à mourir.

— Gribouille dit Caroline d’un air de reproche, tu veux donc me quitter ?

gribouille.

Non, mais je voudrais mourir pour aller t’attendre près de maman. Ce ne sera pas bien long ; tu viendras nous rejoindre… Ce n’est pas triste de mourir : te souviens-tu comme maman avait l’air doux et content après qu’elle était morte ?… Et puis,… vois-tu, Caroline,… j’ai peur que Maman ne soit fâchée contre moi.

caroline.

Fâchée ? Pourquoi ?

gribouille.

Parce que… tu sais bien,… ce méchant Jacquot,… il est mort,… il est avec maman… Il dit que c’est moi qui l’ai tué,… il dit toutes sortes de méchancetés… Tu sais comme il est menteur et méchant. Alors, vois-tu,… je voudrais dire à maman que Jacquot est un menteur.

— Pauvre frère ! pauvre frère ! répéta Caroline avec tristesse. Sois tranquille, Gribouille : Jacquot n’est pas avec maman.

gribouille.

Pourquoi cela ? puisqu’il est mort.

caroline.

Parce qu’il est une bête, et que les bêtes ne sont pas au ciel avec les hommes.

gribouille.

Avec les hommes, non ; mais avec les femmes ?

— Avec les femmes non plus, nigaud, dit M. Delmis en riant. Finis donc avec les morts et ton Jacquot ; nous perdons notre temps à écouter tes niaiseries. Caroline, il faut que vous veniez avec nous reconnaître vos effets dans le tas d’objets volés que le brigadier a trouvés chez Michel.

— Retrouvés ! déjà ? s’écria Caroline avec joie. Quel service vous nous rendez, à Gribouille et à moi ! nous ne possédions plus que les vêtements que nous avons sur le dos.

le brigadier.

Je suis bien heureux d’avoir réussi cette fois, mademoiselle Caroline. »

Gribouille, enchanté de ravoir ses beaux habits, demanda la permission d’accompagner sa sœur, ce qui lui fut accordé sans peine. Ils ne tardèrent pas à arriver à la chaumière de Michel. Un gendarme la gardait, de peur qu’il ne prît fantaisie à Michel de revenir chercher des effets, et surtout un sac d’argent que le brigadier avait trouvé sous la pierre du lavoir. Rien n’avait été déplacé, M. Delmis, Caroline, le brigadier et Gribouille montèrent au grenier, où avait été déposé le paquet de Gribouille.

« Voilà ! voilà ! s’écria Gribouille en entrant, mon habit du dimanche, mes pantalons, mes gilets, les robes de Caroline, notre linge, mon catéchisme et tout le reste… Tout y est bien, regarde, Caroline.

— Oui, tout y est, dit Caroline en examinant le contenu du paquet. Le voleur n’a rien déplacé.

le brigadier.

Je ne lui en ai guère donné le temps, mademoiselle Caroline. Aussitôt que M. le maire et Gribouille m’ont fait leur rapport, je suis parti avec le camarade Prévôt ; nous sommes venus tout droit ici et nous avons saisi les voleurs.

caroline.

Ils étaient donc plusieurs ?

le brigadier.

Deux seulement, l’autre était une femme, Rose, la bonne de M. le maire.

caroline.

Rose ! voleuse ! Oh ! mon Dieu ! est-il possible ? Pauvre Rose !

le brigadier.

Pauvre Rose, en effet. Je ne sais si elle en reviendra ; elle a la tête meurtrie et tout le corps aussi ; elle s’était liée avec ce mauvais sujet de Michel ; elle voulait se marier à toute force ; lui l’exploitait, il la stylait à voler, et puis il la battait, à ce qu’il semble, puisqu’elle en porte les traces.

caroline.

Où est-elle, cette pauvre Rose ? Ne pourrais-je pas la voir ?

le brigadier.

Elle est chez nous à la prison de la gendarmerie ; mais une mauvaise femme comme Rose n’est pas digne de recevoir une personne comme vous, mademoiselle Caroline.

caroline.

Je pourrais peut-être la consoler, lui donner de meilleurs sentiments, amener le repentir de ses fautes. Je vous en prie, monsieur le brigadier, permettez-moi de la voir.

le brigadier.

Tout ce que vous voudrez et quand vous voudrez, mademoiselle Caroline. Voyez-la si le cœur vous en dit.

caroline.

Merci, monsieur le brigadier ; merci ; vous êtes bien bon.

le brigadier.

Trop heureux de vous satisfaire, mademoiselle. »

Le maire et le brigadier ayant fait leur procès-verbal quant aux effets de Caroline et de Gribouille, le maire leur donna la permission de les emporter ; Gribouille chargea le paquet sur son dos ; il ne voulut être aidé de personne et marcha gaiement vers sa maison, escorté par le maire, le brigadier et Caroline. On se sépara la porte ; Caroline et Gribouille rentrèrent chez eux ; le maire et le brigadier reprirent le chemin de leur demeure.

« Ah ! dit Gribouille en déposant son paquet, nous allons à présent nous occuper du dîner, n’est-ce pas, Caroline ? D’abord, nous n’avons rien.

caroline.

Je vais aller acheter ce qu’il nous faut ; tu vas venir avec moi, Gribouille, et tu rapporteras tout ici, pendant que je m’arrêterai à la prison pour voir la pauvre Rose.

gribouille.

C’est cela ! Ce sera très amusant ! Tiens, ma sœur ! sais-tu ? je suis bien content d’être chez nous… Et toi aussi, je parie ?… Tu ris. Bon ! tu es contente… Nous allons être bien heureux ! tu travailleras, je ferai le ménage ; nous nous promènerons le soir ; nos amis viendront nous voir ; nous ferons la causette.

caroline, avec gaieté.

Ta, ta, ta, comme tu y vas ! tu arranges tout cela comme si nous n’avions qu’à nous amuser. D’abord je n’ai pas d’ouvrage.

gribouille.

Bah ! tu en auras. Le brigadier t’en fera avoir. M. Delmis me l’a dit.

caroline, étonnée.

Monsieur t’a dit cela ?

gribouille.

Oui, il me l’a dit, parce que le brigadier connaît beaucoup de monde et qu’il nous aime bien, et qu’il sera si contant de nous obliger… Tu ne vois rien, toi… Moi, je vois tout… Et je vois, je sais que monsieur et le brigadier sont nos vrais amis… Un maire et un brigadier, c’est gentil, ça ! Tu vois donc que tu auras de l’ouvrage.

caroline.

Dieu le veuille ! On ne doit pas être fière quand on a un frère à soutenir. J’accepterai de grand cœur.

gribouille.

Et tu feras bien ! Moi, j’accepterai tout ! Oh ! mais tout. Pain, jambon, fromage, café, n’importe quoi. Tout ce qui se mange.

caroline.

Mais pas d’argent, Gribouille ! pas d’argent !

gribouille.

Ma foi !… je n’en sais rien ! ça dépend ! Si je n’en ai pas besoin, je n’accepterai pas. Mais… si j’ai besoin,… je crois… oui,… je suis sûr que j’irai en demander à monsieur.

caroline.

À monsieur, je veux bien ; mais pas à d’autres, Gribouille, pas à d’autres. Et ne demande pas à monsieur sans m’en parler.

gribouille.

Et si tu ne me dis pas quand tu n’en auras plus ?

caroline.

Je te le dirai : je te le promets. J’en ai encore beaucoup.

gribouille.

Combien as-tu ?

caroline.

Deux cents francs que m’a donnés monsieur, et cent soixante francs que j’avais.

gribouille.

Ça fait combien ?

caroline.

Trois cent soixante francs.

gribouille.

Sommes-nous riches ! sommes-nous riches ! cria Gribouille en gambadant. Allons au marché et achetons des petites choses soignées.

caroline.

Non, Gribouille ; n’achetons que le nécessaire. Dans notre position, il faut s’habituer à ne dépenser que juste ce qui est indispensable pour vivre.

gribouille.

Fais comme tu voudras. Moi, d’abord, je n’ai besoin que d’un morceau de pain et quelque chose avec… Je suis content !… Que je suis donc content d’être chez nous !… »

Gribouille était radieux ; il sautait, il dansait ; il embrassait Caroline, qui souriait en le regardant.

« Partons, dit-elle en prenant son panier à provisions, que Gribouille voulut absolument porter.

gribouille.

Où allons-nous ?

caroline.

D’abord chez le boulanger, puis chez le boucher, ensuite chez l’épicier, enfin à la ferme des Haies pour acheter du beurre.

gribouille.

Ça fait bien du monde ! Nous allons dépenser tout notre argent.

caroline.

Non, non, n’aie pas peur ! Je serai raisonnable ; je n’achèterai que juste ce qu’il faut.

gribouille.

Pourquoi vas-tu chez l’épicier ? Je n’ai pas besoin de sucre d’orge ni de friandises.

caroline.

Ce n’est pas cela non plus que j’achèterai ; mais il nous faut de la chandelle, du sel, du poivre, du savon et d’autres petites choses dont on ne peut se passer. »

Ils commencèrent par aller chez M. le curé pour l’informer de leur départ de chez Mme Delmis et le prier de s’intéresser à eux pour procurer de l’ouvrage à Caroline.

le curé.

Vous en aurez tout de suite, mon enfant, et sans aller plus loin ; je viens de recevoir de mon frère une pièce de toile pour des chemises et des serviettes ; j’ai aussi à faire une soutane et une houppelande pour l’hiver. Je vous enverrai tout cela et vous en aurez pour un bout de temps.

gribouille.

N’est-il pas vrai, monsieur le curé, que nous serons plus tranquilles et plus heureux chez nous que chez Mme Delmis ? Monsieur est bien bon, mais madame…

le curé, souriant.

Voyons, voyons, Gribouille, pas de méchanceté. Je crois pourtant que tu as raison, et que, si Caroline peut trouver suffisamment d’ouvrage, tout sera pour le mieux. »