La Sœur de Gribouille/XXVI

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Hachette (p. 333-343).



XXVI

le pressentiment


Le médecin était venu aussitôt après le départ du curé, pour voir comment se trouvait sa malade ; il ne fut pas surpris d’apprendre sa mort, et il fit son procès-verbal, constatant que le coup sur la tête avait été la cause principale du décès ; elle avait, en outre, une côte cassée et plusieurs plaies sur diverses parties du corps. Quand le médecin fut parti, Gribouille se plaignit d’avoir faim.

le brigadier.

C’est un mal facile à enlever, mon garçon ; nous allons dîner ; seulement nous mangerons froid, car je n’ai pas eu le temps de réchauffer mon dîner.

Gribouille ouvrit son panier.

« Voici la moitié de poulet et les œufs que vous m’avez donnés ce matin ; Caroline dîne chez le curé, moi je dîne chez vous : ce serait donc perdu, et c’est dommage : ce poulet a si bonne mine !

le brigadier.

Tu n’as pas tort, mon ami. Mettons-nous à table et mangeons le poulet pendant que les œufs cuisent. »

Le brigadier tira de l’armoire du pain, une bouteille de vin, et, avec l’aide de Gribouille, le couvert fut bientôt mis. Gribouille mangeait et buvait avec une satisfaction évidente.

« Jamais je n’ai si bien dîné, dit-il. Jamais je ne me suis senti si content et si bien à l’aise ! C’est comme s’il allait m’arriver quelque chose de très bon, de très heureux !… Je vous aime bien, brigadier… Je vous aime,… je ne sais pas comment dire ça,… j’ai pour vous la même amitié que j’ai pour Caroline… Ça vous fait plaisir, n’est-ce pas ?

le brigadier.

Beaucoup, beaucoup, plus que je ne puis dire, mon bon Gribouille, dit le brigadier en souriant et en lui serrant la main. Mes moustaches ne te font donc pas peur ?

gribouille.

Peur ! vos moustaches ! Ah bien oui ! Vos moustaches seraient deux fois plus grosses qu’elles ne me feraient pas peur. Vous avez l’air si bon, et puis on voit dans vos yeux toutes sortes de choses… si bonnes,… si agréables !

le brigadier, souriant.

Tu vas me donner de la vanité, Gribouille, avec tes flatteries.

gribouille.

Flatteries ! vous appelez cela flatteries ?… Cela vous flatte donc ? Tant mieux !… j’aime à vous faire plaisir. Je ne flatte pas, moi : je dis vrai. »

Gribouille devint pensif ; le brigadier réfléchissait de son côté. Il fut tiré de ses réflexions par Gribouille, qui lui dit :

« Brigadier, je n’ai pas dit adieu à Caroline ; il faut que j’aille l’embrasser.

le brigadier.

Tu ne peux pas sortir seul, Gribouille ; il commence à faire nuit : je réponds de toi à ta sœur.

gribouille.

Eh bien ! venez avec moi ; vous direz aussi adieu à Caroline : elle sera bien contente.

le brigadier.

Je ne peux pas, mon ami : il faut que je reste ici jusqu’à l’arrivée de M. le curé. Le devoir avant tout.

gribouille.

Mais quand M. le curé sera venu ?

le brigadier.

Alors je pourrai t’y mener ; et, quand il fera nuit tout à fait, nous irons chez toi pour y passer la nuit et tâcher de prendre ce scélérat de Michel. Un de mes hommes y est déjà, caché dans le bûcher ; nous deux nous entrerons dans la maison. »

C’est à ce moment que le curé et Nanon arrivèrent.

« Le médecin est-il venu, brigadier ? dit le curé en entrant.

le brigadier.

Tout est fait et bien en règle, monsieur le curé ; Nanon peut procéder à l’ensevelissement.

nanon.

Comment voulez-vous que je m’en tire toute seule ? Et dans cette prison encore, où on n’a rien et où on n’y voit goutte.

le brigadier.

Pour y voir, Nanon, on y voit assez avec une chandelle ; quant à un aide, je vais appeler la femme de mon camarade Prévôt, qui vous donnera un coup de main. »

Le brigadier sortit, et rentra peu d’instants après, accompagné de la femme Prévôt, qui était heureusement dans les bonnes grâces de Nanon ; elles allèrent toutes deux à la prison, ou elles commencèrent leur besogne.

« Mettez-vous là près de moi, brigadier, dit le curé en s’asseyant, et causons d’une affaire sérieuse qui vous regarde.

le brigadier.

Bien désolé de refuser, monsieur le curé : mais j’ai promis à Gribouille de l’accompagner jusque chez sa sœur, à laquelle il désire vivement dire adieu.

le curé.

Mais il la verra demain. Laisse-nous causer, Gribouille : tu seras de la partie.

gribouille.

Non, monsieur le curé : il faut que j’embrasse Caroline ; si je ne l’embrassais pas ce soir, j’aurais comme un remords qui m’étoufferait.

le curé.

Quel enfantillage ! Tu oublies que tu as seize ans et que tu deviens un homme.

gribouille.

Est-ce une raison pour oublier ma sœur ? Croyez-vous que je n’embrasserai plus ma sœur et que je la laisserai là, quand je serai un homme, comme vous dites ? Le brigadier m’a promis de m’accompagner, parce qu’il ne veut pas me laisser aller seul la nuit. Je ne serai pas longtemps, allez : vous causerez plus tard.

le curé.

À demain, alors, brigadier, car plus tard je serai à mon poste, à la prison, près du corps de la pauvre Rose. »

Le brigadier serra la main du curé en lui exprimant le regret de ne pas pouvoir lui tenir compagnie, et partit avec Gribouille. Quand ils arrivèrent au presbytère, le brigadier voulut rester à la porte et fit entrer Gribouille seul. Celui-ci ne tarda pas à revenir : il avait les yeux rouges. Le brigadier s’en aperçut.

« Qu’as-tu, mon pauvre garçon ? On dirait que tu as pleuré.

gribouille.

Oui, je n’ai pas pu m’en empêcher en disant adieu à Caroline ; il me semblait que je lui disais adieu pour bien longtemps ; je suis triste ce soir : je me sans tout autre que d’habitude ; j’ai envie de dire adieu à tous ceux que j’aime, à M. Delmis, à M. le curé, jusqu’à Nanon, que j’aurais volontiers embrassée. La seule chose qui me console, c’est d’être avec vous, brigadier, ajouta-t-il en se rapprochant de lui et lui serrant affectueusement la main.

le brigadier.

Tout ça n’est rien, mon ami ; c’est parce que tu n’es pas habitué à être séparé de ta sœur. Du courage ! Je dirai comme M. le curé : tu vas bientôt être un homme ; il ne faut pas te laisser aller comme un enfant.

gribouille.

Je tâcherai,… j’y ferai ce que je pourrai,… mais je ne peux pas. C’est comme un plomb que j’ai sur le cœur. »

Le brigadier lui passa amicalement la main sur la tête ; Gribouille lui donna le bras et ils marchèrent en silence. La nuit était venue tout à fait noire, orageuse ; le tonnerre grondait dans le lointain ; le vent commençait à secouer la cime des arbres ; l’air était lourd, la chaleur accablante. Sans s’en apercevoir, le brigadier avait de beaucoup dépassé la prison et se dirigeait machinalement vers la maison de Caroline et de Gribouille. Se voyant si près du but, et l’obscurité redoublée par l’orage qui se préparait lui facilitant l’entrée de la maison sans être vu, il continua à avancer, et ils ne tardèrent pas à arriver à la porte, dont Gribouille avait la clef. Le brigadier la prit des mains de son compagnon, l’introduisit sans bruit dans la serrure, et ouvrit avec précaution. Gribouille entra le premier ; le brigadier le suivit pour refermer et verrouiller la porte.

« Fermons les volets, dit-il ; si la lune se levait, on verrait du dehors que les volets sont restés ouverts, et cela paraîtrait, suspect.

gribouille.

Où allez-vous passer la nuit, brigadier ?

le brigadier.

Sur une chaise, mon ami : je ne suis pas ici pour dormir, mais pour veiller.

gribouille.

Je resterai sur une chaise près de vous : je n’ai pas envie de dormir.

le brigadier.

Couche-toi, au contraire : il est inutile de te fatiguer à veiller.

gribouille.

Vous veillez bien, vous !

le brigadier.

J’y suis habitué, moi. D’ailleurs, je veille pour mon devoir…

gribouille.

Et pour ma sœur, comme moi ; ne suis-je pas aussi son frère, moi ? Ne dois-je pas vous aider à veiller pour elle ? Et ne faut-il pas que je sois là pour raconter à Caroline ce que vous aurez fait et comment vous aurez pris Michel ?

le brigadier.

Fais comme tu voudras, mon ami ; je n’ai pas le courage de m’opposer à ce que tu désires si vivement.

gribouille.

Merci, brigadier ; je vois de plus en plus que vous êtes mon vrai ami ; vous me laissez faire seulement quand il faut ; et vous faites bien, car j’ai dans le cœur ou dans l’esprit — je ne sais pas distinguer — quelque chose qui m’avertit que je vous serai utile cette nuit.

le brigadier.

Mon bon Gribouille, tu me seras toujours utile, puisque tu me prouves ton amitié en veillant avec moi.

gribouille.

Tiens ! ça vous fait donc quelque chose que je vous aime ?

le brigadier.

Non, pas quelque chose, mais beaucoup ; moi qui me suis trouvé orphelin dans mon enfance et qui n’ai jamais rencontré un véritable ami qui m’aimât réellement, je suis très touché de l’amitié que tu me témoignes, mon pauvre Gribouille, tout jeune que tu es. »