La Sœur du Soleil/Chapitre XIII

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DENTU & Cie (p. 136-140).


XIII


LES TRENTE-TROIS DÎNERS DU MIKADO


Le sublime Fils des dieux s’ennuie. Il est assis les jambes croisées sur une estrade couverte de tapis, entre des flots de brocart d’or qui descendent du plafond et sont ramassés à grands plis de chaque côté.

Une enfilade d’appartements s’étend devant le regard du souverain.

Il songe qu’il est très majestueux, puis il bâille.

Le cent-neuvième mikado, Go-Mitzou-No, bien qu’il soit jeune, est doué d’un embonpoint excessif, cela tient sans doute à l’immobilité presque constante qu’il garde. Son visage est blafard, jamais un rayon de soleil ne l’a touché ; plusieurs mentons se reploient sur son cou les plis de ses robes pourpres s’amoncellent autour de lui, la haute lame d’or se dresse sur son front à sa droite sont disposés les insignes de la toute-puissance : le glaive, le miroir, la tablette de fer.

Le mikado trouve l’existence monotone. Toutes les actions de sa vie sont réglées à l’avance et doivent s’accomplir d’après des lois minutieuses. S’il sort de l’enceinte du palais, on l’enferme dans un magnifique véhicule traîné par des buffles mais il étouffe dans cette boîte bien close et préfère encore rester sur son trône. S’il veut admirer les fleurs des parterres, c’est accompagné d’une suite nombreuse qu’il doit se rendre dans les jardins, et les annales du royaume enregistrent cet événement. La plus grande partie de son temps doit se passer à méditer, mais en somme il médite peu son intelligence est engourdie. Quand il songe, l’étrangeté des idées qui bourdonnent confusément dans son cerveau l’étonne. Quelques-unes de ses pensées sont criminelles, d’autres bouffonnes. Celles-là l’égayent, mais il n’ose pas rire se sachant observé. Il s’efforce alors de ramener son esprit vers les choses célestes, mais cela le fatigue, il revient à ses rêves fantasques. Parfois il est pris d’un désir invincible de s’agiter, de gambader, de sauter ; cela se concilie mal avec l’immobilité silencieuse que doit garder le descendant des dieux. Un jour cependant, ou plutôt une nuit, il a mystérieusement accompli son désir ; il s’est glissé hors de son lit, et, tandis que tout dormait autour de lui, il a exécuté un pas de sa façon. Personne n’a jamais su cela, il le croit du moins. Comme il ne voit jamais que l’échine ployée de ses sujets, il peut croire vraiment qu’il est d’une espèce supérieure et que le commun des hommes marche à quatre pattes. Cependant il trouve qu’on le traite quelquefois comme un enfant. On lui a supprimé son arc et ses flèches parce qu’un jour, tandis que plusieurs délégués du siogoun se prosternaient au pied de son trône, il a décoché une flèche au plus noble d’entre eux. Malgré l’irritation qui quelquefois bouillonne en lui il n’ose pas se révolter ; son inaction, la société perpétuelle des femmes qui seules peuvent le servir, ont amolli son courage, il se sent à la merci de ses ministres, il craint d’être assassiné.

Parfois, cependant, un orgueil immense l’envahit, il sent courir un sang divin dans ses veines, il comprend que la terre n’est pas digne d’être foulée par ses pieds, que les hommes n’ont pas le droit de contempler sa face, il songe à rendre plus épais encore les voiles qui le séparent du monde. Puis, l’instant d’après, il s’imagine que le parfait bonheur serait de pouvoir courir librement sur les montagnes, de travailler en plein air, d’être le dernier des hommes ; il est pris alors d’un vague désespoir, il gémit, il se plaint. Mais on lui persuade que sa tristesse n’est autre chose que la nostalgie du ciel, sa vraie patrie.

En ce moment le mikado est prêt à recevoir les envoyés de Fidé-Yori. Ile viennent pour témoigner de la gratitude de ce dernier envers le souverain suprême qui lui a conféré le titre de siogoun.

On baisse un store devant le trône, puis on introduit les princes qui se précipitent le front contre le sol, les bras en avant.

Après une longue attente, le store est relevé.

Un silence profond règne dans la salle, les princes demeurent la face contre terre, sans mouvement.

Le mikado les considère du haut de son trône, il fait à part lui des réflexions sur les dispositions qu’ont pris les plis des vêtements ; sur un pan de ceinture qui s’est retourné et dont il voit l’envers ; il trouve que les insignes de Satsouma, une croix enfermée dans un cercle, ressemblent à une lucarne barrée par deux lattes de bambou.

Puis, il se dit : Que penseraient-ils si tout à coup je me mettais à pousser des cris de fureur ? J’aimerais à les voir se redresser avec des mines stupéfaites.

Après quelques minutes, le store est de nouveau abaissé ; les princes se retirent à reculons.

Pas un mot n’a été prononcé.

Après l’audience, le mikado quitte l’estrade et on le dépouille de ses robes de parade par trop encombrantes. Revêtu d’un costume plus simple, il se dirige vers les salles dans lesquels il prend ses repas.

Go-Mitzou-No considère l’heure du dîner comme l’instant le plus agréable de la journée ; il prolonge cet instant autant qu’il le peut. Le mikado aime la bonne chère ; il a des préférences, pour certains mets. À propos de ses préférences, une terrible difficulté s’était dressée autrefois. Le Fils des dieux ne pouvait raisonnablement arrêter son esprit sublime sur des détails de cuisine et indiquer les plats qu’il désirait manger ; cependant, il ne pouvait pas davantage se soumettre aux fantaisies de ses cuisiniers ou de ses ministres. Après avoir longtemps songé, le mikado trouva le moyen de tout concilier ; il ordonna qu’on lui préparât chaque jours trente-trois dîners différemment composés et qu’on les lui servît dans trente-trois salles. Il ne lui restait donc qu’à parcourir ces salles et à choisir le repas de son goût.

Quelquefois, il arrivait qu’après avoir mangé un dîner, il passait dans une autre salle et en mangeait un second.

Lorsqu’il franchit la porte de la première des trente-trois salles douze femmes très nobles et d’une grande beauté l’accueillirent. Elles seules ont le droit de lui rendre des soins. Leurs cheveux, en présence du maître, doivent être dénoués et répandus dans les plis de leurs robes traînantes.

Bientôt le mikado s’assit sur un tapis devant le dîner de son choix, il commença à manger, mais alors la Kisaki entra sans s’être fait annoncer. Elle aussi, pour paraître devant le suprême seigneur, devait avoir délivré sa chevelure de tout lien ; ses beaux cheveux noirs étaient donc dénoués, ils ondulaient jusque sur le sol.

Le mikado leva les yeux sur elle avec surprise ; il se hâta d’avaler le morceau qu’il avait dans la bouche.

— Ma compagne bien-aimée, dit-il, je ne m’attendais pas à te voir.

— Mon divin seigneur, dit-elle, je suis venue vers toi pour t’annoncer que dans peu de temps je vais perdre une de mes femmes ; la belle Fatkoura va se marier.

— Très bien très bien dit le mikado, et avec qui ?

— Avec le prince de Nagato.

— Ah ! ah ! je consens au mariage.

— Et quelle princesse nommes-tu pour remplacer celle qui me quitte ?

— Je nommerai celle que tu me désigneras.

— Merci, maître, dit la Kisaki, je m’éloigne de ta divine présence en te priant de me pardonner d’avoir osé interrompre ton repas.

— Oh ! cela ne fait rien, dit Go-Mitzou-No, qui se hâta, dès que son épouse se fut éloignée, de rattraper le temps perdu.