La Saga de Gunnlaug Langue de Serpent/La saga

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Anonyme
Traduction par Félix Wagner.
A. Sifer / E. Leroux (p. 35-100).

LA SAGA
de
GUNNLAUG LANGUE DE SERPENT


I

Il y avait un homme qui s’appelait Thorstein ; il était fils d’Egil Skallagrimsson[1] et d’Asgard, fille de Björn. Thorstein demeurait a Borg, dans le Borgarfjord[2] ; c’était un homme riche en biens et un grand seigneur ; il était intelligent, d’un abord facile et raisonnable en toutes choses. Sans exceller ni par la taille ni par la force corporelle comme son père Egil, c’était néanmoins un personnage des plus distingués, et il inspirait de la sympathie à tout le monde. Thorstein était un homme de belle apparence, avec des cheveux blonds et des yeux d’une beauté remarquable. Il avait pour femme Jofrid, fille de Gunnar, fils de Hlif[3]. Jofrid avait épousé d’abord un fils de Tungu-Odd[4], du nom de Thorodd ; celui-ci eut d’elle une fille, Hungerd, qui grandissait à Borg dans la maison de Thorstein. Jofrid était une femme de grande énergie. Thorstein en eut de nombreux enfants ; mais peu d’entre eux jouent un rôle dans cette saga. Skuli était l’aîné de leurs fils ; le second s’appelait Kollsvein, le troisième Egil.

On raconte qu’un jour d’été un bateau venant de la mer entra dans l’embouchure de la Gufa[5]. Barth était le nom du pilote ; il était d’origine norvégienne, riche, assez âgé et sage. Thorstein poussa son cheval jusqu’au bateau et, comme il réglait d’habitude les conditions du marché, il le fit encore cette fois-ci. Les Norvégiens furent hébergés de côté et d’autre ; le pilote, lui, reçut l’hospitalité chez Thorstein, car il avait manifesté le désir de se rendre dans cette région. Bien qu’il fût ordinairement d’humeur morne durant l’hiver, Barth reçut bon accueil chez Thorstein. Le Norvégien aimait beaucoup à s’occuper de rêves. Au printemps Thorstein lui demanda s’il voulait l’accompagner à Valfel[6]. C’était l’endroit où les habitants du Borgarfjord tenaient leur thing, et Thorstein avait appris qu’une paroi de sa tente s’était écroulée[7]. Le Norvégien y consentit. Ils se mirent donc en route à trois et arrivèrent à Valfel dans un domaine appelé « Caverne des renards ». Là vivait un homme pauvre, du nom d’Atli ; il était fermier de Thorstein. Thorstein lui enjoignit de venir avec lui pour l’aider au travail et d’emporter une hache et une bêche. Ainsi fut fait. Arrivés auprès des murs dépouillés de leur toit, ils se mirent tous à l’ouvrage et déblayèrent la place. Ensuite Thorstein et Barth s’assirent à l’entrée de la cabane. Thorstein s’endormit et eut un sommeil agité. Barth, assis à ses côtés, le laissa jouir de son rêve. Quand il s’éveilla, il se sentit mal à l’aise. Le Norvégien lui demanda ce qu’il avait rêvé pour avoir été si agité pendant le sommeil. Thorstein répondit : « Les rêves ne signifient rien. » Mais le soir, en retournant, le Norvégien lui demanda de nouveau ce qu’il avait rêvé. « Si je te communique mon rêve, » dit Thorstein, « tu me l’interpréteras. » Barth promit de l’essayer, et Thorstein dit : « Voici ce que j’ai rêvé : Je me figurais être à Borg, devant l’entrée principale de ma maison ; en levant les yeux vers le ciel, j’aperçus sur le faîte du toit un bel et superbe cygne et je croyais qu’il m’appartenait. Ensuite je vis descendre des montagnes un grand aigle qui s’approcha, vint se poser auprès du cygne et se mit à causer amicalement avec lui ; et celui-ci me paraissait s’en réjouir. Alors je remarquai que l’aigle avait les yeux noirs et des serres de fer, et il m’avait l’air bien hardi. Bientôt je vis venir du sud un autre oiseau qui se dirigea également vers Borg et alla se percher sur le toit à côté du cygne dont il essaya de gagner la faveur. C’était aussi un grand aigle. Je croyais ensuite observer que l’aigle qui était arrivé le premier entrait dans une violente colère contre le nouveau venu ; ils se querellèrent longtemps et avec beaucoup d’acharnement et je constatai qu’ils saignaient tous les deux. Ils se battirent tant et si bien qu’ils tombèrent de part et d’autre du mur de la maison : tous deux étaient morts. Le cygne resta sur le toit ; il était bien triste. En ce moment je vis arriver un oiseau du côté de l’ouest ; c’était un faucon. Il se posa à côté du cygne et se comporta tendrement envers lui. Ensuite ils s’envolèrent tous les deux ensemble dans la même direction ; et là-dessus je m’éveillai. » « Ce rêve, » ajouta-t-il, « n’a guère de signification ; il annonce probablement des orages qui s’amassent dans les airs et qui arrivent du côté d’où les aigles m’ont semblé venir. » — « Tel n’est pas mon avis, » répondit Barth. « Prends dans ce rêve, » reprit Thorstein, « les faits qui te paraissent les plus significatifs, et explique-les moi. » Barth dit : « Les deux oiseaux désignent sans doute les esprits tutélaires de grands hommes[8]. Ta femme est enceinte et mettra au monde une jolie et superbe fille que tu aimeras beaucoup. Des hommes distingués arriveront des contrées d’où sont venus les aigles et demanderont ta fille en mariage ; ils concevront pour elle le plus vif amour ; ils se la disputeront et périront tous les deux à cause d’elle. Il arrivera ensuite un troisième des pays d’où est venu le faucon ; il demandera à son tour la main de ta fille et c’est à lui qu’elle sera donnée. » « Voilà l’interprétation de ton rêve, » ajouta-t-il, « tel que je pense qu’il va se réaliser. » Thorstein répondit : « Ce rêve est interprété bien mal et d’une façon désobligeante, » dit-il, « j’aime à croire que tu n’es guère habile à expliquer les rêves. » Barth reprit : « Tu expérimenteras toi-même comment les choses se passeront[9]. »

Dès ce moment Thorstein se montra peu aimable envers le Norvégien ; celui-ci quitta le pays à l’époque où les Islandais changent d’habitation[10], et on n’en parlera plus dans cette histoire.

II

En été Thorstein fit ses préparatifs pour se rendre au thing. Avant de partir, il alla trouver Jofrid, sa femme, et lui dit : « Voici ce qu’il en est, » dit-il ; « tu es enceinte ; l’enfant sera exposé, si c’est une fille ; mais si c’est un garçon, tu l’élèveras. » Il existait en Islande, aux temps où elle était toute payenne, une sorte de coutume qui permettait aux gens pauvres et possédant un grand nombre d’enfants encore jeunes, de faire exposer leurs nouveau-nés ; on trouvait cependant que c’était mal agir[11]. Quand Thorstein eut ainsi parlé, Jofrid répondit : « C’est un langage peu digne d’un homme comme toi ; tu ne peux pas vouloir mettre ce projet à exécution, toi qui possèdes tant de richesses et d’amis. » Thorstein reprit : « Tu connais mon caractère et tu sais ce qu’il en coûte à celui qui n’observe pas mes ordres. » Ensuite il partit pour assister au thing. Dans l’entretemps Jofrid donna naissance à une fille souverainement belle. Les femmes voulurent amener l’enfant auprès d’elle ; mais elle prétendit que c’était inutile. Elle fit appeler le gardien de ses troupeaux, qui s’appelait Thorvard, et lui dit : « Prends mon cheval, mets-lui la selle et emmène cette enfant à Hjardarholt[12], dans l’ouest, chez Thorgerd[13], fille d’Egil, et demande-lui de l’élever secrètement, de manière que Thorstein n’en sache rien ; car j’éprouve une affection tellement vive pour cette enfant que je ne puis consentir à ce qu’elle soit exposée. Voici trois marcs d’argent[14] que tu auras comme récompense. Thorgerd te procurera quelque occasion de partir pour l’ouest, ainsi que des provisions pour le voyage sur mer. » Thorvard fit comme on lui avait ordonné. Il se rendit avec l’enfant à Hjardarholt, dans l’ouest, et le remit entre les mains de Thorgerd. Celle-ci la fit élever par un de ses sujets qui demeurait à Leysingjastadir, dans le Hvammsfjord[15]. À Thorvard elle procura ensuite, à Skeljavik[16], dans le Stein-grimsfjord, les moyens de partir pour l’ouest et des approvisionnements pour le voyage. Il prît la mer en été et il n’en sera plus question dans cette saga.

Lorsque Thorstein revint du thing, Jofrid lui dit que l’enfant avait été exposée, ainsi qu’il l’avait ordonné, et que le pâtre avait pris la fuite en emmenant leur cheval. Thorstein trouva les choses bien faites et se choisit un autre pâtre.

Six hivers se passèrent sans que le secret fût connu. Or, un jour, Thorstein s’en alla dans l’ouest, à Hjardarholt, pour assister à un festin chez son beau-frère Olaf Höskuldsson[17], qui comptait alors parmi les plus considérés de tous les seigneurs de l’ouest. Thorstein, comme on pouvait s’y attendre, fut bien accueilli. Or, un jour, dit-on, Thorgerd se trouvait engagée pendant le repas dans une conversation avec le bondi[18] Thorstein, son frère, qui occupait le siège d’honneur[19]. Olaf, pendant ce temps s’entretenait avec d’autres convives. En face d’eux, sur les bancs, étaient assises trois jeunes filles. Thorgerd dit alors : « Comment trouves-tu ces jeunes filles qui sont assises ici en face de nous ? » — « Très bien, » répond-il, « mais il y en a une qui est de beaucoup la plus belle ; elle a la beauté d’Olaf, le teint clair et les traits de nous autres, gens des Myrar[20]. » Thorgerd reprit : « C’est bien la vérité, ce que tu dis, frère ; elle a le teint clair et les traits de nous autres, habitants des Myrar ; mais avec la beauté d’Olaf elle n’a rien de commun, car elle n’est pas sa fille. » — « Comment cela se peut-il ? » dit Thorstein ; « elle est cependant ta fille. » Elle répondit : « Frère, pour te dire la vérité, cette enfant est ta fille ; » et là-dessus elle raconta tout ce qui s’était passé en le priant de pardonner cette fraude à elle et à son épouse. Thorstein reprit : « Je ne peux pas vous faire de reproches à ce sujet ; vous n’avez fait que réparer mes torts. Cette jeune fille me plaît tellement que c’est pour moi un grand bonheur de posséder une enfant aussi belle ; mais comment l’appelle-t-on ? » « Helga est son nom, » répondit Thorgerd, « Helga la Belle. » — « Maintenant, » dit Thorstein, « tu vas apprêter tout pour qu’elle puisse retourner avec moi. » Thorgerd fit ainsi. Là-dessus Thorstein prit congé d’eux, après avoir reçu de magnifiques présents. Il retourna dans sa patrie et, avec lui, Helga qui grandit ensuite à Borg, objet de la bienveillance et de l’affection de son père et de sa mère.

III

On rapporte que, vers cette époque, demeurait aur les bords de la Hvita[21], à Gilsbakki, Illugi le Noir, fils de Hallkel. La mère d’Illugi était Thurid Dylla, fille de Gunnlaug Langue de Serpent[22]. Illugi était, après Thorstein Egilsson, le plus grand seigneur du Borgarfjord. C’était un homme très puissant, d’un tempérament austère, mais bienveillant envers ses amis. Il avait pour femme Ingibjorg, fille d’Asbjörn Hardarson de l’Örnolfsdal[23]. La mère d’Ingibjorg était Thorbjorg, fille de Midfjardar-Skeggi. Les enfants d’Illugi et d’Ingibjorg étaient nombreux ; mais peu d’entre eux seront mentionnés dans cette histoire. Un de leurs fils s’appelait Hermund, un autre Gunnlaug. Tous deux étaient à cette époque des hommes faits et justifiaient les plus belles espérances. Gunnlaug, d’après ce que l’on raconte, avait atteint de bonne heure tout le développement de la force virile ; il était grand et vigoureux, avec une chevelure brun clair qui lui seyait bien et il avait les yeux noirs ; mais le nez n’était pas précisément bien formé. Cependant ses traits éveillaient la sympathie. Il avait la taille élancée et de robustes épaules. C’était un homme de belle apparence, d’une ardeur excessive dans toute rencontre ; il était prétentieux de sa nature et d’une ambition précoce, obstiné et inflexible en tout, excellent poète et habile à manier l’épigramme. C’est pour cette raison qu’on l’appelait Gunnlaug Langue de Serpent. On affectionnait davantage Hermund qui possédait les manières d’un grand seigneur.

Lorsque Gunnlaug eut atteint l’âge de quinze ans, il demanda à son père de lui faire les apprêts d’un voyage, disant qu’il voulait quitter le pays et connaître les mœurs d’autres peuples. Illugi n’était guère disposé à y consentir ; il observa qu’il ne ferait pas bonne impression en pays étranger, puisqu’à la maison, lui semblait-il, il ne parvenait à le discipliner qu’avec peine.

Peu de temps après il arriva, un beau matin, que le bondi Illugi, en sortant, s’aperçut que sa halle aux provisions était ouverte ; il vit six sacs de marchandises placés dehors et des couvertures mises sur les chevaux. Il en éprouva une violente colère. Mais Gunnlaug s’approcha de lui et dit : « C’est moi qui ai fait enlever les sacs. » Illugi demanda pourquoi il avait fait cela. Il répondit que c’étaient les provisions pour son voyage. « Tu n’auras de moi aucune espèce de secours et tu n’iras nulle part sans mon consentement, » s’écria Illugi, et il fit rentrer les sacs.

Là-dessus Gunnlaug partit et arriva vers le soir à Borg. Thorstein l’invita à y rester et il accepta. Gunnlaug raconta, à Thorstein ce qui s’était passé entre lui et son père. Thorstein l’engagea alors à demeurer auprès de lui aussi longtemps qu’il voudrait. C’est ainsi qu’il y passa l’année entière, initié par Thorstein à la connaissance des lois et jouissant de l’estime de tout le monde. Gunnlaug et Helga se plaisaient à jouer ensemble aux échecs et ne tardèrent pas à concevoir une vive affection l’un pour l’autre, comme l’expérience le prouva dans la suite. Ils étaient à peu près du même âge. Helga était si belle qu’au dire de personnes bien informées elle a été la plus belle femme d’Islande. Sa chevelure était tellement abondante qu’elle pouvait s’en envelopper tout entière, et avait l’éclat de l’or ciselé[24] ; dans le Borgarfjord et bien loin dans les alentours il ne paraissait y avoir de parti qui pût rivaliser avec Helga la Belle.

Or, un jour que l’on se trouvait réuni dans la salle, à Borg, Gunnlaug dit : « Il y a encore dans la loi un point que tu ne m’as pas fait connaître : se fiancer à une femme. » — « Ce n’est pas bien long, » répondit Thorstein, et il lui exposa la manière de procéder. Alors Gunnlaug dit : « Tu vas voir si j’ai bien compris ; je vais saisir ta main et faire comme si je me fiançais à Helga, ta fille. » Thorstein répondit : « Cela me semble bien inutile. » Mais Gunnlaug saisit aussitôt sa main et : « Permets-le moi quand même, » dit-il. « Fais donc comme tu l’entends, » reprit Thorstein ; « mais tous ceux qui sont ici présents sauront que c’est comme si rien n’était dit et que nulle intention secrète n’est cachée là-dessous. » Ensuite Gunnlaug se fiança à Helga et demanda à Thorstein s’il avait bien procédé. Celui-ci reconnut que c’était bien fait, et cette scène procura beaucoup de plaisir à ceux qui y assistaient.

À Mosfell, dans le sud, demeurait un homme du nom d’Önund, riche en biens et propriétaire d’un godord[25] dans le sud. Il était marié. Sa femme s’appelait Geirny ; elle était fille de Gnup, dont le père, Molda-Gnup, avait pris possession de Grindavik[26], dans le sud. Leurs fils étaient Hrafn, Thorarin et Eyvind. C’étaient des hommes de valeur tous les trois ; cependant Hrafn surpassait ses frères sous tous les rapports. Il était grand, fort, distingué entre tous et bon poète. Quand il eut atteint l’âge de jeune homme, il visita les pays étrangers et fut heureux, dans ses voyages.

Vers ce temps vivaient dans le sud, à Hjalli, sur les bords de l’Olfussa[27], Thorodd le Sage et son fils Skapti. Thorodd était fils d’Eyvind. Skapti était à ce moment « homme de la loi[28] » en Islande. La mère de Skapti était Rannveig, fille de Gnup Molda-Gnupsson. Skapti et les fils d’Önund étaient donc, quant à la parenté, fils de deux sœurs, et l’entente la plus cordiale régnait dans la famille.

Plus loin, à Raudimel, demeurait alors Thorfin Selthorisson. Il avait sept fils qui promettaient tous de devenir des hommes remarquables. Voici les noms de trois d’entre eux : Thorgils, Eyvind et Thorir. C’étaient les personnages les plus considérés de la région.

Tous ceux que nous venons d’énumérer vivaient à la même époque.

IV

Peu de temps après il arriva — et c’est l’événement le plus remarquable qui se soit accompli en Islande — que tout le pays embrassa la foi chrétienne et que la population tout entière abjura l’ancienne croyance, Gunnlaug Langue de Serpent, dont il a été question plus haut, vécut pendant trois ans tantôt à Borg, chez Thorstein, tantôt dans la maison paternelle, à Gilsbakki. Il avait à ce moment dix-huit ans et se trouvait dans les meilleurs rapports avec son père.

Dans la maison d’Illugi vivait un homme du nom de Thorkel, surnommé le Noir ; il était apparenté à Illugi et avait été élevé chez lui. Un héritage lui étant échu dans le Vatsdal, à As, dans le nord, il pria Gunnlaug de l’accompagner. Celui-ci y consentit. Tous deux s’en allèrent ensemble dans le nord, à As, et, grâce à l’intervention de Gunnlaug, l’argent leur fut remis par ceux qui le détenaient. En revenant vers le sud, ils reçurent l’hospitalité à Grimstunga, chez un riche bondi de cet endroit. Le lendemain matin, le gardien des troupeaux prit leur cheval pour faire une course et, quand il le ramena, l’animal était tout couvert de sueur. Gunnlaug de sa hache frappa si violemment le pâtre que celui-ci tomba sans connaissance. Le bondi ne voulut pas que l’affaire en restât là et demanda un dédommagement. Gunnlaug offrit un marc. Le bondi trouva que c’était trop peu. Alors Gunnlaug dit ces vers :

« J’ai offert un marc pour un homme d’une force médiocre — dispensateur de l’éclat des vagues, tu devrais te disposer à accepter ces gris anneaux des doigts — tu t’en repentiras, si tu laisses échapper de ta bourse la couche commune de la race du dragon, que t’accorde le distributeur de la semence de Frodi[29]. »

L’accord fut conclu ainsi que le proposait Gunnlaug, et, aussitôt l’arrangement fait, ils se quittèrent.

Peu de temps après, Gunnlaug demanda pour la seconde fois à son père les moyens d’entreprendre un voyage à l’étranger. Illugi répondit : « Cette fois il sera fait selon ton désir, car tu as beaucoup changé depuis quelque temps. » Ensuite Illugi s’en alla de chez lui et acheta par moitié pour Gunnlaug un bateau qui stationnait à l’embouchure de la Gufa, chez un homme appelé Audun et surnommé « le Dogue ». (Cet Audun est le même que celui qui refusa d’emmener hors du pays les fils d’Osvif l’Ancien, après le meurtre de Kjartan Olafsson ainsi que le raconte la Laxdoela saga ; Gunnlaug cependant vécut après cette époque[30]). Lorsqu’IIlugi revint à la maison, Gunnlaug le remercia beaucoup. Thorkel le Noir se décida à l’accompagner dans son voyage. Leurs provisions se trouvaient déjà chargées sur le bateau avant que Gunnlaug arrivât. Il était à Borg pendant que l’on équipait le vaisseau et il trouvait plus agréable de s’entretenir avec Helga que d’aider les marchands au travail.

Un jour Thorstein demanda à Gunnlaug s’il voulait l’accompagner pour aller voir ses chevaux dans le Langavatsdal[31]. Gunnlaug y consentit. Ils se mirent donc en route ensemble et arrivèrent à un endroit appelé Thorgilsstadir, où Thorstein possédait une cabane de pâtre. Là se trouvaient des juments appartenant à Thorstein, quatre en tout, toutes de poil roux. Il y avait aussi un superbe étalon, mais peu dressé, que Thorstein offrit à Gunnlaug comme cadeau. Celui-ci répondit qu’il n’avait pas besoin de chevaux, puisqu’il se proposait de prendre la mer. Ils se rendirent ensuite dans un autre enclos où il y avait un étalon gris avec quatre juments. C’était le meilleur cheval qu’il y eût dans le Borgarfjord, et Thorstein pria Gunnlaug d’accepter celui-ci. Gunnlaug répondit : « Je ne désire pas plus celui-ci que l’autre ; mais pourquoi ne m’offres-tu pas ce que je voudrais obtenir ? » — « Quoi donc ? » demanda Thorstein. « Helga, ta fille, » dit Gunnlaug. « Cela ne s’arrange pas si vite, » répondit Thorstein, et il entama une autre conversation.

En retournant à la maison le long de la Langa[32], Gunnlaug dit : « Je voudrais savoir quelle réponse tu entends donner a ma demande concernant Helga, ta fille. » Thorstein répondit : « Je ne me préoccupe pas de tes vains propos. » — « Ce ne sont pas de vains propos » reprit Gunnlaug ; « je parle bien sérieusement et tu dois savoir ce que tu as l’intention de me répondre. » — « Tu devrais d’abord savoir toi-même ce que tu veux, » dit Thorstein ; « n’as-tu pas décidé de faire un voyage à l’étranger ? et voilà que tu fais comme si tu voulais prendre femme ? Il ne convient pas de songer à un mariage entre Helga et toi, tant que tu es si irrésolu, et il est inutile de prendre la chose en considération. » — « Quels sont donc tes projets au sujet du mariage de ta fille, si tu ne veux point la donner au fils d’Illugi le Noir ? Et y a-t-il dans le Borgarfjord un homme qui jouisse d’une meilleure réputation que moi ? » Thorstein répondit : « Je n’établis pas de comparaison ; mais si tu étais un homme comme ton père, tu ne serais pas éconduit. » — « À qui donc veux-tu la donner ici dans le Borgarfjord si ce n’est à moi ? » demanda Gunnlaug. Thorstein répondit : « Il y a ici un beau choix d’hommes. Thorfin de Raudimel a sept fils bien élevés ; entre eux et toi il n’y a pas de bien grande différence. » — « Aucun des deux, » riposta Gunnlaug, « ni Thorfin ni Önund n’approchent de la valeur de mon père ; toi-même tu dois manifestement lui céder le pas ; d’ailleurs que peux-tu faire prévaloir contre celui qui a osé engager un procès avec Thorgrim Kjallakson[33] ? » Thorstein répondit : « J’ai expulsé Steinar, fils d’Önund à la vue perçante, ce qui me semble une entreprise passablement hardie[34]. » — « Tu as été soutenu dans cette affaire par Egil, ton père, » objecta Gunnlaug ; « du reste, le refus de m’accepter dans sa famille entraînerait pour maint habitant de bien fâcheuses conséquences. » Thorstein répondit : « Profère tes menaces là-haut sur les montagnes ; ici, dans le pays des marécages, elles ne te serviront à rien. »

Vers le soir ils arrivèrent chez eux. Le lendemain matin, Gunnlaug se rendit à Gilsbakki et demanda à son père de l’accompagner à Borg pour demander Helga en mariage. Illugi répondit : « Tu es un homme irrésolu ; tu es prêt à quitter le pays et maintenant tu te comportes comme si tu voulais te marier ; d’ailleurs, je sais que ton projet n’est pas du goût de Thorstein. » — « Néanmoins, » dit Gunnlaug, « je tiens absolument à ce voyage et je verrais avec regret que tu refuserais d’aller avec moi. »

Là-dessus, Illugi se rendit avec onze hommes à Borg où il fut très bien reçu par Thorstein. Le lendemain matin, Illugi dit à Thorstein : « Je voudrais avoir un entretien avec toi, et Gunnlaug de même. » Thorstein répondit : « Allons sur la colline et parlons là. » Ainsi fut fait. Alors Illugi reprit : « Gunnlaug, mon fils, m’a dit que de son propre chef il avait sollicité de toi la main de ta fille Helga ; maintenant je voudrais savoir ce qu’il en sera de ce projet. Tu connais sa famille et sa fortune ; je prendrai soin que rien ne lui manque en fait de propriété territoriale et de prestige parmi les hommes, si cela peut faire avancer l’affaire. » Thorstein répondit : « Je n’ai qu’un reproche à faire à Gunnlaug : c’est qu’il est irrésolu. S’il te ressemblait quant au caractère, je n’hésiterais pas longtemps. » Illugi dit : « Je crains pour la rupture de nos relations d’amitié, si tu refuses à mon fils et à moi ton consentement à un mariage également favorable aux deux parties. » — « À la faveur de tes paroles et de notre amitié, » répondit Thorstein, « Helga sera promise à Gunnlaug ; mais elle ne sera pas sa fiancée ; il attendra trois hivers encore. Gunnlaug ira en pays étranger et s’instruira en apprenant à connaître les mœurs d’autres peuples. Je serai délié de tout engagement s’il ne revient pas alors dans la patrie ou si son caractère ne me plaît pas. » Sur ces mots ils se quittèrent. Illugi retourna chez lui. Gunnlaug regagna son bateau. Bientôt ils eurent un vent favorable et prirent la mer. Ils arrivèrent sur la côte de Norvège et naviguèrent par le golfe de Thrandheim jusqu’à Nidaros[35], où ils jetèrent l’ancre et débarquèrent leurs marchandises.

V

En ces temps régnaient en Norvège le jarl[36] Eirik Hakonarson et son frère Svein[37]. Eirik avait sa résidence à Hladir, domaine que lui avait légué son père ; c’était un puissant seigneur. Auprès du jarl vivait Skuli, le fils de Thorstein ; il faisait partie de sa cour et y était tenu en grande estime. Gunnlaug et Audun le Dogue, dit-on, se rendirent accompagnés de douze hommes dans l’intérieur du pays de Hladir. Gunnlaug portait comme vêtements un habit gris et un pantalon blanc. Il avait un abcès à l’articulation du pied et quand il marchait il en sortait du sang et du pus. Dans cet état il se présenta devant le jarl et le salua respectueusement. Le jarl connaissait Audun et lui demanda des nouvelles d’Islande ; celui-ci raconta ce qu’il savait. Le jarl demanda ensuite à Gunnlaug qui il était, et celui-ci lui fit connaître son nom et sa famille. « Skuli Thorsteinsson, » dit le jarl, « quelle est la situation de cet homme en Islande ? » — « Seigneur, » répondit Skuli, « accueillez-le bien, car c’est le fils du plus distingué des Islandais, d’Illugi le Noir de Gilsbakki, et mon frère nourricier. » Le jarl reprit : « Qu’as-tu à ton pied, Islandais ? » — « C’est un abcès, seigneur, » répondit Gunnlaug. « Cependant tu ne boites pas ? » demanda le jarl. « Je ne boiterai point, » fut la réponse, « tant que mes deux jambes seront également longues. » Alors un homme de la suite, appelé Thorstein, observa : « Il se vante passablement, cet Islandais ; il ne serait pas mauvais que nous le mettions quelque peu à l’épreuve. » Gunnlaug lui lança un regard et dit : « Il y a parmi les gens de la suite un sinistre vaurien ; prenez garde de vous fier à lui, il est méchant et noir. »

Thorarin voulut saisir sa hache, mais le jarl l’apaisa en disant : « Sois calme ; il ne faut pas s’inquiéter de pareils propos. Mais quel âge as-tu, homme d’Islande ? » — « J’ai dix-huit hivers, » répondit Gunnlaug. « Je voudrais jurer, » dit le jarl, « que tu n’en vivras pas dix-huit autres. » Gunnlaug reprit : « Ne lance pas des imprécations contre moi, jarl ! » — « Que viens-tu de dire ? demanda le jarl. « Ce qui me paraît juste, à savoir que tu ne dois pas me souhaiter malheur ; mais souhaite plutôt du bien à toi-même. » — « Quoi donc ? » dit le jarl. « Que tu ne trouves pas une mort pareille à celle du jarl Hakon, ton père[38]. » Le jarl devint rouge comme du sang et s’écria : « Saisissez ce fou ! » Alors Skuli s’approcha du jarl et dit : « Écoutez mes paroles, jarl ; faites grâce à cet homme et qu’il s’en aille d’ici. » Le jarl répondit : « Qu’il s’éloigne au plus vite et qu’il ne revienne jamais dans mon royaume, s’il veut vivre en paix. »

Skuli sortit avec Gunnlaug ; ils descendirent à la place de débarquement où ils trouvèrent un bateau prêt à mettre à la voile à destination de l’Angleterre. C’est là que Skuli conduisit Gunnlaug et son ami Thorkel. Gunnlaug abandonna à Audun, pour qu’il y veillât, son bateau, ainsi que l’argent qu’il ne voulait pas emporter, Là-dessus, Gunnlaug et ses compagnons cinglèrent vers la mer d’Angleterre. En automne, ils arrivèrent dans le sud, au port de Londres, et à l’aide de rouleaux hissèrent leur vaisseau sur le rivage.

VI

En Angleterre régnait à cette époque le roi Ethelred[39], fils d’Edgar. C’était un excellent prince, qui avait alors sa résidence dans l’ouest, à Londres[40].

Avant la conquête de Guillaume le Bâtard, l’Angleterre avait la même langue que la Norvège ; depuis cet événement on y parle le langage de France, parce que Guillaume était originaire de ce pays[41].

Gunnlaug se rendit aussitôt auprès du roi pour lui présenter ses hommages. Le roi lui demanda de quel pays il était. Gunnlaug le lui dit et ajouta : « Malgré la longueur du trajet, seigneur, j’ai vivement aspiré à vous rencontrer, car j’ai composé un chant en votre honneur et je voudrais vous le faire connaître. » Le roi consentit à l’entendre. Gunnlaug récita sa poésie d’une manière élégante et énergique. En voici le refrain :

« Tout le monde parle du magnanime prince d’Angleterre, comme d’un dieu ; la génération du roi belliqueux comme celle de l’homme du peuple vénèrent Ethelred. »

Le roi le remercia pour ses vers et lui donna comme récompense un manteau d’écarlate garni de la plus riche fourrure et orné à l’extrémité inférieure d’une bordure d’or et l’accueillit parmi les gens de sa suite. Gunnlaug demeura tout l’hiver à la cour du roi.

Or, un jour Gunnlaug rencontra trois hommes sur la route. Celui qui marchait à leur tête s’appelait Thorgrim ; il était grand et fort et dit : « Homme du Nord, prête-moi un peu d’argent. » Gunnlaug repondit : « Il ne me semble guère prudent de prêter à toi qui m’es inconnu. » L’autre reprit : « Je te le rendrai au jour fixé. » — « Alors on peut le risquer, » dit Gunnlaug, et il lui donna l’argent. »

Peu de temps après, Gunnlaug alla trouver le roi et lui parla de ce prêt d’argent. Le roi dit : « Cela te portera malheur ; c’est un individu des plus méchants, un grand brigand et un viking[42] ; n’ayons rien à démêler avec lui ; je te restituerai la somme. » Gunnlaug répondit : « Nous serions bien à plaindre, nous, hommes de ta suite ; nous portons préjudice à des innocents et nous laisserions de pareilles gens s’emparer de notre bien ! cela n’arrivera jamais. » Peu après, il rencontra Thorgrim et lui réclama son argent. Celui-ci répondit qu’il ne le rendrait point. Alors Gunnlaug dit cette strophe :

« Modi du cliquetis des armes ! c’est une résolution funeste de ta part de me retenir mon argent ; tu as trompé par ta ruse celui qui rougit la pointe de l’épée. Sache que je m’appelle Langue de Serpent — ce n’est pas sans raison que j’ai reçu ce nom dans ma jeunesse — je vois ici l’occasion de le prouver[43]. »

« Maintenant je t’offre le choix, » dit Gunnlaug ; « ou tu me remettras mon argent ou tu iras en duel avec moi dans un délai de trois nuits. » Le viking se mit à rire et répondit : « Personne n’a encore eu l’audace de me provoquer en duel, attendu que plus d’un a succombé sous mes coups ; cependant je suis tout prêt à accepter. » À ces mots ils se quittèrent. Gunnlaug raconta au roi ce qui était survenu entre Thorgrim et lui. Le roi dit : « Te voilà engagé dans une affaire bien périlleuse, car cet homme émousse le fer quel qu’il soit. Tu vas suivre mes conseils, Gunnlaug, » ajouta le roi, « voici une épée que je veux te donner ; c’est avec celle-ci que tu combattras, mais tu montreras à ton adversaire celle que tu as eue jusqu’ici. » Gunnlaug le remercia cordialement.

Or, lorsque les adversaires se trouvèrent en champ clos, Thorgrim demanda à Gunnlaug quelle était cette épée avec laquelle il se proposait de lutter. Celui-ci la lui montra en la brandissant ; mais il avait attaché à sa main la courroie fixée à la poignée du présent royal. « Je ne redoute point cette arme, » s’écria le viking, en apercevant la courte épée, et de son arme il frappa sur Gunnlaug et faillit lui fendre le bouclier de haut en bas. Gunnlaug rendit le coup au moyen de l’épée dont le roi lui avait fait cadeau ; le viking croyait que son adversaire se servait de son arme habituelle et il se trouvait désarmé ; Gunnlaug sans hésiter lui donna le coup de grâce. Le roi le remercia pour cet exploit qui lui valut beaucoup de gloire en Angleterre et au loin dans d’autres pays.

Au printemps, lorsque les bateaux furent remis à flot, Gunnlaug demanda au roi Ethelred l’autorisation de regagner la mer. Le roi voulut savoir pourquoi il désirait se remettre en voyage. Gunnlaug répondit : « Je veux accomplir ce que j’ai promis et projeté », et il dit cette strophe :

« La destinée veut que je visite les pays de trois rois et les domaines de deux jarls ; c’est la promesse que j’ai faite à ceux qui m’ont donné le bateau. Je serai de retour avant que l’héritier du dispensateur des richesses me fasse cadeau de la couche de dragon du bras pour le soutenir contre l’attaque de la Gefn de l’épée[44]. »

« Qu’il en soit ainsi, scalde, » dit le roi et il lui donna une bague qui pesait sept onces[45] ; « mais tu me promettras de revenir l’automne prochain, car à cause de ton adresse et de ton courage je ne veux pas me séparer de toi. »

VII

Là-dessus, Gunnlaug mit à la voile, quitta l’Angleterre et se dirigea vers le nord sur Dublin[46]. Là régnait alors le roi Sigtrygg[47], fils d’Olaf Kvaran et de la reine Kormlod. Il n’occupait le trône que depuis peu de temps. Gunnlaug se présenta aussitôt devant le roi pour lui offrir ses hommages. Le roi l’accueillit honorablement. Gunnlaug dit : « J’ai une poésie à vous réciter, seigneur, et je vous prie de m’écouter. » — « Jusqu’à ce jour, » répondit le roi, « personne n’a eu l’idée de réciter des vers en mon honneur ; aussi écouterai-je ta strophe. » Gunnlaug prononça alors une drapa dont voici le refrain :

« Sigtrygg nourrit de cadavres les chevaux de la Svara. » [48]

Il y avait aussi le passage suivant :

« Je n’ignore pas quel descendant de famille royale je veux glorifier : c’est le fils de Kvaran. Le roi n’épargnera pas pour moi les bagues d’or ; il pratique la générosité ; le poète s’y attend. Que le prince me dise s’il a jamais entendu un poème plus magnifique fait en son honneur ! Voilà ma drapa[49]. »

Le roi le remercia pour son chant, fit venir son trésorier et dit : « Comment vais-je récompenser cette poésie ? » — « Comme vous le voudrez, seigneur, » fut la réponse. « Comment trouves-tu la récompense, » reprit-il, « si je lui donne deux vaisseaux marchands ? » Le trésorier répondit : « Elle serait trop belle ; d’autres princes, pour récompenser les poètes, leur donnent de précieux bijoux, une bonne épée ou des bagues d’or. » Alors le roi donna au poète son vêtement d’écarlate tout neuf : un habit à bordures d’or, un manteau garni d’une superbe fourrure ainsi qu’une bague en or pesant un marc. Gunnlaug remercia le roi pour ses présents ; il resta quelque temps encore chez lui et se dirigea ensuite vers les Orkneyjar.

Sur les Orkneyjar[50] régnait à cette époque le jarl Sigurd Hlödvisson. Gunnlaug présenta ses hommages au jarl et lui annonça qu’il avait une poésie à réciter en son honneur. Le jarl répondit qu’il désirait entendre son chant et l’appela homme d’honneur. Gunnlaug récita ses vers : c’était un flokkr[51] bien tourné. En récompense de son chant, le jarl lui fit présent d’une grande hache incrustée d’argent et l’engagea à demeurer auprès de lui. Gunnlaug remercia le prince pour son cadeau et son invitation, mais déclara qu’il devait aller du côté de l’est, en Suède. Là-dessus, il prit la mer avec des marchands qui faisaient voile pour la Norvège, et en automne ils abordèrent dans l’est, près de Konungahella[52], dans le pays de Vik[53]. À partir de là, Gunnlaug se choisit un guide pour se faire conduire dans les montagnes de West-Gothland[54]. Continuant leur chemin, ils arrivèrent à une place de commerce appelée Skarar[55]. Dans cette contrée régnait un jarl du nom de Sigurd ; il était assez avancé en âge. Gunnlaug se rendit auprès de lui pour le saluer et lui dit qu’il avait composé un chant en son honneur. Le jarl écouta attentivement et Gunnlaug récita sa pièce de vers ; c’était un flokkr. Le jarl le remercia et l’engagea à passer l’hiver auprès de lui. Gunnlaug accepta.

Or, Sigurd célébra un brillant festin de Noël[56]. La veille de la fête, on vit arriver du nord, de Norvège, douze hommes envoyés par le jarl Eirik et charges de présents pour le jarl Sigurd. Celui-ci les accueillit amicalement et le jour de la fête les fit asseoir à côté de Gunnlaug. Grandes furent les réjouissances. Les hommes de Gothland déclaraient qu’il n’y avait pas de plus grand jarl que Sigurd et les Norvégiens trouvaient qu’Eirik était un prince plus distingué encore. Il s’en suivit une querelle dans laquelle les deux partis choisirent Gunnlaug comme arbitre. Alors Gunnlaug dit cette strophe :

« Soutiens de la Valkyrie ! On raconte de ce prince qu’il a contemplé la mer houleuse : c’est un vieux héros ! Quant à Eirik, l’arbre de la victoire, il a vu encore plus de vagues bleues devant le coursier des flots au milieu de la vaste mer en fureur[57] ! »

De part et d’autre on fut satisfait de cette décision et, la fête terminée, les Norvégiens retournèrent chez eux chargés de présents.

VIII

À cette époque régnait en Suède le roi Olaf « le Suédois[58] », fils du roi Eirik le Victorieux[59] et de Sigrid la Superbe[60], fille de Sköglar-Tosti[61]. C’était un roi puissant et distingué et qui aimait beaucoup le faste. Gunnlaug arriva à Uppsalir[62] au moment où les Suédois tenaient leur thing du printemps. Il parvint à s’approcher du roi et le salua. Le roi lui demanda qui il était. Gunnlaug répondit qu’il était Islandais. À la cour du roi Olaf vivait à ce moment Hrafn, fils d’Önund. « Hrafn, » dit le roi, « quel rang cet étranger occupe-t-il en Islande ? » Un homme se leva d’un des sièges inférieurs et s’approcha du roi en disant : « Seigneur, il appartient à une des meilleures familles et lui-même est un personnage des plus distingués. » — « Qu’il vienne alors et prenne place à côté de toi, » dit le roi. Gunnlaug reprit : « J’ai composé une pièce de vers que je voudrais vous réciter, seigneur, et je désire que vous l’entendiez. » Le roi répondît : « Ce n’est pas le moment de s’asseoir pour écouter des poésies. »

Là-dessus, Gunnlaug et Hrafn s’engagèrent dans un entretien et se firent le récit de leurs voyages. Hrafn raconta que dès l’été il s’était rendu d’Islande en Norvège et au commencement de l’hiver de Norvège en Suède. Ils conçurent de l’amitié l’un pour l’autre. Or, un jour, le thing ayant terminé ses séances, ils se trouvèrent tous deux, Gunnlaug et Hrafn, en présence du roi. Gunnlaug dit : « Je désire que vous écoutiez mon chant, seigneur. » — « Maintenant cela peut se faire, » répondit le roi. « Moi aussi je voudrais dire ma poésie, » interrompit Hrafn, « si cela vous convient, seigneur. » — « Je suis d’accord, » répondit le roi. « Ce sera mon tour d’abord, » reprit Gunnlaug, « si le prince y consent. » — « C’est à moi à parler en premier lieu, » riposta Hrafn, « puisque je suis arrivé à votre cour avant lui. » Gunnlaug répondit : « Où a-t-on jamais vu que mon père ait dû céder le pas au tien ? Où ? Nulle part ! Il en sera de même entre nous deux. » — « Observons la courtoisie, » dit Hrafn ; « ne nous engageons pas dans une dispute à ce sujet et laissons le roi en décider. » Le roi dit : « Gunnlaug aura la parole en premier lieu, puisqu’il éprouve tant de dépit s’il n’obtient pas satisfaction. » Ensuite Gunnlaug récita sa drapa. Quand il eut parlé, le roi Olaf reprit : « Hrafn, » dit-il, « que pensez-vous de cette poésie ? » — « Eh bien, seigneur, » dit-il, « c’est un poème emphatique et vilain comme le caractère même de Gunnlaug. — « Maintenant, à toi, Hrafn, de réciter tes vers, » dit le roi. Hrafn obéit. Quand il eut fini, le roi demanda : « Gunnlaug, » dit-il, « comment trouvez-vous cette poésie ? » Gunnlaug répondit : « Eh bien, seigneur, » dit-il, « c’est un chant beau comme Hrafn lui-même, mais insignifiant ; d’ailleurs, » ajouta-t-il, « pourquoi n’as-tu composé qu’un flokkr en l’honneur du roi ? ne te paraissait-il pas digne d’une drapa ? » Hrafn répondit : « Ne discutons pas davantage à ce sujet, » dit-il, « plus tard peut-être aurons-nous l’occasion d’en reparler. » Sur ces mots ils se quittèrent.

Peu de temps après, Hrafn fut admis à faire partie de la suite du roi Olaf et lui demanda l’autorisation de s’en aller à l’étranger. Le roi la lui accorda. Ensuite, étant sur le point de partir, Hrafn s’adressa à Gunnlaug : « C’en est fini de notre amitié, puisque tu veux m’avilir ici devant les princes ; le jour viendra où je te plongerai dans une humiliation non moins grande que celle que tu as voulu me causer. » — « Tes menaces ne m’émeuvent point, » répondit Gunnlaug, « et jamais on n’aura l’occasion de voir que je sois moins considéré que toi. » Hrafn reçut du roi Olaf de magnifiques présents d’adieu et partit.

Hrafn venant de l’est arriva à Thrandheim au printemps. Après avoir équipé son vaisseau, il repartit en été pour l’Islande et aborda dans la baie de Leiruvag[63], au nord de Heid[64]. Ses parents et amis se réjouirent de son retour. Hrafn resta l’hiver durant à la maison, auprès de son père. Or, en été, l’« homme de la loi » Skapti[65] et Hrafn, le scalde, liés par des relations de parenté, se rencontrèrent au thing. Hrafn dit : « Je voudrais obtenir ton appui pour solliciter de Thorstein Egilsson la main de sa fille Helga. » Skapti répondit : « N’est-elle pas la promise de Gunnlaug Langue de Serpent ? » — « Le délai, » reprit Hrafn, « dont ils étaient convenus, n’est-il pas écoulé ? Du reste, sa présomption est trop grande maintenant pour qu’il s’en préoccupe encore. » — « Dans ce cas, » répondit Skapti, « fais comme bon te semble. »

Là-dessus, ils s’en allèrent avec une suite nombreuse jusqu’aux tentes de Thorstein qui les reçut avec bienveillance. Skapti prit la parole et dit : « Hrafn, mon parent, désire épouser Helga, ta fille ; tu connais sa famille et sa fortune et tu sais qu’il a un grand nombre de parents et d’amis. » Thorstein répondit : « Elle est la promise de Gunnlaug et je veux tenir tous mes engagements envers lui. » Skapti reprit : « Les trois hivers dont vous étiez convenus, ne sont-ils pas écoulés ? » Thorstein répondit : « Le dernier été n’est pas passé et pendant cet été il peut encore revenir. » — « Quelles espérances nous laisses-tu à ce sujet, » demanda Skapti, « pour le cas où il ne rentrerait pas au pays ? » Thorstein répondit : « Nous revenons tous ici l’été prochain et alors nous verrons ce qu’il conviendra le mieux de faire ; rien ne sert de discuter à ce propos maintenant. » À ces mots, ils se séparèrent et quittèrent le thing pour retourner chez eux.

Ce ne fut plus un secret que Hrafn avait demandé en mariage Helga, la promise de Gunnlaug, pour le cas où celui-ci ne reviendrait pas dans le courant de l’été. Or, au thing de l’été suivant, Skapti et les siens renouvelèrent leur demande avec instance et déclarèrent Thorstein délié de tous ses engagements envers Gunnlaug. Thorstein répondit : « Je n’ai que peu de filles à établir et je ne voudrais pas qu’il en résultât des querelles ; je veux d’abord aller trouver Illugi le Noir. » C’est ce qu’il fit. Quand il fut arrivé chez celui-ci, Thorstein dit : « Ne te semble-t-il pas que je sois délié de tout engagement envers Gunnlaug, ton fils ? » — « Certainement, » répondit Illugi, « si tu le désires ; du reste, je ne puis pas en dire grand’chose, puisque je ne connais pas au juste les circonstances dans lesquelles se trouve Gunnlaug. » Thorstein se rendit ensuite chez Skapti et ils décidèrent que la noce aurait lieu au commencement de l’hiver, à Borg, dans la maison de Thorstein, si Gunnlaug ne revenait point, mais que Thorstein serait libre de toute obligation envers Hrafn, si Gunnlaug rentrait au pays et venait dégager sa parole. Là-dessus, les gens quittèrent le thing et retournèrent chez eux. Cependant l’arrivée de Gunnlaug se faisait attendre, et Helga s’affligeait beaucoup de ces conventions.

IX

Maintenant il faut parler de Gunnlaug. Il quitta la Suède pour se rendre en Angleterre l’été où Hrafn, après avoir obtenu des présents d’adieu du roi Olaf, fit voile vers l’Islande. Le roi Ethelred accueillit amicalement Gunnlaug qui resta tout l’hiver auprès de lui et y vécut en grand honneur.

En ces temps régnait en Danemark le roi Knut Sveinsson[66]. Il venait de prendre possession de l’héritage paternel et menaçait sans cesse d’entreprendre une expédition contre l’Angleterre, car le roi Svein, son père, avant de mourir là-bas, dans l’ouest, avait conquis un grand royaume en Angleterre. Ce pays était gouverné par un prince du nom de Meming ; il était fils de Strut-Harald et frère du jarl Sigvald et, sous le roi Knut, détenait pour son compte le pays que Svein avait conquis autrefois.

En été, Gunnlaug demanda l’autorisation de partir. Le roi lui dit : « Il ne convient pas que tu me quittes au moment où tant de troubles s’annoncent ici en Angleterre ; car tu fais partie de ma suite. » Gunnlaug répondit : « C’est à vous d’en décider ; mais donnez-moi la permission de partir en été, si les Danois n’arrivent pas. » « Nous verrons, » dit le roi. Or, l’été se passa ainsi que l’hiver suivant et les Danois n’arrivèrent point. Après la mi-été, Gunnlaug obtint l’autorisation demandée ; il se dirigea vers l’est, gagna la Norvège et alla trouver le jarl Eirik dans le pays de Thrandheim, à Hladir. Le jarl l’accueillit bien et l’invita à rester auprès de lui. Gunnlaug le remercia pour ses offres, mais il déclara que des affaires impérieuses l’appelaient en Islande, qu’il voulait revoir sa fiancée. Le jarl dit : « En ce moment tous les bateaux en destination d’Islande ont pris la mer. » « Hallfred, le poète intraitable[67], » observa un des hommes de la suite, « se trouvait hier encore au-dehors devant Agdanes[68] » — « C’est possible, » dit le jarl, « il s’est embarqué ici il y a trois nuits. » Le jarl Eirik fit alors conduire Gunnlaug jusqu’au bateau. Hallfred l’accueillit. Bientôt un vent favorable souffla du côté des terres et ils étaient de joyeuse humeur. C’était vers la fin de l’été. Hallfred dit à Gunnlaug : « As-tu appris que Hrafn, fils d’Önund, a demandé en mariage Helga la Belle ? » Gunnlaug avoua qu’il en savait quelque chose, mais rien de précis. Hallfred lui raconta ensuite ce qu’il en connaissait et ajouta que beaucoup de gens prétendaient que Hrafn n’était pas moins distingué que Gunnlaug. Alors Gunnlaug dit la strophe :

« Le temps est calme maintenant ; d’ailleurs, que le vent d’est se joue violemment, cette semaine, du bois coupé sur la langue de terre, je m’en soucie peu. Ce que je redoute davantage, c’est qu’on ne me juge pas aussi courageux que Hrafn ; le dissipateur de l’or n’attendra pas que l’on voie grisonner ses cheveux[69]. »

« Mon ami, » dit alors Hallfred, « il faudrait que tes rapports avec Hrafn prissent une meilleure tournure que ce n’a été le cas pour moi. Il y a quelques hivers, j’abordai à Leiruvag ; j’avais à payer un demi-marc d’argent à un domestique de Hrafn, mais je voulais le lui retenir. Voilà que Hrafn accourt avec quarante hommes, coupe les câbles et pousse le bateau au loin sur une plage limoneuse et peu s’en est fallu que je ne fisse naufrage. Par suite j’ai du abandonner à Hrafn le soin de décider de l’affaire et je lui ai payé un marc : voilà ce que j’ai eu à démêler avec lui. » Ensuite ils en vinrent à parler de Helga, et Hallfred vanta sa beauté. Gunnlaug dit alors :

« Bien qu’il brandisse vaillamment le feu de la tempête de Thund, il ne réussira pas à gagner l’amour de la Jörd revêtue de son vêtement de toile ; car nous jouions, quand nous étions plus jeunes, sur les diverses proéminences du feu du bras dans le pays du poisson de la bruyère[70]. »

« Ces vers sont bien tournés, » dit Hallfred.

X

Ils abordèrent à Melrakkasletta[71] un demi-mois avant le commencement de l’hiver[72], à un endroit appelé Hraunhöfn[73], et y tirèrent leur bateau sur le rivage.

Il y avait un homme du nom de Thord ; il était fils d’un bondi de Sletta ; il avait l’habitude de provoquer les marchands à une lutte corps à corps, et ceux-ci avaient fort à faire contre lui. Il fut donc convenu que Gunnlaug lutterait avec lui. La veille, Thord implora Thor[74] de lui donner la victoire. Le lendemain, au milieu de la lutte, Gunnlaug frappa un tel coup contre les deux pieds de Thord, que celui-ci s’abattit lourdement sur le sol ; mais le pied, sur lequel s’appuyait Gunnlaug, se désarticula et lui-même tomba. « Il est bien possible, » dit Thord, « que dans une autre affaire tu ne réussisses pas mieux. » — « Que veux-tu dire ? » demanda Gunnlaug. « Je parle de tes démêlés avec Hrafn Önundarson, qui va épouser Helga la Belle au commencement de l’hiver ; j’étais présent à l’Althing, en été, quand la décision fut prise. » Gunnlaug ne répondit rien. On serra son pied avec un bandeau pour l’aider à se remettre, mais il enfla très fort. — Gunnlaug et Hallfred, avec leur suite, quittèrent Sletta, au nombre de douze, une semaine avant l’hiver et arrivèrent à Gilsbakki le samedi soir, au moment où l’on célébrait la noce à Borg. Illugi se réjouissait de revoir son fils Gunnlaug et ses compagnons de voyage. Gunnlaug dit qu’il voulait aller immédiatement à Borg. Illugi déclara que ce n’était pas à conseiller et tous, sauf Gunnlaug, furent de cet avis. Celui-ci, bien qu’il n’en laissât rien voir, ne pouvait pas marcher à cause de l’état de son pied, et voilà pourquoi le projet de voyage n’eut pas de suite. Le lendemain, Hallfred retourna chez lui à Hreduvatn[75], dans la vallée de la Nordra[76], où Galti, son frère, administrait le bien qui leur appartenait.

XI

Maintenant il faut parler de Hrafn. Il était assis, à Borg, à son festin de noce et la fiancée, à en croire ce qui se raconte partout, était en proie à la tristesse. Il dit vrai, le proverbe : « On se souvient longtemps des émotions de la jeunesse. » C’était aussi le cas pour elle.

La nouvelle se répandit alors que Hungerd, fille de Thorodd et de Jofrid[77], avait été demandée en mariage par un homme du nom de Sverting, fils de Hafr-Björn et petit-fils de Molda-Gnup. La noce devait avoir lieu dans le courant de l’hiver, après la Noël, à Skaney[78]. Là demeurait Thorkel, parent de Hungerd et fils de Torfi Valbrandsson. La mère de Thorkel était Thorodda, sœur de Tungu-Odd.

Hrafn retourna chez lui, à Mosfell, avec Helga, sa femme. Or, ils y étaient depuis peu de temps, lorsqu’un beau matin, avant de se lever, il se fit que Helga veillait, pendant que Hrafn dormait. Il avait un sommeil agité. Quand il s’éveilla, il raconta à Helga ce qu’il prétendait avoir rêvé et dit :

« Je me figurais être dans tes bras, blessé par le serpent de la rosée de l’arc ; ta couche, fiancée, réapparaissait rougie de mon sang ; la Njörun de la coupe ne parvenait plus à panser les blessures que m’avait faites l’épine travaillée avec art ; tendre jeune fille, sache que ce n’est pas un signe de bonheur pour Hrafn[79]. »

Helga répondit : « Je ne m’en affligerai jamais ; tu m’as indignement trompée ; Gunnlaug doit être revenu en Islande ; » et elle pleura beaucoup.

En effet, peu de temps après, on apprit la nouvelle du retour de Gunnlaug. Helga se montrait si peu conciliante envers Hrafn qu’il ne pouvait la retenir chez lui. Ils retournèrent donc à Borg et Hrafn n’avait guère de jouissance de son mariage.

Or, pendant cet hiver, on fit les préparatifs d’une noce. Thorkel de Skaney invita Mugi le Noir et ses fils. Tandis qu’Illugi s’apprêtait. Gunnlaug restait assis dans la chambre sans prendre aucune disposition. Illugi s’approcha de lui et dit : « Pourquoi ne t’apprêtes-tu pas ? » — « Je ne compte pas me mettre en voyage, » répondit Gunnlaug. Illugi reprit : « Certes, tu viendras, mon fils ; ne prends pas tellement les choses à cœur et ne regrette pas tant cette femme ; fais comme si tu n’en savais rien. Cela sied à un homme ! Jamais il ne manquera de femmes pour toi. » Gunnlaug obéit aux recommandations de son père et les invités se rendirent à la noce. À Illugi et à son fils furent réservés les sièges d’honneur ; à Thorstein Egilsson, à Hrafn, son gendre et aux compagnons du fiancé on assigna l’autre place d’honneur vis-à-vis d’Illugi. Les femmes s’assirent sur les bancs du milieu[80]. Helga la Belle avait pris place à côté de la fiancée. Souvent ses regards rencontraient ceux de Gunnlaug, et l’on reconnut la vérité de ce proverbe : « Les yeux de la femme trahissent l’amour qu’elle éprouve pour l’homme. » Gunnlaug était richement vêtu ; il portait les habits que le roi Sigtrygg lui avait donnés et se distinguait beaucoup parmi les autres convives par la force, la taille et la beauté.

Il régnait peu de gaîté au festin. Le jour où les hommes s’apprêtaient à partir, les femmes se disposaient également à faire leurs préparatifs de départ. Alors Gunnlaug s’approcha de Helga, causa longtemps avec elle et ensuite récita cette strophe :

« Pour Langue de Serpent il n’est plus de jour de bonheur sous le salon des montagnes, depuis que Helga la Belle est appelée la femme de Hrafn ; le blond héros de la tempête des épées, le père de la jeune fille, se soucia peu de ma parole ; la jeune Eir fut vendue pour de l’or[81]. »

Et il continua :

« Belle Gefn qui verse le vin, je dois rendre grâce à ton père et à ta mère — la terre du feu des flots enlève au scalde la joie de vivre — car ils ont engendré la Bil qui verse à boire. Où trouve-t-on encore un aussi superbe chef-d’œuvre issu de l’homme, et de la femme[82] ? »

Gunnlaug lui remit ensuite le manteau qu’il avait reçu d’Ethelred ; c’était une pièce des plus précieuses. Elle le remercia cordialement. Là-dessus, Gunnlaug sortit. Une grande quantité de chevaux venaient d’entrer dans l’enclos. Gunnlaug sauta sur l’un d’eux, fit au galop le tour du parc et se dirigea vers la place où se tenait Hrafn, si bien que celui-ci dut se garer. « Pourquoi recules-tu, Hrafn, » dit-il ; « je n’ai voulu te causer aucune frayeur cette fois-ci ; mais tu sais ce dont tu t’es rendu coupable. » Hrafn dit alors :

« Ull du feu de la mouche qui ronge les os ! toi qui rends célèbres les troupes de Saga ! Il ne nous sied point de nous quereller pour la Fulla du sein. Rameau du combat, il y a beaucoup de femmes tout aussi belles au-delà des mers. Sage est celui qui dirige le coursier des flots[83] ! »

« Il est possible, » répondit Gunnlaug, « qu’il en soit ainsi ; il peut y en avoir beaucoup de pareilles, mais, pour moi, il ne me semble pas. » En ce moment Illugi et Thorstein accoururent, car ils n’aimaient pas de les voir en venir aux mains. Alors Gunnlaug dit la strophe :

« La belle Eir aux bras reluisants fut donnée à Hrafn pour ses richesses — les gens disent qu’il est mon égal, qu’il ne m’est pas inférieur — pendant qu’Ethelred, le plus valeureux des hommes, me fit ajourner mon voyage vers l’ouest à cause du bruit des épées ; le distributeur de colliers n’a pas envie de parler longuement[84]. »

Ensuite les deux partis retournèrent chez eux Pendant tout l’hiver il n’y eut rien de nouveau ; mais Hrafn n’eut plus aucune jouissance de l’amour de Helga depuis le jour où celle-ci avait rencontré Gunnlaug.

Or, en été, les habitants se rendirent au thing en très grand nombre : Illugi le Noir et ses fils ; Thorstein Egilsson et Kollsvein, son fils ; Önund de Mosfell et ses fils ; Sverting, fils de Hafr-Björn. Skapti était encore « homme de la loi » à cette époque. Un jour, pendant la séance, au moment où l’on s’assemblait au « tertre de la loi[85] » et où la discussion des affaires judiciaires était terminée, Gunnlaug demanda qu’on fît silence et dit : « Hrafn, fils d’Önund, est-il ici ? » Celui-ci répondit qu’il était présent. Gunnlaug continua : « Tu sais que tu m’as enlevé ma fiancée et que tu t’es comporté envers moi comme un ennemi ; pour ce motif je te provoque ici au thing et t’offre le duel dans un délai de trois nuits, à Öxararholm[86]. » Hrafn répondit : « Cette offre me plaît ; je m’y attendais de ta part, » dit-il ; « je suis prêt à la lutte, dès que tu voudras. » De part et d’autre les parents désapprouvèrent cette résolution ; mais, en ces temps, la loi voulait que quiconque se croyait lésé dans ses intérêts par un autre, le provoquât en duel. Quand les trois nuits furent écoulées, ils s’apprêtèrent au combat. Illugi le Noir suivit son fils dans l’île avec une suite nombreuse. Hrafn et son père étaient accompagnés de l’« homme de la loi » Skapti. Et avant que Gunnlaug mit le pied sur l’île, il dit cette strophe :

« Me voilà tout prêt à aborder, l’épée au poing, sur le rivage sablonneux où se trouve la plaine commune ; que le dieu donne la victoire au poète ! De mon glaive étincelant je vais tailler en deux le siège bouclé du casque de l’amant de Helga ; je séparerai du tronc la tête de ce misérable[87] ! »

Hrafn répondit en disant la strophe que voici :

« Poète, tu ne sais pas auquel de nous deux est réservé le bonheur de la victoire ; voici que la faucille des blessures est tirée ; la pointe va percer la jambe ; la belle qui porte des bracelets, jeune veuve abandonnée, entendra au thing vanter le courage de l’homme libre, si même nous nous blessons mutuellement[88]. »

Hermund tint le bouclier de Gunnlaug, son frère, et Sverting, fils de Hafr-Björn, celui de Hrafn. Il était convenu que celui qui serait blessé pourrait racheter sa vie pour trois marcs d’argent. Hrafn devait frapper le premier, parce qu’il avait été provoqué. Il frappa par en haut dans le bouclier de Gunnlaug ; du coup la lame se brisa en deux tout contre la poignée et atteignit la joue de Gunnlaug qui en reçut une légère blessure. Aussitôt les parents et beaucoup d’autres accoururent pour s’interposer. Gunnlaug dit : «  maintenant je déclare que Hrafn est vaincu, puisqu’il est désarmé. » — « Et moi, je prétends que c’est toi le vaincu, » répliqua Hrafn, « puisque tu as été blessé. » À ces mots, Gunnlaug se mit fort en colère et s’écria que la question n’était pas tranchée. Illugi, son père, dit qu’il n’y avait plus rien à trancher. « Mon père, » reprit Gunnlaug, « je voudrais me rencontrer avec Hrafn une autre fois, quand tu seras trop loin pour venir nous séparer. » Là-dessus, les hommes rentrèrent dans leurs tentes.

Le jour suivant, le comité législatif[89] adopta une loi décrétant l’abolition des duels en Islande[90] : ce fut sur l’avis de tous les hommes les plus sages. La rencontre de Gunnlaug et de Hrafn est, en effet, le dernier duel qui ait eu lieu en Islande. Le lendemain, de bonne heure, Gunnlaug et Hermund s’en allèrent pour prendre un bain dans l’Oxara ; voilà qu’ils virent arriver sur l’autre bord de la rivière un grand nombre de femmes et parmi elles Helga la Belle. Hermund dit à Gunnlaug : « Vois-tu ces temmes et Helga, ta bien-aimée, là-bas sur l’autre rive ? » Gunnlaug répondit ; « Certes, je la vois, » et il dit la strophe :

« Elle naquit, cette femme, pour fomenter la discorde parmi les fils des hommes ; le tronc du combat en est cause ; je désirais ardemment posséder l’arbre de la richesse. Rien ne sert plus maintenant de contempler le pays des bagues de la Gunn étincelante , blanche comme un cygne — ma vue se trouble à cette pensée[91]. »

Ensuite ils franchirent la rivière et Helga et Gunnlaug causèrent quelque temps ensemble. Lorsqu’ils repassèrent l’eau, Helga s’arrêta et suivit longtemps des regards Gunnlaug qui dit cette strophe :

« La lune des sourcils — étincelante comme les regards d’un autour — de la Hrist aux superbes vêtements de toile et qui verse le jus des herbes, a rayonné sur moi du ciel resplendissant des sourcils — et le rayon des étoiles de la paupière qu’a lancé sur moi la Frid à parure d’or, a causé mon malheur et celui de la Hlin aux bracelets[92]. »

Après tous ces incidents les hommes quittèrent le thing pour retourner chez eux, et Gunnlaug resta à Gilsbakki, dans la maison paternelle. Or, un beau matin, en s’éveillant, il constata que tous, sauf lui, étaient levés. Voilà que douze hommes en armes entrèrent dans sa chambre. Hrafn, fils d’Önund, était venu. Gunnlaug sauta de son lit à l’instant et voulut saisir son épée. Mais Hrafn lui dit : « Le but de mon arrivée, tu vas l’apprendre. Tu m’as provoqué en duel, l’été passé, à l’Althing et la question ne te semblait pas définitivement tranchée. Aujourd’hui je veux te faire une proposition : Nous prendrons la mer, nous deux, l’été prochain, et nous irons nous battre en duel en Norvège ; là nos parents ne nous en empêcheront plus. » Gunnlaug répondit : « Tu parles comme le plus brave des hommes ; j’accepte ta proposition ; en attendant, Hrafn, je t’offre ici chez nous l’hospitalité telle que tu peux la souhaiter. » « Ton offre me plaît beaucoup, » répondit Hrafn ; « mais cette fois-ci nous devons retourner sans retard. » Sur ces mots, ils se quittèrent. De part et d’autre les parents étaient vivement affligés de cet arrangement, mais ils ne pouvaient rien faire à cause de la violence de tempérament des deux adversaires. Du reste, il devait en être comme le voulait la destinée.

XII

Pour en revenir maintenant à Hrafn, il équipa son vaisseau à Leiruvag. Il faut mentionner ici deux hommes qui accompagnèrent Hrafn : les fils d’une sœur de son père Önund. L’un s’appelait Grim, l’autre Olaf, et tous deux étaient des personnages remarquables. Tous les parents de Hrafn trouvaient que son départ pour l’étranger était une grande perte ; mais il déclara qu’il avait provoqué Gunnlaug en duel pour la raison qu’il n’avait aucune jouissance de son mariage avec Helga et qu’il fallait que l’un d’eux pérît de la main de l’autre. Ensuite Hrafn fit voile vers la haute mer, le vent s’étant montré favorable, et aborda avec son bateau à Thrandheim. Il y séjourna tout l’hiver et resta, pendant tout ce temps, sans aucune nouvelle de Gunnlaug ; il l’y attendit de même l’été suivant et passa encore le second hiver à Thrandheim, dans un endroit appelé Lifang.

Gunnlaug Langue de Serpent s’était décidé à s’embarquer avec Hallfred, le scalde intraitable, dans le nord, à Sletta. Ils n’eurent fini leurs apprêts que fort tard. Ils firent voile vers la haute mer, dès que le vent fut favorable, et abordèrent aux Orkneyjar peu de temps avant l’hiver. Sur ces îles régnait à cette époque le jarl Sigurd Hlödvisson. Gunnlaug se rendit auprès de lui dans le courant de l’hiver et y jouit de toute son estime. Vers le printemps, le jarl fit les préparatifs d’une expédition et Gunnlaug résolut d’y prendre part. En été, ils naviguèrent aux alentours des Hébrides et des fjords écossais et eurent de nombreux combats à soutenir. Partout où ils arrivèrent, Gunnlaug se révéla comme un compagnon excessivement brave et intrépide et comme un guerrier des plus éprouvés. Le jarl Sigurd retourna de bonne heure pendant l’été, tandis que Gunnlaug s’embarqua en compagnie de marchands qui faisaient voile pour la Norvège. Sigurd et Gunnlaug se quittèrent au milieu de grandes démonstrations d’amitié. Gunnlaug se dirigea vers le nord, du côté de Hladir, dans le pays de Thrandheim, pour rendre visite au jarl Eirik et arriva chez lui au commencement de l’hiver. Le jarl l’accueillit amicalement et l’invita à rester auprès de lui. Gunnlaug accepta. Le jarl avait appris ce qu’il en était de ses démêlés avec Hrafn et fit savoir à Gunnlaug qu’il leur interdisait expressément de se battre sur son territoire. Gunnlaug reconnut qu’il avait le droit de prendre semblable résolution ; néanmoins il y resta tout l’hiver, mais se montrait toujours taciturne.

Un beau jour il arriva que Gunnlaug sortit accompagné de son parent Thorkel. Ils quittèrent la propriété et s’avancèrent jusque dans la campagne, où ils virent un groupe d’hommes rangés en cercle et, au milieu, deux individus en armes qui s’exerçaient au combat. L’un deux se faisait appeler Hrafn, l’autre Gunnlaug. Les spectateurs faisaient la remarque que les Islandais ne frappaient guère avec vigueur et étaient lents à tenir parole. Gunnlaug s’aperçut que ce n’était que de la raillerie destinée à le couvrir de honte et il se retira sans dire un mot. Peu de temps après, il fit savoir au jarl qu’il n’était pas résolu à supporter plus longtemps les insultes et les moqueries auxquelles les gens de son entourage se livraient au sujet de sa querelle avec Hrafn et le pria de lui donner un guide pour le conduire dans l’intérieur du pays, à Lifang. Or. le jarl avait appris que Hrafn avait quitté Lifang pour s’en aller vers l’est, en Suède ; aussi accorda-t-il à Gunnlaug l’autorisation de se mettre en route et lui donna deux guides pour l’accompagner dans son voyage, Gunnlaug partit donc de Hladir, avec six compagnons, pour gagner Lifang. Il y arriva dans la soirée du jour même où Hrafn avait de bon matin quitté ce lieu en compagnie de cinq hommes. De là, Gunnlaug se dirigea sur Veradal et arrivait toujours le soir à l’endroit où Hrafn avait été la nuit précédente. Gunnlaug continua son voyage jusqu’à la dernière ferme de la vallée et qu’on appelait « À la Colonne ». Hrafn était parti de là le matin. Alors Gunnlaug ne s’arrêta plus en chemin ; il se remit en route immédiatement pendant la nuit, et le lendemain, au point du jour, ils s’aperçurent l’un l’autre. Hrafn était parvenu à un endroit où il y avait deux lacs entre lesquels se trouvait un terrain plat connu sous le nom de « plaine de Gleipnir » ; dans l’un des lacs s’avançait une petite langue de terre appelée Dinganes. C’est sur ce promontoire que s’installèrent Hrafn et ses compagnons ; ils étaient cinq en tout. Parmi eux se trouvaient notamment ses parents Grim et Olaf. Dès que les adversaires se rencontrèrent, Gunnlaug dit : « Il est heureux que nous nous soyons trouvés. » — « Je n’y vois aucun inconvénient, » répondit Hrafn ; « maintenant tu as le choix, » ajouta-t-il, « fais comme tu l’entends ; veux-tu que nous combattions tous ou nous deux seulement ? » Gunnlaug déclara qu’il aimait autant une manière que l’autre. En ce moment, Grim et Olaf, les parents de Hrafn, intervinrent en disant qu’ils n’entendaient point rester inactifs pendant la lutte. Ce fut également l’avis de Thorkel le Noir, parent de Gunnlaug. Alors Gunnlaug dit aux guides du jarl : « Vous resterez assis à cette place et n’aiderez aucun des deux partis afin de pouvoir rendre compte des péripéties de notre combat. » C’est ce qu’ils firent. Là-dessus la lutte commença et tous se battirent vaillamment. Grim et Olaf se précipitèrent ensemble sur Gunnlaug seul et le combat finit par la mort de tous les deux, tués par Gunnlaug qui ne reçut aucune blessure. Ce fait est attesté par Thord Kolbeinsson[93] dans le chant qu’il a composé sur Gunnlaug Langue de Serpent :

« Avant de s’attaquer à Hrafn, Gunnlaug de son glaive tranchant tua Olaf, courageux dans le tumulte de Göndul, et Grim aussi ; le brave, éclaboussé de sang, se fit le meurtrier de trois hommes intrépides ; le Ull du coursier des flots abattit les guerriers[94]. »

Pendant ce temps, Hrafn et ses hommes se mesuraient avec Thorkel le Noir, parent de Gunnlaug. Thorkel tomba sous les coups de Hrafn et laissa la vie. Finalement, lorsque tous leurs compagnons eurent succombé, les deux adversaires s’attaquèrent eux-mêmes dans un assaut furieux, se lançant avec violence l’un contre l’autre et se portant mutuellement de grands coups. Gunnlaug se servait de l’épée que lui avait donnée Ethelred ; c’était une excellente arme. Au moyen de cette épée il porta finalement à Hrafn un coup tellement vigoureux qu’il lui trancha un pied. Cependant celui-ci ne tomba pas pour la cause ; il se retira vers le tronc d’un arbre et s’y appuya. Alors Gunnlaug dit : « Te voilà incapable de lutter, » dit-il ; « aussi je ne veux pas me battre plus longtemps avec un homme mutilé comme tu l’es. » Hrafn répondit : « Il est vrai, » dit-il, « que le sort m’a joué un bien vilain tour ; cependant, si je pouvais avoir à boire, cela me ferait encore du bien. » — « Mais ne me trompe pas, » reprit Gunnlaug, « si je t’apporte de l’eau dans mon casque. « Hrafn répondit : « Je ne te tromperai pas. » Là-dessus, Gunnlaug s’en alla sur le bord d’un ruisseau, puisa de l’eau dans son casque et l’apporta à Hrafn. Celui-ci tendit la main gauche et de l’épée qu’il tenait de la main droite il frappa sur la tête de Gunnlaug qui en reçut une très grave blessure, « Tu m’as indignement trompé, » s’écria Gunnlaug, « et tu as agi d’une façon d’autant plus infâme que j’avais confiance en toi. » Hrafn répondit : « C’est bien vrai ; mais ce qui m’a poussé à le faire, c’est que je ne supporte pas que tu embrasses Helga la Belle. » Sur ces mots, ils s’attaquèrent de nouveau avec rage et la lutte se termina par la victoire de Gunnlaug sur Hrafn. Ce dernier y laissa la vie. Les guides du jarl s’avancèrent et pansèrent la blessure que Gunnlaug portait à la tête. Celui-ci était assis pendant ce temps et dit cette strophe :

« Le valeureux qui suscite la tempête des armes, Hrafn, le tronc de l’assaut, ce champion, véritable rempart de l’armée, nous a maintes fois vaillamment attaqué au milieu du fracas des lances ; ici, sur les rochers de Dinganes, les épées frémirent violemment ce matin autour de Gunnlaug[95]. »

Là-dessus ils enterrèrent les morts ; ils aidèrent ensuite Gunnlaug à monter à cheval et revinrent avec lui jusqu’à Lifang. Il y resta couché trois nuits encore et reçut les suprêmes bénédictions de la main du prêtre. Il mourut alors et fut inhumé près de l’église. Tout le monde reconnut qu’il était bien regrettable que Gunnlaug et Hrafn eussent tous deux trouvé la mort dans de pareilles circonstances.

XIII

Or, en été, avant que la nouvelle de ces faits fut connue en Islande, Illugi le Noir, qui se trouvait alors dans sa maison, à Gilsbakki, eut un rêve. Pendant le sommeil, il lui semblait voir Gunnlaug tout couvert de sang apparaître devant lui et disant pendant son rêve cette strophe en sa présence : (Illugi, à son réveil, chercha à se rappeler les vers et les communiqua ensuite à d’autres).

« Je savais que Hrafn me frappait du poisson qui retentit sur la cuirasse et dont la poignée est garnie de nageoires ; mais la pointe acérée perça la jambe de Hrafn. Alors l’aigle qui déchire les cadavres se délecta dans la mer de mes chaudes blessures ; le bâton de combat de Gunn fendit la tête de Gunnlaug[96]. »

La même nuit, il arriva que dans le sud, à Mosfell, Önund eut un rêve ; il crut voir Hrafn s’approcher de lui tout ensanglanté et récitant cette strophe :

« Rouge était mon épée, lorsque le Rögner du glaive me frappa de son arme ; les monstres du bouclier furent éprouvés sur les boucliers au delà des mers. Il me semblait que les oies du sang toutes couvertes de sang nageaient dans le sang au-dessus de ma tête ; les vautours du sang avides de blessures purent encore une fois se plonger dans le flot des blessures[97]. »

L’été suivant, à l’Althing, Illugi le Noir dit à Önund au « tertre de la loi » : « Quelle compensation vas-tu me donner pour mon fils, » dit-il, « puisque Hrafn, ton fils, l’a trompé en dépit de sa promesse ? « Önund répondit : « Je ne me crois nullement tenu, » dit-il, « d’accorder un dédommagement ; leur rencontre m’a déjà causé tant de douleur ; du reste, je ne te réclamerai pas non plus d’amende pour mon fils. » Illugi reprit : « Dans ce cas, l’un ou l’autre de tes parents et des membres de ta famille, sans qu’il s’en doute, en subira les conséquences. » Aussi, après le thing, durant l’été, Illugi ne cessa d’être fort triste.

En automne, d’après ce que l’on raconte, Illugi quitta sa maison de Gilsbakki avec trente hommes et arriva à Mosfell de bon matin. Önund se réfugia dans l’église avec ses fils ; cependant Illugi s’empara de deux de ses parents dont l’un s’appelait Björn et l’autre Thorgrim. Il fit mettre à mort Björn et couper un pied à Thorgrim. Après ces exploits Illugi retourna chez lui et Önund n’obtint aucune compensation. Hermund, second fils d’Illugi, était vivement affecté de la mort de Gunnlaug, son frère ; celui-ci ne lui paraissait pas suffisamment vengé, même après tout ce qui venait d’arriver.

Or, Önund de Mosfell avait un neveu du nom de Hrafn. C’était un grand navigateur ; il possédait un bateau qui stationnait dans le Hrutafjord[98]. Au printemps, Hermund, fils d’Illugi, quitta tout seul la maison paternelle, se dirigea vers le nord, sur Holtavörduheid[99], et de là vers le Hrutafjord et arriva a Bordeyr[100] auprès du bateau des marchands. Ceux-ci étaient justement prêts à partir. Hrafn, le pilote, se trouvait sur le rivage avec de nombreux compagnons. Hermund s’approcha de lui, le transperça de son épée et repartit aussitôt. Cet acte frappa de stupeur tous ceux qui se trouvaient avec Hrafn. Aucune amende ne fut payée pour ce meurtre. C’est ainsi que se termina la querelle d’Illugi le Noir et d’Önund de Mosfell.

Thorstein Egilsson maria Helga, sa fille, quelque temps plus tard, à un homme du nom de Thorkel ; celui-ci était fils de Hallkel et habitait dans le Hraundal. Helga l’accompagna dans sa demeure ; mais elle ne parvenait pas à l’aimer beaucoup, parce qu’elle ne pouvait détacher ses pensées de Gunnlaug, bien qu’il fut mort. Cependant Thorkel était de sa personne un homme remarquable ; il avait beaucoup de biens et était bon poète. Ils eurent un assez bon nombre d’enfants. Un de leurs fils s’appelait Thorarin, un autre, Thorstein ; ils en avaient plusieurs autres encore. Le plus grand plaisir de Helga, c’était de déployer le manteau dont Gunnlaug lui avait fait présent et de le contempler longuement.

Un jour, il se répandit une grave maladie dans le domaine de Thorkel et de Helga, et beaucoup de gens en souffrirent longtemps. Helga en fut atteinte également, mais ne se coucha point. Un samedi soir, étant assise dans la chambre d’habitation, elle laissa choir la tête sur les genoux de Thorkel, son époux, et envoya prendre le manteau que lui avait donné Gunnlaug. Lorsqu’on le lui eut apporté, elle se redressa, étendit le manteau devant elle et le contempla pendant quelque temps. Bientôt elle se laissa retomber dans les bras de son mari ; elle était morte. Thorkel dit alors cette strophe :

« J’ai pris dans mes bras l’arbre du serpent du bras, mon excellente épouse morte. Dieu enleva la vie à la Lofn aux vêtements de toile… Cependant, lui survivre est plus pénible encore pour l’avide chercheur d’or[101]. »

Helga fut enterrée près de l’église. Thorstein continua à vivre en cet endroit. Tous déplorèrent vivement, comme on pouvait s’y attendre, la mort de Helga. Telle est la fin de cette saga.


  1. Egil Skallagrimsson (904-990), chef de l’illustre famille de Myramenn, et un des plus grands poètes d’Islande. Sa vie est racontée dans la Egils saga Skallagrimsson ou Eigla. Les plus touchantes de ses poésies sont : le Höfndausn (redempio capitis), en l’honneur du roi Eirik Blodöx, et l’Arinbjarrnarkvida (carmen Arinbjörnis).
  2. Borg, sur les bords septentrionaux du petit Borgarfjord (golfe de Borg), sur la côte ouest de l’Islande. Ce nom s’applique aussi au territoire environnant. La propriété de Thorstein, fondée par son grand-père, était située entre deux rivières, la Langa et la Gufa, qui se jettent dans le Borgarfjord.
  3. Gunnar Hlifarson est le père du fameux lögsögumadr (homme de la loi) Ulfhedin, rapporteur d’Ari le Savant pour certains faits exposés dans son Livre des Islandais.
  4. Tungu-Odd, un des héros de la Hönsna-Thóris saga.
  5. Petite rivière qui se jette dans le Borgarfjord, à l’est de Borg.
  6. Valfel était primitivement le nom d’une montagne dans les Myra-Sysla, c.-à-d. district des Myrar ou marais, non loin de Borg.
  7. À l’endroit où les notables d’un district tenaient leurs assemblées périodiques pour discuter les intérêts de la région, on dressait des tentes formées de quatre parois recouvertes, à l’époque où se réunissait le thing, d’une espèce de banne. Ici il s’agit du Thing régional des habitants qui vivaient sur les bords du golfe de Borg. L’Althing, c.-à-d. l’assemblée générale annuelle des notables de toutes les parties de l’île, fut établi, en 930, dans une plaine appelée Thingvellir et située au nord du lac Ölfuss, non loin de Reykjavik.
  8. Ces esprits ou génies tutélaires que les Scandinaves appellent fylgjur (all. Folgegeister) ou hugir, accompagnent l’homme pendant sa vie, le tourmentent quelquefois, le protègent d’ordinaire et lui dévoilent l’avenir. Ces âmes, avant d’être réunies au corps par la naissance ou après s’en être détachées par la mort, planent dans l’espace et apparaissent fréquemment sous la forme d’animaux en se livrant à certains actes qui symbolisent ceux que l’homme a accomplis ou est appelé à accomplir. Ces fylgjur rappellent les manitous des Indiens de l’Amérique du Nord.
  9. L’importance que les anciens Scandinaves attachaient à la signification des rêves se trahit dans presque toutes les sagas. L’idée qu’ils se faisaient de la destinée marque en quelque sorte l’intermédiaire entre le fatalisme antique et la conception moderne du libre arbitre. En effet, les rêves, en leur dévoilant l’avenir, leur permettaient de braver, par un héroïsme exalté et un souverain mépris du danger, les coups de cette destinée qu’ils croyaient inéluctable. De là cette quantité de prophéties qui abondent déjà dans l’Edda ; de là aussi ces épisodes merveilleux qui contribuent à donner aux récis une teinte essentiellement poétique. (Cf. Wilh. Henzen : Ueber die Träume in der altnord. Sagalitteratur. Leipzig 1890.)
  10. Fardagr, « jour de voyage », est le jour fixé par la loi, où les Islandais changent de demeure, ce qui se faisait quatre fois par an.
  11. Les mœurs payennes, en effet, permettaient au père de famille d’exposer son enfant nouveau-né ; cependant, c’est là un droit dont il n’usait que rarement et dans des cas exceptionnels.
  12. Propriété située sur les bords de la Laxa, au nord de Borg.
  13. Thorgerd, fille du poète Egil Skallagrimsson et sœur de Thorstein de Borg, avait épousé Olaf pái, le héro de la Laxdoelasaga.
  14. Le marc (mörk) scandinave représentait à peu près une valeur de 45 francs.
  15. Le Hvammsfjord désigne la plus septentrionale des deux baies étroites qui se trouvent au fond du Faxafjord, sur la côte occid. d’Islande ; le terme s’applique aussi aux régions avoisinantes.
  16. Place de débarquement, sur la côte septentrionale.
  17. Généralement plus connu sous le nom de Olaf pái (O. le paon), ainsi appelé à cause de sa beauté et de l’élégance de ses manières.
  18. Bóndi = propriétaire libre.
  19. La place principale de la maison et aussi la plus spacieuse (stofa, all. Stube) servait de chambre d’habitation et de salle à manger. C’est là qu’on célébrait les festins. Elle pouvait parfois contenir des centaines de personnes. Elle présentait deux rangées de piliers ; au milieu de l’une d’elles se trouvait le siège d’honneur (öndvegi = sedes primaria), occupé par le maitre de la maison. Un second siège d’honneur, moins élevé et placé en face du premier, était réservé au plus considéré parmi les convives ; à droite et à gauche se trouvaient de longs bancs où prenaient place les autres personnes de la société. Les femmes avaient ordinairement leur banc particulier.
  20. Les Myramenn est le nom d’une famille célèbre dont le poète Egil Skallagrimsson était le chef. Elle habitait, aux environs de Borg, un district appelé Myrar (marais).
  21. C’est la Hvita supérieure, qui se jette dans le golfe de Borg (Hvitá = rivière blanche.)
  22. Ce bisaïeul de notre héros figure, comme celui-ci, sur la liste des poètes scandinaves que nous offre le Skáldatal. C’est de lui probablement que le Gunnlaug de la saga a hérité son surnom.
  23. Vallée et ferme, au nord-est de Borg.
  24. Une chevelure longue et épaisse, surtout quand elle était d’un blond ardent (gult hár), était pour les anciens habitants du Nord, hommes et femmes, une véritable parure. Ils en étaient fiers et la soignaient avec goût et délicatesse.
  25. Le godord est une circonscription sur laquelle dominait un godi ; celui-ci était à la fois chef politique, prêtre et magistrat dans son district. Les godar ont joué un rôle très important dans l’organisation de la république islandaise. À l’origine, ils n’exerçaient qu’un pouvoir purement sacerdotal ; mais ils s’adjoignirent de bonne heure la direction des affaires temporelles.
  26. Grindavik, Hjalli et Randimel sont des domaines situés dans la partie sud-ouest de l’Islande.
  27. L’Olfussa est formée par le confluent du Sog actuel et de la Hvita inférieure et se jette dans la mer sur la côte mérid. d’Islande.
  28. L’homme de la loi (en isl. lögsögumadr) était le chef du comité législatif (lögrétta) de l’Althing. Il avait pour mission de proclamer les lois du haut du lögberg (tertre de la loi), de les faire connaître et de les expliquer au peuple réuni en assemblée. Le lögsögumadr, désigné d’ordinaire pour un terme de trois étés, pendant lesquels il devait exposer toute la législation islandaise, était toujours un juris-consulte habile et expérimenté. Ces fonctions furent créées en 930 par la mise en vigeur du code d’Úlfljót.
  29. L’éclat des vagues = l’or ; le dispensateur de l’éclat des vagues = l’homme. — Les gris anneaux du doigt sont les bagues en argent gris. Dans les anciens temps, l’Islande ne connaissait pas la monnaie proprement dite. Pour les échanges on se servait de lingots d’or ou d’argent, surtout de bagues qui avaient en général un poids bien déterminé. — La couche commune de la race du dragon = l’or ; on connait les légendes de dragons couchés sur les trésors dont ils sont les gardiens (cf. Fafnir). — Frodi, roi légendaire de Danemark, est représenté comme le roi de l’âge d’or ; la semence de Frodi = l’or ; le distributeur de la semence de Frodi = l’homme généreux ; ici, Gunnlaug. — Le sens de la strophe est celui-ci : « Si tu n’acceptes pas la compensation que je t’offre, tu n’obtiendras rien. »
  30. Cette interpolation repose sur une erreur. Il s’agit de deux personnages différents. Par la remarque qu’il ajoute, le copiste semble montrer qu’il avait soupçonné la contradiction.
  31. « Vallée du Long Lac », au nord du Borgarfjord.
  32. « Long fleuve », se jette dans le Borgarfjord, à l’ouest de Borg.
  33. Le procès qu’Illugi le Noir avait intenté à Thorgrim Kjallakson et sa famille au sujet de la dot de sa femme Ingibjörg, se termina au thing de Thorsnes à l’avantage d’Illugi, grâce à l’intervention du godi Snorri, fils de Thorgrim.
  34. Allusion à un procès qui eut pour origine une querelle de voisinage. Steinar avait laissé paître son bétail pendant l’été sur les terres de Thorstein. Egil, choisi comme arbitre par Önund, donna tort à Steinar qui dut abandonner sa propriété.
  35. Le nom de Thrándheim (auj. Throndhjem), dans la saga, ne s’applique qu’au golfe et à la contrée environnante. La ville même ne reçut cette dénomination qu’à partir du XVe siècle. Elle s’appelait autrefois Nidarós (embouchure de la Nid).
  36. À l’origine, ce titre désignait tout homme libre ; plus tard, il s’appliquait à la classe des grands seigneurs et des guerriers de haute naissance. Lorsqu’un roi était parvenu à réunir en une seule monarchie plusieurs petits États, il plaçait à la tête de ceux-ci des jarls (espèce de gouverneurs ou vice-rois) qui, de ce fait, lui devaient un tribut et du secours en cas de guerre. Parfois ce terme servait aussi à désigner des chefs indépendants. Le Heimskringla donne le nom de jarls aux ducs de Normandie.
  37. Eirik régna sur la Norvège, conjointement avec son frère Svein, de 1000 à 1015. Il est mort en 1023.
  38. Hákon enn riki, fils du jarl Sigurd, fut tué par un domestique dans une étable, à Rimul, en 995.
  39. 998-1016
  40. Londres était à cette époque déjà la capitale de l’Angleterre.
  41. Cette interpolation repose sur une erreur. Bien que l’anglo-saxon et l’ancien norvégien soient étroitement apparentés et offrent beaucoup d’analogies, on ne peut pas dire que l’Angleterre et la Norvège aient parlé la même langue.
  42. C’est le nom que portaient chez les scandinaves ces fameux pirates normands qui, dès la seconde moitié du VIIIe siècle, apparurent dans presque tous les pays d’Europe. Leurs lointaines expéditions, qui parfois se transformaient en véritables guerres, se sont continuées jusque vers l’an 1000. Les hommes libres seuls pouvaient y prendre part. Elles étaient dirigées par des chefs puissants et redoutables dont l’humeur aventurière et la soif de déprédations répandaient l’épouvante dans les contrées où ils abordaient. À l’origine on attachait beaucoup de gloire à ces incursions en pays étrangers. Le nom de viking équivalait à un titre d’honneur. Mais à l’époque dont il s’agit ici ce terme a pris un sens défavorable.
  43. Modi est un ase, fils du dieu Thor. Le Modi du cliquetis des armes désigne le guerrier, l’homme. Celui qui rougit la pointe de l’épée = l’homme en général ; ici, Gunnlaug.
  44. Ceux qui lui ont donné le bateau, ce sont les pères de Helga et de Gunnlaug. L’héritier du dispensateur des richesses = l’héritier du roi Edgar, c.-à-d., Ethelred lui-même. La couche de dragon (= l’or) du bras = les bracelets d’or. La Gefn (= une ase) de l’épée = la déesse des combats. L’attaque de la déesse des combats = le combat. — La seconde partie de la strophe signifie : Je serai de retour avant que tu me récompenses pour t’avoir assisté dans le combat, c.-à-d. avant que tu aies besoin de mon secours.
  45. Once (eyrir, pl. aurar ; lat. aurens) en argent ou en poids = 1/8 de marc (mörk = 45 fr.).
  46. Dublin, en Irlande, était la capitale d’un royaume fondé vers 850 par des vikingar norvégiens et qui eut une existence de plus de trois siècles.
  47. Surnommé silkiskegg (barbe de soie).
  48. La Svára est le nom d’une de ces sorcières qui, d’après une croyance populaire très répandue, chevauchent sur des loups. Les chevaux de la Svára désignent donc les loups, et les vers signifient : Le roi Sigtrygg tue beaucoup d’ennemis.
  49. La drápa est un poème scaldique de longue haleine, comprenant parfois 70-80 strophes, composé généralement en l’honneur d’un roi ou d’un prince et accompagné d’un refrain (stef) qui ne se répète toutefois qu’après un nombre déterminé de strophes.
  50. Les îles Orcades.
  51. Le flokkr est un petit dithyrambe sans refrain.
  52. Auj. la petite ville suédoise de Kongelf ; c’était au haut moyen âge une des plus importantes villes de Norvège.
  53. Vik ou Vikin (baie) désigne ici le golfe de Christiania et les contrées qui l’entourent.
  54. C.-à-d. Gothie occidentale, dans la Suède méridionale.
  55. Petite ville du district de Gothie ; auj. Skara.
  56. Jól, grande fête du solstice d’hiver.
  57. Les Valkyries sont les messagères d’Odin. Soutiens de la Valkyrie = guerriers, héros. C’est une image fréquente dans la poésie scaldique. Arbre de la victoire = héros. Le coursier des flots = le bateau. Le sens est : dans ses expéditions, Eirik a poussé plus loin et a accompli plus d’exploits que Sigurd.
  58. Oláfr enn soenski : 995-1021.
  59. Eirik enn sigrsaeli : ca. 950-995.
  60. Sigrid épousa plus tard le roi de Danemark Svein Tjúguskegg (987-1014).
  61. Skögul est le nom d’une Valkyrie, au fig. combat. Sköglar-Tosti signifie donc Tosti le combattant.
  62. Ancienne résidence royale de Suède. Auj. Gamla Uppsala (Vieil.-U.), non loin de la ville actuelle d’Upsal.
  63. Ramification du Faxafjord, côté occid. ; auj. Leiruvogar.
  64. Heidr signifie plateau. Ce terme désigne ici la Mosfellsheidr (plateau de Mosfell), à l’est de Reykjavik.
  65. Skapti Thoroddson lögsögumadr de 1004 à 1030.
  66. Knut le puissant, fils de Svein, était roi de Danemark et d’Angleterre (1016-1035).
  67. Hallfred (ca. 976-1014) vécut à la cour du roi de Norvège Olaf Tryggvason, qui lui donna le surnom de Vandraedaskáld, c.-à-d. poète, avec lequel il est difficile de s’entendre. Son nom figure dans le premier Skáldatal à côté de ceux de Gunnlaug et de Hrafn. Hallfred est le premier poète chrétien de valeur que nous rencontrons en Scandinavie. Il est connu surtout par son Oláfsdrápa.
  68. Petit promontoire dans le golfe de Thrandheim.
  69. Le bois coupé sur la langue de terre = le bateau. Le dissipateur de l’or = l’homme ; ici, Gunnlaug lui même. Le sens de la dernière partie est : Je ne veux pas attendre tranquillement la vieillesse avant de montrer lequel de nous deux et supérieur à l’autre.
  70. Thund est un des nombreux noms d’Odin. La tempête de Thund = le combat ; le feu de la tempête de Thund = l’épée. Il s’agit de Hrafn. Jörd est la première femme d’Odin ; c’est la terre originelle, inhabitée, La Gaia des Grecs ; La Jörd revêtue de son vêtement de toile désigne la femme ou la jeune fille en général ; ici, Helga. Le feu du bras = l’or, les bracelets ; les diverses proéminences du feu du bras = les ciselures des bracelets. Le poisson de la bruyère = le serpent, le dragon gardien de trésors (cf. Fafnir), l’or ; le pays du poisson de la bruyère = le pays de l’or, c.-à-d. la jeune fille ; ici, Helga. — Dans la première jeunesse, Gunnlaug jouait familièrement avec les bagues et les bracelets de Helga et s’entretenait avec elle d’un façon intime.
  71. « Plaine des renards », presqu’île dans le nord-est de l’Islande.
  72. L’hiver commençait vers la mi-octobre.
  73. « Port de lave », baie et place de débarquement dans le nord de la presqu’île de Melrakkasletta.
  74. Thor, le dieu du tonnerre (cf. anglo-sax. Thunor, all. Donner), fils d’Odin et de Jörd, était primitivement le principal dieu des peuples scandinaves. Sa force était prodigieuse. Un de ses attributs essentiels était le marteau Mjöllnir (l’écraseur. cf. angl. mill). Il passait pour le protecteur de l’humanité. C’est lui que l’on invoquait de préférence dans les circonstances importantes de la vie (naissance, mariage, combats, mort, etc.). Il a donné son nom au jeudi (cf. isl. Thórsdagr, angl. Thursday, dan. Torsdag, néerl. Donderdag, etc.).
  75. Lac et proprété dans la contrée des Myrar.
  76. Affluent de la Hvita.
  77. Cf. le commencement du ch. I.
  78. Propriété située au sud de la Hvita.
  79. La rosée de l’arc = le sang ; Le serpent de la rosée de l’arc = le javelot, l’épée. Njörun est le nom d’une ásynja (déesse). La Njörun de la coupe, c’est la femme qui verse l’hydromel. (Cf. l’épouse du roi Hrodgar, dans le Beowulf.) L’épine travaillée avec art = le glaive.
  80. Note Wikisource : cf. note au ch. II.
  81. Sous le salon des montagnes = sous le ciel, c.-à-d. sur terre. La tempête des épées = la bataille ; le héros de la tempête des épées, c’est le guerrier. Eir est le nom d’une ásynja, la déesse de l’art de guérir ; ici, terme poét. pour désigner Helga.
  82. Gefn est un des noms de Freyja. Le feu des flots = l’or ; la terre du feu des flots = la femme, désigne ici Helga. La Bil (une déesse) qui verse à boire, c’est la jeune fille (Helga). Les figures de ce genre sont fréquentes dans la poésie scaldique ; elles s’expliquent par ce fait que c’étaient d’ordinaire les femmes qui, aux festins, se chargeaient de remplir les coupes des convives.
  83. Ull est un ase. La mouche qui ronge les os = l’épée ; le feu de la mouche qui ronge les os = le combat ; Ull du feu… = le guerrier. Saga (histoire) est la seconde des déesses ; les troupes de Saga désignent les Valkyries ; celui qui les rend célèbres, c’est le guerrier, le héros. La Fulla (une déesse) du sein = la femme ; ici, Helga. Rameau du combat = le combattant. Le coursier des flots = le bateau ; celui qui le dirige, c’est l’homme.
  84. La belle Eir aux bras reluisants = Helga. Le bruit des épées = la guerre. Le distributeur de colliers = l’homme ; ici, Gunnlaug lui-même.
  85. Le tertre de la loi (lögberg) était une élévation de terrain située dans la plaine même où se réunissait l’Althing et du haut de laquelle le lögsögumadr faisait ses proclamations et adressait au peuple assemblé autour de lui les instructions et les communications officielles.
  86. L’Öxara est une rivière torrentueuse qui se jette dans le lac Ölfuss. Elle forme non loin de son embouchure une petite île (hólm) qui, jusqu’en 1006, était le rendez-vous traditionnel de ceux qui voulaient se battre en duel et leur servait en quelque sorte de champ clos. Le combat singulier, chez les Islandais hólmganga (voyage dans l’île), était soumis à des règles très sévères.
  87. La plaine commune = le lieu du combat. Le siège bouclé du casque = la tête bouclée.
  88. La faucille des blessures = l’épée. La belle qui porte des bracelets = la femme ; ici, Helga.
  89. Le comité législatif (lögrétta), composé des godar ou magistrats locaux de toutes les parties de l’île, se réunissait ordinairement trois fois pendant la sessions des l’Althing, qui se tenait pendant toute la seconde moitié du mois de juin. C’est lui qui faisait et modifiait les lois, qui prenait les mesures administratives et toutes les décisions concernant l’intérêt public et les faisait interpréter par son président, le lögsögumadr.
  90. En 1006.
  91. Les fils des hommes = nous ; le tronc du combat = l’homme (ici, Hrafn) ; l’arbre de la richesse, c.-à-d. l’arbre de l’or = la femme ; le pays des bagues = la main ; la Gunn (une déesse) étincelante = Helga.
  92. La lune des sourcils = l’œil. La Hrist (une déesse) désigne ici la femme et particulièrement Helga. Qui verse le jus des herbes : qui verse à boire aux festins. Le ciel des sourcils = le front. Les étoiles de la paupière = les yeux. La Frid (une déesse) = la jeune fille. La Hlin (une déesse) aux bracelets = la femme (Helga).
  93. Un des principaux représentants de la poésie satirique et diffamatoire. Il vécut au commencement du XIe siècle à la cour du roi de Norvège Eirik Hakonarson. Son nom est cité dans le Skáldatal à la suite de ceux de Gunnlaug, Hrafn et Hallfred.
  94. Le tumulte de Göndul (une Valkyrie) = le combat. Le Ull (un ase) du coursier des flots (du bateau) = l’homme ; ici, Gunnlaug.
  95. Gunnlaug s’adresse à l’un des guides et vante la bravoure de Hrafn. Le valeureux qui suscite… = le héros ; le tronc de l’assaut = le vigoureux lutteur.
  96. Le poisson qui retentit sur la cuirasse etc… = l’épée. La mer des chaudes blessures = le sang. Le bâton de combat de Gunn (une Valkyrie, déesse de la guerre) = l’épée.
  97. Rögner est un surnom d’Odin. Le Rögner du glaive = le guerrier (Gunnlaug) ; le monstre du boucher = l’épée ; au-delà des mers = en Norvège. L’oie du sang = l’aigle ; le vautour du sang = l’aigle ; le flot des blessures = le flot de sang.
  98. Sur la côte septentrionale de l’Islande.
  99. Grand plateau, entre le Nordrardal et le Hrutafjord, dans le nord.
  100. Port, sur le Hrutafjord.
  101. Le serpent du bras = le bracelet ; l’arbres du serpent des bras, de même que la Lofn (une asynje ou déesse) aux vêtements = la femme (ici, Helga). L’avide chercheur d’or = l’homme ; ici, lui-même. Cette strophe est incomplète ; les vers 5 et 6 manquent, ce qui rend douteux le sens des deux derniers vers.