La Samienne

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Gallica - année 1910


Ménandre
traduction par Lucien Gumpel
La Samienne
Fragments - Extrait de La Nouvelle revue 1910, t. XIII.

Ménandre[modifier]

PERSONNAGES

DÉMÉAS, riche vieillard, père adoptif de Moschiou.

PARMÉNON, esclave de Déméas.

LE CUISINIER.

CHRYSIS, la Samienne, femme légère, maîtresse de Déméas.

NICÉRATOS, vieillard d’humble condition, père de Plangon.

MOSCHION, fils adoptif de Déméas.

Personnages muets : L’aide du Cuisinier. — La vielle nourrice de Moschion.


La scène est à Athènes. — L’orchestre figure une place ou un carrefour. — Au fond la somptueuse demeure de Déméas. — A côté la maison plus modeste de Nicératos.

(Le jeune Moschion aimait sa voisine Plangon, sans pouvoir espérer la prendre pour femme. Fils adoptif du riche Déméas, pouvait-il épouser une fille sans dot et sans naissance ? Mais de leur commerce clandestin naquit un fils. La jeune fille cacha sa faute à son père Nicératos et confia l’enfant à son suborneur. Celui-ci, grâce à l’appui de sa vieille nourrice, obtint de Chrysis, la concubine de son père, qu’elle se chargerait du poupon, en prétendant l’avoir trouvé. Déméas lit d’abord la sourde oreille mais, vaincu par les prières de sa maîtresse, il consentit à faire élever chez lui… son petit-fils.

Mais voilà que, changeant d’avis — sans que nous sachions pourquoi ni comment — Déméas consent au mariage de Moschion et de Plangon ! Aussi s’empresse-t-on de célébrer les noces !)


DÉMÉAS (seul) … Je me dépêchai de rentrer, bien pressé de célébrer les noces ! Après avoir tout bonnement déclaré la chose, je fis faire chez moi tout le nécessaire : nettoyage, cuisine, apprêts du sacrifice. Ah ! tout marchait à merveille, mais, comme de juste, la hâte des préparatifs mettait nos gens un peu sens dessus dessous ! On s’était donc débarrassé du marmot en le jetant sur un lit où il restait à piailler au milieu des cris qui se croisaient : « Apporte de la farine, de l’eau, de l’huile, du charbon ! » Et moi-même, m’exécutant pour donner un coup de main, j’étais entré par hasard dans l’office où je m’attardais à prendre et à examiner pas mal de provisions. Pendant que j’étais là, une femme descendit de l’appartement du haut pour passer dans la salle attenante — il faut vous dire que c’est un atelier de tissage où donnent à la fois l’escalier et la porte de l’office. — Cette femme était la vieille nourrice de Moschion, en personne (elle était née chez moi dans l’esclavage, mais je l’ai affranchie). Voilà qu’elle aperçoit l’enfant qui pleurait à l’abandon. Ne sachant pas que j’étais là et croyant pouvoir bavarder sans danger, elle va vers lui, en lui disant comme tout le monde fait : « Oh ! le chéri ! oh ! le trésor ! où est maman ? » elle l’embrassa… le prit dans ses bras… le petit s’arrêta de pleurer ; alors, j’entendis la vieille se dire à elle-même : « Misère de moi ! dans le temps, quand Moschion était comme ça, c’est lui que je faisais téter, que j’aimais bien ! et maintenant que le voilà père… » et, comme une petite servante accourait du dehors. « Malheureuse ! voulez-vous laver cet enfant ! » lui dit la vieille, « qu’est-ce que c’est ! Quand le père se marie, vous ne prenez pas soin du petit ! » L’autre aussitôt de répliquer : « Hé ! ma pauvre ! que vas-tu raconter ! Le patron est là ! — Mais non ! où cela ? — Dans l’office ! — » et changeant la conversation. « Il t’appelle, nourrice ! allons ! file ? — Je n’ai rien entendu ! — Bonne chance ! — » Mais l’autre s’écria : « Misère de moi, avec mon bavardage ! » et, débarrassant la place, elle s’enfuit je ne sais où ! Pour moi, je sortis de ma cachette de la façon que je venais d’y entrer, tout à fait en douceur, comme si je n’avais rien entendu ni compris… et j’aperçois en passant la fille de Samos, tétin dehors, avec l’enfant sur les bras !… c’est elle la mère évidemment… Quant au père… est-ce moi ?… est-ce ?… je n’affirme rien, bonnes gens, je ne fais pas de conjectures… je pose simplement la question… Et ce que j’ai entendu de mes oreilles ne me donne pas encore de colère… Car je connais le fiston, bons Dieux ! ce fut de tout temps un brave garçon, tout plein, autant qu’il est possible, de respect pour moi. En revanche, quand j’entends les propos de sa nourrice, propos qu’elle tient en se cachant de moi ; enfin, que mes yeux rencontrent, chérissant ce marmot, précisément celle qui m’a contraint à l’élever en dépit de moi-même… ah ! cela me met tout à fait hors de moi !

(Paraît Parménon accompagnant le cuisinier et son aide, tous deux chargés de marmites. Parménon tient lui-même un panier).

Mais j’aperçois là Parménon qui revient juste à point du marché !… laissons-le conduire cet homme à la maison.


DÉMÉAS, PARMÉNON, LE CUISINIER


PARMÉNON. Hé bien ! cuisinier, tu ne cesses pas encore d’en conter ! Je me demande pourquoi tu promènes partout tes tranchelards ! car il suffit bien de ta langue pour tout hacher ! cesse au nom du ciel !

LE CUISINIER. Comment ! malappris ! de ma langue !

PARMÉNON. Par les dieux, c’est du moins mon avis.

LE CUISINIER, volubile. Parce que je m’enquiers du nombre des tables que vous allez faire, du nombre des femmes invitées, de l’heure du repas, parce que je demande si je dois prendre un aide pour la table, si vous avez chez vous assez de vaisselle, si vous avez une rôtisserie couverte, si vous avez tout sous la main…

PARMÉNON. Ah ! tu m’assassines, mon brave ! tu me traites, si tu ne le vois pas, comme chair à pâté… et pas au petit bonheur !…

LE CUISINIER. Va te promener !

PARMÉNON. … et à propos de tout ! Allons, entrez chez nous !(Le cuisinier et son aide s’approchent de la maison.)

DÉMÉAS. Parménon !

PARMÉNON. Qui m’appelle ?

DÉMÉAS. Oui… parfaitement… c’est moi !

PARMÉNON. Salut, maître.

DÉMÉAS, Pose-là ton panier et viens ça !

PARMÉNON. Ce n’est pas de refus !(Il va poser son panier à la porte). Voilà un bonhomme qui à mon sens n’ignore rien de ce qui se passe ici !… c’est un curieux s’il en fut… mais il décampe… voilà qu’il a fait claquer la porte !(la porte s’ouvre, paraît Chrysis). Chrysis ! fais tout ce que le cuisinier demande !… Quant à la vieille, au nom des Dieux, tenez-la loin des pots !(Le cuisinier, son aide et Chrysis entrent dans la maison, se tournant vers son maître). Que faut-il faire, maître ?

DÉMÉAS. Que faut-il faire ? — viens ici, loin de la porte… encore un peu…

PARMÉNON. Voilà !

DÉMÉAS. Et maintenant, écoute, Parménon… Je vais te fouetter, par les douze Dieux, et pour une raison toute simple.

PARMÉNON. Me fouetter ! Qu’est donc que j’ai fait ?

DÉMÉAS. Tu as un secret pour ton maître !

PARMÉNON. Par Dionysos ! Par Apollon ! non ! je n’en ai pas ! Par Zeus Sauveur ! par Asclépios !

DÉMÉAS. Assez ! plus de serments !

PARMÉNON. Tu ne juges pas bien ! si jamais…

DÉMÉAS, (le forçant à tourner la tête vers lui.) Hé ! mon garçon, regarde un peu ici.

PARMÉNON, (le regardant.) Voilà !

DÉMÉAS. A qui est l’enfant ?

PARMÉNON, (balbutiant.) Voilà… l’enfant…

DÉMÉAS. Qui est sa mère ?

PARMÉNON. Chrysis.

DÉMÉAS. Et son père ?

PARMÉNON. C’est toi, parbleu !

DÉMÉAS. Mort de ta vie ! tu m’en contes.

PARMÉNON. Moi ?

DÉMÉAS. Je sais tout exactement… — ne me cache plus rien — je sais qu’il est de Moschion, que tu le sais aussi, enfin que c’est son petit à elle, que cette fille-là élève chez moi !

PARMÉNON. Mais qui donc…

DÉMÉAS. Ne me cache rien, et réponds à ma question… N’est-ce pas, l’enfant est de lui ?…

PARMÉNON. Oui !… le reste doit rester caché…

DÉMÉAS. Qu’est-ce qui doit rester caché ? une étrivière, garçons, qu’on me donne une étrivière pour châtier ce scélérat !

PARMÉNON. Ah ! non ! de par les Dieux !

DÉMÉAS. Tu en porteras les marques, par Héhos !

PARMÉNON. J’en porterai les marques !

DÉMÉAS. Vois plutôt !

PARMÉNON. Je suis mort !

DÉMÉAS. Où vas-tu ? où vas-tu, viande à raclée ! arrêtez-le !(Mais Parménon s’enfuit) O ville de la terre de Cécrops !… ô célestes espaces… ô… mais pourquoi cries-tu ainsi, Déméas ? pourquoi cries-tu, imbécile ! Retiens-toi ! Allons ! de la fermeté ! Tu n’a rien à reprocher à Moschion ! — Oui, le propos est peut-être hasardeux, bonnes gens, mais il est véridique ! Voyons ! S’il avait agi ainsi de son plein gré, sous les morsures de l’amour, ou en haine de moi, serait-il dans les dispositions d’esprit où je l’ai trouvé ? M’aurait-il obéi de bon cœur ? Mais non ! il s’est disculpé par sa joie d’apprendre le mariage qu’on lui proposait ! ce n’était pas l’amour, comme je le croyais alors qui causait son empressement ! c’était le désir de quitter la maison, de fuir enfin mon… Hélène. C’est elle la cause de tout le mal ! Elle l’a débauché un jour d’ivresse, c’est évident, alors qu’il n’avait plus sa tète à lui ! Combien d’aventures de ce genre sont l’effet du bon vin et de la jeunesse, quand l’occasion se présente ! — M’a-t-on jamais dit qu’il ait joué quelque méchant tour aux voisins ? Eh bien ! je ne puis pas encore arriver à croire que ce môme jeune homme dont tous les étrangers éprouvaient la sagesse et l’honnêteté se soit ainsi conduit à mon égard, serait-il dix fois mon fils par l’adoption et non par le sang ! ce n’est pas de cela que je m’occupe, mais du caractère ! — Mais quelle abjection que l’homme ! Quelle peste ! — Eh bien ! Quoi donc ! cela ne t’avancera pas, Déméas ! C’est le moment d’être un homme ! oublie ton amour ! laisse-là ta passion ! et cache le malheur qui est arrivé… autant que faire se peut… — C’est pour ton fils ! chasse de chez toi, envoie promener, la tête la première, cette méchante Samienne ! tu as un prétexte : elle a eu un enfant… Garde toi de rien laisser voir et mords-toi les lèvres ! Allons ! de la fermeté ! du courage !


DÉMÉAS, LE CUISINIER.


LE CUISINIER, (à son aide.) Hé ! garçon ! Est-ce que Parménon est ici, à la porte ? Le bonhomme m’a échappé ! pas le plus petit coup de main !

DÉMÉAS. Allons ! ne restons pas là !(Il s’élance chez lui).

LE CUISINIER. Par Hercule ! Qu’est-ce que cela veut dire ! garçon ! un vieux fou vient de se jeter dans la maison ! ou alors qu’est-ce que c’est que cette méchante histoire ! Qu’y a-t-il ? où cela !(On entend les cris de Déméas qui hurle dans la maison). Par Poséidon, c’est un fou, que je crois ! en tout cas, il vocifère bellement ! Et ma vaisselle que j’ai laissée traîner ! ce serait du joli s’il allait d’un seul coup en faire des tessons ! La porte a claqué ! — Je te voue à l’extermination, Parménon, qui m’as amené ici ! Retirons-nous un peu !

(Sortent le cuisinier et son aide. — De la maison viennent Déméas, Chrysis, et la nourrice avec l’enfant).


DÉMÉAS, CHRYSIS.

DÉMÉAS. Tu n’entends donc pas ?… va-t’en !

CHRYSIS. Où aller sur terre ! malheureuse !

DÉMÉAS. Va te faire pendre, tout de suite !

CHRYSIS. Infortunée !

DÉMÉAS, (ironique.) Infortunée, bien sûr ! Ah ! certes, cette larme est touchante ! je m’en vais, j’imagine, te faire cesser…

CHRYSIS. De quoi faire ?

DÉMÉAS, (se retenant.) Rien !… mais tu as ton petit, ta vieille ! va te faire périr ! ouste !

CHRYSIS. Quoi !… parce que je l’ai recueilli…

DÉMÉAS. Pour cela ! tout juste !

CHRYSIS. Pour cela ! était-ce donc un si grand crime ? je ne comprends pas…

DÉMÉAS. Ah ! tu ne savais pas vivre dans le luxe !

CHRYSIS. Je ne savais pas ? Qu’est-ce que tu dis ?

DÉMÉAS. Et quand tu es entrée ici… chez moi, Chrysis, tu n’avais — comprends-tu — qu’une toilette toute simple…

CHRYSIS. Quoi donc ?

DÉMÉAS. C’était là tout ton bagage, au temps où tu traînais misère !

CHRYSIS. Et maintenant ?…

DÉMÉAS. Ne me parle pas !… tu as toutes tes affaires… je t’abandonne tout, parures, servantes, bijoux… décampe de chez moi…

CHRYSIS, (en aparté.) Il est en colère !… voilà l’histoire… approchons-nous de lui (A Déméas). Vois…

DÉMÉAS. Pourquoi me parles-tu ?

CHRYSIS. … A ne pas être injuste !

DÉMÉAS. Tout à l’heure, une autre se tiendra heureuse de mes dons, Chrysis !… et elle en remerciera les dieux !…

CHRYSIS. Qu’y a-t-il ?

DÉMÉAS. Toi, tu t’es donné le luxe d’un rejeton ! ta fortune est faite !

CHRYSIS. Pas encore ! j’ai du chagrin pourtant !

DÉMÉAS. Je te casserai la tête, créature, si tu m’adresses la parole !

CHRYSIS. Tu n’aurais pas tort !… mais, vois, je m’en vais de ce pas

DÉMÉAS. Oh ! le beau trésor ! à la ville, tu vas pouvoir t’estimer à ta juste valeur ! Les petites femmes de ton bord, Chrysis, ne se font payer que dix drachmes pour courir aux soupers et boire du pur jus, jusqu’à ce que mort s’ensuive ! ou alors, elles crèveraient de faim, si elles n’y consentaient pas vivement et promptement ! tu le sauras mieux que personne, j’en suis sûr, et tu comprendras ta valeur et ta sottise !

(Il s’élance dans la maison et ferme sa porte).

CHRYSIS. Ah ! misère de ma vie !

(Paraît Nicératos qui revient de la ville ; il est accompagné d’un esclave qui conduit une brebis).


CHRYSIS, NICÉRATOS.


NICÉRATOS. La bête que voilà va fournir en l’honneur des dieux et des déesses un sacrifice selon tous les rites requis ! Car elle a du sang, du fiel en suffisance, des os magnifiques, une rate immense ! c’est tout ce que réclament les Olympiens ! Et pour que les amis en goûtent, je leur enverrai, coupée en morceaux… la toison : car c’est tout ce que j’aurai de reste. (L’esclave emmène la brebis dans la maison de Nicératos) Mais par Hercule, qu’est-ce que je vois ! n’est-ce pas Chrysis qui est là, plantée devant la porte, toute en larmes ! c’est bien elle, ma fois !… Qu’est-il arrivé ?

CHRYSIS. Ton brave homme d’ami m’a jetée dehors ! Rien d’autre.

NICÉRATOS. Par Hercule 1 qui ça ! Déméas ?

CHRYSIS. Oui.

NICÉRATOS. Pourquoi ?

CHRYSIS. A cause du petit !

NICÉRATOS. Oui, les femmes m’ont dit, à moi aussi, que tu élèves un marmot que tu as fait la sottise de recueillir… Pourtant, notre homme est de bonne composition.

CHRYSIS. Il ne s’est pas mis en colère tout de suite… il y a mis du temps… c’est tout récent… même il m’avait dit de tout préparer chez lui pour les noces… et dans l’intervalle, il est tombé sur moi… comme un possédé… et il m’a chassée…

NICÉRATOS. Déméas !… il est fou !

(Ici, une lacune dans le manuscrit. Nicératos devait recevoir chez lui Chrysis, son enfant et la nourrice. Déméas apprenait ensuite de son fils toute la vérité, puis allait trouver Nicératos pour lui révéler la maternité de Plangon, sans dire le nom du séducteur. Fureur de Nicératos en apprenant qu’il était grand-père sans le savoir !)


DÉMÉAS, NICÉRATOS


DÉMÉAS, (s’efforçant en vain de retenir Nicératos.) Mais reviens donc un instant, mon brave… la chose…

NICÉRATOS. C’en est fait ! tout est fini ! c’est une catastrophe !(Il s’élance chez lui).

DÉMÉAS. Par Zeus, il est au courant !… et prend mal l’affaire… Il va jeter les hauts cris !… c’est un homme épineux, ladre, tout d’une pièce. Aussi, j’aurais bien dû me douter de l’aventure, coquin que je suis ! Par Héphaïstos, je mérite la mort !(On entend la voix de Nicératos à la cantonade) Hercule, comme il vocifère ! c’est cela : il demande du feu… il crie qu’il veut brûler le petit et que la donzelle verra son fils transformé en rôti ! Tenez ! il a fait claquer la porte !(Nicératos se rue au dehors) c’est un tourbillon !… c’est la foudre ! ce n’est pas un homme !

NICÉRATOS. Déméas, il y a une conspiration contre moi !… La Chrysis fait des choses épouvantables !

DÉMÉAS. Que dis-tu ?

NICÉRATOS. Elle a persuadé ma femme de ne rien avouer du tout… et aussi ma fille. Elle tient l’enfant malgré moi, et ne veut pas le lâcher… aussi ne t’étonne pas s’il m’arrive d’assassiner ma femme !

DÉMÉAS. D’assassiner ta…

NICÉRATOS. Oui, elle est complice !

DÉMÉAS. Mais pas du tout, Nicératos !

NICÉRATOS. Je tenais à te prévenir !(Il se précipite à nouveau chez lui).

DÉMÉAS. Cet homme est d’humeur sombre ! Quel bond il a fait ! Comment se tirer de ces méchantes histoires ! Par les dieux, je ne sache pas être jamais tombé dans un tel tohu-bohu !… Cependant le meilleur parti, à beaucoup près, c’est de déclarer ouvertement la vérité… mais, Apollon, la porte vient encore de grincer.

(De la maison de Nicératos, s’élance Chrysis, l’enfant sur les bras, poursuivie de Nicératos, un bâton à la main).


DÉMÉAS, CHRYSIS, NICÉRATOS


CHRYSIS. Malheureuse ! que vais-je faire ? où fuir ! mon petit, il veut me le prendre.

DÉMÉAS. Chrysis, ici !

CHRYSIS. Qui m’appelle ?

DÉMÉAS. Vite, ici !

NICÉRATOS. Où es-tu ? où te sauves-tu ?

DÉMÉAS, (à part.) Par Apollon, cela m’a tout l’air de devenir pour moi le jour d’un combat singulier ! (A Nicératos.) Que veux-tu ? Après qui cours-tu ?

NICÉRATOS. Déméas, débarrasse la place ! Laisse-moi m’emparer de l’enfant ! Après, je saurai tout des femmes

DÉMÉAS. Au fou ! Mais ne vas-tu pas me battre !

NICÉRATOS. Mais si ! Va là dedans te faire pendre, et promptement !

DÉMÉAS. Alors, ma foi, nous serons deux !(Ils se battent.) Sauve-toi, Chrysis, il est plus fort que moi !(Chrysis se réfugie avec son enfant dans la maison de Déméas.)

NICÉRATOS. Ose nie toucher maintenant !(Il lui donne des coups de bâton.)

DÉMÉAS. Des témoins ! Des témoins !

NICÉRATOS. Tu neveux pas me laisser !

DÉMÉAS. Un bâton contre une femme ! quel scélérat !

NICÉRATOS. Sycophante !

DÉMÉAS. Sycophante toi-même !

NICÉRATOS. Me rends-tu l’enfant ?

DÉMÉAS. Tu veux rire ! il est à moi !

NICÉRATOS. Mais non ! il n’est pas à toi !

DÉMÉAS. Il n’est pas à moi ! O bonnes gens !

NICÉRATOS. Crie à ton aise ! je m’en vais assommer ma femme !… (Il fait mine d’aller chez lui.)

DÉMÉAS, (à part.) Qu’est-ce que je vais bien faire ? tout cela est bien ennuyeux… je ne permettrai pas… (en retenant encore Nicératos.) Où vas-tu ? attends donc !

NICÉRATOS. Ah ! ne me touche pas !

DÉMÉAS. Contiens-toi donc !

NICÉRATOS. Tu me fais injure, Déméas — c’est évident — et tu es au courant de toute l’histoire !

DÉMÉAS. Alors, c’est à moi qu’il faut s’adresser ! et ne tourmente plus ta femme !

NICÉRATOS. Est-ce ton fils qui m’a roulé ?

DÉMÉAS. Niaiseries que cela ! Il épousera la jeune fille, mais il n’y a rien de ce que tu racontes ! Mais viens par là faire un petit tour avec moi.

NICÉRATOS. Un petit tour ?

DÉMÉAS. Et remets-toi ! — Dis-moi, Nicératos, n’as-tu pas entendu dans les tragédies que Zeus s’est changé en pluie d’or pour se couler par un toit et qu’il débaucha par violence une enfant, lui, un Dieu !

NICÉRATOS. Eh bien ? et après ?

DÉMÉAS. Il faut s’attendre également à tout. Regarde ton toit pour voir s’il ne pleut pas un peu dans ta maison !

NICÉRATOS. Enormément ! mais quel rapport y a-t-il ?

DÉMÉAS. Zeus s’est changé tantôt en or, tantôt en pluie, tu vois !… Tout cela, c’est l’ouvrage du Dieu ! Ah ! comme nous avons vite trouvé !

NICÉRATOS. Oui ! tu me mènes paître !

DÉMÉAS. Nullement, par Apollon ? mais certes, tu ne le cèdes en rien à Acrisios ! Si Zeus a honoré sa fille, du moins la tienne…

NICÉRATOS. Hélas ! Hélas ! Moschion m’a bien accommodé !

DÉMÉAS. Il épousera ! Ne crains rien là-dessus ! cette aventure est de provenance divine, je le sais pertinemment. Je pourrais te citer des milliers de Dieux qui se promènent en public ! Crois-tu que cela soit si merveilleux ! Tiens, Chéréphon ! le premier de tous, qui se fait nourrir sans payer son écot, ce n’est pas un Dieu pour toi ?

NICÉRATOS. C’en est un ! est-ce que j’en puis mais ! je ne bataillerai pas avec toi dans le vide.

DÉMÉAS. Voilà du bon sens, Nicératos ! Et Androclès ? qui vit depuis tant d’années, qui court, fait la noce et sait se faire bien payer, qui se promène avec des cheveux tout noirs — même à son lit de mort il n’en aura pas de blancs — sans que personne songe à le supprimer, cet Androclès, dis-je, n’est pas un Dieu ! Mais prie le ciel que cela tourne à ton avantage ! Brûle de l’encens ! Réjouis-toi ! Mon fils va chercher la jeune fille, tout de suite. La nécessité est souvent notre souveraine à tous ! et maintenant, sois sage ! si tu maries ta fille malgré sa faute, plus de colère inutile.

NICÉRATOS. Prépare tout chez toi ; de mon côté, je vais faire les apprêts.

DÉMÉAS. Te voilà charmant ! je rends mille grâces aux Dieux ! il n’y a rien de vrai dans ce que je croyais tout à l’heure !(Ils rentrent chacun chez eux).

(La scène précédente terminait l’acte dont le mouvement est allé croissant. Dans l’acte qui suit (peut-être était-ce le cinquième) l’action repart sur un rebondissement : les choses une fois arrangées, Moschion veut se venger des soupçons dont il a été victime, de la manière que nous allons voir).

MOSCHION, (seul.) Quand je me suis vu lavé de l’accusation portée contre moi, certes, je nie tins pour satisfait, pensant que c’était là une chance assez grande ! Mais à présent que je repasse l’histoire en détail et que je fais mon compte, je suis tout à fait hors de moi ! je suis au comble de l’indignation en songeant au crime que mon père m’imputait ! Pour sûr, si l’affaire s’arrangeait pour la jeune fille, si je n’étais pas retenu par tant de liens, serment, amour, temps, habitudes, qui me rendent esclave, je ne paraîtrais pas devant celui qui m’a cru si coupable ! Non ! je filerais d’Athènes ! je partirais au loin, quelque part : à Bactres ou en Carie où je porterais la lance… là bas !… Mais tu es cause, Plangon, mes amours, que je ne me conduirai pas en homme ! Je ne puis pas ! je n’en ai pas la permission d’Eros, souverain maître de mon âme ! Pourtant, je n’aurai pas la bassesse et la lâcheté de me laisser faire entièrement ! je veux lui faire peur, tout au moins… oh ! en paroles seulement !… je vais lui annoncer mon départ. A l’avenir, il regardera davantage à se donner des torts envers moi, quand il verra que je ne le prends pas à la légère !(Survient Parménon). Mais voici que justement paraît au bon moment celui que je désirais le plus !


MOSCHION, PARMÉNON.


PARMÉNON, (à part.) Par le très grand Zeus, j’ai travaillé comme un imbécile, comme un homme de rien ! N’ayant nul reproche à m’adresser, j’ai pris peur et j’ai fui mon maître ! Mais qu’ai-je commis pour cela ? Voyons, examinons les faits un à un, comme cela, clairement. Le fils de la maison s’est mal conduit envers une jeune fille libre ! Rien à dire à Parménon, bien sûr ! Elle est devenue mère ! Ce n’est pas la faute de Parménon ! Le mioche est entré chez nous ! C’est lui qui l’a apporté, ce n’est pas moi ! Quelqu’un de la maison a tout raconté ! Là encore quel mal Parménon a-t-il fait ? aucun. Pourquoi donc t’enfuir ainsi, crétin ?… Parce que Déméas m’a menacé du fouet… c’est ridicule ! que savait-il ? Oui, mais quelle différence y a t-il entre un châtiment mérité et un supplice injuste ? La honte est pour les sots !

MOSCHION. Hé ?

PARMÉNON, (apercevant Moschion.) Salut, toi !

MOSCHION. Laisse là tes balivernes et rentre au plus vite !

PARMÉNON. Pourquoi faire ?

MOSCHION. Apporte-moi ma casaque et un sabre !

PARMÉNON. Que je t’apporte un sabre !

MOSCHION. Et rapidement !

PARMÉNON. Pourquoi faire ?

MOSCHION. Va et fais en silence ce que je t’ai dit !

PARMÉNON. Mais pourquoi faire ?

MOSCHION. … Que je prenne une étrivière et…

PARMÉNON. Pas du tout !… J’y vais !

MOSCHION. Alors pourquoi ces lenteurs ? (Parménon rentre dans la maison). Maintenant, mon père viendra me trouver… il va me supplier de rester… il suppliera pour rien pendant un certain temps… il le faut… Ensuite, quand je le jugerai bon, je me laisserai fléchir. Il faut me montrer clément puisque, par Dionysos, je n’ai pas la force de faire ce que je dirai… Le voici : il a fait crier la porte en venant. (Revient Parménon).

PARMÉNON. Tu me semblés retarder complètement sur les événements de chez nous ! Tu ne sais rien ! tu n’as rien entendu d’exact ! et tu te donnes du tourment pour rien !… on fait le repas des noces !

MOSCHION. Eh bien ! ce manteau ?

PARMÉNON. C’est ton mariage qu’on célèbre ! en ce moment, on sacrifie… et pas qu’une victime ! on les suspend dans les flammes d’Héphaïstos.

MOSCHION. Eh bien ! ce sabre ?

PARMÉNON. Il y a beau temps que les gens t’attendent !

MOSCHION. On m’attend ? pourquoi ?

PARMÉNON. Et la jeune fille…

MOSCHION. Que de lenteur !

PARMÉNON. Tu nages dans le bonheur ! tu n’as aucun mal ! courage !

MOSCHION. Que veux-tu ? vas-tu me faire la leçon, dis-moi, chenapan !

(Il le bat).

DÉMÉAS, (criant de sa maison.) Mon fils ? que fais-tu ? Moschion !

MOSCHION. Ne te dépêcheras-tu pas d’aller au pas de course me chercher ce que je te dis ?

PARMÉNON, (d’une voix dolente.) J’ai la lèvre fendue !

MOSCHION. Tu bavardes encore, hé ?

PARMÉNON. J’y vais ! par Zeus ! la belle invention !

MOSCHION. Tu tardes ?

PARMÉNON. On célèbre les noces ! je ne mens pas ! regarde !

MOSCHION. Dépêche-toi, et crie-moi quelque chose !(Parménon sort). Maintenant, le père va venir ! S’il n’allait pas me supplier de rester, bonnes gens ! si, de colère, il me laissait partir ! — je n’ai pas pensé à cela tout à l’heure ! — que faut-il faire ? Non, cela n’est pas vraisemblable ! Et pourtant s’il… ce serait la ruine de tout que de me couvrir de ridicule, par Zeus, en revenant sur mes pas !

(Ici se termine le manuscrit… La suite devait nous montrer la célébration des noces. Chrysis, qui a fait preuve d’un si bon naturel, devait être reconnue pour une fille noble, et après cette reconnaissance, épouser Déméas en justes noces. Tel est, du moins, dans les comédies antiques, le dénouement habituel de ces sortes d’intrigues. Mais nous n’en sommes réduits, à ce sujet, qu’à des conjectures).