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La Satyre Ménippée/Introduction

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Introduction


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I. — LA LIGUE.[modifier]


Le XVIe siècle qui commence avec les gaies inventions et les joyeuses fantaisies de Rabelais, avec le grand règne de François Ier et le mouvement artistique de la Renaissance, finit au milieu des troubles des guerres civiles et religieuses, écoulant tristement ses dernières années dans l’anarchie et l’oppression. Après Clément Marot, du Bellay, Ronsard, Malherbe ; après le grave Montaigne et cette série de conteurs à l’esprit si gai, si fin, si français, Marguerite de Navarre, Des Périers, Noël du Fail, Béroalde de Verville, il produit, dans une dernière convulsion, une œuvre collective, sinon plus française que celles de ces bons auteurs, du moins plus patriotique : la Satyre Ménippée. L’horreur de l’injustice, le respect des institutions du pays, des anciennes mœurs et des traditions nationales ; la haine de l’étranger cherchant à établir son influence sur la direction des affaires intérieures de la France ; le mépris pour le despotisme des masses ; l’impatience et la fatigue que causent l’instabilité et la faiblesse d’un gouvernement de hasard ; mais surtout le dégoût pour cette foule d’ambitieux grands et petits, de gens tarés, sans conscience, sans autre mobile que l’intérêt personnel, qui surgissent de partout aux époques de troubles ; enfin la raison, le bon sens, rassemblèrent tout à coup, au moment le plus critique, cinq hommes de professions diverses, presque inconnus les uns aux autres, et originaires de provinces éloignées. L’amour de la justice et du droit, le sentiment de l’honneur de la France, la compassion pour ses misères, et cette certitude de juger et de peser sainement les choses pour le bien et l’intérêt de tous, qui n’appartient qu’aux esprits justes et détachés de toute ambition personnelle, leur inspirèrent un pamphlet, œuvre de raison et de bonne politique en même temps que chef-d’œuvre d’esprit, d’éloquence et d’ironie.

Avant d’examiner ce que furent ces hommes de talent doublés d’hommes de bien, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil rapide sur l’ensemble des événements qui leur inspirèrent l’œuvre satyrique à laquelle ils doivent une renommée populaire.

Dès le règne de François II, les dissensions religieuses avaient amené la guerre civile. Les troubles ne s’apaisaient un instant que pour se ranimer bientôt avec une nouvelle violence. Si l’apaisement se faisait dans une province, la guerre se rallumait dans une autre : l’antagonisme existait partout en France entre catholiques et huguenots ; et ces derniers, pour égaliser les forces, n’avaient pas reculé devant l’appel à l’étranger. Leurs coreligionnaires d’Allemagne leur fournissaient des troupes ; ils enrôlaient des mercenaires dans les cantons suisses ; et ces bandes étrangères, sillonnant la France, dévastaient le plat pays, foulaient le paysan, et inquiétaient les bonnes villes. Toutes étaient armées et sur le pied de guerre, les bourgeois faisant garde de jour et de nuit aux portes et sur les remparts, s’isolant dans une défense égoïste et individuelle. Dès le règne de Charles IX la résistance s’était organisée d’une manière plus large dans quelques provinces. On se groupait pour se protéger mutuellement de village à village, de bourgade à bourgade. Les populations du Limousin et du Vivarais s’étaient armées pour se protéger contre les gens de guerre des deux partis ; la Bourgogne avait organisé des confréries défensives, sortes de petites ligues ou d’associations militaires. Dans le Bordelais, le marquis de Trans s’était fait chef d’une ligue ; les maréchaux Strossi et d’Armagnac en avaient fait une en Languedoc avec les seigneurs du pays.

Dès lors la Ligue existait en principe. Il suffisait qu’un chef intelligent et populaire réunit en une seule ces associations provinciales, leur donnât une impulsion, et en face de l’association protestante se dressait une puissance redoutable, pouvant mettre fin aux troubles si elle donnait au roi son appui, mais aussi capable de renverser la royauté si le chef de la Ligue avait des vues d’intérêt personnel. La marche des événements accéléra la formation de la Ligue. Le duc d’Alençon s’était joint aux huguenots ; le roi de Navarre, s’échappant de la cour où il se regardait comme prisonnier, était retourné à la religion protestante ; Henri III, croyant mettre fin aux dissensions civiles, signait, en 1576, le cinquième Édit de pacification, accordant l’exercice public de la religion prétendue réformée. Mais cet édit ne pacifia rien : il exaspéra les catholiques, c’est-à-dire la majeure partie de la nation, et aussitôt les ligues défensives changèrent d’objet et devinrent des associations dirigées contre l’envahissement du protestantisme dont le peuple ne voulait pas permettre la reconnaissance officielle comme religion autorisée. II faut remarquer, en effet, que le protestantisme, à ses débuts en France, se recruta presque exclusivement dans les hautes classes et parmi les savants et les lettrés, mais qu’il compta très peu d’adhérents parmi le peuple. Les ligues parurent donc le remède à opposer à l’extension de la religion nouvelle, et un appui pour le catholicisme, la religion nationale. Aux anciennes ligues, qui se fortifièrent, s’en joignirent de nouvelles. Ce fut la Picardie qui se déclara la première, à l’instigation de son gouverneur, Jacques d’Humières ; et l’acte d’association proclamé à Péronne en février 1577, reçut les signatures de plus de deux cents gentilshommes, et de tous les officiers de la province. Le duc de Guise en Champagne, et le duc de Mayenne en Bourgogne, faisaient, presque en même temps, entrer le peuple dans la sainte association, tandis que Louis de la Trémoille y engageait le Poitou.

Henri III fut frappé de voir s’élever subitement cette puissance qui, entre les mains d’un chef habile, pouvait devenir un jour rivale de la sienne. Il redoutait les Guise, dont il soupçonnait vaguement les ambitieux desseins, les Guise, créateurs de cette force nouvelle, et naturellement désignés pour la diriger. D’ailleurs, en son âme, il haïssait les huguenots, censeurs rigides de ses mœurs, contempteurs de sa cour, et ennemis des favoris dont il s’entourait. A tous ces points de vue il crut habile de se mettre à la tête de la Ligue, et il s’en déclara solennellement le chef pendant la réunion des États de Blois en 1577. En effet, la Ligue parut d’abord frappée d’impuissance, demeurant à l’état de force latente. Mais le roi, pour éviter la guerre civile, ayant l’année suivante signé l’Ordonnance de Poitiers qui confirmait les privilèges accordés aux huguenots par les précédents Édits de Pacification, le feu des passions religieuses se ralluma soudain, et les ligueurs s’écartèrent de lui.

Ici nous sortons des généralités pour aborder le sujet même de la Satyre Ménippée. Cependant il est nécessaire, pour en bien faire saisir les allusions, d’exposer brièvement les principaux faits qui signalèrent l’organisation définitive de la Ligue jusqu’à l’ouverture des États Généraux de Paris.

Ce fut le rapprochement de Henri III et du roi de Navarre qui donna une impulsion nouvelle à la Ligue. Suivant les meneurs, il s’agissait d’une véritable alliance entre le roi et les protestants : les huguenots allaient triompher, et la religion catholique était menacée. Le peuple de Paris, habilement travaillé, se donna une sorte de gouvernement factieux, le Conseil des Quarante, dont seize membres, qui dans la suite se firent remarquer par leurs excès, devaient être les chefs des seize quartiers de Paris, et transmettre à chacun d’eux les ordres des Quarante. En même temps le duc de Guise se retirait dans son gouvernement de Champagne, recevait secrètement dans son château de Joinville les envoyés du cardinal de Bourbon et ceux du roi d’Espagne, et signait avec eux une convention reconnaissant les droits éventuels du cardinal de Bourbon au trône de France, dans le cas où le roi mourrait sans enfants mâles ; excluant de la succession à la couronne tous les princes hérétiques ; promettant au roi d’Espagne l’appui de la Ligue pour soumettre ses sujets rebelles des Pays-Bas, à charge, par Philippe II, de payer tous les mois cinquante mille pistoles attribuées aux frais de la Ligue.

Ce n’était pas sincèrement que le duc de Guise cherchait à faire admettre les droits au trône du cardinal de Bourbon. Lui-même y prétendait secrètement. Il avait fait dresser et publier une généalogie de la maison de Lorraine où l’origine de cette maison se rattachait directement à Charlemagne ; et un avocat au Parlement, nommé David, son émissaire, était allé à Rome sous le prétexte de solliciter du pape les bulles d’investiture de l’archevêché de Toulouse pour Paul de Foix, mais en réalité porteur de mémoires secrets et de lettres pressant le pape de dégrader la maison de Hugues Capet, usurpatrice de la couronne, et de rétablir sur le trône de France les descendants de Charlemagne. La mort récente du duc d’Anjou faisait de Henri de Navarre, prince hérétique, le plus proche héritier du trône. Il s’agissait de l’écarter : c’est dans ce but que le duc de Guise s’était allié à Philippe II, qui détenait le royaume de Navarre, et ne pouvait que faire cause commune avec les ennemis de l’héritier dépossédé. Le pape redoutait l’extension du protestantisme en France, et craignait que les huguenots ne contraignissent le roi à réunir un Concile national. Aussi, après la mort de Grégoire XIII, son successeur Sixte-Quint fulmina contre Henri de Navarre et le prince de Condé une bulle d’excommunication où il les déclarait incapables de succéder à la couronne.

La guerre entre catholiques et protestants se rallume aussitôt. Ceux-ci appellent à leur aide les princes protestants d’Allemagne, qui entrent en France à la tête d’une puissante armée. Mais le duc de Guise les poursuit, les bat, les refoule dans leur pays ; et cette victoire, dont la Ligue s’attribue le mérite, donne au duc de Guise un surcroît de popularité qui fait acclamer son nom des Parisiens. Le roi ouvre enfin les yeux. Il est effrayé des progrès qu’a faits la Ligue, de la domination qu’elle exerce déjà à Paris, et fait défense expresse au duc de Guise d’y venir sans son ordre. Mais les Seize le pressent au contraire d’y entrer, car ils craignent que le roi n’emploie contre eux des mesures de rigueur. Le duc, accompagné d’une troupe armée, y vient malgré la défense royale, et sa présence y occasionne une révolution connue sous le nom de Journée des Barricades. Le 12 mai 1588 le peuple tend les chaînes au travers des rues, élève des barricades ; les bourgeois prennent les armes ; les troupes royales, réduites à l’inaction, sont désarmées ; et le roi sort précipitamment de Paris, tandis que le duc de Guise s’empare de l’Arsenal et de la Bastille, qu’il met dans la main des Seize en y nommant gouverneur Bussy-Leclerc, un des leurs. La Ligue est toute-puissante : elle a Paris, elle a levé le masque, et se montre aussi hostile à Henri III qu’aux huguenots.

Le roi tenta cependant encore un dernier effort pour gagner la sympathie des ligueurs. Au mois de juillet 1588 il publiait l’Édit de réunion, par lequel il s’engageait à anéantir l’hérésie dans le royaume et déclarait inaptes à régner après lui les princes huguenots, dans le cas où il mourrait sans enfants mâles ; puis il convoquait à Blois les États Généraux. Ils furent ouverts le 16 septembre 1588, et le duc de Guise et son frère le cardinal étaient présents. Le roi ne leur avait pas pardonné : ses familiers l’excitaient contre eux, et répandaient le bruit d’une conspiration dirigée contre sa personne. Cédant à des conseils d’accord avec sa rancune, il les fit ouvertement assassiner, en plein jour, dans une résidence royale, le duc le 23 décembre, et le cardinal le lendemain 24 ; puis les cadavres mis en pièces furent brûlés le soir dans une salle basse du palais afin d’enlever aux ligueurs les reliques de leurs chefs. Il y avait un peu plus de sept mois qu’Henri III s’était enfui de Paris devant le duc de Guise et la faction des Seize.

Les événements qui suivirent sont ceux auxquels s’appliquent plus particulièrement les allusions de la Satyre Ménippée. Elle en flagelle sans pitié les auteurs, dévoile leurs ruses, démasque courageusement leur ambition couverte par l’apparence du bien public et de l’intérêt de tous ; révèle leurs crimes, leurs turpitudes, et les laisse démasqués, fustigés, honnis. Si pour lire la Satyre Ménippée il est bon de se remémorer ce qui précède, pour la bien comprendre il est plus nécessaire encore de jeter un coup d’œil rapide sur les événements qui remplirent les quatre années précédant immédiatement l’ouverture des États Généraux de Paris.

Le duc de Mayenne était à Lyon au moment du meurtre de ses frères. Plus heureux que son jeune neveu Charles, devenu ainsi tout à coup duc de Guise, il put s’enfuir précipitamment avant que les ordres du roi pour s’assurer de sa personne fussent arrivés ; et tandis que son neveu arrêté était emprisonné à Amboise, il courait à franc étrier vers son gouvernement de Bourgogne, le traversait ainsi que la Champagne dont il soulevait les populations, et arrivait à Paris se mettre à la tête de la Ligue.

La surexcitation y était grande depuis la nouvelle du meurtre des Guise. Les curés ligueurs prêchaient publiquement la révolte contre le roi, ce vilain Hérode, comme ils nommaient Henri de Valois par l’anagramme de son nom. La Faculté de Théologie publiait une consultation déclarant les sujets déliés du serment de fidélité envers le roi, et les exhortant à s’armer pour la défense de la religion catholique : résultat des paroles du légat Morosini qui avait déclaré que Henri III était excommunié ipso facto, pour avoir fait tuer un cardinal. Bien plus, à la demande de la duchesse de Guise, une enquête avait été faite sur le meurtre exécuté à Blois ; et le Parlement sur la poursuite des députés du royaume de France, d’une part, et du « peuple et consors » d’autre part, instruisait le procès de Henri de Valois, « défendeur »[1] . Partout le peuple arrachait, brisait et traînait dans la boue les armoiries, les chiffres et les images du roi. La Ligue, sous le nom de Sainte-Union, prenait une extension nouvelle ; les provinces s’armaient ; les Seize, devenus tout puissants, dirigeaient le mouvement insurrectionnel et déféraient au duc de Mayenne le titre nouveau de Lieutenant général de l’État et Couronne de France.

Paris est livré à l’anarchie et aux excès du despotisme. Le duc d’Aumale en est gouverneur ; Bussy Le Clerc tient la Bastille ; les Seize répandent la terreur dans la ville, suspectant les opinions des citoyens, ordonnant des perquisitions, des arrestations, des confiscations, et même des pillages, comme chez le trésorier de l’Épargne, Molan, auquel ils prirent trois cent soixante mille écus. En pleine séance, Bussy Le Clerc arrête sur leurs sièges les membres du Parlement suspectés de royalisme, et les traîne à la Bastille. Quelques jours après, Barnabé Brisson, premier président pour la Ligue, déclare par-devant deux notaires, qu’il est retenu de force dans Paris ; que tout ce qu’il a fait, dit et délibéré en cour de Parlement lui a été arraché par force et contrainte, contre son gré et sa volonté, et proteste solennellement contre tout ce qu’on l’obligera ainsi à faire. Il paya de sa vie cette courageuse déclaration : arrêté par ordre des Seize avec les conseillers Larcher et Tardif, tous trois furent pendus dans une salle du Châtelet. Du reste, les exécutions se multiplient[2] : gens de toutes conditions périssent pour une parole imprudente, un blâme des agissements de la Ligue, ou sur un soupçon d’attachement à la cause royale. Les échecs mêmes subis par les troupes de la Ligue sont prétextes pour exercer de nouvelles rigueurs contre les citoyens. On interprète contre eux l’expression de leur visage : est-elle gaie, ce sont des ennemis de la Ligue qui se réjouissent des victoires du roi. « Il faisoit lors à Paris fort dangereux de rire : car ceux qui portoient seulement le visage un peu gay étoient tenus pour politiques ; et il y eut une maison honorable qui faillit d’être saccagée pour ce que la servante avoit rapporté que son maître et sa maîtresse avoient ce jour-là ri de bon courage[3]. »

Après la mort de Catherine de Médicis, Henri III, uni au roi de Navarre, s’était rapproché de Paris : les deux armées combinées campaient sur les bords de la Seine, à Saint-Cloud. Un jeune moine dominicain, Jacques Clément, fanatisé par les prédications des curés ligueurs, parvin jusqu’au roi et le tua d’un coup de couteau dans le bas-ventre. On dit que la sœur du duc de Mayenne, madame de Montpensier, l’ennemie personnelle de Henri III, et qui portait à sa ceinture des ciseaux destinés à le tonsurer pour le faire moine, suscita l’assassin, et le récompensa par avance en se livrant à lui.

Un instant la Ligue se crut victorieuse. Le roi de Navarre se disait bien roi de France par succession, sous le nom de Henri IV ; mais il était hérétique, et le pape l’avait solennellement excommunié et déclaré incapable de régner. Le duc de Mayenne, qui voulait conserver le pouvoir, se hâta de proclamer roi, sous le nom de Charles X, le cardinal de Bourbon, prince sans caractère, sans énergie, destiné fatalement à n’être qu’un instrument dans des mains ambitieuses. D’ailleurs il était prisonnier des ennemis de la Ligue qui le transportaient successivement d’Amboise à Chinon, et de Chinon à Fontenay-le-Comte. En même temps le roi d’Espagne, Philippe II, qui entretenait la Ligue de son or, réclamait la couronne de France pour sa fille, l’Infante Isabelle, petite-fille de Henri II. Il proposait de la marier à l’archiduc Ernest ; mais, sur la résistance du Parlement qui voulait maintenir la loi salique, et se refusait à admettre au trône de France un prince étranger, il offrait de la donner au jeune duc Charles de Guise, et de proclamer les deux époux rois solidairement. Mais le duc de Mayenne était secrètement opposé à cet arrangement. Il lui répugnait de voir son neveu régner sur lui : il voulait conserver le pouvoir, et, s’il ne pouvait être roi en titre, il voulait du moins régner sous le nom d’un roi de son choix, d’un roi fait par lui.

Cependant Henri IV remportait de nombreux succès, d’autant plus décourageants pour les ligueurs qu’ils étaient moins attendus. Ainsi le duc de Mayenne avait annoncé qu’il tenait le roi de Navarre acculé à la mer près de Dieppe ; qu’il ne pouvait lui échapper, et qu’il se faisait fort, sous peu de jours, de l’amener prisonnier à Paris. Déjà on ornait, comme pour une fête, la rue Saint-Antoine par laquelle le vaincu devait entrer chargé de chaînes, et les dames y faisaient louer des fenêtres et des étaux pour assister à l’humiliation du Béarnais. Mais ce fut lui, au contraire, qui battit à Arques son prétendu vainqueur ; et, hâtant sa marche, il occupait les faubourgs Saint-Germain et Saint-Jacques dans la nuit de la Toussaint de l’an 1589, au moment où les bourgeois ligueurs pensaient crier Noel ! en le voyant prisonnier à la suite du duc de Mayenne[4].

Puis ce même duc de Mayenne éprouvait un nouvel échec à Ivry (1590) ; et, s’enfuyant devant le Béarnais victorieux, il arrivait d’une traite à Mantes, où il entrait en fugitif par une poterne[5]. Enfin Henri IV prenait Chartres, Corbeil, Melun, Lagny, resserrant de plus en plus sa ligne d’investissement autour de Paris, qu’il assiégeait enfin.

Pithou, par la bouche de d’Aubray, trace un sombre tableau de Paris pendant ce siège, interrompu par le duc de Parme, puis repris, et qui réduisit les habitants à la dernière extrémité.

L’Université, déserte et abandonnée ; les salles des collèges servant de retraite aux paysans des environs, qui y campaient avec leurs bestiaux ; l’exercice de la justice interrompu, et l’herbe poussant dans les cours du Palais ; plus de joyeuses réunions, plus d’approvisionnements, les marchés vides, les maisons nues et dépouillées, soit par le pillage, soit par la nécessité, car la famine règne à Paris dans toute son horreur, et pour se procurer un peu de pain chacun a vendu ses joyaux.

Les femmes ont d’abord fait argent du demi-ceint, cette ceinture d’orfèvrerie, la parure et l’orgueil des petites bourgeoises, et qui faisait l’objet des convoitises et des désirs des servantes et chambrières ; puis la disette augmentant, à bout de ressources, plusieurs d’entre elles ont oublié toute pudeur, et ont fait l’abandon de leur corps pour ne pas mourir de faim. On dit qu’une mère mangea les corps de ses enfants, morts d’inanition. Le Conseil de l’Union, sur la proposition de l’ambassadeur d’Espagne, dont Bernardin de Mendosse, alla jusqu’à faire l’essai d’un pain fabriqué avec les ossements des morts réduits en poudre : mais on dut y renoncer.

C’est au milieu de ces calamités que les États Généraux, dont la réunion avait été déjà plusieurs fois indiquée, puis chaque fois retardée par le duc de Mayenne qui craignait de perdre le pouvoir, furent enfin convoqués pour le mois de décembre 1592 ; mais l’ouverture n’en fut faite que le 26 janvier 1593. Le duc ne pouvait plus reculer. Son prétendu roi, le Cardinal de Bourbon, était mort ; les circonstances dans lesquelles on se trouvait faisaient désirer à tous une prompte solution : la France était lasse des troubles, lasse des guerres civiles, lasse de servir d’enjeu à l’ambition de quelques chefs de parti, et surtout d’exciter les convoitises de l’étranger.

Au mois de juillet 1593, Henri IV, déjà sacré à Chartres, abjura la religion protestante dans l’église collégiale de Saint-Denis, entre les mains de Renaud de Beaune, archevêque de Bourges. Alors parut la Satyre Ménippée, déversant l’odieux et le ridicule sur les chefs de la Ligue, et sur leurs alliés de l’étranger. La France ouvrait enfin les yeux et voyait son véritable intérêt ; la réaction commençait ; Paris ouvrait ses portes au roi le 22 mars 1594 ; les bonnes villes faisaient leur soumission, et la royauté légitime était restaurée.


II. — LES AUTEURS DE LA SATYRE.[modifier]


Vers la fin du règne de François 1er, un peu avant les premiers événements qui préparèrent la Ligue et furent comme l’œuf d’où elle devait éclore près d’un demi-siècle plus tard, naissaient ceux qui, après avoir été témoins de sa croissance et de ses excès, causèrent en grande partie sa chute et son effondrement au milieu du mépris public. Les futurs auteurs de la Satyre Ménippée sortaient du tiers état, du sein de cette bourgeoisie éclairée, spirituelle et lettrée, dont les derniers représentants, déjà bien amoindris, disparurent avec le XVIIIe siècle.

La Champagne revendique avec raison l’honneur d’avoir donné naissance à deux de ces hommes de talent : Jean Passerat et Pierre Pithou. Jean Passerat naquit à Troyes, le 18 octobre 1534, d’un père qui avait beaucoup voyagé, et qui aimait et cultivait les lettres. Ce n’est pas à ses soins cependant qu’il dut le remarquable talent littéraire auquel il parvint. Sans doute son père lui avait transmis en germe le goût des belles-lettres ; mais soit manque de fortune, soit qu’il fût mort dès la première enfance de Jean, celui-ci fut élevé par un chanoine du nom de Thiénot, son oncle maternel, qui le fit étudier au collège de Troyes. Il annonçait plus alors le goût aventureux qui avait poussé son père à voyager, que l’amour de l’étude. Sous prétexte que son régent le traitait mal, il s’enfuit un beau jour, quittant sa ville natale pour courir le monde. A Bourges, où il alla d’abord, il entra, paraît-il, au service d’un maréchal ferrant. Singulier commencement pour un futur érudit et un professeur d’éloquence ! Peu après on le retrouve à Sancerre, où un religieux de Saint-Satur le recueille et le garde quatre mois près de lui. Puis il réintègre le collège de Troyes, et y reste pendant trois années.

Durant cette période, le goût de l’étude paraît s’être éveillé en lui. Il va étudier au collège de Reims, à Paris ; revient à Troyes, puis retourne à Paris où il est jugé digne d’enseigner les humanités au collège du Plessis.

C’est là qu’il se perfectionna, étudiant avec passion les auteurs grecs, et, entre son cours public et ses études personnelles, trouvant encore le temps de publier ses premiers travaux d’érudition. Il jouissait déjà d’une réputation méritée : successivement professeur au collège du Cardinal-le-Moine, puis au collège de Boncourt où il expliquait les Commentaires de César, il attirait autour de sa chaire des lettrés comme Ronsard et Baïf, et les hommes les plus distingués de son temps par leur naissance ou leur talent.

Toute science l’attirait. L’occasion s’étant présentée d’accompagner à Bourges l’abbé d’Elbenne, le professeur applaudi quitta sa chaire, et pendant trois ans étudia le droit sous Cujas. On suppose qu’il fit ensuite, avec le même abbé d’Elbenne, originaire de Florence, un voyage en Italie. Au retour, il s’arrêta dans sa ville natale, puis revint à Paris, vers 1569, et s’y fixa définitivement.

Henri de Mesmes, magistrat aimant et protégeant les lettres, l’attira près de lui, dans sa maison, où Passerat vécut les vingt-neuf dernières années de sa vie, traité par de Mesmes non en protégé, mais en égal, en ami. Il avait ouvert un cours particulier, près de la porte Saint-Victor, où il commentait le titre du Digeste De Verborum significatione. Le succès, l’éclat de ce cours fixèrent sur lui l’attention, et lorsqu’il fallut donner un successeur au célèbre Ramus, massacré pendant la Saint-Barthélemy, le choix du roi s’arrêta sur Passerat, qui fut nommé professeur d’éloquence au Collège royal de France, en 1572. Autour de sa chaire se groupèrent attentifs les conseillers et les présidents du Parlement, et des États voisins les lettrés et les savants venaient pour l’entendre. Pendant de longues années il continua son enseignement au milieu de cette foule d’admirateurs éminents, jusqu’à l’époque où se levèrent les jours sombres de la Ligue. Lorsqu’il vit Paris livré à la tyrannie populaire, il descendit de sa chaire et se renferma dans le cercle étroit de la vie privée, regardant en philosophe les excès de la foule, et regrettant en patriote l’aveuglement des Français[6].

Passerat n’était pas seulement un savant, un profond érudit : c’était aussi un poète élégant en français et en latin, dont le talent s’était inspiré aux sources de l’antiquité. Loin d’affecter le sérieux et la gravité d’un pédant, c’était un homme d’humeur gaie, lecteur assidu de Rabelais, sur les œuvres duquel il avait écrit un commentaire, détruit par son ordre à l’heure de sa mort. On peut le considérer comme l’auteur, ou tout au moins l’inspirateur, de certains passages de la Ménippée évidemment imités de Rabelais ; on pourrait même aller plus loin, dans cette voie de l’hypothèse, et inscrire à son avoir le Discours de l’Imprimeur sur l’explication du mot de higuiero d’infierno, discours imprimé à la suite dé la Satyre, et au bas duquel jusqu’ici personne n’a songé à mettre une signature. L’érudition grecque et latine étalée sans prétention par le Seigneur Misoquene n’est pas indigne de Passerat, et tout ce Discours plein de fantaisie, de gaieté et de bon sens s’accorde bien avec le caractère et l’humeur qu’on lui connaît. Il n’y a pas jusqu’à une très curieuse appréciation du talent de Rabelais, appréciation qui n’a été remarquée par aucun des précédents commentateurs de la Satyre, qui ne porte la marque de son admiration pour l’illustre railleur en même temps que la trace des scrupules de conscience qui lui firent détruire sept ans plus tard le travail qu’il avait consacré à son auteur de prédilection. Énumérant les satyriques, il dit : « et, de notre temps, le bon Rabelais, qui a passé tous les autres en rencontres et belles robineries, si on veut en retrancher les quolibets de taverne et les saletez de cabaret[7] ». Assurément il n’y a pas certitude pour attribuer à Passerat le Discours de l’Imprimeur, mais il y a probabilité et présomption morale. En tout cas ce jugement contemporain sur l’œuvre de Rabelais était intéressant à noter.

L’autre Champenois qui prit une large part à la rédaction de la Satyre Ménippée, était aussi de Troyes. Pierre Pithou naquit le 1er novembre 1539, du second mariage de Pierre Pithou, avocat distingué, grand amateur des lettres, et qui laissa après lui une bibliothèque importante et choisie. Attaché aux doctrines de la religion nouvelle, — bien qu’à sa mort il ait été enterré dans l’église des Cordeliers suivant les rites catholiques, — l’avocat éleva son fils Pierre dans les principes du protestantisme. En même temps il s’occupait lui-même de son instruction littéraire, lui inculquant, dès sa première jeunesse, les éléments du latin, du grec et même de l’hébreu. Ainsi préparé à des études approfondies par son père, et par les cours du collège de Troyes, qu’il suivit quelque temps, il partit pour Paris comme son compatriote Passerat, et acheva ses études au collège de Boncourt, sous le célèbre professeur Turnèbe. Puis de retour à Troyes, il se décida à embrasser la carrière du barreau, et pendant cinq années il suivit à Bourges le cours de droit de Cujas. L’illustre professeur le remarqua, et il s’établit entre eux des relations d’amitié, dont Cujas donna une preuve éclatante à son disciple, en l’autorisant à lui faire dans une thèse des adieux publics, lorsque Pithou quitta l’école. Plus tard il envoyait à son ancien élève un souvenir qui est en même temps une glorieuse attestation de l’estime qu’il faisait de la science de Pierre Pithou et de son frère François, lorsqu’il écrivait : « Quand je considère la gloire que Pierre et François Pithou se sont acquise, tant par leur science que par leur courage, et que je me rappelle celle qu’a également obtenue en tout genre de littérature leur père, qui était digne de tels fils, je demeure persuadé que cette famille était un séminaire de grands hommes[8] ».

En 1560, à l’âge de vingt et un ans, Pierre Pithou fut reçu avocat au Parlement de Paris. Mais quelques années après (1567) il quittait la France, où ses opinions religieuses entachées des idées nouvelles le mettaient en danger, et se réfugiait à Bâle. En 1570 il rentrait à Paris, sur la foi de l’Édit de pacification publié par le roi Charles IX le 11 août. Il revenait trop tôt. C’est à grand peine qu’il échappa au massacre de la Saint-Barthélémy, fuyant en chemise par une lucarne, et gagnant sur les toits des maisons voisines l’abri que lui offrait un ami dévoué. Longtemps il dut se cacher ; il faisait une perte sensible pour un savant comme lui, celle de sa biblothèque qui avait été pillée.

Ces dangers, ces revers n’ébranlèrent pas sa constance, ne diminuèrent pas son attachement à la France, à la royauté. Le désir du bien et de la conservation de sa patrie l’enflammait outre mesure, a dit de Thou[9]. L’idée de Patrie était alors inséparable de celle de Royauté. Pithou résista aux théories démagogiques de ses coreligionnaires ; et l’on peut croire même que leurs tendances, leurs excès dans cette voie ouvrirent les yeux de cet homme de sens et de raison, de ce grand homme de bien, comme on l’appelait, et ne furent pas étrangères à la résolution qu’il prit d’abjurer le calvinisme.

C’est en 1573 qu’il accomplit cet acte, librement et par conviction. Simon Vigor, curé de l’église Saint-Paul à Paris, reçut son abjuration. Personne, même parmi ses adversaires et ses anciens coreligionnaires, ne mit en doute la sincérité de sa conversion, tellement sa probité, l’honorabilité de son caractère, étaient connues de tous. On peut, avec beaucoup de vraisemblance, supposer que ce royaliste convaincu, ce patriote auquel ses profondes études avaient prouvé qu’une nation ne peut rester grande et subsister que sous une direction unique, qu’une multitude d’hommes a besoin de sentir une main qui la dirige, recula quand, sous l’apparence d’une religion nouvelle, il découvrit des tendances politiques entièrement contraires à ses opinions, à ce que la philosophie lui avait appris être le vrai. Ce n’était pas seulement une religion nouvelle que les huguenots introduisaient en France : le but de la plupart d’entre eux était politique, et ils ne songeaient à détruire l’ordre existant que pour le remplacer à leur profit. Pithou, qui a dû bien les connaître, donne la preuve que l’intérêt personnel dirigeait les principaux d’entre eux plus que l’idée religieuse. Dans la harangue de d’Aubray, il fait exposer par celui-ci les diverses tentatives de Charles IX pour ramener la paix dans le royaume. Après avoir essayé de la rigueur, après avoir fait la guerre aux huguenots, il se contenta de leur interdire sa cour, de les priver des honneurs, charges et bénéfices. « Si bien », dit d’Aubray, « qu’il faut advouer que leurs forces s’estoient plus alenties par cinq ou six ans de paix que par dix ans de guerre ouverte. Et ne se faisoit plus de nouveaux Huguenots, les vieux se refroidissants et s’ennuyants de la longueur, et la plus-part d’eux permettants que leurs enfants se fissent catholiques pour participer aux honneurs et aux bénéfices comme les autres[10]. »

Pithou, marié, devint bailli de Tonnerre, puis substitut du Procureur général à Paris, et enfin, en 1581, Procureur général de la Chambre souveraine instituée en Guyenne. Resté à Paris pendant le règne de la Ligue et la tyrannie des Seize, il se retira du Palais dès que l’arrestation des membres du Parlement lui eut prouvé que la justice même n’était plus respectée. C’est alors, pendant cette retraite volontaire, qu’il dut se rapprocher de son compatriote Passerat qu’il avait pu rencontrer autrefois soit au collège de Troyes, soit à l’Université de Paris, ou au cours de Cujas à Bourges. Ces deux hommes, savants tous deux, l’un gai et enjoué, l’autre grave et austère, se réunirent par un lien commun : l’amour de la France, le respect des lois et l’horreur des excès populaires[11] !

Il y avait alors à Paris un érudit aimable, non de ces travailleurs, comme Pithou, qui approfondissent toute science et ne se lassent jamais d’acquérir de nouvelles connaissances, mais un lettré fin et spirituel, aimant les livres, aimant les auteurs. Il se plaisait à réunir chez lui, dans sa maison du quai des Orfèvres, les littérateurs et les beaux esprits contemporains. S’il travaillait peu lui-même, il aimait à causer et à s’entretenir avec les gens d’esprit et de science. Jacques Gillot, d’une bonne famille bourgeoise de Bourgogne, était né vers 1560. Il avait embrassé l’état ecclésiastique, était devenu doyen de la cathédrale de Langres, puis chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, et enfin conseiller-clerc au Parlement. C’est en cette dernière qualité qu’il fut arrêté par Bussy Le Clerc avec le président Achille de Harlay et les membres du Parlement, et enfermé à la Bastille. Rendu à la liberté, il était allé rejoindre le Parlement à Tours, puis était revenu à Paris, on ne sait par suite de quelles circonstances[12]. Au milieu des troubles dont Paris, au pouvoir des Seize, était le théâtre, il était naturel que les honnêtes gens se cherchassent pour s’aider à supporter les malheurs du temps. La célébrité de Passerat, l’illustration de Pithou, leur ouvrirent les portes du cénacle de Gillot. Là ils se trouvèrent en belle et nombreuse compagnie, tous gens de cœur, d’esprit et de talent, frappés d’une même douleur par les calamités qui affligeaient la France, animés du même désir ardent de la voir rentrer dans la voie qui seule pouvait lui assurer le repos. Ce furent Nicolas Rapin, Florent Chrestien et Pierre Le Roy, que Passerat et Pithou rencontrèrent surtout chez Gillot.

Nicolas Rapin venait du Poitou, où il était né à Fontenay-le-Comte en 1535 ou 1540. Il fit ses études de droit à Poitiers, fut reçu avocat, et remplit la charge de vice-sénéchal à Fontenay. Achille de Harlay l’ayant connu à Poitiers, l’emmena à Paris, où il lui fit obtenir la charge de lieutenant de robe courte de la prévôté de Paris, puis enfin celle de grand prevôt de la connétablie. Sa fidélité au roi lui fit enlever sa charge par les Seize, au profit de La Morlière, l’un d’eux. Pierre de l’Estoile rapporte ce fait au mois de juillet 1588. « En ce temps, Rapin, prévost de l’hostel, fut chassé de Paris pour être bon serviteur du Roy, et dépouillé de son état, duquel la Ligue investit un larron nommé La Morlière ; de laquelle injustice il s’en revengea sur le papier par des vers, n’en pouvant avoir autre raison[13] ».

Les vers étaient, du reste, la consolation de Rapin dans toutes ses disgrâces. Ayant peu ou point de fortune, une nombreuse famille à soutenir, il supportait philosophiquement son sort en composant des poésies latines et françaises.


Je suis de sept enfants chargé,
A cent créanciers engagé,
Et mes forces sont consommées
Des frais que j’ay faicts aux armées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais s’il faut que ce qui m’est dû,
Mon temps et mon bien soit perdu,
Au lieu de me mesler de crimes,
J’iray me consoler de rymes.


Au moment où il était expulsé de Paris par les ligueurs, sa famille s’était encore accrue : il avait neuf enfants ! Il resta inébranlable dans sa fidélité au roi, et alors qu’il voyait autour de lui tant de désertions intéressées, il aima mieux supporter la misère que de se « mesler de crymes », comme il le dit. On ignore l’époque de sa rentrée dans Paris ; mais il est certain qu’il s’y trouvait lorsque fut composée la Satyre Ménippée par les commensaux de Gillot.

Florent Chrestien, d’origine bretonne, né à Orléans le 26 janvier 1541, d’un gentilhomme qui fut médecin des rois François Ier et Henri II et chancelier du duc de Vendôme, était aussi un des hôtes assidus de la maison du quai des Orfèvres. Très versé dans les littératures grecque, latine et française, Jeanne d’Albret l’avait choisi pour succéder au sieur de la Gaucherie dans la charge de précepteur de son fils Henri, qui fut depuis Henri IV, roi de France. « Et luy bailla Florent Chrestien » (dit Palma Cayet), « l’un des anciens serviteurs de la maison de Vendosme, homme versé en toutes bonnes lettres et en la poésie, à quoy la Royne se plaisoit[14] ». De Thou, qui le connut, rend hommage à la noblesse de son caractère, à son indépendance et à sa sincérité.

Il devait facilement sympathiser avec Pierre Le Roy, un autre des amis de Gillot, dont le même de Thou a dit que c’était un honnête homme ennemi de toute faction. On sait peu de chose de lui, sinon qu’il était chanoine de l’église de Rouen, et aumônier du cardinal Charles III de Bourbon, dont il dut se séparer lorsque ce jeune prélat s’imagina, pendant la Ligue, d’entrer dans la politique et de créer le tiers parti.

Si Le Roy n’a pas la valeur de ses amis, de ces littérateurs et savants qui devinrent ses collaborateurs, il eut le mérite de leur fournir l’idée première de la Satyre Ménippée. Tous ces hommes, animés des mêmes sentiments, groupés pendant la tourmente, las de voir les factions à l’œuvre, d’assister aux crimes d’ambitieux soudoyés par un souverain étranger ; effrayés de voir la France en proie à toutes les convoitises ; ces hommes de bien eurent une révolte de la conscience, et poussèrent le cri de la raison outragée, l’appel au bon sens et au patriotisme. Les souvenirs littéraires leur donnèrent la forme de la satyre, mais leur raison, leur amour de la justice, apportèrent au pamphlet l’autorité du vrai qui s’impose.


III. — LA SATYRE MÉNIPPÉE.[modifier]


Dès l’année 1593, Pierre Le Roy avait composé et publié une petite plaquette satyrique, intitulée : La vertu du Catholicon d’Espagne, qui se distribuait sous le manteau, et dont de nombreuses copies circulaient clandestinement à Paris et même en province. C’est la petite pièce qui a toujours été conservée en tête de la Satyre Ménippée, à laquelle elle sert de prologue. Il est probable qu’elle fut plus tard retouchée, lors de l’arrangement définitif de la satyre.

Grande fut la vogue de ce petit pamphlet, mordant et spirituel dans sa concision ; et il dut être lu et relu souvent par les amis de Jacques Gillot, dans cette maison du quai des Orfèvres où l’on conspirait littérairement contre la Ligue. Rapin, qui trouvait à se plaindre en vers une si grande consolation à ses chagrins, eut sans doute une grande joie en devinant le parti que l’on pourrait tirer de l’idée de son ami à l’encontre des ligueurs, de leurs fauteurs et adhérents. Il allait donc pouvoir enfin venger, non pas lui, mais la raison, la justice méconnues, la France abaissée ! Ne venaient-ils pas tous d’assister aux excès des Seize, aux violences des prédicateurs ligueurs, aux montres ou revues des forces de la Ligue coiffant du casque et armant de l’arquebuse les moines de tous ordres ? N’avaient-ils pas vu s’accomplir les pillages, les exactions, les violences contre les personnes ? N’était-ce pas les gens de rien, les hommes les plus tarés qui tenaient le haut du pavé, occupaient les charges et dignités, emprisonnaient ou exécutaient à mort les honnêtes gens, les bons Français ? Et les apologies du régicide dans les chaires sacrées, les défaites des troupes de l’Union hypocritement transformées en victoires, les rodomontades du duc de Mayenne, l’ingérence des Espagnols dans les affaires de la France, enfin l’horrible famine, tous les maux du siège de Paris dont l’ambition des chefs de la Ligue était la cause première, n’avaient-ils pas été témoins de tout cela ? Quel beau sujet de satyre que celui où le récit des faits pur et simple semblait déjà une exagération satyrique, une invention de pamphlétaire ! Et puis n’était-ce pas venger la France que de déverser sur tous ces hommes, cause de tant de maux, le ridicule, le mépris et l’opprobre ?

Le plan de l’ouvrage fut promptement arrêté entre les amis, qui s’en distribuèrent les diverses parties, soit que l’idée leur en fût personnelle, soit qu’elles leur fussent attribuées selon leur caractère et leur genre d’esprit. On était alors en 1593 ; les États Généraux de la Ligue étaient assemblés, et cet événement important fournit le cadre et le titre de la satyre, en tête de laquelle les auteurs inscrivirent ces seuls mots : L’Abrégé des Estats de la Ligue, convoquez à Paris au dixiesme de février.

Les rôles étaient ainsi distribués : Gillot composa la harangue du Légat ; Rapin, celles de l’archevêque de Lyon et du docteur Rose ; Florent Chrestien, celle du cardinal Pelevé ; et Pithou la harangue de d’Aubray. Quant aux harangues de monsieur le Lieutenant et du sieur de Rieux, les auteurs n’en sont point connus. Parmi les autres lettrés qui fréquentaient le cénacle de Gillot, y aurait-il des auteurs anonymes de la satyre ? C’est fort possible. La harangue du Lieutenant, mais surtout celle du sieur de Rieux, présentent une homogénéité de composition, une conception complète et entière du caractère du personnage, qui ne laissent pas place à l’hypothèse d’une collaboration.

Nicolas Rapin, outre les deux harangues dont il est l’auteur, composa une grande partie des vers qui, selon le goût du temps viennent couper parfois la suite des discours. On reconnaît là son système de vengeance de lettré, la revanche de l’esprit contre la force brutale. Passerat fit aussi plusieurs pièces de vers pour la satyre ; et, comme on l’a vu, il peut revendiquer au moins l’inspiration de certains passages du texte en prose imité de Rabelais, et très probablement la composition du Discours de l’Imprimeur sur l’explication du mot de Higuiero d’Infierno.

D’après la tradition, c’est Rapin qui réunit les harangues et les rattacha entre elles par un lien commun. Il est très probable qu’il ne fit pas ce travail suivant son initiative personnelle, et que l’encadrement des harangues et le dernier coup de polissage pour les mener à perfection sont le résultat des observations, des remarques, des corrections que le petit cénacle littéraire de Gillot dans ses causeries, à la suite des lectures des diverses parties de la satyre, fut amené à proposer. Les auteurs ont voulu faire une œuvre impersonnelle, un plaidoyer pour la France ; ils ne voyaient que le but à atteindre : convaincre leurs concitoyens et leur ouvrir les yeux sur leurs vrais intérêts, ceux de la patrie. Aussi ne connaît-on la part de collaboration de chacun d’eux que par une tradition incertaine : car il n’en est pas un qui, même au jour du triomphe, alors que leur œuvre collective avait produit tout son effet, alors qu’elle avait, d’une manière incontestable, contribué à l’anéantissement de la Ligue et au rétablissement de la royauté légitime, il n’en est pas un qui ait revendiqué sa part de collaboration, sa part du succès.

Rapin, après avoir accompli son travail de revision, donna à l’œuvre nouvelle le titre de : Satyre Ménippée[15].

L’œuvre de Le Roy, la Vertu du Catholicon, qui sert de prologue à la Satyre, met en scène deux charlatans, l’un espagnol, le cardinal de Plaisance, et l’autre lorrain, le cardinal de Pelevé. Tous deux débitent une certaine drogue, nommée Catholicon, dont les vertus mirifiques sont exposées en cinquante articles sur une belle pancarte. Sous ce nom de Catholicon l’auteur désigne le prétexte religieux qui servit, aux créateurs de la Ligue, d’écran pour cacher leurs desseins ambitieux et parvenir à leurs fins, en paraissant n’agir que dans l’intérêt de la religion catholique. C’est le Catholicon simple. Le Catholicon composé est la drogue primitive à laquelle on a ajouté quelque peu d’influence espagnole : c’est-à-dire qu’il représente l’ingérence intéressée du roi d’Espagne dans les affaires de la France, ingérence appuyée par l’argent qu’il distribuait si libéralement aux chefs de la Ligue.

L’Abrégé des États de Paris se compose d’un certain nombre de pièces à l’ensemble desquelles appartient le titre de Satyre Ménippée.

C’est d’abord une description grotesque de la procession de la Ligue. Les auteurs ont fait une seule et même chose de diverses démonstrations analogues entre elles, dont Paris fut le théâtre au plus fort de la Ligue : les montres ou revues armées des troupes ligueuses auxquelles prenaient part, outre les soldats et les bourgeois, les moines et jusqu’aux ecclésiastiques affublés d’armes offensives et défensives. Ils placent cette bizarre procession à l’ouverture des États Généraux.

La description des Pièces de Tapisserie, qui vient ensuite, a pour but de spécifier le caractère révolutionnaire et séditieux de la Ligue. Les sujets de ces tapisseries sont empruntés aux actes de rébellion les plus saillants de toutes les époques, et tous se rapportent et font allusion à des faits contemporains de la Ligue.

Le chapitre intitulé de l’Ordre tenu pour les séances, sert d’exposition, et met en scène tous les principaux personnages de la comédie des États. Alors commence la Satyre Ménippée proprement dite.

Le duc de Mayenne, décoré du titre de Lieutenant général de l’État et Couronne de France, paraît d’abord en qualité de principal personnage, comme chef reconnu de la Ligue, souverain effectif de la France. Il prononce le premier discours, la harangue de monsieur le Lieutenant. Comme pour toutes les autres harangues qui suivent, les auteurs ont eu l’ingénieuse idée de mettre dans la bouche des orateurs l’exposé des motifs secrets qui les font agir. C’est une véritable confession de laquelle disparaît le prétexte spécieux du bien public, et où toutes les actions des personnages sont, par eux-mêmes, cyniquement exposées sous leur vrai jour, avec l’aveu sincère, et comme inconscient, des vues d’ambition et d’intérêt personnel qui seules les dirigent.

Ainsi paraissent successivement le Légat, le cardinal de Pellevé, l’archevêque de Lyon, le recteur Rose, et le sieur de Rieux, venant avouer naïvement qu’ils n’agissent que pour le compte de l’Espagne ou de la cour de Rome, qui les en a récompensés ou les en récompensera. De Rieux, qui personnifie bien le hobereau ignorant qui emploie sa force pour opprimer les faibles, le soudard qui aime la guerre, non par courage, mais parce qu’elle lui permet de piller et de vivre sur le paysan, de Rieux se complait dans l’aveu de ses crimes, trouve que le gouvernement de la Ligue, qui les lui laisse commettre, est le meilleur des gouvernements, et ne s’étonnerait nullement si les États le choisissaient pour roi de France.

Vient alors la Harangue de d’Aubray. Claude d’Aubray, secrétaire du roi, avait été élu Prévôt des marchands de Paris, en 1578. Pendant la Ligue il se montra l’adversaire déclaré des Seize. Les ligueurs parisiens le regardaient comme le chef des politiques, c’est-à-dire des royalistes, et en effet il entretenait une correspondance avec Séguier, partisan du roi, et cherchait à faire conclure la paix. Il parle comme député du tiers état, et sa harangue, la pièce la plus importante de la Satyre, est l’œuvre de Pierre Pithou.

On ne pouvait attendre du savant austère, de l’homme de bon sens et de raison surtout, un discours plein de traits d’esprit, visant à la caricature des caractères, comme l’ont fait ses collaborateurs dans les autres harangues. Le sentiment des malheurs de la France, des dangers qui menaçaient l’existence de l’État, et surtout la perception claire et assurée des besoins de la patrie, des seuls remèdes à ses maux, ne pouvaient exciter la verve caustique et railleuse, l’humeur narquoise, chez l’homme de bien qui inscrivait ces seuls mots en tête de son testament : Dilexi patriam. Aussi, avec la harangue de d’Aubray, le ton de la Satyre change entièrement. Il ne s’agit plus ici d’un lettré qui se venge par des traits d’esprit et des épigrammes d’un régime qu’il déteste : non, c’est un patriote convaincu qui laisse enfin éclater l’indignation dont son cœur est rempli, qui flagelle sans pitié les auteurs des maux du pays, qui démasque des chefs ambitieux, dévoile leurs projets, publie leurs trahisons.

Pithou montre d’abord l’état de la France, Paris presque désert, sans commerce, privé de ce qui faisait sa gloire, de ses collèges, de cette Université, rendez-vous des savants du monde entier ; il montre le cours de la justice interrompu, les salles du Palais désertes ; il évoque l’apparition de ce peuple misérable, mourant de faim, courbé sous l’impitoyable tyrannie d’une poignée de factieux, et il s’écrie : « 0 Paris ! qui n’es plus Paris, mais une spélunque de bestes farouches, une citadelle d’Espagnols, Ouallons et Néapolitains ; un asyle et seure retraite de voleurs, meurtriers et assassinateurs ; ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité, et te souvenir qui tu as esté, au prix de ce que tu es ?[16] »

Et il recherche les causes de cet état, de ces malheurs qui accablent le pays. C’est vous, monsieur le Lieutenant, c’est votre ambition effrénée qui pesez sur le peuple, et qui avez mis la France dans cet état pitoyable. Il remonte à l’origine des événements, montre que les Guise ont suscité la Ligue dans l’intérêt de leur fortune personnelle, et pour s’élever sur les ruines du trône ; qu’ils n’ont que plus tard inventé le prétexte de la défense de la religion, pour attirer à leur Ligue les bonnes gens qui se laissent tromper par les apparences. Il fait tout l’historique de la Ligue ; suit pas à pas les Guise dans leur politique tortueuse ; proteste hautement contre les prétentions du Saint-Siège à intervenir dans les affaires de la France, et à peser du poids de ses anathèmes pour changer l’ordre de la succession au trône. Enfin, après avoir exposé en profond politique l’état de la France et montré les dangers qui l’environnent et le sort qui l’attend, il indique le remède. Il réfute avec adresse toutes les objections, prouve les droits incontestables de Henri de Navarre à la couronne de France, et finit en proposant de conclure la paix avec lui, de lui faire une soumission loyale et de l’acclamer roi.

Ce discours, d’une grande étendue, est un chef-d’œuvre de composition, d’une logique serrée, et dont toutes les parties sont heureusement équilibrées ; c’est en même temps un des plus beaux morceaux d’éloquence oratoire que la littérature française ait jamais produits.

La Satyre se termine par la description de certains tableaux allégoriques placés dans l’escalier des États, et qui renferment des allusions analogues à celles des tapisseries. Puis vient un petit recueil de vers, quatrains, épigrammes et sonnets relatifs à des événements de la Ligue ou à des personnages du parti de l’Union ; un petit poëme plein de grâce, Regrets à ma commère sur le trépas de son asne, dû à la plume alerte de Gilles Durant, avocat au Parlement de Paris ; et enfin le Discours de l’Imprimeur, peut-être écrit par Passerat, mais où, tout au moins, sa collaboration paraît évidente. On y trouve des renseignements sur le lieu d’où est sortie la première édition de la Satyre, et sur les remaniements qu’elle subit ensuite.

Telle est, dans son ensemble, la Satyre Ménippée, que l’on jugerait mal si on la considérait comme une œuvre de parti. Écrite collectivement, elle est bien l’écho de la voix populaire à la fin du XVIe siècle, l’expression des sentiments et des désirs de la majorité des Français. Dès sa publication elle exerça une grande influence sur la marche des événements, et l’immense succès qu’elle eut dans toute la France prouve surabondamment que ses auteurs ne parlaient pas en leurs noms seuls, mais qu’ils étaient bien réellement les interprètes de la nation. Un contemporain, Hurault de Cheverny, chancelier de France, parle, dans ses mémoires[17], de l’apparition de la Satyre Ménippée, comme d’un événement notable en politique, en même temps qu’il lui prédit un succès littéraire que la postérite a ratifié.

« Quelques bons et gentils esprits du temps, qui s’employèrent à descrire la tenue et l’ordre desdits estats, en firent un livre intitulé le Catholicon d’Espagne, ou Satyre Ménippée, dans lequel, souz paroles et allégations pleines de raillerie, ils boufonnèrent, comme en riant le vrai se peut dire ; ils déclarèrent et firent apertement recognoistre les menées, desseins et artifices, tant des chefs de la Ligue et Espagnols que desdits estats par eux apostez, et si par divers discours et harangues qu’ils firent faire aux uns et aux autres, selon leurs humeurs, caprices et intelligences, en telle sorte qu’il se peut dire qu’ils n’ont rien oublié de ce qui se peut dire pour servir de perfection à cette Satyre, qui, bien entendue sera grandement estimée par la postérité ; et d’autant qu’aux premières impressions d’icelle il y avoit certaines choses un peu libres, mais très véritables, qui touchoient quelques particuliers et principaux entremetteurs dudit party, lesquels estoient depuis revenus en l’obéissance du Roy, ils firent tant qu’aux secondes impressions ils en retranchèrent ce qui les offençoit, et ne peurent néantmoins empescher que le tout ne fust demeuré dans la mémoire et dans la bibliothèque des plus curieux du temps, pour leur servir de honte, et d’exemple à leurs semblables de ne se laisser emporter à telles furies pour leurs intérests et passions à chacun en particulier. »

Ce serait méconnaître étrangement le caractère des auteurs de la Satyre Ménippée que de les considérer soit comme partisans des idées religieuses nouvelles, soit comme des indifférents ou des incrédules. Si l’on rencontre dans leur œuvre des attaques dirigées contre certains membres indignes du clergé, ces attaques s’arrêtent à l’homme, et, par-dessus sa tête, ne vont pas frapper toute une institution. L’ancienne France catholique établissait une distinction rationnelle entre les personnes et les principes, entre les hommes et les croyances. L’indignité d’un membre de l’Église ne pouvait, pour les croyants du moyen âge, rejaillir sur l’Église elle-même. Sentiment plein de justice et d’équité qui explique pourquoi, même dans les siècles où la religion se montrait le moins tolérante, jamais les trouvères, si acharnés, dans leurs récits, contre les ecclésiastiques indignes, ne furent inquiétés.

Du reste, ce que l’on connaît des sentiments religieux de la plupart des auteurs de la Ménippée, ne permet pas de les accuser d’impiété. Le Roy était un ecclésiastique consciencieux ; Pierre Pithou se fit catholique par conviction, sans que personne ait jamais suspecté la sincérité de sa conversion ; et un abbé a dit de Passerat : « Quant à sa religion, il est sûr qu’il a toujours été sincèrement ennemi des nouvelles opinions, et très attaché à la foi de l’Église catholique. Il aimoit son Roi et sa Patrie ; il étoit bon François, et il s’est toujours déclaré contre la Ligue et ses partisans[18]. »

La Satyre Ménippée ne renferme pas, comme la plupart des ouvrages du XVIe siècle, des indécences ou des grossièretés voulues. Les auteurs, suivant l’usage de leur temps, commun à tous les Français d’alors même les plus polis et du goût le plus châtié, ne reculent pas devant l’emploi du terme propre ; ils sont d’un temps où l’on nommait les choses par leur nom, et où nos périphrases pudiques, l’emploi que nous faisons de termes détournés de leur sens primitif pour remplacer ceux dont notre pruderie s’effarouche, eût fort étonné le public. Les écrivains du XVIe siècle, même les plus instruits et les plus policés n’avaient pas de ces dégoûts que le XVIIIe siècle nous a transmis. La langue de la Ménippée est celle de l’ancienne France, celle de nos pères, et leur goût valait bien le nôtre. Ne les jugeons pas à notre point de vue, qui sera peut-être condamné à son tour par nos descendants. Prenons-les tels qu’ils sont, et sachons apprécier le talent et l’esprit français sous toutes ses formes.


IV. — BIBLIOGRAPHIE.[modifier]


On a vu que dès l’année 1593, et avant la publication de la Ménippée, on répandait clandestinement à Paris le petit opuscule de Pierre Le Roy, La Vertu du Catholicon d’Espagne. Lorsque Gillot et ses amis eurent composé les divers morceaux de l’Abrégé des Etats de la Ligue, Rapin réunit le tout, et on l’imprima sous le titre de Satyre Ménippée.

Il paraît probable que la première édition, bien que datée de 1593, fut imprimée en 1594, à Tours, après que le Parlement fut rentré à Paris. C’est, du moins, ce que l’on peut conclure d’un passage du Discours de l’Imprimeur sur l’explication du mot de Higuiero d’infierno, où il dit, parlant de la Ménippée : « C’est un œuvre, luy dy-je, qui a esté moult bien receu, et que j’ay imprimé (je suis typographe, à vostre commandement) sans connoistre sa valeur, parce que je n’en fy, du commencement à Tours, que sept à huict cents exemplaires. Mais sitost qu’il a esté veu à Paris, où je l’ay apporté avec mes presses et mes meubles, tout le monde l’a trouvé si beau et si bien faict qu’on y a couru comme au feu, et a fallu que je l’aye imprimé en trois semaines quatre fois, et suis prest de l’imprimer pour la cinquiesme, si j’avoy communiqué seulement demy heure avec l’autheur[19]. »

On explique la fausse date de 1593 que porte cette première édition de Tours, par une erreur de l’imprimeur qui, travaillant sur un exemplaire du Catholicon portant cette date, l’aurait conservée dans la nouvelle édition. Comme cette date est inscrite sous la dernière partie du titre De la tenue des Estatz de Paris, peut-être pourrait-on la considérer comme faisant partie du titre même, et elle désignerait alors non l’époque de l’impression, mais celle de la Réunion des États Généraux, qui eut lieu en effet en 1593.

Il existe une petite édition avec la même fausse date, qui doit avoir été imprimée à Paris, et qui est, sans doute, une de celles dont il est question dans le passage cité plus haut du Discours de l’Imprimeur. Ce n’est qu’une réimpression de celle de Tours, dont elle diffère cependant par l’absence d’une gravure représentant le Charlatan espagnol, qui orne la première édition.

Dès 1594, on commença à supprimer certains noms de personnages compromis dans le parti de la Ligue, mais qui depuis avaient fait leur soumission au roi, et on leur substitua des noms d’autres ligueurs invétérés. Ce fait est expliqué tout au long dans un passage du Discours de l’Imprimeur, où Misoquene lui dit : « Je vous prie, si réimprimez la Ménippée, d’y effacer les noms de ceux qui se sont renduz bons serviteurs du Roy, et qui y continuent avec resolution ; mais il y en a qui branslent encore au manche, et ont besoin d’un an d’approbation auparavant qu’on doive s’y fier ny qu’on les efface du livre[20]. »

En 1594, deux éditions de la Satyre Ménippée parurent encore, mais cette fois avec la date vraie. Elles devinrent ensuite très fréquentes. On en a de 1599, de 1600, 1612, 1649. En 1664 (Ratisbonne, Kerner) en parut une avec des notes de Du Puy ; puis en 1677 et 1696 avec des remarques de Le Duchat. Ces trois dernières furent refondues en une seule en 1705 (Ratisbonne, Kerner) en trois volumes où sont réunies les notes de Du Puy et les remarques de Le Duchat[21]. Depuis cette époque jusqu’à nos jours il y a eu encore plusieurs éditions de la Satyre, qui prouvent que sa vogue est loin d’être épuisée, et que, si l’intérêt d’actualité n’existe plus, l’estime pour ce beau monument de notre ancienne littérature, loin de diminuer n’a fait que grandir.

La présente édition a été faite conformément au texte de la première édition parisienne, dont un exemplaire, petit in-8° couvert en parchemin, est conservé à la Bibliothèque nationale[22]. Le titre en est ainsi disposé :


SATYRE

MENIPPEE DE


LA VERTV DV CA-

THOLICON D’ESPAGNE.

ET DE LA TENVE

des Estatz de Paris.

M. D. XCIII.


Comme dans tous les exemplaires de la première édition parisienne, la gravure représentant le Charlatan espagnol manque à l’exemplaire de la Bibliothèque nationale. Cependant on a cru bon de la reproduire en tête de cette présente édition. On y a également ajouté le Discours de l’Imprimeur, qui ne parut que dans l’édition datée de 1594, et l’Épitre à ma commère sur le trépas de son âne, petite pièce qui fut réunie à la Satyre à la même époque.

Le texte original a été soigneusement conservé. On s’est borné à diviser le texte trop compact en alinéas qui en facilitent la lecture.


Ch. MARCILLY.

NOTES[modifier]

  1. Le Duchat a publié toutes les pièces de cet étrange procès dans ses Remarques sur la Satyre Ménippée. Après son avènement au trône, Henri IV ordonna de rechercher et de détruire tout ce qui, dans les registres du Parlement et archives, pouvait rappeler une époque de troubles, témoigner de la haine des factions, et porter atteinte à la majesté royale. Ce fut Pierre Pithou, l’auteur de la Harangue de d’Aubray, alors procureur général, qui fut chargé de cette recherche.
  2. Voir Journal de l’Étoile.
  3. Journal de l’Étoile, mai 1589. Collection Petitot, t. XLV. p. 403
  4. Voir la Satyre, description de la sixième tapisserie, p. 36.
  5. Voir la Satyre, description de la septième tapisserie, p. 37.
  6. Voir sur Passerat : Mémoires sur le Collège royal de France, par l’abbé Goujet, seconde partie, p. 130 ; — Mémoires sur les Troyens célèbres, dans les Œuvres inédites de Grosley, t. II, p. 295 ; — Vie de Passerat, dans les Éphémérides de Grosley, t. I, p. 231.
  7. Voir la Satyre, p. 331.
  8. Épitre dédicatoire du Code Théodosien.
  9. Hist. ,liv. CXVII, § IX.
  10. Voir la Satyre, p. 202.
  11. Voir : Vie de Pierre Pithou, dans les Éphémérides de Grosley.
  12. Notice sur Jacques Gillot. « Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France », par Petitot, t. XLIX, p. 241.
  13. Journal de Henri III, Collection Petitot, t. XLV, p. 368.
  14. Chronologie novennaire de Palma Cayet, Collection Petitot, t. XXXIX, p. 248.
  15. Mélanges d’histoire et de littérature, par de Vigneul-Marville (dom d’Argonne, chartreux), seconde édition, t. I, p. 200 et suiv.
  16. Voir la Satyre, p. 168.
  17. Collection Petitot, t. XXXVI, p. 248.
  18. Mémoires sur le Collège royal de France, par l’abbé Goujet, seconde partie, p. 130.
  19. Voir la Satyre, p. 327 et 328.
  20. Voir la Satyre, p. 342.
  21. Voir les Observations préliminaires de Ch. Nodier, dans l’édition de la Satyre Ménippée publiée à Paris par Delangle, en 1824.
  22. Coté Lb35 — 448 (Réserve).



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Satyre Ménippée

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