La Science et le réalisme naïf

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La science et le réalisme naïf


Revue de métaphysique et de morale, 1908

LA SCIENCE ET LE REALISME NAIF

  • Revue de Métaphysique et de Morale, année 16, n°6, pp. 845-856.

Les termes «données positives», «science positive» qui sont devenus courants, renferment, semble-t-il, une pétition de principe. En effet le terme positif, selon la définition d’Auguste Comte et l’usage constant qu’il en a fait et dont ses sectateurs ne se sont pas sensiblement écartés depuis, revêt cette signification précise: «dont toute métaphysique est exclue». Ainsi, on suppose qu’il est possible de recueillir des données scientifiques qui ne soient pas «entachées» d’ontologie, de spéculations sur la nature de la chose en soi et l’on semble même affirmer que la science, telle que nous la connaissons, est conforme à ce schéma. Nous croyons au contraire qu’il est possible de montrer que ni la science actuelle, ni aucun système de savoir que l’humanité ait réellement connu n’y correspondent de près ni de loin.

En ouvrant les yeux le matin, en étendant la main hors de mon lit, je perçois toute une série d’objets qui constituent le monde matériel. On ne saurait douter que cette opération n’apparaisse à mon sens intime uniquement comme une action des objets, mon rôle à moi étant purement passif. Il est également certain que cette perception, cette constitution du monde matériel est un fait tout à fait général, elle s’opère d’une manière à peu près semblable chez tous les êtres humains, du moins en tant qu’ils sont doués de sens et d’un intellect fonctionnant normalement.

Elle s’opère irrésistiblement, nous sommes tout à fait impuissants à l’empêcher ; on a beau nourrir les convictions métaphysiques les plus idéalistes, on voit la matière et on la touche. Il n’empêche que ce n’est là qu’une apparence; il est aisé d’établir que l’acte de la perception est loin d’être simple et que l’intellect y joue un rôle fort actif; la vision notamment contient, comme l’ont établi Berkeley et Helmholtz, toute une série de jugements condensés assez malaisés à suivre. Mais ce n’est qu’à grand peine que nous dépouillons nos actes de perception de ce qu’y apportent la mémoire et le raisonnement inconscients, pour parvenir, avec M. Bergson, jusqu’aux «données immédiates de la conscience», très différentes, il faut l’avouer, de ce que nous avons jugé d’abord être notre perception purement passive.

Ces sortes d’analyses ne sont pas entièrement étrangères à la science dite positive: l'Optique physiologique de Helmholtz que nous venons de citer en témoigne éloquemment. Mais il est à remarquer que ce grand physicien, qui était en même temps un profond penseur, considère sans aucun doute les recherches de cet ordre comme appartenant à la partie la plus avancée de la science, à son couronnement, et il est certain que cette disposition est conforme à la bonne méthode scientifique.

Quelle est donc la manière dont procède la science? Ouvrez un manuel de physique; on y dissertera parfois, aux premières pages, sur les propriétés générales de la matière, sur sa divisibilité, son impénétrabilité, etc., mais on s’abstiendra soigneusement de rechercher la sensation immédiate, de la distinguer d’avec la perception. Qu’est-ce à dire ? Tout simplement que la science — provisoirement s’entend et en tant que point de départ — se sert des perceptions en leur entier, telles que les sens semblent les offrir dès l’abord à l’homme non prévenu.

L’ensemble de ces perceptions est désigné en philosophie comme le monde du «réalisme naïf». Ce n’est en effet autre chose qu’un système métaphysique ou ontologique, une théorie posant l’existence d’objets «en soi», en dehors de la conscience. On a quelquefois feint d’en douter; on a prétendu que le sens commun n’affirmait que l'existence d’une «possibilité permanente de sensation». Mais c’est là une théorie manifestement insuffisante, le sens commun ne se contente pas de poser la permanence d’une vague forme d’être en puissance ayant besoin, pour passer à l’existence, d’une sorte d’entéléchie, il affirme l’existence de la chose elle-même, entièrement indépendante de la sensation. Cette table rouge que j ’ai aperçue tout à l’heure, que je n’aperçois plus, — si je consulte mon sens commun seul — persiste toujours dans la plénitude de son existence, conservant toutes les qualités que tout à l’heure j ’ai simplement perçues, et notamment celle d’être de couleur rouge.

Que si, au lieu de m’adresser au sens commun de l’homme naïf, j’interroge le sens de la réalité d’un physicien, ce dernier formulera d’abord, en toute clarté et précision, une restriction importante : il niera que la couleur rouge persiste réellement dans la table quand nous détournons les yeux. Le phénomène que nous appelons couleur rouge, dira-t-il, est en dehors de nous une ondulation de l’éther d’une certaine amplitude; en elle-même cette ondulation n’a rien de rouge ni même de lumineux: c’est ce qui fait qu’elle est susceptible de faire naître en nous des sensations diverses, par exemple, si elle frappe notre épiderme, nous la ressentirons comme chaleur. Le quid-proprium de la sensation du rouge et même de la sensation lumineuse en général nous appartient en propre et par conséquent ne persiste certainement pas dans l’objet détaché de la perception.

Que si nous insistons davantage, le physicien nous parlera sans doute de molécules, d’atomes et d’électrons, probablement de l’éther et de ses points singuliers, et, en fin de compte, l’image du monde réel qui paraissait tout d’abord si assurée se résoudra en tourbillons d’un fluide doué de qualités purement négatives selon E. du Bois Reymond ou de qualités géométriques seulement, comme le dit M. H. Poincaré, lequel fluide n’est, comme l’a déjà reconnu Helmholtz (et comme Kant l’avait du reste vu avant lui) qu’une hypostase de l’espace.

Ainsi donc, le physicien ne conserve le monde du sens commun que provisoirement, comme point de départ; dès qu’il pousse ses recherches, il le transforme et le modifie même si profondément qu’il finit par le faire évanouir.

Il est certain qu’à première vue cette opération semble présenter une grande analogie avec celle à l’aide de laquelle le philosophe, analysant les éléments de la perception, fait ressortir de son côté toute l’inconsistance de l’image que nous offre cette réalité de sens commun. Toutefois, il suffit d’examiner les choses d’un peu plus près pour constater que l’analogie dont nous venons de parler est purement apparente, que la science et la métaphysique, tout en ayant nécessairement le même point de départ, à savoir la perception, suivent des voies entièrement distinctes. On pourrait, à la vérité, considérer cette démonstration comme superflue ; qui donc a jamais prétendu que science et métaphysique soient une seule et même chose? Mais c’est qu’à notre avis cette confusion qui paraît impossible à la pensée consciente, on la commet inconsciemment. C’est cette méprise, c’est le sentiment d’une analogie entre les deux méthodes, analogie implicitement postulée, qui nous semble être au fond de cette affirmation, que la science n’a pas pour base le réalisme naïf et qu’elle peut même aisément être dégagée de toute supposition sur la nature de la réalité.

Nous avons parlé plus haut de la permanence des objets; c’est en effet, à l’égard de nos sensations, leur trait le plus caractéristique. «Cette idée de quelque chose qui se distingue de nos impressions fugitives par le caractère que Kant appelle la perdurabilité, qui reste fixe et identique, quand nos impressions varient; qui existe, que nous le sachions ou non, et qui est toujours carré (ou d’une autre figure) qu’il nous apparaisse carré ou rond, c’est ce qui constitue toute notre idée de substance extérieure» dit Stuart Mill. — Observons en passant que Mill a bien fait de ne parler que de figure; en effet, nous l’avons vu, il n’en est pas tout à fait de même, du moins pour le physicien, en ce qui concerne la couleur. Mais il est certain que ce physicien, pas plus que l’homme naïf, ne se demandera si son instrument continue à exister quand il détourne la tête. A supposer qu’il soit, ce qui s’est vu, le partisan en métaphysique d’un système idéaliste ou solipsiste très avancé, il se gardera soigneusement de laisser ces convictions intervenir pendant qu’il travaille.

Tout comme aux moments où il s’agit de problèmes de la vie ordinaire, il cessera à ce point de vue d’être philosophe, suivant le conseil du pyrrhonien Huet, deviendra «idiot, simple, crédule» et «appellera les choses par leur nom».

Mais on peut aller plus loin. Le savant croit si bien à l’existence des choses permanentes, qu’il en crée de nouvelles. Certains concepts constitués par la science présentent en effet une complète analogie avec ceux du sens commun, ne sont, par le fait, que de véritables objets dans le sens qu’attribue à ce terme le «réalisme naïf». C’est à cette catégorie qu’appartiennent par exemple quantité de ceux que la science découvre à l’aide d’instruments de recherche tels que le microscope ou le télescope. Cela est si vrai, l’analogie dont nous venons de parler est à ce point complète que l’on aura probablement quelque peine à expliquer à un biologiste habitué à suivre sous le microscope les évolutions d’un microorganisme particulier, que ce dernier n’est pas réel absolument au même titre que n’importe quel animal visible à l’oeil nu. Or, il est certain que le consensus omnium, la communauté d’opinion de l’immense majorité des hommes au sujet de l’existence du monde réel, fait partie intégrante du concept du sens commun; alors que le microbe en question est certainement ignoré par une grande partie de l’humanité, et que la plupart de ceux qui croient à son existence ne le font que sur la foi des savants.

On pourrait, à la vérité, objecter que tel animal rare, comme par exemple l'okapi, n’a été vu jusqu’à ce jour que par un petit nombre de personnes privilégiées; mais le cas est très différent au fond. Pour s’en convaincre, il suffit d’avoir observé un homme à qui, pour la première fois, on montre sous le microscope le monde grouillant d’une goutte d’eau putride; évidemment, dès que son oeil est dégagé du microscope, il conçoit des doutes sur la réalité de l’image qu’il vient de percevoir; il se demande si c’est la même gouttelette qu’il voit à présent à l’oeil nu dénuée de toute apparence de vie organisée et s’il n’y a pas eu supercherie ou erreur du fait de l’instrument. On sait d’ailleurs que ces doutes ont été partagés, au début des études microscopiques ou télescopiques, par bien des esprits éminents; Comte encore, a cru devoir prémunir les biologistes contre le «crédit exagéré» qu’on attribue aux résultats acquis par un «moyen d’investigation aussi équivoque» que le microscope.

Mais on peut, par une voie plus directe et partant, plus concluante, montrer qu’en effet la réalité pour les objets de deux sortes, ceux vus à l’oeil nu et ceux aperçus sous le microscope, n ’e s t pas e n tiè rem e n t du même ordre. On connaît la théorie de la «primauté du toucher» qui est celle de Berkeley et qui à l’heure actuelle est professée par un grand nombre de philosophes très autorisés. Elle suppose que nos impressions visuelles ne sont que des signes que nous traduisons, par suite d’associations d’idées instantanées, en des images tactiles. Nous avons exposé autre part (Identité et réalité p. 278), les raisons pour lesquelles cette théorie ne nous semble pas devoir être admise.

Mais il ne nous paraît pas niable qu’en tout ce qui concerne l’espace et l’occupation de l’espace, le sens tactile, ses sensations et leur souvenir jouent un rôle éminent. La vraie réalité est tangible. Or, il ne peut être question de toucher un microbe; sa taille est beaucoup trop réduite pour que ses formes puissent faire impression sur les terminaisons de nos nerfs tactiles. Quand nous pensons à cet organisme et à l’espace qu’il occupe, nous nous figurons en quelque sorte, comme sujet de la sensation, un être minuscule, mais doué de sens analogues aux nôtres: c’est à cet être que le microbe paraîtrait réellement comme occupant un espace, c’est pour lui qu’il serait réel au même degré que le sont pour nous nos animaux.

Mais peut être verrons-nous mieux encore la nature des objets de cette catégorie, en nous adressant à certains d’entre ceux que nous connaissons à la fois par la sensation directe et par l’observation scientifique. Descartes déjà remarque que nous avons «deux idées du soleil toutes diverses»; l’une qui «tire son origine des sens» et l’autre qui «est prise des raisons de l’astronomie».

Pour notre sensation immédiate, le soleil est un tache lumineuse ; il pourrait à la rigueur être simplement un phénomène éphémère: on sait qu’Héraclite supposait qu’un nouveau soleil naît tous les jours à l’aurore pour périr au coucher. C’est le raisonnement scientifique, appuyé par des observations télescopiques, qui le transforme en un corps stellaire dont la masse dépasse immensément celle de notre terre. Ainsi donc la science, là où le sens commun ne suffisait pas à la constitution d’un véritable objet matériel, est venue à son aide et a travaillé tout à fait dans la même direction, en assurant la permanence de la chose alors qu’elle reste invisible et en lui ajoutant de la réalité ou de la corporéité, si l’on ose dire, en la constituant d’après les modèles fournis par le réalisme naïf: le soleil est une masse incandescente, à peu près comme celles qui coulent d’un convertisseur de Bessemer. D’ailleurs, une fois cette image du soleil constituée, la science s’y tient; jamais elle ne revient à la sensation directe; toutes les fois qu’il sera question du soleil dans l’astronomie , il vous faudra penser, comme Descartes l’a remarqué, à l’immense corps stellaire incandescent, jamais vous n’entendrez plus parler de là petite tache lumineuse et éphémère. On peut constater quelque chose d’analogue à propos de concepts scientifiques d’un ordre très différent, tels que la masse, la force, l'énergie. Nous avons, autre part, étudié plus en détail la formation de ces concepts et tenté d’établir la véritable nature des principes de conservation. Contentons-nous d’observer ici que ces concepts, à l’origine, ne sont évidemment que des rapports.

La masse est le coefficient que les corps manifestent lors de l’action mécanique; la force n’est que la cause de l’accélération, laquelle est une différence de deux vitesses; l’énergie est un concept plus compliqué encore, impossible dans certains cas à définir en totalité: c’est d’ailleurs une simple intégrale, caractérisant non pas un corps, mais un système et dont on n’étudie que les variations. Il n’empêche que la physique a manifestement la tendance de traiter ces concepts en choses réelles.

A certains égards la réalité qu’elle leur attribue est même supérieure à celle que le sens commun suppose aux objets crées par lui. En effet, le caractère distinctif de ces derniers, la perdurabilité, se trouve ici intensifié. Tous les objets du monde extérieur que nous connaissons se modifient dans le temps et par l’action du temps, nous en avons la conviction immédiate et absolue, cette conviction faisant d’ailleurs partie intégrante de notre concept du temps lui-même. Mais la masse, la force, l’énergie persistent, elles sont entièrement indépendantes de l’action du temps.

Nous pouvons confirmer les résultats que nous venons d’acquérir par une autre voie encore. La perdurabilité, si elle est le trait distinctif le plus apparent des objets crées par le sens commun, par rapport à nos sensations, n’est pourtant pas le seul, ni peut-être même le plus important. Une autre distinction, au moins aussi essentielle, semble-t-il, apparaît nettement si nous nous référons aux considérations de quantité. Le monde du sens commun, nous l’avons vu, est en partie qualitatif ; mais en partie seulement : pour tout ce qui a trait à l’espace et à l’occupation de l’espace,il nous apparaît nettement quantitatif, les expressions: une perche ou une sphère deux fois plus grande qu’une autre ont un sens fort net pour tout homme. Or, il est certain que notre sensation immédiate ne peut être que purement qualitative.

C’est une remarque qui a été faite bien souvent et que nous pouvons confirmer par quelques analyses fort simples. La sphère «de grandeur double» nous donnera-t-elle, à la vue et au toucher, une sensation double? Il est évident au contraire que toute sensation ne peut être que simple; dans le cas de deux sphères, les deux sensations se distingueront uniquement par la qualité, elles seront semblables sans être identiques, à peu près à la manière de deux nuances d’une même couleur. De même une perche de six mètres ne donne pas une image visuelle double d’une perche de trois mètres, mais une image analogue.

On peut pousser plus loin encore et remarquer que non seulement la grandeur spatiale, continue, mais même la grandeur discrète, le nombre, apparaît souvent à la sensation immédiate comme purement qualitative. A supposer que cent hommes passent à la file devant mes yeux, j'aurais évidemment cent images distinctes et successives. Le cas sera encore le même s'il s'agit de cent soldats rangés en file et si j'arrête mon regard sur chaque soldat en particulier. Mais si, rapidement, j ’embrasse la file d'un coup d’oeil unique, j ’aurai une seule sensation, celle que je désigne précisément par ce terme file de soldats; et si cent hommes sont placés ensemble, sans ordre particulier, ils me donneront la sensation d'un attroupement, d’une foule, sensations qui, plus évidemment encore que celle de la file, sont simples. — Comment suis-je arrivé à des considérations de quantité? Je sais que cent individus qui, tout à l’heure, considérés séparément, me donnaient chacun la sensation «homme» ou «soldat » peuvent me fournir, placés d’une certaine manière, les sensations «file de soldats» ou «foule». Je sais de même que deux perches de trois mètres, mises bout à bout, me donneront l’image d’une perche de six mètres, et que la matière dont sont pétries deux sphères de grandeur égale, si je la réunis et lui donne la forme d’une sphère unique, me donnera l’impression que je désigne comme celle d’une sphère de volume double. Pour me livrer à ces considérations plus ou moins compliquées, j ’ai besoin de ce postulat fondamental que la matière est indifférente à son déplacement dans l’espace, que du fait seul de ce déplacement il ne peut résulter pour elle aucune autre modification. Or, la sphère, à mesure que je l’éloigne ou la rapproche de l’oeil, me paraîtra de grosseur très différente, et il suffira de faire tourner la perche pour obtenir des images visuelles fort diverses. Pour croire à l’identité de la matière à travers son déplacement, il faut donc que je croie tout d’abord à l’existence de l’objet matériel, de ce substrat de mes sensations «qui reste carré, ou d’une autre figure, que ma sensation soit ronde ou carrée»; en d’autres termes, il faut que je croie à la réalité du monde du sens commun.

Comme M. Henri Poincaré l’a dit très justement, il n’y aurait pas de géométrie, s’il n’y avait pas de corps solides se déplaçant dans l’espace sans être déformés. Mais c’est là une notion entièrement étrangère à notre sensation immédiate.

La science revient-elle sur cette évolution du sens commun, pénètre-t-elle à travers la perception quantitative jusqu’à la sensation qualitative? Au contraire elle accentue l’évolution et la pousse à ses dernières limites. Cette attitude est tellement apparente qu’elle a été souvent constatée même par des observateurs superficiels et que l’on a fait, de la substitution progressive de la quantité à la qualité, un des traits caractéristiques de la science en général, ou au moins de la science moderne. C’est qu’en effet la physique, renchérissant sur le sens commun, introduit des considérations de quantité là où celui-ci les ignore. Elle déclare que deux lumières de couleur différente ne se distinguent que par la longueur d’onde laquelle est, incontestablement, un concept purement quantitatif; et finit même par réduire à des considérations de quantité des distinctions aussi fondamentales que celles existant entre l’électricité et la lumière.

Ainsi, la science, dans la marche qui l’éloigne du sens commun, ne retourne pas vers la sensation; au contraire elle pousse, toujours plus avant, dans la voie et dans la direction qui mènent de la sensation au sens commun. Elle crée de nouveaux objets qui ressemblent entièrement à ceux du réalisme naïf, ou même des êtres d’un ordre particulier où le trait distinctif de l’objet, la perdurabilité, se trouve poussé à l’absolu; elle fait prévaloir le concept de quantité là où le sens commun a été impuissant à accomplir cette tâche; et quand elle transforme l’image du réalisme naïf, ce n’est jamais qu’en substituant à l'objet un autre objet, dont la première condition est d’exister indépendamment de notre sensation.

La conclusion à laquelle nous venons de parvenir est-elle tout à fait générale? Il semble que Ton pourrait objecter qu’elle ne s’applique qu’à la science telle que nous la connaissons actuellement, celle qui suit les préceptes de Démocrite et de Descartes, qui tente de réduire la nature entière à la matière et au mouvement et qui, de ce chef, est farcie de théories explicatives et de suppositions sur le mode de production. Il est certain qu’Auguste Comte et ses sectateurs ont bien souvent fait des déclarations semblant impliquer qu’il suffirait de retrancher ces théories de la science pour que celle-ci devînt conformé au schéma positiviste. Mais, précisément, l’analyse à laquelle nous venons de nous livrer nous démontre que c’est là une prétention vaine. Quel devrait être le point de départ d’une science réellement détachée de toute conception ontologique, de toute hypothèse sur la chose en soi ? Elle ne pourrait évidemment prendre pour base que la sensation pure. Et, comme celle-ci se transforme en nous instantanément pour devenir perception,* il faudrait dissoudre ces associations pour retrouver les éléments primitifs. On reconstituerait ainsi une série d'états de conscience successifs, qu’on pourrait répartir entre les divers organes des sens, mais d’où tout ce qui a trait à une réalité extérieure serait banni.

Ces états de conscience variant sans cesse indépendamment de notre volonté, et la science, selon la définition bien connue d’Auguste Comte, consistant à prévoir pour agir, on pourrait étudier cette variation dans le temps, c’est-à-dire en fonction d’autres sensations dont on connaît et prévoit la périodicité, telles que le retour du jour et de la nuit ou celui des saisons. — On ne peut donc pas dire, semble-t-il, qu’une telle science serait absolument impossible; mais on voit tout de suite qu’elle s’écarterait énormément de la conception que s’en faisait Comte. Ce serait, en effet, une physique purement qualitative. Non seulement il faudrait en détacher tous ces développements dont la science actuelle est si justement fière et qui aboutissent, en dernier terme, à substituer la quantité à la qualité ; mais encore cette science nouvelle serait obligée de se passer à peu près complètement du secours de mathématiques ou du moins de celui de la géométrie. Il n’y a, semble-t-il, aucun doute qu’une science de ce genre serait étonnamment courte. Nos sensations sont en nombre infini et le retour de sensations réellement identiques est extrêmement rare; or, la science dont nous parlons ignorant l’existence d’un substrat permanent, d’un lien rattachant ces sensations l’une à l’autre, serait par là même très embarrassée pour prévoir leur apparition et leur disparition. Cette situation est la conséquence d’un fait primordial que nous avons tâché d’exposer autre part; à savoir que les suppositions sur la constance, la persistance dans le temps de certains éléments, suppositions qui ne s’expliquent pas par le postulat seul d’un ordre légal dans la nature, mais dérivent d’un principe indépendant, celui d’identité, s’accordent à tel point avec notre sensation, que la prévision s’en trouve énormément facilitée.

Les processus purement qualitatifs sont tellement étrangers à la marche normale de notre pensée, celle-ci est à tel point saturée des éléments constitutifs du sens commun, que dès qu’on essaie de se figurer la science non-substantialiste, on est saisi de doutes graves. Avons-nous retranché tout ce qui appartient à la réalité de sens commun? N’avons-nous pas, par l’excès contraire, enlevé des éléments qui font partie de la sensation propre? Il ne sera donc peut-être pas inutile de confirmer nos déductions par l’examen de théories qui se sont réellement produites dans la science.

Il va sans dire qu’une physique absolument qualitative, dans le sens que nous avons donné à ce terme, n’a jamais existé. Cependant, on sait que les conceptions qui se rattachent au nom de Démocrite n’ont pas gouverné la science à toutes les époques.

Aristote et ses sectateurs au moyen âge les ont sciemment ignorées et ont développé des idées qu’on a, non sans fondement, résumé sous le nom de: physique de la qualité. En effet, la physique péripatéticienne accepte bien le concept de quantité partout où l’introduit le sens commun, par exemple en tout ce qui concerne la grandeur spatiale, mais elle ne va pas au delà. Ainsi la chaleur est traitée en concept véritablement qualitatif; et l ’on voit dès lors nettement, par la stérilité des essais tentés, à quel point cette voie est impraticable. Aristote est obligé d’introduire à côté du chaud le concept du froid, — les deux sensations étant, en effet, foncièrement différentes — et malgré cela ni lui, ni ses successeurs ne peuvent parvenir au concept bien net d’une gradation de la chaleur, concept qui nous paraît à l’heure actuelle d’une grande simplicité et qui est certainement indispensable pour établir une liaison entre ce que nous appelons actuellement les phénomènes caloriques. On y parvient plus tard, en substituant au chaud et au froid d’Aristote un concept unique, le calorique. Si l’on oppose la théorie de Black à nos idées actuelles sur la chaleur comme mouvement, elle apparaît encore comme jusqu’à un certain point qualitative, puisqu’elle admet un principe porteur d’une qualité. Mais si on la compare à l’hypothèse aristotélicienne, elle se présente comme un progrès vers la quantité. En effet, le fluide calorique, dont la présence ou l’absence peuvent faire naître en nous au moins trois sensations complètement différentes: froid, chaud, brûlure, s’écarte beaucoup plus de la sensation directe que ne le faisait la doctrine du Stagirite. Il est à remarquer que le souci seul d’étendre les rapports entre les phénomènes qui est, selon Comte, le propre mobile de la recherche scientifique, suffit pour expliquer cette évolution ; observons cependant que la voie que nous suivons ainsi s’éloigne de plus en plus de la qualité : c’est là une simple conséquence de cet accord entre la conception substantialiste et la sensation, dont nous avons parlé tout à l’heure. Cet accord, évidemment, ne peut-être que partiel; cependant il dépasse les limites du Sens commun et se manifeste avec beaucoup de force dans la science. — Il convient également dé constater, à ce point de vue, qu’à aucun moment, au cours de cette évolution, la science n’abandonne la supposition d’une substance réelle, extérieure à notre sensation. Au contraire elle l’intensifie pour ainsi dire.

Ainsi le vague qu’avaient gardé les concepts de chaud et de froid chez les péripatéticiens disparaît dans la théorie de Black: le calorique est une vraie substance corporelle, un fluide. Et quand on abandonne ce concept, c’est au profit de l’énergie, laquelle sans doute n’est plus un corps, mais par contre possède au suprême degré la propriété caractéristique des substances, la perdurabilité, et de ce chef devient, chez certains théoriciens énergétistes (comme M. Ostwald) une sorte de véritable substance métaphysique, un être en soi. Assurément, les mécanistes ne tombent pas dans cet excès; mais c’est qu’alors chez eux les atomes, incréés, indestructibles, indéformables, étrangers à notre sensation, sont, comme chez Démocrite, des substances. En d’autres termes, l’esprit humain dès que, par le sens commun, il a saisi le concept d’une réalité extérieure au moi, se montre impuissant à l’abandonner au cours de l’ensemble des recherches que nous désignons sous le nom de science. «Seuls les habitants d’un asile d’aliénés», dit Hartmann, «pourraient tenter des explications physiques à l’aide de concepts sciemment irréels». Il n’existe donc pas, il n’a jamais existé et il n’existera sans doute jamais de science véritablement positive, c’est-à-dire dégagée de suppositions sur la nature de la chose en soi. La science part du sens commun; au début le monde du réalisme naïf en fait, nous l’avons vu, partie intégrante. Si donc on s’interdit toute théorie, si l’on se contente de rechercher des rapports, ce seront des rapports non pas, comme on a l’air de le supposer tacitement, entre des sensations, mais entre des objets que nous percevrons ; en d’autres termes, la réalité de sens commun restera debout. Comme l’a bien vu Hartmann, le positivisme revient généralement, au point de vue métaphysique, à un réalisme naïf à peine déguisé.

  • Source: Site Philosophy Documentation Center.