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La Science sociale et la Philosophie anglaise

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La Science sociale et la Philosophie anglaise
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 6 (p. 81-110).
LA SCIENCE SOCIALE
ET
LA PHIOSOPHIE ANGLAISE

Herbert Spencer, Introduction à la science sociale (Bibliothèque scientifique internationale), Paris 1874 ; Germer-Baillière.

Y a-t-il une science sociale ? La vie des sociétés, qui est un fait naturel tout aussi bien que la vie individuelle, est-elle soumise à des lois ? Peut-on dégager ces lois de l’ensemble complexe qu’elles régissent et des accidens innombrables qui les masquent et qui les déforment ? Quelles sont les difficultés qui s’opposent à la fondation d’une telle science, dont les Aristote, les Machiavel, les Montesquieu, ont conçu l’idée, et qu’ils n’ont réalisée qu’en partie, mais que des méthodes perfectionnées conduiront peut-être à un plus haut degré de précision ? Quelles sont ces méthodes ? quelles sont les études préparatoires à entreprendre, les erreurs à écarter, les dispositions d’esprit à cultiver ? En un mot, quelle est l’éducation et la discipline à laquelle il faut se soumettre, si l’on veut faire quelques pas nouveaux dans ce que l’on appelle aujourd’hui d’un nom assez barbare et assez mal fait, la sociologie ? Tel est l’ensemble de problèmes préliminaires que cette science rencontre d’abord devant elle, et dont la discussion, quelle que soit la conclusion, offre par elle-même un grand intérêt ; tel est l’objet d’un récent ouvrage que recommandent à la fois et le nom de l’auteur et la gravité du sujet.

L’Introduction à la science sociale (Study of social science) n’est qu’un épisode dans l’ensemble des spéculations philosophiques de M. Herbert Spencer. Invité, nous dit-il, par le professeur américain Youmans à coopérer à l’œuvre que celui-ci avait conçue d’une bibliothèque scientifique internationale [1], il s’est décidé à publier d’abord par fragmens dans deux recueils, américain et anglais, puis en volume dans la collection mentionnée, les considérations générales sur la sociologie qui auraient pu difficilement trouver place dans un grand traité. C’est donc un premier chapitre, en un mot une introduction qu’il nous présente. C’est par là même un écrit d’un intérêt plus général et d’une lecture plus accessible que ne le sont les traités scientifiques proprement dits. Il y touche aux idées qui nous intéressent tous, à nos opinions de tous les jours, à nos passions, à nos préventions, à nos illusions. Il les dénonce avec sévérité et âpreté, peut-être même avec excès. Il sera lu, il l’est déjà avec curiosité et empressement.

Quelques mots d’abord sur la place que doit occuper le nouvel écrit de M. H. Spencer, au milieu de ses autres écrits, déjà très nombreux. M. Spencer se fait remarquer entre tous les penseurs anglais contemporains par la force systématique. Il a embrassé tout le champ de la spéculation philosophique et a essayé de condenser dans une synthèse toute la masse de documens et d’idées accumulée par les sciences physiques et morales dans les temps modernes. Auguste Comte avait conçu l’idée d’une philosophie positive, qui ne serait autre chose que la généralisation de toutes les sciences ; mais il est permis de dire qu’il n’en avait eu que l’idée. M. Spencer a essayé d’exécuter cette philosophie ; ses Premiers principes contiennent la métaphysique et la physique du système. Ses Principes de psychologie et ses Principes de biologie en contiennent le développement. Les deux premiers de ces ouvrages ont été traduits en français [2] ; le troisième le sera bientôt. Pour compléter le cadre que M. H. Spencer s’était tracé il y a une vingtaine d’années, il lui reste encore à publier ses Principes de sociologie et ses Principes de morale. Lorsque ces deux ouvrages seront achevés, et tout porte à croire que le premier au moins ne tardera pas à l’être, M. Spencer aura eu le bonheur, si rare en philosophie, d’avoir exécuté son plan tout entier, après avoir eu le courage non moins rare de le concevoir. Sans apprécier ici en aucune façon la philosophie de l’auteur, ce qui n’est pas notre objet, disons qu’une entreprise aussi vaste menée à bien témoigne d’une force de conception, d’une étendue de science et d’une fermeté intellectuelle qui ne peuvent appartenir qu’à un esprit supérieur. Aussi peut-on affirmer que depuis la mort de M. Stuart Mill, et sans méconnaître les rares qualités d’analyse psychologique de M. Bain, l’un des émules de M. Spencer, celui-ci reste véritablement le chef de la nouvelle philosophie anglaise, qui depuis quelques années jette, comme on sait, un très vif éclat.

L’Introduction à la science sociale n’est pas indigne de la réputation de l’auteur. Si on peut lui reprocher des longueurs excessives et des développemens fatigans, ce qui est le défaut habituel des livres anglais, ce n’en est pas moins un livre très intéressant, plein de vues pénétrantes et frappantes, qui donnent toujours à penser, lors même qu’on résiste à l’auteur, et de vérités utiles à savoir ou à se rappeler. Bien consulté, bien entendu, sauf réserves que nous indiquerons, il peut être très salutaire, surtout en France, car les erreurs et les défauts qu’il constate ne règnent que trop généralement parmi nous : il nous enseignera en politique la patience, l’impartialité, l’esprit de conciliation ; il nous apprendra à faire des efforts sur nous-mêmes, à entrer dans la pensée des autres, à ne vouloir pas tout obtenir à la fois, à ne pas attacher une importance excessive aux formes de gouvernement, à ne pas tout attendre de l’état. Il nous apprend, ou du moins nous rappelle, ce que personne n’ignore, ce que tout le monde oublie, que la politique est difficile, qu’elle a pour objet les faits les plus compliqués, qu’elle demanderait par conséquent le plus d’étude, et que c’est à elle qu’on en consacre le moins. Telles sont les vérités principales développées avec une grande force, une remarquable précision, une abondance d’exemples dont nous ne regrettons que l’excès. En même temps cependant nous devons nous mettre en garde contre quelques tendances fâcheuses. L’auteur prouve parfois, et même trop souvent, plus qu’il ne veut : son livre, mal compris, pourrait aisément conduire à une sorte d’indifférentisme, de quiétisme, de fatalisme. Il a trop l’air de croire et il tend à faire croire que les choses vont toutes seules, de telle sorte que, tout en excitant en un sens l’activité individuelle, en un autre sens il l’amortit. Contentons-nous d’indiquer ces réserves et ces critiques ; l’analyse que nous allons donner fera voir si elles sont fondées.


I

De toutes les sciences, la plus utile serait sans doute celle qui nous apprendrait à nous gouverner, et c’est de toutes la plus ignorée. Que d’erreurs élémentaires, que de superstitions nuisibles, règnent en ces matières ! Combien croient encore que le luxe fait aller le commerce, que la charité est le remède de la misère, que l’état est doué de vertus innées et de science infuse ! Combien s’imaginent qu’il ne faut ni compétence ni études spéciales et préparatoires pour décider en matière sociale ! A la rigueur, à la sévérité de méthode que l’on applique dans les autres sciences, l’auteur oppose la légèreté, l’impatience, la négligence que l’on porte dans la science politique. Les savans eux-mêmes, si exigeans dans leurs propres sciences, croient qu’en politique ils peuvent juger du premier coup et sans examen. Rien de plus étrange, par exemple, que de voir des médecins qui savent combien la science de la vie est chose délicate et complexe, et avec quelle prudence il y faut toucher, adopter en politique les idées les plus exagérées sur la possibilité des réformes, comme si la société était un organisme plus simple que l’individu, et qu’il fût moins dangereux d’y toucher sans précaution.

Voulez-vous vous rendre compte des précautions délicates qu’exigent la constatation de la vérité et l’élimination des moindres chances d’erreur, consultez la science astronomique. On en est venu à mesurer la durée des actions nerveuses, et la différence de temps qu’exige chaque sensation suivant les individus ; c’est ce que l’on appelle « l’équation personnelle. » Comme la vitesse du courant nerveux peut varier de 30 à 90 mètres par seconde, comme elle est un peu plus grande en été qu’en hiver, comme, entre le moment où l’observateur voit le phénomène dans le ciel et celui où il l’enregistre avec le doigt, il s’écoule un intervalle qui diffère d’une façon appréciable suivant les personnes, les astronomes ont calculé l’étendue particulière de l’erreur dans chaque observateur, et ils ont pris des moyennes pour annuler autant que possible la portée de cette erreur. On voit par là à quel degré d’exactitude et de précision ont été portées en astronomie les précautions et les méthodes. Demandez maintenant à ce même astronome, si exigeant dans sa propre science, ce qu’il pense de telle ou telle institution, il répondra sans hésiter et sans aucune étude préalable. Inutile de consulter l’histoire, de rechercher les conséquences qu’ont eues telles ou telles institutions soit dans notre pays, soit dans les autres ; inutile de chercher par analogie ce qui arriverait si on renonçait à l’institution projetée, et s’il ne surgirait pas quelque équivalent ; inutile de rechercher quels sont les effets indirects de l’institution, si, pour produire certains effets palpables, elle ne produira pas des répercussions fâcheuses, si elle n’arrêtera pas ou ne supprimera pas d’autres moyens qui conduisent aux mêmes fins. En physique, on calculera la déviation causée par les milieux ; en doctrine sociale, on supprime sans y penser l’action des milieux. En météorologie, on se reconnaît impuissant à prévoir et à diriger les courans de l’atmosphère ; en politique, on se croit apte à prévoir et à diriger tous les courans. Dans les sciences les plus rigoureuses, on s’attend à chaque instant que le réel sera différent du probable ; en politique, on croit que le réel et le probable s’accordent constamment. Deux liquides froids mêlés ensemble se mettent à bouillir : quel résultat paradoxal ! En sociologie, il semble au contraire qu’il ne puisse pas y avoir de résultat paradoxal [3]. En médecine, on pratiquera la méthode expectante qui consiste à ne rien faire ; ou bien, si l’on agit, on se servira d’un traitement général, au lieu d’appliquer chaque remède à chaque symptôme particulier, méthode barbare et ignorante que l’on abandonne aux médecins de bas étage. En politique au contraire, non-seulement on ne pratique jamais la méthode expectante, mais on n’a pas même idée d’un traitement général, et l’on persiste à appliquer chaque remède à chaque mal sans tenir compte des contre-coups [4].

Cette comparaison entre les sciences et la politique est frappante, mais elle provoque immédiatement une objection que l’auteur ne dissimule pas. En politique, dit-on, le temps ne permet pas de se livrer à une enquête rigoureusement scientifique : le devoir du citoyen est d’agir, de voter et de prendre son parti en concluant de son mieux d’après les informations dont il dispose. M. Spencer essaie de résoudre cette objection ; sa réponse est que dans la plupart des cas l’abstention est la meilleure politique. L’idée « qu’il faut faire quelque chose » est, suivant lui, un des préjugés les plus répandus et les plus funestes. Plus on est versé en économie sociale, plus on s’aperçoit que les maux que l’on veut guérir reparaissent ailleurs sous une autre forme. Les médecins les plus sages sont ceux qui agissent le moins. Plus les gens sont ignorans, plus ils ont foi aux panacées. La plupart des politiques ressemblent à ce domestique qui buvait la médecine de son maître pour qu’elle ne fût pas perdue.

Cette réponse, avouons-le, n’est pas très satisfaisante, et l’auteur nous paraît tomber ici dans un défaut que nous signalerons à plusieurs reprises, celui de prouver plus qu’il ne faut. L’objection pouvait être, nous semble-t-il, facilement résolue sans courir le risque d’encourager les esprits à l’abstentionisme, ce qui est la pire des politiques. Sans doute dire : « il faut faire quelque chose, » sans savoir quoi, est un préjugé absurde ; mais dire qu’il ne faut jamais rien faire n’est pas beaucoup plus raisonnable. Un médecin prudent n’agit pas inutilement ; cependant, s’il n’agissait pas du tout, ce serait la négation même de la médecine ; d’ailleurs l’incrédulité absolue est tout aussi bien le résultat de l’ignorance que la crédulité aveugle. Les ignorans ne croient pas aux médecins : ils les font appeler par superstition, mais ils n’appliquent pas les remèdes. On dit : mieux vaut mourir de la maladie que du médecin. Ce sont là des mots de comédie. Il y a à craindre les répercussions ; sans doute, mais elles sont étudiées ; c’est là précisément un des objets de la science, et le meilleur médecin est celui qui les connaît le mieux. Tout cela peut s’appliquer à la politique. Le principe absolu du « ne rien faire » conduirait à une sorte de fatalisme musulman. Il y a une multitude de cas où il est impossible de ne rien faire. Un peuple voisin change le système de ses armes et adopte un système perfectionné ; faut-il ne rien faire ? Une guerre vous accable ; vous êtes forcé de payer subitement une somme considérable. Il s’agit de trouver de l’argent ; faut-il ne rien faire ? Une révolte a lieu ; faut-il ne rien faire ? Une foule d’institutions gothiques subsistent encore qui chargent les citoyens, arrêtent le travail et abaissent les hommes ; ne fera-t-on rien ? Détruire, n’est-ce pas encore faire quelque chose ? Nous n’examinons pas ici les préventions exagérées de l’auteur contre l’action de l’état ; mais, si ces préventions sont fondées, ne faut-il pas au moins réduire cette action, là où elle est exorbitante ? La doctrine du ne rien faire conduirait à l’abstention en tout : elle maintiendrait les monopoles, les autocraties, les privilèges, les lois restrictives et prohibitives, partout où ces abus existeraient, et irait précisément en sens inverse de ce que demande l’auteur.

Cette doctrine d’ailleurs peut avoir deux sens : elle peut s’appliquer soit à l’état, soit aux citoyens. Appliquée à l’état, c’est tout simplement le self-government, qui suppose précisément que, si l’état ne fait rien, les citoyens feront beaucoup. Appliquée aux citoyens, c’est la doctrine de l’abstention, qui est la mort du corps politique. Ce n’est pas là évidemment la pensée de l’auteur ; mais ce sera celle du lecteur, que l’on aura effrayé par la vue des innombrables conséquences possibles de ses votes. Il serait beaucoup plus sage de lui dire : Au moment du vote, agissez suivant votre conscience, selon vos lumières ; mais jusque-là instruisez-vous. En un mot, c’est précisément parce qu’à un moment donné il faudra agir sous l’inspiration de sa conscience et de ses lumières du moment, soit à titre de simple citoyen, soit à titre d’administrateur, qu’il est sage d’apprendre d’avance tout ce que la science peut nous enseigner en ces matières ; le tort, c’est d’apprendre la politique dans les livres de parti ou dans les journaux quotidiens, au lieu de l’étudier comme une science, en dehors et au-dessus des partis [5].

Après avoir montré la nécessité d’une science sociale, M. H. Spencer établit l’existence d’une telle science, et il la prouve, selon nous, par de très bonnes raisons. Il combat la doctrine théologique, qui fait intervenir indiscrètement la Providence dans les événemens historiques, et une autre théorie non moins exagérée, celle des grands hommes. Il prouve que, de l’aveu même de ceux qui la combattent, il y a une science sociale, puisqu’on fait des lois pour l’avenir, ce qui suppose évidemment que les actions humaines sont soumises à quelques règles, et qu’on peut les prévoir dans une certaine mesure. « Autrement, dit l’auteur, un gouvernement et une législation seraient choses absurdes. On pourrait, si l’on voulait, faire dépendre les actes du parlement d’un tirage au sort, ou les jouer à pile ou face, ou, mieux encore, s’en passer. Les conséquences sociales ne se déroulant pas dans un ordre assignable, on ne saurait compter d’avance sur aucun effet, tout serait dans le chaos. » — Si au contraire on fait des lois, c’est qu’on reconnaît par là même une certaine causalité naturelle, de certaines liaisons constatées entre les causes et les effets. C’est d’ailleurs se faire de la science une idée trop étroite que d’exiger dans toutes les matières le même degré de précision. Ce n’est qu’en mécanique et en physique, c’est-à-dire dans les sciences de la matière inorganique, que l’on peut établir des lois quantitatives. Dans les sciences biologiques, les lois ne sont que qualitatives : la prévision y est donc moins rigoureuse. Même en météorologie, les prévisions ne sont qu’approximatives ; mais partout où il y a prévision à quelque degré, il y a science. Lors même que dans les relations sociales il n’y aurait pas de lois plus rigoureuses qu’en météorologie, elles suffiraient encore pour être la matière d’une science.

Nous approuvons fort ces considérations, et nous les avons nous-même plus d’une fois opposées à la conception étroite des positivistes, qui refusent le caractère de science à la philosophie et aux sciences morales. Cependant, si les vues de M. H. Spencer sont très probantes contre ceux qui refusent toute existence à la science sociale, elles nous paraissent infirmer par là même cette sorte de scepticisme pratique qu’il nous enseignait tout à l’heure. S’il y a en effet en politique certaines lois générales et certaines prévisions approximatives, il y a lieu à des actions conformes à ces prévisions et qui auront le même degré d’exactitude. Au moins, par exemple, sera-t-il vrai de dire que, quand on est menacé d’une guerre, il faut s’y préparer, — qu’un gouvernement doit tenir compte de l’opinion publique et ne pas la provoquer inutilement, — qu’il faut s’instruire de ce qui se passe en pays étranger pour ne pas être pris au dépourvu, etc. Si la science sociale n’est qu’une science approximative, la politique pratique sera un art conjectural, mais une sorte d’art où la justesse du coup d’œil peut anticiper quelquefois sur les inductions scientifiques. Si au contraire on affirme, comme le fait précisément l’auteur dans son premier chapitre, que la plupart du temps il ne faut rien faire parce qu’on ne peut prévoir avec certitude les résultats bons ou funestes de ses résolutions, ne serait-ce pas comme si l’on disait que l’on ne peut rien prévoir, par conséquent qu’il n’y a pas de règles et par conséquent pas de science ?

L’auteur nous explique ensuite quelle est la nature de la science sociale, et nous avouons que les vues qu’il émet à ce sujet nous ont paru obscures, ou tout au moins prématurées. Il est très difficile d’expliquer d’avance la nature d’une science à celui qui ne la connaît pas encore, difficile surtout, s’il s’agit d’un manière très particulière et très systématique d’entendre cette science. Or M. H. Spencer entend la science sociale d’une manière qui lui est propre. Ses Principes de sociologie nous permettront sans doute de mieux comprendre l’idée qu’il s’en fait ; mais ici il eût été prudent de ne pas confondre une idée préliminaire, qui ne doit servir que d’introduction, avec les conclusions théoriques auxquelles conduira l’étude elle-même. L’idée de M. H. Spencer, empruntée par lui à Auguste Comte, est de fonder la sociologie sur la biologie : cette idée, vraie ou fausse, ne peut guère être appréciée prématurément avant tout développement. — Autrement c’est s’exposer à l’objection que M. Spencer se fait lui-même et à laquelle il répond faiblement, à savoir qu’il n’y a qu’une analogie lointaine entre un organisme individuel et un organisme social, entre la morphologie sociale et la morphologie zoologique. Pourquoi s’exposer ainsi à des objections de la part des esprits difficiles ? et pourquoi jeter prématurément des notions préconçues, sans preuves suffisantes, dans les esprits dociles et complaisans ?

Après ces considérations préliminaires, l’auteur entre dans le cœur de son sujet en étudiant successivement les difficultés de toute sorte que rencontre la science sociale. Cette enquête, malgré ses longueurs, est du plus vif intérêt : c’est une vaste et profonde analyse de toutes les tendances erronées qui divisent les hommes, c’est un chapitre sur les causes de nos erreurs à ajouter à tout ce que les philosophes ont tant de fois écrit sur ce sujet, c’est ce travail enfin dont nous savons le plus de gré à l’auteur, tout en nous réservant cependant d’opposer quelquefois nos vues aux siennes, moins pour le contredire que pour le compléter et par occasion le rectifier.

Il y a trois sortes de difficultés qui obstruent l’entrée de la science sociale. Les unes sont objectives, et tiennent à l’étonnante complexité des faits qu’il s’agit d’étudier ; les autres sont subjectives et viennent de l’observateur lui-même, et là encore elles sont de deux sortes : celles qui naissent de l’intelligence et celles qui naissent de la sensibilité. Enfin une troisième classe de difficultés a pour cause les divers milieux où les hommes sont placés : préjugés nationaux, préjugés d’éducation, préjugés de parti, préjugés religieux, préjugés de classes, etc. Le nombre de toutes ces difficultés est si grand que l’auteur s’arrête lui-même et se demande s’il ne va pas « trop prouver, » et si, en établissant à quel point la science sociale est difficile, il ne donnera pas à penser à quelques-uns qu’elle est impossible. Il répond à cette objection que, malgré tous ces obstacles et déduction faite des erreurs de détail, certaines classes de faits généraux finissent par se dégager de tous les accidens, et que la méthode comparative peut conduire à des généralités d’une suffisante rigueur : réponse très sage et selon nous très solide, mais qui manque de preuves. L’auteur s’étend tellement sur ces difficultés qu’il ne suffit pas d’une généralité un peu vague pour détruire l’impression de doute que son livre tend à produire. Il devait nous montrer avec précision, par des exemples nombreux, suivant sa coutume, comment une méthode sévère peut, en sociologie, dégager la loi générale des accidens particuliers, et rattacher les causes aux effets. Là était le nœud de la question. L’auteur ne nous dit presque rien de la méthode sociologique, qui eût dû être l’objet d’un chapitre spécial. Il semble que pour lui cette méthode soit la méthode analogique, car c’est de l’observation des corps vivans qu’il conclut, par analogie, aux lois du corps social ; mais c’est là une méthode très conjecturale et très incertaine. Il ne dit rien de la méthode historique, et même il parle de l’histoire très dédaigneusement ; mais il est difficile de comprendre comment on pourrait fonder aucune science sociale sans histoire : dans la doctrine de l’évolution, plus que dans aucune autre, l’histoire est un instrument nécessaire. L’auteur n’explique pas non plus avec assez de précision ce qu’il entend par méthode comparative, ni comment cette méthode écartera les chances d’erreurs ; il ne dit rien des tentatives de plusieurs savans d’introduire la méthode mathématique dans la science sociale. Il y a enfin ici une lacune importante dans l’œuvre de M. Spencer, et un esprit sévère pourrait soutenir qu’après l’avoir lu il est un peu moins persuadé qu’auparavant de la possibilité d’une science sociale.

Que l’on en juge en effet par cet amas « formidable » de difficultés (c’est l’expression de l’auteur) qu’il énumère et développe avec complaisance dans la plus grande partie de son ouvrage. Il traite d’abord de ce qu’il appelle les difficultés objectives, et établit successivement, et toujours avec force exemples, qu’il est très difficile de se procurer en sociologie des témoignages exacts, et non altérés par les dispositions subjectives des témoins, — que, dans les cas d’examen impartial, les conditions créées par l’enquête elle-même sont propres à falsifier le résultat, — que l’on est toujours porté à affirmer comme un fait ce qui n’est qu’une déduction tirée d’une observation, — qu’il y a chez les hommes une tendance marquée à se laisser aveugler par les apparences superficielles et à négliger les faits intimes et essentiels, — que lors même qu’il est possible de se procurer des données exactes, le nombre infini et la diffusion de ces données dans l’espace empêchent d’en voir nettement l’ensemble, tandis que la lenteur avec laquelle elles se produisent dans le temps interdit à l’esprit humain de percevoir les véritables relations qui existent entre les antécédens et les conséquens, etc. Telles sont les difficultés que l’auteur appelle objectives. Parmi celles qu’il appelle subjectives, les plus intéressantes à signaler sont celles qui naissent des passions et des émotions [6]. Tout le monde sait à quel point la frayeur grossit les objets. Les illusions des amoureux sont connues, et M. Spencer aurait pu ici rappeler certains vers de Lucrèce et de Molière. La plupart de nos opinions politiques ont leur source dans l’émotion. Tout ce qui contredit nos idées nous cause de l’impatience et de l’irritation. M. Carlyle traite l’économie politique de « science sinistre, » parce qu’elle dérange ses plans de réforme sociale. Les réactionnaires ne sont pas moins défavorables à cette science, parce que sur beaucoup de points elle s’oppose à leurs théories favorites. M. H. Spencer trouve encore un exemple, qui ne nous fait pas beaucoup d’honneur, de cette perversion des idées par les passions dans la conduite des partis politiques français, et surtout dans ce fait si bien nommé par Carlyle « le soupçon contre nature, » qui a caractérisé notre première révolution d’une manière si honteuse, et qu’on a revu sous le règne de la commune.

Parmi les exemples cités pour démontrer cette influence de la sensibilité sur les jugemens politiques, il en est un étrange et hardi dont nous laissons à l’auteur la responsabilité, car il n’y a qu’un étranger à qui une telle liberté de jugement soit permise. Il met en regard l’exécration soulevée par les crimes de la terreur et l’admiration causée par le génie et les victoires de Napoléon, que l’on appelle le Grand, et à qui, dit-il, les Anglais eux-mêmes rendent un culte en allant se découvrir devant son tombeau. Si cependant de part et d’autre l’on compte le nombre des morts, on trouve que les victimes de la terreur n’ont pas été plus de 10,000, et que celles de Napoléon s’élèvent à 2 millions. Les 10,000 hommes massacrés par la terreur ont excité dans le monde entier les gémissemens et la pitié ; les 2 millions d’hommes massacrés dans les guerres de Napoléon n’excitent ni lamentations, ni gémissemens. Nous réservons nos pleurs pour ceux dont un grand nombre au moins expiaient leurs propres fautes ou celles de leurs ancêtres, et ces 2 millions d’hommes innocens de toutes fautes et qui n’avaient rien à expier, nous n’avons point de pleurs pour eux. Les souffrances des 10,000 victimes ont servi de sujet à des récits déchirans et dramatiques ; mais il n’y a rien de déchirant dans les souffrances de 2 millions d’hommes immolés sans savoir pourquoi, il n’y a rien de dramatique dans le sort des familles auxquelles ces 2 millions d’hommes ont été arrachés. Le désespoir et l’indignation d’un peuple qui secoue ses chaînes ne sont pas des circonstances atténuantes ; mais la soif du pouvoir et l’ambition sans bornes d’un despote, voilà une circonstance très atténuante. Nous adoucissons les antithèses de M. H. Spencer, car il serait difficile de les faire accepter dans toute leur crudité par un lecteur français. Tout ce passage, d’une ironie âpre et profonde, est d’un effet saisissant.

L’auteur rattache cette sorte d’indulgence ou plutôt d’admiration enthousiaste excitée si longtemps dans l’imagination des hommes, non-seulement en France, mais dans le monde entier, par la gloire militaire de Napoléon, au sentiment instinctif de respect et de foi aveugle que nous éprouvons en général pour le pouvoir social, et il tire de là occasion pour combattre le préjugé autoritaire et gouvernemental. C’est rapprocher, je crois, des faits très différens, et la discussion sur les attributions et les aptitudes de l’état se rapporte assez mal aux préjugés de la sensibilité. Croire à l’habileté de l’état et à l’efficacité de son action peut être une habitude, une opinion erronée ; mais ce n’est pas une émotion. L’indulgence que nous éprouvons pour les conquérans, l’admiration mal éclairée que nous inspirent leurs victoires, ont leur source dans le goût naturel que nous avons pour la force. Si nous voyons deux beaux lutteurs se battre entre eux, nous éprouverons involontairement de la sympathie pour le plus fort des deux qui abattra l’autre. Il y a en outre dans la guerre un déploiement de courage qui ébranle vivement l’imagination et donne un grand éclat aux personnes et aux événemens. De là le goût des enfans et des hommes pour les batailles ; de là vient que les plus grands héros, les plus connus, sont les grands capitaines. Enfin, lorsque les conquêtes sont très rapides, très lointaines, qu’elles embrassent un vaste espace, qu’elles se présentent comme une suite ininterrompue de succès pendant une quinzaine d’années, les chutes, les revers ne font qu’ajouter une sorte de poésie au passé, et plus ces revers sont accablans, plus l’ensemble paraît sublime. Telle est l’explication psychologique du prestige insensé exercé par le premier Napoléon, prestige qui, malgré les protestations des sages, eût été toujours en grandissant dans les siècles futurs, si l’imagination n’avait été frappée en sens inverse par les tristes humiliations attachées depuis au même nom.

De tout autre nature est la confiance superstitieuse qui nous fait croire aux vertus surnaturelles du gouvernement et de l’état, et que l’auteur combat avec une âpreté qui pourrait bien nuire à sa cause, car il semble que ce soit lui-même qui est à son tour sous l’empire d’une émotion. Il a contre l’état, le gouvernement, l’administration en général, une véritable antipathie ; il ne tarit pas sur l’ineptie, l’incapacité, l’ignorance des fonctionnaires. C’est « une agglomération d’hommes dont très peu sont des gens de mérite, beaucoup très ordinaires, et un certain nombre absolument stupides. » Il donne de nombreux exemples empruntés à l’administration anglaise à l’appui de ces accusations. Que fait-on cependant ? Plus les preuves de l’incurie de l’administration sont nombreuses, plus on réclame pour étendre ses pouvoirs. Les fonctionnaires ne font pas leurs devoirs, nommez des inspecteurs, dit-on ; mais qui inspectera les inspecteurs ? L’expérience nous apprend le défaut de sagacité des fonctionnaires, et chaque réforme nouvelle s’appuie sur ce postulat : les fonctionnaires auront de la sagacité. On ne se lasse pas de se plaindre de la bureaucratie, et l’on réclame toujours plus de bureaucratie. « Un corps administratif n’est bon qu’à donner un coup de balai, après quoi il devient une grue malfaisante ou un soliveau inerte. » C’est là sans doute un réquisitoire piquant, mais où il nous semble que les couleurs sont bien chargées. Il faudrait entendre l’autre partie. L’auteur tombe peut-être ici dans l’écueil qu’il signale souvent lui-même, d’oublier l’imperfection naturelle des choses humaines. De ce que l’administration n’est pas infaillible, faut-il en conclure qu’elle ne soit bonne à rien ? Pour nous dégoûter du socialisme, est-il nécessaire de nous inspirer le mépris des pouvoirs publics ? Beaucoup des objections de l’auteur peuvent très bien ne s’appliquer qu’à l’Angleterre et prouver justement que l’administration y est routinière et gothique, et qu’elle a besoin d’être réformée. La complication extrême des lois est un mal propre à l’Angleterre. Depuis que nos lois françaises ont été codifiées, cette simplification, jointe à l’autorité suprême de la cour de cassation, a beaucoup diminué le nombre des procès, au point que l’on pense à supprimer un certain nombre de cours et de tribunaux. Voilà donc un cas où l’action législative et gouvernementale a été bienfaisante et a produit des effets utiles. Nous ne savons pas au juste dans quel état sont nos archives nationales ; mais nous croyons ne pas nous tromper en disant qu’elles ne sont pas dans l’état où M. Spencer nous décrit les archives anglaises [7]. Lui-même d’ailleurs ne cite à ce sujet qu’une enquête de 1836, et il oublie de nous dire si les choses sont encore aujourd’hui dans le même état, ce qui serait la vraie question, car, si le mal a été réformé, l’administration n’est donc pas incorrigible. Le fait qu’il faut beaucoup de temps pour corriger un abus administratif est très vrai. Nous en avons actuellement en France un exemple frappant que M. Spencer peut ajouter à ceux qu’il cite. On sait que le département des affaires étrangères ne permet de consulter ses archives que jusqu’à la fin du XVIIe siècle ; le XVIIIe siècle a été jusqu’ici entièrement fermé à la science, ou n’a été ouvert qu’exceptionnellement et par faveur, principalement aux étrangers [8]. Il est cependant évident qu’il ne peut y avoir qu’un très faible intérêt, politique ou diplomatique, qui puisse faire celer des pièces qui ont plus d’un siècle de date. Il est clair que c’est l’inertie administrative qui est la principale cause de cet abus. Cependant on commence à faire des efforts pour le corriger ; une commission a été nommée à cet effet, qui obtiendra certainement quelque chose. Si on était parti, comme le croit M. Spencer, de l’idée que l’administration est absolument rebelle à tout progrès, on n’aurait rien fait du tout, et l’abus aurait pu persister pendant l’éternité ; on n’a donc pas toujours tort de demander des réformes. Il est certain encore qu’il y a une tendance naturelle dans toutes les choses organisées à dégénérer par suite de l’imperfection humaine ; aussi Machiavel dit-il qu’il faut de temps en temps ramener les corps à leur pureté première. Ce zèle que M. Spencer remarque avec raison dans tout établissement nouveau doit être précisément employé à remonter la machine. Le scepticisme de M. Spencer contre toute action administrative va jusqu’à s’élever contre les examinateurs chargés de décider de la capacité des jeunes écoliers. M. Spencer demande encore ici qui examinera les examinateurs ? Tandis que les esprits superficiels ne voient que la stupidité des réponses faites par les élèves, M. H. Spencer est particulièrement frappé de la stupidité des questions. C’est là un pessimisme que l’on nous permettra de trouver excessif : ce n’est d’ailleurs qu’un détail dans le vaste réquisitoire de l’auteur. Au reste, il ne s’agit pas de prendre parti pour ou contre l’action de l’état : ce débat est précisément l’un de ceux que la science sociale aura à trancher ; mais l’une des deux opinions n’a pas le droit d’exclure d’avance l’autre à titre de préjugé. On pourrait ainsi trop facilement, par une exclusion préjudicielle, se dispenser de tout examen à fond, ou se préparer des présomptions favorables pour sa propre cause.


II

La troisième classe de préjugés signalée par M. H. Spencer, ce sont ceux qui naissent des milieux et de l’influence des différens groupes dont l’individu fait partie, et dont les principaux sont : la patrie, la classe, les partis politiques, les religions, etc. De là quatre espèces de préjugés sur lesquels l’auteur s’étend avec des développemens pleins d’intérêt : préjugés du patriotisme, préjugés de classe, préjugés politiques, préjugés religieux.

Les préjugés du patriotisme sont bien connus de tout le monde. Chaque nation les reconnaît très bien chez les autres, mais a beaucoup de peine à les reconnaître en elle-même. M. H. Spencer signale avec raison par exemple ce singulier préjugé qui ne veut pas admettre que le pays dont on fait partie ait jamais tort. Si un gouvernement fait une guerre injuste, ce sera manquer de patriotisme que de dire que cette guerre est injuste. Dans la querelle des États-Unis avec l’Angleterre, un orateur américain disait : « Notre pays, qu’il ait tort ou raison… » Tel est le sentiment universel chez tous les peuples du monde. Peu importe que notre pays ait tort ou raison, il faut toujours agir comme s’il avait raison. Une telle disposition d’esprit est incompatible avec la plus simple idée d’une science politique.

M. H. Spencer nous fait l’honneur de choisir la France comme le foyer principal de ce qu’il appelle le préjugé du patriotisme ; pour nous prémunir contre ce préjugé, rapportons fidèlement ce qu’il nous reproche. « Voyez, dit-il, cette estime d’eux-mêmes qu’ont montrée les Français ; observez où les a menés cette confiance exagérée dans les ressources de la France : telle fut la cause du trop peu de cas que les Français ont fait des autres nations, et qui les conduisit à dédaigner les idées de ces autres nations, et à ignorer ce qui se passait chez elles… Dans tous les écrits français, nous retrouvons cette conviction que la France est le maître, ce qui implique qu’elle n’a pas besoin d’être élève. La diffusion des idées françaises est une chose essentielle pour les autres peuples ; la France n’a aucun besoin de s’assimiler les idées des autres peuples. » Ces leçons, qui pourraient être exprimées d’une manière plus aimable, sont bonnes à recevoir, à écouter, à méditer. Bien souvent, depuis les derniers événemens, nous les avons entendues, même en France, d’écrivains français, et nous-même, comme bien d’autres, pourrions bien avoir écrit quelque chose de semblable. Cependant, lorsque de telles choses sont dites sur un ton dur, absolu, sans réserve, sans aucune nuance de bienveillance, le préjugé patriotique est tenté de riposter, de demander à l’auteur s’il sait bien ce dont il parle, et s’il n’est pas lui-même sous l’empire d’un préjugé. Laissons les événemens de la dernière guerre et leurs causes, trop douloureuses, trop difficiles à apprécier ; bornons-nous à cette objection générale, que la France se refuse à « s’assimiler les idées des autres peuples. » Toute l’histoire intellectuelle de notre siècle dépose contre cette assertion. Eh quoi ! n’avons-nous pas eu une grande école politique qui avait pris, à tâche de faire connaître en France et d’y introduire les institutions anglaises, l’école constitutionnelle et doctrinaire, l’école de Chateaubriand, de Royer-Collard, de M. Guizot ? Et cette école n’a pas eu peu d’importance, car pendant trente-quatre ans, de 1814 à 1848, c’est elle qui a gouverné la France. N’avons-nous pas eu une grande école littéraire, qui se proposait précisément de substituer l’imitation de Shakspeare, de Goethe et de Byron à celle de Racine et de Boileau ? et cette école, l’école romantique, n’a-telle pas opéré une révolution immense dans toutes nos idées littéraires [9] N’avons-nous pas eu une école économique, qui depuis J.-B. Say jusqu’à Bastiat a introduit et enseigné parmi nous les principes d’Adam Smith et de Cobden, école qui aujourd’hui encore remplit nos académies, nos écoles, nos conseils politiques, et a contribué à modifier le régime industriel de la France ? N’avons-nous pas eu une école philosophique, celle de Royer-Collard, de Cousin et de Jouffroy, qui a précisément abandonné la vieille philosophie française de Condillac pour expliquer, traduire, enseigner la philosophie écossaise, celle de Reid et de Stewart ? et si depuis quelques années cette philosophie écossaise a vieilli dans son pays même, et a été remplacée par une nouvelle philosophie anglaise, les ouvrages de cette nouvelle école, ceux de M. Spencer lui-même, n’ont-ils pas trouvé en France des interprètes pour les exposer et pour les traduire, et, aussitôt parus, ne trouvent-ils pas des critiques pour en rendre compte ? L’impuissance à s’assimiler les idées d’autrui est un des reproches les plus injustes que l’on puisse faire à notre pays. Si nous nous reportons au dernier siècle, ne voyons-nous pas Voltaire introduire en France, et de là en Europe, les noms de Newton, de Locke, et même de Shakspeare ? N’est-ce pas Montesquieu qui a fait connaître les ressorts de la constitution anglaise, et en a révélé la grandeur aux Anglais eux-mêmes [10] ? Et de nos jours les travaux de Tocqueville sur l’Amérique, de Léon Faucher, d’Alphonse Esquiros sur l’Angleterre, tant d’autres encore, enfin cette Revue même, ne sont-ce pas des preuves frappantes de la curiosité de la France pour l’étranger, et de son aptitude à en comprendre les mœurs, les lois et les institutions ?

Tandis que M. Spencer cite comme un préjugé du patriotisme la bonne opinion, fondée ou non, que la France peut avoir d’elle-même et sa prétendue aversion pour les mérites des autres peuples, lui-même à son tour accuse d’anti-patriotisme ceux des Anglais qui croient qu’il pourrait bien y avoir en France certaines choses qui seraient mieux qu’en Angleterre. Quel singulier aveuglement et quelle preuve éclatante de la vérité générale que l’auteur veut démontrer ! Ainsi croire que la France n’a rien à apprendre, c’est un préjugé du patriotisme ; mais croire que l’Angleterre pourrait avoir quelque chose à apprendre, c’est un préjugé de « l’anti-patriotisme. » La France est coupable de ne pas vouloir imiter en tout les Anglais ; mais les Anglais seraient coupables de vouloir imiter en quelque chose la France. M. Spencer, voulant réfuter son adversaire, M. Arnold, lui dit, sans s’apercevoir que c’est un démenti à son réquisitoire de tout à l’heure : « Tandis que M. Arnold exalte les institutions françaises, les Français, qui en sentent les défauts, adoptent les institutions anglaises. » Cela est bien exagéré ; mais enfin nous ne sommes donc pas si rebelles à l’imitation qu’on nous le disait. Au reste l’argument ne prouve rien, car ce même argument est précisément celui qu’invoquent en France les défenseurs du nationalisme contre les partisans des emprunts étrangers. « Vous exaltez, disent-ils, les institutions anglaises précisément au moment où les Anglais imitent les institutions françaises [11]. » Et en effet l’esprit gouvernementaliste fait chaque jour en Angleterre de nouveaux progrès : nous n’en voulons d’autres preuves que le livre de M. Spencer, qui lutte pied à pied contre cette invasion. Lorsqu’on voit ce chassé-croisé d’argumens, où chacun dit la même chose de part et d’autre, mais en sens inverse, on doit reconnaître à la fois combien M. Spencer a raison en général quand il parle des préjugés du patriotisme, et combien il a tort en particulier quand il ne voit ce préjugé que chez les autres et non pas chez lui. S’il avait su s’élever au-dessus du préjugé qu’il combat, il aurait compris que ces argumens opposés n’ont rien de contradictoire, qu’il n’est nullement étonnant que l’on puisse avoir à emprunter quelque chose à celui qui nous emprunte, — que cela prouve seulement que les peuples, à mesure qu’ils s’instruisent, deviennent de plus en plus semblables les uns aux autres et tendent à un même état de société, — que ce travail, qui s’est fait d’abord dans les clans, dans les tribus, dans les provinces, finit par se faire entre les nations, — que c’est précisément le rôle de la science d’en étudier et d’en favoriser le développement, au lieu de soutenir avec entêtement, au risque de se démentir soi-même, la supériorité de son propre pays sur tous les autres [12]. L’auteur vient ensuite à traiter des préjugés de classes, et ici nous n’avons qu’à louer et à approuver. Nous regrettons presque que l’auteur n’ait pas écrit un livre tout entier sur ce sujet, le plus grave, le plus vital des temps présens. Quel beau livre il eût pu faire ! Combien utile à l’Europe et en particulier à la France, si travaillée de haines sociales, et que la guerre sociale a déjà, à plusieurs reprises, si douloureusement, si profondément éprouvée ! Cette guerre est éternellement alimentée, envenimée par les préjugés des deux parts, par l’ignorance des classes les unes à l’égard des autres, par le mépris et la haine, par l’amour-propre et l’orgueil. Qui guérira ces plaies ? qui apaisera ces passions infernales ? qui détournera ces mœurs terribles ? La force n’a qu’un temps, et elle se retourne souvent contre ceux qui l’emploient, la raison seule peut agir d’une manière durable ; mais c’est ce que les hommes détestent le plus : ils aiment mieux leurs maux que ce triste remède.

Tous les groupes dont se compose une société ont cet esprit de classe qui ne les rend attentifs qu’à leurs intérêts, ou plutôt aux opinions vraies ou fausses qu’ils se font de leur intérêt ; mais l’auteur insiste sur les préjugés réciproques des classes ouvrières et des classes possédantes. Il dit aux ouvriers les vérités les plus sévères ; il leur montre leur propre tyrannie à l’égard les uns des autres. Quand on voit par exemple dans les trades unions les houilleurs interdire à chacun d’eux de travailler plus de trois jours par semaine, et d’accepter de son patron un supplément de salaire, quand on voit les ouvriers en grève forcer leurs compagnons de renoncer au travail, ne peut-on pas dire aux ouvriers que le sentiment de la justice n’est pas plus développé dans leur classe que dans celles qu’ils prétendent si injustes à leur égard ? Quand une association de charpentiers limite par un règlement le nombre des apprentis, elle dit implicitement à tout apprenti excédant le nombre voulu : « Va te nourrir où tu voudras, » et si chaque corporation en fait autant, n’est-ce pas la loi de Malthus que les ouvriers s’appliquent à eux-mêmes ? Le préjugé de classe fait croire à l’ouvrier que la question ne se pose qu’entre lui et le patron, tandis que toute la classe des consommateurs est intéressée à la chose, et que l’immense majorité des consommateurs se compose de la classe ouvrière elle-même. Si les ouvriers étaient moins aveuglés par les préjugés de classes, ils comprendraient que, s’il ne se produit pas de formes industrielles nouvelles, c’est que cela est impraticable, c’est que la nature des ouvriers eux-mêmes n’est pas assez bonne, ou du moins qu’elle n’est assez bonne que chez peu d’entre eux. Des organisations industrielles plus parfaites que celles qui existent exigeraient chez les ouvriers et plus de prévoyance et un sentiment plus élevé de la justice que cela n’existe aujourd’hui. Au contraire leurs idées fausses sur l’égalité des salaires les mettent précisément dans un état d’infériorité qui ne leur permet pas de lutter contre les anciens arrangemens sociaux, fondés sur la proportion du travail et de la rémunération. En un mot, pour conclure avec l’auteur, « le type industriel actuel est à peu près le meilleur qui soit possible avec la nature humaine actuelle. Les maux qu’il entraîne ne sont autres que les maux qu’attirent aux hommes leurs propres imperfections. » Dans l’état actuel, dit encore l’auteur, « l’administration coûte cher parce que les hommes à conduire sont très imparfaits. A mesure que leurs défauts s’atténueront, elle deviendra plus économique, et par conséquent eux-mêmes auront une part plus grande de bénéfices. »

A ces préjugés des classes laborieuses, l’auteur oppose, avec une ferme indépendance, ceux des classes qui font travailler, et c’est un des dangers de cette question qu’il soit à peine permis par l’opinion de faire ressortir ces préjugés sans être taxé de prendre parti contre les classes possédantes. Ainsi, pour les conservateurs, toute grève d’ouvriers a toujours tort. L’idée de refuser l’ouvrage au-delà d’un certain salaire est quelque chose d’intolérable. L’auteur cite la grève des ouvriers gaziers à Londres : on était prêt à demander de réprimer par la force un acte entraînant d’aussi grands ennuis. Ceux qui ont vu, il y a quelques années, la grève des cochers de fiacre à l’époque du jour de l’an doivent se rappeler que l’opinion générale était de l’indignation, comme s’il y avait des hommes créés par la nature exprès pour conduire les autres en voiture. On ne voit pas que ce sentiment, traduit en actes, conduirait tout droit au travail servile. De même écoutez les plaintes sur les exigences croissantes des domestiques. Ceux-là même qui sont les plus ardens à améliorer leur condition sont très étonnés de voir que des domestiques aient exactement la même idée qu’eux. Les fonctionnaires, qui vont voltigeant de ville en ville pour avoir de l’avancement, se plaignent que les domestiques ne restent plus attachés à la maison comme autrefois, vieux meubles de famille. « Les classes dominantes., dit hardiment M. Spencer, ne se doutent pas que leur seule raison d’être légitime est précisément l’amélioration de la vie des gens du peuple. La sujétion du grand nombre au petit nombre n’a d’autre justification que de favoriser le développement du bien-être. » Les riches ne voient pas davantage que l’effacement des distinctions est un progrès non-seulement pour les classes dirigées, mais encore pour les classes dirigeantes. Les nobles et les grands d’aujourd’hui sont en réalité plus heureux que les barons féodaux du moyen âge. De même les riches d’aujourd’hui se trouveraient peut-être plus heureux dans un système où il y aurait moins d’inégalités. M. H. Spencer renouvelle ici par d’ingénieuses observations psychologiques le vieux lieu-commun que la fortune ne fait pas le bonheur.

A cette comparaison des préjugés des deux classes, on pourrait ajouter beaucoup d’autres traits non moins significatifs. De même que l’ouvrier ne voit dans le riche qu’un égoïste corrompu, un tyran qui l’opprime, le riche à son tour, le propriétaire ne parle des ouvriers que comme d’une meute prête à le dépouiller. Le prolétaire qui voit sur les boulevards ou au bois de Boulogne de jeunes inutiles se prélasser à côté de femmes perdues, ou qui apprend par les journaux les tristes aventures de tel grand personnage, en conclura que la classe tout entière est livrée au vice, à l’indolence, à l’immoralité. Le riche, en voyant sortir du cabaret tel ouvrier ivre, en conclura que la classe tout entière est composée d’ivrognes et de paresseux. Chacun pour sa part connaît des deux côtés de braves et d’honnêtes gens ; on n’en conclura pas moins, les uns que les propriétaires sont des voleurs, les autres que les prolétaires sont des partageux. On pardonne encore aux ouvriers, à la condition qu’ils soient bien tranquilles, bien sages, qu’ils n’aient point d’idées fausses, comme si on était soi-même infaillible : on ne désire point qu’ils s’élèvent ; on se demande avec étonnement ce qui arriverait, s’ils avaient de la culture et des lumières. On ne fait aucun effort pour pénétrer dans leur esprit, pour les comprendre, pour démêler, dans la confusion de leur langage et dans le désordre de leurs opinions mai digérées, les sentimens justes qui peuvent les animer, et qu’eux-mêmes ne savent pas distinguer de leurs passions mauvaises et erronées. On ne veut leur bien qu’à la condition qu’ils reconnaissent à jamais leur subordination, on ne tient pas compte du sentiment de dignité et de fierté qui se cache au fond de leurs réclamations les plus absurdes. On ne voit pas qu’on entretient leur haine et leur jalousie par cet esprit de défiance et de hauteur ; on ne se demande pas si, avec plus d’ouverture de cœur, plus de sympathie, plus de respect et plus de pitié, si, en les acceptant plus hardiment dans la grande famille humaine, on ne ferait pas plus pour la paix sociale que par des lois contre les coalitions, contre les clubs et contre les journaux socialistes.

Les préjugés politiques sont ceux qui sont le plus reconnus de tout le monde, quoique chacun y obéisse presque aveuglément quand il s’agit de son parti. « Il saute aux yeux du radical que les préjugés du tory l’aveuglent sur un mal présent ou sur un bien futur. Il saute aux yeux du tory que le radical ne distingue pas le bon côté de ce qu’il voudrait détruire, et n’aperçoit pas les maux qu’entraînera vraisemblablement l’institution qu’il souhaite d’établir ; il ne vient à l’esprit d’aucun des deux que son adversaire soit aussi nécessaire que lui-même. Le radical, avec son idéal irréalisable, ne sait pas que son enthousiasme servira à faire avancer les choses, mais beaucoup moins qu’il ne le pense, et il ne veut pas admettre que la résistance du tory soit un modérateur salutaire. Le tory, dans son obstination, ne veut pas voir que l’ordre de choses établi n’est bon que relativement, et que son propre appui n’est qu’un moyen d’empêcher des changemens prématurés. » Ces préjugés de parti (encore plus forts, s’il est possible, en France qu’en Angleterre) rejaillissent même sur la manière de comprendre le passé. Comparez le tableau de la démocratie athénienne faite par le tory Millord ou par le radical Grote. « Lisez ce que dit Macaulay de la condition du prolétaire anglais il y a un siècle ou deux, on s’étonne qu’il ait pu vivre ; lisez au contraire Cobbett ou Hallam, on s’étonne qu’il puisse supporter le contraste de sa misère actuelle avec sa prospérité passée. » Ainsi parle M. Froude dans une conférence sur l’esprit scientifique appliqué à l’histoire. « Dans la grande famine de 18M, un préfet irlandais disait qu’il était mort deux millions de personnes. — Deux millions ! réplique un protestant de Dublin, il n’en est pas mort cinq cents ! » Voilà ce que produit l’esprit de parti.

Ces faits sont si connus, — quoique toujours utiles à rappeler, — que M. H. Spencer ne croit pas devoir y insister ; il préfère combattre des préjugés plus subtils et moins apparens. C’est un de ces préjugés par exemple de croire que « les résultats sont toujours proportionnés aux moyens employés. » Quoi de plus vraisemblable par exemple que de supposer que, plus on a de domestiques, mieux on sera servi ? or l’expérience démontre le contraire. C’est une erreur du même genre qui fait croire que, plus on augmentera les impôts, plus on retirera d’argent : il se trouve au contraire qu’au-delà d’une certaine limite l’impôt tarit les revenus au lieu de les augmenter. En mécanique, la meilleure machine est la plus simple. Un autre préjugé, qui n’est que la conséquence du précédent, c’est la croyance aux vertus des lois, qui conduit à les multiplier sans cesse et sans mesure : on en exagère les bienfaits, et l’on ferme les yeux sur les maux dont elles sont la cause. « Plus un agrégat est complexe, plus les effets amenés par une force accidentelle sont multiples, confus et incalculables : une société est donc de tous les agrégats celui où il est le plus difficile d’agir d’une manière voulue et intentionnelle. » M. Spencer cite comme exemple les lois sur la vente des spiritueux. Un exemple plus frappant encore pourrait se tirer de nos lois révolutionnaires sur le maximum. Au préjugé précédent se rattache l’importance exagérée que l’on donne aux formes politiques : non que ces formes soient en effet indifférentes, mais elles valent ce que vaut le pays qui les adopte ; par elles seules, elles ne le dispenseront pas de sagesse, d’esprit de justice, de modération, d’empire sur soi-même, etc. Ici encore, nous avons le désagrément de voir que c’est en France surtout que M. H. Spencer va chercher ses exemples ; l’inefficacité de nos formes gouvernementales a pour cause, suivant lui, notre incapacité pour la liberté. Il serait inutile de discuter ici ces préventions, qu’un examen plus impartial des faits et moins prévenu par de vieilles rivalités nationales rendrait peut-être moins sévères. La seule manière de prouver aux étrangers que nous sommes dignes de la liberté, c’est de la fonder parmi nous. Jusque-là, il nous faut subir ces jugemens amers, et même il est bon que nous les connaissions, que nous sachions l’effet que produisent sur les autres peuples nos indignes querelles de parti, notre goût pour les excès de pouvoir, les palinodies de nos libéraux et de nos démocrates suivant qu’ils sont les maîtres ou les opprimés. Notre consolation, si c’en est une, c’est que M. H. Spencer nous associe les États-Unis comme exemple d’un gouvernement qui n’est libre qu’en apparence et où la forme fait illusion sur le fond. Nous voulons bien ici prendre à la lettre son témoignage à la condition qu’il nous fera connaître les jugemens des Américains sur le gouvernement anglais. Laissons de côté ces querelles nationales, si difficiles à terminer, et disons avec l’auteur : « Il faut dénoncer sans relâche cette adoration des moyens de la liberté, remplaçant la liberté même. »

Un autre préjugé politique signalé par l’auteur et commun à presque tous les hommes, même à ceux qui sont le moins sous l’influence des préjugés précédens, est « une foi vague à la possibilité de quelque chose de beaucoup meilleur que ce qui est ; » c’est de croire que, « même en prenant les hommes tels qu’ils sont, les affaires publiques pourraient être infiniment mieux gouvernées. » On suppose qu’on pourrait obtenir un gouvernement qui serait réellement gouverné par des principes rationnels, et qu’on pourrait tirer d’une société imparfaite une règle législative qui ne serait pas proportionnellement imparfaite. C’est là une erreur ; un peuple qui n’est ni bon ni sage ne peut, par aucun procédé, se donner un gouvernement qui serait absolument bon et sage. Cela revient à croire que l’ensemble peut être plus raisonnable et meilleur que les individus ; c’est le contraire qui est vrai.

Toutes ces observations sont intéressantes, instructives ; elles donnent à penser ; elles sont même vraies dans leur généralité, et nulle part elles ne sont d’une application plus urgente et plus nécessaire que parmi nous, car c’est essentiellement le préjugé français de croire à l’efficacité des lois, à la vertu des formes de gouvernement, à l’importance des droits politiques, en oubliant sans cesse que c’est le citoyen qu’il faut perfectionner avant les institutions, ou du moins en même temps qu’elles, — qu’il ne sert de rien d’affaiblir la subordination, si l’on n’augmente l’empire sur soi-même. Cependant, quoiqu’on ne puisse qu’approuver la plupart des idées que nous venons de résumer, on peut exprimer un regret, c’est que l’auteur ne fixe pas assez la limite de ces observations, car il est évident que dans sa pensée elles doivent en avoir une. Il combat sans doute des préjugés funestes ; mais les propositions contraires, si elles étaient exposées sans réserve, pourraient aussi devenir des préjugés funestes, et nous conduire à un scepticisme pratique ou une sorte d’abstentionisme non moins dangereux. Sans doute, on ne doit pas trop croire à l’efficacité des lois ; est-ce à dire qu’il ne faut faire aucune loi ? Sans doute, on ne doit pas exagérer la valeur des formes politiques et des institutions ; est-ce à dire qu’il ne faut pas d’institutions ? Sans doute, les choses humaines ont une valeur relative proportionnée à la valeur des hommes ; est-ce à dire qu’il ne faut pas chercher à améliorer ce qui existe, ou tout au moins à empêcher la décadence ? Exagérer l’incertitude des résultats que peuvent produire des mesures mal calculées, n’est-ce pas nous conduire à l’indifférence ? Chacun ne dira-t-il pas : Après moi, le déluge ? Pour nous borner à ce qui regarde les institutions, nous croyons que l’on peut soutenir, contre l’auteur, que les agglomérations d’hommes, prises en général, sont meilleures que les individus, et c’est précisément là-dessus que repose l’idée du corps politique. Si vous observez en effet les assemblées publiques ou électorales, vous verrez que les individus y apportent une vue plus ou moins erronée, mais enfin une vue quelconque d’intérêt général, vue qui n’entre absolument pour rien dans leur conduite particulière et journalière. Les hommes réunis en corps se passionnent pour des idées générales, qui peuvent être absurdes, mais qui n’ont qu’un rapport très éloigné avec leur intérêt personnel. Tel homme qui individuellement mendiera une faveur de la manière la plus basse, et même l’achètera, sera très capable, par intérêt de parti, de voter une mesure générale contre telle ou telle faveur. C’est là ce qu’on peut dire pour défendre les institutions politiques ; elles sont elles-mêmes un moyen d’élever la moralité des citoyens, et, toutes choses égales d’ailleurs, un peuple qui a de telles institutions a des chances d’être supérieur à celui qui ne les a pas. Il n’est donc pas inutile de les demander. Nous en dirons autant de l’action gouvernementale et législative. Sans doute, le gouvernement ne donne pas par là même une vertu surnaturelle à ceux qui en sont investis ; mais le fait seul d’être chargé d’intérêts généraux crée un esprit d’ensemble, de généralité et d’impartialité, qui en somme, toute déduction faite des erreurs particulières et des intérêts personnels, tend au plus grand bien de l’ensemble [13]. Sans doute, la doctrine de l’état-providence est un préjugé dangereux qu’il est très utile de combattre ; mais doit-on aller jusqu’à dire qu’il ne faut pas de gouvernement du tout ? La science sociale serait trop facile, s’il suffisait, pour la construire, de prendre tout simplement le contre-pied de ce qui est admis ; c’est ce procédé élémentaire qu’avait employé Proudhon, et qui lui a fait de grands admirateurs parmi les naïfs ; mais un esprit comme celui de M. Spencer est trop élevé et trop sérieux pour se contenter de ces contre-propositions qui ne nous apprennent rien.

La crainte excessive de l’action législative entraîne M. H. Spencer jusqu’à protester contre la tendance, universelle aujourd’hui, de répandre l’instruction populaire. Chose étrange, le même homme qui, dans tout son livre, nous montre les funestes effets de l’ignorance et la nécessité d’une science sociale trouve tout à coup qu’il n’y a pas de plus grand préjugé que de beaucoup attendre du développement de l’instruction et même de l’éducation. Que l’on s’oppose, si l’on veut, au principe de l’instruction obligatoire : que l’on rectifie les idées excessives que l’on peut se faire des bienfaits de l’instruction populaire, que l’on nous apprenne qu’elle n’est pas plus qu’autre chose une panacée : tout cela peut être sage et utile ; mais prendre précisément le contre-pied des opinions courantes et dire, comme le ferait le plus aveugle des ignorantistes : « Quel rapport peut-il y avoir entre savoir lire, et acquérir un sentiment plus élevé du devoir ? comment la facilité à former des signes représentant des sons pourrait-elle fortifier la volonté de bien faire ? comment la connaissance de la table de multiplication pourrait-elle développer les sentimens de sympathie ? » opposer des objections si vulgaires et si superficielles à une tendance exagérée, si l’on veut, mais au fond très raisonnable, c’est avoir un esprit bien contrariant, bien décourageant, et qui ne sait que trouver à redire de tous les côtés. M. Spencer triomphe de ses connaissances psychologiques qui lui apprennent, paraît-il, que l’intelligence n’est pour rien dans les actions des hommes [14] ; mais c’est là une psychologie très superficielle. Sans dire, comme Platon et Socrate, que le vice n’est qu’ignorance, l’expérience nous apprend que le défaut de culture est pour beaucoup dans la plupart des vices. Si la morale de l’avenir doit être, comme le pense M. Spencer, une morale utilitaire, ne faut-il pas exercer la faculté de réfléchir, de calculer, d’analyser les actions et leurs conséquences pour apprendre à distinguer le bien du mal ? Si la morale doit continuer à être « déontologique [15], » comme nous le pensons, n’est-il pas évident qu’il faut connaître nos devoirs avant de les pratiquer ? Opposer à ces vérités évidentes cette objection présentée comme nouvelle et profonde, et qui n’est que banale, « que la conduite humaine est déterminée non par la connaissance, mais par le sentiment, » c’est supposer que le sentiment ne joue aucun rôle dans l’éducation, ce qui est faux : c’est supposer en outre que le sentiment sans lumière est propre à produire la moralité, ce qui est encore très faux. Enfin, sans être dupe d’aucune espérance exagérée, et tout en reconnaissant que les choses humaines seront toujours des choses humaines, c’est-à-dire imparfaites, nous pensons qu’il faut être aveugle pour ne pas reconnaître l’utilité, la nécessité, l’urgence impérieuse de l’éducation populaire. Écoutez le témoignage d’un ouvrier, d’un des fondateurs de l’Internationale, mais qui en a répudié les excès : « Il y a, dit-il, une foule de métiers qui occupent les enfans ; ils sont élevés dans des principes atroces. Ils n’ont pas le temps d’aller à l’école ; on les met à l’atelier à huit ans ; ils sont élevés dans l’atelier. Moi, j’étais ouvrier tireur de châssis à dix ans ; j’ai été dressé à entendre parler des émeutes de 1832, 1834, de la barricade de la rue Saint-Merri, et nous disions : « Nous n’allons donc pas faire de barricades ? » Février est arrivé ; les journées de juin sont arrivées. Les enfans sont élevés à entendre glorifier les révolutions. Il y a des enfans qui ne sont pas capables de faire leur compte à la paie. Ils ne lisent pas de journaux ; mais, quand il y a quelque chose dans la rue, ils sortent. Si dans une réunion publique on leur dit que leur sort va changer, ils le croient : il faut leur apprendre la différence du tien et du mien [16]. »


III

Nous passons ainsi rapidement, et en abrégeant peut-être plus qu’il ne conviendrait, aux conclusions du livre ; mais il faut laisser quelque chose à faire au lecteur. L’auteur, comme nous l’avons déjà dit, rattache la sociologie à la biologie [17], l’étude des corps politiques à celle des corps organisés. Ce n’est pas seulement au figuré et par métaphore qu’il emploie l’expression d’organisme social, qu’il parle des membres de cet organisme, de ses fonctions ; c’est au propre. Il ne voit dans le corps social qu’une extension des phénomènes du corps vivant. On sait en effet que la forme élémentaire de la vie dans les animaux inférieurs ou dans les plantes est le polyzoïsme, c’est-à-dire l’agrégation de plusieurs individus sur un tronc commun. Le polype, les vers intestinaux, sont des exemples de ces soudures, qui les ont fait comparer à des colonies. Peu à peu, à mesure que la vie s’agrandit, s’enrichit, se développe, l’individu se sépare et prend une vie propre. Ici, un nouveau mouvement se produit : les parties d’abord plus ou moins indépendantes deviennent bientôt de plus en plus étroitement associées et, tout en prenant chacune des fonctions propres et distinctes, se coordonnent de plus en plus autour d’un centre commun. Ainsi le progrès de la centralisation animale est en proportion même du progrès « de la division de travail » dans des organes distincts, — loi qui, pour le dire en passant, devrait rendre l’auteur plus favorable au progrès de la concentration dans les corps politiques, puisqu’il est établi par la zoologie que cette concentration, bien loin de nuire à la distinction et à l’originalité des fonctions propres de chaque partie, en est au contraire la condition et y correspond par une loi proportionnelle. Or, suivant M. Spencer, les corps politiques ne sont autre chose que la résultante de ce développement biologique. Les mêmes phénomènes qui se produisent dans l’ordre biologique ou zoologique se reproduiront dans l’ordre sociologique. Ainsi la division du travail en économie politique est non pas métaphoriquement, mais en propre le même phénomène que la division du travail en physiologie. La distinction entre la tête et les membres dans le corps social est rigoureusement la même loi qui subordonne dans le corps vivant les organes aux centres.

L’une des lois les plus importantes que l’auteur tire de la biologie pour l’appliquer à la sociologie est la célèbre loi de la concurrence vitale découverte par Darwin. Suivant cette loi, les races les moins fortes, les moins armées, les moins capables, doivent nécessairement succomber dans la lutte sociale. Cette loi est non-seulement vraie des races et des peuples, mais des individus, et l’auteur en tire les conséquences les plus dures contre les mesures sociales, ou même individuelles [18], qui tendent à la protection des faibles. On n’accusera pas la nouvelle école anglaise de sensibilité exagérée. Autant le socialisme abusait de la philanthropie sentimentale, autant l’école de M. Spencer affecte de dureté, pour ne pas dire de cruauté. C’est à peine s’il tolère ce qu’il appelle « l’altruisme individuel, » et il n’est pas loin d’accuser de « bassesse » le sentiment de la bienfaisance par laquelle, dit-il, « on s’efforce d’acquérir une bonne place dans l’autre monde sans s’inquiéter de ce qu’il peut en coûter à nos semblables, » — comme si la bienfaisance n’eût jamais d’autre motif que le désir d’avoir une place au paradis, et comme si elle ne découlait pas des sentimens les plus naturels du cœur humain ! « Nourrir les incapables aux dépens des capables, dit-il, c’est une grande cruauté… Si l’on aide les moins méritans à se propager en les affranchissant de la mortalité à laquelle les vouerait naturellement leur défaut de mérite, le mérite deviendra de plus en plus rare de génération en génération, » — comme si la faiblesse physique était toujours une preuve de faiblesse morale, et comme si les faibles, les infirmes, les incapables, n’étaient pas encore une plus grande gêne pour la société quand personne ne s’en occupe ! Les efforts par exemple qui ont été faits pour améliorer le sort des sourds-muets, des aveugles-nés, des jeunes détenus, n’ont-ils pas pour but de les rendre de quelque utilité à la société au lieu de n’être pour elle qu’une charge sans compensation ? Les hôpitaux d’enfans malades, les consultations gratuites, peuvent sans doute disputer à la mort des infirmités et des incapacités sans profit pour personne ; mais ces mêmes moyens servent aussi à rendre capables de servir des bras et des cœurs doués de vitalité. Condamner ! d’avance la faiblesse et l’infirmité, c’est revenir à la-théorie lacédémonienne de l’exposition des enfans. Si l’on était même conséquent, il ne suffirait plus de laisser mourir, il faudrait aller jusqu’à supprimer : de quel droit en effet ce pauvre estropié qui n’est bon à rien prendrait-il la part des forts et des bien portans ? Afficher ces conséquences barbares au nom d’une loi biologique, c’est confondre les genres et les espèces, c’est méconnaître qu’une loi, lorsque l’on passe d’un degré inférieur à un degré supérieur, peut être modifiée et compensée par d’autres lois ; par exemple, c’est une loi de l’humanité que l’individu y a une beaucoup plus grande valeur que dans les espèces animales : cela suffit déjà pour que l’espèce humaine ne soit pas réglée uniquement par des lois animales. Le respect de la vie humaine, lors même qu’il produirait accidentellement tel ou tel mal, est en lui-même un bien très grand ; la tendance à s’aider, à se soulager les uns les autres, apporte à la masse des actions sociales des biens incomparablement plus importans que ne peuvent l’être les maux que l’on signale. Ce qui fait que la société humaine est si au-dessus des sociétés animales, c’est précisément le sentiment de la sociabilité, de la coopération commune : aucune œuvre de civilisation ne peut avoir lieu par des efforts isolés ; la discipline et l’intérêt personnel ne suffiraient pas davantage, s’il ne s’y ajoutait l’amour des semblables et l’intérêt social. L’une des formes de ce sentiment, c’est la tendresse pour les faibles : quelques âmes sont particulièrement douées de ce sentiment, et il n’y a pas à craindre qu’elles soient trop nombreuses. Quelle école de philosophie que celle où un Las Cases, un Vincent de Paul, un abbé de l’Épée, un Wilberforce, seraient considérés comme les ennemis de l’espèce humaine !

Une autre conséquence que tire M. Spencer de sa comparaison de la biologie avec la sociologie, c’est que les corps politiques, aussi bien que les corps organisés, sont soumis à une loi intérieure, spontanée, qu’on ne peut ni supprimer, ni accélérer, qu’on peut seulement violenter et altérer accidentellement ; c’est ce qu’il appelle « la loi d’évolution. » Pour bien comprendre la signification de cette loi, il faudrait étudier toute la philosophie de M. H. Spencer [19] ; mais, sans entrer dans l’économie intérieure de sa doctrine, disons seulement « que l’évolution, » telle qu’il l’entend, est une sorte de végétation spontanée, et qu’il n’est possible que très faiblement d’intervenir pour modifier ce développement. Leibniz disait déjà avant M. Spencer : « Le présent résulte du passé, et est gros de l’avenir. » La conséquence très solide de ces principes, c’est qu’on ne peut agir artificiellement sur les sociétés par des plans abstraits et théoriques, et opérer rapidement et brusquement des changemens radicaux du mal au bien ; c’est que les changemens ne peuvent être que lents, et que chaque génération n’y contribue que pour une très faible part. C’est par là que M. H. Spencer donne raison aux conservateurs, tandis que d’une autre part il accorde aux radicaux qu’il n’y a point de limites aux changemens possibles et aux améliorations probables de l’espèce humaine.

Cette théorie est certainement vraie dans son ensemble, et elle offre aux novateurs et aux conservateurs un terrain de conciliation sur lequel les bons esprits tendent aujourd’hui à se rapprocher. A l’idée des révolutions brusques, qui de la politique avait passé à la géologie, tend à se substituer aujourd’hui la théorie des actions lentes, qui de la géologie revient à la politique. La théorie leibnizienne de la continuité et des infiniment petits, dont on n’avait pas saisi la portée, s’est appliquée successivement à la nature, à l’histoire, à la société. Cette théorie modératrice s’impose à la fois aux impatiens et aux rétrogrades, et, bien comprise, elle devrait introduire parmi nous l’apaisement et un sage esprit de conciliation.

Cependant, si nous reconnaissons les mérites de la théorie de l’évolution, prise dans sa généralité, cette théorie a des écueils auxquels il nous semble que M. Spencer n’a pas échappé, et que nous avons déjà plusieurs fois signalés. Le principal est une sorte de fatalisme qui nous conduirait à croire que les sociétés poussent toutes seules, comme des champignons, et qu’elles vont droit à leur but sans que personne s’en mêle. M. Spencer prévoit l’objection, il la fait lui-même, il y répond ; mais cette réponse ne suffit pas à contre-balancer l’impression générale de tout son livre. Qu’y voyons-nous en effet ? Partout, d’un bout à l’autre, la théorie du ne rien faire et du laisser aller. Au citoyen qui, sur le point de voter, n’a pas le temps d’apprendre la science sociale, et qui demande ce qu’il doit faire, M. H. Spencer répond : Ne faites rien. Au législateur auquel on révèle mille maux déplorables et qui demande comment y remédier, l’auteur répond que les lois sont la plupart du temps un plus grand mal que les maux qu’elles veulent guérir. Aux administrateurs bien intentionnés qui, sans vouloir tout faire, voudraient cependant faire quelque chose, il dit poliment qu’ils sont tellement ineptes que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de donner leur démission. Aux esprits nobles qui croient aux bienfaits de la liberté politique et désirent améliorer les institutions de leur pays, il répond que les droits politiques ont peu d’importance, et que les formes de gouvernement sont à peu près indifférentes. Aux philanthropes qui, dégoûtés des révolutions et des guerres, espèrent guérir les maux des hommes par l’éducation et par l’instruction, il répond que l’éducation et l’instruction n’ont jamais corrigé personne et sont absolument inefficaces. Aux prêtres et aux croyans qui comptent sur la religion, il apprend que les croyances religieuses n’ont aucune influence sur la moralité [20]. A ceux qui, pleins de pitié pour les misères humaines, cherchent à les soulager, il répond : Laissez mourir ceux qui sont condamnés à la mortalité. Il semblerait qu’au moins cette science sociale, dont l’auteur nous a si bien démontré la nécessité, devrait avoir une action importante dans le progrès de la société ; mais ici encore l’auteur nous apprend « qu’il ne faut pas espérer que tout ce qu’on pourra dire sur la science sociale, sur les difficultés qu’elle rencontre et sur la préparation nécessaire pour l’étudier, modifie beaucoup les différens modes de pensée sur les affaires sociales. » De toute cette accumulation de négations, la seule conséquence ou impression qui résulte ne peut être que le découragement, l’indifférence, l’oubli des affaires publiques, et en fin de compte l’égoïsme individuel. On n’est pas même provoqué par l’auteur à s’instruire de cette science sociale, car, si la dernière conclusion de cette science est qu’il n’y a rien à faire, cette conclusion est si facile à apprendre et à pratiquer qu’on se hâtera de l’adopter en se dispensant de la démonstration. Nous sommes loin de croire que ce soit là véritablement la pensée de M. Spencer ; mais, comme tous les esprits raides et absolus, il abonde tellement dans son sens qu’il arrive sans s’en douter à prêcher contre lui-même.

Une indépendance virile de pensée, une pénétration subtile et profonde, une abondance remarquable de faits et de renseignemens, des vues variées, nombreuses et nouvelles : tels sont les mérites que l’on ne pourrait refuser sans injustice à M. Herbert Spencer. En le lisant, tout le monde dira : C’est un penseur ; en revanche, un certain ton de mauvaise humeur, une disposition chagrine à critiquer tout le monde et toute chose, une tendance exagérée à appeler préjugé tout ce qui n’est pas son opinion, une raideur de logique qui ne lui permet pas de s’arrêter à temps, comme l’exigeraient et la vérité et même la conséquence, enfin une dureté qui va quelquefois jusqu’à l’inhumanité : tels sont ses défauts. Nous l’avouerons, quelque intérêt que son livre nous ait inspiré, tout en admirant la force de sa pensée et la richesse de ses connaissances, nous nous sommes surpris à regretter les bons Écossais d’autrefois, les Reid, les D. Stewart. Quelle bonhomie, quelle bonne grâce, quelle simplicité aimable ! Ils étaient croyans, mais ils étaient bienveillans : aujourd’hui on nous enseigne la tolérance avec dureté, et le scepticisme avec aigreur. Avouons que, si nous avons gagné en rigueur scientifique, nous n’avons pas gagné en agrément et en aménité.


PAUL JANET.

  1. La Bibliothèque scientifique internationale, comme le nom l’indique, se compose d’écrits anglais, français et allemands publiés à la fois dans les trois langues. Ainsi le livre de M. Spencer vient de paraître en France en même temps qu’en Angleterre. Plusieurs ouvrages ont déjà paru dans cette bibliothèque ; nous citerons notamment un livre remarquable de M. Bagehot, écrit dans le même esprit que celui de M. Spencer, et intitulé les Lois scientifiques du développement des nations.
  2. Les Premiers principes, par M. E. Cazelles, — les Principes de psychologie, par MM. Espinas et Ribot. Ce dernier écrivain, dans son livre sur la Psychologie anglaise, a beaucoup contribué à faire connaître en France la philosophie de M. Spencer. — Voyez aussi l’étude de M. Laugel dans la Revue du 15 février 1864.
  3. C’est ainsi par exemple que les républicains de 1848 n’ont pas prévu que le premier effet du suffrage universel serait de se supprimer lui-même en se livrant au pouvoir absolu.
  4. C’est ainsi que l’on croit que la méthode compressive est seule capable de contenir les excès de la démocratie, tandis que le retour périodique de ces excès pourrait bien être l’indication que le remède ne fait qu’entretenir le mal.
  5. Tel est le but d’une institution libre, récemment fondée en France, sous la direction de M. Em. Boutmy, l’École des sciences politiques, — institution qui a précisément pour objet d’étudier les faits politiques à un point de vue absolument désintéressé et en dehors de tout esprit de parti : les finances, le droit des gens, la diplomatie, la législation comparée, l’histoire des institutions, tels sont les objets dont se compose la science politique, et dont l’enseignement, à la fois théorique et technique, est donné par l’école dont nous parlons.
  6. Parmi les difficultés relatives à l’intelligence elle-même, l’auteur signale celles qui viennent du défaut de « complexité, » et celles qui viennent du défaut de « plasticité. » Pour comprendre des phénomènes aussi complexes que les phénomènes sociaux, il faudrait des facultés également complexes ; pour comprendre des phénomènes aussi variés, il faudrait des facultés assez souples pour s’adapter à toutes les situations sociales. Or c’est ce qui n’a pas lieu.
  7. Voici quel était en 1836, d’après une enquête parlementaire, l’état des archives anglaises : « 4,136 pieds cubes d’archives nationales, dans un état complet d’abandon, étaient entassés sous ces hangars… Les papiers étaient tous pénétrés d’humidité ; certains documens adhéraient aux murailles sans qu’on pût les en détacher. Beaucoup étaient absolument pourris… On a trouvé six ou sept squelettes de rats incrustés dans le papier, et partout il y avait des os de ces animaux. »
  8. C’est ainsi que le Prussien M. de Sybel a obtenu de consulter nos archives pour y puiser, autant qu’il a voulu, des armes contre nous.
  9. Que l’on nous permette ici une petite anecdote. J’étais un jour à dîner chez un des hommes éminens de notre pays ; les convives étaient des économistes, des publicistes, des hommes politiques, pas un qui se fût spécialement occupé de littérature. Cependant la conversation vint à tomber sur Shakspeare, et je puis dire que l’on en parla très bien, d’une manière intéressante, pendant assez longtemps, et sur le ton de la plus grande admiration. J’étais placé à côté d’un Anglais fixé en France et homme très éclairé, « Croyez-vous, lui dis-je, que, si l’on réunissait en Angleterre un certain nombre de personnes, prises au hasard, dans les mêmes conditions de culture intellectuelle que celles qui sont ici, croyez-vous, dis-je, qu’elles seraient en état de soutenir la conversation sur Racine ou Molière avec autant de compétence, de justesse et d’intérêt que viennent de le faire nos convives ? » Mon voisin me répondit sur-le-champ, sans hésiter : « Non. — Pourquoi donc, répliquai-je, nous reproche-t-on sans cesse d’ignorer les autres peuples, comme si ceux-ci nous connaissaient mieux ? »
  10. Blackstone, dans son Traité de législation, quand il analyse la constitution anglaise, emprunte presque littéralement les phrases de Montesquieu.
  11. C’est, par exemple l’argument de M. Dupont-White, défenseur systématique, comme on sait, de la centralisation et du pouvoir de l’état.
  12. Parmi les exemples des préjugés nationaux, M. H. Spencer aurait bien dû citer l’incroyable entêtement des autres peuples à ne pas adopter le système métrique, uniquement parce qu’il est français, tandis qu’en réalité, quoique inventé par la France, il n’est précisément ni anglais ni français ; c’est simplement une application rigoureuse de la science a l’un des faits essentiels de la vie sociale.
  13. C’est ainsi par exemple qu’un très méchant homme comme Louis XI peut avoir fait plus pour le bien public qu’un autre homme d’une nature beaucoup plus élevée.
  14. Afin de prouver que l’intelligence n’est pour rien dans les actions, M. Spencer cite le témoignage des maîtres de maison qui assurent, dit-il, que « les domestiques ne font aucune attention aux reproches et persistent dans leurs mauvaises habitudes, même quand on leur en a mille fois prouvé l’absurdité. » Il semble que, si quelque chose prouve la nécessité de la culture, c’est justement ce fait-là, car l’entêtement dont parle M. Spencer est précisément causé par le défaut d’intelligence. D’ailleurs le fait est tout à fait faux, et les domestiques, quand ils sont jeunes, sont tout aussi capables que les autres classes de la population de s’éclairer et de se perfectionner, sans avoir besoin « de la crainte de la punition. » Enfin l’auteur se contredit sans s’en douter, car en nous montrant les domestiques « insensibles aux reproches, » il nous les montre aussi incapables d’être modifiés par une émotion que par une idée ; or c’est le contraire qu’il veut démontrer. Au reste, tout ce passage sur l’instruction est un modèle de mauvais raisonnement.
  15. Les utilitaires appellent déontologisme la morale du devoir (du mot grec τό οέον.
  16. Enquête du 18 mars, t. II, p. 544, déposition de M. Héligon.
  17. Cette idée, l’auteur le reconnaît, appartient en propre à Auguste Comte ; mais il se propose de la développer : c’est ce qu’il fera sans doute dans son Traité de sociologie.
  18. On pourrait croire que l’auteur ne combat que la charité légale ; mais il va bien plus loin : il proscrit non-seulement « les actes législatifs, » mais encore « les actes individuels, isolés ou combinés » (p. 388), c’est-à-dire la bienfaisance libre, individuelle ou collective.
  19. Voyez son livre des Premiers Principes (trad. par M. E. Cazelles, 1871). — Voyez aussi les études de M. Caro sur le Progrès social dans la Revue du 15 octobre et du 1er novembre 1873.
  20. Voyez chap. XII.