La Seconde Surprise de l’amour/Acte II

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Théâtre, volume I, Texte établi par Émile Faguet, Nelson (p. 294-325).
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ACTE DEUXIÈME


Scène première

LUBIN, HORTENSIUS.


Lubin, chargé d’une manne de livres, et s’asseyant dessus.

Ah ! je n’aurais jamais cru que la science fût si pesante.


Hortensius.

Belle bagatelle ! J’ai bien plus de livres que tout cela dans ma tête.


Lubin.

Vous ?


Hortensius.

Moi-même.


Lubin.

Vous êtes donc le libraire et la boutique tout à la fois ? Et qu’est-ce que vous faites de tout cela dans votre tête ?


Hortensius.

J’en nourris mon esprit.


Lubin.

Il me semble que cette nourriture-là ne lui profite point ; je l’ai trouvé maigre.


Hortensius.

Vous ne vous y connaissez point ; mais reposez-vous un moment, vous viendrez me trouver après dans la bibliothèque, où je vais faire de la place à ces livres.


Lubin.

Allez, allez toujours devant.



Scène II

LUBIN, LISETTE.


Lubin, un moment seul, et assis.

Ah ! pauvre Lubin ! J’ai bien du tourment dans le cœur ; je ne sais plus à présent si c’est Marton que j’aime ou si c’est Lisette ; je crois pourtant que c’est Lisette, à moins que ce ne soit Marton.

(Lisette arrive avec quelques laquais qui portent des sièges.)

Lisette.

Apportez, apportez-en encore un ou deux, et mettez-les là.


Lubin, assis.

Bonjour, m’amour.


Lisette.

Que fais-tu donc ici ?


Lubin.

Je me repose sur un paquet de livres que je viens d’apporter pour nourrir l’esprit de madame, car le docteur le dit ainsi.


Lisette.

La sotte nourriture ! Quand verrai-je finir toutes ces folies-là ? Va, va, porte ton impertinent ballot.


Lubin.

C’est de la morale et de la philosophie ; ils disent que cela purge l’âme ; j’en ai pris une petite dose, mais cela ne m’a pas seulement fait éternuer.


Lisette.

Je ne sais ce que tu viens me conter ; laisse-moi en repos, va-t’en.


Lubin.

Eh ! pardi, ce n’est donc pas pour moi que tu faisais apporter des sièges ?


Lisette.

Le butor ! c’est pour madame qui va venir ici.


Lubin.

Voudrais-tu, en passant, prendre la peine de t’asseoir un moment, mademoiselle ? Je t’en prie, j’aurais quelque chose à te communiquer.


Lisette.

Eh bien, que me veux-tu, monsieur ?


Lubin.

Je te dirai, Lisette, que je viens de regarder ce qui se passe dans mon cœur, et je te confie que j’ai vu la figure de Marton qui en délogeait, et la tienne qui demandait à se nicher dedans ; je lui ai dit que je t’en parlerais, elle attend : veux-tu que je la laisse entrer ?


Lisette.

Non, Lubin, je te conseille de la renvoyer ; car, dis-moi, que ferais-tu ? À quoi cela aboutirait-il ? À quoi nous servirait de nous aimer ?


Lubin.

Ah ! on trouve toujours bien le débit de cela entre deux personnes.


Lisette.

Non, te dis-je ; ton maître ne veut point s’attacher à ma maîtresse, et ma fortune dépend de demeurer avec elle, comme la tienne dépend de rester avec le chevalier.


Lubin.

Cela est vrai ; j’oubliais que j’avais une fortune qui est d’avis que je ne te regarde pas. Cependant si tu me trouvais à ton gré, c’est dommage que tu n’aies pas la satisfaction de m’aimer à ton aise ; c’est un hasard qui ne se trouve pas toujours. Serais-tu d’avis que j’en touchasse un petit mot à la marquise ? Elle a de l’amitié pour le chevalier, le chevalier en a pour elle ; ils pourraient fort bien se faire l’amitié de s’épouser par amour, et notre affaire irait tout de suite.


Lisette.

Tais-toi, voici madame.


Lubin.

Laisse-moi faire.



Scène III

LA MARQUISE, HORTENSIUS, LISETTE, LUBIN.


La Marquise.

Lisette, allez dire là-bas qu’on ne laisse entrer personne ; je crois que voilà l’heure de notre lecture, il faudrait avertir le chevalier. Ah ! te voilà, Lubin ; où est ton maître ?


Lubin.

Je crois, madame, qu’il est allé soupirer chez lui.


La Marquise.

Va lui dire que nous l’attendons.


Lubin.

Oui, madame ; et j’aurai aussi pour moi une petite bagatelle à vous proposer, dont je prendrai la liberté de vous entretenir en toute humilité, comme cela se doit.


La Marquise.

Eh ! de quoi s’agit-il ?


Lubin.

Oh ! presque de rien ; nous parlerons de cela tantôt, quand j’aurai fait votre commission.


La Marquise.

Je te rendrai service, si je le puis.



Scène IV

HORTENSIUS, LA MARQUISE.


La Marquise, nonchalamment.

Eh bien, monsieur, vous n’aimez donc pas les livres du chevalier ?


Hortensius.

Non, madame, le choix ne m’en paraît pas docte ; dans dix tomes, pas la moindre citation de nos auteurs grecs ou latins, lesquels, quand on compose, doivent fournir tout le suc d’un ouvrage ; en un mot, ce ne sont que des livres modernes, remplis de phrases spirituelles ; ce n’est que de l’esprit, toujours de l’esprit, petitesse qui choque le sens commun.


La Marquise, nonchalante.

Mais de l’esprit ! est-ce que les anciens n’en avaient pas ?


Hortensius.

Ah ! Madame, distinguo ; ils en avaient d’une manière… oh ! d’une manière que je trouve admirable.


La Marquise.

Expliquez-moi cette manière.


Hortensius.

Je ne sais pas trop bien quelle image employer pour cet effet, car c’est par les images que les anciens peignaient les choses. Voici comme parle un auteur dont j’ai retenu les paroles. Représentez-vous, dit-il, une femme coquette : primo, son habit est en pretintailles ; au lieu de grâces, je lui vois des mouches ; au lieu de visage, elle a des mines ; elle n’agit point, elle gesticule ; elle ne regarde point, elle lorgne ; elle ne marche pas, elle voltige ; elle ne plaît point, elle séduit ; elle n’occupe point, elle amuse ; on la croit belle, et moi je la tiens ridicule, et c’est à cette impertinente femme que ressemble l’esprit d’à présent, dit l’auteur.


La Marquise.

J’entends bien.


Hortensius.

L’esprit des Anciens, au contraire, continue-t-il, ah ! c’est une beauté si mâle, que pour démêler qu’elle est belle, il faut se douter qu’elle l’est : simple dans ses façons, on ne dirait pas qu’elle ait vu le monde ; mais ayez seulement le courage de vouloir l’aimer, et vous parviendrez à la trouver charmante.


La Marquise.

En voilà assez, je vous comprends : nous sommes plus affectés, et les anciens plus grossiers.


Hortensius.

Que le ciel m’en garde, madame ; jamais Hortensius…


La Marquise.

Changeons de discours ; que nous lirez-vous aujourd’hui ?


Hortensius.

Je m’étais proposé de vous lire un peu du Traité de la patience, chapitre premier, du Veuvage.


La Marquise.

Oh ! prenez autre chose ; rien ne me donne moins de patience que les traités qui en parlent.


Hortensius.

Ce que vous dites est probable.


La Marquise.

J’aime assez l’éloge de l’amitié, nous en lirons quelque chose.


Hortensius.

Je vous supplierai de m’en dispenser, madame ; ce n’est pas la peine, pour le peu de temps que nous avons à rester ensemble, puisque vous vous mariez avec monsieur le comte.


La Marquise.

Moi !


Hortensius.

Oui, madame ; au moyen duquel mariage je deviens à présent un serviteur superflu, semblable à ces troupes qu’on entretient pendant la guerre et que l’on casse à la paix : je combattais vos passions, vous vous accommodez avec elles, et je me retire avant qu’on me réforme.


La Marquise.

Vous tenez là de jolis discours, avec vos passions ; il est vrai que vous êtes assez propre à leur faire peur, mais je n’ai que faire de vous pour les combattre. Des passions avec qui je m’accommode ! en vérité, vous êtes burlesque. Et ce mariage, de qui le tenez-vous donc ?


Hortensius.

De mademoiselle Lisette qui l’a dit à Lubin, lequel me l’a rapporté, avec cette apostille contre moi, qui est que ce mariage m’expulserait d’ici.


La Marquise, étonnée.

Mais qu’est-ce que cela signifie ? Le chevalier croira que je suis folle, et je veux savoir ce qu’il a répondu : ne me cachez rien, parlez.


Hortensius.

Madame, je ne sais rien, là-dessus, que de très vague.


La Marquise.

Du vague, voilà qui est bien instructif ; voyons donc ce vague.


Hortensius.

Je pense donc que Lisette ne disait à monsieur le chevalier que vous épousiez monsieur le comte…


La Marquise.

Abrégez les qualités.


Hortensius.

Qu’afin de savoir si ledit chevalier ne voudrait pas vous rechercher lui-même et se substituer au lieu et place dudit comte ; et même il appert par le récit dudit Lubin, que ladite Lisette vous a offert au sieur chevalier.


La Marquise.

Voilà, par exemple, de ces faits incroyables ; c’est promener la main d’une femme, et dire aux gens : la voulez-vous ? Ah ! ah ! je m’imagine voir le chevalier reculer de dix pas à la proposition, n’est-il pas vrai ?


Hortensius.

Je cherche sa réponse littérale.


La Marquise.

Ne vous brouillez point, vous avez la mémoire fort nette, ordinairement.


Hortensius.

L’histoire rapporte qu’il s’est d’abord écrié dans sa surprise, et qu’ensuite il a refusé la chose.


La Marquise.

Oh ! pour l’exclamation, il pouvait la retrancher, ce me semble, elle me paraît très imprudente et très impolie. J’en approuve l’esprit ; s’il pensait autrement, je ne le verrais de ma vie ; mais se récrier devant les domestiques, m’exposer à leur raillerie, ah ! c’en est un peu trop ; il n’y a point de situation qui dispense d’être honnête.


Hortensius.

La remarque critique est judicieuse.


La Marquise.

Oh ! je vous assure que je mettrai ordre à cela. Comment donc ! cela m’attaque directement, cela va presque au mépris. Oh ! monsieur le chevalier, aimez votre Angélique tant que vous voudrez ; mais que je n’en souffre pas, s’il vous plaît ! Je ne veux point me marier ; mais je ne veux pas qu’on me refuse.


Hortensius.

Ce que vous dites est sans faute. (À part.) Ceci va bon train pour moi. (À la Marquise.) Mais, madame, que deviendrai-je ? Puis-je rester ici ? N’ai-je rien à craindre ?


La Marquise.

Allez, monsieur, je vous retiens pour cent ans : vous n’avez ici ni comte, ni chevalier à craindre ; c’est moi qui vous en assure, et qui vous protège. Prenez votre livre, et lisons ; je n’attends personne. Hortensius tire un livre.



Scène V

LUBIN arrive ; HORTENSIUS, LA MARQUISE.


Lubin.

Madame, monsieur le chevalier finit un embarras avec un homme ; il va venir, et il dit qu’on l’attende.


La Marquise.

Va, va, quand il viendra nous le prendrons.


Lubin.

Si vous le permettiez à présent, madame, j’aurais l’honneur de causer un moment avec vous.


La Marquise.

Eh bien, que veux-tu ? Achève.


Lubin.

Oh ! mais, je n’oserais, vous me paraissez en colère.


La Marquise, à Hortensius.

Moi, de la colère ? ai-je cet air-là, monsieur ?


Hortensius.

La paix règne sur votre visage.


Lubin.

C’est donc que cette paix y règne d’un air fâché ?


La Marquise.

Finis, finis.


Lubin.

C’est que vous saurez, madame, que Lisette trouve ma personne assez agréable ; la sienne me revient assez, et ce serait un marché fait, si, par une bonté qui nous rendrait la vie, madame, qui est à marier, voulait bien prendre un peu d’amour pour mon maître qui a du mérite, et qui, dans cette occasion, se comporterait à l’avenant.


La Marquise, à Hortensius.

Ah ! ah ! écoutons ; voilà qui se rapporte assez à ce que vous m’avez dit.


Lubin.

On parle aussi de monsieur le comte, et les comtes sont d’honnêtes gens ; je les considère beaucoup ; mais si j’étais femme, je ne voudrais que des chevaliers pour mon mari : vive un cadet dans le ménage !


La Marquise.

Sa vivacité me divertit : tu as raison, Lubin ; mais malheureusement, dit-on, ton maître ne se soucie point de moi.


Lubin.

Cela est vrai, il ne vous aime pas, et je lui en ai fait la réprimande avec Lisette ; mais si vous commenciez, cela le mettrait en train.


La Marquise, à Hortensius.

Eh bien, monsieur, qu’en dites-vous ? Sentez-vous là-dedans le personnage que je joue ? la sottise du chevalier me donne-t-elle un ridicule assez complet ?


Hortensius.

Vous l’avez prévu avec sagacité.


Lubin.

Oh ! je ne dispute pas qu’il n’ait fait une sottise, assurément ; mais dans l’occurrence, un honnête homme se reprend.


La Marquise.

Tais-toi, en voilà assez.


Lubin.

Hélas ! madame, je serais bien fâché de vous déplaire ; je vous demande seulement d’y faire réflexion.



Scène VI

LISETTE arrive. Les acteurs précédents.


Lisette.

Je viens de donner vos ordres, madame : on dira là-bas que vous n’y êtes pas, et un moment après…


La Marquise.

Cela suffit ; il s’agit d’autre chose à présent, approche. (À Lubin.) Et toi, reste ici, je te prie.


Lisette.

Qu’est-ce que c’est donc que cette cérémonie ?


Lubin, à Lisette, bas.

Tu vas entendre parler de ma besogne.


La Marquise.

Mon mariage avec le comte, quand le terminerez-vous, Lisette ?


Lisette, regardant Lubin.

Tu es un étourdi.


Lubin.

Écoute, écoute.


La Marquise.

Répondez-moi donc, quand le terminerez-vous ? (Hortensius rit.)


Lisette, le contrefaisant.

Eh, eh, eh ! Pourquoi me demandez-vous cela, madame ?


La Marquise.

C’est que j’apprends que vous me marierez avec monsieur le comte, au défaut du chevalier, à qui vous m’avez proposée, et qui ne veut point de moi, malgré tout ce que vous avez pu lui dire avec son valet, qui vient m’exhorter à avoir de l’amour pour son maître, dans l’espérance que cela le touchera.


Lisette.

J’admire le tour que prennent les choses les plus louables, quand un benêt les rapporte !


Lubin.

Je crois qu’on parle de moi !


La Marquise.

Vous admirez le tour que prennent les choses ?


Lisette.

Ah ça, madame, n’allez-vous pas vous fâcher ? N’allez-vous pas croire que j’ai tort ?


La Marquise.

Quoi ! vous portez la hardiesse jusque-là, Lisette ! Quoi ! prier le chevalier de me faire la grâce de m’aimer, et tout cela pour pouvoir épouser cet imbécile-là ?


Lubin.

Attrape, attrape toujours.


La Marquise.

Qu’est-ce que c’est donc que l’amour du comte ? Vous êtes donc la confidente des passions qu’on a pour moi, et que je ne connais point ? Et qu’est-ce qui pourrait se l’imaginer ? Je suis dans les pleurs, et l’on promet mon cœur et ma main à tout le monde, même à ceux qui n’en veulent point ! je suis rejetée, j’essuie des affronts, j’ai des amants qui espèrent, et je ne sais rien de tout cela ! Qu’une femme est à plaindre dans la situation où je suis ! Quelle perte j’ai fait ! Et comment me traite-t-on !


Lubin, à part.

Voilà notre ménage renversé.


La Marquise, à Lisette.

Allez, je vous croyais plus de zèle et plus de respect pour votre maîtresse.


Lisette.

Fort bien, madame, vous parlez de zèle, et je suis payée du mien ; voilà ce que c’est que de s’attacher à ses maîtres, la reconnaissance n’est point faite pour eux ; si vous réussissez à les servir, ils en profitent ; et quand vous ne réussissez pas, ils vous traitent comme des misérables.


Lubin.

Comme des imbéciles.


Hortensius, à Lisette.

Il est vrai qu’il vaudrait mieux que cela ne fût point advenu.


La Marquise.

Eh ! monsieur, mon veuvage est éternel ; en vérité, il n’y a point de femme au monde plus éloignée du mariage que moi, et j’ai perdu le seul homme qui pouvait me plaire ; mais, malgré tout cela, il y a de certaines aventures désagréables pour une femme. Le chevalier m’a refusée, par exemple, mon amour-propre ne lui en veut aucun mal ; il n’y a là-dedans, comme je vous l’ai déjà dit, que le ton, que la manière que je condamne : car, quand il m’aimerait, cela lui serait inutile ; mais enfin il m’a refusée, cela est constant, il peut se vanter de cela, il le fera peut-être ; qu’en arrive-t-il ? Cela jette un air de rebut sur une femme, les égards et l’attention qu’on a pour elle en diminuent, cela glace tous les esprits pour elle. Je ne parle point des cœurs, car je n’en ai que faire : mais on a besoin de considération dans la vie, elle dépend de l’opinion qu’on prend de vous ; c’est l’opinion qui nous donne tout, qui nous ôte tout, au point, qu’après tout ce qui m’arrive, si je voulais me remarier, je le suppose, à peine m’estimerait-on quelque chose, il ne serait plus flatteur de m’aimer ; le comte, s’il savait ce qui s’est passé, oui, le comte, je suis persuadée qu’il ne voudrait plus de moi.


Lubin, derrière.

Je ne serais pas si dégoûté.


Lisette.

Et moi, madame, je dis que le chevalier est un hypocrite ; car, si son refus est si sérieux, pourquoi n’a-t-il pas voulu servir monsieur le comte comme je l’en priais ? Pourquoi m’a-t-il refusée durement, d’un air inquiet et piqué ?


La Marquise.

Qu’est-ce que c’est que d’un air piqué ? Quoi ? Que voulez-vous dire ? Est-ce qu’il était jaloux ? En voici d’une autre espèce.


Lisette.

Oui, madame, je l’ai cru jaloux, voilà ce que c’est ; il en avait toute la mine. Monsieur s’informe comment le Comte est auprès de vous, comment vous le recevez ; on lui dit que vous souffrez ses visites, que vous ne le recevez point mal. Point mal ! dit-il avec dépit, ce n’est donc pas la peine que je m’en mêle ? Qui est-ce qui n’aurait pas cru là-dessus qu’il songeait à vous pour lui-même ? Voilà ce qui m’avait fait parler, moi : eh ! que sait-on ce qui se passe dans sa tête ? peut-être qu’il vous aime.


Lubin, derrière.

Il en est bien capable.


La Marquise.

Me voilà déroutée, je ne sais plus comment régler ma conduite ; car il y en a une à tenir là-dedans : j’ignore laquelle, et cela m’inquiète.


Hortensius.

Si vous me le permettez, madame, je vous apprendrai un petit axiome qui vous sera, sur la chose, d’une merveilleuse instruction ; c’est que le jaloux veut avoir ce qu’il aime : or, étant manifeste que le chevalier vous refuse…


La Marquise.

Il me refuse ! Vous avez des expressions bien grossières ; votre axiome ne sait ce qu’il dit ; il n’est pas encore sûr qu’il me refuse.


Lisette.

Il s’en faut bien ; demandez au comte ce qu’il pense.


La Marquise.

Comment, est-ce que le comte était présent ?


Lisette.

Il n’y était plus ; je dis seulement qu’il croit que le chevalier est son rival.


La Marquise.

Ce n’est pas assez qu’il le croie, ce n’est pas assez, il faut que cela soit ; il n’y a que cela qui puisse me venger de l’affront presque public que m’a fait sa réponse ; il n’y a que cela, j’ai besoin, pour réparation, que son discours n’ait été qu’un dépit amoureux : dépendre d’un dépit amoureux ! Cela n’est-il pas comique ? Assurément, ce n’est pas que je me soucie de ce qu’on appelle la gloire d’une femme, gloire sotte, ridicule, mais reçue, mais établie, qu’il faut soutenir, et qui nous pare ; les hommes pensent comme cela, il faut penser comme les hommes, ou ne pas vivre avec eux. Où en suis-je donc, si le chevalier n’est point jaloux ? L’est-il ? ne l’est-il point ? on n’en sait rien, c’est un peut-être ; mais cette gloire en souffre, toute sotte qu’elle est, et me voilà dans la triste nécessité d’être aimée d’un homme qui me déplaît ; le moyen de tenir à cela ? oh ! je n’en demeurerai pas là, je n’en demeurerai pas là. Qu’en dites-vous, monsieur ? il faut que la chose s’éclaircisse absolument.


Hortensius.

Le mépris serait suffisant, madame.


La Marquise.

Eh ! non, monsieur, vous me conseillez mal ; vous ne savez parler que de livres.


Lubin.

Il y aura du bâton pour moi dans cette affaire-là.


Lisette, pleurant.

Pour moi, madame, je ne sais pas où vous prenez toutes vos alarmes, on dirait que j’ai renversé le monde entier. On n’a jamais aimé une maîtresse autant que je vous aime ; je m’avise de tout, et puis il se trouve que j’ai fait tous les maux imaginables. Je ne saurais durer comme cela ; j’aime mieux me retirer, du moins je ne verrai point votre tristesse, et l’envie de vous en tirer ne me fera point faire d’impertinence.


La Marquise.

Il ne s’agit pas de vos larmes ; je suis compromise, et vous ne savez pas jusqu’où cela va. Voilà le chevalier qui vient, restez ; j’ai intérêt d’avoir des témoins.



Scène VII

LE CHEVALIER, les acteurs précédents.


Le Chevalier.

Vous m’avez peut-être attendu, madame, et je vous prie de m’excuser ; j’étais en affaire.


La Marquise.

Il n’y a pas grand mal, monsieur le chevalier ; c’est une lecture retardée, voilà tout.


Le Chevalier.

J’ai cru d’ailleurs que monsieur le comte vous tenait compagnie, et cela me tranquillisait.


Lubin, derrière.

Ahi ! ahi ! je m’enfuis.


La Marquise, examinant le chevalier.

On m’a dit que vous l’aviez vu, le comte ?


Le Chevalier.

Oui, madame.


La Marquise, le regardant toujours.

C’est un fort honnête homme.


Le Chevalier.

Sans doute ; et je le crois même d’un esprit très propre à consoler ceux qui ont du chagrin.


La Marquise.

Il est fort de mes amis.


Le Chevalier.

Il est des miens aussi.


La Marquise.

Je ne savais pas que vous le connussiez beaucoup ; il vient ici quelquefois, et c’est presque le seul des amis de feu monsieur le marquis que je voie encore ; il m’a paru mériter cette distinction-là, qu’en dites-vous ?


Le Chevalier.

Oui, madame, vous avez raison, et je pense comme vous ; il est digne d’être excepté.


La Marquise, à Lisette, bas.

Trouvez-vous cet homme-là jaloux, Lisette ?


Le Chevalier, à part les premiers mots.

Monsieur le comte et son mérite m’ennuient. (À la marquise.) Madame, on a parlé d’une lecture, et si je croyais vous déranger je me retirerais.


La Marquise.

Puisque la conversation vous ennuie, nous allons lire.


Le Chevalier.

Vous me faites un étrange compliment.


La Marquise.

Point du tout, et vous allez être content. (À Lisette.) Retirez-vous, Lisette, vous me déplaisez là. (À Hortensius.) Et vous, monsieur, ne vous écartez point, on va vous rappeler. (Au chevalier.) Pour vous, chevalier, j’ai encore un mot à vous dire avant notre lecture ; il s’agit d’un petit éclaircissement qui ne vous regarde point, qui ne touche que moi, et je vous demande en grâce de me répondre avec la dernière naïveté sur la question que je vais vous faire.


Le Chevalier.

Voyons, madame, je vous écoute.


La Marquise.

Le comte m’aime, je viens de le savoir, et je l’ignorais.


Le Chevalier, ironiquement.

Vous l’ignoriez ?


La Marquise.

Je dis la vérité ; ne m’interrompez point.


Le Chevalier.

Cette vérité-là est singulière.


La Marquise.

Je n’y saurais que faire, elle ne laisse pas que d’être ; il est permis aux gens de mauvaise humeur de la trouver comme ils voudront.


Le Chevalier.

Je vous demande pardon d’avoir dit ce que j’en pense : continuons.


La Marquise, impatiente.

Vous m’impatientez ! Aviez-vous cet esprit-là avec Angélique ? Elle aurait dû ne vous aimer guère.


Le Chevalier.

Je n’en avais point d’autre ; mais il était de son goût, et il a le malheur de n’être pas du vôtre, cela fait une grande différence.


La Marquise.

Vous l’écoutiez donc quand elle vous parlait ? écoutez-moi aussi. Lisette vous a prié de me parler pour le comte, vous ne l’avez point voulu.


Le Chevalier.

Je n’avais garde ; le comte est un amant, vous m’aviez dit que vous ne les aimiez point ; mais vous êtes la maîtresse.


La Marquise.

Non, je ne la suis point ; peut-on, à votre avis, répondre à l’amour d’un homme qui ne vous plaît pas ? Vous êtes bien particulier.


Le Chevalier, riant.

Eh, eh, eh ! j’admire la peine que vous prenez pour me cacher vos sentiments ; vous craignez que je ne les critique, après ce que vous m’avez dit : mais non, madame, ne vous gênez point ; je sais combien il vaut décompter avec le cœur humain, et je ne vois rien là que de fort ordinaire.


La Marquise, en colère.

Non, je n’ai de ma vie eu tant d’envie de quereller quelqu’un. Adieu.


Le Chevalier, la retenant.

Ah ! marquise, tout ceci n’est que conversation, et je serais au désespoir de vous chagriner. Achevez, de grâce.


La Marquise.

Je reviens. Vous êtes l’homme du monde le plus estimable quand vous voulez ; et je ne sais par quelle fatalité vous sortez aujourd’hui d’un caractère naturellement doux et raisonnable ; laissez-moi finir… Je ne sais plus où j’en suis.


Le Chevalier.

Au comte, qui vous déplaît.


La Marquise.

Eh bien, ce comte qui me déplaît, vous n’avez pas voulu me parler pour lui ; Lisette s’est même imaginé vous voir un air piqué.


Le Chevalier.

Il en pouvait être quelque chose.


La Marquise.

Passe pour cela, c’est répondre, et je vous reconnais : sur cet air piqué, elle a pensé que je ne vous déplaisais pas.


Le Chevalier salue en riant.

Cela n’est pas difficile à penser.


La Marquise.

Pourquoi ? On ne plaît pas à tout le monde ; or, comme elle a cru que vous me conveniez, elle vous a proposé ma main, comme si elle dépendait d’elle, et il est vrai que souvent je lui laisse assez de pouvoir sur moi ; vous vous êtes, dit-elle, révolté avec dédain contre la proposition.


Le Chevalier.

Avec dédain ? voilà ce qu’on appelle du fabuleux, de l’impossible.


La Marquise.

Doucement, voici ma question : Avez-vous rejeté l’offre de Lisette, comme piqué de l’amour du comte, ou comme une chose qu’on rebute ? Était-ce dépit jaloux ? Car enfin, malgré nos conventions, votre cœur aurait pu être tenté du mien : ou bien était-ce vrai dédain ?


Le Chevalier.

Commençons par rayer ce dernier, il est incroyable ; pour de la jalousie…


La Marquise.

Parlez hardiment.


Le Chevalier, d’un air embarrassé.

Que diriez-vous, si je m’avisais d’en avoir ?


La Marquise.

Je dirais… que vous seriez jaloux.


Le Chevalier.

Oui ; mais, madame, me pardonneriez-vous ce que vous haïssez tant ?


La Marquise.

Vous ne l’étiez donc point ? (Elle le regarde.) Je vous entends, je l’avais bien prévu, et mon injure est avérée.


Le Chevalier.

Que parlez-vous d’injure ? Où est-elle ? Est-ce que vous êtes fâchée contre moi ?


La Marquise.

Contre vous, chevalier ? non, certes ; et pourquoi me fâcherais-je ? Vous ne m’entendez point, c’est à l’impertinente Lisette à qui j’en veux : je n’ai point de part à l’offre qu’elle vous a faite, et il a fallu vous l’apprendre, voilà tout ; d’ailleurs, ayez de l’indifférence ou de la haine pour moi, que m’importe ? J’aime bien mieux cela que de l’amour, au moins, ne vous y trompez pas.


Le Chevalier.

Qui ? moi, madame, m’y tromper ! Eh ! ce sont ces dispositions-là dans lesquelles je vous ai vue, qui m’ont attaché à vous, vous le savez bien ; et depuis que j’ai perdu Angélique, j’oublierais presque qu’on peut aimer, si vous ne m’en parliez pas.


La Marquise.

Oh ! pour moi, j’en parle sans m’en ressouvenir. Allons, monsieur Hortensius, approchez, prenez votre place ; lisez-moi quelque chose de gai, qui m’amuse.



Scène VIII

HORTENSIUS, et les acteurs précédents.


La Marquise.

Chevalier, vous êtes le maître de rester si ma lecture vous convient ; mais vous êtes bien triste, et je veux tâcher de me dissiper.


Le Chevalier, sérieux.

Pour moi, madame, je n’en suis point encore aux lectures amusantes. (Il s’en va.)


La Marquise, à Hortensius, quand il est parti.

Qu’est-ce que c’est que votre livre ?


Hortensius.

Ce ne sont que des réflexions très sérieuses.


La Marquise.

Eh bien, que ne parlez-vous donc ? vous êtes bien taciturne ; pourquoi laisser sortir le chevalier, puisque ce que vous allez lire lui convient ?


Hortensius appelle le chevalier.

Monsieur le chevalier ! monsieur le chevalier !


Le Chevalier reparaît.

Que me voulez-vous ?


Hortensius.

Madame vous prie de revenir, je ne lirai rien de récréatif.


La Marquise.

Que voulez-vous dire, madame vous prie ? Je ne prie point : vous avez des réflexions… et vous rappelez monsieur, voilà tout.


Le Chevalier.

Je m’aperçois, madame, que je faisais une impolitesse de me retirer, et je vais rester, si vous le voulez bien.


La Marquise.

Comme il vous plaira ; asseyons-nous donc. (Ils prennent des sièges.)


Hortensius, après avoir toussé, craché, lit.

« La raison est d’un prix à qui tout cède ; c’est elle qui fait notre véritable grandeur ; on a nécessairement toutes les vertus avec elle ; enfin le plus respectable de tous les hommes, ce n’est pas le plus puissant, c’est le plus raisonnable. »


Le Chevalier, s’agitant sur son siège.

Ma foi, sur ce pied-là, le plus respectable de tous les hommes a tout l’air de n’être qu’une chimère : quand je dis les hommes, j’entends tout le monde.


La Marquise.

Mais, du moins, y a-t-il des gens qui sont plus raisonnables les uns que les autres.


Le Chevalier.

Hum ! disons qui ont moins de folie, cela sera plus sûr.


La Marquise.

Eh ! de grâce, laissez-moi un peu de raison, chevalier ; je ne saurais convenir que je suis folle, par exemple…


Le Chevalier.

Vous, madame ? Eh ! n’êtes-vous pas exceptée ? cela s’en va sans dire, et c’est la règle.


La Marquise.

Je ne suis point tentée de vous remercier ; poursuivons.


Hortensius lit.

« Puisque la raison est un si grand bien, n’oublions rien pour la conserver ; fuyons les passions qui nous la dérobent ; l’amour est une de celles… »


Le Chevalier.

L’amour ! l’amour ôte la raison ? cela n’est pas vrai ; je n’ai jamais été plus raisonnable que depuis que j’en ai pour Angélique, et j’en ai excessivement.


La Marquise.

Vous en aurez tant qu’il vous plaira, ce sont vos affaires, et on ne vous en demande pas le compte. Mais l’auteur n’a point tant de tort ; je connais des gens, moi, que l’amour rend bourrus et sauvages, et ces défauts-là n’embellissent personne, je pense.


Hortensius.

Si monsieur me donnait la licence de parachever, peut-être que…


Le Chevalier.

Petit auteur que cela, esprit superficiel…


Hortensius, se levant.

Petit auteur, esprit superficiel ! Un homme qui cite Sénèque pour garant de ce qu’il dit, ainsi que vous le verrez plus bas, folio 24, chapitre v !


Le Chevalier.

Fût-ce chapitre 1000, Sénèque ne sait ce qu’il dit.


Hortensius.

Cela est impossible.


La Marquise, riant.

En vérité, cela me divertit plus que ma lecture : en voilà assez, votre livre ne plaît point au chevalier, n’en lisons plus, une autre fois nous serons plus heureux.


Le Chevalier.

C’est votre goût, madame, qui doit décider.


La Marquise.

Mon goût veut bien avoir cette complaisance-là pour le vôtre.


Hortensius, s’en allant.

Sénèque un petit auteur ! Par Jupiter, si je le disais, je croirais faire un blasphème littéraire. Adieu, monsieur.


Le Chevalier.

Serviteur, serviteur.



Scène IX

LE CHEVALIER, LA MARQUISE.


La Marquise.

Vous voilà brouillé avec Hortensius, chevalier ; de quoi vous avisez-vous aussi de médire de Sénèque ?


Le Chevalier.

Sénèque et son défenseur ne m’inquiètent pas, pourvu que vous ne preniez pas leur parti, madame.


La Marquise.

Ah ! je demeurerai neutre, si la querelle continue ; car je m’imagine que vous ne voudrez pas la recommencer : nos occupations vous ennuient, n’est-il pas vrai ?


Le Chevalier.

Il faut être plus tranquille que je ne suis, pour réussir à s’amuser.


La Marquise.

Ne vous gênez point, chevalier, vivons sans façon ; vous voulez peut-être être seul : adieu, je vous laisse.


Le Chevalier.

Il n’y a plus de situation qui ne me soit à charge.


La Marquise.

Je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous calmer l’esprit.

(Elle part lentement.)


Le Chevalier, pendant qu’elle marche.

Ah ! je m’attendais à plus de repos quand j’ai rompu mon voyage ; je ne ferai plus de projets, je vois bien que je rebute le monde.


La Marquise, s’arrêtant au milieu du théâtre.

Ce que je lui entends dire là me touche ; il ne serait pas généreux de le quitter dans cet état-là. (Elle revient.) Non, chevalier, vous ne me rebutez point ; ne cédez point à votre douleur : tantôt vous partagiez mes chagrins, vous étiez sensible à la part que je prenais aux vôtres, pourquoi n’êtes-vous plus de même ? C’est cela qui me rebuterait, par exemple, car la véritable amitié veut qu’on fasse quelque chose pour elle, elle veut consoler.


Le Chevalier.

Aussi aurait-elle bien du pouvoir sur moi : si je la trouvais, personne au monde n’y serait plus sensible ; j’ai le cœur fait pour elle ; mais où est-elle ? Je m’imaginais l’avoir trouvée, me voilà détrompé, et ce n’est pas sans qu’il en coûte à mon cœur.


La Marquise.

Peut-on de reproche plus injuste que celui que vous me faites ! De quoi vous plaignez-vous, voyons ? d’une chose que vous avez rendue nécessaire ; une étourdie vient vous proposer ma main, vous y avez de la répugnance, à la bonne heure, ce n’est point là ce qui me choque ; un homme qui a aimé Angélique peut trouver les autres femmes bien inférieures, elle a dû vous rendre les yeux très difficiles ; et d’ailleurs tout ce qu’on appelle vanité là-dessus, je n’en suis plus.


Le Chevalier.

Ah ! madame, je regrette Angélique, mais vous m’en auriez consolé, si vous aviez voulu.


La Marquise.

Je n’en ai point de preuve ; car cette répugnance dont je ne me plains point, fallait-il la marquer ouvertement ? Représentez-vous cette action-là de sang-froid ; vous êtes galant homme, jugez-vous, où est l’amitié dont vous parlez ? Car, encore une fois, ce n’est pas de l’amour que je veux, vous le savez bien, mais l’amitié n’a-t-elle pas ses sentiments, ses délicatesses ? L’amour est bien tendre, chevalier ; eh bien, croyez qu’elle ménage avec encore plus de scrupule que lui les intérêts de ceux qu’elle unit ensemble. Voilà le portrait que je m’en suis toujours fait, voilà comme je la sens, et comme vous auriez dû la sentir : il me semble que l’on n’en peut rien rabattre, et vous n’en connaissez pas les devoirs comme moi : qu’il vienne quelqu’un me proposer votre main, par exemple, et je vous apprendrai comme on répond là-dessus.


Le Chevalier.

Oh ! je suis sûr que vous y seriez plus embarrassé que moi ; car enfin, vous n’accepteriez point la proposition.


La Marquise.

Nous n’y sommes pas, ce quelqu’un n’est pas venu, et ce n’est que pour vous dire combien je vous ménagerais : cependant vous vous plaignez.


Le Chevalier.

Eh ! morbleu, madame, vous m’avez parlé de répugnance, et je ne saurais vous souffrir cette idée-là. Tenez, je trancherai tout d’un coup là-dessus : si je n’aimais pas Angélique, qu’il faut bien que j’oublie, vous n’auriez qu’une chose à craindre avec moi, qui est que mon amitié ne devînt amour, et raisonnablement il n’y aurait que cela à craindre non plus ; c’est là toute la répugnance que je me connais.


La Marquise.

Ah ! pour cela, c’en serait trop ; il ne faut pas, chevalier, il ne faut pas.


Le Chevalier.

Mais ce serait vous rendre justice ; d’ailleurs, d’où peut venir le refus dont vous m’accusez ? car enfin était-il naturel ? C’est que le comte vous aimait, c’est que vous le souffriez ; j’étais outré de voir cet amour venir traverser un attachement qui devait faire toute ma consolation ; mon amitié n’est point compatible avec cela, ce n’est point une amitié faite comme les autres.


La Marquise.

Eh bien, voilà qui change tout, je ne me plains plus, je suis contente ; ce que vous me dites là, je l’éprouve, je le sens ; c’est là précisément l’amitié que je demande, la voilà, c’est la véritable ; elle est délicate, elle est jalouse, elle a droit de l’être ; mais que ne me parliez-vous ? Que n’êtes-vous venu me dire : Qu’est-ce que c’est que le comte ? Que fait-il chez vous ? Je vous aurais tiré d’inquiétude, et tout cela ne serait point arrivé.


Le Chevalier.

Vous ne me verrez point faire d’inclination, à moi ; je n’y songe point avec vous.


La Marquise.

Vraiment je vous le défends bien, ce ne sont pas là nos conditions ; je serais jalouse aussi, moi, jalouse comme nous l’entendons.


Le Chevalier.

Vous, madame ?


La Marquise.

Est-ce que je ne l’étais pas de cette façon-là tantôt ? votre réponse à Lisette n’avait-elle pas dû me choquer ?


Le Chevalier.

Vous m’avez pourtant dit de cruelles choses.


La Marquise.

Eh ! à qui en dit-on, si ce n’est aux gens qu’on aime, et qui semblent n’y pas répondre ?


Le Chevalier.

Dois-je vous en croire ? Que vous me tranquillisez, ma chère marquise !


La Marquise.

Écoutez, je n’avais pas moins besoin de cette explication-là que vous.


Le Chevalier.

Que vous me charmez ! Que vous me donnez de joie ! (Il lui baise la main.)


La Marquise, riant.

On le prendrait pour mon amant, de la manière dont il me remercie.


Le Chevalier.

Ma foi, je défie un amant de vous aimer plus que je fais ; je n’aurais jamais cru que l’amitié allât si loin, cela est surprenant ; l’amour est moins vif.


La Marquise.

Et cependant il n’y a rien de trop.


Le Chevalier.

Non, il n’y a rien de trop ; mais il me reste une grâce à vous demander. Gardez-vous Hortensius ? Je crois qu’il est fâché de me voir ici, et je sais lire aussi bien que lui.


La Marquise.

Eh bien, chevalier, il faut le renvoyer ; voilà toute la façon qu’il faut faire.


Le Chevalier.

Et le comte, qu’en ferons-nous ? Il m’inquiète un peu.


La Marquise.

On le congédiera aussi ; je veux que vous soyez content, je veux vous mettre en repos. Donnez-moi la main, je serais bien aise de me promener dans le jardin.


Le Chevalier.

Allons, marquise.