La Semaine de Mai/Chapitre 16

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Maurice Dreyfous (p. 101-108).


XVI

LA TERREUR

Jusqu’ici nous n’avons vu que les fusillades faites dans les quelques heures qui suivaient le combat. Derrière, on tuait encore ; on tuait loin de la bataille, dans des quartiers pris depuis deux ou trois jours ; on tuait froidement, de parti pris, depuis la porte d’Auteuil, par laquelle on était entré le dimanche 21 mai, jusqu’à la ligne occupée par les troupes ; et les progrès de l’armée avaient pour premier résultat d’agrandir le champ du massacre.

Un correspondant du Times, dans le numéro du 27 mai, raconte d’une fort curieuse façon une promenade de nuit dans Paris. Rien n’était sinistre (tous les témoins s’en souviennent) comme l’aspect des rues, le soleil couché. Pas une lumière : toutes les portes s’étaient refermées, toutes les fenêtres éteintes. Il ne restait, dans la nuit noire, que des malheureux sans asile, trébuchant sur les cadavres ou sur les monceaux de pavés des barricades. Le correspondant du Times traversait avec un ami anglais les rues désertes de la ville muette, quand, à la Bourse, il entendit éclater un grand bruit de tambours ; il s’informa, c’était la garde nationale à brassard qui se réunissait : le parti de l’ordre se montrait.

Il allait chercher les suspects et conduire les prisonniers aux abattoirs.

Un autre correspondant dit dans le même numéro du grand journal anglais :

« Le parti de l’ordre, dont la couardise fut la principale cause de la guerre, se distingue maintenant par sa férocité, fouillant partout les maisons pour trouver des insurgés, et fusillant beaucoup de ceux qu’il trouve. »

Une correspondance insérée dans le Times du 29 mai ajoute :

« Indépendamment des obus et des coups de… fusil… un étranger court des risques sérieux par suite du tempérament excessif du parti de l’ordre… Il sera curieux plus tard de supputer le chiffre d’innocents qui ont été fusillés pour avoir désobéi aux ordres de quelques gardes nationaux impérieux. »

Outre ces volontaires, la police arrivait sur les pas de l’armée. Ses agents marchaient derrière les régiments. Un officier disait à l’un des rédacteurs du Gaulois en lui montrant les policiers : « Dès que notre tâche est finie, la leur commence. » (Gaulois du 26 mai.) La formule était inexacte : agents et soldats travaillaient ensemble.

Enfin, les dénonciateurs pullulaient. Des procès intentés plus tard ont montré jusqu’à quel point était poussée la rage des dénonciations. J’en retrouve un fort curieux dans la République française du 6 mai 1872. Le marquis de Forbin-Janson et madame la marquise habitaient, rue Thérèse, 11, une maison appartenant à M. de Rémusat. Il y avait dans la maison, outre le vaste appartement occupé par le marquis, trois petits appartements occupés, l’un par les époux Lancaster, les autres par M. Sauchet et M. Bargeon. Ces quatre petits locataires, le concierge et sa femme furent tous les six dénoncés et arrêtés du 26 au 28 mars. M. Lancaster a été fusillé au Châtelet. L’avocat de M. le marquis de Forbin-Janson a reconnu qu’il avait demandé par lettre, au général Berthaut, l’arrestation des cinq autres ! Il n’essayait de nier que pour M. Lancaster.

Le journal les Débats a eu communication du chiffre des dénonciations classées à la préfecture de police, du 22 mai au 13 juin. En trois semaines, il y eut trois cent soixante-dix-neuf mille huit cent vingt-huit dénonciations (Les Débats cités par M. L. Fiaux, Histoire de la guerre civile). Tel citoyen, acquitté par les conseils de guerre, avait été dénoncé dix-sept fois[1] ! Il faisait bon, alors, se débarrasser de ses ennemis.

En outre la troupe fouillait elle-même les maisons, sans attendre les délations. Le Journal de Paris du 30 mai décrit le procédé employé. D’abord la troupe entre l’œil au guet, le doigt sur la détente, dans la rue qu’elle est chargée de visiter. On avertit les concierges de faire descendre toutes les armes à feu. Quelques heures après arrive un peloton qui ne monte que dans les maisons signalées. Le lendemain, nouvelle perquisition faite d’après les interrogatoires des prisonniers.

Il semble qu’il y ait eu, dans chaque quartier, une organisation sommaire de la terreur. Cette organisation n’était pas bien régulière ; à ces époques troublées, le pouvoir est aux plus violents. On m’a raconté l’installation de l’autorité à la mairie du VIIIe arrondissement. Un jeune homme, fils d’un député appartenant à l’opinion républicaine modérée, M. J.., vint s’installer là avec une délégation de M. Barthélémy Saint-Hilaire : assurément, il aurait empêché les excès dans la mesure de son pouvoir. Mais il fut fort mal reçu et assez vite mis à la porte par deux meneurs de la répression à outrance, dont un baron commandant un des anciens bataillons de la garde nationale.

Des listes de suspects étaient-elles dressées d’avance, par quartier ? Certains faits qu’on m’a indiqués sembleraient l’établir. M. le docteur G… fit intercéder un « conservateur » influent pour un ami, qui lui répondit : « Je réussirai peut-être ; cela dépend de la façon dont il est porté sur la liste. »

Je ne serais pas étonné qu’il y ait eu de pareilles listes : la garde nationale de l’ordre avait son état-major à Versailles ; cet état-major était mêlé activement à toutes les petites conspirations qui donnèrent lieu à tant de promesses et qui eurent si peu d’effet. Or, partout, les officiers de la garde nationale de l’ordre sont activèrent mêlés aux exécutions ; nous avons vu le Times signaler leur rôle ; c’est l’un d’eux qui s’installe à la mairie du VIIIe arrondissement ; et la cour martiale qui versa le plus de sang, celle du Châtelet, était présidée par un lieutenant-colonel de la garde nationale.

Quelques-uns de ces messieurs jouèrent parfois un rôle assez difficile à définir.

Je citerai M. le baron de Montant. M. de Montant était sous la Commune chef d’état-major fédéré dans le VIIe arrondissement ; mais il avait en poche deux laissez-passer : l’un de M. Barthélémy Saint-Hilaire, l’autre du maréchal de Mac-Mahon ; et, à la veille de l’entrée dans Paris, il recevait (c’est lui-même qui l’a dit à la commission d’enquête du 18 mars), il recevait, dis-je, dix mille francs de M. Thiers, pour les employer à l’œuvre qu’il avait entreprise.

Or, cet agent de M. Thiers était l’ami intime et le conseiller d’Urbain, membre de la Commune : et j’extrais du procès de ce dernier (troisième conseil de guerre de Versailles, séance du 11 août 1871), un passage de l’interrogatoire de M. de Montaut, témoin :

» D. Avez-vous engagé Urbain à établir un système de machines infernales dans les égouts ?

» R. J’avais été informé qu’on voulait établir un système de ce genre ; alors j’ai proposé à Urbain d’adopter mon plan. Si j’avais réussi à cela, je n’aurais pas eu pour détruire les mines des fédérés le mal que nous avons eu plus tard. » (On verra plus loin ce que vaut cette assertion.)

Urbain est le membre de la Commune qui proposa à la séance du 17 mai de fusiller dix otages dans les vingt-quatre heures. Il appuyait sa proposition sur un rapport racontant que les Versaillais, ayant pris une ambulancière, l’avaient violée et fusillée sur le champ de bataille sous les yeux des fédérés. Ce rapport fantastique, dont les conséquences pouvaient être sinistres, est publié à l’Officiel de la Commune daté du 19 mai. Il commence ainsi :

« Le chef d’état-major de la septième légion porte à la connaissance de la commission militaire, etc. »

Le chef d’état-major de la septième légion, c’était M. le baron de Montaut, agent de M. Thiers, celui qui recevait les dix mille francs de Versailles.

J’extrais de la séance du conseil de guerre, citée plus haut, un second incident de la déposition de M. de Montaut.

Sur la question :

« N’est-il pas vrai que vous avez fait à Urbain un rapport d’après lequel il a demandé l’exécution des otages ? »

M. de Montaut explique qu’un parlementaire vint lui raconter qu’il avait été accueilli à coups de fusil et ajoute : « Je lui conseillai de faire à ce sujet un rapport qui fut porté à Urbain. »

« D. N’est-ce pas ce rapport qui a déterminé Urbain à faire son abominable proposition au sujet des otages ?

» R. Urbain était très mal entouré à la mairie : on a exagéré le rapport, et c’est sous le coup de l’indignation qu’on avait fait naître dans son esprit qu’il a dû faire la proposition en question. »

À peine l’armée entrée, M. de Montaut se faisait reconnaître. Arrêté par erreur, il était réclamé par M. le marquis d’Abzac, aide de camp du maréchal de Mac-Mahon (Enquête du 18 mars. Attestation du prévôt du 5e corps). Il allait disant partout que la Commune avait placé des mines dans tous les égouts ; qu’avec deux claviers établis, l’un au Télégraphe, l’autre à l’Hôtel-de-Ville (c’était le plan qu’il avait proposé vainement à Urbain), les fédérés voulaient faire sauter Paris quartier par quartier et qu’il avait, lui, de Montaut, été couper les fils dans les égouts, au péril de sa vie. Il prétendait même avoir employé ainsi les dix mille francs de M. Thiers.

Il se vanta de cette prouesse à la commission d’enquête parlementaire. La commission s’informa près du service des égouts. La réponse est dans les documents de l’enquête. Jamais il n’y eut, ni une mine de pratiquée, ni un fil de posé ; les égouts étaient restés sous la surveillance des agents du gouvernement de Versailles.

M. de Montaut ne fut pas le seul de la sorte. À Montmartre, des faits analogues se produisirent : certain capitaine, dont j’ai le nom, et qui s’était attelé aux fameux canons avant le 18 mars, faisait, avec une étrange violence, les arrestations et les perquisitions. Il opérait la nuit, le revolver au poing, la menace à la bouche.

Un autre officier fédéré, après avoir été parmi les plus violents de la Commune, se trouvait parmi les vainqueurs et recevait comme butin la place d’un fonctionnaire suspect.

D’autres prenaient leur part d’autorité dans la répression, on ne sait de quel droit. À la mairie de Montmartre, il y eut avec le colonel Perrier un « délégué civil », coulissier de son métier, et dont le quartier a gardé un terrible souvenir.

Je cherchais tout à l’heure s’il y eut des listes, pour chaque quartier, antérieures à la prise du quartier ; ce qui est certain, c’est qu’on se hâtait d’en dresser aussitôt le quartier conquis. J’en ai une sous les yeux ; je la trouve dans les notes que le docteur Robinet a bien voulu me communiquer. M. Robinet intervint activement en faveur d’une dame B…., qui fut arrêtée près de chez lui sans l’ombre d’un motif. Parmi les notes relatives à cette dame, je trouve son ordre d’arrestation. C’est une feuille à en-tête, dont le haut est coupé. Il ne reste plus à l’en-tête qu’une accolade, et le mot : sommaire. Voici le texte de ce curieux document (Je supprime bien entendu les noms et les adresses) :

PRÉVÔTÉ.

À arrêter le plus tôt possible :
Femme D…, rue…, n°…, menace le quartier.
Mari fusillé.
Même maison, veuve R…, lampiste.
Pétrole (Ont dû menacer.)
M. R…, rue n°…,

Doit être caché dans la maison.
Inspecteur du marché Saint-Germain.
Madame D…,
Avait affiché des signaux.
Concierge rue…, n°…
Renseignement sur D…, au Petit-Saint-Thomas.
On le croit à Saint-Mandé chez sa belle-mère.
On la croit blanchisseuse.

En tête du verso de la feuille, sont écrits ces mots :

Requérir tous agents de la force armée et prêter main-forte pour l’exécution du présent.

Le prévôt,
(Signature).


On voit les motifs qui suffisaient pour donner un ordre d’arrestation, alors qu’il y avait tant de chances pour qu’un ordre d’arrestation fût une condamnation à mort. On arrête une marchande lampiste parce qu’elle a du pétrole et qu’elle a dû menacer ; on arrête une femme parce que son mari est fusillé ; on arrête un concierge pour le crime assez indéfinissable d’avoir « affiché des signaux » ! On arrête un dernier suspect pour ce motif : « inspecteur du marché Saint-Germain ! »

Or, on a conduit à Versailles quarante mille prisonniers ; nous verrons plus tard qu’en outre on a fusillé environ trente mille personnes ; un certain nombre de personnes arrêtées ne figurent dans aucunes des deux catégories, ayant été relâchées de suite. Qu’on juge, d’après ces chiffres, la terreur organisée dans Paris !

  1. On verra plus loin, au chapitre du Châtelet, l’exemple d’un négociant dénoncé six fois de suite par un concurrent comme membre à la Commune.