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La Sensibilité individualiste/1

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Félix Alcan (p. 1-24).


I


LA SENSIBILITÉ INDIVIDUALISTE

Le mot individualisme peut désigner soit une doctrine sociale, soit une forme de sensibilité.

C’est dans le premier sens qu’il est pris par les économistes et les politiques. L’individualisme économique est la doctrine bien connue du non-interventionnisme, du laisser-faire, laisser-passer. L’individualisme politique est la doctrine qui réduit l’État à la seule fonction de défense à l’extérieur et de sécurité à l’intérieur ; ou encore celle qui préconise la décentralisation (régionalisme et fédéralisme), ou encore celle qui défend les minorités contre les majorités (libéralisme) et se trouve amenée par la logique à prendre en mains la cause de la plus petite minorité : l’individu.

Tout autre est l’individualisme psychologique. — Sans doute, il peut y avoir un lien entre l’individualisme doctrinal et l’individualisme sentimental. Par exemple, Benjamin Constant fut un individualiste dans les deux sens du mot. Mais ce rapport n'est pas nécessaire. On peut être individualiste doctrinaire et ne posséder à aucun degré la sensibilité individualiste. Exemple : Herbert Spencer.

La sensibilité individualiste peut se définir négativement. Elle est le contraire de la sensibilité sociable. Elle est une volonté d’isolement et presque de misanthropie.

La sensibilité individualiste n’est pas du tout la même chose que l’égoïsme vulgaire. L’égoïste banal veut à tout prix se pousser dans le monde, il se satisfait par le plus plat arrivisme. Sensibilité grossière. Elle ne souffre nullement des contacts sociaux, des faussetés et des petitesses sociales. Au contraire, elle vit au milieu de cela comme un poisson dans l’eau.

La sensibilité individualiste suppose un vif besoin d’indépendance, de sincérité avec soi et avec autrui qui n’est qu’une forme de l’indépendance d’esprit ; un besoin de discrétion et de délicatesse qui procède d’un vif sentiment de la barrière qui sépare les moi, qui les rend incommunicables et intangibles ; elle suppose aussi souvent, du moins dans la jeunesse, cet enthousiasme pour l’honneur et l’héroïsme que Stendhal appelle espagnolisme, et cette élévation de sentiments qui attirait au même Stendhal ce reproche d’un de ses amis : « Vous tendez vos filets trop haut. » Ces besoins intimes, inévitablement froissés dès les premiers contacts avec la société, forcent cette sensibilité à se replier sur elle-même. C’est la sensibilité de Vigny : « Une sensibilité extrême, refoulée dès l’enfance par les maîtres et à l’armée par les officiers supérieurs, demeurée enfermée dans le coin le plus secret du cœur. » Cette sensibilité souffre de la pression que la société exerce sur ses membres : « La société, dit Benjamin Constant, est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d’amertume à l’amour qu’elle n’a pas sanctionné… » Et ailleurs : « L’étonnement de la première jeunesse à l’aspect d’une société si factice et si travaillée annonce plutôt un cœur naturel qu’un esprit méchant. Cette société d’ailleurs n’a rien à en craindre. Elle pèse tellement sur nous ; son influence sourde est tellement puissante qu’elle ne tarde pas à nous façonner d’après le moule universel. Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l’on finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu’en entrant on n’y respirait qu’avec effort… Si quelques-uns échappent à la destinée générale, ils enferment en eux-mêmes leur dissentiment secret ; ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des vices ; ils n’en plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie et que le mépris est silencieux [1]. » L’espagnolisme de Stendhal se hérisse devant les vulgarités et les hypocrisies de son petit milieu bourgeois de Grenoble [2]. Un peu plus tard, à Paris, chez les Daru, il exprime la même horripilation : « C’est dans cette salle à manger que j’ai cruellement souffert, en recevant cette éducation des autres à laquelle mes parents m’avaient si judicieusement soustrait… Le genre poli, cérémonieux, encore aujourd’hui, me glace et me réduit au silence. Pour peu qu’on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort. Que l’on juge de l’effet de ce venin en janvier 1800, quand il était appliqué sur des organes tout neufs et dont l’extrême tension n’en laissait pas perdre une goutte [3]. » — Même froissement intérieur, plus profond et plus intime encore chez Amiel : « Peut-être me suis-je déconsidéré en m’émancipant de la considération ? Il est probable que j’ai déçu l’attente publique en me retirant à l’écart par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la parole [4]. »

Il semble, d’après cela, qu’on doive considérer la sensibilité individualiste comme une sensibilité réactive au sens que Nietzsche donne à ce mot, c’est-à-dire qu’elle se détermine par réaction contre une réalité sociale à laquelle elle ne peut ou ne veut point se plier. Est-ce à dire que cette sensibilité n’est pas primesautière ? En aucune façon. Elle l’est, en ce sens qu’elle apporte avec elle un fond inné de besoins sentimentaux qui, refoulés par le milieu, se muent en une volonté d’isolement, en résignation hautaine, en renoncement dédaigneux, en ironie, en mépris, en pessimisme social et en misanthropie.

Cette misanthropie est d’une nature spéciale. Comme l’individualiste est né avec des instincts de sincérité, de délicatesse, d’enthousiasme, de générosité, et même de tendresse, la misanthropie où il se réfugie est susceptible de nuances, d’hésitations, de restrictions et comme de remords. Cette misanthropie, impitoyable pour les groupes, — hypocrites et lâches par définition, — fait grâce volontiers aux individus, à ceux du moins en qui l’individualiste espère trouver une exception, une « différence », comme dit Stendhal.

Hostile aux « choses sociales » (Vigny), fermé aux affections corporatives et solidaristes, l’individualiste reste accessible aux affections électives ; il est très capable d’amitié.

Le trait dominant de la sensibilité individualiste est en effet celui-ci : le sentiment de la « différence » humaine, de l’unicité des personnes. — L’individualiste aime cette « différence », non seulement en soi, mais chez autrui. Il est porté à la reconnaître, à en tenir compte et à s’y complaire. Cela suppose une intelligence fine et nuancée. Pascal a dit : « À mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes. » La sensibilité sociable ou grégaire se complaît dans la banalité des traits ; elle aime qu’on soit « comme tout le monde ». La sensibilité chrétienne, humanitaire, solidariste et démocratique, voudrait effacer les distinctions entre les moi. Amiel y voit avec raison l’indice d’une intellectualité grossière : « Si, comme dit Pascal, à mesure qu’on est plus développé, on trouve plus de différence entre les hommes, on ne peut dire que l’instinct démocratique développe beaucoup l’esprit, puisqu’il fait croire à l’égalité des mérites en vertu de la similitude des prétentions [5]. » Le chrétien dit : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fît. » À quoi un dramaturge moraliste, B. Shaw, réplique avec esprit : « Ne faites pas à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fît : vous n’avez peut-être pas les mêmes goûts. »

Tous les grands individualistes communient dans ce trait : l’amour et la culture de la différence humaine, de l’unicité. « La tête de chacun, dit Vigny, est un moule où se modèle toute une masse d’idées. Cette tête une fois cassée par la mort, ne cherchez plus à recomposer un ensemble pareil, il est détruit pour toujours [6]. » Stendhal dit que chaque homme a sa façon à lui d’aller à la chasse au bonheur. C’est ce qu’on appelle son caractère. « Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu’en 1793, il y a quarante-deux ans, j’allais à la chasse au bonheur précisément comme aujourd’hui ; en d’autres termes plus communs, mon caractère était absolument le même qu’aujourd’hui [7]. »

Benjamin Constant tire du sentiment de son unicité cette conclusion pratique : « En réfléchissant à ma position, je me dis qu’il faut s’arranger selon ses besoins et son caractère ; c’est duperie que de faire autrement. On n’est bien connu que de soi. Il y a entre les autres et soi une barrière invisible ; l’illusion seule de la jeunesse peut croire à la possibilité de la voir disparaître. Elle se relève toujours [8]. »

On le voit, Stirner n’a pas inventé le sentiment de l’unicité, s’il a inventé le mot. Ce sentiment se confond avec le sentiment même de l’individualité. Être individualiste, c’est se complaire dans le sentiment, non pas même de sa supériorité, mais de sa « différence », de son unicité. — Et cela dans n’importe quelles conjonctures, même les plus adverses ou même les plus affreuses. — Il est telle espèce d’hommes qui, frappés par le sort, honnis par la tourbe des imbéciles (il est vrai que ceci est un réconfort), engagés dans une de ces impasses de la vie où il semble qu’on doive toucher à l’extrême désespoir, précisément dans ce moment, trouvent une exaltation de force et d’orgueil dans le sentiment de leur moi et ne voudraient pas changer ce moi contre n’importe quel autre, tant favorisé fût ce dernier moi par la fortune ou par les hommes. — L’individualiste fait résider toute sa valeur et tout son bien non dans ce qu’il possède, ni dans ce qu’il représente, mais dans ce qu’il est.

L’unicité du moi ne va pas sans instantanéité. — Dans le sentiment de l’individualité entre comme élément essentiel la sensation de la fluidité, de l’instabilité de ce moi pourtant si personnel. Ceci aussi est un trait caractéristique de la sensibilité individualiste. Benjamin Constant, Stendhal sont des sensibilités frémissantes, mobiles, insaisissables pour elles-mêmes et souvent déconcertantes pour autrui [9].

Même remarque pour Amiel en qui toutefois cet impressionnisme sentimental tente souvent, sans y parvenir toujours, de se corriger de stoïcisme.

Par cet impressionnisme sentimental, l’individualiste représente le contraire de ce qu’on appelle un « caractère », « un homme à principes ». — Et comme l’intelligence a ses racines dans la sensibilité, l’intelligence de l’individualiste est, comme sa sensibilité elle-même, mobile, impressionniste, artiste, fine, capricieuse et nuancée. De là, la supériorité de l’intellectualité individualiste comparée à la pauvreté et à l’étroitesse intellectuelle souvent constatée chez les gens qu’on appelle des « caractères ». Ed. Rod note quelque part la fréquence de cette combinaison psychologique : un imbécile et un caractère.

Les deux éléments qui constituent le sentiment de l’individualité, unicité et instantanéité, semblent jusqu’à un certain point inconciliables. En effet, qui dit unicité dit constance au moins relative ; qui dit instantanéité dit fluidité, fugacité absolue. Le sentiment de l’individualité ne s’évanouit-il pas dans l’instantanéisme ? — À vrai dire, cette opposition est toute théorique. En fait, le sentiment de l’individualité combine ces deux éléments en les conciliant à chaque instant de son devenir. D’une part, Schopenhauer a raison de dire que notre individualité nous accompagne partout et teinte de sa nuance tous les événements de notre vie : d’autre part, Stirner a raison de dire que l’Unique est instantané. Mais tous ces états d’âme instantanés qui se succèdent comme un défilé d’images cinématographiques ont tous une teinte commune, une même coloration sentimentale. Cela suffit pour que nous nous reconnaissions. Cela suffit pour que le sentiment de notre individualité soit possible. L’instantanéisme absolu de Stirner est une exagération et une contre-vérité psychologique. L’instantanéisme absolu exclurait tout sentiment et toute culture de la « différence » humaine, toute notion de l’unicité.

La sensibilité individualiste entre inévitablement en conflit avec la société où elle évolue. La tendance de cette dernière est en effet de réduire autant que possible le sentiment de l’individualité : l’unicité par le conformisme, la spontanéité par la discipline, l’instantanéité du moi par l’esprit de suite, la sincérité du sentiment par l’insincérité inhérente à toute fonction socialement définie, la confiance en soi et l’orgueil de soi par l’humiliation inséparable de tout dressage social. C’est pourquoi l’individualiste a le sentiment d’une lutte sourde entre son moi et la société. Il ne veut pas être dupe ; il ne veut pas s’effacer devant les préjugés. « J’ai toujours vu, écrit Sainte-Beuve, que, si l’on se mettait une seule minute à dire ce que l’on pense, la société s’écroulerait. » Stendhal dit : « La société ne m’a pas fait de concession ; pourquoi lui en ferais-je ? » — En même temps l’individualiste sent vivement la difficulté d’échapper à la société : « Je suis chaque jour plus convaincu, dit Benjamin Constant, qu’il faut ruser avec la vie et les hommes presque autant quand on veut échapper aux autres que lorsqu’on veut en faire des instruments. L’ambition est bien moins insensée qu’on ne le croit ; car, pour vivre en repos, il faut se donner presque autant de peine que pour gouverner le monde [10]. » — Stendhal loue ceux qui, dans la vie, « ne se soucient pas plus de commander que d’obéir. » — Ligne difficile à tenir. La société ne vous passera pas cette fantaisie. Elle vous dira : « Il faut commander ou obéir, ou plutôt les deux à la fois. Il faut tenir votre place et jouer votre rôle. » L’individualisme est une façon de se dérober, une façon de fermer sa porte, de défendre son for intérieur ; c’est l’isolement hautain de l’individu dans la forteresse de son unicité ; c’est une sécession sentimentale et intellectuelle. Content d’échapper à la société, l’individualiste la tient quitte de ses faveurs ; il s’en prend à lui-même de son peu d’avancement social. Cela d’ailleurs sans remords ni regrets. « J’ai vécu dix ans dans ce salon, dit Stendhal, reçu poliment, estimé, mais tous les jours moins lié, excepté avec mes amis. C’est là un des défauts de mon caractère. C’est ce défaut qui fait que je ne m’en prends pas aux hommes de mon peu d’avancement… Je suis content dans une position inférieure, admirablement content surtout quand je suis à deux cents lieues de mon chef, comme aujourd’hui [11]. » — « Je ne suis pas mouton, dit encore Stendhal, et c’est pourquoi je ne suis rien. »

La sensibilité individualiste s’accompagne d’une intellectualité hostile à toutes les doctrines d’empiètement social ; elle est antisolidariste, antidogmatique, anti-éducationniste. L’individualisme est un pessimisme social, une défiance raisonnée vis-à-vis de toute organisation sociale. L’esprit individualiste est, en face des croyances sociales, l’« Esprit qui toujours nie. » Il dirait avec le Méphistophélès du second Faust : « Laisse-moi de côté ces anciennes luttes d’esclavage et de tyrannie ! Cela m’ennuie, car à peine est-ce fini qu’ils recommencent de plus belle, et nul ne s’aperçoit qu’il est joué par Asmodée, qui se blottit derrière ! Ils se battent, dit-on, pour les droits de la liberté ; tout bien considéré, ce sont esclaves contre esclaves [12]. » Réfugié dans son scepticisme et son dilettantisme social, l’individualiste goûte chez les auteurs un petit d’air d’ironie et d’irrespect propre à cingler les philistins cérémonieux et pontifiants. Il se délecte d’une pensée comme celle-ci, qui est de B. Shaw et qui est exquise : « Ne donnez pas à vos enfants d’instruction morale ou religieuse sans être assuré qu’ils ne la prendront pas trop au sérieux ; mieux vaut être la mère d’Henri IV que celle de Robespierre. » D’ailleurs l’individualiste ne songe pas à faire de prosélytisme. Il prendrait volontiers à son compte le mot de Barrès : « Il n’appartient à aucun de modifier la façon de sentir de son voisin. » L’individualiste propose des placita et n’impose pas de dogmes. Tout au plus, comme Stendhal, écrit-il to the happy few.

Disons un mot de la sincérité individualiste. Cette sincérité ne procède pas d’un scrupule moral, mais d’une fierté personnelle, d’un sentiment de force et d’indépendance. On se rend ce témoignage qu’on se moque de l’antipathie des autres. La sincérité est un signe de force : « les personnes faibles ne peuvent être sincères, » dit La Rochefoucauld.

On peut dire aussi que la sincérité de l’individualiste est en partie réactive, au sens nietzschéen que nous avons vu plus haut. L’individualiste est sincère en quelque sorte par esprit de contradiction. Il aime la sincérité et la netteté par antipathie pour l’hypocrisie sociale et pour ceux qui la représentent. « Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base principale mon horreur pour l’hypocrisie ; l’hypocrisie à mes yeux était ma tante Séraphie, Mme Vignon et leurs prêtres [13]. »

La sensibilité, qui est l’antithèse de la sensibilité individualiste, la sensibilité corporative, solidariste, est factice et toujours plus ou moins insincère.

Voyez les dessous de la mentalité corporative. La solidarité de façade y recouvre le banal égoïsme que nous avons distingué tout d’abord de l’individualisme ; égoïsme compliqué ici de sentiments d’esclaves : envie, défiance, malveillance, dénigrement entre compagnons de chaîne. Je connais, dans une administration, qu’il est inutile de désigner autrement des fonctionnaires qui parlent de solidarité, qui lisent un journal intitulé la Solidarité[14]. Mais qu’un collègue soit, de la part d’un chef hiérarchique, l’objet de quelque mauvais tour ou de quelque vilenie notable, ou qu’il arrive à ce collègue quelque mésaventure professionnelle, une mauvaise inspection, par exemple, vous verrez plus d’un de ces excellents collègues se frotter les mains in petto ou même manifester sa satisfaction par quelque allusion méchante, quand il est sûr qu’il n’a rien à craindre, c’est-à-dire quand le collègue visé n’est pas persona grata auprès du chef. Cherchant une hyperbole capable d’exprimer la pleutrerie corporative, je me suis arrêté à la suivante : Supposons qu’un chef hiérarchique grossier (l’hypothèse n’est pas absolument impossible) applique à l’un de ses subordonnés un coup de pied quelque part avec une intensité pouvant être représentée par 30 au dynamomètre, et qu’il se contente d’infliger à tel ou tel autre la même marque d’attention avec une intensité réduite à 20, ces derniers seront enchantés et considéreront la différence comme un avancement personnel, comme un bénéfice représenté par l’écart entre 30 et 20. — Il me reste un scrupule, dirait Schopenhauer : Est-ce bien une hyperbole ?

La mentalité syndicaliste, — autre forme de la mentalité solidariste, — a été définie par un publiciste qui connaît bien les syndicats : « Un altruisme camaradivore. » Récemment M. Buisson rapportait « les doléances d’instituteurs syndiqués qui se plaignaient que le président ou le secrétaire du syndicat, ou même les deux, profitant de leur situation élevée, auraient mis la main sur de bonnes places [15]. »

Il y a pourtant une pensée solidariste sincère et sérieuse. C’est celle d’un certain nombre de penseurs humanitaires et idéalistes qui aiment à se placer au point de vue du bien de l’ensemble, de la société, de l’humanité. — On sait que la vision de l’univers du point de vue solidariste est un « sociomorphisme universel » (Guyau). L’univers apparaît au solidariste comme une immense société de laquelle l’individu ne pourrait, quand il le voudrait, s’isoler. Le solidariste se complaît à croire que chacun de ses gestes, chacun de ses actes, presque de ses pensées, a sa répercussion jusqu’en Chine, jusqu’au Kamtchatka, jusque dans Saturne ou dans Mars et inversement que chacun des gestes, chacun des actes des habitants de ces pays ou de ces astres lointains a une répercussion, si infime soit-elle, sur lui. Sentir cette dépendance universelle, s’y complaire, en jouir, l’exagérer à plaisir est le propre de la sensibilité solidariste.

« Sentir ainsi, dirait Nietzsche, c’est l’indice d’un certain tempérament. » Mais autant cette sensation de dépendance est chère à un solidariste, autant elle est intolérable à l’individualiste. Celui-ci secoue le réseau de fils invisibles et mystérieux dont le charge le solidariste. Il se refuse aux nébulosités et à la religiosité solidaristes. Il voit nettement ce qu’il y a de factice dans la préoccupation du général. Il dirait volontiers avec l’Amaury de Sainte-Beuve : « Après tout, les grands événements du dehors et ce qu’on appelle les intérêts généraux se traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des coins qui ont toujours quelque chose de très particulier. Ceux qui parlent magnifiquement au nom de l’humanité entière consultent, autant que personne, des passions qui ne concernent qu’eux et des mouvements privés qu’ils n’avouent pas. C’est toujours plus ou moins l’ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou du pouvoir, la satisfaction d’écraser ses adversaires, de démentir ses envieux, de tenir jusqu’au bout un rôle applaudi [16]. » — Ici nous retrouvons l’insincérité dont nous avons parlé plus haut et dont le solidarisme a tant de peine à se dégager. Ceux qui invoquent la philosophie solidariste sont, la plupart du temps, des personnalités absorbantes et autoritaires, des ambitieux à qui l’idée solidariste sert de prétexte pour étendre leur empire sur les autres volontés. Ces gens interdisent à l’individualiste l’isolement comme une immoralité. — C’est en vain que l’individualiste regimbera, qu’il invoquera l’inviolabilité de son moi, voudra fermer sa porte et rester, suivant le reproche consacré, « dans sa tour d’ivoire » ; le solidariste le poursuivra dans ses retranchements, lui interdira d’avoir un « chez lui », de verrouiller son moi ; il lui mettra la main au collet et le forcera à marcher au nom de la solidarité !

Nous avons tous connu le type du politicien solidariste. À l’heure où j’écris, ce type n’est pas mort. Il n’est pas encore entièrement usé dans les lointaines sous-préfectures. La spécialité du politicien solidariste est de rappeler sans cesse aux fonctionnaires qu’il veut « faire marcher » leur « devoir social » (œuvres post-scolaires, éducation populaire, conférences plus ou moins directement électorales, etc.). — Le « devoir social » a ceci de bon qu’il est très élastique et indéfiniment extensible. L’État étant l’incarnation suprême de la solidarité, il en résulte qu’un homme qui a l’honneur de toucher l’argent de l’État n’est jamais quitte envers la société. Il semble vraiment aux apôtres du « devoir social » que l’argent de l’État soit sacré, qu’il vaille dix fois plus que l’autre et que tout salarié de l’État, en échange d’un traitement pourtant modeste, soit redevable de tout son temps, de toutes ses forces, de toutes ses pensées au bien public, à l’éducation des masses, à la solidarité humaine, — au fond, aux ambitions électorales d’un Monsieur.

L’attitude individualiste telle que nous l’avons définie est surtout une attitude défensive. La grande arme de défense de l’individualiste contre les empiètements et les contacts sociaux est l’indifférence et le mépris. — Le mépris individualiste est un mur que l’individualiste, fort du sentiment de son unicité, élève entre son moi et celui des autres. Lorsqu’on vit dans certains compartiments sociaux, il est indispensable de s’envelopper d’une cuirasse de dédaigneuse impassibilité. Le mépris individualiste est une volonté d’isolement, un moyen de garder les distances, de préserver son être intime, sinon son être physique, du contact de certaines choses et de certaines gens.

Le mépris individualiste est un sentiment réactif au sens que nous avons dit plus haut. Cela veut dire que, souvent, le mépris remplace chez l’individualiste un sentiment tout opposé : une estime exagérée des hommes. Stendhal dit : « J’étais sujet à trop respecter dans ma jeunesse [17]. » Il s’est plus tard guéri de ce défaut. Il a remplacé la manie respectante par le mépris habituel. Attitude beaucoup plus rationnelle dans la société. — Le mépris individualiste a ceci de particulier qu’il s’attache de propos délibéré aux « choses sociales », comme dit Vigny et aux gens qui vivent uniquement par ces choses sociales et pour elles. Ces « choses sociales » sont toute organisation sociale définie, toute hiérarchie, toute situation sociale acquise dans cette hiérarchie, toute mentalité collective figée, convenue et prévue, telle que esprit de caste, esprit de groupe, esprit de corps, préjugés, hypocrisies et mots d’ordre régnant dans tout compartiment social. Le mépris individualiste se distingue du mépris de l’humanité en général ou misanthropie d’un Alceste ; il se distingue aussi du mépris romantique d’un Lorenzaccio pour la lâcheté des peuples asservis. C’est un mépris proprement antisocial, un mépris qui s’adresse à des groupes humains déterminés et à l’âme, si l’on ose parler ainsi, de ces groupes.

Ce mépris affecte bien des degrés de nuances, depuis le mépris rageur de Julien Sorel pour l’orgueil nobiliaire des La Môle, — depuis le mépris hargneux d’un Vallès pour son milieu universitaire, jusqu’à la nausée que cause à Stendhal la « boue fétide » des Bourbons ou la bassesse des généraux de l’Empire faisant assaut de platitude et empochant à l’envi les humiliations dans les salons de la Restauration [18] ; ou jusqu’au mépris « silencieux » qui remplace chez un Benjamin Constant la première surprise et la première indignation à la vue des hypocrisies et des petitesses de la société. Ce mépris revêt aussi bien des formes, depuis l’apostrophe célèbre de Julien Sorel : « Canaille ! Canaille ! Canaille ! » jusqu’à la réflexion de Stendhal : « Toute situation sociale acquise suppose un amoncellement inimaginable de bassesses et de canailleries sans nom », ou jusqu’à cette expression du dégoût intense du même Stendhal devant la platitude d’un milieu bourgeois ; « Si l’on veut me permettre une image aussi dégoûtante que ma sensation, c’est comme l’odeur des huîtres pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d’huîtres [19]. » Avec l’expérience de la vie, cette exaspération du dégoût cède, et l’on en arrive à un mépris souriant. « J’étais fou alors, écrit plus tard Stendhal ; mon horreur pour le vil allait jusqu’à la passion au lieu de m’en amuser, comme je le fais aujourd’hui des actions de la cour… [20]. » Cette attitude moqueuse et souriante est aussi celle de Mme de Charrière, l’amie de Benjamin Constant : « Toutes les opinions de Mme de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les convenances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions : nous nous enivrions de nos plaisanteries et de notre mépris de l’espèce humaine… [21]. »

La forme la plus modérée et la plus fréquente du mépris individualiste est l’indifférence au jugement des hommes. C’est le sperne te sperni. Stendhal regarde ce sentiment comme une primordiale condition de bonheur et d’indépendance. « Je n’aurai rien fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne serai pas accoutumé à souffrir d’être mal dans une âme, comme dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy [22]. »

Dédaigneux de l’opinion en général, l’individualiste honore d’un mépris spécial l’opinion de certains groupes qui le touchent de plus près, qu’il connaît bien et dont il a pénétré à fond les petitesses, les hypocrisies et les mots d’ordre.

Le mépris de l’individualiste pour les groupes s’oppose au mépris des groupes pour le non-conformiste, pour l’indépendant, l’irrégulier, pour celui qui vit en marge de son monde. Le mépris des groupes est un mépris grégaire dispensé selon les préjugés, selon ce qu’on croit exigé par l’intérêt ou le bon renom du corps, ou ce qu’on fait semblant de croire tel. Le mépris de groupe est un mépris rancunier, vindicatif, qui ne lâche jamais son homme, car, comme on l’a dit avec justesse, « les individus pardonnent quelquefois, les groupes jamais. » Le mépris de groupe est dicté par l’égoïsme de groupe. On méprise celui qui fait bande à part, se soustrait à l’esprit de corps et ne s’en soucie pas. — Le mépris individualiste est désintéressé et dicté seulement par une antipathie intime pour la bassesse et l’hypocrisie ; il oublie volontiers l’objet de son mépris et est accompagné de la sensation d’un immense éloignement entre soi et ce qu’on méprise et du désir de s’en tenir le plus éloigné possible : « Il n’y a pas trois jours que deux bourgeois de ma connaissance allant donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j’ai fait dix pas pour ne pas entendre. J’ai horreur de ces choses-là, ce qui m’a empêché de prendre de l’expérience. Ce qui n’est pas un petit malheur [23]. »

Pour résumer ce que nous venons de dire du mépris individualiste, nous rappellerons que l’individualiste n’est pas a priori un contempteur de l’humanité. Car il fait des exceptions dans la bassesse générale. Il est seulement contempteur des groupes et de la mentalité de groupe.

L’indifférence de l’individualiste est réactive, comme son mépris. Son impassibilité est une impassibilité acquise et devenue une méthode de vie. Son vœu est celui formulé par Leconte de Lisle :

Heureux qui porte en soi, d’indifférence empli,
Un impassible cœur sourd aux rumeurs humaines,
Un gouffre inviolé de silence et d’oubli.

Après avoir décrit la sensibilité individualiste dans quelques-uns de ses traits les plus importants, on peut maintenant se demander chez quelle espèce de type humain se manifeste de préférence cette sensibilité.

C’est au type sensitif (M. Ribot) qu’appartiennent incontestablement la majorité des individualistes. Exemples : Benjamin Constant, Vigny, Amiel [24], dans la mesure où ce dernier représente la sensibilité individualiste. L’individualiste est généralement un « sensitif supérieur » (M. Ribot), un contemplatif, un méditatif, un adepte de l’observation sociale et de l’analyse personnelle.

Mais la sensibilité individualiste se rencontre aussi chez ce type mixte que M. Ribot nomme sensitif-actif. Tel est Stendhal. Il ne borne pas son égotisme à l’analyse personnelle. « S’il l’emploie, écrit M. C. Strienski, c’est un moyen dont il use pour ne pas s’égarer dans la chasse au bonheur, et pour lui le bonheur ne consiste pas à se promener avec une langueur dolente dans l’enceinte réduite de son moi : il n’oublie pas de vivre à se regarder vivre. Il ne donne d’attention à son âme qu’autant qu’il faut pour ne pas s’abuser sur ses facultés, pour obtenir d’elles tout le service qu’elles peuvent rendre et ne pas espérer d’elles un service qu’elles ne sauraient fournir. Il est convaincu que sans esprit juste il n’y a pas de bonheur possible. Il écrit : « La vraie science, en tout, depuis l’art de faire couver une poule d’Inde jusqu’à celui de faire le tableau d’Atala de Girodet, consiste à examiner avec le plus d’exactitude possible les circonstances des faits ; » voilà cette logique stendhalienne sur laquelle on s’est tellement mépris. Elle est, avant tout, un instrument d’action, non de contemplation [25]. Tel est l’égotisme stendhalien. — La sensibilité individualiste peut se rencontrer aussi, mais plus rarement, chez les actifs, les manieurs de grandes affaires et les meneurs d’hommes. L’action s’accompagne chez eux d’une sorte de dilettantisme supérieur et de détachement nietzschéen. Tel est le portrait que M. Barrès fait de Disraeli : « Si Disraeli, mieux qu’aucun homme, sut jouer de la société, ce fut toujours un jeu, c’est-à-dire une action passionnée, mais désintéressée, quand même ! Poète, dandy, ambitieux et manieur d’hommes, ce méprisant Disraeli gardait le don de mettre chaque chose à son plan : il ne dépendit jamais de rien [26]. »

D’un autre point de vue et en se servant d’une distinction nietzschéenne reprise par M. Seillière [27], on pourrait distinguer deux types d’individualistes selon que prédomine en eux la sensibilité dionysiaque (impulsive, passionnée, instable) ou la sensibilité apollinienne (pondérée, harmonique, réfléchie, aboutissant à un individualisme stoïque).

La sensibilité individualiste, surtout la nuance sensitive et passionnée, a été souvent qualifiée de pathologique. Cela ne signifie pas grand’chose. Car nous paraissons toujours anormaux à ceux qui ne sentent pas comme nous. La prétention d’appeler pathologique une attitude sentimentale qu’on ne partage pas est une prétention de moraliste. En dépit de l’incapacité sociale que quelques-uns (M. Seillière) [28] leur ont reprochée, les individualistes ont vécu, ils se sont tirés d’affaire à peu près comme les autres et même mieux que les autres, ils ont eu leurs peines et leurs joies ; comme les autres et même mieux que d’autres, ils ont extrait de leur vie tout ce qu’elle contenait de saveur, même amère, et ils sont arrivés en fin de compte au même terme. — Pourquoi les blâmer ? Pourquoi les déprécier ? Pourquoi les plaindre, ce qui est une façon indirecte de les déprécier ?

À notre époque où la sensibilité sociale et solidariste triomphe ou sévit, comme on voudra, la sensibilité individuelle plaira par contraste. Elle plaira du moins à ceux qui aiment à cultiver l’exception, la « différence » humaine.




  1. Benjamin Constant, Adolphe.
  2. Vie de Henri Brulard, p. 177, 179.
  3. Vie de Henri Brulard, p. 248.
  4. Amiel, Journal intime, II, p. 192.
  5. Amiel, Journal intime, II, p. 205.
  6. Vigny, Lettre à Lord X
  7. Stendhal, Vie de Henri Brulard, p.110.
  8. Benjamin Constant, Journal intime, p. 43.
  9. Voir Benjamin Constant, le Cahier rouge et le Journal intime. — Stendhal, Vie de Henri Brulard et Souvenirs d’égotisme.
  10. Benjamin Constant, le Journal intime, p. 80.
  11. Souvenirs d’égotisme, Écrit de Civita Vecchia.
  12. Faust, deuxième partie, acte II.
  13. Stendhal, Vie de Henri Brulard, p. 226.
  14. On remarquera que nous ne contestons pas l’utilité de la solidarité comme moyen pratique d’émancipation individuelle ou collective, comme arme défensive ou offensive contre certaines tyrannies et certains arbitraires.
  15. Pages libres, numéro du 25 janvier 1908 : Entretien sur la démocratie.
  16. Sainte Beuve, Volupté, p. 205.
  17. Stendhal, Souvenirs d’égotisme.
  18. Souvenirs d’égotisme, p. 71.
  19. Vie de Henri Brulard, p. 98.
  20. Souvenirs d’égotisme, p. 32.
  21. Benjamin Constant, le Cahier Rouge, p.44.
  22. Stendhal, Journal, p. 113.
  23. Vie de Henri Brulard, p. 92.
  24. Amiel est par certains côtés un mystique. — Il est vrai qu’on peut regarder le mysticisme comme une espèce d’individualisme, l’individualisme religieux.
  25. C. Stryienski, Soirées du Stendhal-Club (Avant-propos, p. XVII).
  26. Barrès, l’Ennemi des lois, p. 167.
  27. E. Seillière, Apollon ou Dionysos.
  28. E. Seillière, Apollon ou Dionysos, — et l’Égotisme pathologique de Stendhal (Revue des Deux Mondes, 1906).