La Sibérienne

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Muse populaire. Chants et Poésies
(p. 105-108).

LA SIBÉRIENNE


DÉMEMBREMENT DE LA POLOGNE


1846-1847


Nous rentrons dans l’âge de fer :
Bourreau, fais l’apprêt du supplice !
Liberté, bon droit et justice,
Ne sont plus que des mots en l’air.
Nos pères croyaient voir l’aurore
D’un âge libre et florissant ;
Ils ne voyaient qu’un météore
Chargé d’une vapeur de sang.

Adieu patrie
Et liberté !
Ce qui n’est pas décapite
Est fouetté
Vers la Sibérie.

Eh quoi ! tout un peuple oserait
Se dire libre sur la terre !
Et faut le contraindre à se taire,

II faut étouffer son secret.
A cette horde vagabonde
Refusez le pain et le sel,
Qu’il ne soit plus en lieu du monde
D’asile à ce grand criminel.

Adieu patrie
Et liberté !
Ce qui n’est pas décapité
Est fouetté
Vers la Sibérie.

Si quelqu’un s’avise ici-bas
De redresser un peu la tête,
Son front attire la tempête,
L’embûche rampe sous ses pas.
Socrate n’est plus qu’un impie,
Galilée est chargé de fers ;
Sur une croix Jésus expie
La rédemption des pervers.

Adieu patrie
Et liberté !
Ce qui n’est pas décapité
Est fouetté
Vers la Sibérie.

Tyrannie ! ô monstre géant !
Ta faim n’est jamais assouvie,
Il faut que toute noble vie
S’abîme en ton gosier béant.
Agneaux, taureaux, boucs et colombes,
Par centaines sacrifiés,
Sont tes plus humbles hécatombes ;
II te faut des peuples entiers.

Adieu patrie
Et liberté !
Ce qui n’est pas décapité
Est fouetté
Vers la Sibérie.


Au moins n’avons nous pas baisé
Le pied fourchu de cette idole ;
Nous luttons de notre parole,
Notre glaive s’étant brisé.
Frères ! notre cause est la vôtre !
Que le plus petit d’entre vous
Se lève et se change en apôtre
Pour annoncer les droits de tous !

Adieu patrie
Et liberté !
Ce qui n’est pas décapité

Est fouetté
Vers la Sibérie.

L’homme, sitôt qu’il vient au jour,
A tout le genre humain pour frère,
Et dès le ventre de sa mère
A droit a la vie, à l’amour.
En prenant sa part dans l’ouvrage
Il a, pourvu qu’il aime un peu,
Un coin libre dans l’héritage,
Et ne doit décompte qu’à Dieu.

Adieu patrie
Et liberté !
Ce qui n’est pas décapité
Est fouetté
Vers la Sibérie !

Tous ces droits sacrés nous sont pris
Par la tyrannie… Anathème !
Entendez notre cri suprême,
Hommes libres de tous pays.
Qu’un hurra lointain nous réponde
Quand nous-allons nous engloutir !
Dieu doit la liberté du monde
Au râle d’un peuple martyr.

Adieu patrie
Et liberté !

Ce qui n’est pas décapité
Est fouetté
Vers la Sibérie.