La Situation intérieure en Russie

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La Situation intérieure en Russie
Revue des Deux Mondes3e période, tome 33 (p. 700-712).

Une femme qui avait beaucoup d’imagination, beaucoup d’esprit et quelquefois du bon sens a dit : « C’est prodigieux, tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent tout. » Voilà une réflexion qu’il est naturel de faire et que tout le monde a faite au sujet des événemens qui se passent depuis peu en Russie. Ce pays où le principe d’autorité était tenu en si haute vénération, ce pays où le pouvoir est si fort, où le gouvernement n’est obligé de compter ni avec des chambres indiscrètes et tracassières, ni avec l’éloquence des tribuns, ni avec la liberté de la presse, ce pays de 80 millions d’habitans qui n’ont que rarement le droit de parler, et qui ont presque toujours lieu de se repentir quand ils ont manqué une bonne occasion de se taire, ce grand pays qui donnait à l’Occident agité, fiévreux, tumultueux et bavard des leçons d’ordre, d’obéissance, de tenue, de discipline et surtout de silence, offre aujourd’hui au monde un spectacle bien étrange.

Des entreprises pleines d’audace et de péril, des complots ténébreux, des conspirateurs presque insaisissables, des fanatiques toujours prêts à jouer leur tête pour une idée qui n’est que le fantôme d’une idée, des attentats impunis, des tentatives de régicide qui n’avortent que par un miracle, de sombres aventures telles qu’en inventent ces romanciers dont l’imagination ne se refuse rien et creuse à plaisir dans le noir, voilà les nouvelles, les récits qui nous arrivent de Saint-Pétersbourg. Sous la Russie qu’on voit, il y en a une autre qu’on ne voit pas, une Russie souterraine, où siègent des tribunaux secrets et où s’impriment des journaux subversifs, un sous-sol profond et mystérieux, d’où sortent, des voix terribles, des défis, des cris de vengeance, d’effroyables menaces et des mains armées de pistolets ou de poignards, qui, après avoir frappé, disparaissent dans l’ombre. Cette ombre leur est hospitalière et tutélaire ; elle fait bonne garde autour de ses enfans, elle les protège contre les plus fins limiers de la police, contre les officiers bleus de la IIIe section. Malheur à quiconque profane le mystère de cette caverne ! l’ombre se venge. — « Le comité national, a-t-on pu lire dans Terre et Liberté, ce journal officiel et intermittent du nihilisme, a condamné à mort le général Mezentsof, la sentence a été exécutée hier. » — Après Mezentsof, le général Krapotkin a subi le même sort. Le général Drenteln, condamné lui aussi par ces mêmes juges invisibles, en a heureusement appelé, et enfin un dernier attentat, plus criminel, plus odieux que tous les autres, est venu prouver à la Russie qui se laisse voir tout ce que peut oser la Russie qu’on ne voit pas. Le gouvernement s’est ému de cette situation, et, tout en prenant les mesures les plus énergiques, il a exhorté la nation à lui venir en aide. La police a pensé qu’elle ne suffisait plus à sa tâche, et qui s’en étonnerait ? elle est si mal payée ! Elle a invité courtoisement les portiers à monter chaque nuit la garde devant leur porte, en les menaçant d’une amende de 500 roubles s’ils avaient le malheur de s’endormir. Oh ! que Paris est loin de Saint-Pétersbourg, et que diraient nos concierges si on portait une si rude atteinte à leur sommeil ! Mme Swetchine avait raison, il est bon de méditer sur les impuissances de ceux qui peuvent tout.

La guerre d’Orient a été sans contredit la cause déterminante de la crise intérieure que traverse en ce moment la Russie, tant l’histoire est féconde en avertissemens et en leçons pour les victorieux comme pour les puissans. Les Russes peuvent se rendre ce témoignage que la campagne de 1877 a fait honneur au courage et à l’admirable endurance de leurs soldats, que les négociations qui l’ont suivie ont justifié la réputation d’habileté de leurs diplomates. Mais on n’a pas pris Byzance, on n’a pas arboré la croix sur la coupole de Sainte-Sophie. Il a fallu se contenter d’installer un vassal sur le trône de Bulgarie ; c’est quelque chose assurément, mais les slavophiles estiment que c’est trop peu. Ce qui les afflige surtout, c’est que la Bosnie est devenue une province autrichienne ; ils n’ont jamais aimé l’Autriche et ils se plaignent « qu’elle soit entrée dans leur héritage. » Ils avaient été les Pierre l’Hermite de la nouvelle croisade ; leurs prédications et leurs cantiques d’allégresse avaient ému les cœurs, et en voyant sortir du fourreau l’épée qui est la terreur du Croissant, la nation avait dit : Dieu soit loué, nous allons délivrer nos frères. Aujourd’hui les slavophiles désenchantés désavouent et maudissent cette guerre sainte qui a trompé leurs plus chères espérances. Comme Rachel, ils refusent de se laisser consoler ; comme les Israélites exilés sur les bords de l’Euphrate, ils s’écrient : « Nous suspendons aux saules nos harpes qui ne savent plus chanter. » M. Katkof est sombre, M. Aksakof est triste, et, si M. Aksakof est triste, qui donc sera content ? Alors que les affaires de la république espagnole étaient fort bas et qu’elle glissait de jour en jour vers une irrémédiable anarchie, le président du conseil exécutif, M. Figueras, optimiste convaincu, délibéré, faisait seul bon visage aux événemens, et un journal de Madrid remarquait à ce propos qu’on ne pouvait trop se féliciter que M. Figueras existât, parce qu’il y avait au moins en Espagne un homme heureux. Il y aurait un homme heureux en Russie, si M. Aksakof l’était, mais il pleure ses illusions perdues, il ne sait plus à quoi se prendre, il se querelle avec le passé, et il interroge en vain l’avenir, qui ne lui répond pas.

C’est un symptôme de la situation que le mécontentement des slavophiles, et il est fâcheux que M. Katkof tourne à l’aigre, que M. Aksakof s’enfonce dans le noir ; mais non-seulement les résultats de la guerre d’Orient ont trahi les espérances des slavophiles, ils ont fait naître dans tous les cerveaux capables de réflexion certaines pensées chagrines, accompagnées de quelque inquiétude d’esprit. On vient d’assurer aux Bulgares les bienfaits du régime constitutionnel ; une fois de plus, le gouvernement russe a été en Orient le missionnaire de la liberté politique. Il est naturel que la bourgeoisie de Moscou et de Saint-Pétersbourg se demande si la liberté politique demeurera éternellement un article d’exportation, si ce qui doit faire le bonheur des Bulgares ne ferait pas aussi le sien. Le monde vit de contradictions, il en est cependant de si criantes qu’elles ne peuvent se soutenir longtemps et qu’on risque d’en mourir ; les contradictions ressemblent à certains poisons d’où l’on tire d’excellens remèdes, c’est une question de doses. Ajoutez que les inquiétudes de l’esprit sont plus vives, plus dangereuses, lorsque les intérêts sont en souffrance ; l’absurde paraît supportable quand les affaires vont bien, on ne le supporte plus quand elles vont mal. Il y a quelques semaines, un journal russe faisait de lugubres réflexions sur les conséquences économiques de la glorieuse campagne qui a fait un nom au général Gourko et accru la juste renommée du général Totleben, Il remarquait qu’avant la guerre la Russie était en voie de s’enrichir, de tirer parti de ses immenses ressources naturelles, qu’elle faisait épargne de forces vives, de capital et de sang, que son commerce s’étendait, que son industrie métallurgique prenait son essor, que le réseau et l’outillage de ses chemins de fer se développaient rapidement. Le journal ajoutait que des derniers événemens la Russie avait retiré « l’enseignement précieux qu’une guerre même heureuse est une calamité, et qu’en matière de politique comme de finances, même en matière d’influence et de prestige, la paix est la recette et la guerre la dépense. » Était-il besoin d’une nouvelle expérience pour se convaincre d’une vérité si claire ? Les avertissemens n’avaient pas manqué, on les a méprisés, et tout le monde s’en est mal trouvé, à l’exception des nihilistes. L’existence d’un parti de désordre n’est jamais par elle-même un danger très sérieux. De quelque nom qu’ils s’appellent et quel que soit leur programme, il y a partout des hommes de désordre ; depuis que le monde est monde, un corps entièrement sain ne s’est jamais rencontré dans la nature, mais si ce corps est robuste, il triomphe sans peine des maladies ou des malaises qui le travaillent. Dans une société bien ordonnée et satisfaite, les utopistes sont facilement tenus en échec ; dans une société affaiblie et mal disposée, les rêveries les plus creuses mettent l’ordre en péril. Le radicalisme est impuissant si les libéraux ne lui viennent en aide, la folie ne peut rien si la sagesse ne conspire avec elle, et ce qui fait la force des absurdes propagandes, ce sont les intelligences qu’elles trouvent dans la place, ou l’inertie, la mollesse, l’indifférence avec lesquelles on les combat. La situation est critique quand les honnêtes gens en viennent à dire : « La tentative d’assassinat contre le chef de la IIIe section est une entreprise abominable ; mais cependant, mais après tout… » Voilà des mais pernicieux, et les criminels ne sauraient témoigner trop de gratitude aux gens de bien qui leur accordent le bénéfice des circonstances atténuantes. C’est là qu’en est la Russie ; les peuples encore novices dans la vie politique abusent du plaisir de critiquer leur gouvernement. — « Le blâme, a dit Hegel, est le commencement de la sagesse, et le blâme universel est la marque d’une éducation incomplète. » La Russie est un pays où l’éducation politique est assurément fort incomplète, mais c’est aussi un pays où la matière critiquable abonde un peu plus qu’ailleurs et où l’on fournit aux mécontens trop de griefs légitimes.

— Tout le mal vient de la jeunesse, dit-on à Saint-Pétersbourg, un vent empesté a soufflé sur elle ; l’esprit de négation, les plus funestes doctrines ont tué dans son cœur tous les saints respects, l’amour de toutes les saines traditions. Le désordre est son élément, nos universités deviennent des repaires ou des sentines. Nous les avions fondées en l’honneur et au profit de la vraie science, mais la fausse science s’en est emparée. Comme dit le proverbe allemand, on ne bâtit jamais une église au vrai Dieu, sans que le diable réussisse à se construire une petite chapelle à côté ; notre jeunesse ne va plus à l’église, elle ne hante que la petite chapelle du diable. Nos femmes aussi ont voulu manger du fruit de l’arbre de la connaissance, et ce fruit maudit les a empoisonnées. C’est le malheur de la Russie que les femmes y ont des curiosités et des ambitions d’esprit, un goût d’émancipation, des fureurs de tout savoir qu’on ne voit pas ailleurs. Qui nous délivrerait de nos étudiantes nous sauverait du nihilisme.

Il est fâcheux d’avoir contre soi la jeunesse et les femmes, l’avenir et les influences secrètes. Mais si la jeunesse se livre à des excès, à des débauches de raisonnement ou de déraison, si elle se laisse entraînera de regrettables écarts, n’a-t-on rien fait pour l’y pousser ? Au mois de décembre de l’an dernier, le ministre de l’instruction publique, le comte Tolstoï, s’alarmant des désordres qui s’étaient produits dans les universités, crut devoir consulter les professeurs de la capitale sur les causes de ces désordres et sur les remèdes qu’il convenait d’y apporter. Les professeurs, délibérant en séance plénière sous la présidence du recteur, rédigèrent un rapport que le ministre s’est gardé de publier, mais qui a été mis au jour par le journal des nihilistes, Terre et Liberté, car ce sont de terribles indiscrets que les nihilistes, et plût au ciel qu’ils ne fussent que cela ! Les signataires de ce rapport, dont l’authenticité n’a point été contestée, représentaient au comte Tolstoï qu’on calomnie la jeunesse, que sans doute on peut lui reprocher d’être jeune, et partant d’avoir trop de goût pour les chimères, une foi trop candide dans la mission régénératrice qu’elle s’attribue, cette tendresse excessive pour l’absolu que donne l’inexpérience, mais qu’on l’accusait à tort de perversité, qu’à certaines exceptions près elle est demeurée étrangère aux tendances révolutionnaires, qu’au surplus ses aspirations et ses sentimens n’étaient que le reflet de l’opinion générale. — D’ailleurs, ajoutaient-ils, ne fait-on pas comme à plaisir tout ce qu’il faut pour exalter ses résistances, pour aigrir son humeur ? On la considère et on la traite comme un danger, « comme une force sombre et cruelle. » On prend à son égard d’injurieuses précautions, on la tient en suspicion et dans une surveillance continuelle, et c’est l’homme de police qui représente pour elle le gouvernement. « Plusieurs étudians ne peuvent se réunir chez l’un de leurs camarades sans exciter des alarmes. Le propriétaire de la maison et les dvorniks ou portiers sont tenus de faire en toute occasion leur rapport à la police et de lui apprendre où se rend l’étudiant, de quoi il s’occupe, à quelle heure il rentre chez lui, ce qu’il lit, ce qu’il écrit » On voit par là que les dvorniks sont en Russie d’importans personnages, l’un des principaux rouages de l’état ; mais il est dur pour un jeune homme que sa sécurité, son avenir, sa vie peut-être, soient à la discrétion de l’intelligence de son portier.

— Dans beaucoup de cas, disaient encore les auteurs du rapport, les pouvoirs disciplinaires dont nous sommes nantis suffiraient pour calmer les effervescences passagères de nos étudians ; mais nous hésitons à en faire usage parce que nous ne saurions appliquer une peine sans que la police, arrivant à la rescousse, la complique d’une peine administrative, absolument disproportionnée au délit. C’est ainsi qu’en 1876 un étudiant, nommé Organof, fut arrêté, puis interné sans jugement dans une ville éloignée et mis sous surveillance. Personne ne savait ce qu’il était devenu, lorsque en 1878 il reçut l’autorisation de rentrer à l’université, où il s’est fait estimer par son caractère et ses goûts studieux. Autre fait non moins significatif : trois étudians, qui avaient subi pendant trois ou quatre ans l’amer supplice de la détention cellulaire, furent acquittés par le tribunal. Plus tard, le lieutenant général Silverstof, malgré cet acquittement, jugea à propos de les renvoyer en exil administratif, et le conseil de l’université dut multiplier ses démarches pour obtenir la faveur d’en garder au moins deux sous la caution personnelle du recteur. « De pareils incidens, lisons-nous dans le rapport, ne sont pas propres à inspirer à la jeunesse le respect des lois. » La crainte est trop souvent une mauvaise conseillère ; à force d’appréhender certains dangers, on les crée, et on travaille pour l’ennemi. Il est notoire que les plus importans dignitaires de l’empire, une fois ou l’autre, ont tous été menacés de châtimens terribles ou de mort par ces tribunaux secrets qui siègent dans la nuit de l’Érèbe. On assure que le comte Tolstoï, ministre de l’instruction publique, a seul été l’objet d’une exception plus avantageuse à son repos que flatteuse pour son amour-propre, et qu’il reçut un jour un avis ainsi conçu : « Vous nous rendez trop de services pour avoir rien à craindre de nous, et vos jours nous sont trop précieux pour ne pas nous être sacrés. »

Ce qui germe secrètement dans la tête de la jeunesse a paru à la lumière du soleil pendant le séjour que vient de faire en Russie l’auteur de Fumée et des Terres vierges. M. Ivan Tourguénef a été partout entouré, choyé, applaudi, harangué, acclamé. Son voyage n’a été qu’une longue ovation, qui l’a étonné lui-même et dont il n’a pas démêlé tout de suite le sens caché. Ce n’était pas seulement au romancier, au poète, que s’adressaient tous ces empressemens ; on saluait avec transport le vieux libéral, l’homme qui a consacré son premier livre à représenter les horreurs du servage, l’écrivain qui a peint si vivement les maladies dont souffre son pays, et qui n’a pas laissé de l’aimer et de croire à son avenir. C’est lui qu’ont fêté les étudians, c’est lui que les six cents étudiantes des cours supérieurs de Saint-Pétersbourg ont presque étouffé sous les bouquets et les couronnes. Comme les bouquets, il a vu pleuvoir les adresses ; il lui en est arrivé de Kief et de Karkof, aussi bien que des deux capitales, et de la petite Russie autant que de la grande. Les étudians lui ont dit : « Les hommes nouveaux des terres vierges défilent maintenant sous vos yeux ; vous êtes le seul qui n’ait pas jeté de la boue à leur face, et si vous ne les avez pas toujours compris, vous leur avez témoigné de l’intérêt, vous les avez défendus contre la calomnie. » Les étudiantes ont ajouté : « De tous nos écrivains, vous êtes celui qui a le mieux pénétré le cœur de la femme russe ; vous n’avez pas dissimulé ses défauts, mais vous avez su montrer au monde ce qu’il y a en elle d’excellent. »

Ce n’est pas seulement la jeunesse qui lui a souhaité la bienvenue ; la génération mûre, les adultes, les barbes grises, savans, professeurs, artistes, tout le monde s’est mis de la partie. Il est à remarquer que dans toutes ces rencontres et ces agapes, on a évité soigneusement d’articuler le mot magique, le mot sacré, le mot fatal qui dit tant de choses, qui éveille tant de rêves, le mot qui grise les cerveaux et qui risque à tout moment de s’échapper des lèvres les plus circonspectes, mais qu’on ne prononce pas, parce qu’il est interdit de le prononcer ; car on peut parler en Russie de révolution, de socialisme, de communisme, d’athéisme, de nihilisme, mais l’autre mot, malheur à l’étourdi qui le dirait tout haut, malheur au journaliste distrait qui s’oublierait à l’écrire ! Dans toutes les adresses qu’a reçues M. Tourguénef, il est cependant question, sous des périphrases plus ou moins recherchées, de ce bien suprême, de cette chose infiniment précieuse dont jouissent les Roumains, qu’on a octroyée aux Bulgares, qui ne sera pas refusée aux Rouméliens, dont les Monténégrins ont un à peu près et que les Turcs sont censés posséder. Cette chose de grand prix, on n’a pas osé la nommer, mais on a cherché des circonlocutions, des tours, des métaphores, pour l’exprimer tant bien que mal. Les uns ont parlé « de cette étincelle de la conscience publique qui éclaire un peuple, » d’autres « des réformes nécessaires à une nation qui n’a pas encore goûté de la liberté, » d’autres encore « des formes nouvelles du développement social. » M. Tourguénef lui-même, dans le discours prononcé par lui au banquet de Moscou auquel assistait, parmi cent cinquante convives, le recteur de l’université, a trouvé des paroles pour faire entendre ce qu’il n’est point permis de dire : « A l’heure présente, s’est-il écrié, lorsque tout semble prouver que nous sommes à la veille d’un changement régulier et légal, mais profond et décisif, dans notre vie publique et sociale, cette manifestation acquiert une importance qui ne peut échapper à personne. Vous tâchez de renouer le fil des traditions de liberté modérée et sage dans sa fermeté, et si, comme on l’assure, ce revirement dans les idées de la génération actuelle est de date récente, je suis heureux d’avoir assez vécu pour le voir ; mais il vous reste encore beaucoup à faire pour vous mettre à la hauteur du nouvel ordre de choses qui se prépare. » L’étincelle, les réformes, le changement régulier et légal, le nouvel ordre de choses, tout cela voulait dire : « Ce que nous désirons par-dessus tout, c’est une constitution, et nous finirons bien par l’avoir. »

Le parti slavophile et la police ne s’y sont pas trompés, ils ont compris ce que signifiait « l’étincelle. » La Gazette de Moscou s’est empressée d’attribuer à des intrigues polonaises, internationales et révolutionnaires, cette grande manifestation en l’honneur des idées constitutionnelles, à laquelle M. Tourguénef fournissait une occasion ou un prétexte ; elle a déclaré « qu’on cherchait à introduire le cheval de Troie dans la ville, que M. Tourguénef était une dupe, un pantin ridicule, dont les ficelles étaient tenues par des mains dangereuses, et que par vanité il jouait le rôle de Lafayette en 1830. » La police n’a eu garde de parler du cheval de Troie et de Lafayette, elle a évité tous les gros mots, elle a seulement insinué à l’éminent romancier que le gouvernement russe était charmé du bon accueil qui était fait à un homme de son mérite, mais que ses allées et venues pouvaient avoir des inconvéniens pour d’autres que lui, et que dans certains cas on se voyait réduit à la cruelle nécessité d’interner ou d’enfermer dans une prison cellulaire quelques-uns de ces admirateurs trop échauffés du génie, qui ont le goût de griffonner des adresses. M. Tourguénef a été aussi intelligent que la police, il a compris tout de suite et il est parti.

Comme la jeunesse des universités, la bourgeoisie éclairée de Moscou et de Saint-Pétersbourg s’accommoderait sans peine de quelque chose qui ressemblerait à une constitution. En vain M. Katkof lui déclare crûment que ce dont la Russie a besoin, ce qui peut la sauver, c’est le régime discrétionnaire et une dictature implacable. En vain les slavophiles lui remontrent qu’une constitution est une chose qui vient de l’Occident, que tout ce qui en vient est suspect et qu’il est indigne de la sainte Russie de copier l’étranger ; elle leur répond avec un personnage de Fumée : « Nos vieilles inventions nous viennent de l’Orient, nos nouvelles inventions sont tirées de l’Occident. Quelques fous se flattent d’avoir découvert une science ou une arithmétique russe ; mais deux et deux font quatre chez nous comme ailleurs, quoique à la vérité plus crânement, paraît-il. » En vain M. Aksakof s’attache-t-il à démontrer que l’âme immense du peuple russe ne dit qu’au tsar ses immenses secrets, qu’il ne faut pas troubler par des bavardages parlementaires ces entretiens mystérieux du sphinx avec son confident providentiel, avec celui qui est son cerveau, sa volonté et son bras. La bourgeoisie goûte peu cette théorie mystique ; elle dirait volontiers avec Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » — Et elle se figure que si le sphinx se tait, c’est qu’apparemment il n’a rien à dire. Un semblant de constitution serait mieux son fait ; ce qu’elle désire surtout, c’est un peu de contrôle. Elle sait qu’il s’est commis dans la guerre des dilapidations scandaleuses, elle pourrait nommer les principaux concussionnaires, les grappilleurs les plus effrontés. Elle se doute que chaque fois qu’on accroît les charges qui pèsent sur le pays, beaucoup d’argent reste dans certaines mains ou s’égare dans certaines poches, dont personne n’a jamais vu le fond. Elle conclut de là que, si les assemblées provinciales électives ou zemstvos étaient autorisées à nommer des délégués qui se rendraient de temps à autre à Saint-Pétersbourg, que si ces délégués avaient le droit de s’occuper un peu du budget, d’adresser quelques questions aux ministres et de s’assurer que les lois sont exécutées, tout le monde, y compris le sphinx et le tsar lui-même, s’en trouverait mieux. Quelqu’un avait dit avant la guerre d’Orient : « Cette guerre prématurée conduira la Russie à une constitution prématurée. » On ne l’a pas encore, cette constitution, on ne l’aura pas de sitôt ; mais on y pense, on s’en occupe, et on en parlerait, s’il était permis d’en parler. — Notre gouvernement, disait un autre Russe, regarde le plus scélérat des nihilistes comme un moindre danger que le plus pacifique des constitutionnels, par la raison qu’on peut pendre un assassin, mais qu’il est impossible de pendre une constitution. — A cela on pourrait répliquer, avec le philosophe, qu’un pendu n’est bon à rien, et que les constitutions ont quelquefois des avantages qui en balancent et en dépassent les inconvéniens. Après des élections qui n’avaient pas répondu à ses désirs, on disait à Cavour : « Comment vous y prendrez-vous pour gouverner avec cette chambre ? » Il repartit : « Une mauvaise chambre vaut encore mieux qu’une antichambre. » A la vérité, ce n’est pas l’opinion de ceux qui fréquentent les antichambres et qui n’y perdent point leur temps. Les constitutionnels ont beaucoup d’ennemis très acharnés et très redoutables. Les uns pensent qu’une constitution est un acte de défiance, et que la défiance est un sentiment impie. D’autres ont découvert, en étudiant l’histoire, que les souverains qui font des concessions se perdent immanquablement et courent à l’abîme. D’autres ne voient dans l’immense majorité de la nation russe que « des fils fugitifs de l’heure et des têtes doublées de vent, » et ils jugent qu’il n’y a pas à compter avec l’heure, qui fuit, avec le vent, qui souffle et qui tombe. Ils ajoutent que lorsqu’un peuple n’est pas encore en âge de se conduire, lui octroyer ce qu’on appelle une liberté sage, c’est le convier à la liberté folle. Les sociétés d’abstinence absolue ont été inventées pour l’usage des gens incapables de se modérer ; le jour où ils cessent de s’abstenir, on les voit rouler sous la table. Il faut tenir compte aussi de tous les intéressés, de ceux qui ont sujet de redouter tout contrôle, de ceux dont le cas est louche et qui seraient inconsolables si la fantaisie venait aux délégués des zemstvos de visiter leurs poches. Les chercheurs de riches aventures et de grasses rencontres estiment que ce qu’il y a de mieux sur notre pauvre terre, c’est un bon abus qui fait des heureux et nourrit son monde. Il faut tenir compte enfin d’augustes et indicibles répugnances bien difficiles à vaincre, et que le plus odieux des attentats vient de renforcer. Il est dur, convenons-en, d’avoir été un souverain glorieusement libéral, d’avoir fait à ses sujets de généreuses concessions, et de se dire : « L’abolition du servage, l’institution du jury et des zemstvos les ont mis en appétit ; ce qu’il leur faut maintenant, ce sont des garanties, et ils les cherchent dans cette chose précieuse peut-être, mais très gênante, qu’ont les Bulgares et qu’il est défendu de nommer. » Beaucoup de gens sont persuadés qu’on ne viendra pas à bout des répugnances fort naturelles dont nous parlons. On demandait dernièrement à un grand personnage : Quel remède voyez-vous à la situation ? Il répondit avec mélancolie : « Un seul, vis medicatrix naturœ. » Et comme on le pressait de s’expliquer plus nettement, il ajouta : « Je ne par le plus que latin, tant pis pour qui ne me comprend pas. » Nous aimons mieux ne pas comprendre, d’autant que l’histoire est pleine d’événemens qu’on avait jugés improbables ou même impossibles, et qui n’ont pas laissé d’arriver.

Incerti quo fata ferant, ubi sistere detur,

est-il écrit dans Virgile, et c’est le sort de tous les grands de la terre.

Les hommes d’état qui estiment qu’une constitution serait un remède pire que le mal se flattent de venir à bout des révolutionnaires et du nihilisme par des mesures violentes, en y joignant les petites habiletés. On a établi l’état de siège ou l’équivalent, on a créé des gouverneurs généraux, munis de pouvoirs discrétionnaires et dictatoriaux, on arrête beaucoup de suspects, on en pend quelques-uns. Les arrestations ont été plus d’une fois maladroites, puisqu’on a dû relâcher nombre de ces suspects arrêtés après l’attentat de Salavief, et que l’un d’eux vient d’être élu bâtonnier par l’ordre des avocats de Saint-Pétersbourg. Ajoutons que les mesures violentes ne sont vraiment efficaces que si elles sont réclamées ou approuvées par l’opinion publique ; or l’opinion publique ne les approuve qu’à moitié ; elle s’imagine, à tort ou à raison, que de bonnes lois seraient plus utiles à l’état que les meilleures cravates de chanvre. Dans un projet d’adresse qui, pour cause, n’a jamais été présenté, le zemstvo de Tchernigof s’exprimait ainsi : « Penser que les idées anarchiques puissent être détruites par des mesures de rigueur est une pure illusion. Ces idées vivent et se propagent tant qu’elles trouvent un milieu favorable. On peut frapper les individus ; d’autres prendront leur place, et cela durera aussi longtemps que l’état des choses restera le même. »

Quant aux petites habiletés, elles consistent à ne pas supprimer les réformes accordées, mais à les annuler dans l’application. Le pape Boniface VIII ayant demandé au comte Guido di Montefeltro comment il fallait s’y prendre pour s’emparer de Preneste, cet homme de guerre, devenu cordelier, lui répondit qu’il n’avait qu’à beaucoup promettre et à peu tenir.

Longa promessa con l’attender corto
Ti farà trionfar noll’ alto seggio.

Dante a cruellement châtié ce donneur de méchans conseils en le logeant dans le huitième cercle de son enfer, ce qui à la vérité nous fait trembler pour le bonheur à venir de tel ou de tel de nos plus illustres contemporains. — La petite habileté, disait un homme d’esprit, est une qualité qu’on a bien surfaite ; elle procure de petits profits peu certains et une grande déconsidération très certaine. — On a comparé ces libéraux plus généreux que sensés, qui aspirent à doter un pays fort arriéré de réformes fort avancées dont il n’a cure, à un postillon qui, ne pouvant retirer de son ornière un attelage embourbé, croit faire preuve de génie en coupant les traits des chevaux de volée et en partant avec eux au galop, sans s’aviser que la voiture ne les suit pas. Les habiles rétrogrades dont nous parlons font autre chose ; ils attellent les chevaux de volée derrière la voiture pour qu’ils tirent en sens contraire, moyennant quoi on est sûr de ne pas démarrer et que toutes choses resteront en l’état. On avait accordé des lois tutélaires, on ne les supprime pas, mais on laisse subsister le bon plaisir administratif. On a institué le jury et un ordre des avocats, on ne les abolit point, mais on retire tout doucement au jury les occasions de juger et aux avocats les occasions de plaider. On a créé les zemstvos ; on leur dénie le droit de pétitionner, on ne leur reconnaît que le droit de se taire. On a fondé des établissemens d’enseignement supérieur et on les a pourvus d’excellens professeurs ; mais on en rend l’accès de plus en plus difficile. On permet aux femmes d’étudier la médecine, on les met à peu près dans l’impossibilité de l’exercer. On a soustrait les fils de popes et de diacres à la servitude héréditaire qui pesait sur eux ; ils ne sont plus emprisonnés dans une caste, ils peuvent faire un autre métier que celui de leurs pères ; mais on leur interdit de compléter leurs études en entrant à l’université. On veut les punir d’avoir donné parfois dans les idées subversives. A peine fut-il sorti du séminaire, le pauvre Pomjälovski s’essaya, faute de mieux, dans ce genre de littérature douteuse qu’on appelle le roman naturaliste, lequel, n’en déplaise à nos illusions patriotiques, est tout simplement une invention russe. Il consacra son talent à raconter avec une crudité brutale et féroce tout ce qui peut se passer dans un séminaire russe, puis il s’enrôla dans le journalisme radical, et bientôt, las d’écrire, il hanta les tripots, les filles de joie, les tavernes, et mourut à vingt-neuf ans du delirium tremens. Écrire des romans fangeux n’est pas un beau métier ; il est plus fâcheux encore de mener une existence qui ressemble à un mauvais roman, et cela se voit souvent en Russie. Le gouvernement n’y est-il pour rien ? Faudra-t-il s’étonner s’il se rencontre parmi ces fils de popes qu’on exclut de l’université quelque Catilina nihiliste ?

Les concessions opportunes et sages n’ont jamais perdu les états ; ils périssent par des crises financières qu’on est impuissant à conjurer. Nous craignons qu’en matière de finances comme dans le reste le gouvernement russe n’ait trop de foi dans les petites habiletés. Des milliards de papier-monnaie déprécié, un cours de change désastreux, peu de crédit extérieur, un crédit intérieur nul ou onéreux, voilà de fâcheuses conditions, et les intérêts des particuliers en sont gravement atteints. Pour guérir le mal, qui est grand, il faudrait des mesures promptes, énergiques et judicieuses, qui seraient du même coup le meilleur remède à une crise révolutionnaire dont il est bon de sentir la gravité, sans l’exagérer. On peut dire qu’aujourd’hui l’autorité de la Russie, le poids de sa parole dans le concert des puissances, son salut même, dépendent avant tout de sa politique financière. On en a confié la direction à un nouveau ministre, et ce nouveau ministre des finances est un général. Cela n’a rien de surprenant dans un pays où il est admis comme un point de doctrine que les spécialités ne sont rien, et que le choix du souverain équivaut à une communication de tous les dons de la nature et du ciel. N’a-t-on pas vu pendant de longues années le saint-synode dirigé dans toutes ses délibérations par un général de hussards, vêtu d’un uniforme rouge, armé d’éperons retentissans et d’une lourde cravache ? En revenant d’une revue où il avait fait parader son régiment, le comte Protassof indiquait aux métropolitains et aux archevêques placés sous sa garde les chemins qui mènent au royaume des cieux [1]. Si le Saint-Esprit se communique aux hussards, pourquoi l’esprit des affaires ne se révélerait-il pas à la cavalerie de réserve ? Brillant officier de cuirassiers, le général Greig, après avoir séjourné dans les bureaux de la marine et traversé le contrôle, est devenu tout à coup et sans transition ministre des finances. Ses ennemis prétendent que jamais la responsabilité d’un avenir plus lourd n’a été assumée par un passé plus léger.

Son entrée en matière n’a pas été des plus heureuses ; on lui reproche déjà tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il n’a pas fait. Ce qu’il a fait se réduit à peu de chose. Il a débuté par établir un impôt sur les chemins de fer, et on sait à combien d’objections prête ce genre d’impôts. On se plaint qu’il est inique, parce qu’il pèse de tout son poids sur les provinces qui ne se trouvent pas à proximité des voies navigables. On se plaint aussi qu’il est d’un rendement médiocre s’il porte sur les voyageurs et sur la grande vitesse, et que, s’il s’attaque à la petite vitesse, il devient dangereux par le tort qu’il peut faire à l’agriculture, au commerce, à l’industrie, surtout dans un pays tel que la Russie, où le développement des forces productives est la première des nécessités. Cet impôt aura peut-être pour effet de diminuer le mouvement sur les voies ferrées, et partant de diminuer les recettes. Or en Russie les recettes sont garanties par l’état et constituent la sécurité de cette garantie, qu’elles ne réussissaient pas à couvrir alors qu’elles étaient libres de toute redevance. Le trésor russe a dépensé de ce chef 15 millions de roubles dès 1875. Il est donc à craindre que le général Greig, en créant une nouvelle source de revenus, n’ait créé du même coup une source nouvelle de dépense, et, quand les prévisions des pessimistes ne seraient pas justifiées par l’événement, il faut convenir qu’en tout cas une telle mesure est un palliatif très insuffisant. En ce qui concerne les autres mesures annoncées par M. Greig, on s’accorde à dire qu’elles font honneur à ses intentions plus qu’à sa prudence. Sur sa demande, un ordre impérial l’autorise à s’occuper d’abolir l’impôt détesté de la capitation, et à combler le déficit qui en résultera par des moyens qu’il s’agit de rechercher et de trouver. Est-il sage, dans les circonstances présentes, de faire luire une telle promesse aux yeux d’un peuple travaillé par une propagande anarchique, avant de s’être assure qu’on pourra faire honneur à sa parole dans le plus bref délai ? Appliquée aux questions d’impôts et de dégrèvemens, la politique que recommandait l’homme de guerre, devenu cordelier, offre beaucoup moins d’avantages que d’inconvéniens, et quand l’homme de guerre, au lieu de se faire cordelier, devient ministre des finances d’un grand empire, il devrait se dire que dans cet ordre de choses la suprême habileté consiste à promettre peu et à tenir plus qu’on ne promet.

Il semble qu’en Russie les empiriques tiennent aujourd’hui le haut du pavé. Aux grands maux il faut de grands remèdes, et les grands remèdes ne sauraient être prudemment ordonnés et administrés que par de savans médecins. Ce qu’on fait est d’une utilité douteuse ; ce qu’on ne fait pas, on sera peut-être obligé de le faire, et les vrais hommes d’état n’attendent pas d’avoir la main forcée par les événemens. — « Un seul rayon de lumière perçant les nuages, s’est écrié M. Tourguénef dans le banquet qui lui a été offert à Saint-Pétersbourg, il ne nous en faut pas davantage, et les miasmes s’évanouiront ; le nihilisme retombera dans le néant. » Ce rayon de lumière que réclame l’auteur de Fumée, c’est « l’étincelle » après laquelle soupirent les étudians de Moscou, et l’étincelle, c’est tout simplement un peu de contrôle. Quand le marquis Wielopolski vint pour la première fois à Saint-Pétersbourg, il se présenta au Palais d’hiver un soir de réception, et le maréchal de cour qui était de service déclara à cet hôte inattendu et fâcheux qu’il ne savait où le placer. — « Je saurai trouver ma place, » répondit l’intrus d’une voix sonore, et il alla se ranger à la suite du corps diplomatique. — Il est des réformes nécessaires que les maréchaux de cour éconduisent et qui répondent comme le marquis Wielopolski : Je trouverai mon lieu et mon endroit. Les hommes ne savent pas toujours garder leur place après l’avoir trouvée ; les idées la gardent toujours, et il vaut mieux la leur faire soi-même, parce qu’on peut la choisir à sa convenance. Assurément la Russie n’est pas à la merci d’une révolution ; ce qu’il faut craindre pour elle, c’est une sorte de malaise prolongé et fiévreux, des désordres, des troubles sporadiques, mais incessans, l’incohérence des pensées et des volontés, un état d’anarchie morale, qui, aggravé par de gros embarras financiers, compromettrait pour longtemps son autorité dans les conseils de l’Europe, au vif regret de tous ceux qui pensent que l’Europe, lorsqu’elle a quelque chose de sérieux à faire et surtout quelque chose de dangereux à empêcher, ne peut se passer du concours efficace de la Russie.


G. VALBERT.


  1. Aus der Petersburger Gesellschaft, p. 185.