La Situation linguistique en Russie et en Autriche-Hongrie

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Scientia, vol. 23, 1918
Antoine Meillet

La Situation linguistique en Russie et en Autriche-Hongrie



L’empire russe et l’empire austro-hongrois ont ce caractère commun de renfermer des populations de langues différentes ; ils se distinguent par là de l’Angleterre, de la France et de l’Italie, où tout le monde a une même langue de civilisation et où les parlers locaux appartiennent presque tous à un même type linguistique. Mais, ceci posé, la situation des deux empires diffère du tout au tout.


I.[modifier]

En Russie on rencontre des populations de langues diverses. Mais ces populations occupent pour la plupart les confins de l’empire, et les individus de langue russe forment une masse compacte, d’une rare unité.

Il faut tout d’abord mettre à part des États que la bureaucratie du tsarisme se proposait de russifier, mais qui ont repoussé ces tentatives et sur lesquels le peuple russe, aujourd’hui maître de ses destinées, n’élève aucune prétention : la Finlande et la Pologne. La Finlande a toujours eu un gouvernement à part ; le fond de la population est de langue finnoise ; il s’y superpose une aristocratie et une bourgeoisie de langue suédoise, et la Finlande a deux langues officielles : le finnois et le suédois ; elle est en dehors de la Russie et n’entre pas en considération ici. La partie de la Pologne qui est échue à la Russie lors du partage est toujours demeurée administrativement en dehors de la Russie. Les efforts odieux qu’a faits l’ancienne administration russe pour russifier le pays ont échoué ; le nouveau gouvernement russe reconnaît l’indépendance de la Pologne ; il n’y a plus de masse de langue polonaise en Russie.

A une autre extrémité de l’empire russe, au Caucase, la situation est plus compliquée ; le principe posé par le nouveau gouvernement russe permettra sans doute, après étude, de trouver des solutions appropriées, qu’il n’est pas aisé d’apercevoir maintenant ; il n’est pas possible de résoudre les problèmes par une décision simple, comme pour la Finlande et la Pologne. On parle en effet au Caucase des langues diverses, et dont aucune n’est dominante. Outre les parlers proprement caucasiques et l’ossète, d’origine iranienne, parlers employés chacun par quelques milliers de montagnards isolés et dont aucun n’a sans doute un avenir, dont aucun, en tout cas, n’a maintenant de valeur propre au point de vue de la civilisation et n’est l’organe d’une nationalité constituée, on trouve dans la région du Caucase trois langues qui s’écrivent et qui servent à des nationalités ayant conscience d’elles-mêmes : le géorgien, langue caucasique qui se groupe avec trois autres langues parlées sur le versant sud du Caucase, le mingrélien, le souane et le laze, et qui a une littérature importante depuis le Xe siècle — l’arménien, qui constitue, parmi les langues du groupe indo-européen, un rameau tout à fait autonome et qui a une grande littérature depuis le Ve siècle environ — le turco-tatare, qui est la langue de la plupart des musulmans du Caucase. Aucun des trois groupes n’occupe une aire continue : la grande ville de Tiflis est en territoire géorgien, mais une grande partie de la population y est de langue arménienne ; et surtout les populations turque et arménienne sont emmêlées l’une à l’autre dans les mêmes régions ; dans les villes comme Erivan ou Choucha, une partie de la population parle turc et une autre arménien ; à la campagne, des villages turcs sont juxtaposés à des villages arméniens ; et les deux populations, différentes par les mœurs et par la religion aussi bien que par la langue, se côtoient sans se mêler jamais. Au moins dans les villes, le russe, qui est la langue de l’administration, est aussi la langue des affaires importantes, et les personnes cultivées du Caucase l’emploient dans les relations entre gens de langues différentes. La simple élimination du russe causerait actuellement un grand trouble dans la vie des populations du Caucase. On laissera de côté ici la Sibérie et la Transcaspie, pays de colonisation, où se parlent des langues diverses, dont presque aucune n’a une valeur de civilisation, et où le nombre des colons russes est déjà très grand.

Dans la région de la mer Baltique, la situation est, comme au Caucase, très compliquée. En Lituanie, le lituanien est employé surtout par la population rurale ; il se juxtapose au blanc-russe, qui est un parler proprement russe ; dans les villes, la bourgeoisie parle surtout le polonais, et les juifs le yiddish, qui est, on le sait, un parler allemand. Dans le pays letton, la grande majorité de la population parle lette ; mais il y a une aristocratie de langue allemande. Enfin, plus au Nord, on trouve l’esthonien qui est un parler du groupe finnois, sans littérature. Ici aussi se posent des questions délicates, qui ne pourront être résolues que par une étude attentive, et à l’aide de principes à établir.

Mêlés aux populations russes, on trouve dans le reste de l’Empire russe, des gens de langues diverses. Dans le bassin de la Volga et dans l’Oural, il y a des populations de langue finnoise, principalement Mordves, Tchérémisses, Votiaks ; aucune de leur langues n’a de littérature, aucune n’est une langue de civilisation, et la russification se fait sans effort, par le fait même du progrès de l’instruction et de la civilisation. En Crimée, et surtout dans la région de Kazan, il y a des Tatares, qui ont un parler turc et qui ne s’assimilent guère parce qu’ils sont musulmans. Il y a aussi des colonies allemandes disséminées dans le bassin de la Volga ; et, dans les gouvernements de l’Ouest, les juifs peu cultivés emploient le yiddish. En Russie blanche et en petite Russie, certains éléments nobles ou bourgeois emploient le polonais, tandis que le fond de la population emploie un dialecte russe.

Mais de l’Océan Glacial à la Mer Noire, de la rive droite du Bug à la Volga, et en partie à l’Est de la Volga, il y a une masse compacte de populations dont le russe est la langue. D’après les chiffres de 1914, la population de langue russe dans le domaine proprement russe comprenait plus de 75 millions d’individus. Dans tout ce vaste domaine, le russe est la seule langue de civilisation de l’immense majorité, et souvent de l’unanimité, de la population. Le russe a eu, au cours du XIXe siècle, l’une des littératures des plus originales, des plus humaines. Et il a été assoupli de manière à rendre aisément toutes les idées philosophiques, toutes les notions scientifiques. C’est une grande langue de civilisation, moins connue que le français, l’italien, l’allemand ou l’anglais, mais qui peut rendre les mêmes services.

Le groupe russe se compose de trois dialectes : à l’est, le grand russe, auquel appartient la langue officielle de l’Empire ; le petit russe, au sud-ouest ; le blanc russe au nord-ouest.

Le groupe grand russe, à lui seul, comprend presque les deux tiers du nombre total des individus de langue russe ; il est le seul qui possède vraiment une langue de civilisation. Le groupe blanc-russe est le moins important, de beaucoup, par le nombre des sujets qui le parlent.

Le domaine linguistique grand russe est d’une extraordinaire unité : les individus parlant grand russe s’entendent sans difficulté, de l’extrême nord à l’extrême sud, de l’extrême est à l’extrême ouest. On observe bien moins de différence entre des parlers grands-russes, distants de mille kilomètres, qu’entre des parlers français, italiens ou allemands, distants de cinquante. Il n’y a vraiment qu’un parler grand russe. Les parlers blancs-russes offrent des particularités qui les distinguent du grand russe comme l’altération de t et d devant les voyelles telles que e ou i. Mais le blanc russe est nettement un dialecte russe, et il faut peu d’efforts à un Blanc Russe pour acquérir le grand russe. Le blanc russe n’est du reste pas une langue de civilisation et n’a pas de littérature.

Le petit russe ou ukrainien qui ne se parle pas seulement dans l’empire russe, mais aussi en Galicie, est plus différent. Toutefois les éléments semblables sont nombreux en petit russe et en grand russe ; quand on compare le nom de la « barbe », avec sa déclinaison, en grand russe boroda, borody, borodu, et en petit russe boroda, borodi, borodu, ou est frappé de la quasi identité. Et les différences, là où il en existe, sont de celles dont les sujets parlants peuvent se rendre compte aisément et qui n’empêchent pas de passer sans difficulté d’une langue à l’autre. Dans un groupe comme le groupe slave dont les éléments composants sont demeurés très semblables entre eux, le grand russe et le petit russe passent pour des langues distinctes ; mais ils diffèrent moins que le serbe ne diffère du bulgare, que le tchèque ne diffère du polonais, et beaucoup moins que le provençal et le gascon ne diffèrent du français, le milanais du sicilien, et le bas allemand du haut allemand. On a tenté de donner au petit russe une langue littéraire propre et d’en faire un organe de civilisation ; mais il y a eu jusqu’ici des essais plutôt que des résultats importants.

En somme, si l’on élimine les provinces des confins qui ont été conquises par la Russie, mais qui n’y sont pas proprement entrées, il n’y a nulle part un domaine plus un, linguistiquement, que celui du russe. La langue désigne la Russie pour former un État un, plus même que l’Allemagne, la France ou l’Italie.


II.[modifier]

Tout autre est la situation de l’Autriche-Hongrie. Des deux États, dont l’union constitue l’empire des Habsbourg, l’un, l’Autriche, n’a aucune langue qui lui soit propre, sauf le tchèque ; l’autre, la Hongrie, a une langue officielle, le magyar, qui est l’idiome du groupe le plus nombreux et le plus influent du royaume, mais qui est la langue maternelle de moins de la moitié de la population.

En Hongrie, se parlent, à côté du magyar, le serbo-croate, au sud, — le slovaque, au nord, — le roumain à l’est, sans compter de très nombreux colons allemands répandus en diverses parties du pays. Le magyar appartient au groupe des langues finno-ougriennes ; il est sans aucun rapport linguistique, soit avec les langues slaves, comme le slovaque et le serbo-croate, soit avec une langue romane, comme le roumain. Par son type, il est éloigné des autres langues de l’Europe qui appartiennent presque toutes au groupe indo-européen. Il ne ressemble même pas au finnois, qui appartient à un tout autre groupe du finno-ougrien. La minorité magyare, pour qui le magyar est une langue maternelle, peut se trouver relativement bien, à l’intérieur du royaume, d’avoir le magyar pour langue officielle. Tout le reste de la population souffre d’avoir pour langue de civilisation un idiome qui l’isole des groupes naturels auxquels se rattachent les autres nations du royaume, Slovaques, Croates et Roumains, et en même temps, du reste de l’Europe, et surtout de la plus importante des langues slaves, le russe. Or, les Slovaques se rattachent au groupe tchèque, les Croates ont la même langue littéraire que les Serbes, et les Roumains de Hongrie ont la même langue que les Roumains du royaume. L’effort fait pour magyariser Slovaques, Croates et Roumains aboutit à imposer à une moitié de la population une langue étrangère, qui, sans supériorité d’aucune sorte, n’offre que des inconvénients pratiques.

La situation de l’Autriche est plus singulière encore. En Hongrie, les Magyars forment près de la moitié de la population totale du royaume ; si tyrannique qu’elle soit, leur hégémonie s’appuie sur un bloc qui occupe la partie centrale du territoire. Aussi longtemps que Slovaques, Croates et Roumains ne seront pas restitués aux groupes auxquels ils appartiennent naturellement, et que le royaume de Hongrie gardera les limites artificielles qu’il a maintenant, les prétentions tyranniques des Magyars s’appuient sur une base ayant quelque solidité. En Autriche au contraire, les éléments de langue allemande, qui prétendent de même à l’hégémonie et dont les prétentions à l’hégémonie ont faussé depuis le moyen âge tout le cours de l’histoire du pays, ne sont guère, d’après les statistiques officielles, faites par une administration surtout allemande, que le tiers de la population totale du pays. Sauf un million environ d’individus parlant des langues romanes, principalement l’italien, les deux autres tiers parlent des langues slaves.

Longtemps, la politique des Habsbourg a réussi à imposer la domination de sa bureaucratie allemande à tout le pays. Au début du XIXe siècle, on a pu croire que les Habsbourg avaient étouffé les nationalités slaves. La Pologne était partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. Des Ruthènes ou Petits Russes, paysans illettrés que dominait une aristocratie polonaise, il n’était pas question. Il n’y avait plus ni littérature tchèque ni littérature serbe. La domination de l’allemand semblait établie. Mais tout à coup les nationalités endormies se sont réveillées. La langue tchèque s’est retrouvée vivace. Le génie de Vuk a constitué la langue littéraire serbo-croate. Les Slovènes, qui n’avaient jamais eu de littérature et qui étaient tout entourés et pénétrés d’Allemands et d’Italiens, se sont aperçus qu’ils étaient un groupe à part. La renaissance slave rencontre des difficultés infinies. Partout la politique a divisé les Slaves : les Serbo-Croates, qui parlent une langue une, étaient répartis entre l’Autriche, la Hongrie, la Croatie (qui dépend de la Hongrie), la Bosnie-Herzégovine (qui est une sorte de pays d’empire, dépendant à la fois de l’Autriche et de la Hongrie), le royaume de Serbie, le Monténégro et la Turquie ; des différences de confessions achèvent de diviser les Serbo-Croates, les uns appartenant à l’Église d’Orient, les autres à l’Église Romaine, d’autres enfin étant musulmans. Le groupe Slovène, qui n’est qu’un prolongement assez peu différencié du groupe serbo-croate, en est séparé administrativement en Autriche. Les Slovaques, étroitement apparentés aux Tchèques, sont sujets hongrois, tandis que les Tchèques sont sujets autrichiens.

Linguistiquement, il y a en Autriche-Hongrie quatre groupes slaves :

1. Les Tchéco-Slovaques, tout entourés de populations de langue allemande et hongroise, mais qui forment un groupe compact d’environ 9 millions d’individus, et qui aspirent à former un État un.

2. Les Polonais, arbitrairement séparés de leurs frères d’Allemagne et de Russie, et qu’on ne satisfera jamais tant qu’on n’aura pas restauré la Pologne dans son unité.

3. Les Ruthènes ou Petits-Russes, dont la langue ne se distingue pas de celle des Petits-Russes qui font partie de l’empire russe. En Galicie orientale comme en Russie, la noblesse et la bourgeoisie sont en partie de langue polonaise, le fond de la population est petit-russe.

4. Les Slovènes et les Serbo-Croates. Les parlers slovènes diffèrent appréciablement des parlers serbo-croates, et l’on a essayé, au XIXe siècle, de constituer une langue littéraire slovène. Mais cette langue n’a pas acquis une grande importance, et les différences entre les parlers Slovènes et les parlers serbo-croates sont trop faibles pour empêcher l’emploi d’une langue littéraire une dans tout le groupe slave méridional.

Ces quatre groupes sont irréductibles les uns aux autres. Malgré les ressemblances que les langues du groupe slave ont gardées entre elles, il s’agit aujourd’hui de quatre langues distinctes. Les trois premières : tchèque, polonais, ruthène, forment une série continue de l’ouest à l’est ; la quatrième, Slovène et serbo-croate, occupe la région méridionale. Entre les deux séries, s’étend tout le long de la vallée du Danube un domaine, allemand à l’ouest, magyar à l’est, qui les sépare. C’est à peine si, sur un point, le slovaque s’approche d’un chapelet de villages serbo-croates. Cette séparation a beaucoup favorisé la tentative d’hégémonie allemande, que favorisait plus encore la division des populations slaves en quatre groupes, en partie mal unifiés.

Mais les habiletés ne peuvent triompher de la nature des choses. Les peuples de l’Autriche sont slaves en majorité, et il n’en est pas un qui puisse réaliser, dans le cadre médiéval de l’Autriche, l’unité à laquelle il aspire. Seul, le groupe tchéco-slovaque appartient tout entier aux pays de la couronne des Habsbourg, et il y est déchiré entre deux États aujourd’hui distincts. Même dans l’état de guerre actuel, qui permet au groupe allemand de manifester durement son autorité, le parlement impérial de Vienne a décidé que les députés de chacune des nations du royaume peuvent s’exprimer à la tribune dans leur propre langue ; il exclut toute prétention de l’allemand à être une langue dominante. Le fédéralisme le plus large ne donnerait pas satisfaction aux nations que les Habsbourg ont réunies par des alliances dynastiques et par des conquêtes, car il laisserait le domaine petit-russe coupé entre la Russie et l’Autriche, le domaine polonais coupé entre l’État indépendant que sera désormais la Pologne russe et les provinces autrichiennes et prussiennes, le domaine serbo-croate coupé entre l’empire austro-hongrois et des États indépendants depuis longtemps. Les Allemands d’Autriche, dès qu’ils sentent qu’ils pourraient ne plus dominer, regardent naturellement du côté de l’empire allemand. En Autriche, il n’y a pas de groupe autrichien ; il n’y a que des irrédentismes. Créée par les combinaisons d’une maison féodale, l’Autriche-Hongrie a des limites arbitraires qui ne concordent avec aucune frontière linguistique.

II suffit de rapprocher l’état linguistique de la Russie de celui de l’Autriche-Hongrie pour voir que les deux situations ne sont en rien comparables : d’un côté, une masse énorme ayant la plus forte unité possible et qui possède en propre l’une des grandes langues de civilisation de l’Europe, de l’autre des groupes réunis par le hasard, qui aspirent à se dissocier et dont la plupart se refusent à accepter pour langue officielle et pour langue de civilisation le magyar ou l’allemand que, depuis des siècles, on essaie de leur imposer par la ruse ou par la violence.


Paris, Collège de France

A. MEILLET