La Société des Anciens Textes français

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La Société des Anciens Textes français
Joseph Bédier

Revue des Deux Mondes tome 121, 1894


Depuis 1875, quelques érudits se sont groupés, pour publier nos textes littéraires du moyen âge, français et provençaux. Ils sont une trentaine, soutenus par une clientèle de trois ou quatre cents lettrés. Voilà, semble-t-il, un fait minuscule, vraiment négligeable dans la vie d’une nation. Voulez-vous en mesurer la portée ? demandez-vous s’il aurait pu se produire au XVIIe siècle. La vitalité de cette humble petite société et de ses semblables suppose le développement tout moderne de l’esprit historique et critique, où réside l’originalité la plus sûre de notre temps ; et, s’il est vrai que « l’histoire, non pas curieuse mais théorique, de l’esprit humain n’est possible que par l’étude immédiate des monumens et par les recherches spéciales des philologues, » ces déchiffreurs de parchemins sont les ouvriers nécessaires d’une grande tache. A vrai dire, nous admirons plus communément, — et non sans raison, — l’architecte que l’ouvrier qui extrait les blocs de la carrière, et plus volontiers l’Histoire du Peuple d’Israël que le Corpus inscriptionum Semiticarum. Pourtant, il peut être utile parfois de visiter les chantiers où se fait le gros œuvre de la science, de mesurer ce qu’il s’y dépense de labeur, de désintéressement, de foi. Il est juste et bon de s’arrêter à un groupe de ces travailleurs, associés comme les fourmis et les abeilles, d’examiner quelle œuvre naît de leur effort modeste, multiple et continu. C’est pourquoi je voudrais dire, selon mes forces, le but de la Société des Anciens Textes français, ses méthodes, son œuvre, ses lacunes : cela, dans un esprit de parfaite indépendance critique, mais aussi de sympathie non dissimulée, ardente et réfléchie.
I

Quelle est la force qui l’a suscitée ? Est-ce la curiosité ? est-ce une variété de l’insignifiante maladie des bibliophiles ? le goût des livres, pourvu qu’ils soient rares ; la passion des textes, pourvu qu’ils soient ignorés ?

Ou bien, est-ce enthousiasme sentimental pour le moyen Age ? Est-ce une survivance du romantisme ? le paradoxe des scolastiques et des féodaux qui se réfugient vers ce lointain passé par dégoût et par inintelligence du présent ? l’engoûment béat de ces critiques qui déplorent la Renaissance et qui ne sauraient parler de la Chanson de Roland sans la comparer à l’Iliade, ni du Mystère de la Passion sans dauber sur la tragédie classique ?

Serait-ce piété filiale ? le culte des pensées de nos ancêtres, enfantines et risibles, vénérées pourtant ?

Ou bien encore, serait-ce une mode d’importation germanique ? une sorte d’émulation patriotique ? le regret de voir nos antiquités nationales restaurées par des étrangers, par des Allemands surtout ?

Certes, ce sont bien là, pour une petite part, les fermens de la Société des Anciens Textes : si l’on analysait les sentimens qui ont attiré ; vers elle tel ou tel de ses membres, on y retrouverait ces divers points de vue dont, à vrai dire, presque aucun n’est tout à fait illégitime. Parmi ses membres actuels, nous connaissons de purs bibliophiles, et l’on ne saurait nier que le goût du curieux et du rare n’ait parfois pu rendre à la science quelques services menus et accidentels. Nous connaissons aussi, dans le nombre, des admirateurs exclusifs du moyen âge, et il est bon qu’il s’en trouve quelques-uns, car rien de grand ne s’accomplit sans amour, voire sans un peu de fanatisme. Nous connaissons encore des érudits que hante la légende du maître d’école vainqueur de Sadowa, et sans doute il était humiliant que les Allemands fussent à peu près les seuls à exhumer, sous nos yeux indifférens, les antiques monumens de la langue et de la pensée françaises : ainsi, dans les bourgades de la Macédoine et de l’Asie Mineure, les indigènes voient des hommes venus de l’Occident fouiller le sol pour en extraire des statues mutilées et déchiffrer, sur des pierres encastrées dans les murs des chaumières, des signes obscurs ; ils les regardent sans comprendre, sans même s’étonner : ces statues, ce sont pourtant les anciens dieux du pays ; ces inscriptions, ce sont les lois des ancêtres.

Cependant, ni les purs bibliophiles, ni les dévots du moyen âge, ni les philologues germanisans que la Société a embrigadés. ne l’ont suscitée ni ne la guident. Si tant d’hommes consacrent leur effort, et quelques-uns leur vie, à restituer les monumens écrits du moyen âge français, ce n’est ni curiosité frivole, ni superstition littéraire, ni patriotisme d’érudits ; d’aussi médiocres causes n’eussent engendré que des effets mesquins.

Mais l’esprit qui les inspire est le même qui entraîne notre siècle, d’un effort égal de recherche passionner, aussi bien vers les époques les plus ternes que vers les plus brillantes, vers le byzantinisme comme vers l’âge de Périclès, vers les formes d’art les plus frustes comme vers les plus accomplies, vers les mythes sauvages comme vers les plus nobles cosmogonies, vers les chan sons de moujiks, vers la pâle littérature syriaque ou la répugnante littérature mogole aussi ardemment que vers Gœthe ou Pindare. Et ce n’est pas lassitude de blasés, curieux d’exotisme, avides de s’évader hors du cercle classique où nous tournons depuis la Renaissance ; ce n’est pas davantage la folie de l’érudition pour l’érudition. Mais c’est la croyance raisonnée que le but dernier. — qui est la science de l’esprit humain, — ne sera pas atteint par la seule introspection psychologique, mais par la recherche historique ; et que les formes rudimentaires ou dégénérées de l’humanité peuvent être significatives à l’égal des plus harmonieusement belles. C’est la persuasion que les œuvres littéraires d’une époque quelconque et celles-là même qui répugnent à notre goût, importent également, non parce qu’elles sont belles, mais parce qu’elles sont. Elles sont des faits historiques, les plus complexes de tous, mais aussi les plus caractéristiques ; et comme elles sont les matériaux nécessaires de l’histoire de l’homme, il les faut connaître intégralement, non pas en beaux esprits, mais en historiens. Il ne suffit pas de les considérer sous la catégorie du beau, car elles ne valent pas seulement selon qu’elles nous plaisent ou nous déplaisent. Il ne s’agit pas, en les étudiant, de rechercher notre jouissance égoïste et immédiate ; de nous livrera ce jeu, inoffensif et permis sans doute, mais vain, qui mesure les œuvres des âges les plus divers à la toise commune de nos préférences littéraires ; qui les juge, soit au gré de nos impressions du jour, mobiles et ondoyantes, soit, plus ambitieusement, au nom de lois esthétiques universelles, par nous décrétées : car, c’est toujours, eu dernière analyse, notre goût individuel qui les juge, dont la science n’a que faire. Il ne s’agit pas de s’en tenir à cette critique de rhéteurs ou de rhétoriciens, fruit de notre éducation trop formaliste, héritage des humanistes de la Renaissance, qui se borne à blâmer ce qui diffère de nous, à louer ce qui nous ressemble ; qui, si elle était conséquente, n’étudierait jamais que les mêmes chefs-d’œuvre : point de vue excellent dans l’éducation des enfans ; mauvais ailleurs. Il s’agit non pas de rapporter les choses à nous, mais nous à elles ; de nous soumettre, en toute humilité et passionnément, aux faits ; de poursuivre, par la connaissance érudite de toutes les manifestations de la vie, la pleine intelligence du passé, de nous faire successivement les citoyens de toutes les patries, les fidèles de tous les cultes, les fervens de toutes les hérésies ; non pas pour jouir passivement de ces métempsycoses, non pas pour nous abîmer tout entiers dans cette contemplation, dupes de nos sensations, comme cette statue animée de Condillac qui, respirant une rose, devenait elle-même odeur de rose ; mais il faut que notre âme, tour à tour antique, païenne, scolastique ou mystique, reste l’âme moderne, critique, maîtresse de sa raison, qui sait et qui comprend. Alors, pour peu qu’on se soit jamais plié à cette discipline d’esprit, on reconnaît l’étroitesse de ses anciens jugemens, portés au nom du bon goût classique ; on éprouve la vérité de cette parole de Pascal : « A mesure qu’on a plus d’esprit, on s’aperçoit qu’il y a plus d’hommes originaux » ; on s’aperçoit aussi qu’il y a moins d’époques laides et basses que ne l’avait supposé notre ignorant dédain ; on convient que l’œuvre belle n’est pas celle qui nous plaît, mais celle qui exprime parfaitement les manières de penser et de sentir des hommes qui l’ont créée ; on avoue que l’intelligence historique des choses donne seule le droit d’admirer et de blâmer, et que jouir c’est comprendre. « Les érudits se rendent souvent ridicules, dit Renan, en attribuant une valeur absolue aux littératures qu’ils cultivent, : il serait trop pénible d’avoir consacré sa vie à déchiffrer un texte difficile, sans qu’il fût admirable. D’un autre côté, les esprits superficiels se pâment en voyant des hommes sérieux s’amuser à traduire et à commenter des livres informes qui, à nos yeux, ne seraient qu’absurdes et ridicules. Les uns et les autres ont tort. Il ne faut pas dire : Cela est absurde, cela est magnifique ; il faut dire : Cela est de l’esprit humain, donc cela a son prix. »

C’est en cet esprit que la Société s’est fondée. (Avions-nous tort de dire que cet esprit, s’il avait souillé sur le XVIIe siècle, en eût changé la face ? ) — Elle s’applique à restaurer les monumens littéraires du moyen âge français et son dessein est légitime, car « cela est de l’esprit humain ».

Il faut donc publier nos anciens textes ; mais, dans le nombre, que convient-il de publier ? Tout. — Tout ? dira-t-on ; n’est-ce pas folie ? Ne chancelons-nous pas déjà sous le faix des documens ? Des livres, des livres encore ! Faut-il que sévisse indéfiniment la manie de l’inédit, et n’a-t-on pas dit fort sagement que le véritable inédit, c’est ce qui est imprimé, et qu’on ne lit pas ? Tout particulièrement, le moyen âge français n’est-il pas le siècle d’or des rapsodies, de la cacographie, du fatras ? De bons esprits ne rêvent-ils pas quelque grandiose incendie d’Omar, la venue de barbares qui réduiraient en cendres nos bibliothèques, afin que, de la flamme des paperasses, l’esprit moderne s’évade joyeux, purifié, affranchi ?

Il faut tout publier pourtant, même ce qui nous paraît médiocre et plat. C’est un paradoxe, sans doute ; mais c’est une vérité ! Il importe que tout soit imprimé, mais il n’est pas nécessaire que tout soit lu. Les œuvres inutiles s’annulent d’elles-mêmes ; elles retournent spontanément à leur néant et ne sont, à vrai dire, encombrantes qu’aussi longtemps qu’elles existent dans les manuscrits. Nul ne lit plus et, sans doute, nul ne lira plus jamais Pradon, l’abbé Royer ni Campistron ; pourtant, si Pradon était inédit, il serait bon de l’imprimer, car, inédit, il resterait mystérieux et gênant. D’ailleurs, les tragédies de Pradon sont utiles, puisqu’elles permettent de mesurer l’originalité de Racine ; les œuvres médiocres sont précieuses, parce qu’elles indiquent la moyenne des goûts et de la culture aux époques diverses ; elles forment l’arrière-plan nécessaire de la toile sur laquelle se détachent les œuvres supérieures. Ajoutez que, si l’on considère le moyen âge, il ne suffit, pas qu’un auteur soit un sot prouvé pour que son œuvre soit négligeable : car, étant donné que la propriété littéraire était alors chose ignorée, que chaque thème lyrique, épique, romanesque était commun à tous, indéfiniment transmissible, il arrive qu’une légende admirable ne nous soit conservée que par un terne remanieur. Il est rare, à cette époque, qu’une œuvre vaille par elle seule : elle est souvent un anneau de plomb, grossier mais nécessaire, dans une chaîne d’or.

Mais voici la raison qui exige la publication intégrale de nos textes. Sans doute, l’avenir rejettera dans l’éternel oubli l’immense majorité de ces écrits ; mais nous sommes, nous, inhabiles à faire ce départ, et le malheur veut qu’il ne soit possible que lorsque tout sera publié. Aussi longtemps que tant d’énormes manuscrits resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront, comme s’il recelaient le mot de toutes les énigmes que nous cherchons à deviner ; ils entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase. Voyez les hommes de la Renaissance lancés comme des limiers, selon le mot de l’un d’eux, à la chaste des manuscrits grecs et latins. Ils ne choisissaient pas dans leur butin et tout leur était bon. Le même Henri Estienne publiait indifféremment les Odes anacréontiques et Sextus Empiricus, Callimaque, Xénophon et Maxime de Tyr. Or, nous sommes, à l’égard des monumens du moyen âge, comme les humanistes en présence de l’héritage antique. « Œuvre sainte ! s’écrie Michelet ; ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d’une émotion religieuse et d’une anxiété immense. Imprimeurs, correcteurs, éditeurs, ils ne dormaient plus. Ils demandaient à Dieu de réussir, et leur travail était mêlé de prières. Ils sentaient que ces lettres de plomb, viles et ternes, étaient la Jouvence du monde, le trésor d’immortalité. » — Certes, les savans éditeurs de la Société des Anciens Textes n’ont pas, comme ceux du XVIe siècle, pour les soutenir dans leur tâche, l’applaudissement universel, la complicité de tout un peuple ; nos modestes érudits ne rêvent pas, comme Pétrarque, de voies triomphales : ils seraient trop déçus, s’ils enviaient l’enthousiasme qui accueillait Jean Lascaris à son retour d’Orient, lorsqu’il abordait en Italie avec sa cargaison de manuscrits grecs. La fleur pâle du moyen âge, dont ils s’efforcent de raviver le parfum, ne grise pas aussitôt, comme celle de la sagesse antique, ceux qui la respirent un moment. Mais, comme les hommes de la Renaissance, ils se sentent les ouvriers d’une tâche indéfinie et belle ; ils savent que leur œuvre est la même que les humanistes poursuivaient ; et, comme ils ont sur eux la supériorité du point de vue historique, ils la poursuivent avec une plus claire conscience du but.

Mais notre grand avantage sur les humanistes, c’est d’avoir hérité de leurs méthodes. Les principes de la critique verbale, les lins procédés de l’analyse linguistique, tous ces outils délicats et sûrs, si amusans à manier, ils ne les ont découverts que lentement, au prix d’infinis tâtonnemens. Nous les avons reçus de leurs mains, déjà parfaitement agencés, élégans et efficaces : d’où une inappréciable économie de temps, peut-être de siècles. Il y a vingt ans seulement que M. G. Paris appliquait, le premier, à un poème français du XIe siècle, à la Vie de saint Alexis, les mêmes règles qui ont servi à établir le texte de Platon et de Virgile ; et déjà l’application des méthodes de la philologie classique à la publication de nos vieux auteurs est d’usage constant. C’est une règle stricte que la Société des Anciens Textes s’est imposée : elle n’admet que des éditions critiques, c’est-à-dire fondées sur l’emploi raisonné de tous les manuscrits conservés. Puisque nous avons le pouvoir de restituer nos anciens auteurs en leur primitive intégrité, à quoi bon ces éditions de fantaisie, ces textes établis par la divination et le caprice, qui ne donnent au critique littéraire, à l’historien des mœurs, aucune sécurité, qui l’expo sent à la déconvenue comique de fonder une théorie sur un passage corrompu par un scribe ? Qui donc voudrait étudier la philosophie de Pascal, tant qu’il n’aurait sous la main que l’édition prudemment émondée de Port-Royal ? Réunir tous les manuscrits discordans d’un même ouvrage ; déterminer, par l’observation des fautes communes aux divers scribes, les rapports de dépendance qui groupent certains d’entre eux en familles ; opposer ces familles ; reconstituer, par la comparaison des leçons divergentes et selon des procédés presque mécaniques, le manuscrit original perdu ; puis, quand on a retrouvé cet archétype, rechercher, grâce à l’examen des rimes, de la mesure des vers et des traits linguistiques, en quelle province, à quelle date, l’œuvre a été composée ; restituer aux idées le tour qu’elles avaient dans l’esprit de l’auteur, aux mots la forme dialectale qu’ils prenaient sur ses lèvres ; établir le texte ne varietur, à peu près tel qu’il serait, si le vieil écrivain avait connu l’imprimerie et s’il avait, de sa main, corrigé ses épreuves : c’est une tâche possible, voire facile. Elle requiert moins encore des dons d’esprit supérieurs que des qualités morales, la patience, la probité de l’esprit. Il n’y aura rien à refaire, dans cinquante ans, à une édition critique bien faite, et celles de la Société le sont presque toutes.

Mais, dira-t-on, n’est-ce pas faire trop d’honneur à tel méchant poème chevaleresque, que de l’éditer avec le même scrupule que la Vulgate ou l’Odyssée ? Voyez ces listes de variantes qui, dans l’édition d’Aymeri de Narbonne, s’accrochent à chaque vers, s’amoncellent au bas de chaque page : il a fallu des mois d’ingénieux labeur pour déterminer la valeur de chaque manuscrit, pour décider que cette leçon devait être admise dans le texte, cette autre rejetée à l’appareil critique. — C’est bien peu de chose, assurément, que ces menues variantes ; mais, sans ce travail d’épuration critique, il serait impossible de donner un texte utilisable de la chanson d’Ayméri de Narbonne. — C’est peu de chose que la chanson d’Aymeri elle-même ; c’est une branche débile du grand arbre des légendes narbonnaises, si puissamment ramifié : on ne pourrait pourtant la retrancher, sans appauvrir, du même coup, la souche. — C’est peu de chose que la geste narbonnaise elle-même dans l’ensemble des épopées du moyen âge ; mais, sans elle, on se rendrait malaisément compte de l’évolution d’un vaste cycle épique. — C’est peu de chose que l’épopée dans l’ensemble des créations du moyen âge et c’est peu de chose que le moyen âge lui-même dans l’histoire de l’esprit humain ; mais l’histoire de l’esprit humain a besoin de cette page, et c’est assez pour légitimer les plus subtils classemens de manuscrits, les recherches les plus micrographiques.

Pour cette tâche complexe, il faut des hommes, et la Société des Anciens Textes français est fortement « bâtie en hommes ». Elle a su, sous les auspices de ces noms illustres, Paulin Paris, Egger, Natalis de Wailly, grouper les vétérans de l’érudition nationale. Siméon Luce, H. Michelant, M. de Montaiglon ; des savans comme MM. Longnon et Emile Picot ; toute une pléiade d’excellens érudits, MM. Jacques Normand, Ulysse Robert, Bos, Demaison, Bonnardot, Lecoy de la Marche, Couraye du Parc, et au premier rang de ces hommes prêts à toutes les taches nobles, ingrates et désintéressées, M. Gaston Raynaud ; des professeurs de nos Facultés, MM. L. Constans et E. Langlois, et des romanistes étrangers, MM. Hermann Suchier, J. Ulrich, Kœlbing, H. Todd, miss Toulmin Smith ; et encore des spécialistes qui ont voué tous leurs loisirs, avec amour, à une oeuvre unique, MM. Maurice Roy, de Fréville de Lorme, le marquis de Queux de Saint-Hilaire, le baron James de Rothschild, dont la Société déplore la perte : car il ne fut pas seulement l’un de ses fondateurs et de ses Mécènes, mais l’un de ses plus experts ouvriers. Surtout, pour éviter l’éparpillement des forces, l’esprit de coterie ou de curiosité bibliographique, pour mettre toujours l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, il fallait à la Société une discipline, des chefs, non officiels, mais universellement reconnus : elle a trouvé MM. Gaston Paris et Paul Meyer, et c’est assez dire, Quand on songe que ces études sont nées d’hier en France et que les Raynouard, les Fauriel, les Paulin Paris n’étaient que d’énergiques coureurs d’avant-garde ; qu’il y a trente ans encore la philologie française disposait d’une seule chaire au Collège de France, au même titre que l’assyriologie ou la sinologie, et qu’aujourd’hui elle est dignement enseignée dans nos Universités de Paris, de Lille, de Lyon, de Bordeaux, de Toulouse, de Montpellier ; qu’il y a trente ans, nos travaux d’érudition romane devaient demander asile à des recueils d’outre-Rhin et qu’aujourd’hui des revues florissantes, la Romania, la Revue de philologie française et provençale, la Revue des langues romanes, le Moyen Age, les Annales du Midi, d’autres encore, dirigent les recherches, répriment les écarts et le travail inutile, centralisent les résultats, on s’étonne, en vérité, du chemin parcouru ; on doute si les vieilles sciences classiques possèdent en France une aussi robuste organisation ; on se prend de reconnaissance pour les hommes qui ont suscité ces forces, et l’on admire en eux le noble instinct qui moue notre siècle. — Qu’ont-ils su faire produire à la Société des Anciens Textes français ?


II

Je me figure la surprise — et, sans doute, la déconvenue — d’un lettré qui, sans être spécialiste, mais par simple curiosité sympathique, a porté son adhésion à la Société. Il attend des fabliaux, de brillantes légendes sur les chevaliers du Graal, des chansons subtiles de troubadours ; il attend, surtout, des introductions claires, qui l’orientent. — Voici qu’il reçoit les quatre volumes que la Société distribue annuellement ; il les parcourt. C’est tantôt un triste roman, Brun de la Montagne, par exemple : est-ce un conte de fées ou une épopée ? on dirait un récit de ma mère l’Oye rimé par Chapelain dans le mètre héroïque de la Pucelle ; ou bien, c’est un recueil compact de ballades moralizées d’Eustache Deschamps, et la Société veut bien lui promettre qu’il en recevra cinq ou six volumes encore, parfaitement semblables au premier. Les introductions des éditeurs sont abstruses : ce ne sont que classemens de manuscrits, diagrammes, discussions de phonétique et de rythmique. Il se dégage souvent des textes un parfum de médiocrité littéraire, des introductions une impression d’ésotérisme érudit ; ce qui le rebute surtout, c’est l’arbitraire et le désordre dans le choix des publications. Il referme, déçu, ces volumes, et quand les suivans lui parviennent, il les relègue, sans les couper, dans un coin de sa bibliothèque. — Les années se sont succédé, pourtant ; chacune a porté au dépôt primitif sa modeste alluvion. Un jour, il s’avise de considérer d’ensemble la collection : non sans surprise, il voit ces volumes disparates se grouper ou s’opposer, se répartir en séries. Il observe que chaque genre littéraire du moyen âge s’y trouve plus ou moins exactement représenté, il constate que l’on ne se ferait pas une idée complète de la plupart d’entre eux, si l’on ignorait cette collection. Il s’aperçoit alors que la Société a su faire ce que nul savant isolé n’aurait pu tenter : supporter le délai, suivre un long dessein obscur pour presque tous. Il comprend qu’elle est une image symbolique de la science : patiens quia æterna.

La collection s’ouvre par un album de planches exécutées par la photogravure. M. Gaston Paris y a réuni les plus anciens monumens de la langue française, du IXe au XIe siècle ; il en a promis un commentaire philologique, dont il n’a donné jusqu’ici qu’un précieux spécimen. C’était faire œuvre pie que de sauver d’une destruction toujours possible ces vénérables feuillets de parchemin. Ces quelques fragmens sauvés comme par miracle, cette formule du serment de Strasbourg que Nithard a insérée, à titre de curiosité, dans sa chronique latine ; — cette séquence de sainte Eulalie, que le menu peuple chantait à l’office, vers l’an 880 :

Buona pulcella fut Eulalia,
Bel avret corps, bellezour anima…

humbles vers, qui sont pourtant les prototypes du glorieux déca syllabe de Ronsard et de La Fontaine ; — ce poème de la Passion ; — cette vie de Saint-Léger, transcrite à contre-cœur par un scribe peu habitué à gâcher ainsi le parchemin pour y noter les formes barbares du langage rustique et qui, sa corvée finie, écrivait joyeusement au bas de la page : Finit, finit, finit ! ludendo dicit ! — cette homélie sur Jouas, recueillie au pied de la chaire par quelque clerc de l’an mil. gribouillage hâtif, mi-français, mi-latin ; voilà donc les premiers linéamens de la pensée et du langage français, les seuls vestiges des millions de paroles émises par des millions d’hommes.

Pourtant, ces fragmens épars, ces prières balbutiées, est-ce là tout ce qui survit de la pensée de plusieurs siècles ? L’unique lueur qui éclaire le haut moyen âge est-elle vraiment celle qui vacille, si pâle, dans les chroniques et les pauvres poèmes lutins des monastères ? Tant de générations se sont-elles succédé, anonymes et muettes ? Non, nous pouvons les rendre à la vie, à la voix, et cette voix est une des plus énergiques qui aient jamais retenti sur le sol de la pairie. Nous pouvons reconstituer les chants de poètes très archaïques et, par plusieurs de ses publications : Raoul de Cambrai, le Couronnement de Louis, Aymeri de Narbonne, la Société des Anciens Textes y aide puissamment.

En vérité, rien ne s’est plus heureusement transformé, — grâce aux travaux de l’érudition la plus spéciale, — que notre façon de considérer nos anciennes épopées. Quand ou songe que l’édition princeps de la Chanson de Roland est de 1837, on admire la longue route si vite parcourue. Hier encore, tout, notre effort se bornait à critiquer chaque chanson de geste, selon les procédés que La Harpe applique à la Henriade. Le poète avait-il satisfait, aux « lois du poème épique » ? Que fallait-il penser de « l’action, des mœurs, de la peinture des passions de l’amour » ? N’avait-il pas fait du « merveilleux chrétien » un indiscret emploi ? — Amas de rapsodies, concluaient les uns, jeu monotone et brutal de jongleurs ! Et les autres s’extasiaient devant de petites beautés académiques, à grand’peine découvertes ; ou bien, en désespoir de cause : « Admirez, s’écriaient-ils, au nom du Patriotisme et de la Foi ! »

Aujourd’hui, grâce aux travaux de MM. Gaston Paris et Léon Gautier, grâce au beau livre plus récent de M. Pio Rajna, nous savons que la plupart de nos chansons, sous la forme par venue jusqu’à nous, ne sont que l’écho affaibli de poèmes primitifs disparus ; qu’elles ont été rédigées à des époques basses, où déjà s’était perdu le sens de la création épique. Le jongleur à qui nous devons celle-ci n’était qu’un rimailleur, qu’importe ? la chanson n’est pas sienne : des siècles y ont collaboré. La légende qu’il délaye en méchans vers n’est pas née de son humble cerveau, mais au Xe ou au IXe siècle, du chaos sanglant de la féodalité naissante, œuvre non d’amuseurs publics, mais de guerriers : — ou bien, elle a germé pendant les grandes luttes contre les Saxons ou lorsque frappait le bon marteau de Charles ; — ou, plus anciennement encore, pour dire la gloire des Chilpéric et des Chlodoveg ; — ou bien, elle plonge par ses racines jusqu’aux premiers temps de notre histoire, alors que, dans les villas des chefs francs, la harpe, aux festins, passait de main en main. Car il a existé une épopée mérovingienne, héritière de l’épopée germanique et dont nos chansons de geste ne sont que le dernier remaniement. Des Germains de Tacite à Théroulde et aux plus récens trouvères, nulle solution de continuité ; mais une hérédité ininterrompue qui transmet les légendes, une force qui les adapte, les combine, les remanie, transforme Charles-Martel en Charlemagne, Chlodovinc en Floovent, Alberich en Obéron. Il en est de nos chansons de geste comme de ces vieilles cathédrales où les styles se superposent, roman, gothique, flamboyant : chaque génération lui a imposé sa pensée et sa forme. Dépouillons donc le diamant brut de sa monture de clinquant ; brisons les cycles formés par des jongleurs tard venus ; ne prenons pas garde à la misère de ces tirades monorimes ; rejetons ces épisodes postiches. Voici que, sous le badigeon, reparaît la fresque primitive. Voici la chanson, telle qu’elle naquit au Xe siècle, ou plus anciennement encore, aux jours où les guerriers se sentaient eux-mêmes personnages épiques et « croyaient entendre dans la bataille la chanson insultante ou glorieuse qu’on ferait sur eux », alors que

…les épopées
Tourbillonnaient dans l’air au vent de leurs épées.

Voyez ces œuvres composites, Raoul de Cambrai, Aymeri, le Couronnement de Louis : les jongleurs qui les ont rimées tardivement ne valaient ni plus ni moins que la plupart de leurs confrères. Il est manifeste que celui-ci ne comprend plus clairement les traditions dont il hérite ; les données même de son sujet représentent un état de la féodalité devenu inintelligible à son époque. Cet autre résume, à son insu, les chants imaginés, au IXe siècle, par les combat tans des guerres sarrasines et répétés par plusieurs lignées de rapsodes. Dans cette autre chanson, le travail des siècles a entremêlé les fils de vingt traditions, si bien que la figure du même héros se compose de traits empruntés à trois ou quatre personnages divers : le faible empereur du Couronnement, c’est Louis le Débonnaire, et c’est aussi Louis d’Outremer et Lothaire ; son défenseur. Guillaume, c’est Guillaume comte de Toulouse, et c’est aussi Guillaume tête d’Etoupes, Guillaume Fierabras et Guillaume de Montreuil-sur-Mer. Cette courte épopée. qui n’a que 2500 vers, ou a pu la décomposer en cinq chansons primitivement distinctes et chacun de ces poèmes en représentait originairement deux ou trois autres, en sorte que l’œuvre actuelle est comme la substance de dix épopées perdues. Et, dans ces œuvres composites, les parties les plus archaïques sont aussi les plus belles : dans le Couronnement de Louis, c’est la scène de la cathédrale d’Aix où Guillaume tue de son poing redoutable l’usurpateur, prend sur l’autel la couronne de France, la place sur la tête de l’enfant royal, débile et prête pour la tonsure, et inaugure ainsi son rôle de protecteur exigeant des rois. — Dans Raoul de Cambrai, c’est l’épisode où la mère de Raoul le maudit : à peine a-t-elle prononcé les paroles fatales, elle s’en repent ; mais l’imprécation, une fois lancée, ne revient plus ; elle prend forme et vie, au sortir des lèvres maternelles, comme la malédiction proférée par Œdipe contre ses fils, comme l’Erinnys qui enveloppe de son filet les héros d’Eschyle ; elle devient une sorte de divinité vengeresse qui trouble la raison du fils impie, lui inspire la desmesure, le précipite de crime en crime, personnage vraiment tragique, jusqu’à la mort sans repentir. Dans Ayméri de Narbonne, c’est le récit que l’AymeriIlot de la Légende des siècles a rendu célèbre. Telle fut la noblesse de la conception primitive qu’il a suffi à Victor Hugo de lire, non pas même le médiocre poème, alors inédit, de Bertrand de Bar-sur-Aube, mais un remaniement de ce remaniement, une méchante nouvelle romantique du Musée des familles, pour revoir soudain

Charlemagne, debout sur ses grands étriers,

et pour chanter sa colère. Qui sait si les imprécations épiques de l’empereur ne retentissaient pas, plus puissantes encore, dans l’œuvre du trouvère à jamais inconnaissable qui, au IXe siècle, les imagina le premier ?

Grâce à ces chansons et par un travail critique qui n’est pas encore achevé, il sera possible de reconstituer la poésie héroïque du IXe au XIe siècle. Elle nous renseignera sur les hommes du haut moyen âge mieux que les chartes et les chroniques monacales. On pourra, par l’étude des élémens anciens du Couronnement de Louis, de Raoul de Cambrai, des Aliscans, de Fierabras, des Loherains, reconstruire une quinzaine de chansons de Roland, aussi puissantes. Déjà, en face de ces fragmens archaïques, nous éprouvons la vanité de nos procédés de critique coutumiers et le respect de la grande originalité populaire.

A vrai dire, cette période primitive de l’épopée française ne nous est accessible que par un travail de reconstitution paléontologique. A l’époque où remontent presque toutes les rédactions conservées, l’épopée n’est plus qu’une survivance ; les légendes anciennes n’y subsistent qu’à l’état de détritus et comme de la poussière d’astres. Les plus anciennes chansons de geste sont parentes de l’Iliade ; les plus récentes, de la Pucelle. L’intérêt y décroît avec l’ancienneté. Dès le XIIe siècle est accompli le premier période de l’évolution qui devait transformer l’épopée en poème chevaleresque, puis en roman de cape et d’épée, jusqu’au jour où elle finirait par s’encanailler dans la Bibliothèque bleue.

Pourtant, la décadence ne fut pas soudaine. Quand, dans une belle chanson publiée par la Société des Anciens Textes, Aiol, presque enfant, beau, lier, pauvre, entre dans Orléans, couvert d’armes enfumées et rouillées, et qu’il traverse, sans daigner y prendre garde, ridicule et superbe, la foule des vilains qui le rail lent, on sent que le jongleur du XIIIe siècle n’est pas un fils trop dégénéré des aèdes de la période vraiment épique.

Mais ces hautes inspirations se font rares. Voici l’époque du roman chevaleresque, largement représentée dans la collection de la Société par Elie de Saint-Gille, par la Mort Aymeri, par Daurel et Béton, curieuse imitation provençale des chansons en langue d’oïl.

L’épopée n’est plus qu’amusement. Autour du noyau archaïque s’organise un tissu d’imaginations courtoises, fantastiques, aventureuses. La cotte de mailles des vieilles épopées se couvre d’emblèmes galans. Vous plaît-il de savoir comment se poursuit la chanson d’Aymeri, commencée par la scène grandiose de la colère de Charlemagne ? Quand il eut pris la ville, Aymerillot se mit à chercher femme. Il s’éprit, sans l’avoir jamais vue, de la belle Herinengarde, sœur du roi des Lombards, qui l’aimait, elle aussi, de loin, sur le seul renom de sa vaillance. Il s’en va donc vers elle, en riche arroi, au travers d’aventures dignes du Prince Charmant. Quand il dresse ses tentes devant Pavie, sa suite est si somptueuse et si terrible que le roi se croit attaqué et fait fermer les portes. Il se rassure pourtant et invite les chevaliers à sa table. Ils refusent : ne sont-ils pas assez riches pour payer leurs dépenses ? Piqué au jeu, le roi défend à tous marchands et taverniers de rien vendre aux Français, sinon au poids de l’or. Ils achètent pourtant sans compter toutes les denrées qu’on leur apporte, jusqu’à épuiser la ville. Le roi interdit alors qu’on leur vende le bois dont ils ont besoin pour leur cuisine. Mais ils achètent toutes les noix et Ions les hanaps de Pavie, les entassent, y mettent le feu, et la flamme monte si haut qu’elle risque d’incendier la ville. Le roi s’avoue vaincu, donne sa sœur au héros magnifique, — et c’est ainsi que la noble geste se prolonge par des incidens de conte de fées.

Pareillement, Elie de Saint-Gille, la Mort Aymeri, vingt autres chansons varient les mêmes thèmes, amalgament les mêmes ingrédiens romanesques. Des chevaliers sont tombés entre les mains de païens qui les entraînent dans quelque ville fabuleuse, les jettent dans une horrible prison. Mais une princesse sarrasine s’éprend de l’un d’eux et leur porte secours. Elle reparaît toujours la même, amoureuse et compatissante, plus blanche que neige en février et que fleur d’épine, les yeux vairs comme ceux du faucon, assise dans une salle qui sent l’hysope, le garingal, l’encens et où résonnent des orgues merveilleuses. Elle est plus ou moins magicienne, soit qu’elle éteigne le feu grégeois en y versant du lait de chamelle et du vinaigre, soit qu’elle possède une ceinture ou des herbes qui rendent les blessés plus sains que prune de prunier, soit qu’elle précipite sur les ennemis des fantômes, des ours, des lions, des géans qui portent des moines noirs sur leur dos. Le poète varie à son gré les périls des captifs : le courage de la princesse les surmonte successivement, jusqu’au jour où les païens sont finalement déconfits, et tout se termine par le baptême et le mariage de l’héroïne. Dans la Mort Aymeri, c’est toute une armée de pucelles sarrasines qui se fait ainsi baptiser. Dans l’épopée française, on le sait, ce sont des trouvères récens qui ont dressé aux héros des généalogies, et les parens y naissent communément après leurs enfans : il en résulte cette conséquence curieuse, qu’à la souche de toutes les grandes familles épiques de France, se trouvent des mères sarrasines : Orable, Galiene. Maugalie, Anselme, Mirabel, Floripas, Rosamonde.

Ces poèmes ne sont pourtant point méprisables. Ils n’ont d’autre objet que l’amusement, mais l’amusement d’une génération brillante. L’esprit chevaleresque du XIIIe siècle s’y exprime excellemment. Il ne faut pas oublier que c’est le plus souvent sous cette forme rajeunie que nos chansons de geste ont passé nos frontières et ravi l’Europe féodale. « L’abbé Robert a traduit du français, et le roi Haakon, fils du roi Haakou, a fait faire ce livre en norrain pour votre divertissement… » C’est ce qu’on lit dans une saga norvégienne, publiée par la Société des Anciens Textes. Si le roi Haakon V se faisait ainsi traduire, vers 1240, notre Elie de Saint-Gille, si un poème néerlandais, un roman italien en ottava rima, des romances espagnoles renouvellent la matière d’Aiol, si les minnesinger chantent par toute l’Allemagne Roland et Guillaume d’Orange, ce n’est pas la puissance des vieilles épopées qui les a charmés. Sous leur forme première, elles eussent été malaisément transportables. Mais elles se répandent, quand elles sont devenues chevaleresques, élégantes ; à toute époque, ce qui, dans notre littérature, a séduit les étrangers, c’est d’abord la courtoisie et la politesse françaises.

A ce besoin d’amusement, à ce goût de la merveille romanesque et galante, les traditions nationales ne suffisent bientôt, plus. Le XIIe et le XIIIe siècle empruntent, de toutes mains, des sujets nouveaux : légendes bretonnes, légendes gréco-romaines. Le cycle breton est celui que la Société des Anciens Textes a le plus négligé jusqu’ici et celui, sans doute, qu’elle aurait dû le moins négliger. Elle n’en a publié que le seul roman de Merlin : c’est l’histoire de l’institution de la Table Monde, qui sert de transition entre la légende de Joseph d’Arimathie, à qui le Seigneur confia le saint Graal, et le roman de Perceval, qui raconte comment ce chevalier, ayant trouvé le vase mystérieux, mit lin aux merveilles de) Bretagne. Beaucoup d’autres œuvres du même cycle, encore manuscrites ou mal éditées, auraient mérité la sollicitude de la Société bien mieux que tant de textes, d’une insignifiance évidente, qu’elle n’a publiés que parce qu’ils permettaient aux éditeurs de manifester leur acribie philologique. Si l’on doit regretter que plusieurs des plus importantes publications des dix dernières années aient été faites en dehors de la Société, — je cite, en passant, les poésies de Rutebeuf, le Roman de Renart, le Dialogue de Grégoire le Pape, — il est surtout déplorable quelle ait comme abandonné à des étrangers la « matière ; de Bretagne » ; il est déplorable que ces deux excellens poètes français, Chrétien de Troyes, Marie de France, aient été publiés, d’ailleurs fort bien, par des Allemands. Il n’est présentement aucun genre littéraire du moyen âge qui appelle plus de recherches que le cycle breton. Les études récentes de M. G. Paris dans l’Histoire littéraire de la France, de M. Alfred Nutt en son livre sur le Saint Graal, de M. H Zimmer sur Nennius, posent les questions plus souvent quelles ne les résolvent : questions plus obscures et plus enchevêtrées que les forêts où s’égarent les chevaliers errans, et dont les solutions entrevues s’évanouissent soudain, comme la lance sanglante ou le Graal, qui passent un instant dans les airs devant les yeux de Perceval, puis disparaissent. Par quelle série de transmissions des détritus de fables ethnogéniques et de légendes épiques relatives aux luttes des anciens Bretons du Ve siècle contre les envahisseurs germains se sont-elles transformées en ces contes français d’un idéalisme si maniéré, « si vains et si plaisons » ? Comment l’obscur héros Arthur, endormi dans l’île d’Avallon, et dont les Bretons espéraient le retour glorieux, est-il devenu le roi galant cher à nos poètes ? Ces légendes sont-elles armoricaines ou galloises ? Faut-il admettre qu’elles aient passé d’Angleterre en France par l’intermédiaire de conteurs anglo-normands ? Quelle est, dans les romans de la Table Bonde, la part de la tradition celtique et celle de l’invention française ? Est-il vrai que notre littérature soit redevable au génie celtique de ce sentimentalisme charmant, de ce tour d’imagination aventureuse et fantastique ? ou bien, au contraire, nos vieux romanciers ont-ils été des mystificateurs de génie, qui ont recouvert d’un coloris breton tout superficiel des imaginations purement françaises ? Quel est le rapport de nos poèmes à leurs nombreux remaniemens allemands, néerlandais, norrois, et quelle fut, sur les diverses littératures européennes, l’influence de ces romans dont la vogue devait durer jusqu’à la Renaissance, avec les Amadis ? Ce sont des problèmes, encore à peine posés, que seul saura résoudre un savant également instruit des antiquités celtiques et romanes : il ne semble pas que ce savant soit encore venu.

Tandis que la matière de Bretagne est fort négligée par la société, le Cycle antique, au contraire, est représenté dans notre collection par un de ses plus significatifs poèmes : le Roman de Thèbes. Comme Dictys et Darès, témoins prétendus de la guerre de Troie, comme Virgile et comme Lucain, Stace courut aussi cette fortune d’être déguisé en jongleur du XIIe siècle. Ce remaniement courtois de la Thébaïde permet de constater une fois de plus la parfaite impuissance du moyen âge à concevoir autre chose que lui-même, sa foi enfantine à l’immutabilité des choses. Il est curieux de retrouver, affublée de hauberts, la lignée sanglante des Labdacides, de voir Etéocle soupirer pour la belle Salemandre selon les règles des codes d’amour, Ismène broder une manche de soie, qu’en l’honneur d’elle son ami portera dans les combats. Il est plaisant de s’arrêter à tant de contresens, mi-naïfs, mi-puérils : Œdipus, après avoir tué Laïus dans une partie de plomée, découvre le mot de la « devinaille » que lui a proposée « un diable hideux et grand nommé Spin » ; Ismène, à la nouvelle que son amant a péri, fonde une abbaye où la suivront cent pucelles de grand parage. Voici Adrastus, qui brûle « à feu grégeois » des bourgeois dans un château fort, et voici l’archevêque Amphiaraüs, monté sur un char où sont représentés les Sept Arts, Dialectique, Grammaire, Astronomie portant l’astrolabe… Il est facile d’en plaisanter, tout comme des Grecs de Mme Dacier, voire de Racine ; mais, après avoir joui de ces anachronismes et de notre supériorité critique, il faut reconnaître que, si ce remaniement de la Thébaïde est un roman archéologique tout à fait piètre, il est un excellent roman de mœurs. Tydéus, duc de Calydone, le connétable Méléagrès n’ont rien d’antique : mais ils n’en avaient cure, contens d’exprimer parfaitement les pensées et les sentimens des barons féodaux.

N’importe : on se résigne mal à ce travestissement. On déplore que les hommes du XIIIe siècle aient eu le don de façonner ainsi toutes choses à leur image, de jeter le même manteau de cour, brillant et banal, sur les modèles les plus divers, chansons de geste primitives, contes bretons, poèmes antiques. Les légendes nationales étaient trop héroïques pour eux, les légendes celtiques trop subtiles, les légendes antiques trop différentes. On se console encore de ce qu’ils aient défiguré Virgile et Stace, dont nous pouvons lire les œuvres originales : mais, à les voir transposer ainsi la Thébaïde et l’Enéide, on se prend à songer qu’ils ont pareillement affadi, mutilé, gâché les vieilles légendes épiques et les contes bretons : et cela est plus déplorable, car nous ne connaissons ces légendes et ces contes que par leurs travestissemens. Aussi peut-on se demander si le genre qui convenait le mieux au XIIIe siècle ne serait pas le roman d’aventure, dont la Société a publié de curieux spécimens : Guillaume de Palerne, Jehan et Blonde, la Manekine, Brun de la Montagne. Puisque ces poètes ne se proposaient que d’amuser, puisqu’ils ne voulaient et ne pouvaient peindre qu’eux-mêmes, leur courtoisie, leur esprit chevaleresque ; puisqu’ils rimaient pour les tournois et les « chambres des dames », pour la comtesse Marie de Champagne, pour Jeanne de Flandre, pour Yolande de Hainaut, à quoi bon s’embarrasser de traditions antiques ou bretonnes, de toutes ces vieilles légendes incomprises ? Mieux leur valait la nouvelle byzantine, le tissu léger du conte populaire, l’histoire anodine de la fille aux mains coupées, les énigmes spirituelles de Jehan et Blonde, ou, comme dans Brun et Guillaume de Palerne, l’intrigue de féerie. Quand les héros se nomment Jehan et Blonde, Guillaume et Melior, on suit avec plaisir le récit de leurs amours aventureuses ; on écoule avec charme leurs fines discussions sentimentales ; mais on s’irrite, quand ces couples d’amoureux transis, tous semblables, s’appellent Achille et Briséis, Charlemagne et Galiene, Tristan et Yseult.

La courtoisie du XIIe et du XIIIe siècle, cette conception chevaleresque et galante de la vie, trouve son expression souveraine dans la poésie lyrique. De multiples genres aimables s’organisent dont un beau livre de M. Alfred Jeanroy a récemment décrit la germination : chanson d’amour, salut, d’amour, lai, pastourelle, débat, jeu parti ; les manoirs féodaux retentissent vraiment du son des vielles. Cette gracieuse floraison lyrique est représentée dans la collection des Anciens Textes par la reproduction phototypique d’un manuscrit précieux : le Chansonnier de Saint-Germain-des-Prés. Il faut se réjouir que la Société ait entrepris cette publication de luxe, si l’on doit y voir une preuve de sa prospérité matérielle. Les paléographes et les philologues y trouveront leur profit. Pourtant, il est une question que la transcription diplomatique de ce manuscrit n’aidera pas suffisamment à résoudre. Nous sommes déjà bien renseignés, en gros, sur l’ensemble de notre poésie lyrique courtoise ; nous savons déjà, à peu près tout ce que peuvent nous enseigner, dans leur désordre, ces manuscrits. Nous avons appris à estimer à leur valeur, qui est réelle, ces subtiles théories empruntées aux troubadours : l’amour est une force, qui réside dans la libre volonté de l’homme et l’attire vers ce qui est bon et beau ; il recèle un pouvoir ennoblissant, accomplit le chevalier, développe les nobles germes des vertus qui sont en lui ; nous savons apprécier ce culte de la dame, qui n’est pas exaltation conventionnelle de la femme, mais qui s’adresse à celle-là seule que, librement, on a reconnue bonne et loyale. De même, nous connaissons déjà suffisamment les défauts de nos poètes, leur monotonie, leur fadeur : l’amour n’est plus une passion, mais un art, et trop souvent un jeu ; art formaliste, soumis aux préceptes des codes d’amour, jeu savant, réglé par l’étiquette mondaine. Nous savons aussi les mérites de cet idéal sentimental, vraiment supérieur à l’épicurisme des élégiaques latins, au sensualisme galant de nos poètes érotiques du XVIIIe siècle, qui a pu, hors de son pays natal, la Provence, susciter notre école lyrique de Conon de Béthune à Thibaut de Champagne et à Adam de la Halle, l’école des minnesinger, l’école italienne avec Pétrarque, pour se prolonger jusque dans notre Pléiade et dans les sonnets de Shakespeare. Ces vues d’ensemble sont d’ores et déjà suffisamment claires ; mais un problème demeure indécis. L’opinion courante sur nos anciens chansonniers est que tous se ressemblent parfaitement et qu’ils n’ont fait que ressasser avec indifférence les mêmes lieux communs empruntés aux Provençaux. Elle se résume en cette boutade d’un critique spirituel : « Le style, a dit Billion, c’est l’homme même : prenez dix trouvères lyriques, vous ne trouverez pas dix hommes, mais un seul trouvère. » En sorte que les 152 poètes dont les noms nous sont parvenus, si différens par la naissance, rois de Jérusalem, de Chypre, de Sicile, de Navarre, comtes de Champagne, ducs de Bretagne ou bourgeois d’Arras, hauts barons et pauvres ménestrels errans, n auraient fait, pendant un siècle et demi, que rimer la même chanson. Or cette impression de monotonie et de banalité provient de causes multiples, mais dont la plus évidente est assurément le désordre même des manuscrits, trop servilement respecté dans nos éditions. Ils sont des recueils factices, qui ont accueilli pêle-mêle des pièces excellentes et les pires rapsodies ; ils donnent confusément les pièces des poètes les plus divers, et l’œuvre d’un même trouvère, éparse dans dix recueils, n’est nulle part réunie. Presque toutes nos éditions respectent pieusement cette confusion. Ouvrez le recueil de Maetzner : voici une chanson de Gautier de Dargies ; tournez la page : en voici une de Gace Brulé, une troisième du vidame de Chartres, une quatrième de Pierre de Molaines ; puis, une de Conon de Béthune, une du duc de Brabant ; poursuivez votre lecture : vous rencontrerez aussitôt Hugues de Berzé, Maurice de Craon, Jacques de Cison. le comte de Soissons. Vous n’avez lu que dix chansons : elles sont de dix poètes différens. En vérité, quelle est l’école lyrique qui, si l’on apprenait ainsi à la connaître, ne produirait pas une insurmontable impression de monotonie ? Supposez que nous ne puissions connaître la Pléiade que par une anthologie, qui nous donnerait, à la file, des poèmes de Rémy Belleau, de Ronsard, de Ponthus de Thyard ; qui confondrait Délie, Cassandre, Olive, Marie, Francine, Méline, ne diriez-vous pas que ces poètes sont tous identiques ? Ils ne se ressemblent pas, pourtant, sinon par l’air de famille général qui, à une époque quelconque, réunit les poètes d’une même école lyrique. De même, pour nos trouvères. Ce qui importe aujourd’hui, c’est moins de reproduire diplomatiquement des manuscrits, que d’extraire de tous les manuscrits conservés les chansons de chaque poète, de les réunir et d’en donner l’édition critique. Lorsque ce travail sera terminé, on pourra renvoyer aux seuls philo logues et aux seuls historiens de la musique un très grand nombre de chansons médiocres. Mais on discernera quelques écoles : groupe champenois, groupe artésien ; et, dans l’intérieur même de ces écoles, quelques figures individuelles de vrais poètes.

La Société courtoise du XIIIe siècle, férue de ces théories sentimentales et que charment romans de la Table Ronde et chansons d’amour, n’est point tout adonnée au siècle, pourtant. La religion l’enveloppe et la domine ; les clercs riment pour elle plus de vers que les jongleurs ; on lisait au XIIIe siècle moins de romans que de Vies de saints, mérovingiens, celtiques, orientaux. Les diverses formes de cette littérature religieuse — sauf la poésie lyrique — sont représentées dans notre collection : la poésie narrative par des traductions de récits évangéliques et par des légendes hagiographiques ; la littérature didactique, par un curieux volume d’exemples à l’usage des prédicateurs ; la dramaturgie chrétienne, par d’amples recueils de mystères et de miracles.

La poésie cléricale narrative n’a qu’une importance médiocre. Elle n’est qu’une annexe de la littérature latine. Comme il ne s’agit d’ordinaire que de traductions, dont les originaux nous sont parvenus, elle n’intéresse guère que les seuls linguistes. C’est le cas, sans doute, de la Vie de saint Thomas de Cantorbéry, publiée par la Société, fragment d’une mise en vers exacte et froide du Quadrilogus. Pourtant, ces traductions ne sont pas tout à fait négligeables, si l’on songe qu’elles ont agi, plus puissamment que les originaux, sur les imaginations laïques. N’est-il pas curieux que la Société ait pu imprimer jusqu’à trois traductions rimées du seul Evangile de Nicodème, composées sensiblement à la même époque et destinées à des cercles chevaleresques ? N’est-il pas curieux que ce récit apocryphe de la Passion, né dans quelque communauté gnostique d’Orient et qui pénétra le moyen âge aussi profondément que les livres canoniques, ait suscité, par l’épisode de Joseph d’Arimathie, les fictions du saint Graal, qui devaient ravir le monde féodal ?

Mais il est rare que ces poèmes soient de passives traductions. L’inconscience historique du moyen âge est telle que les hagiographes prennent naïvement avec les Vies des Saints les mêmes libertés que les trouvères avec la légende d’Œdipe. Le traducteur fait souvent œuvre de poète et de créateur. Par là, son poème peut intéresser quelque peu l’histoire littéraire, et beaucoup l’histoire des croyances. Une des publications de la Société, la Vie de saint Gilles, nous en fournira un exemple frappant.

Guillaume de Berneville, qui rima cette biographie, ne songe qu’à « translater », d’un cœur pieux et sincère, une vie latine du Xe siècle. Il ne veut qu’exalter « le bon baron saint Gilles », afin que celui-ci, par son intercession précieuse, lui en « rende le guerredon ». Pourtant, avec quelle innocente hardiesse il orne son modèle, l’égaye, l’embellit ! Son héros ne lui apparaît pas dans le lointain des temps, fixé en quelque pose hiératique, mais tout près de lui, semblable à lui, bien que meilleur. Il entend les causeries du jeune saint avec ses chevaliers, les rapporte vivement, et ce sont celles d’un bachelier du XIIe siècle. Il le suit sur la nef qui le porte d’Athènes à Marseille et dont il peut décrire la cargaison : draps d’Alexandrie, palies de Russie, cannelle, sinople, azur et vert de Grèce. Il voit, de ses yeux, son ermitage, tapissé d’herbes ; tout auprès fleurissent des églantiers : une cressonnière s’épand à l’entour. Il dénombre ses miracles, tels que les rapporte la vie latine, non sans supprimer ceux qui le choquent, les histoires d’undémoniaque délivré, d’une sécheresse conjurée, du prince de Nîmes ressuscité1 ; et de même, il imagine, avec force détails, les circonstances de plusieurs autres, à peine indiqués dans l’original.

Quel chagrin pour Guillaume de Berneville s’il avait pu savoir qu’un jour son pieux poème deviendrait une pierre de scandale ! qu’un savant devait venir, qui s’amuserait à démonter la vieille Vie latine pièce à pièce, à décomposer la légende en ses élémens primitifs ! Eh quoi ! dirait le bon chanoine, les miracles de saint Gilles ne sont pas plus assurés que les prouesses de Perceval, et le prud’homme qui les a jadis racontés en latin peut être comparé à ces jongleurs qui chantent de Roland et de Gauvain ? Quoi ! il n’est pas sûr qu’un ange ait apporté, sur l’autel où saint Gilles disait sa messe, une charte céleste, qui faisait rémission à Charlemagne d’un honteux péché ? Même la biche qui vécut dans l’ermitage du saint, et lui donna son lait, sa « tendre nourrice » qui, blessée, se réfugiait à ses pieds, ne serait qu’un animal fabuleux, et, pareillement, le buffle de saint Calais, le lièvre de saint Martin, le sanglier de saint Emilien ? Le « grand ami et serf de Notre-Seigneur » serait un inconnu, dont nul ne peut rien savoir, sauf ceci : « Gilles était, sans doute, un Provençal qui obtint, en 673, du roi visigoth Wamba, la concession de la vallée flavienne, y bâtit un monastère et l’offrit au pape en 685 » ? et tout le reste n’est que légende ? — Ces affirmations singulières ne troubleraient pas notre trouvère dans sa foi sereine ; il n’y verrait que maléfices de l’Ennemi. et notre supériorité sur lui est de le comprendre, lui qui ne nous comprendrait pas. Notre avantage, ce n’est pas tant de suivre avec joie la fine discussion où M. Gaston Paris débrouille les fils de ces traditions ; c’est de retirer, de cette dissection rationaliste elle-même, une intelligence plus sympathique des légendes miraculeuses. Après que ces œuvres étranges ont été pour nous objet d’analyse, nous suivons avec plus de charme saint Gilles dans sa vie érémitique, Owen vers le purgatoire mystérieux de saint Patrice, saint Brandan sur la mer fortunée, à la recherche du pays d’éternelle jeunesse ; nous contemplons avec plus de respect la colline de la Wartbourg dont sainte Elisabeth descend les sentiers, tenant de ses deux mains son tablier où les roses fleuris sent. Car, à travers le fatras des lieux communs hagiographiques, la critique nous permet de discerner enfin et d’atteindre le spontané, le travail poétique et puissant de l’imagination populaire.

La littérature religieuse didactique est représentée dans notre collection par les Contes moralizés du franciscain anglais Nicole Bozon. C’est une collection d’exemples, c’est-à-dire d’apologues, de fabliaux, d’historiettes scientifiques, de bons mots, d’anecdotes historiques, destinés à illustrer les sermons. La prédication du XIIIe et du XIVe siècle, surtout la prédication franciscaine, aux allures populaires, fut assurément une chose charmante. On voit s’y développer cette faune et cette flore poétiques, venues de l’apocalypse et de Pline, qui ont fourni à l’architecture sacrée tant de motifs de décoration semi-hiératiques, semi-fantaisistes. « Interroge, dit le livre de Job, les animaux de la terre et les oiseaux du ciel, et ils t’instruiront ; parle à la terre et elle te répondra et les poissons de la mer t’enseigneront. » C’est pourquoi le prédicateur exploite les bestiaires, les volacraires et les lapidaires ; il rapporte les propriétés symboliques du chrysoprase, de la perle, de l’adamas, de la mandragore, du jais, de l’hysope ; il connaît la signifiance de l’antilope, de l’unicorne, de la sirène, du lévrier, du faucon. Il dit comment le cerf, charmé par le son des flûtes, se laisse approcher et tuer par les archers : tels, les hommes qui se plaisent au siècle et ne prennent pas garde aux engins du démon. Il raconte comment « un poisson de la nier, qui est appelé conque, vient chaque matin au rivage quand la rosée descend, déclôt son écaille pour recevoir cette douceur, puis se referme, et cette rosée nourrit la gemme nommée marguerite : ainsi devrions-nous chaque matin ouvrir les écailles de notre cœur et recevoir la parole de Dieu, comme une rosée qui forme la gemme de bonne vie. » Il sait aussi des contes à rire, le Vilain Mire, la Chienne qui pleure, ou l’histoire de la femme obstinée qui tombe à l’eau, et que son mari fait rechercher à la source de la rivière : car, par esprit de contradiction, elle a dû remonter le courant. Il sait encore de belles légendes pieuses, celle de l’Ange et de l’Ermite, illustrée par Zadig, celle de Satan veneur, qui chasse les âmes avec sept chiens ; et celle du moine qui, s’étant attardé une heure dans la forêt pour écouter un oiseau, ne reconnaît plus, quand il y rentre, les êtres de son couvent : un siècle s’est écoulé, tandis que l’oiseau chantait… Ainsi, ce recueil de Contes moralizés n’intéresse pas seulement l’histoire de la chaire, mais aussi celle de la symbolique sacrée et celle de la migration des contes populaires.

Enfin, pour ce qui concerne la forme la plus originale de notre, poésie religieuse, la Société a consacré au théâtre les six volumes du Mystère du Vieil Testament et du Mystère de saint Bernard de Menthon, les sept volumes des Miracles de Nostre Dame. Elle s’est arrêtée ici avec une complaisance peut-être excessive : il y a vraiment surabondance. Des publications nouvelles de mystères pourront révéler çà et là aux linguistes quelque expression rare ou pittoresque, à l’archéologue quelque détail curieux de mœurs provinciales ; elles n’apprendront plus grand’chose à l’historien de la littérature. Un mystère en vaut un autre ; qui en connaît deux ou trois les connaît tous. Certes, les commencemens de notre vieux théâtre appellent encore bien des recherches passionnantes et l’on doit souhaiter l’achèvement des études de M. Léon Gautier sur les tropes. Certes, rien de plus grandiose que la conception première de la dramaturgie chrétienne. Quand la foule des humides se pressait aux antiques drames, à peine dégagés de leur gangue liturgique ; quand elle entendait les prophètes du Christ, évoqués tour à tour, Isaïe, Balaam, Virgile, la Sibylle libyque, la Sibylle érythrée, annoncer la venue du Sauveur ; quand les Vierges sages, tremblantes d’une terreur mystique, guettaient, leurs lampes à la main, le passage de l’Epoux : quand les saintes femmes s’avançaient vers le tombeau et que l’ange, assis sur la pierre resplendissante, s’écriait : « Il est ressuscité ! » — on peut douter si de plus puissantes émotions théâtrales ont jamais été ressenties. Les plus antiques mystères, si frustes qu’on les suppose, furent assurément beaux ; mais ils ont disparu sans retour, et nous ne possédons, pour juger du genre, que les pièces, trop souvent grotesques, du XVe siècle. Ce n’est pas que nous reprochions aux poètes leur technique rudimentaire, leur soumission naïve à leurs sujets pieux, leur manque d’initiative créatrice. Au contraire, ce qui pouvait faire la grandeur de ces drames, c’était une paraphrase très sincère des textes bibliques, la simplicité grave et digne des humbles qui jouaient Jésus ou Marie, le don de représenter vivement et familièrement les scènes sacrées, de faire parler, pour un peuple de vilains, un Christ populaire. C’est cette simplicité et cette sincérité même que nous admirons dans les beaux Noëls des paysans. Par malheur, les mystères du XVe siècle, — les seuls conservés. — ne sont pas des œuvres populaires et ne sont pas non plus des œuvres d’art. Ils furent, pour la plupart, composés en de petites villes, à l’occasion de fêtes régionales, pour quelque confrérie de bourgeois ; ils sont l’œuvre de demi-lettrés, grands poètes de bourgade, chanoines, basochiens ou boutiquiers, capables de rimer, vaille que vaille, de plats octosyllabes : de là, cette vulgarité, cet abus du comique, ce travestissement ridicule — et parfois involontaire — des personnages divins. Une ces représentations burlesques aient suffi à l’édification, et surtout à l’ébaudissement, d’un public de pauvres d’esprit, étonnamment grossiers, soit ; mais, le plus souvent, l’histoire littéraire n’a point à en connaître.

En considérant les mystères et les miracles, nous avons quitté le XIIIe siècle et pénétré dans l’âge suivant ; pour la période qui s’ouvre à l’avènement des Valois, l’œuvre de la Société est aussi considérable et plus méritoire encore. Les deux derniers siècles du moyen âge, comme ils sont les plus douloureux de notre vie nationale, sont aussi les plus tristes de notre histoire littéraire ; la langue même traverse alors une crise vraiment pathologique. C’est, en poésie, le règne de l’allégorisme : le Roman de la Rose prolonge à l’infini sa détestable influence. Comparez ces deux poèmes, publiés par la Société : le Dit de la Panthère et l’Amant rendu cordelier à l’observance d’Amour. L’un date des premières années du XIVe siècle, l’autre de l’extrême fin du XVe : ne les croirait-on pas tous deux du même auteur ? Elle foisonne, elle pullule, la postérité de Nature et de Génius. C’est toujours le même songe allégorique, qui, pendant deux siècles, ne cesse de ravir des centaines de poètes vers des temples d’amour ou des vergers d’amour, où ils engagent avec Dangier, Male-Bouche, Faux-Semblant, Faux-Rapport, des dialogues subtilement puérils. A vrai dire, nous jugeons peut-être mal de cette période qui reste la moins débrouillée de toutes. Presque tous les romanistes, en effet, plus curieux des origines, arrêtent leurs études à l’avènement des Valois, et, sauf de très honorables exceptions, le XVe siècle n’a guère attiré que des curieux, amateurs de plaquettes gothiques. D’autre part, comme les textes du XVe siècle sont plus faciles à lire, sans préparation spéciale, que ceux du XIIe, c’est, par eux que la plupart des lettrés font connaissance avec le moyen âge : ils sont aussitôt déçus, et s’en tiennent là. Ce sont assurément ces lectures, vite abandonnées, d’œuvres du XVe siècle, qui ont valu à toute la littérature du moyen âge sa réputation si bien établie de tristesse et de médiocrité.

Cependant, l’époque de Froissart et de Commynes, de Charles d’Orléans et de Jean Le Maire de Belges ne saurait demeurer, sur notre sol littéraire, une sorte de terra incognita. Il faut louer la Société d’avoir entrepris de publier l’œuvre touffue d’Eustache Deschamps et de Christine de Pisan. Quelle est la signification de ces 171 rondeaux d’Eustache Deschamps, de ces 89 virelais, de ces 14 lais, de ces 28 complaintes ou traités divers, de ces 17 épîtres, de ces 1 175 ballades ? Nul ne l’a dit encore ; : mais ces publications seront précieuses quand on se posera cette question : Le XIVe et le XVe* siècle sont-ils un âge de décomposition ou de fermentation féconde ? un couchant ou une aube ? Elles serviront grandement à celui qui écrira quelque jour ce livre nécessaire : une Introduction à l’histoire de la Renaissance française.

Par un singulier contraste, le même temps qui vit se développer la pédantesque école bourguignonne et ses poèmes à forme fixe, aux rimes puérilement savantes, rimes batelées, brisées, en chaînées, couronnées, senées, fratrisées, vit aussi fleurir un aimable renouveau de poésie populaire. Considérez ces deux recueils contemporains, publiés par la Société : d’une part, les Rondeaux et autres poésies du XVe siècle, amusettes compliquées et quintessenciées de grands seigneurs ; d’autre part, les Chansons du XVe siècle, simples chants de vilains. « Dans ce XVe siècle, dit M. G. Paris, où fleurit l’art et science de rhétorique, qui s’ouvre avec Alain Chartier et se termine avec Guillaume Crétin, où règnent sans partage la fatigante allégorie et la lourde imitation du latin, une veine de poésie toute neuve, abondante, fraîche et savoureuse, vient à sourdre dans quelques provinces et à gazouiller doucement. C’est le vrai courant français qui s’échappe par une fissure. Les grandes eaux poétiques de ce temps-là sont, depuis longtemps, taries ; mais le léger filet d’eau qui s’est échappé au temps de Jeanne d’Arc court toujours, et l’on a toujours plaisir à boire dans le creux de sa main quelques gouttes de son onde limpide, qui brille gaîment au soleil parmi les herbes et le gravier. » Ce sont des bucoliques de vrais paysans, tantôt les vieux thèmes de l’aube, de la pastourelle, de la chanson de danse, qui survivent depuis le XIIe siècle, tantôt les plaintes de la mal-mariée ou de la fillette qui trouve bien lent à venir celui qu’elle attend :

Hélas ! mon joli temps se passe !
A qui dir’elle sa pensée
La fille qui n’a point d’ami ?…

Tantôt, c’est un galant qui dit son déconfort « sous une épine fleurie » ou « le long d’une saulaie » ; il prend à témoin le « rossignol du bois plaisant », la « nuitée d’avril » ou les fleurs des sentiers de France, fleurs de deuil, la sauge et le souci, ou fleurs de gaîté, romarin, muguet, marjolaine et giroflée ; il chante la longueur des journées sans amour :

Hélas ! comment passeray donc
Ce moys de may qui est si lonc ?…

Il dépeint très simplement son amie, « douce comme un agnelet, vermeillette comme une rose » ; il imagine pour elle des symboles gracieux :

Vecy la douce nuit de may,
La nuit bien courte trouverai.
Devers ma dame m’en iray,
Et lui porteray le may ;
Le may que je lui porteray
Ne sera point un esglantier,
Mais ce sera mon cœur entier
Que par amour lui donneray.

Puis ce son ! des Oarystis, et des scènes mutines de jalousie vile apaisée, ou des motifs tristes et incomplets dont l’imprécision même fait le charme indicible. Et, tout auprès de ces chansons d’un sentimentalisme un peu mièvre, ou entend aussi sonner le rire gaulois, dur aux jaloux et aux maris :

Lourdaull ! lourdault ! lourdault ! partie que tu feras !… Il fait bon fermer son huys Quand la nuyt est venue !…

Voici encore des rondes enfantines, des chants mâles d’aventuriers et de routiers, et ces thèmes dramatiques, si simples où se complaît la Muse paysanne :

— Gentils gallans de France
Qui en la guerre allez,
Je vous prie qu’il vous plaist
Mon amy saluer.
— Comment e saluroye
Quand point ne le connois ?
— Il est bon à connoistre :
Il est de blanc armé,
Il porte la croix blanche,
Les esperonz dorez,
Et au bout de sa lance,
Un fer d’argent doré.
— Ne plorez plus, la belle,
Car il est trespassé ;
Il est mort en Bretagne,
Les Bretons l’ont tué.
J’ai vu faire sa fosse
L’orée d’un vert pré…

Mais, tandis que nous nous attardons à ce gentil recueil, combien d’œuvres encore, publiées par la Société, attendent d’être mentionnées ! C’est le Débat des hérauts d’armes où, devant Prudence, prise pour arbitre, un héraut, avec la courtoisie professionnelle, revendique la précellence de la France, dit sa plaisance, sa vaillance, sa richesse, et quelles raisons, aux jours les plus tristes de son histoire, un Français trouvait pour aimer la patrie : — ce sont les Deux rédactions en prose du roman des Sept Sages, si importantes pour étudier l’exode de ce recueil oriental de contes plaisans ; — c’est la Chronique du Mont Saint-Michel qui, à vrai dire, eût mieux trouvé sa place parmi les publications de la Société de l’Histoire de France, de même que le Saint voyage du seigneur d’Anglure à Jérusalem ferait meilleure figure parmi celles de la Société de l’Orient latin. — C’est encore le court traité des Quatre Ages de l’homme, par Philippe de Novare. L’auteur n’est pas un moine qui compile, du fond de son couvent, des lieux communs de morale, mais un vieux chevalier qui a vécu dans le siècle, parmi les familles françaises d’outre-mer. Chancelier de Chypre, après avoir rédigé, en bon jurisconsulte, les Assises de Jérusalem, il enseigne en ce petit livre, avec une biendisance naturelle, les vertus de prud’homie, de débonnaireté, de largesse. Nul ne nous instruit mieux de la morale spéciale du XIIIe siècle. C’est une noble forme de vie, « amesurée », sans nulle outrance, et que durent réaliser, en effet, les meilleurs parmi les contemporains de saint Louis, Joinville, Geoffroy de Sargines, Philippe de Beaumanoir. — On aimerait s’arrêter à toutes ces œuvres ; mais mieux vaut peut-être nous en taire que d’en parler trop brièvement…


III

A la fin de cette revue hâtive, qui n’en voit l’insuffisance ? Certes, il était bon de classer ainsi, par périodes et par genres, ces œuvres qui semblaient d’abord disparates et qui, si aisément, se groupent, s’ordonnent, s’enchaînent. Pourtant, après ce dénombrement littéraire, après avoir ainsi fait défiler nos vieux auteurs comme des personnages de frise, il conviendrait de montrer que ce classement unilinéaire n’est pas le seul possible, que chacun des volumes de la Société pourrait entrer dans vingt autres combinaisons, aussi légitimes ; que la plupart n’intéressent pas seulement le lettré, mais, tour à tour, le linguiste, l’historien des institutions et des mœurs, l’historien des traditions populaires, le rythmicien, l’hagiographe.

Par malheur, nul ne saurait présentement déterminer, en toute sûreté, l’importance, grande ou médiocre, de chacun de ces volumes sous chacun de ces aspects. Ces combinaisons, nul ne peut les définir d’avance, en marquer dès aujourd’hui le caractère. Il faut reconnaître les nécessités du temps où nous travaillons, et, pour l’étude du moyen âge, nous n’en sommes aujourd’hui qu’à la période de l’analyse.

C’en est fait du beau et vague syncrétisme de l’époque romantique. Les généralisations, souvent géniales, des Raynouard, des Quinet, des Michelet, sont provisoirement périmées. Vous leur devons la vue générale et incertaine des ensembles ; notre tâche est de la contrôler par la vue distincte des parties. Il nous faut, pour préparer la synthèse future, faire tout le gros œuvre du défrichement. du dépouillement, de l’analyse minutieuse. Il y a cent ans, nos origines littéraires nous étaient aussi peu connues que la littérature du Thibet ; dans cent ans. plus tôt peut-être, nous en posséderons la connaissance intégrale et synthétique ; aujourd’hui, notre science est et doit être fragmentaire ; c’est le règne nécessaire des paléographes.

Plusieurs s’en indignent. Ils en veulent aux médiévistes de s’adresser si rarement au grand public, de s’obstiner sur un labeur obscur, qui semble plus vain que l’oisiveté. Ils raillent ces analyses infinitésimales, ces procédés tudesques de critique, le goût des menus détails, ces monographies excellentes où l’on oublie seulement de mettre des idées.

Sans doute, il est impatientant d’attendre. Sans doute, le monde des idées générales est le seul qui vaille qu’on y vive. Mais encore faut-il que ce monde des idées ne soit pas peuplé de chimères. Il doit être une simple émanation du monde des faits, dont la connaissance intégrale est nécessaire. Cette vérité n’est-elle pas admise du plus humble étudiant, dans les laboratoires de chimie ? Comment les faits humains, infiniment plus complexes que ceux de la nature physique, pourraient-ils se passer de vérifications aussi précises ? On ne saurait pourtant continuer à disserter sur le moyen âge comme le moyen âge lui-même dissertait sur Aristote. Il y a certes infiniment plus de talent dans une seule leçon de Villemain sur le moyen âge que dans tout l’énorme Tableau de la philologie romane qui se publie actuellement en Allemagne ; mais la valeur des idées de Villemain serait décuplée, s’il avait pu manier ce puissant instrument de travail. Que reste-t-il de l’œuvre historique des siècles précédens ? les ambitieuses études d’ensemble ? non, mais les travaux d’analyse. Lequel a survécu, des savans du XVIIe siècle ? Le P. Daniel ? non ; mais Du Cange.

Présentement, il nous faut exercer cette vertu : savoir attendre. Il faut, se sentant parfois soi-même capable de goût, de critique, de philosophie, se dévouer à des besognes matérielles dont ceux qui viendront tireront seuls des inductions philosophiques et critiques. La pensée fortifiante est qu’on travaille pour l’avenir, pour les points de vue où l’avenir se placera et où, peut-être, il ne se placera pas.

Qu’il me soit permis d’en rapporter ici un exemple admirable et touchant. La légende de Tristan et d’Yseult est une des plus nobles créations du génie celtique et, sans doute, le plus beau drame d’amour qui ait jamais charmé l’esprit des hommes. Empruntée par nos trouvères du XIIe siècle aux harpeurs gallois ou bretons, elle leur a inspiré des poèmes de tout point admirables ; mais il ne nous en est parvenu que de misérables fragmens. En revanche, nous avons conservé un énorme roman de Tristan, en prose, où les antiques traditions ont été délayées. C’est un inextricable tissu d’événemens sans causes ni effets, où se succèdent, toutes semblables, les aventures sottement merveilleuses du Siège Périlleux, de la Cité Vermeille ou du Castel Félon ; où Tristan et Palamède consacrent leur vie à se désarçonner l’un l’autre, sans motif appréciable ; où les chevauchées des chevaliers errans sont si nombreuses et si puériles qu’elles dégoûteraient don Quichotte lui-même. Pourtant, dans ce monstrueux roman, survivent des détritus des anciens récits. Ces inintelligens remanieurs connaissaient l’œuvre, aujourd’hui mutilée ou perdue, de Béroul, de Thomas, de Chrétien de Troyes. Il importait donc d’extraire de ce fatras extravagant ces débris précieux ; faute de quoi, toutes les recherches sur la vieille légende celtique demeureraient timides, hésitantes. Mais qui trouverait le courage nécessaire ? Les manuscrits du roman sont si volumineux qu’il faudrait six mois à un scribe actif pour recopier l’un d’entre eux ; imprimé, il remplirait deux mille pages du format de cette revue. Or, on en a conservé six manuscrits à Londres, un à Edimbourg, trois à Vienne, un à Genève, vingt-quatre à la Bibliothèque nationale ; il convenait de les consulter presque tous, car la plupart rapportent des récits différens. Un jeune érudit norvégien, M. Eilert Loeseth, élevé de notre Ecole des Hautes Etudes, s’est dévoué. Pendant trois années, chaque jour, il est revenu s’asseoir à la Bibliothèque nationale. Page à page, ligne à ligne, il a lu les vingt-quatre manuscrits ; il les a colligés, analysés fidèlement ; il a risqué d’y perdre la vue. Ce n’est pas pour nous qu’il travaillait, car nul ne saurait aujourd’hui exploiter son labeur comme il convient. Un jour, dans vingt-cinq ou cinquante ans, un critique viendra qui, mieux armé que nous, étudiera d’ensemble le cycle breton : il lui sera possible peut-être d’extraire de ce gros ouvrage un atome de vérité, utile à la science ; et cette espérance a suffi. Quoi qu’il en advienne alors, ce livre apparaîtra aux savans de l’avenir comme un symbole respectable de l’érudition désintéressée de notre siècle.

Assurément, c’est chose pénible de travailler en un âge où il est malaisé de mesurer soi-même la valeur durable de ses efforts. Mais qu’y pouvons-nous ? C’est là notre lot : seul l’avenir pourra faire dans la forêt les coupes sombres nécessaires ; à chaque siècle suffit sa peine. D’ailleurs, ce désintéressement trouve sa récompense : le plus modest ouvrier, en même temps qu’il se courbe sur sa tâche, peut goûter la joie supérieure ! de bâtir en son esprit le monument futur. Il peut rêver le temps où le médiéviste ne sera plus un pur philologue, mais tout ensemble un philosophe, un théologien, un historien des mœurs, un critique littéraire : le tout sans effort, grâce au lent travail accumulé. Il peut imaginer tout fleuri le beau jardin idéologique qu’il défriche ou ensemence aujourd’hui à la sueur de son front. C’est ce qui explique qu’on n’ait jamais étudié les littératures classiques avec plus d’enthousiasme qu’à la Renaissance : la Terre Promise ne fut jamais plus belle qu’entrevue au loin, des hauteurs du mont Nébo.

Il appartient à la Société des Anciens Textes d’abréger notre attente, de faire gagner à la science un temps inappréciable. Notre génération pourrait liquider en vingt ans l’œuvre qui menace de durer des siècles. Songez que le seul Mommsen a disposé, en soixante années, pour le bien de la science, d’un millier d’existences humaines. Ce qu’il a fait, la Société des Anciens Textes français, dirigée comme elle l’est, aujourd’hui, mais plus largement organisée, pourrait le faire. Il faut souhaiter le développement puissant d’une entreprise qui sert bien la science et qui honore grandement la patrie.


JOSEPH BEDIER.