Mozilla.svg

La Société future/Chapitre 10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

X

DE L’INDIVIDU DANS LA SOCIÉTÉ


De ce que les anarchistes sont les adversaires de toute autorité, de ce qu’ils veulent la transformation complète de la société actuelle, on en a conclu qu’ils étaient les ennemis de toute société. On les accuse de vouloir le retour à l’état de barbarie.

Les anarchistes savent que l’homme ne peut vivre isolé, ils savent qu’il doit associer ses forces afin d’en tirer le meilleur parti possible ; c’est pour cela qu’ils veulent une société basée sur la solidarité et non sur l’antagonisme. C’est pourquoi aussi, changeant la façon de voir des sociologues passés, de l’économie politique actuelle, ils étudient la constitution d’une société devant se modeler sur les besoins des individus, et non l’adaptation des individus à une société arbitrairement constituée.

Selon la doctrine de l’économie politique bourgeoise, l’individu n’est considéré que comme une infime parcelle de la société qui, elle, serait un être complexe, vivant, et englobant l’humanité tout entière dans son organisme. La société serait un être dont l’individu ne serait que la cellule ; et la cellule selon la théorie des prêtres de l’économie, étant une dépendance de l’être complet, il s’ensuit que l’individu humain doit être l’esclave de la société humaine.

Et c’est en partant de cette théorie que les thuriféraires bourgeois prétendent justifier le maintien du salariat, l’asservissement des prolétaires. Pour eux la société est un organisme naturel qui évolue et qui, pour se développer, a le droit de transformer, triturer, selon ses besoins, les individus qui font son existence. Le criterium qu’ils ont pour prouver que la société évolue et progresse, c’est lorsqu’elle déploie ce luxe énorme au milieu duquel se vautrent les privilégiés, c’est lorsque les capitaux s’accumulent entre les mains d’une minorité, se livrant à une sarabande insensée de milliards pour éblouir les foules.

Mais, que ce luxe d’une minorité, ait sa contrepartie dans la misère hideuse du plus grand nombre, que cette accumulation de capitaux, entre quelques mains seulement, ne se fasse qu’au détriment de ceux qui les font produire par leur travail, de cela ils n’en ont cure. Que des millions d’individus crèvent de faim, pourvu que le chômage ne soit occasionné que par l’encombrement des magasins, pourvu que l’on puisse citer des fortunes comme celles des Rothschild, des Vanderbilt, des Jay Gould ou des Mackay, la société est riche ! tellement riche, qui’encombrée de produits, elle est contrainte de faire la guerre aux « sauvages » pour les forcer à mettre des culottes, alors que l’idéal de ces pauvres diables serait d’aller le cul nu, et les manches pareilles ! Si excessivement riche, que certains individus jonglent avec des millions et ne savent comment dépenser leurs revenus !

Et c’est en vertu de ce raisonnement que l’on prêche aux individus le respect des institutions sociales actuelles, l’abnégation de la masse au profit d’intérêts particuliers, qu’on les amène, croyant protéger leur part de bien-être et leur sécurité, à défendre les privilèges de leurs exploiteurs contre les réclamations de ceux de leurs compagnons de chaîne qui, plus clairvoyants, veulent changer l’ordre de choses actuel.


L’état social, en effet, est, pour l’homme, un instrument pour s’affranchir des obstacles naturels, un moyen d’agrandir le champ de son activité, de développer son autonomie, de fortement augmenter ses forces pour surmonter les obstacles, tout en réduisant à sa plus minime quantité, la somme de temps nécessaire à la production des objets de première utilité, et transformer le travail en un plaisir au lieu d’être une fatigue comme il l’est actuellement.

Au plus haut que l’on remonte dans l’histoire humaine, on trouve les individus associés. Là où il n’y a pas d’histoire, parmi les peuplades les moins développées, il existe déjà des groupements de quelques individus, de quelques familles. Les études préhistoriques qui font remonter notre origine à plusieurs milliers de siècles, nous montrent également des traces de ces associations.

À quelle période de son développement, l’homme a-t-il recherché la société de son semblable ? À quelle époque a-t-il senti le besoin d’unir ses forces à d’autres pour triompher de ses ennemis, ou des obstacles que lui opposait la nature ? Est-ce lors de l’âge de la pierre ? Est-ce plus haut, encore, lorsque son humanité commençait à se dégager de l’animalité ancestrale ? Est-ce encore plus loin, alors que rien ne faisait pressentir, dans sa gangue purement animale, le futur dominateur du monde terrestre dont l’orgueil l’amènerait un jour à renier son origine ? À quelque époque que l’esprit d’association se soit fait jour chez l’embryon humain, cela importe peu à notre thèse. Pour nous, l’individu est antérieur à la société, ce n’est pas lui qui doit se plier à des convenances arbitrairement établies, mais ces convenances se plier à son développement.


Nul doute que les premières associations, humaines ou d’anthropopithèques aient été des associations temporaires sur le pied de la plus parfaite égalité. Poussés peut-être par un besoin mal défini de sociabilité, mais à coup sûr aussi parce qu’ils trouvaient dans cette association, une plus grande sécurité ou une plus grande récompense de leurs efforts, les individus apportaient leur part d’efforts, se partageant le produit obtenu, selon leurs besoins, ou au mieux de leurs besoins selon le résultat obtenu. Et cet essai de passer de l’état naturel, isolé, à l’état d’association, indique que le futur homme avait compris ou senti que ce n’était qu’en unissant ses forces aux forces de ses semblables, qu’il parviendrait à résister à ses ennemis mieux armés que lui pour la « lutte pour l’existence ».

Mais, de ce que, peu à peu, il se soit laissé mettre sous le joug, que, graduellement, il ait subi l’autorité et l’exploitation de ceux qui s’imposaient à lui, ou qu’il reconnaissait comme chefs, cela n’implique nullement progrès, mais, au contraire, sinon régression complète, tout au moins entraves et retards apportés au progrès ; puisque, à dater du jour où il y eut des chefs, une partie des forces dut être employée à maintenir leur autorité, pendant qu’une autre partie la combattait ou était annihilée de par le fait de leur existence. Autant d’efforts perdus qu’il aurait mieux valu tourner contre les influences néfastes du milieu.

Parce que de plus forts et de plus habiles surent faire tourner, à leur profit exclusif, ces premiers rudiments d’association au détriment du bien-être de la plus grande partie des associés, cela ne veut pas dire que cette exploitation en soit plus légitime.

Si ces essais ont, dès le début, pris une fausse route, s’ensuit-il qu’il doit continuer à en être ainsi ? Si nos ancêtres ont été assez naïfs pour accepter le joug que des exploiteurs de l’époque ont su leur imposer, ou trop faibles pour y résister, faut-il que leurs descendants qui, aujourd’hui comprennent leurs droits, ont conscience de leur force, continuent à se laisser écraser ?

La théorie serait trop commode. Même dans les sociétés animales que l’on a voulu nous donner en exemple pour justifier l’emploi de l’autorité, a-t-on jamais vu les individus accepter de travailler pour un chef, lui obéir quels que fussent ses caprices, consentir à se priver et ne pas manger à leur faim alors que lui consommerait et gaspillerait le produit du travail de toute la bande ?

Assurément non. Chez les abeilles et les fourmis dont les sociétés sont les plus comparables aux associations humaines, nous l’avons déjà vu, dans un précédent chapitre, on peut constater des spécialisations de travail, la personnalité des individus a évolué vers un type particulier ; leur intelligence ne les ayant pas amenés à se créer des outils de matières inertes indépendants de leur organisme, ce sont leurs membres qui leur en tiennent lieu, et ces outils se sont développés dans le sens de leur spécialisation, entraînant une conformation particulière de tout l’organisme. Ces variations graduelles s’accumulant de génération en génération, elles sont arrivées à former, au milieu de chaque espèce, des espèces différentes d’individus qui semblent former autant de classes.

Mais cette différenciation d’aptitudes, cette spécialisation de travail ne comporte aucune sujétion, aucune autorité. Chaque individu travaille selon sa nature au bien commun, parce que le bien commun engendre le sien propre ; chacun se partage la besogne selon ses aptitudes, mais aussi les vivres selon ses besoins. Lorsqu’une fourmi est affamée, de ses antennes elle frappe les antennes d’une sœur mieux partagée, et celle-ci lui régurgite une part de la nourriture que contient son estomac, et si un insecte quelconque voulait gaspiller les vivres de la communauté, ses collègues ne tarderaient pas à le ramener à la raison.

Nous ne demandons pas aux bourgeois de pousser la complaisance au même degré que les fourmis ; quand nous parlons de leur faire rendre gorge ce n’est pas en ce sens-là. Mais eux qui vont chercher, jusque chez ces insectes des arguments pour étayer leur ordre social, ils ne devraient pas oublier que ces petites bestioles ne souffrent pas le parasitisme de leurs congénères et savent s’en défendre.

Chez les abeilles, il existe une classe que l’on pourrait comparer à notre jeunesse dorée, une bande de joyeux viveurs dont la seule occupation est de faire l’amour et de perpétuer l’espèce. Comme nos jeunes bourgeois, ces aristocrates vivent du fruit du travail des autres, sans avoir jamais rien produit, mais ils ont cette excuse que, étant donnée la spécialisation des fonctions, ils sont indispensables au repeuplement de la ruche, puisque la classe travailleuse ne compte que des femelles au sexe avorté, que la génération normale ne pourrait s’accomplir sans eux, (besogne que les travailleurs humains n’entendent pas, je crois, résilier au profit de personne). Malgré cette excuse, une fois leur rôle rempli, — fécondation des femelles — les ouvrières s’empressent de les mettre à mort, n’aimant pas à nourrir des bouches devenues inutiles !

Et la reine ? cette fameuse reine ! dont on avait voulu faire l’emblème du pouvoir monarchique, elle aussi, a dû descendre de son trône, et se contenter d’un rôle plus modeste, mais plus utile.

Quand des savants, plus soucieux d’observer la réalité des faits que de chercher en eux la justification des prétentions des maîtres dont il y avait à espérer des pensions et des gratifications, étudièrent sérieusement les mœurs des ruches, ils reconnurent que la pseudo-reine était une mère de famille d’une fécondité « très rare chez les humains » puisque réellement, et non au figuré, elle était la mère de son peuple. Si elle était mieux soignée, mieux nourrie que les autres, semblant ne prendre part à aucun des travaux de la communauté, c’est qu’elle avait une occupation bien plus importante : pondre toujours et sans cesse, afin d’assurer la survivance de la colonie.

Prenons une association moins compliquée, plus rudimentaire, certaines hordes de mammifères, de ruminants par exemple. Un troupeau de femelles et de jeunes sous la conduite d’un vieux mâle, voilà toute la société. Mais là, encore, personne ne travaille à alimenter le soi-disant chef. À part les caresses des femelles dont il se réserve le monopole et que les jeunes ne sont pas en état de lui disputer, voilà le seul privilège de ce soi-disant chef.

En revanche, sur lui repose le soin de veiller à la sûreté de la horde lorsqu’elle broute ou que les jeunes prennent leurs ébats. Être le premier à donner le signal lorsque apparaît l’ennemi, le dernier à fuir, couvrir la retraite de sa troupe, se montrer au plus fort du danger, voilà son devoir.

Lorsque les jeunes auront grandi, ils lui disputeront la possession des femelles. S’il est encore assez fort, il les expulsera du troupeau, heureux si, de son harem il lui en reste une partie de fidèle. Mais encore, ici nous ne voyons pas autorité ni exploitation.

Il n’y a que chez les fourmis où nous trouvions trace de l’exploitation par l’esclavage, mais cet esclavage n’est que relatif puisqu’il est exclusivement supporté par les ouvrières d’une espèce étrangère, prise à l’état de nymphe et qui, ayant vu le jour chez leurs maîtres, peuvent croire faire partie de la même espèce, n’ayant, au fond, à s’acquitter que des seules fonctions dont elles auraient à s’acquitter dans leur propre fourmilière. Et encore dans ce semi-esclavage, le maître n’est-il pas des plus absolus, quoique cet asservissement ne repose en entier que sur la force et le pillage ?

Partout nous trouvons solidarité, obéissance peut-être, mais obéissance réfléchie, discutée parfois, tempérée toujours par la délibération de l’individu et non soumission absolue. Toutes les révoltes qui ont marqué les étapes du prolétariat, toutes les révolutions qui se sont faites contre les pouvoirs constitués, nous prouvent que si l’on a pu étouffer les tentatives d’affranchissement, on n’a jamais pu détruire ce sentiment d’indépendance qui gît au fond du cerveau de chaque individu, sentiment qui peut s’assoupir parfois mais se réveille sous les coups de fouet de la nécessité.

Après chaque révolution, on retombait dans l’ornière de l’oppression et de l’autorité, cela tenait aux préjugés d’éducation. Depuis qu’elle se connaît, l’humanité a toujours été tenue en bride, rien d’étonnant à ce qu’elle ne puisse croire à une liberté non réglementée. Mais aujourd’hui ces préjugés croulent sous les coups de la critique ; ces sentiments d’indépendance trouvent leur formule, l’humanité apprend à ne plus vouloir de maîtres, elle réclame sa libre autonomie.


L’association est donc une nécessité pour l’homme, c’est une des conditions sine qua non de son développement intellectuel. Mais, si l’individu est forcé de vivre en société, il ne faut pas, comme nous l’avons vu, se hâter de conclure qu’il doit se sacrifier à l’association. Cette société n’a de raison d’être que par l’avantage que l’individu peut en tirer ; si elle lui était nuisible il aurait le droit de s’y soustraire, et nous arrivons alors à cette vérité que la société, cette entité abstraite créée par les sociologues et les politiciens n’a, virtuellement, aucun droit, aucun pouvoir sur l’individu ; qu’en aucun cas le bien-être ni l’autonomie de celui-ci ne peuvent être sacrifiés — contre sa volonté — aux besoins de celle-là, et que toutes les sous-entités : autorité, propriété, patrie, famille, ne sont que des rouages créés par ceux qui en bénéficient, pour absorber l’individualité humaine et l’exploiter à leur seul profit.

Il est de toute évidence que la société ne peut avoir aucun besoin propre à elle seule, qui lui soit particulier ; qu’elle ne forme pas un organisme indépendant, et que toutes les analogies dont on a voulu exciper sont trop tirées par les cheveux pour avoir quelque valeur. On peut, dans beaucoup de cas, comparer la société à un organisme, l’analogie peut être plus ou moins frappante, mais ce serait une erreur de conclure à une identification absolue.

L’association des individus est faite en vue de tirer un meilleur parti de leurs forces ; cette association peut être permanente ou temporaire, ils peuvent varier leurs modes de rapports, mais tout cela ne crée pas un être vivant. Et lorsque, au nom de ce soi-disant organisme, on vient faire valoir des droits nouveaux, contradictoires à ceux des individus qui en forment la matière, cela signifie seulement que ceux qui se sont arrogé le droit de diriger le char social, éprouvent le besoin de faire passer leurs propres intérêts avant ceux de leurs coassociés.

Si la société était établie sur des bases naturelles, l’intérêt social et l’intérêt individuel ne devraient jamais se heurter. Dans un agrégat de cellules, l’animal qui en résulte n’éprouve aucun besoin nuisible à ses particules, sauf dans les cas pathologiques qui, alors, entraînent la perte d’une partie des cellules et, par la suite, celle de l’animal entier.

Ce dernier cas est celui de la société actuelle qui est si mal équilibrée, que l’intérêt individuel est, non seulement en désaccord avec l’intérêt général, mais où chaque intérêt particulier est également en conflit avec chacun des intérêts voisins. Cas pathologique qui entraîne la perte d’une foule d’individus, mais jette aussi le désordre dans la société, l’entraînant à sa ruine, à la décomposition.

Cette tendance à considérer, jusqu’à présent, l’individu comme simple accessoire de la société, n’a pas peu contribué à égarer tous les fabricants de systèmes sociaux, en leur faisant sacrifier son autonomie à la bonne marche des systèmes arbitrairement inventés par eux.

Les anarchistes, eux, prétendant se baser sur la vraie nature de l’homme, sur les véritables données de l’association, ne voient, dans l’humanité, qu’un vaste champ d’évolution, offrant à tous les tempéraments, à toutes les idées, à toutes les conceptions, la place pour évoluer librement, selon leurs affinités. Pour les anarchistes, la société n’a de raison d’exister et de se développer que si elle apporte une amélioration à l’homme, pris individuellement aussi bien qu’en général ; si elle contribue à sa progression, lui permettant une plus grande extension de ses facultés, sans exiger aucunes limitations nuisibles à sa personnalité, autres que celles existant déjà, de par les conditions naturelles d’existence au milieu desquelles il se meut.


Certains socialistes, s’appuyant sur une opinion déjà émise par Haeckel, ont prétendu étayer ainsi leurs idées centralisatrices :

« … Qu’on envisage n’importe quel ordre de faits, par exemple dans des genres bien différents, soit la théorie cosmogonique tirant, au moyen d’une condensation progressive de la matière éparse et sillonnée par des courants à mouvements tourbillonnaires, les mondes sidéraux, dont les masses subissent dans une liaison mutuelle l’action des unes sur les autres, — soit le perfectionnement du système nerveux, et par conséquent de l’intelligence croissant avec la concentration des cellules qui se subdivisent en circonscriptions diverses d’un organe central, — soit le développement linguistique allant de la succession de mots invariables et indépendants à l’union des mots avec les éléments constitutifs de leurs relations actives ou passives, et de la modification des mots eux-mêmes suivant les rapports qu’ils affectent entre eux, — à tous les points de vue, l’évolution s’opère toujours par le passage d’une forme de plus en plus consolidée, d’un état diffus à un état concentré, et à mesure que devient plus grande la concentration des parties, leur dépendance réciproque augmente, c’est-à-dire que, de plus en plus, elles ne peuvent étendre leur activité propre sans le secours des autres. » (G. Deville, l’Anarchisme.)

Que de bêtises peut faire dire à un homme l’esprit d’autoritarisme ! En se groupant les cellules deviennent dépendantes les unes des autres, et M. Deville en conclut qu’aucune d’elles ne peut remuer sans la permission des autres. Erreur profonde, messieurs les autoritaires, erreur très profonde. En associant leurs efforts, les individus, — comme les cellules — deviennent bien dépendants les uns des autres, en ce sens que le bien — ou le mal — ressenti par le tout, sera ressenti par la particule et que l’effet ressenti par la particule commotionnera plus ou moins le tout.

Mais, si dans l’agrégation de cellules qui donnèrent naissance à des organismes plus compliqués, il s’était produit pour un certain groupe de cellules, — comme cela se produit dans nos sociétés pour les travailleurs, — plus de mal que de bien, l’association ne se serait pas faite. Et vous voudriez que l’homme continuât, malgré son intelligence à souffrir un état de choses que n’auraient pas supporté des infiniment petits, à sensorium des plus rudimentaires !

De ces comparaisons, il ressort que la solidarité la plus profonde doit relier les individus associés, mais nullement qu’ils doivent enchaîner leur autonomie ; car si vos raisonnements étaient reconnus vrais, il en ressortirait que l’état d’association est nuisible à l’homme, en amoindrissant son individualité, l’esprit de liberté n’est-il pas la tendance générale de l’être humain ? Pour conserver son intégrité ce dernier devrait donc rester isolé ? conclusion aussi absurde que le raisonnement qui la provoque.

En se créant un outillage mécanique, qu’avec très peu d’apprentissage, il apprend à manier, l’homme échappe à la nécessité de transformer son organisme — comme font les cellules et les insectes, — sa main, merveilleux outil, déjà, pouvant manier et exercer tous ceux que son cerveau inventif le met à même de combiner, lui permet de s’adapter à toutes les circonstances de la lutte pour l’existence, sans arriver à une spécialisation aussi profonde des individus. Les différences d’aptitudes, de conception, sont à l’infini, mais n’entraînent pas chez l’homme une modification de l’organisme, rendant impossible à un individu l’adaptation à des aptitudes dont, primitivement, il n’avait pas la tendance ; sa situation dans la société n’a donc rien à voir avec la spécialisation de travail des cellules dans l’organisme, des neutres chez les insectes.


Du reste, à ces affirmations prétendues, indûment, scientifiques, c’est la science bourgeoise elle-même qui va répondre par l’organe d’un individu qui, tout en niant l’autorité en science, ne se faisait pas faute de la pratiquer en politique et, parmi les fonctionnaires, n’en fut pas un des moins chamarrés.

« …. La centralisation dont parle M. Haeckel existe-t-elle réellement chez eux ? (les êtres pluricellulaires.) Leurs cellules sont-elles divisées en cellules dominatrices et cellules obéissantes, en maîtres et en sujets ? Tous les faits que nous connaissons répondent négativement avec la plus grande netteté.

» Je n’insisterai pas sur l’autonomie réelle dont jouit manifestement chacune des cellules de tout organisme pluricellulaire ; ni M. Haeckel ni personne n’a en effet, nié cette autonomie, mais il est important de bien mettre en relief la nature des limites dans lesquelles elle s’exerce. Nous verrons ainsi qu’elle est beaucoup plus considérable qu’on ne l’admet généralement et que s’il est vrai que toutes les cellules dépendent les unes des autres, il est vrai aussi qu’aucune ne commande aux autres, et que les organismes pluricellulaires, même les plus élevés, ne sont, en aucune façon, comparables à une monarchie ni à tout autre gouvernement autoritaire et centralisé. » (J.-J. Lanessan, le Transformisme, p. 183.)

Et plus loin :

«… Autonomie et solidarité, ces deux mots résument les conditions d’existence des cellules de tout organisme pluricellulaire ; autonomie et solidarité, telle serait la base d’une société qui aurait été construite sur le modèle des êtres vivants ». (Le même, p. 196.)

À tous les points de vue, nous dit-on, l’évolution s’opère toujours par le passage d’une forme incohérente à une forme mieux coordonnée. Mais, nous anarchistes, n’avons jamais dit autre chose ; nous avons toujours reconnu que, en laissant à l’autonomie individuelle la faculté de se manifester, il pourrait se produire dès le début de ses premières manifestations, des incorrections manquant absolument de logique apparente, mais, étant donnés les maux dont nous souffrons de l’autoritarisme actuel, il est préférable de passer par cet état diffus, de subir quelques inconvénients dont ceux qui en seront les auteurs souffriront tous les premiers et plus que les autres, que d’avoir recours encore une fois à l’autorité qui n’en est plus à faire ses preuves en fait de gâchis.

Laissons les individus libres de se rechercher, laissons les idées se faire jour, et nous verrons en très peu de temps, tous les tâtonnements, toutes les hésitations, toutes les erreurs se corriger par leurs propres inconvénients, et faire place à l’entente et au fonctionnement harmonique de toutes nos facultés.

Non, la Société n’est pas un organisme existant par lui-même, non, son existence n’est pas indépendante de celle des individus qui la composent ; elle n’est rien par elle-même. Détruisez les individus, il n’y aura plus de société. Que l’association se dissolve, que les individus s’isolent, ils vivront mal, ils retourneront à l’état sauvage, leurs facultés régresseront au lieu de progresser, mais, au bout du compte, ils continueront d’exister.

Nous venons de voir que dans les êtres organisés, même de l’ordre le plus élevé, les cellules tout en étant fortement solidaires, restaient autonomes : la comparaison des autoritaires est donc mauvaise. Nous allons voir qu’elle est plus que mauvaise, elle est absurde.


Pour former l’énorme cohésion de cellules qui constituent un mammifère, par exemple, pour arriver à cette division de travail où chaque cellule prend sa place dans la colonie, fournit sa part de besogne toujours la même, il a fallu que chaque cellule au début de l’agrégation fût inconsciente de son individualité et n’eût pas de préférence marquée vers telle besogne plutôt que telle autre. Pour que, parmi les cellules, les unes se cantonnassent à fournir les muscles, d’autres la peau, le poil, l’ossature, pour que certaines s’employassent à sécréter — les unes le sang, la lymphe, la bile, — d’autres la pensée, sans jamais sortir de cette spécialisation, jusqu’à devenir incapables de toute autre adaptation, au point de s’atrophier et mourir quand les conditions où elles se meuvent habituellement sont détruites, cela dénote une plasticité primitive que n’a plus l’homme qui, déjà par lui-même est un être complexe et complet. Et auquel, du reste, l’état de conscience où il est arrivé lui empêcherait de se plier.

On peut suivre la progression de l’adaptation des cellules en étudiant les premières formes animales. Si on prend une amibe, une monère qui sont, parmi les protistes, les êtres les plus rudimentaires, on voit cette espèce de gelée vivante se déplacer, manger, proliférer sans avoir aucun organe spécial. L’individu accomplit toutes ces besognes avec n’importe quelle partie de son être : s’il veut marcher, il projette, de la périphérie de son corps, des prolongements qui lui servent de pieds ; s’il veut manger, il happe la nourriture par n’importe quelle partie de sa matière, il l’enveloppe et la dissout, dans sa masse. Veut-il se multiplier ? un étranglement se fait au milieu de son corps, cet étranglement s’amincit de plus en plus, formant deux individus distincts ; quand la segmentation est à maturité, les deux individus se scindent et forment deux êtres séparés, en tous points semblables à celui qui leur a donné naissance.

C’est la phase de l’amibe, chez la monère, — monère orangée de Haeckel — la prolifération est plus compliquée et passe par plusieurs phases. Remontons l’échelle, quelques degrés seulement, et nous rencontrons l’Ascidie. Ici l’individu n’est plus composé d’une seule cellule, c’en est une colonie où, déjà, les fonctions commencent à se spécialiser. Il y a un épiderme, un commencement de muqueuse, une ouverture pour happer la nourriture, et… une opposée pour la sortie. Mais la spécialisation est si peu ancrée, elle est d’une acquisition si récente que l’on peut prendre l’animal, le retourner comme un gant, et il continuera de vivre, — l’épiderme prenant la place des parois digestives, — comme si rien d’anormal ne s’était produit dans son existence !

Que l’on prenne certaines hydres d’eau douce, que l’on en retourne une et qu’on l’introduise dans l’intérieur d’une un peu plus grande, les deux muqueuses se souderont, les deux animaux n’en feront plus qu’un, qui continuera de vivre sans se trouver gêné de cette augmentation de son individu, sans paraître se douter, qu’avec plus de droit que les anciens autocrates, il pourrait parler au pluriel.

Veut-on faire l’expérience contraire : prendre un individu de cette espèce et le découper en plusieurs morceaux ? — autant de morceaux que l’on aura faits, autant d’individus que l’on aura créés, qui vivront et ne tarderont pas à se compléter, en sécrétant les parties de leur individu qui leur manquent.

Ce n’est donc qu’à la suite de l’évolution et de la progression de l’organisme, qu’elles constituaient, que les cellules primordiales en sont venues, peu à peu, à se spécialiser dans leur tâche, et à perdre leur facilité de transformation. Mais, en devenant solidaire de la colonie, nous l’avons vu, la cellule n’est pas devenue sujette. Sa solidarité est devenue si étroite avec ses coassociées que si elle refusait d’accomplir son travail, la colonie périrait, ou tout au moins en souffrirait [1], mais elle serait la première atteinte par le malaise, elle subit la contrainte des seules lois naturelles de son mode d’existence, et non une punition arbitrairement infligée par une certaine classe de ses coassociées.

Or, dans nos sociétés, nous voyons bien des lois punir les contraventions à l’ordre établi, mais cette sanction est si peu naturelle et si instable que ceux chargés de l’appliquer ne s’entendent pas entre eux. Quand vous nous aurez établi une société où chaque infraction à ses lois entraînera elle-même son châtiment, sans l’intervention arbitraire de ceux qui se sont faits les dispensateurs de la récompense et du châtiment, vous aurez le droit de la proclamer naturelle et de la comparer à un organisme. Actuellement elle n’est que désordre et confusion.


Nous l’avons déjà vu, l’idéal de l’économie politique serait de spécialiser les individus et de les parquer dans une case de leur échiquier social, sans qu’ils puissent en sortir. Tous les jours, on voit l’ouvrier devenir de moins en moins capable d’un travail entier, se confiner en une spécialité dont il ne sortira plus. Tel fera, toute sa vie, des têtes d’épingles, sans savoir comment s’aiguise la pointe. Tel autre estampera, durant son existence à l’aide d’une machine, la même pièce de métal, ignorant quelle place elle doit occuper dans le mécanisme entier. Voilà où nous mène la bourgeoisie, dans l’espérance de nous rendre encore plus dépendants de la besogne qu’elle nous aura assignée.

Les économistes bourgeois crient que les miséreux font trop d’enfants. Ils voudraient arriver à leur enlever cette dernière joie. Avec leur système de pousser la femme et l’enfant à l’atelier, ils voudraient arriver à éliminer, peu à peu, l’homme-ouvrier. On en conserverait quelques spécimens pour les emplois où il ne pourrait être remplacé par la femme ou l’enfant ; on le spécialiserait dans ces emplois, absolument comme les neutres des abeilles et les fourmis, les guerriers des termites.

Les bourgeois, eux, en dehors de leur famille « légitime, » qui devrait hériter de leur fortune et continuer leur « civilisation, » auraient un harem de femelles ouvrières qui leur procréeraient un tas de bâtards qui seraient le bétail d’atelier, de bureaux et d’armée, tout comme les mères seraient le bétail à plaisir et à production.

Cet idéal n’a rien qui nous séduise. Nous comprenons que les bourgeois nous prêchent le sacrifice de l’individualité à l’évolution de leur système social, mais l’individualité ne veut plus se sacrifier, elle ne veut pas atrophier ses facultés dans l’exercice d’une seule ; elle veut donner libre essor à toutes, en acquérir, au besoin, de nouvelles. Loin de se laisser amoindrir, elle veut se développer, s’amplifier, acquérir la plus grande somme de connaissances dont l’être humain puisse s’imprégner. Oui, la société doit évoluer, non en organisme indépendant qui se développe en dirigeant l’évolution des cellules qui le composent, mais en simple conséquence de l’évolution de l’être humain.


Donc, la société n’a de raison d’être qu’à condition que ceux qui en font partie y trouveront un plus grand développement de bien-être et d’autonomie. Elle n’a qu’un objectif : produire une plus grande somme de jouissances avec une dépense moindre d’efforts. De plus, comme les besoins sont variés, les tempéraments différenciés de mille manières, il s’ensuit que cet état d’association peut revêtir des formes multiples : innombrables pourront être les groupes qui se formeront certainement du jour où la libre spontanéité des individus pourra se donner carrière. D’où il résulte que c’est une erreur de vouloir faire converger les efforts de tous vers une amélioration sociale prise en dehors du bonheur individuel, c’est vouloir aller à contre-sens.

Que l’on élargisse le champ d’évolution de l’individualité, et l’on obtiendra une bonne évolution sociale. Si l’on veut que le fonctionnement de cette association de forces, que nous reconnaissons indispensable, ne soit pas entravé, il faut que l’individu, dans cette union d’efforts, ne soit lésé dans aucune de ses aspirations, entravé dans aucun de ses mouvements. L’état social n’ayant, pour lui, de raison d’être qu’autant qu’il y trouvera avantage, l’harmonie sociale ne pourra exister que lorsque chacun pourra librement évoluer.

Si un seul individu s’y trouvait lésé, pour lui l’association serait un mal, n’aurait pas de raison d’être et il aurait, par conséquent, le droit de s’en retirer, de se mettre en révolte contre les lois qu’elle voudrait lui imposer.


  1. À moins, pourtant que la colonie ne l’élimine et ne procède à son remplacement.