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La Société future/Chapitre 26

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P. V. Stock (p. 381-391).

XXVI


L’AUTONOMIE SELON LA SCIENCE


Nous voici arrivé à la fin de notre étude. Nous avons passé en revue toutes les objections qu’il nous a été possible de prévoir, nous avons vu que ce que nous connaissions de l’homme, loin de détruire notre idéal venait plutôt corroborer nos hypothèses d’harmonie et de solidarité. Et la science, la science elle-même, quoi qu’on en ait dit, vient à l’appui des théories anarchistes, nous démontrant que tout, dans la nature, se meut en vertu de la loi des affinités et, par conséquent, est autonome. La nature est un vaste creuset où les différents corps viennent se transformer en acquérant des propriétés nouvelles, opérant leurs transformations sans volonté préconçue, de par la seule force de leurs propriétés.

Il est certain que, dans la nature, dans les règnes animal, végétal et minéral, tout s’enchaîne ; il est vrai que les mouvements et le développement des uns sont réglés par les mouvements et le développement des autres ; que, par conséquent, l’individu, dans une certaine mesure, dépend de la société dans laquelle il se meut et se développe ; mais, pour le bourgeois et les autoritaires de toute sorte, cette société se résume en une certaine organisation qui la représente sous forme de pouvoir constitué, et c’est atix volontés de ce pouvoir que les individus d’après la théorie autoritaire, doivent subordonner leur activité. C’est cette théorie que nous repoussons et dont nous pensons avoir démontré la fausseté.


Nous l’avons vu, ce n’est pas l’individu qui doit se plier aux convenances arbitraires d’une société mal organisée, mais celle-ci qui doit se modeler et fonctionner de façon à ce que l’individu y trouve un élargissement de sa personnalité et non un rétrécissement de son activité. Elle doit modeler son organisation d’après les relations que les individus ont entre eux. Loin de rester immuable, elle doit suivre les fluctuations de l’évolution humaine afin de rester toujours en harmonie avec les changements qu’apportent le temps et les circonstances.

Il est vrai encore que la science nous démontre que tout, dans la nature, est régi par des lois immuables dénommées « lois naturelles » ; lois qtii veulent que toutes les molécules ayant les mêmes affinités, se recherchent et s’unissent pour arriver, selon la manière dont elles se sont juxtaposées, selon l’état du milieu dans lequel leur combinaison s’est opérée, selon le nombre et l’intensité des molécules de chaque sorte qui ont pris part à la combinaison, à former soit un minéral, soit un organisme végétal ou animal.

Qui a fait ces lois ? — Pour le prêtre c’est un être surnaturel qu’il a baptisé du nom de « Dieu ». Pour le savant, — s’il est parvenu à se dépouiller de toutes les superstitions dont ont été entourées son enfance et son éducation — ces lois sont la résultante des propriétés que possèdent les diflférents matériaux dont l’Univers est composé, et résident dans ces propriétés mêmes.

La loi, ici, n’apparaît plus pour régir les diverses parties d’un tout, mais pour expliquer que si les phénomènes se sont produits dans tel ou tel sens, de telle ou telle manière, c’est que, par la force même des qualités des corps, il ne pouvait en être autrement.

Les lois sociales ne peuvent avoir d’autre autorité que les lois naturelles ; elles ne peuvent qu’expliquer les rapports entre les individus et non les régir. Comprises ainsi, elles n’ont plus besoin d’un pouvoir oppresseur pour en assurer l’exécution. N’étant que la constatation d’un fait accompli, elles ne peuvent avoir d’autre sanction que le châtiment que comporte la désobéissance à une loi naturelle. Leur connaissance exacte doit nous faire connaître d’avance le résultat de telle action envers nos semblables, nous enseigner si nous y trouverons profit et jouissance ou regret et déplaisir, nous indiquer si le plaisir que nous tirons de tel acte, ne sera pas suivi d’un déplaisir plus grand.

Ce n’est donc pas à établir des lois applicables, indistinctement, à tous par la force, que doivent tendre les efforts du sociologue, mais à étudier les effets de nos actes et de leurs rapports avec les lois naturelles ; ses conclusions enseigneront à l’individu ce qui lui est profitable à lui et à la race. Les lois sociologiques ne doivent pas être une règle imposée, elles doivent, par leur enseignement et non la coercition, se borner à nous indiquer le milieu le plus favorable où l’individu pourra évoluer dans la plénitude de son être.


En chimie, par exemple, quand on veut associer deux corps, est-ce la volonté de l’opérateur qui agit et fait que les différents corps mis en présence s’associent ! — Non, il a fallu, auparavant, étudier les différentes propriétés de ces corps, de sorte que l’on sût qu’en opérant sur telles quantités, dans de telles conditions, on obtiendrait tel résultat, — inévitable chaque fois que l’on opérerait dans des conditions absolument semblables.

Si, au contraire, l’opérateur voulait associer des corps doués de propriétés différentes, en dehors des conditions requises pour obtenir le résultat cherché, ces corps s’annihileraient ou se détruiraient ; en tous cas le résultat serait tout autre que celui espéré par l’opérateur. La volonté de ce dernier n’entre donc, dans le choix du résultat, que par sa connaissance des matériaux qu’il emploie ; sa puissance est limitée par la propriété des corps, tout son pouvoir se borne à « préparer » les conditions requises pour l’opération, et rien au delà. Il en sera toujours ainsi pour les sociétés humaines ; tant que l’on voudra les organiser arbitrairement, sans tenir compte des tempéraments, des idées ou des affinités des individus, on n’obtiendra jamais qu’une société boiteuse, devant produire, au bout de très peu de temps, le chaos, le désordre et la révolte.

Le rôle des anarchistes, en sociologie, ne peut pas être d’une autre portée que celui du chimiste : leur œuvre est de préparer le milieu où les individus pourront évoluer librement ; d’élargir les cerveaux de façon à les amener à ce qu’ils puissent concevoir la possibilité d’une telle indépendance, leur inculquer la volonté de la conquérir.


Quand les molécules, les cellules composant l’Univers, ont pu librement s’associer, quand rien n’a entravé leur évolution, la combinaison se fait et il en résulte un être complet, parfaitement constitué qui est, virtuellement, viable dans le milieu où il a pris naissance. Quand cette association n’a pu se faire librement, quand l’évolution a été entravée dans sa marche, quand « l’autonomie » des différentes molécules a été violée, il en résulte ce que l’on appelle un monstre, c’est-à-dire un être qui, n’étant pas conformé pour le milieu où il doit évoluer, n’est pas viable, ou bien, lorsqu’il peut, malgré sa monstruosité, prolonger son existence, ne traîne qu’une vie misérable, languissante, restant toujours souffreteux et difforme. Telles nos sociétés dont les éléments morbides dont elles sont imprégnées occasionnent les crises qui les bouleversent continuellement.

Et c’est parce que les anarchistes désirent une société saine, parfaitement constituée, qu’ils veulent que l’autonomie des individus — ces molécules de la société — soit respectée. C’est parce que nous voulons que tout ce qui a les mêmes affinités puisse s’associer librement, selon les tendances de chacun que nous repoussons tout pouvoir qui réduirait tous les individus à la même estampille, — ce pouvoir fût-il « scientifique ».

Pour exercer l’autorité, il faudrait, ce qui n’existe pas, des anges. Il n’y a pas de cerveaux assez vastes pour embrasser toutes les connaissances humaines. Quelle que soit l’estime que nous professions pour les savants, nous sommes forces de reconnaître que les plus grandes iniquités sociales les laissent, pour la plupart indifférents, quand, pour mériter les faveurs des maîtres, ils ne se servent pas de leurs connaissances, pour essayer d’en justifier les turpitudes.

Il suffit, également, de suivre leurs discussions, pour comprendre que nombre d’entre eux, qui se sont adonnés à telle ou telle étude, telle ou telle branche du savoir humain, ne tardent pas à s’en faire un « dada » qu’ils enfourchent à tous propos et hors propos, en font le moteur de toutes choses, ne voyant dans les autres sciences que des accessoires à leur étude spéciale, sinon inutiles, tout au moins de fort peu d’importance.

Non, non, la science est une belle chose, mais à condition qu’elle se renfermera dans son rôle : constater les phénomènes qui s’accomplissent, en étudier les effets, en rechercher les causes, en formuler les données, mais que chacun reste libre de s’en assimiler les découvertes, selon ses aptitudes et son degré de développement.


D’ailleurs, ne serait-il pas présomptueux de vouloir tout régir « scientifiquement », alors que tant de points d’interrogation se dressent devant le savant avide de connaître ? N’est-ce pas, précisément, parce que l’on a toujours voulu réglementer cette association des intérêts faisant agir les individus, que l’on est arrivé à produire ce monstre informe qui s’appelle la « société » d’aujourd’hui ?

Certains — nous l’avons vu — ont voulu prétendre que, plus l’homme se développait, plus la science s’élargissait, plus l’individu perdait de son autonomie. L’emploi des machines et forces motrices mises à sa disposition par la science le poussant à l’association, lui enlèverait ainsi, d’après ces « savants », graduellement de son autonomie en subordonnant son action personnelle à celle de l’outillage et de ses coassociés. On a afîirmé que, pour trouver une société où règne l’autonomie complète de l’individu, il faut remonter aux sources de l’humanité, ou bien aller chez les races actuelles les plus inférieures. En sorte que l’on serait en droit de conclure que la société idéale de ces assoiffés d’autoritarisme serait une société où l’individu n’aurait plus la liberté d’aller pisser sans en demander l’autorisation !

Plus la science se développe, plus elle ajoute à l’autonomie de l’individu. Si, dans la société actuelle, chaque découverte scientifique jette, en effet, les travailleurs sous la dépendance du capitaliste, c’est que les institutions actuelles font tourner les efforts de tous au profit de quelques-uns seulement. Mais, dans une société basée sur la justice et l’égalité, les découvertes nouvelles ne pourront qu’ajouter à l’autonomie de l’individu.

Il faut vraiment être aveuglé par la monomanie de l’autorité pour oser prétendre que l’on doit remonter à l’origine des sociétés ou bien aller chez les races inférieures[1] pour y retrouver l’autonomie. Est-ce que l’homme était autonome alors que, nu et sans défense, n’ayant encore qu’une intelligence rudimentaire, il était livré à tous les hasards de la vie, forcé de lutter contre la nature qu’il n’avait pas encore appris à connaître, il était porté à la déifier dans ses phénomènes dont il ne comprenait pas les causes ? L’homme était-il libre alors qu’il était contraint de courir à la recherche de sa nourriture et de la disputer aux grands carnassiers qui le surpassaient en force ? Quelle somme d’autonomie pouvait-il déployer, forcé qu’il était de soutenir, à tous moments, le rude combat de l’existence ? Et le spectacle des races, dites inférieures, de nos jours nous montre bien, en effet, qu’il n’y a pas d’autonomie quand l’homme est contraint de tenir constamment en éveil le peu de facultés qu’il possède afin de pouvoir satisfaire ses besoins matériels.


Nous reconnaissons, certainement, que les grandes découvertes telles que celles de la vapeur, de l’électricité, ont comblé les fossés qui séparaient, jadis, communes et nations, pour donner essor à la solidarité universelle ; mais de ce que les travailleurs sont forcés d’associer leurs efforts pour vaincre les obstacles que leur oppose la nature, il ne s’ensuit pas que leur autonomie fût amoindrie dans le sens d’une subordination quelconque. — Les communes et les nations étant, désormais, en rapports continuels, toute autorité servant à établir ces rapports et imposant sa volonté pour socialiser les efforts des individus et des groupes devient de plus en plus nuisible.

Si, aux premiers temps de l’humanité, la fédération des groupes isolés et la socialisation des efforts s’est faite par l’intermédiaire d’une autorité extérieure, cette solidarisation se fait, aujourd’hui, spontanément sans porter atteinte à l’autonomie des groupes, et c’est précisément grâce à la vapeur et aux progrès de la mécanique, qui ont établi des rapports suivis et fréquents entre ceux qui n’apprirent à se connaître qu’en tombant sous la férule du même maître. — L’indépendance des individus et des groupes s’en trouverat-elle amoindrie ? Nous ne le pensons pas non plus, puisque la vapeur, l’électricité et la mécanique, en mettant au service de l’homme des forces considérables qui permettent de vaincre la distance et le temps, sont venues augmenter cette indépendance en réduisant la somme de temps nécessaire à la lutte pour l’existence — lutte contre la nature, ne confondons pas — et permettre ainsi aux individus de dépenser la plus grande partie de leur temps en un travail récréatif au sein d’une société basée sur la solidarité et la liberté.

Oui, nous le reconnaissons et le proclamons : les découvertes scientifiques de l’homme le conduisent de plus en plus vers l’association des efforts et la solidarisation des intérêts. C’est pourquoi nous voulons la destruction de la société actuelle, basée sur leur antagonisme. Mais de là à conclure à la nécessité d’un pouvoir, il y a loin. Où donc les autoritaires ont-ils pris qu’il puisse jamais y avoir solidarité d’intérêts entre celui qui commande et celui qui obéit ?

Les progrès lentement accomplis par l’humanité ne sont-ils pas dus, justement, à cet esprit d’insubordination et d’indiscipline qui a poussé l’homme à s’affranchir des obstacles qui nuisaient à son développement, à cet esprit sublime de révolte qui l’entraînait à lutter contre la tradition et le quiétisme, à fouiller dans les recoins les plus obscurs de la science pour arracher ses secrets à la nature et apprendre à triompher d’elle ?

En effet, qui peut prévoir le degré de développement où nous serions arrivés si l’humanité avait pu évoluer librement ; qui ne sait, aujourd’hui, que beaucoup de découvertes dont s’enorgueillit le XIXe siècle, avaient été faites ou pressenties jadis, mais que les savants avaient dû tenir secrètes, ou en abandonner la recherche afin de ne pas être brûlés comme sorciers.

Si le cerveau humain n’a pas été broyé dans ce double étau : l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle ; si le progrès a pu se faire malgré cette compression, sous laquelle l’humanité gémit depuis que l’homme est un être pensant, c’est que l’esprit d’insubordination était plus fort que la compression.

Les autoritaires disent qu’ils ne veulent un pouvoir que pour guider cette évolution des idées et des hommes. Mais ne voient-ils donc pas que vouloir contraindre tous les hommes à subir le même mode d’évolution — ce qui arriverait inévitablement si une autorité quelconque se chargeait de la guider, — ce serait cristalliser la civilisation dans l’état où elle est aujourd’hui. Où en serions-nous actuellement si, parmi les êtres inconscients des premiers âges de la vie, il s’était trouvé des esprits « scientifiques » assez puissants pour diriger l’évolution des êtres dans le sens des connaissances qu’ils possédaient à cette époque ?


Nous avons vu qu’il ne fallait pas en conclure que notre idéal, à nous, soit ce que les partisans de Darwin en sociologie, ont appelé la « lutte pour l’existence. » La destruction des espèces plus faibles par les espèces plus fortes a pu être une des formes de l’évolution dans le passé, mais aujourd’hui que l’homme est un être conscient, aujourd’hui que nous commençons à entrevoir et à comprendre les lois qui régissent l’humanité, nous pensons que l’évolution doit revêtir une forme différente.

Nous l’avons dit, cette forme est la solidarisation des intérêts et des efforts individuels pour arriver à un meilleur avenir. Mais nous sommes convaincus aussi que cette solidarisation de but et d’efforts ne peut naître que de la libre autonomie des individus qui, libres de se rechercher entre eux et d’unir leurs efforts dans le sens qui répondra le mieux à leurs aptitudes et à leurs aspirations, n’auront plus besoin de peser sur personne, puisque personne ne viendra peser sur eux. L’homme est assez développé aujourd’hui pour reconnaître, par l’expérience, le bon ou le mauvais côté d’une action ; il ressort que, dans une société sans pouvoir, les groupes ou les individus qui se seront fourvoyés dans une mauvaise voie, voyant à côté d’eux des groupes mieux organisés, sauront abandonner la mauvaise voie pour se rallier à la manière de faire qui leur paraîtra la meilleure.

Le développement progressif de l’humanité étant débarrassé des obstacles qui l’ont entravé jusqu’à ce jour, l’évolution des idées et des individus ne nous présenterait plus qu’une lutte pacifique, où chacun rivaliserait de zèle afin de produire mieux que les autres, et nous conduirait ainsi au but final : le bonheur de l’individu au milieu du bien-être général.


  1. Inférieure en degré de développement, mais non en puissance virtuelle.