La Source grecque/01/Plaintes d’Électre et reconnaissance d’Oreste

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Gallimard (p. 47-55).

PLAINTES D’ÉLECTRE ET RECONNAISSANCE D’ORESTE

ÉLECTRE

Que Dieu m’envoie mon frère !
Seule, je ne puis plus soutenir
le poids des peines sous lequel je plie.

Inlassablement je l’attends. Je n’ai pas d’enfants,
hélas ! pas de mari. Je dépéris de jour en jour.
Mes larmes coulent sans cesse. Bien vainement
les peines s’ajoutent aux peines. Et lui m’oublie.

Déjà la meilleure part de ma vie est passée,
écoulée dans le désespoir. Je n’en puis plus.
Privée de parents, le chagrin me ronge.
Il n’y a pas d’homme qui m’aime et me protège.
Il me faut comme la dernière des servantes
travailler dans la maison de mon père ;
habillée de ces haillons humiliants,
je dois rester debout autour de tables vides.

Dans ma propre maison, c’est avec le meurtrier de mon père
que j’habite ; et je suis à ses ordres ; et il dépend de lui
de m’accorder ma subsistance, de m’imposer des privations.

Dans ces conditions je ne puis être ni raisonnable, amies,
ni bonne. Ceux à qui on fait trop de mal
ne peuvent pas s’empêcher de devenir mauvais.
....................

Moi, non, jamais, en aucun cas, quand on devrait
m’accorder ces faveurs dont te voilà si fière,
je ne cèderais à ces gens-là. À toi les tables
richement servies, à toi la vie abondante.
Je n’envie rien de tes privilèges.
....................
Ah ! qu’il arrive donc le plus vite qu’il se pourra !
Que je parte le plus vite possible loin de vous tous !
— N’as-tu aucun souci de conserver ta vie ?
— C’est une belle vie vraiment ! On peut bien l’admirer !
— Mais tu vivrais heureuse si tu étais raisonnable.
— Ne me conseille pas d’être lâche à l’égard des miens.
— Je te conseille seulement de céder aux plus forts.
....................
....................
Oreste bien-aimé ! comme en mourant tu causes ma perte,
Malheureuse ! à présent où est-ce que je peux me tourner ?
Je suis toute seule, puisque je suis privée de toi
et de mon père. De nouveau il faudra me plier aux ordres
de ces gens que je hais plus que tout au monde.
Mais non ; pour moi, le temps qui me reste à vivre,
je n’en veux plus. Au pas de cette porte
assise, j’attendrai, sans amis, que ma vie s’éteigne.
....................


Si, à partir du moment où Oreste prend la parole, on lit le dialogue avec la pensée qu’il s’agit du Christ et de l’âme, certains mots deviennent bouleversants. Déjà il faut lire presque toute la plainte d’Electre avec cette pensée. Dans le premier vers qu’Oreste prononce se trouve ce mot μηχανή (mêchanê), où j’ai cru reconnaître un terme liturgique des mystères d’Éleusis se rapportant au mystère de la Rédemption. Électre, qu’Oreste n’a pas encore reconnue sous son apparence d’esclave, a obtenu de prendre dans ses mains l’urne dont on prétend qu’elle contient les cendres d’Oreste. Elle se met à pleurer son frère. L’envoi au loin d’Oreste enfant pour le sauver du massacre, qu’elle rappelle ici, fait songer à la fuite en Égypte. Chaque mot des lignes qui suivent a, en plus de son sens extérieur, un sens mystique tout à fait manifeste.


ÉLECTRE

Ô vestige du plus aimé des humains pour moi,
reste de la vie d’Oreste, combien autre que mon espoir
non pas tel que je t’envoyai je te reçois !
Maintenant, toi n’étant rien, je te pèse en mes mains,
et hors de cette maison, enfant, en plein éclat je t’envoyai.
Si seulement plus tôt tu avais pu quitter la vie,
avant qu’en terre étrangère t’aient envoyé mes mains
qui te volèrent elles-mêmes pour te sauver du meurtre !
Car tu serais mort là en ce jour de jadis
et à la tombe de ton père tu aurais aussi eu ta part.
Mais voici que hors de la maison, sur une terre étrangère, exilé,
misérablement tu as péri, et ta sœur était loin.
Je n’ai pu de mes mains tendres, moi malheureuse,
te laver, te parer, et sur l’ardeur du feu
te porter, comme on doit le faire, pénible poids.
Non, des mains étrangères prirent soin du malheureux.
Petit volume, tu es là dans une petite enveloppe.
Hélas ! moi, malheureuse dans mes soins d’autrefois
inutiles, que si souvent autour de toi
non sans douce peine j’ai prodigués. C’est que jamais
ta mère plus que moi ne t’avait tenu cher.
Non par les serviteurs, par moi tu fus élevé.
C’est moi, c’est ta sœur que tu appelais sans cesse.
Maintenant ces choses ont disparu en un seul jour
avec toi qui es mort. Tout cela, tu l’as emporté
comme une tempête qui s’avance. Il a disparu, mon père ;
je suis morte par toi ; tu es parti et mort.
Ils rient, nos ennemis, elle délire de plaisir,
la mère qui n’est pas mère, après que si souvent
tu m’avais fait dire en secret que tu viendrais
pour être le vengeur. Mais cela, le malheur
de notre sort, à toi et à moi, l’a interdit,
qui ainsi t’envoie à moi, au lieu de ta bien-aimée
personne, de la cendre et une ombre inutile.
Hélas, hélas.
Corps pitoyable.

Ah, ah !
Que c’est terrible !
Malheur à moi.
Envoyé par quels chemins, malheureux, comme tu m’as perdue !
Tu m’as vraiment perdue, ô toi, tête de mon frère.
Ainsi donc, toi, reçois-moi là dans ta demeure,
celle qui n’est pas dans le néant, pour qu’avec toi en bas
j’habite désormais. Car quand tu étais ici
avec toi j’ai partagé le même sort. Et maintenant j’aspire
avec toi, morte, à avoir part à ton tombeau.
Car ceux qui sont morts, je ne vois pas qu’ils souffrent.

CHŒUR

Un mortel fut ton père, Électre, sois modérée.
Il était mortel, Oreste. Il ne faut pas trop te plaindre.
Car pour nous tous cette dette est à payer.

ORESTE

Hélas ! hélas ! que vais-je dire ! Quels mots impossibles
me viennent ! Contraindre ma parole, je ne peux plus.

ÉLECTRE

Quelle douleur te tient ? À quoi tend ce langage ?

ORESTE

Est-ce toi l’illustre personne d’Électre, devant moi ?

ÉLECTRE

C’est elle-même, et dans un affreux état.

ORESTE

Ah, malheureuse ! Ah, quelle infortune est-ce là !

ÉLECTRE

Ce n’est certainement pas, étranger, sur moi que tu gémis ainsi ?

ORESTE

Ce corps, comme on l’a fait honteusement, criminellement dépérir !

ÉLECTRE

C’est donc bien de moi, non d’une autre, que tu dis du mal, étranger.

ORESTE

Ah ! ce n’est pas pour une jeune fille, cette misère où tu vis.

ÉLECTRE

Pourquoi donc, étranger, en me regardant gémis-tu ?

ORESTE

C’est que je ne savais encore rien de mon malheur.

ÉLECTRE

Tu l’as appris à quelle des paroles prononcées ?

ORESTE

En te voyant parée d’une multitude de douleurs.

ÉLECTRE

Pourtant tu ne vois qu’une faible part de mes maux.

ORESTE

Et comment pourrait-il y avoir plus affreux à voir ?

ÉLECTRE

Il y a que c’est parmi des meurtriers que je vis.

ORESTE

Ils ont tué qui ? D’où te vient ce malheur ?

ÉLECTRE

Mon père ; de plus, c’est d’eux que je suis esclave par force.

ORESTE

Qui à cette contrainte t’a réduite, qui d’entre les hommes ?

ÉLECTRE

Ma mère de nom, mais d’une mère elle n’a rien.

ORESTE

Et comment ? par des coups ou des mauvais traitements ?

ÉLECTRE

Les coups, les mauvais traitements et tous les maux.

ORESTE

Pour te défendre, pour s’y opposer, il n’y a personne ?

ÉLECTRE

Non assurément. Celui que j’avais, tu me l’apportes comme cendre.

ORESTE

Malheureuse, à ton aspect quelle pitié j’éprouve depuis longtemps !

ÉLECTRE

Tu es le seul être, sache-le, qui m’ait jamais prise en pitié.

ORESTE

C’est que seul je suis présent à la souffrance de ton malheur.

ÉLECTRE

Nous serais-tu peut-être apparenté de quelque part ?

ORESTE

Je te l’expliquerai, si celles-ci sont bienveillantes.

ÉLECTRE

Elles sont bienveillantes. Ainsi parle en confiance.

ORESTE

Lâche cette urne d’abord, afin de tout apprendre.

ÉLECTRE

Non, au nom des dieux, ne me fais pas cela, étranger.

ORESTE

Fie-toi à ma parole et tu feras bien.

ÉLECTRE

Non, je t’en supplie, ne m’enlève pas tout ce que j’aime.

ORESTE

Je ne lâcherai pas.

ÉLECTRE

Malheureuse que je suis par toi,
Oreste, si je me trouve privée de ta sépulture !

ORESTE

Il ne te convient pas de tenir cela[1].

ÉLECTRE

Je suis donc à ce point indigne de celui qui est mort ?

ORESTE

Tu n’es indigne de personne, toi. Mais ceci ne t’appartient pas.

ÉLECTRE

Pourtant, puisque c’est le corps d’Oreste que je tiens là ?

ORESTE

Mais ce n’est pas le corps d’Oreste, sinon par feinte.

ÉLECTRE

Et lui, le malheureux, où se trouve son tombeau ?

ORESTE

Il n’y en a pas. Un vivant n’a pas de tombeau.

ÉLECTRE

Que dis-tu, mon enfant ?

ORESTE
Nul mensonge en mes paroles.
ÉLECTRE

Il est donc vivant, l’homme ?

ORESTE
Oui, si le souffle est en moi.
ÉLECTRE

Donc toi, tu serais lui ?

ORESTE

Contemple d’abord seulement
cet anneau de mon père, et connais si ma parole est certaine.

ÉLECTRE

Ô bien-aimée lumière !

ORESTE
Bien-aimée, j’en suis témoin.
ÉLECTRE

Ô voix, tu es ici ?

ORESTE
Plus jamais ailleurs n’interroge.
ÉLECTRE

Je t’ai dans mes bras ?

ORESTE
Ainsi désormais aie-moi toujours.
ÉLECTRE

Ô bien chères femmes, ô concitoyennes,
Voyez Oreste que voici, qui avait trouvé moyen
d’être mort, qui maintenant a trouvé moyen d’être sauvé !


Si on pense qu’Électre est l’âme humaine exilée ici-bas, tombée dans le malheur, et qu’Oreste est le Christ, combien poignantes deviennent des paroles d’Oreste comme :


quels mots impossibles
me viennent ! Contraindre ma parole, je ne peux plus.


Et : Ah ! ce n’est pas pour une jeune fille, cette misère où tu vis (la jeune fille étant classiquement le symbole de l’âme). Et : C’est que je ne savais encore rien de mon malheur. Et les répliques : Pour te défendre, pour s’y opposer, il n’y a personne ? — Non, assurément ; celui que j’avais, tu me l’apportes comme cendre. Et quand Électre dit : Tu es le seul être, sache-le, qui m’ait jamais prise en pitié, la réponse : C’est que seul je suis présent à la souffrance de ton malheur. Et : Un vivant n’a pas de tombeau. Et : Nul mensonge en mes paroles. Et : Connais si ma parole est certaine. Et le dialogue sublime en trois vers où Électre s’émerveille successivement de la présence du bien — aimé aux trois sens, vue, ouïe et toucher. Les répliques d’Oreste : Bien-aimée, j’en suis témoin ; Plus jamais ailleurs n’interroge ; Ainsi désormais aie-moi toujours, n’ont de sens que de la part de Dieu. Les paroles d’Électre : Qui avait trouvé moyen d’être mort, qui a trouvé moyen d’être sauvé (encore le mot mêchanê) sont claires jusqu’à l’évidence.

Électre est obligée d’étendre le détachement à l’extrême limite, jusqu’à faire violence à son amour même pour Oreste, avant qu’Oreste se révèle à elle. Elle doit lâcher l’urne.

Avant qu’Oreste ne commence à parler, quand Électre croit que rien de ce qu’elle aime n’existe plus, qu’il n’existe au monde que ses ennemis, qui sont en même temps ses maîtres, elle ne songe pas un instant à pactiser, à se les concilier. Son unique pensée, c’est, puisque ce qu’elle aime est dans le néant, d’aller elle aussi dans le néant par la mort, elle qui encore vivante se sent déjà néant. La croyance en apparence certaine que ce qu’elle aime n’existe absolument pas ne diminue aucunement son amour, mais au contraire l’augmente. C’est cette espèce de folie dans la fidélité qui contraint Oreste à se révéler. Il ne peut plus s’en empêcher ; la compassion est plus forte que lui.

  1. Je restitue ce vers de mémoire, il manque dans mes papiers. (Note de S. Weil.)