La Statue de bois

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Traduction par E.A. Spoll.
Contes étrangesC. Lévy (p. 219-232).



LA STATUE DE BOIS





Par une belle matinée du bon vieux temps, comme on dit déjà dans la jeune Amérique, un sculpteur sur bois, bien connu dans Boston sous le nom de Drowne, contemplait une grosse bille de chêne dont il se proposait de tirer une statue pour l’avant d’un navire.

Il était là, cherchant dans son esprit quelle forme il donnerait à ce bloc encore fruste, lorsqu’entra dans son atelier le capitaine Hunnewell, à la fois propriétaire et commandant de l’excellent brick le Cynosure, qui venait d’arriver de son premier voyage à Fayal.

— Ah ! voici mon affaire, Drowne, s’écria le marin en frappant sur l’épaule du jeune sculpteur, je retiens cette pièce de chêne pour la proue du Cynosure, qui vient de prouver qu’il est le plus fin voilier de l’Océan. Aussi j’ai décidé que l’avant de mon navire serait orné de la plus belle statue qu’homme n’ait jamais tirée d’un morceau de bois et comme vous êtes le plus capable de répondre à mon désir, je suis venu vous trouver, mon cher Drowne.

— Vous voulez me flatter, capitaine, répondit le sculpteur, déguisant sous un air modeste le plaisir que lui causait un éloge dont il se sentait digne ; cependant je vous promets de faire de mon mieux en l’honneur de votre bon navire. Regardez ces modèles et dites lequel vous préférez. Voici, dit-il en lui montrant un buste constellé de décorations, dont la tête était couverte d’une perruque neigeuse et le torse revêtu d’un habit écarlate de la meilleure coupe, voici le portrait de notre gracieux souverain ; voici le vaillant amiral Vernon, ou, si vous préférez une figure de femme, je puis vous donner une superbe Britannia avec son trident.

— Tous ces modèles sont fort beaux, assurément, répondit le marin, mais comme mon brick n’a pas son égal sur l’Océan, je veux lui faire présent d’un buste comme jamais le vieux Neptune n’en a vu. Enfin, si vous voulez me promettre le secret, sur cette affaire, je vais vous confier ce dont il s’agit.

— Bien volontiers, fit Drowne, qui ne comprenait pas ce qu’il pouvait y avoir de mystérieux dans un objet nécessairement destiné à être vu par tout le monde, vous pouvez compter sur mon absolue discrétion.

Le capitaine Hunnewell, prenant alors Drowne par un bouton de son habit, l’attira près de lui et lui communiqua son désir sur un ton si bas, qu’il y aurait véritablement indiscrétion de notre part à répéter ce qui ne devait être entendu que du sculpteur. Profitons de ce moment d’intervalle pour donner au lecteur quelques détails sur la personne de Drowne.

Le premier en Amérique, il s’essaya, dit-on, dans cet art, qui compte aujourd’hui chez nous tant de noms distingués ou sur le point de le devenir. Dès sa plus tendre enfance, il avait montré une merveilleuse aptitude dans la reproduction des objets que lui offrait la nature, se contentant pour cela de tous les matériaux qui lui tombaient sous la main. La neige d’un vigoureux hiver lui avait fourni un marbre plus pur que le pares et plus facile à dégrossir. Il n’était point à la vérité d’une aussi longue durée, mais suffisait parfaitement à la fécondité du jeune garçon. Il assura cependant que ces premiers essais attirèrent l’attention des juges plus compétents que ses petits condisciples, et en effet ils étaient déjà fort remarquables. En avançant en âge, le jeune homme choisit du bois de chêne ou de sapin pour exercer son adresse, qui commença dès lors à lui rapporter quelque argent, au lieu des félicitations gratuites, jusque-là, son unique récompense. Il acquit bientôt une certaine réputation dans la sculpture des têtes de pompe, des urnes pour orner les pilastres et de divers ornements. Pas un apothicaire de Boston ne se fût jugé digne d’attirer les clients, s’il n’eût possédé un buste de Galien ou d’Hippocrate, ou tout au moins un mortier doré, sortant des mains habiles de Drowne. Mais au jour où nous sommes parvenus, il s’était fait une spécialité des figures qui ornent la proue des navires. Que ce fut le buste du roi, d’un amiral ou d’un général anglais, ou bien encore celui de la fille d’un armateur, toujours la pimpante figure, peinte des couleurs les plus fraîches et magnifiquement dorée, s’élevait sur la proue, regardant le public comme si elle eut conscience de sa supériorité. Ces spécimens de la sculpture nationale, après avoir parcouru toutes les mers, furent, même sur la Tamise, encombrée de navires de tout pays, un objet d’universelle admiration pour les marins qui eurent l’occasion de les contempler.

Cependant, pour ne pas nous écarter de la vérité, nous devons avouer que tous les produits de l’habile artiste avaient entre eux un vague air de ressemblance : l’auguste physionomie du monarque ressemblait à celle de ses sujets ; miss Peggy Hobart, la fille de l’armateur, rappelait assez bien Britannia, la Victoire et les autres figures allégoriques du même sexe ; tous enfin étaient taillés dans le même bois. Mais aussi le travail était bien conditionné, rien n’y manquait, absolument rien, sauf pourtant cette qualité précieuse qui vient du cœur ou du cerveau et qui donne la vie aux choses animées. En un mot, ses statues n’avaient qu’un défaut : c’était d’être des statues de bois.

Cependant le capitaine du Cynosure, après avoir donné ses instructions à Drowne, se disposait à le quitter :

— Et maintenant, lui dit-il gravement, il faut cesser tout autre travail, pour vous occuper de cette affaire. Quant au prix, faites de votre mieux, et vous le fixerez vous-même.

— Bien, capitaine, répondit le sculpteur avec un sourire d’intelligence, vous pouvez compter que je ferai tout pour vous satisfaire.

À partir de cette époque, les armateurs de Long-Wharf et de Town-dock, qui témoignaient de leur passion pour les arts plastiques en rendant de fréquentes visites à l’atelier de Drowne, commencèrent à remarquer le mystère dont il s’entourait. Il sortait souvent, des journées entières quelquefois ; et aux rayons lumineux qui s’échappaient de ses fenêtres, on pouvait juger qu’il travaillait jusqu’à une heure avancée de la nuit, bien que personne n’eut été admis dans l’atelier durant ces séances de travail nocturne.

On ne remarquait pourtant rien d’insolite dans l’atelier aux heures où il était ouvert au public, seulement un gros bloc de chêne que Drowne conservait pour une œuvre d’importance à moitié dégrossi déjà, semblait prendre une forme quelconque, sans que l’on put préciser encore quelle devait être cette forme.

C’était là un problème que les amis du sculpteur s’efforçaient de résoudre et sur lequel Drowne restait impénétrable. On ne le voyait jamais y travailler, et cependant la figure sortait peu à peu du bloc grossier et il devint bientôt évident que ce serait une figure de femme. À chaque visite nouvelle, les curieux remarquaient un plus grand amas de copeaux, et du bloc de chêne s’élançait une forme déjà svelte et gracieuse. On eut dit qu’une hamadryade s’était retirée au cœur de l’arbre, et qu’en abattant la rude écorce qui l’enveloppait l’artiste allait faire surgir une divinité charmante. Tout imparfaits que fussent encore l’attitude et surtout les traits de la statue, il y avait déjà quelque chose en elle qui forçait les regards à quitter les autres productions de l’artiste pour se reporter sur cette œuvre mystérieusement attrayante.

Le peintre Copley, depuis célèbre, mais encore peu connu, vint un jour visiter Drowne, à l’habileté duquel il rendait justice, bien qu’il n’ignorât pas ce qui lui manquait d’autre part pour être un véritable artiste. En entrant dans l’atelier, il embrassa du regard toutes ces figures immobiles de rois, d’animaux, de femmes dont il était encombré. On eût pu faire de la meilleure d’entre elles l’éloge assez banal qu’elle ressemblait à un être humain métamorphosé en bois, non seulement au physique, mais au moral ; par exemple, à l’égard d’aucune la réciproque n’eut été vraie.

— Mon cher ami, dit Copley, faisant allusion à l’habileté d’exécution que dénotaient tous ces bustes, vous êtes d’une adresse surprenante, et j’ai rarement rencontré dans votre spécialité un homme qui put se vanter de vous égaler. Tenez, il manque bien peu de chose à cette figure du général Wolf pour lui donner la vie et l’intelligence.

— Vous croyez peut-être me faire un grand compliment, monsieur Copley ? répondit le sculpteur, tournant le dos avec un dépit mal déguisé, à la statue du général ; mais depuis peu de temps, une lumière s’est faite dans mon esprit. Je sais maintenant aussi bien que vous ce qui manque à mes figures, et qui est cependant si important qu’elles ne sont rien sans lui, je sais enfin qu’il y a la même différence entre mes œuvres et celles d’un artiste inspiré, qu’entre le barbouillage d’une enseigne et la meilleure de vos toiles.

C’est incroyable ! s’écria Copley, considérant la figure de l’artiste qui, d’ordinaire peu expressive, rayonnait ce jour-là d’intelligence, que vous est-il arrivé ? Et comment se fait-il qu’avec des idées comme celles que vous venez d’exprimer, vous n’ayez pas encore produit d’autres œuvres que celles-ci ?

Le sculpteur sourit sans répondre. Copley se tourna de nouveau vers les statues de bois mais, tout en comprenant à merveille que le sentiment de son imperfection, chez un simple praticien, était une preuve évidente d’une intelligence ignorée jusque-là, il s’étonnait de n’en trouver nulle trace, lorsque ses yeux s’arrêtant par hasard sur une figure à peine ébauchée, qui s’élevait seule dans un coin de l’atelier, il demeura stupéfait.

— Qu’est-ce que cela ? qui l’a fait ? s’écria-t-il après l’avoir considérée avec une silencieuse admiration. La voilà cette touche divine. C’est le feu de Prométhée ; quelle main inspirée commande à ce bois de surgir et de vivre encore un coup, qui a fait cela ?

— Personne, répondit Drowne, la figure est cachée dans le bois et je l’en fais simplement sortir.

— Drowne, s’écria l’artiste en serrant la main du sculpteur, vous êtes un homme de génie.

Bientôt Copley sortit de l’atelier ; mais en se retournant, il aperçut Drowne penché sur la statue et lui tendant les bras comme s’il eut voulu la serrer sur son cœur.

Son visage exprimait alors une passion si ardente que, si ce miracle eut été possible, elle eut suffit pour communiquer au bois la vie et la chaleur.

— C’est vraiment incroyable, se dit le peintre en lui-même, pensant trouver un nouveau Pygmalion dans la personne d’un ouvrier yankee.

Jusqu’alors la statue avait conservé cette apparence vague qu’affectent les nuages au déclin du jour, et l’imagination y découvrait beaucoup plus de beautés qu’il n’y en avait réellement. Mais, à partir de ce moment, l’œuvre devint de jour en jour plus distincte et l’ensemble plus facile à saisir. C’était une figure de femme qui paraissait drapée dans un costume étranger : la robe serrée au dessous du sein, s’ouvrait par devant sur une jupe d’une étoffe moelleuse, dont les plis étaient fidèlement et largement reproduits sur le bois. Sa coiffure, très gracieuse de forme, était ornée de fleurs telles qu’il n’en croît point dans la Nouvelle-Angleterre, fleurs nées au soin d’une exubérante nature, mais imitées avec tant de vérité qu’il était évident qu’elles n’étaient point le produit de la fantaisie de l’artiste. On remarquait, en outre, divers accessoires : un éventail, une paire de boucles d’oreilles, une chaîne enlaçant le cou de la statue, une montre à sa ceinture et les bagues dont ses doigts étaient couverts.

La figure était loin d’être terminée, et cependant, à chaque coup d’ébauchoir, on voyait pour ainsi dire, l’intelligence et le sentiment de la vie animer graduellement ses traits. Enfin, l’œuvre s’acheva. Sa beauté, bien qu’irrégulière, était incontestable, et elle offrait un mélange de grâce et de dignité qu’il semblait presque impossible qu’un homme eût pu rendre avec du bois. Quant à l’exécution matérielle, elle était parfaite de tous points.

Copley dit un jour au sculpteur Drowne, qui n’avait pas manqué un seul jour de visiter l’atelier :

— Si cette œuvre était en marbre, non seulement elle vous immortaliserait, mais j’affirme qu’elle ferait époque dans l’histoire de l’art. Conçue dans le beau idéal, comme les statues grecques, elle porte cependant un incroyable cachet de réalisme ; mais j’espère bien que vous n’allez point profaner cette délicieuse création en la couvrant de peinture comme les souverains et les amiraux qui sont rangés là-bas ?

— Ne pas la peindre ? s’écria le capitaine Hunnewell qui se trouvait présent à l’entretien ; ne pas peindre la figure d’avant du Cynosure ! eh bien, cela serait beau, ma foi, de voir entrer mon navire dans un port, sans que sa proue fût peinte.

— Monsieur Copley, répondit Drowne avec calme, j’ignore absolument les règles de la statuaire ; mais quant à ce qui est de cette statue de bois, l’œuvre de mes mains, la création de mon cœur, je puis dire une chose, c’est qu’une source d’intelligence a jailli de mon cerveau pendant que je travaillais ce chêne, en y mettant toute mon âme, toute l’énergie de ma foi ; que les autres adoptent les règles qui leur conviennent, rien de mieux ; mais pour moi, si je puis atteindre avec du bois peint l’idéal que je poursuis, ces règles ne sont point faites pour moi et j’ai le droit d’en secouer le joug.

— La logique même du génie, murmura le peintre ; il a raison de mépriser les règles et moi je suis un sot de les lui opposer.

Puis, portant ses regards sur le jeune sculpteur, il surprit de nouveau sur son visage cette expression d’un amour tout humain, auquel il attribuait, non sans raison peut-être, la transformation de l’artiste.

Drowne cependant, continuant à s’entourer de mystérieuses précautions, se mit à peindre sa statue. Puis quand tout fut bien fini, il ouvrit au public les portes de son atelier, et permit à tout le monde de venir contempler son œuvre. Les habitants de Boston, gens naïfs pour la plupart, s’inclinaient respectueusement devant cette gracieuse dame si richement vêtue ; et s’apercevant de leur erreur, se relevaient effrayés en contemplant cette statue si vivante dans son immobilité qu’elle semblait une créature surnaturelle.

Il y avait en effet dans cette physionomie une indéfinissable expression. Quelle pouvait être, se demandait-on, cette étrange beauté et d’où venait-elle ? les fleurs bizarres qui paraient sa tête, ce teint légèrement cuivre, mais plus éclatant cent fois que celui des filles du pays, ce costume si riche, si original et pourtant si décemment porté, ces broderies si délicates, jusqu’à cette chaîne massive, à ces vagues curieuses, à cet éventail si finement découpé dans l’ébène et le nacre ; où Drowne avait-il vu tout cela, si ce n’était en songe ? Et cette figure qu’illuminaient deux grands yeux noirs, et cette hanche voluptueuse remplie de promesses, et ce sourire légèrement ironique, où le sculpteur les avait-il pris ?

— Quoi ! lui dit un jour Copley, vous consentiriez à ce que ce chef-d’œuvre alla orner la proue d’un brick marchand ? Donnez à votre capitaine cette Britannia qui fait bien mieux son affaire, et envoyez en Angleterre cette jolie fée. Je veux être pendu si vous n’en retirez point mille guinées.

— Je n’ai pas travaillé dans l’espoir d’une récompense pécuniaire, répondit Drowne.

— Quel être singulier ! pensa le peintre, il est yankee et ne tient point à l’argent. Allons, il est devenu fou sans doute, et c’est le secret de son inspiration.

Le bruit courait que Drowne donnait des signes d’aliénation ; on l’avait surpris au pied de sa statue lui tendant les bras et regardant avec une ardeur passionnée ce beau visage qu’il avait tiré du néant. Les dévots de l’endroit ajoutaient même que le malin esprit avait pris cette forme pour perdre plus sûrement l’âme du sculpteur.

Grâce à ces bruits divers, la réputation de la statue se répandit rapidement, tout le monde la voulut voir ; et il n’y eut bientôt plus personne dans la ville qui ne l’eût contemplée sous toutes ses faces.

Bientôt cependant le Cynosure dut reprendre la mer. Le jour de son départ, le commandant sortit de chez lui en grande tenue : habit bleu brodé d’or, gilet blanc, tricorne à ganse d’or, et l’épée au côté ; mais eût-il été mis comme un mendiant qu’il n’eut pas davantage attiré les regards des passants. En effet, cette attention, qu’on n’eût pas manqué de lui accorder dans une autre occasion, se reportait tout entière sur la personne qu’il avait au bras. Chacun en la voyant s’arrêtait, pétrifié de surprise, et se frottait les yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

— Voyez, voyez donc, criait l’un, c’est bien elle !

— Qui donc, elle ? demandait un nouveau débarqué, je ne vois qu’un capitaine en grand uniforme avec une jeune dame qui doit être étrangère, à en juger par son costume. Par ma foi, c’est bien la plus jolie fille que j’aie vue.

— C’est elle-même, reprenait l’autre, c’est la statue de Drowne, douée de vie et de mouvement.

Il était certainement permis de croire à un miracle, car la gracieuse apparition était l’exacte reproduction du chef-d’œuvre de Drowne, et il n’y avait point dans son ajustement un seul ornement, dans sa figure un seul trait qui ne fut connu de tout le monde.

— C’est évident, disait un puritain de la vieille roche, Drowne s’est vendu, au diable, et le capitale Hunnewell est de moitié dans le marché.

— Eh bien, moi, s’écriait un jeune homme, je consentirais à y entrer pour un tiers, rien que pour appliquer mes lèvres sur celles de la statue.

— Moi, rien que pour faire son portrait, dit Copley, qui passait par aventure.

— Cependant l’apparition ou la statue, comme on voudra l’appeler, toujours escortée du capitaine, quitta la rue de Hanovre pour s’engager dans les ruelles qui sillonnent une partie de la ville, et passant par Dock-square, gagna l’atelier de Drowne qui donnait sur le port. À mesure qu’elle avançait, la foule grossissait à sa suite, car jamais, de mémoire d’homme, un pareil miracle ne s’était produit en plein jour et au milieu d’un aussi grand concours de peuple. La charmante personne, s’apercevant à la fin qu’elle était l’objet de la curiosité universelle, parut à la fois contrariée et presque effrayée ; elle ouvrit brusquement son éventail pour cacher sa rougeur ; mais elle le fit avec tant de précipitation que le fragile objet se brisa dans sa main.

Lorsque le capitaine et sa compagne furent arrivés devant la porte de l’artiste, celle-ci se retourna pour regarder la foule et, prenant l’attitude même de la statue, jeta sur les citadins émerveillés ce coup d’œil provoquant et malin qu’il connaissaient si bien, puis franchissant la porte, elle disparut avec son cavalier.

— On dirait que le soleil s’est obscurci, s’écrièrent quelques enthousiastes.

— Dans notre pays, dirent quelques vieillards moroses, on eût cru bien agir en brûlant cette belle dame de chêne.

— Si ce n’est point un sylphe, dit Copley, je vais la revoir.

Il s’élança dans l’atelier, et la première chose qu’il aperçut à sa place habituelle fut la statue de bois, près de laquelle se tenait le sculpteur occupé à réparer l’éventail dont un accident quelconque avait brisé quelques lames. Mais point de femme : l’apparition s’était évanouie et avec elle le capitaine Hunnewell, dont on entendait cependant la rude voix du côté de la porte qui donnait sur le quai.

— Placez-vous à l’arrière, madame, disait le capitaine, et vous, enfants, nagez, je voudrais être à bord.

Et l’on entendit aussitôt les avirons retomber sur l’eau qu’ils fendirent en cadence.

— Drowne, s’écria le jeune peintre en souriant, vous êtes un heureux mortel ! Quel peintre, quel statuaire eut jamais un semblable modèle ? Je ne m’étonne plus que cette enchanteresse vous ait doué du génie.

Mais le sculpteur, tournant son visage baigné de larmes, leva sur lui des yeux que n’éclairait plus le feu de l’inspiration. Ce n’était plus que l’humble ouvrier qu’on avait toujours connu.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, monsieur Copley, dit-il en portant la main à son front, et je ne sais vraiment comment il se fait que cette statue soit l’œuvre de mes mains. Il faut que je l’aie faite dans un moment de fièvre, pendant une sorte d’hallucination. Mais à présent que me voilà réveillé, il faut que je termine ce buste de l’amiral Vernon.

Et de suite il se mit à l’ouvrage, façonnant une de ces stupides figures dont il avait la spécialité ; et depuis on n’a jamais entendu dire qu’il ait rien changé à ses anciennes habitudes. Durant plusieurs années, il continua ainsi à travailler et, après avoir acquis une modeste fortune, il entra dans les ordres, où il occupa une position relativement élevée. Les annales de l’Église américaine conservent encore le souvenir du diacre Drowne le sculpteur. On peut encore voir à Boston un des chefs-d’œuvre de l’honorable diacre ; c’est une statuette représentant son ami le capitaine Hunnewell tenant un télescope et un sextant. Il sert d’enseigne à l’opticien de la marine, dont la boutique occupe l’un des angles de Bond-street. Mais il y a bien loin de cette figurine froide et guindée à la belle étrangère, ce chef-d’œuvre éclos dans un moment d’inspiration.

Quelle était cette belle étrangère ? Tout ce que nous avons appris à ce sujet, c’est que peu de temps après le départ du Cynosure, on parla dans les assemblées de la ville d’une jeune et riche Portugaise que les troubles politiques ou, disait-on encore, des démêlés avec sa famille avaient forcée de fuir le toit paternel et de se réfugier à bord du bâtiment, sous la protection du brave capitaine. Les causes qui l’avaient forcée de s’exiler ayant disparu, elle revint à Fayal avec son protecteur. La belle fugitive était probablement l’original de la fameuse statue de bois.