La Suède sous le roi Charles XV

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La Suède sous le roi Charles XV
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 102 (p. 968-992).

LA


SUÈDE SOUS CHARLES XV

Napoléon Ier racontait qu’il lui était arrivé de se voir une fois en songe naviguant côte à côte avec Bernadotte, chacun d’eux dans sa barque, sur une mer agitée ; les deux embarcations luttaient de concert et triomphaient des flots. Tout à coup Napoléon aperçut son compagnon de voyage virer de bord, s’éloigner et se perdre dans le brouillard avec toute la vision. — Nous, qui sommes la postérité, nous savons la suite, et nous pourrions dire ce que fut la réalité après le rêve. L’esquif de l’empereur, sur lequel la France avait embarqué sa fortune, nous savons quelles tourmentes, quels naufrages, quels nouveaux pilotes il dut subir ; quant à Bernadotte, il rencontra au loin, dans le nord, un fiord, un port imprévu où il s’abrita paisiblement et se prépara, au prix de quelques peines, au prix de certains sacrifices, un modeste et sûr asile. L’ancien sergent de Royal-Marine, passé roi, a fait souche en Suède et Norvége ; voici que vient de commencer le quatrième règne de cette jeune dynastie, improvisée et maintenue dans un temps si peu favorable aux dynasties, et l’on peut voir aujourd’hui à Stockholm le buste de l’aïeul-fondateur en costume héroïque ; il est devenu, non pas un césar, honneur dangereux et malsain, mais, quoi qu’il en eût, un simple roi constitutionnel sur un des plus solides entre les trônes de l’Europe. La cause de ce succès est double : elle est dans l’intelligente bonne volonté que Bernadotte, mais surtout ses fils et petit-fils, Oscar Ier et Charles XV, ont apportée à la tâche qui leur était offerte ; elle est aussi et surtout dans le bon sens de deux peuples sérieux et honnêtes, qui ont su se faire une royauté entourée d’institutions libres, dont le progrès lent, mais continu, protége le développement de leur prospérité matérielle et de leur vie nationale. Chacun des trois règnes qui ont inauguré la nouvelle dynastie suédoise a porté sa pierre à l’édifice, et cet édifice a été celui d’une liberté réglée, docile aux meilleures inspirations de notre temps. Sans rien vouloir abdiquer ni répudier du rôle plus vaste et plus périlleux qui incombe à un grand pays tel que la France, n’avons-nous pas quelque chose à envier à ces peuples que nos leçons et nos malheurs ont également instruits, et ne pourrions-nous pas nous instruire nous-mêmes au spectacle de leur discipline ? Un peu de leur discrète quiétude, en donnant essor à nos incomparables ressources, nous serait si salutaire !

Ce n’était pas que Bernadotte se fût trouvé tout à coup réaliser le pur idéal du roi constitutionnel. Son long règne, de 1818 à 1844, ne fut pas sans orages intérieurs. Il avait des hauteurs et des impatiences qui lui suscitèrent plus d’une fois des dangers. La Norvége surtout était en possession d’exciter sa mauvaise humeur, parce que la réunion de ce pays à la Suède s’était faite avec mille restrictions qu’il aurait voulu pouvoir effacer. Lui, le républicain ennemi du 18 brumaire, il ne se résigna jamais entièrement et sans l’arrière-pensée du gouvernement personnel à des institutions qui étaient presque républicaines ; mais enfin il se sentait roi nouveau, nécessairement libéral en face des anciens régimes ; de plus Suédois et Norvégiens avaient su le lier par d’énergiques constitutions qu’ils ne laissèrent pas fléchir. Heureusement d’ailleurs il avait un fils qui, s’il était encore Français de naissance, avait été du moins élevé dès ses premières années au milieu des Suédois, parlait leur langue, et ne devait pas connaître désormais pour lui-même et les siens d’autre nationalité. Certes Bernadotte, comme prince royal, en avait assez fait pour prouver à ses nouveaux sujets qu’il avait réellement changé de patrie ; cependant il avait continué de parler sa langue maternelle : il régna longtemps de son palais, de sa chambre, de son lit, où il restait, pendant la froide saison, des journées presque entières, n’ayant autour de soi qu’une camarilla un peu jalouse dont médisait parfois la nation.

Tout cela disparut à l’avénement d’Oscar Ier, qui fut déjà un vrai roi national. On l’a toujours dit, le plus difficile n’est peut-être pas dans l’établissement d’une dynastie l’œuvre de la fondation même ; il y a une épreuve souvent plus périlleuse, c’est la transmission du pouvoir. Le fondateur arrive au milieu de circonstances qui ordinairement l’imposent, et, comme ce n’est pas la plupart du temps le hasard de la naissance qui l’a désigné, il y a chance qu’il soit un homme d’énergie ou de qualités éminentes. Le second règne, en plus d’un cas, commence avec des conditions toutes différentes. S’il y eût eu ici un successeur imprudent ou peu estimé, ou peu capable, il y avait place à quelques dangers. Il faut en pareille occurrence un prince très habile ; et le plus habile est celui qui par son intelligence, mais surtout par son honnêteté, sait inspirer l’estime et le respect. C’était où excellait le roi Oscar. Il n’est pas un de nos voyageurs dans le nord à qui il n’ait fait un bienveillant accueil en souvenir du pays natal, et il n’est pas un de nous qui n’ait reconnu en lui un de ces princes scrupuleux et dévoués, comme nous en connaissions chez nous aussi à l’époque où s’inaugurait son règne[1], premiers magistrats ou premiers soldats de leur royaume, mettant leur honneur dans la fidélité à la parole jurée, attentifs et dociles à toutes les expressions de la volonté nationale. Comme prince royal, puis comme roi, Oscar s’était visiblement proposé de tels modèles ou bien naturellement il les atteignait. Ses premières mesures suffirent à montrer que son règne allait ouvrir au gouvernement des royaumes-unis une période nouvelle. En concédant aux Norvégiens un drapeau particulier de commerce et de marine et une cocarde nationale, il témoignait que, loin de conserver, comme son père, quelque pensée de regret ou de déception à propos de la manière dont s’était accomplie la réunion de la Norvége, il acceptait de grand cœur les faits accomplis, s’ils devaient profiter à la liberté ; il se donnait pour unique tâche d’entrer en communauté de pensée avec ses sujets, et de travailler seulement à diriger le progrès pour que la marche en devînt plus sûre. En Suède même, il abolissait les anciens corps de métiers, saisissait la diète d’un projet en faveur de l’émancipation des Juifs, d’un autre sur la liberté de l’industrie et du commerce. On reconnaissait une impulsion plus vive, plus sûre d’elle-même, parce qu’elle était plus sincère, mieux initiée aux secrets ressorts de l’organisation suédoise, et décidée à entrer franchement dans la voie des améliorations sociales. Aussi le retentissement de février 1848 ne causa-t-il à Stockholm qu’une passagère effervescence : on en fut quitte pour quelques vitres cassées. Actif ouvrier de la cause commune, le roi Oscar prenait sa part des études spéciales que certaines questions d’un intérêt pressant réclamaient. Son livre des Peines et des établissemens pénitentiaires, 1840, témoigne de ses travaux personnels sur la législation pénale ; frappé des inconvéniens et des dangers du système qui était alors partout en vigueur, ce fut sous sa direction immédiate et constante que furent construites en Suède les premières prisons cellulaires. Un autre changement lui tenait au cœur : il voulait arrêter la libre fabrication de l’eau-de-vie, qui engendrait en d’énormes proportions l’ivresse, le delirium tremens, le suicide et la folie. Soutenu par l’opinion publique, il poursuivit sans relâche l’accomplissement de cette réforme. L’eau-de-vie fut frappée d’un lourd impôt et d’interdictions diverses ; par surcroît, à la suppression d’un fléau redoutable vint s’ajouter l’avantage d’une exportation considérable de grains consacrés jadis à empoisonner la population suédoise. Le roi Oscar avait coutume de dire qu’à ses yeux c’était là le plus considérable et le plus heureux résultat de son règne. Il avait encore préparé une autre réforme à laquelle Bernadotte, que les difficultés parlementaires avaient le don d’irriter, n’aurait jamais mis la main : c’était celle de la représentation nationale. Ces progrès législatifs, l’ouverture des premiers chemins de fer en Suède, un nouveau développement du commerce et de l’industrie, voilà pour l’intérieur les traits principaux de ce règne bienfaisant. À l’extérieur, la politique d’Oscar Ier avait été prudente, non sans hardiesse. Le pacte conclu par Bernadotte avec la Russie, il l’avait déchiré ; la convention du 18 novembre 1855, si la guerre d’Orient eût continué, aurait ouvert au nord de l’Europe tout un autre avenir. L’attitude habile et honorable d’Oscar, utile en tout cas aux deux royaumes, avait ménagé au cabinet de Stockholm une réelle influence lors de la conclusion de la paix. Oscar avait fait enfin des pas très significatifs dans la voie du scandinavisme, alors que le péril du Danemark et les menaces de l’Allemagne exaltaient le sentiment de solidarité qui unit les trois peuples scandinaves.

Il semble qu’il n’y eût pour Charles XV qu’à continuer l’œuvre de son père et à recueillir la moisson semée par lui. Eh bien ! il ne faut pas s’y tromper : rien que pour être un continuateur utile, Charles XV devait être différent d’Oscar Ier, parce qu’autour de lui les temps et les esprits avaient changé. Oscar avait grandi et s’était formé dans la sphère honnête et moyenne des idées constitutionnelles. Il avait été témoin sans doute de 48 et de 52, c’est-à-dire d’un malfaisant désordre et d’une réaction funeste, mais il est permis de croire que de tels spectacles l’avaient encore affermi dans ses convictions de politique et de souverain. Charles XV, lui, devait régner au bruit de ces grands coups du dehors, en présence de succès et de désastres inouis, qui étaient de nature à troubler au loin les têtes couronnées plus encore peut-être qu’à les instruire. Charles XV n’eut pas la pensée, il est vrai, d’imiter les coups d’état ni l’absolutisme, mais il fut du nombre de ces princes pour lesquels, pendant un temps, Paris fut un lieu de délices, et auxquels on faisait croire qu’ils rendaient hommage à l’esprit français en ambitionnant une loge à la Grande-Duchesse ou à la Belle-Hélène. Il se rangea ensuite parmi ceux qui furent effrayés de 1866 et atterrés de 1870. Les temps étaient devenus singulièrement durs et âpres. La doctrine des nationalités, doublée de la vaine théorie des grandes agglomérations, l’Autriche foudroyée comme trop dangereuse par son libéralisme, de bien autres succès encore d’une puissance détestée, de bien autres revers d’une nation aimée, imposaient au roi d’un petit peuple intelligent, mais faible, une allure plus déterminée, — non pas plus autoritaire, mais plus prompte à hâter les réformes afin d’éviter les réactions. C’est ce que fit après tout Charles XV, on doit le reconnaître, avec un très vif sentiment des circonstances, avec une résolution et une sincérité parfaites. L’esprit public en Suède s’était éveillé sous la double influence des premières réformes accomplies pendant le précédent règne et des événemens du dehors ; on ne manquait ni de publicistes de grand mérite qui tiraient des faits les conclusions les plus libérales, ni d’exaltés qui pouvaient n’être pas sans influence sur une partie de la nation. Il n’était donc que sage, tout en prenant fort au sérieux le rôle modeste et patient du souverain constitutionnel de hâter autant qu’on le pourrait quelques-unes des plus importantes réformes. Charles XV le comprit : toute son histoire est dans ce double rôle, quelquefois saillant, plus souvent encore patriotiquement effacé. Il n’y aura pas lieu de parler très au long de sa vie privée, car il a voulu disparaître derrière les grands intérêts publics. C’est en constatant les utiles progrès accomplis pendant son règne, quelquefois par son influence, sous le triple rapport politique, économique et social, que nous lui rendrons le mieux justice.

I.

Stockholm et la Suède offrent un singulier contraste à quiconque les a visitées il y a vingt ans et les revoit aujourd’hui. Le voyageur étranger n’avait pas alors de moyen plus commode pour aller de Copenhague à Stockholm qu’une traversée de mer de trois jours et trois nuits, heureux quand une tempête ne le forçait pas de rester à l’ancre vingt-quatre heures dans le détroit de Calmar, ou de retourner en arrière vers quelque port. Il lui fallait trois jours et trois nuits, dans la saison la plus favorable, pour aller de Stockholm à Christiania ; la navigation des canaux et des lacs intérieurs, par lesquels on descendait vers Gothenbourg pour remonter ensuite vers la côte de Norvége, trop timide pour employer les nuits, était loin d’offrir un moyen de communication rapide. Stockholm n’avait pas d’hôtels, sinon une maison unique, située au bas de la rue de la Reine, et qui s’appelait fièrement l’Hôtel garni. Les restaurans fermaient impitoyablement à quatre heures, le gaz était inconnu ; la petite poste était représentée par un messager muni d’une clochette et coiffé d’un grand casque de cuir bouilli, qui venait à certaines heures recueillir aux carrefours les lettres déposées à l’avance dans la première boutique venue. C’étaient enfin de vigoureuses Dalécarliennes, avec leur costume aux vives couleurs, qui faisaient mouvoir à tour de bras les aubes de petits bateaux transportant les promeneurs au parc magnifique qui sert aux habitans de Stockholm de lieu de promenade et de prochaine villégiature. Aujourd’hui le voyageur, après la courte traversée du Sund, franchit en vingt heures la distance entre Malmö et Stockholm, en douze celle entre Stockholm et Gothenbourg, en quinze (depuis le 16 juin de l’an dernier) celle de Stockholm à Christiania. Les chemins de fer, les hôtels confortables, le gaz, ont fait de Stockholm une grande ville parfaitement semblable aux autres, sauf les merveilles de sa situation sur cinq îles. Gothenbourg, sa rivale, ressemble à une ville anglaise ou américaine. Les perfectionnemens industriels se sont introduits en Suède d’après les meilleurs modèles britanniques. Parfois, à vrai dire, le pittoresque y perd, mais le progrès y gagne, le progrès social et moral, fort intéressé au meilleur emploi de l’activité humaine. Le contraste des deux époques résume tout un changement intérieur, dont une grande part revient aux treize années du règne de Charles XV.

Ce développement rapide est précisément le cadre naturel où il faut replacer, pour s’en rendre compte, la physionomie vive et intelligente du dernier roi de Suède. Les traits particuliers du tableau où elle doit figurer sont l’activité même de la capitale suédoise transformée, — ce pont du Nord, voisin du château, où Charles XV passait souvent à pied, non pas, comme le calife Haroun-al-Raschid, pour écouter aux portes et épier ses sujets, mais ne dédaignant pas de s’entretenir, en usant du tutoiement traditionnel, privilége antique de la couronne, avec ceux qu’il rencontrait, — cet Ulricsdal voisin de Stockholm, résidence d’été où il avait réuni de nombreux objets d’art. Charles XV plaisait au peuple suédois par sa haute mine et son caractère chevaleresque. Il a déjà sa légende : j’ai sous les yeux quelques-unes des petites brochures publiées après sa mort pour être répandues par le colportage : Souvenirs de Charles XV, Anecdotes sur Charles XV, etc. On voudrait y trouver quelques traits originaux ; mais qui ne sait ce que sont, dans tous les pays du monde, les recueils populaires d’anecdotes et de mots soi-disant heureux ? Quand les auteurs de ces sortes de recueils ne sont pas eux-mêmes très pauvres d’esprit, ce sel a tout au moins un goût de terroir et ne s’exporte pas facilement ; on peut voir ce que sont déjà les prétendus bons mots des héros de Plutarque. De plus le sentiment monarchique ou l’industrialisme qui l’exploite n’y regarde pas de si près et n’a pas le goût difficile. Toutefois, si la plupart des jeux de mots qu’on nous offre ici sont trop plats ou intraduisibles, les anecdotes sont du moins de nature à donner une assez juste idée de la simplicité, de l'apparente bonhomie, sans doute un peu politique, avec laquelle le feu roi se prêtait à de familières surprises, non pas selon la manière théâtrale et guindée de la cour de Gustave III, mais avec une allure qui, pour être plus moderne, ne devait que se faire mieux accueillir de la tradition populaire.

Charles XV s’entretenait, à un bal chez son frère le duc d’Ostrogothie (aujourd’hui Oscar II), avec un horloger de la ville, officier dans les tirailleurs volontaires, comme qui dirait chez nous dans la garde nationale. Celui-ci faisait l’habile en stratégie sans y rien connaître. « Allons, lui dit le roi, tu es plus fort en tictac qu’en tactique ! » C’est là un mot à la façon de notre dix-huitième siècle : on croirait l’avoir lu, adressé par exemple au comte de Guibert, à propos de sa fameuse Tactique. — Un jour, une famille finlandaise en voyage à Stockholm et aux environs parcourait le parc d’Ulricsdal. Elle rencontre le roi sans le connaître, l’arrête, et lui demande son chemin, puis se plaint à lui de ce qu’elle ne peut visiter le château parce que la famille royale l’habite. « N’est-ce que cela ? répond l’inconnu, suivez-moi, » et lui-même introduit et dirige ses hôtes. Comme ils souhaitent après cela de voir les personnes royales, il les aposte en un lieu, les quitte, et n’a pas de peine bientôt à les satisfaire. On reconnaît ici le thème traditionnel, on se souvient du Henri IV légendaire avec son villageois en croupe. — Charles XV avait au moins un certain trait de ressemblance avec notre Béarnais ; quand le roi de Danemark Frédéric VII, pendant l’été de 1863, dut venir en Suède pour le camp de Scanie, où les deux monarques amis allaient se rencontrer, il expédia cette dépêche à son bon frère et cousin : « Amènerai-je ma femme (Mme la comtesse Danner) ? » Charles XV lui répondit immédiatement : « Amènes-en tant que tu voudras ! »

On sait que Charles XV était peintre et poète, et écrivain militaire. Il n’importe pas outre mesure de marquer précisément à quel degré de talent comme artiste et comme littérateur il avait su s’élever ; ces traits de sa biographie n’en sont pas moins à noter. Nous avions naguère, à la bibliothèque du Louvre, une assez curieuse collection, formée par les soins de M. Barbier, de tous les livres composés par les rois ou les princes. La famille Bernadotte, en y comprenant le regretté prince Gustave, musicien vraiment distingué (mort le 24 septembre 1852), y occupait une large place. Or il faut considérer, dans l’histoire de la dynastie suédoise, que pas une de ces publications ne manquait son but ; chacune était en quelque mesure un acte politique contribuant à identifier la famille nouvelle avec le pays. Chez un peuple sérieux et de bon vouloir tel que les Suédois, où la royauté constitutionnelle est adoptée comme une défense et une garantie nationale, il reste, à côté d’esprits libres en assez grand nombre, beaucoup de sentimens monarchiques, dévoués au trône et à l’autel. J’y ai connu maints officiers, jeunes et vieux, qui sur ce point n’entendaient pas raillerie, et devant lesquels il ne fallait médire ni de Charles XII ni de Gustave III, ni de Bernadotte. Pour ceux-là comme pour le peuple, en dehors de certains critiques auxquels restait le privilége de l’examen, et qui n’avaient d’ailleurs qu’à reconnaître tout au moins les louables intentions et les utiles efforts, chacun de ces livres de leurs rois ou de leurs princes, traitant toujours de quelque sujet qui tenait au cœur de la nation, devenait un langage, familier ou grave, tombant de haut et s’adressant par quelques points au patriotisme local. C’est ainsi que le roi Oscar Ier, avec un accent digne de tous les respects, avait traité des modifications à introduire dans la législation pénale[2]. C’est ainsi que son fils Charles XV avait étudié à plusieurs reprises les prodigieux changemens survenus dans les armemens et la tactique militaire[3]. Même lorsqu’il avait paru se livrer le plus librement à ses goûts personnels, Charles XV s’était trouvé d’accord avec le goût public tel qu’il s’exprimait il y a une trentaine d’années, par exemple lorsqu’il écrivait de petits récits poétiques dans la manière de la Saga de Frithiof, mise en vers par Tegner[4]. Ce n’était pas uniquement chaque fois un calcul réfléchi de sa part, c’était bien plutôt qu’étant né, le premier de sa race, parmi les Suédois, il pensait et sentait comme eux, et c’était ce dont ils lui savaient tous un gré infini. Son frère, le roi actuel, écrivait, lui aussi, un poème à la gloire de la marine suédoise, en même temps que, l’un des chefs actifs de la flotte, il était fort occupé de la grande question d’une réorganisation de cette arme suivant les nécessités que les transformations récentes imposent.

Le règne de Charles XV restera mémorable dans les annales suédoises surtout par le grand changement politique de 1866, par la réforme de la représentation nationale. On sait que le mode de représentation en Suède reposait naguère encore sur l’antique partage de la nation en quatre ordres ou états : nobles et prêtres, bourgeois et paysans. On imagine avec quelle aisance pouvait marcher ce char à quatre chevaux qui tiraient souvent deux par deux en sens inverse. Rien que pour le mettre en branle et ensuite pour le dételer à la fin des sessions, il fallait tout un curieux travail, dont le spectacle était fort recherché du visiteur étranger. Le héraut du royaume, en costume de gala, avec timbales et trompettes, et suivi des gardes du corps, allait annoncer sur les différentes places de la ville l’ouverture ou la clôture de la diète. Il y avait une double cérémonie, religieuse d’abord, puis d’apparat, dans la grande salle des états, où paraissait le roi, couronne en tête et sceptre en main, entouré des princes et des grands du royaume. Après le discours royal, le maréchal du royaume, président de la noblesse, et les orateurs des trois autres ordres venaient complimenter le roi et recevaient ses réponses ; puis, la cérémonie publique terminée, chacun des quatre ordres envoyait ses délégués souhaiter la bienvenue aux autres, qui répondaient par de semblables messages. Cela faisait bien en tout une vingtaine de harangues, après quoi il s’en fallait encore que les discussions pussent commencer : il restait à vérifier les pouvoirs, etc. Ce n’étaient là cependant que les moindres inconvéniens. On comprend bien que la représentation par ordres laissait place à de redoutables influences extérieures. « C’est un système très profitable à la couronne, disait franchement Bernadotte. La marche lente et compliquée des opérations offre mille combinaisons diverses dont on profite aisément. Les prêtres sont toujours avec le gouvernement, les paysans ne font guère que ce qu’on leur conseille, on peut obtenir beaucoup des bourgeois en les caressant, et de la sorte on paralyse l’opposition la plus redoutable, celle des nobles, qui au reste ne sont pas difficiles à gagner : seulement il en coûte ! » Bernadotte, en parlant ainsi, faisait peut-être l’enfant terrible et se vantait bien un peu ; cependant il y a du vrai : les réformes qui ne plaisaient pas en haut lieu risquaient de se trouver très longtemps arrêtées, puis abandonnées finalement.

Une autre injustice et un autre danger inhérent au système des quatre ordres, c’était qu’il offrait une fausse expression du pays, car un certain nombre de professions n’y trouvaient nulle place, par exemple les industriels n’habitant pas dans les villes, les avocats, les artistes, etc. Ces iniques exceptions frappaient précisément une partie de la nation en qui se résumaient les énergies les plus vives et les plus conformes au développement de l’esprit moderne. Il était impossible qu’un changement si nécessaire se fît longtemps attendre. On commença par élargir quelques-uns des cadres en y faisant entrer, suivant leurs professions, certains groupes de citoyens ; mais ce n’était là qu’une consécration nouvelle d’un principe vieilli et hors d’usage. Le roi Oscar, qui avait semblé d’abord se prêter sur ce point au vœu public, arrêté plus tard, soit par l’opposition obstinée des nobles et des prêtres, soit par la pensée de retenir encore quelque temps un instrument de pouvoir, avait cessé d’y être franchement favorable. Ce fut donc de la part de Charles XV une résolution généreuse et en apparence très désintéressée, en réalité très avisée et très sage, que de déclarer dès son avénement ses vœux personnels pour une telle réforme ; il y fut ensuite aidé par un ministère dévoué et libéral. Une chose manquait encore pour faire espérer le succès, c’était une préparation logique. Avant de renverser un système qui, faisant partie intégrante d’une constitution née sur le sol, avait longtemps répondu à l’état réel de la nation, avant d’y substituer une représentation nouvelle prétendant tenir compte des élémens qui étaient survenus, il fallait réunir, organiser et par là même fortifier ces élémens que l’antique constitution ne connaissait pas ou connaissait à peine. C’est ce qu’on essaya de faire dès 1860 par une organisation communale entièrement renouvelée, qui comprit des assemblées provinciales en partie analogues à nos conseils-généraux. Une portion de l’administration civile leur était réservée, effort de décentralisation en tout cas salutaire, et on y vit figurer toutes les classes destinées à jouer leur rôle dans les larges cadres qu’on voulait substituer à l’ancienne machine de 1809.

Les voies ayant été ainsi préparées, le projet de réforme fut présenté par le ministère même ; les noms de ces ministres demeureront attachés à ce grand souvenir : c’étaient les barons de Geer et Gripenstedt et le comte Manderstrœm. « Craignez, si vous ne votez aujourd’hui, dit le baron de Geer aux opposans lors de la seconde lecture, qu’il ne soit dès demain trop tard. » Pendant quatre journées consécutives que dura cette discussion dans la seule chambre des nobles, 88 personnes prirent successivement la parole. Enfin, le 7 décembre 1865, 663 membres de la noblesse étant présens, la réforme fut adoptée par 361 voix contre 294. Il y avait eu des protestations, même éloquentes, mais elles s’étaient perdues dans le concert des acclamations de tout un peuple assemblé dans les rues et sur les places. Le 7 décembre 1865 fut pour ce peuple un jour de fête et de triomphe politique ; on prodiguait les applaudissemens à chacun des ministres. Si le roi paraissait en ville, on dételait sa voiture, on lui prodiguait les ovations dans les théâtres ; la nation tout entière, que nulle répartition factice ne divisait plus, était unie avec le souverain dans l’espérance d’un développement général et certainement fécond.

Quelles sont les conditions nouvelles de la représentation nationale en Suède ? Comment est constitué le droit de suffrage ? Jusqu’où s’étend-il ? Comprend-il les gens sans aveu, sans domicile réel, sans participation aux charges publiques ? Cette grave fonction du citoyen est-elle considérée, en vertu de quelque vague doctrine philosophique, comme un droit naturel et imprescriptible, ou bien comme un sérieux devoir dont il faut être capable, ou même comme une récompense ? De telles questions n’intéressent pas seulement la Suède. Partout où elles se posent, on rencontre un aspect utile à envisager du grand problème qui agite l’Europe et surtout la France, et qui n’est autre que l’organisation de la démocratie. Ce qui est surtout remarquable en Suède, c’est l’absence de précipitation, l’esprit de mesure, à la fois prudent et hardi, qui aura présidé à la transformation du mode de représentation nationale. Il en aura été de cette réforme comme de ces fruits qui se laissent cueillir à un certain degré de maturité avant l’hiver, mais pour achever, une fois cueillis à propos, de mûrir encore. Rien de radical dans un changement si complet ; la noblesse suédoise par exemple n’avait pas fait encore son 4 août ; elle continua d’exister, ainsi que le clergé, comme corps à part, sinon comme un ordre politique. En même temps que le changement de représentation était décrété, deux institutions nouvelles prenaient naissance, le synode et l’assemblée particulière des nobles. Le synode se réunit tous les cinq ans ; il a le droit de faire des propositions sur les affaires qui regardent la constitution intérieure de l’église, et même d’opposer son veto aux résolutions prises par le gouvernement et la diète à ce sujet. Le premier de ces synodes s’est assemblé pendant l’été de 1868. De même la première des nouvelles assemblées de la noblesse a eu lieu en février 69 et la seconde en février 72, et il a fallu l’assentiment des nobles pour rendre valable la décision de la diète abolissant le forum privilegiatum, c’est-à-dire le dernier privilége qu’ils eussent conservé, celui de ne pouvoir être cités en certains cas que devant les cours supérieures ou tribunaux de seconde instance.

Le pouvoir législatif et le droit de représentation nationale appartiennent d’ailleurs, en vertu de la loi du 22 juin 1866, qui a mis en pratique la réforme décidée au mois de décembre précédent, à une diète composée de deux chambres ayant dans toutes les questions même compétence et même autorité. Pour les sessions ordinaires, la diète se réunit sans convocation spéciale le 15 janvier de chaque année, et ne peut être dissoute, sinon sur sa demande, que quatre mois après sa réunion, à moins que le roi n’ordonne, pendant la session, des élections nouvelles. Le roi peut aussi convoquer des diètes extraordinaires, qui ne doivent s’occuper que de certaines questions désignées à l’avance. Ces dernières dispositions n’empêchent pas, comme on voit, que la diète n’ait son existence par elle-même et son indépendance à l’égard de la royauté ; mais que faut-il penser de l’apparente identité des deux chambres ayant « même compétence et même autorité ? » Il serait évidemment absurde que rien, dans la constitution, ne vînt les distinguer, et tout ce qui les distinguera rendra aussitôt inégale leur part d’autorité respective. Or l’une est dite première et l’autre seconde chambre. On est élu à la première chambre pour neuf ans par des assemblées provinciales qui correspondent, suivant les diverses localités, à nos conseils-généraux et municipaux. C’est donc une sorte de suffrage à deux degrés. Il faut, pour être élu à la première chambre, être âgé de trente-cinq ans accomplis et posséder ou avoir possédé au moins depuis trois ans avant l’élection des immeubles évalués, pour l’assiette de l’impôt, à 80,000 rixdales ou 112,000 francs environ[5], ou bien avoir payé l’impôt pendant une même période sur un revenu annuel de 4,000 rixdales (5,600 francs). Toutes les sources de gain et particulièrement les traitemens des fonctionnaires comptent pour l’évaluation de ce revenu. Les membres de la première chambre ne reçoivent aucune indemnité.

Les membres de la seconde chambre sont élus pour trois ans. Le droit de suffrage est donné, dans la commune où il est domicilié, à tout individu âgé de vingt et un ans, en possession du droit de vote pour les affaires communales, c’est-à-dire participant à l’impôt comme possesseur d’un revenu supérieur à 300 rixdales, et ayant la propriété ou l’usufruit d’un immeuble évalué, pour l’assiette de l’impôt, à 1,000 rixdales au minimum, ou bien à celui qui a, pour au moins cinq ans, affermé une terre évaluée à 6,000 rixdales au minimum, ou enfin à celui qui paie l’impôt à l’état sur un revenu annuel d’au moins 800 rixdales. On ne peut être élu membre de la seconde chambre qu’à vingt-cinq ans accomplis, et à condition de posséder ou d’avoir possédé au moins un an avant l’élection le droit de suffrage dans la commune ou dans une des communes pour lesquelles on est élu. Les membres de la seconde chambre reçoivent une indemnité de 1,200 rixdales pour chaque session ordinaire. — On élit un député à la première chambre par groupe de 30,000 habitans, un député à la seconde par groupe de 10,000.

Ces indications suffisent à montrer, pour ce qui concerne la représentation élue, que la première chambre, composée de membres plus âgés, plus riches, moins nombreux que ceux de la seconde chambre, est destinée à devenir une chambre haute, sans avoir cependant de prérogatives. La chambre basse ou seconde chambre pénètre plus avant, par une notable extension de l’éligibilité, dans le cœur de la nation ; elle semble, par le principe de l’indemnité qui lui est appliqué, plus voisine de la démocratie ; elle est plus nombreuse. Il était donc facile de prévoir qu’elle prendrait un prompt ascendant, et l’on a vu déjà en effet, bien que le mécanisme de la nouvelle diète ne soit en mouvement que depuis six ans, des membres élus à la première chambre donner leur démission pour se présenter à la seconde, s’ils avaient à faire accepter des projets de lois leur tenant au cœur. C’est ce qu’a fait M. le comte Eric Sparre aux élections de 69. Quant au droit de suffrage, on voit qu’il est passablement restreint par des conditions de cens et de domicile. Aussi y a-t-il eu des propositions, peu soutenues il est vrai, ayant en vue le vote presque universel. C’est par cette pente que la Suède peut se voir entraînée vers l’arène où se débattent péniblement aujourd’hui plusieurs grandes nations cruellement partagées entre l’instinct conservateur et la promiscuité anarchique, entre l’esprit de progrès, de tradition libérale, et les rêves anarchiques du socialisme. Ce ne sont plus les grandes nations seulement qui souffrent de cette contagion redoutable ; elle s’étend avec une effrayante rapidité même à de petits peuples, que ne préserve pas leur prospérité relative. La rapidité des communications et la promptitude des échanges intellectuels aussi bien que commerciaux ont produit, à côté de merveilleux et bienfaisans résultats, quelques terribles désordres, desquels on doit espérer qu’ils ne seront que passagers. Au nombre de ces désordres, et l’un des plus graves, est ce vertige qui, s’emparant de tant d’esprits, les détache des sentimens les plus vrais, ceux de la patrie, de la famille et du devoir, pour les livrer aux plus trompeuses espérances et, à vrai dire, aux plus coupables convoitises. Raisonneurs cosmopolites, révolutionnaires universels, ils ne connaissent plus ces antiques barrières des diverses nationalités, et quiconque dans les deux mondes se révolte et blasphème, quiconque demande le remède de ses maux à la revendication matérialiste et athée est leur concitoyen ; il se trouve des savans pour traduire en toutes les langues ces coupables et monotones théories, et de faux esprits ou plus souvent des ambitieux haïssables pour conduire ces troupeaux hébétés à leur propre perte à travers la ruine générale.

Il y a trois ans à peine, en 1869, le gouvernement anglais avait demandé à ses agens diplomatiques des informations sur la condition des classes ouvrières chez les diverses nations ; ces rapports, réunis dans un des livres bleus, forment une immense et intéressante enquête, qui a été publiée. Si vous y consultez les chapitres sur les trois pays du nord Scandinave, nulle crainte n’y est exprimée à ce sujet pour aucun d’entre eux. Il y a bien le fait constant de l’émigration qui trahit l’absence du patriotisme et la foi dans l’utopie ; mais les observateurs remarquent expressément, à la date de 1869, qu’il n’y a dans le nord aucune trace de lutte engagée entre le capital et le travail, ni d’hostilité entre les classes diverses, ni d’associations ouvrières haineuses et irritées. Voici cependant qu’aujourd’hui, après trois ans à peine, le Danemark est envahi par l’Internationale, qui compte dans ce royaume, assure-t-on, des milliers d’adhérens. On a pu se convaincre aux dernières élections de Copenhague, au mois de septembre, des progrès du mal. Après avoir étendu son action par plusieurs sociétés, dont la plus active semblait être celle de la petite ville de Horsen, et par un journal intitulé le Socialiste, l’Internationale osa espérer certains succès par le vote populaire. Contre le parti national-libéral, dont les représentans très distingués s’appelaient M. Bille, longtemps rédacteur d’un journal important, le Dagblad, — ou M. Rimestad, ou M. Hall, l’ancien ministre des affaires étrangères, elle s’unit avec la gauche, et elle improvisa, dans les circonscriptions de Copenhague où l’on rencontrait le plus grand nombre d’ouvriers, des candidatures ouvrières. Bien plus, elle fit choisir pour ces candidatures des condamnés actuellement sous les verrous, ceux qu’on appelait dans le parti les martyrs de la bonne cause, et la paisible ville de Copenhague vit fleurir et se multiplier les réunions électorales ; un M. Würtz, fabricant de cigares, président de la section danoise de l’Internationale, avec un cortège d’élite, venait échauffer les esprits et renforcer les voix. C’était là qu’on posait les candidatures de M. Louis Pio, de M. Paul Geleff, ces « victimes des bourgeois. » Le directeur de la police ne consentait pas malheureusement à élargir ses prisonniers pour leur permettre de venir faire des harangues, et il ne leur restait qu’à répandre de la prison leurs professions de foi en grand nombre ; mais les frères et amis les commentaient dans les clubs, et chaque matin le journal le Socialiste enregistrait d’innombrables adhésions, signées des noms les plus inconnus, aux doctrines énoncées. Il terminait toujours par quelque tirade semblable à celle-ci, que nous lui empruntons : « Travailleurs ! l’heure de votre délivrance approche ; le grand jour est arrivé. Pendant des siècles, le travailleur danois a gémi sous l’esclavage et l’oppression ; tous ils le tenaient courbé sous leurs talons, pas une voix ne s’élevait pour lui ; mais maintenant il va élire des hommes qui plaideront sa cause et la feront triompher en dépit de la haine et de l’envie, en dépit de l’insulte et de la persécution. Travailleurs, vos chefs comptent sur vous ! » On voit par ces lignes que l’éloquence démagogique est partout la même, comme seront partout les mêmes les maux qu’elle engendrera. L’Internationale n’a encore remporté à Copenhague aucun des triomphes que dès maintenant elle y rêvait. M. Louis Pio, dans la cinquième circonscription de Copenhague, comprenant un grand faubourg et beaucoup d’ouvriers, n’a obtenu que 199 voix contre 1,142 données à son adversaire ; M. Paul Geleff n’a eu que 26 voix contre 929, et ainsi des autres ; mais ce premier essai n’en a pas moins eu du retentissement. C’est beaucoup trop que, dans le district où un homme comme M. Hall avait été vingt ans député, on ait osé lui opposer un officier de l’armée, rédacteur d’une feuille imitant, paraît-il, les plus mauvais journaux de Hambourg, ce qui n’est pas peu dire. C’est trop que, dans un pays agricole tel que le Danemark, où s’opère en ce moment une sorte de transformation de la propriété immobilière, des fermens de troubles vraiment redoutables aient trouvé si promptement accueil. L’esprit public est simple et droit chez ces peuples : il faut espérer qu’il résistera ; mais ce serait aux grandes nations à les soutenir par leurs exemples et à les guider.

La Suède a-t-elle reçu quelque atteinte du mal qui commence d’attaquer son voisin ? On ne saurait répondre par une négation absolue. La province suédoise de Scanie est très proche de l’île de Seeland, non-seulement par la faible distance, mais aussi par la ressemblance du climat, par celle des conditions agricoles et industrielles, par des communications qui sont de chaque jour. Pendant l’été de 71, des délégués de l’Internationale s’en vinrent dans une petite ville de cette province, à Ystad, port très fréquenté qui sert de point d’arrêt entre Lübeck et Stockholm ainsi que pour plusieurs autres lignes de navigation à vapeur. Ils essayèrent là de faire de la propagande, mais l’éloquence du club ne fut pas du goût de la population d’Ystad, et pour cette fois ils essuyèrent un véritable échec. Néanmoins c’est dans la même province que tout récemment un grand nombre de fermiers, accablés par des baux onéreux, se sont mis en tête que les terres appartenaient toutes, comme aux premiers temps du moyen âge, à la royauté, et que le roi pouvait dépouiller les détenteurs actuels pour les investir eux-mêmes directement, sauf redevance. Il y avait là un souvenir de la fameuse réduction jadis opérée par Charles XI, alors qu’en 1682 il avait réuni de nouveau à la couronne toutes les terres qui en avaient été séparées depuis le commencement du siècle ; mais cette spoliation de la noblesse avait eu lieu dans un temps où l’esprit public ne songeait à en faire profiter que la royauté même, dont on invoquait l’absolutisme contre une noblesse détestée. Aujourd’hui ce ne serait plus une classe privilégiée qu’on dépouillerait de la sorte, et une pure atteinte au droit de propriété n’aboutirait qu’au désordre matériel et moral, bien loin de contribuer à un affermissement quelconque d’un principe autoritaire. Les fermiers de Scanie ont adressé à la couronne plus de deux cent cinquante pétitions consignant leurs étranges espérances ; en attendant la réponse, ils ont refusé d’exécuter les conditions des engagemens qu’ils avaient naguère eux-mêmes souscrits, et ils ont résisté par la force aux exécutions légales qui devaient les expulser de leurs demeures. Qui peut mesurer jusqu’à quel point certains échos ont pu contribuer à créer leurs illusions et à exciter leurs colères ? Qui peut répondre que des piéges ne soient pas déjà tendus pour exploiter ces révoltes dans le sens des théories antisociales et anarchiques ? Les ouvriers, en Suède, sont peu nombreux et dispersés : c’est là ce qui les préservera sans doute d’égaremens dont ils seraient, comme il arrive toujours, les premières victimes. Ils ont commencé de s’organiser en groupes moyens ; ils ont formé des associations de secours mutuels, mais aussi des sociétés pour l’achat des matières premières, pour la fabrication et pour la vente, avec partage proportionnel des profits. L’enquête anglaise de 1869 étudie avec soin ce développement, qui offre tant d’intérêt. À côté de cela, il y a malheureusement des faits de nature à inquiéter pour l’avenir ; telle est assurément la publication d’un livre composé par un ouvrier suédois nommé Nils Nilsson, et où sont exposées toutes les théories extrêmes de l’Internationale. Rien que le titre de ce livre est significatif : Liquidation définitive de la loi et de la société suédoises. Les agens invoqués sont l’athéisme, l’abolition du mariage et de la propriété, etc. Il n’y a pas de société qui puisse résister à de pareils fermens, si elle les laisse une fois s’introduire, et la meilleure manière de leur interdire l’entrée, c’est d’armer le pays de sagesse et de bon sens en allant au-devant des utiles institutions et des salutaires réformes. La Suède se garantira du fléau démagogique en achevant son édifice constitutionnel et parlementaire, puisque cette forme de gouvernement est encore celle qui paraît s’être le mieux adaptée à notre temps et aux mœurs de l’Europe moderne. Il lui faut, pour accomplir cet achèvement, ajouter à la réforme fondamentale de 1866 les changemens qui en sont comme les naturels corollaires, une entière responsabilité ministérielle, et de plus la subordination nouvelle de certaines administrations ou de certains conseils, débris d’un régime antérieur, qui étaient habitués à une indépendance d’action à peine conciliable avec l’autorité générale et supérieure de la représentation nationale. Ce n’est là qu’un travail complémentaire et facile, dont les diètes, avec le concours du gouvernement, auront promptement raison. Le progrès politique est le vrai gage du progrès social et économique, et il nous reste à montrer que, pour s’être assuré hardiment la possession du premier, la Suède, pendant le règne de Charles XV, a déjà commencé d’obtenir l’autre comme par surcroît.

II.

Deux réformes sociales du plus haut intérêt ont continué de se développer sous le règne de Charles XV, et ne s’arrêteront pas avant leur entier achèvement. On sait que naguère encore la Suède pouvait être citée comme un pays fermé à la liberté religieuse ; on se rappelle ces procès impies qui, sous l’avant-dernier règne, avaient exilé et dépouillé de leur fortune de malheureuses femmes, leurs maris et leurs fils, coupables d’avoir quitté pour une autre communion chrétienne la pure église évangélique suédoise. Le roi Oscar avait tempéré autant qu’il l’avait pu la rigueur des lois et l’intolérance des deux ordres de la noblesse et du clergé ; si à la fin de son règne la diète de 1858 n’adoptait pas encore tous les changemens proposés par lui à ce sujet, on devait pourtant à son initiative un commencement de réforme qui s’annonçait par quelques amendemens à la loi sur les réunions religieuses du 12 janvier 1726. Dès le début du règne de Charles XV, les nouvelles dispositions du 23 octobre 1860 continuaient ce mouvement : elles accordaient un peu plus de liberté à qui voulait sortir de l’église officielle, mais en conservant les peines de l’amende, de la prison et de l’exil contre quiconque cherchait à propager ce qu’on appelait de fausses doctrines. Le règne du fils d’Oscar Ier devait s’achever comme il avait commencé, par des mesures favorables à la tolérance religieuse. Lors de la diète de 1869, les peines édictées contre les tentatives de propagande furent notablement adoucies, et l’exil même disparut. La session de 1870 admit les dissidens à la diète et aux emplois civils. Quant aux mesures générales qu’on méditait sur les droits dont devraient jouir ces dissidens, on reconnut qu’elles relevaient de la législation purement religieuse, et qu’à ce titre elles devaient être soumises au consentement du synode, dont il fallait attendre la prochaine session, quatre années plus tard.

La Suède en est donc réellement aujourd’hui encore à l’ordonnance de 1860 pour ce qui regarde les non-conformistes. Cette ordonnance est destinée sans nul doute à bientôt disparaître ; il est bon d’en rappeler les termes et les dispositions pour faire apprécier le progrès qui va infailliblement s’accomplir. Aux yeux de la loi, le dissident est un égaré, pour ne pas dire un coupable ; tout au moins faut-il le traiter comme atteint d’une maladie spirituelle. On lui assignera donc un médecin de l’âme, qui devra l’instruire à nouveau et l’avertir du danger où il court. S’il n’ouvre pas les yeux, il recevra les avertissemens du chapitre ou de ses délégués ; s’il persiste encore, il devra aller personnellement chez le pasteur pour obtenir d’être inscrit comme dissident sur le livre d’église. Cette inscription ne lui sera toutefois accordée qu’après qu’il aura produit la preuve de son admission dans une autre communion religieuse autorisée par les lois du royaume. On comprend bien que ce double avertissement et cette inscription sont devenus de pures et vaines formalités, mais le contraste entre l’inanité et les dispositions sévères de la loi est un scandale de plus, contre lequel le ministre même des cultes protestait lors de la diète de 1869 en invoquant une réforme qui mît d’accord la loi et les mœurs.

La société civile n’est pas ici moins intéressée que la société religieuse ; on peut en juger en examinant de quelles difficultés une pareille législation enveloppe le mariage. Aux termes des articles 9 et 10 de l’ordonnance de 1860, l’union conjugale n’est reconnue légitime que si elle a reçu une consécration religieuse, et cette consécration, si l’une des deux parties appartient à l’église suédoise, doit être donnée par le clergé et d’après le rituel de cette église, sans que les contractans puissent profiter du moyen autorisé par l’ordonnance royale du 20 janvier 1863 dans le cas où l’un des conjoints ou bien tous les deux appartiennent à la religion israélite, et qui consiste simplement dans le mariage civil. La nécessité d’introduire dans la loi le mariage civil, au moins pour toutes les sortes de dissidens, aurait dû s’imposer ; mais la diète, aux diverses propositions qui lui en ont été faites, a toujours répondu en retardant cette réforme jusqu’au jour où, d’accord avec le synode, elle pourrait discuter et proposer à la sanction du roi une loi complète sur ce sujet. De telles complications, ainsi que l’exigence de l’église officielle, qui n’accorde sa consécration au mariage que sur l’attestation des devoirs religieux régulièrement remplis, entraînent des conséquences faciles à deviner. Une foule d’unions se passent de cette consécration, mais au prix d’un désordre civil qui deviendrait, si l’on n’y remédiait promptement, tout à fait intolérable. Un grand nombre de couples vont habiter en Danemark le temps nécessaire, suivant la loi danoise, pour y contracter mariage, et reviennent en Suède légalement unis. On a entendu parler récemment d’un mariage conclu par devant les membres d’une association ouvrière, parce que l’un des contractans, faisant profession d’être baptiste, n’aurait pu fournir le certificat de communion dans l’église officielle. On voit en Suède beaucoup de pauvres gens qui, faute de pouvoir se mettre en règle avec les exigences de la loi, contraires à leurs convictions religieuses, cherchent à entourer du moins leurs mariages de toutes les garanties que peuvent offrir la notoriété et l’estime publiques. Le nombre des enfans nés en dehors du mariage légal atteint en Suède la proportion de 10 pour 100 en moyenne. Dans les villes, ce nombre monte à 24, dans Stockholm à 38 pour 100. Les économistes scandinaves n’hésitent pas à regarder les formalités dont on complique le mariage comme un des motifs de cet état de choses.

De tels scandales deviennent nombreux depuis qu’en Suède, comme ailleurs, la rapidité des communications et la propagande des opinions du dehors ont amené une liberté et une diversité de sentimens religieux dont ne s’accommodent pas les églises d’état. Cette anarchie ne saurait durer sans causer un mal profond ; et sur ce point l’esprit public est résolu à exiger les réformes : il serait déplorable que la part d’autorité laissée au clergé réuni en synode vînt arrêter quelque temps encore un changement nécessaire. Le paragraphe 15 de la loi sur la Forme du gouvernement impose au roi de « ne pas opprimer ni laisser opprimer les consciences, mais de maintenir chacun dans le libre exercice de sa religion, en tant que la tranquillité publique n’en est point troublée, ou qu’il n’en résulte pas de scandale public. » Nous ne sommes plus au temps où un gouvernement pourrait, d’accord avec une église officielle, abuser de ces derniers mots pour se réserver une dangereuse ingérence dans le domaine des choses religieuses ; nous sommes sur ce sujet plus scrupuleux qu’on ne l’était jadis, et plus respectueux de ce qui doit être respecté. Les sociétés modernes n’ont rien inventé de plus parfait en vue du bon ordre si désirable en une telle sphère que l’institution du mariage civil, qui se concilie avec une entière indépendance religieuse. S’il n’est pas permis encore d’espérer pour la Suède qu’elle admette prochainement un tel progrès, bien que beaucoup de bons esprits en aient exprimé le vœu dans la diète, on ne saurait trop déclarer cependant, afin de ne pas donner le change, que le gouvernement et la représentation nationale sont tout prêts, chacun pour ce qui le concerne, à hâter l’heure d’une réforme vivement souhaitée.

Une autre question sociale non moins importante, et qui préoccupe en Suède les esprits, est relative aux droits de la femme. On lit beaucoup les livres anglais à Stockholm, on y a beaucoup lu particulièrement le livre de M. Stuart Mill sur la subordination de la femme, œuvre d’utopiste assurément, mais toute trempée de l’esprit moderne et, ajoutons-le, tout inspirée du génie des races du nord. L’utopie, de la part de M. Stuart Mill, consiste à oublier, au profit d’une solution brillante du problème, quelques-unes des principales données sur lesquelles il repose. Il rêve un état social qui, en rendant un entier hommage, en offrant un libre épanouissement aux qualités intellectuelles de la femme, lui assure de la sorte tout au moins l’égalité avec l’homme. Il semble avoir oublié, — jusqu’à faire de la femme un être presque immatériel, — que la nature elle-même a voulu lui réserver une série de devoirs spéciaux qui, tout en l’exaltant et en devenant son honneur, ne lui assignent pas la supériorité intellectuelle comme unique ou même comme principal but. Ce n’est pas lui qui commencerait par dire : La femme est une malade, — et qui raisonnerait d’après ce point de départ ; mais le motif de sa vue partielle, et l’on peut dire de ses lacunes, est précisément le suprême respect que son sujet lui inspire. À l’école de tels livres, les publicistes suédois ont signalé vivement le retard de la législation nationale sur les codes étrangers. On aura beau rappeler le mot de Tacite sur les sentimens germaniques à l’égard de la femme, il est certain que c’est encore notre code civil qui lui assure la meilleure protection. Il n’y a pas dix ans, la femme non mariée demeurait toujours mineure en Suède ; or il faut se rappeler qu’il naît régulièrement chaque année dans ce pays plus de femmes que d’hommes : cette circonstance rend d’autant plus nécessaire une législation permettant à celles qui ne se marient pas de pourvoir elles-mêmes à leur destinée. Ce n’est pourtant qu’à partir du 16 novembre 1863 que la loi a déclaré la femme non mariée majeure à vingt-cinq ans sans l’obligation d’en faire la demande spéciale. Quant à la femme mariée, on a revendiqué en sa faveur aussi une plus grande indépendance pour l’administration de ses biens.

M. Hierta, un des vétérans que vient de perdre la presse libérale, a présenté l’an dernier une motion remarquable sur ce sujet. Après avoir comparé les législations des divers pays civilisés, il a vanté surtout celle de l’état de New-York, dont il a proposé d’adopter sur ce point les prescriptions spéciales, qui datent de 1860 et 1862. Suivant cette loi, les biens-fonds et biens meubles appartenant à la femme mariée par héritage, testament ou donation, ceux qu’elle acquiert par son travail, par son industrie ou ses économies, ceux qu’elle possède au moment de son mariage, les rentes, revenus et produits de tous ces biens, sont et restent, après le mariage, des biens à elle ; ils sont administrés et enregistrés en son nom, sans que le mari ait en rien à s’y mêler, et sans qu’elle ait à répondre pour les dettes du mari, à moins qu’on ne prouve que ces dettes ont été contractées par la faute de la femme, pour son propre entretien ou celui de ses enfans. La femme mariée a de plus le droit d’hypothéquer, de vendre, de transporter ses biens, d’exercer un métier, de faire n’importe quel travail ou service pour son propre compte, et le gain qui en résulte est employé en son nom. Elle peut enfin céder et garantir ses biens, citer et être citée devant les tribunaux soit à l’occasion de sa fortune, soit pour injustices commises à son égard ou à l’égard de ses enfans. — Ces dispositions, empruntées à l’Amérique, ont pu paraître à la diète suédoise trop extrêmes, mais on s’est accordé à presser le gouvernement de faire préparer une loi telle que, par contrat de mariage, la femme pût avoir le droit de gérer elle-même sa fortune personnelle.

Il y aurait bien encore à mentionner au nombre des questions d’un intérêt social qui préoccupent en ce moment la Suède l'agitation soulevée depuis plusieurs années pour plusieurs sortes de réformes dans l’instruction publique. Cette agitation a porté spécialement sur l’enseignement secondaire et sur le haut enseignement. Il s’agissait d’abord, là comme ailleurs, de décider quelle part de l’enseignement classique devrait être conservée en vue de l’instruction secondaire, et quelles concessions il serait à propos de faire aux nécessités modernes, c’est-à-dire à l’étude des langues vivantes, à la géographie, aux notions élémentaires d’économie politique, etc. Le plus souvent, en Suède comme en France, la meilleure solution du problème se trouvait être l’institution de quelques-uns de ces colléges que nous appellerions primaires-supérieurs, où se peut donner une instruction à la fois suffisamment littéraire et très pratique. D’autre part certains esprits réclamaient pour le haut enseignement la création d’une nouvelle université ou école supérieure à Stockholm. Cependant, outre l’université de Lund, au midi de la Suède, il y a, tout près de la capitale, à deux heures par le chemin de fer, celle d’Upsal, à qui certes ne manquent ni la tradition ni la renommée. Les partisans du nouveau projet ont évidemment pensé que l’influence d’un milieu plus actif et plus politique ne serait pas redoutable pour de nouvelles tendances scientifiques et littéraires. Ils avaient proposé d’abord la translation des chaires d’Upsal à Stockholm ; en face d’une résistance absolue, ils n’ont compté que sur une fondation spéciale due à leurs propres forces. L’initiative privée se mit à l’œuvre ; des comités recueillirent en dons volontaires des sommes aujourd’hui considérables, et voici, quand on fut prêt à s’affirmer en ouvrant de premiers cours, sans aucune aide de l’état, quel plan on se proposait. Un comité de quelques membres seulement prendrait en main toute l’administration, notamment l’admission et la révocation des professeurs. Tout ce qui regarde les programmes et la bonne conduite des études serait sous la direction d’un de ces professeurs, nommé par ses collègues et prenant le titre de recteur. Les cours, non gratuits, et auxquels les femmes seraient admises, comprendraient les trois vastes domaines des sciences mathématiques et physiques, des sciences politiques et morales (droit civil et ecclésiastique, droit romain, droit criminel, procédure, économie sociale, statistique, etc.) et des sciences philosophiques et historiques (philosophie, histoire, philologie, etc.). Stockholm ayant dans l’Institut carolin une célèbre et florissante faculté de médecine, on négligeait dans la nouvelle fondation cet enseignement ; on ajournait la théologie. — Une telle solidarité s’est établie entre les divers peuples de l’Europe que partout et presque dans les mêmes temps, comme on le voit, de communes questions s’imposent et appellent des solutions pareilles.

Le progrès des institutions politiques avait donc éveillé les réformes sociales, et un reste d’embarras de la machine législative en avait seul retardé pour peu de temps encore l’entier accomplissement. Le progrès économique devait naturellement suivre, surtout dans un pays comme la Suède, riche d’abondantes matières premières, mines et bois, dont l’exploitation ne pourra que gagner aux progrès généraux du commerce et de l’industrie. La Suède n’a pas beaucoup d’or ; en revanche, les mines d’argent et celles de cuivre, après avoir été jadis très florissantes, recommencent à donner, grâce à de nouvelles méthodes, des résultats toujours croissans. Le plomb et le soufre ne manquent pas, le zinc est exploité avec succès ; mais c’est le fer, comme on sait, que la nature a prodigué avec une merveilleuse abondance à la Suède. C’est à peine si une seule province du nord ou du centre en est privée. À ces précieuses matières premières, il faut probablement ajouter dès maintenant la houille, si du moins les espérances conçues cette année même se confirment. Au commencement de 1872, on a découvert dans la Suède méridionale, sur les bords du Sund, un peu au sud d’Helsingborg, jusqu’à douze filons de charbon de terre dont l’un aurait jusqu’à dix pieds d’épaisseur, un autre huit. Or le professeur Erdman, dans un rapport sur les mines de charbon déjà exploitées en Suède antérieurement, à Höganäs, au nord d’Helsingborg, assure que, des cinq filons qui se trouvent dans ce dernier bassin, le plus épais n’a que six pieds d’épaisseur, et que cependant, de 1797 à 1865, on a extrait de ces mines 9,402,430 tonnes ou 56,414,580 pieds cubes de charbon de terre. On exploite depuis longtemps et avec grand avantage en Westphalie des filons qui n’ont qu’un pied d’épaisseur. Cela peut aider à calculer quelle source de richesse la Suède aurait acquise, s’il se vérifiait qu’elle possédât des filons de houille de trois, six, huit et dix pieds d’épaisseur. Ces gisemens, à 500 pieds de profondeur, paraissent avoir une superficie de 4 milles suédois, c’est-à-dire plus de 42 kilomètres, sur un mille et demi, le long du rivage qui fait face à la pointe extrême de l’île danoise de Seeland. En prompte communication avec la Mer du Nord et la Baltique, ils seront des plus faciles à exporter.

D’autre part, au nord de la Suède, les grands établissemens métallurgiques et l’exploitation des forêts ont recueilli une grande part des avantages qu’a valus à ce pays le traité de commerce avec la France. Les résultats de la liberté commerciale ont été que l’exportation générale de la Suède en France a augmenté de 80 pour 100 (9,405,000 rixdales en 1864, 16,912,000 en 1868), et l’importation directe de France en Suède de 79 pour 100 (2,261,000 rixdales en 1864, 4,039,000 en 1868). Plusieurs maisons suédoises ont particulièrement fait des fortunes considérables par la seule exportation en France des planches de parquet non ouvrées. Elles attendent avec inquiétude les effets de notre retour aux anciens tarifs et l’échéance du traité, fixée au 15 avril 1877.

L’agriculture aussi est devenue pour la Suède une source ordinaire et quelquefois abondante de richesse depuis la réforme de la législation sur l’eau-de-vie sous le règne d’Oscar, qui fut comme le signal d’un développement inaccoutumé. Tandis qu’autrefois la Suède n’avait que de rares excédans, elle peut soutenir la concurrence avec le Danemark et d’autres pays agricoles, et elle contribue largement à la consommation de l’Angleterre, surtout pour l’avoine. Quatre années consécutives d’excellentes récoltes viennent de lui permettre une exportation des plus profitables ; d’ailleurs, et indépendamment de ces heureuses circonstances, la Suède actuelle recueille le fruit d’utiles travaux, accumulés depuis vingt ans. De 1835 à 1858, l’agriculture y a conquis, en prairies ou en champs labourés, jusqu’à 368,213 hectares. Cette augmentation, concourant avec l’accroissement des communications intérieures, est devenue un très actif encouragement, par exemple pour l’élève du bétail dans les provinces du nord. Quelques chiffres seront ici éloquens. L’importation des céréales : froment, seigle, orge, avoine, farine de froment et farine de seigle, est descendue de 1,141,100 quintaux en 67-68 et de 1,511,109 en 69-70, à 447,300 en 70-71, pendant que l’exportation, dans les quatre années 67-71, suivait la progression ascendante que voici : 6,400, — 14,800, — 36,000, — 63,200. L’avoine seule, importée en 67-68 et 68-69 pour 25,500 et 19,800 pieds cubes, ne comptait plus en 69-70 et 70-71 à l’importation, mais s’élevait à l’exportation pendant ces quatre années de 10 millions de pieds cubes en 67-68 à 20 millions en 69-70 et 70-71.

Pour favoriser et garantir le développement de ces réformes politiques et sociales, de ces progrès économiques où sont engagés les intimes intérêts de tout un peuple, il fallait la paix du dedans et l’assurance des tranquilles relations au dehors. La Suède a été assez heureuse, pendant le règne de Charles XV, pour obtenir constamment ce double avantage, non cependant sans avoir éprouvé parfois de vives inquiétudes sur la durée de la paix. Ce n’est certes pas qu’elle ait connu des divisions intérieures : cet heureux pays ne sait plus, à vrai dire, depuis la révolution de 1809, ce que c’est que les partis ; mais plus d’une fois les dangers du dehors sont venus lui donner ce problème à résoudre, à savoir si elle achèterait son progrès économique et social, et tout son développement intérieur, au prix d’une politique se désintéressant désormais de toutes questions extérieures. Si la disproportion des forces faisait de l’abstention une loi au gouvernement de Charles XV, il fut du moins visible que ce rôle de neutralité passive n’était accepté que par une prudente résignation, qui faillit plus d’une fois se démentir. En 1862, une fraction des libéraux causa quelques difficultés au cabinet en demandant une intervention favorable à l’insurrection polonaise. Une expédition navale, armée en Angleterre, venait achever son équipement en Scanie, et provoquait des manifestations qui, tout en étant peu agréables au gouvernement russe, n’offraient rien que de compromettant pour la cour de Stockholm. Heureusement la Russie était représentée alors en Suède par un homme de conciliation, M. Daschkof ; ses efforts, unis à ceux de M. de Manderström, ministre des affaires étrangères, réussirent à calmer le mécontentement du cabinet de Pétersbourg. — L’année suivante, en 1863, survint une nouvelle crise du différend dano-allemand. Charles XV eût été fort désireux d’y jouer son rôle par une intervention active, mais deux crises financières et de mauvaises récoltes venaient d’ébranler le bien-être des populations suédoises ; de plus l’Angleterre et la France s’obstinaient à rester neutres. La Suède ne pouvait rien sans la coopération des grandes puissances, et il n’était rien moins qu’assuré que son initiative déterminerait leur concours ; elle n’eût donc fait probablement que se compromettre.

Chacun de nous sait quelles étaient pour la France les sympathies suédoises, et celles de Charles XV en particulier : il n’en faisait pas mystère. Il avait aimé notre pays dans la prospérité ; il aurait voulu pouvoir le secourir dans le malheur. Il s’en exprima dans une lettre à un de nos officiers, prisonnier en Allemagne ; la lettre tomba entre les mains des Prussiens, auxquels elle n’apprit rien de nouveau. La nation suédoise, elle aussi, pleurait notre défaite ; on aurait à en citer les témoignages les plus touchans. Ce n’étaient pas seulement les sentimens particuliers et comme personnels qui intervenaient ici, c’était encore le sens politique : les petits états perdaient leur défense naturelle. De terribles fautes avaient été commises, et la première de toutes le jour où Angleterre et France avaient abandonné le Danemark. Qui pourrait s’étonner après cela qu’en présence du désarroi général, de l’incertitude des alliances, du mépris des traités, du renversement de tout équilibre, les pays de troisième ordre ne jettent plus aucun regard au-delà de leurs frontières, même pour des intérêts qui sembleraient devoir les toucher par quelques côtés ? Ils ont à organiser leur défense nationale, à condenser toutes leurs forces intérieures, non pas pour faire valoir autour d’eux les desseins politiques qui leur sembleraient pour eux-mêmes les plus utiles, mais pour tâcher de se sauvegarder ou de faire au moins bonne résistance au moment du danger, heureux si, en se repliant de la sorte, ils en tirent occasion de créer et de développer, pendant ce qu’on leur laisse de répit, de nouvelles ressources intérieures. C’est ce qu’a fait le roi Charles XV. Il a essayé de remplir la double tâche de ne pas interrompre le progrès commencé et de parer à de nouvelles difficultés et à de nouveaux périls. Son gouvernement venait d’élaborer un vaste projet de réforme de l’armée suédo-norvégienne et de défense nationale. Les motifs de cette préoccupation impérieuse n’avaient pas été dissimulés : le discours du trône à l’ouverture de la diète de 1871, au mois de janvier, déclarait, après avoir constaté la neutralité parfaite des royaumes-unis dans la lutte entre l’Allemagne et la France, « qu’il ne manquait malheureusement pas de raisons de craindre que la guerre ne pût prendre un essor plus vaste dans un avenir prochain. » Le roi ajoutait ces graves paroles : « Les traités sur lesquels les états différens ont fondé leurs rapports mutuels ne sont plus entourés du même respect que par le passé, et la situation politique de l’Europe ne paraît plus assise sur des bases suffisamment solides. » Le plan de réorganisation de la défense nationale médité par Charles XV devait être concerté par les deux royaumes-unis, et il supposait une entente commune. Aussi le gouvernement avait-il proposé la révision de l’acte d’union entre la Suède et la Norvège, ainsi que la création d’une chambre composée de représentans des deux pays. On sait de quels jaloux sentimens d’indépendance les Norvégiens sont animés ; ils ont repoussé toutes ces mesures, sans doute parce qu’il leur reste encore quelque chose de la défiance que leur inspirait la Suède d’avant la réforme de 66. Ce serait à tort ; la Suède a maintenant rejeté, nous l’avons vu, ce qu’elle avait conservé d’institutions surannées ; son contact et l’intime union avec elle ne peuvent plus offrir de dangers à la liberté norvégienne. Les storthings de Christiania, devenus annuels depuis 1871, vont concorder avec les diètes de Stockholm ; les interminables retards d’autrefois, causés par la différence des mécanismes parlementaires, vont disparaître ; le chemin de fer direct ouvert entre les deux capitales va devenir à la fois le meilleur instrument et le symbole d’un nouveau rapprochement des deux peuples. De la sorte, le règne de Charles XV, pour avoir vu encore un reflet de ces anciens dissentimens, n’en aura pas moins été l’époque féconde à partir de laquelle on peut espérer qu’ils auront commencé de s’éteindre.

A. Geffroy.

  1. Bernadotte avait régné, sous le nom de Charles XIV Jean, de 1818 à 1844, après avoir réellement gouverné, comme prince royal et fils adoptif de Charles XIII, depuis 1810. Oscar Ier régna de 1844 à 1859, et Charles XV de 1859 à 1872 ; Charles XV est mort le 18 septembre dernier.
  2. Outre son Traité des peines et des prisons, il avait aussi publié deux études sur le Commerce des grains et l’Éducation du soldat en temps de guerre.
  3. Idées et réflexions sur les mouvemens de la tactique moderne, — Considérations sur l’infanterie ; ouvrages publiés en français chez Tanera, rue de Savoie, à Paris.
  4. Légendes et poèmes scandinaves, par le roi Charles XV, traduit par M. de Lagrèze, 1 vol. in-18.
  5. Le rixdale vaut 1 franc 40 centimes.