La Suisse sous le gouvernement des radicaux

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La Suisse sous le gouvernement des radicaux
J. Cherbuliez



LA SUISSE


SOUS


LE GOUVERNEMENT DES RADICAUX.




M. DRUEY A LAUSANNE. - M. JAMES FAZY A GENEVE. - LES RADICAUX ALLEMANDS A FRIBOURG ET A BERNE.




La Suisse offre, depuis quelques années, un curieux spectacle. Tandis que partout ailleurs le radicalisme a fait de vains efforts pour s’installer et se maintenir au pouvoir, en Suisse il a derrière lui, — dans quelques cantons surtout, — une assez longue période de vie officielle et de pratique gouvernementale. Si l’application seule condamne ou légitime les théories, la Suisse doit désormais savoir à quoi s’en tenir sur les théories radicales. À Genève et à Lausanne, l’expérience a été poussée jusqu’à ses dernières limites ; à Fribourg et dans quelques cantons allemands, elle n’a pas été moins résolûment abordée. Partout il est possible aujourd’hui, et le moment est venu peut-être d’en prévoir ou d’en constater le résultat.

Un premier fait est à noter dans l’épreuve si décisive à laquelle viennent d’assister quelques cantons : c’est que le triomphe du radicalisme en 1845 et 1847 a partout été précédé par une longue période consacrée à la pratique la plus sincère des doctrines libérales. Seulement c’était le système du gouvernement paternel, ou de la tolérance la plus complète, qui avait présidé généralement à l’application de ces doctrines. Ce système avait quelques dangers qu’on n’aperçut pas tout d’abord. La plupart des cantons jouissaient en apparence d’une sécurité profonde ; la liberté des cultes y régnait presque sans limites ; l’instruction politique y florissait sous la direction de professeurs distingués ; le commerce et l’industrie s’y développaient, grace à la libre concurrence ; l’administration enfin remplissait sa tâche avec une irréprochable sollicitude : — l’état offrait l’image d’une grande famille. Malheureusement la tolérance excessive du pouvoir devait à la longue, tourner contre lui ; elle créait à ses adversaires des facilités dont ceux-ci ne surent que trop bien profiter. On avait cru pouvoir se reposer sur le bon sens ; des populations dans un pays où des comptes-rendus publiés chaque année permettaient de contrôler, à un centime près, les recettes et les dépenses du budget, de suivre les actes de l’administration dans leurs moindres détails : on reconnut bientôt qu’on s’était trompé. Une opposition malveillante et perfide s’organisa, profitant des moyens que la liberté d’association lui donnait d’agir sur les masses. Les cercles, les sociétés fédérales, les nombreuses fêtes destinées à resserrer le lien de la nationalité, fournirent des occasions fréquentes de déclamer en public contre les institutions établies et de déverser le mépris sur les autorités. Lorsque surtout, après des tentatives révolutionnaires réprimées dans les pays voisins, les réfugiés politiques affluèrent en Suisse, on vit la propagande des idées radicales, devenue à la fois plus forte et plus active, prendre un rapide essor. Ces hommes, qui avaient échoué dans leur patrie contre des baïonnettes bien disciplinées, cherchaient à se faire un appui de la démocratie suisse, et ils ne tardèrent pas à comprendre qu’en soulevant la foule ignorante et abusée, on viendrait aisément à bout des gouvernemens cantonaux, qui n’avaient pas d’armée permanente, et ne possédaient d’autre moyen de défense que les baïonnettes intelligentes et fort peu dévouées de la milice, c’est-à-dire les armes les plus faciles à retourner contre ceux qui les emploient.

C’est alors que du milieu des mécontens surgit, en Suisse, le parti radical, composé d’un bon nombre de médiocrités jalouses, d’esprits turbulens et ambitieux, d’individus tarés, à la tête desquels figuraient quelques hommes de talent, mais d’une moralité douteuse, déclassés par leur propre faute et tout disposés à s’en venger sur l’ordre social. Pervertir l’opinion publique, altérer le sens moral, persuader à la nation la plus libre et la plus heureuse qu’elle gémissait sous un joug insupportable, telle fut la tâche que les radicaux acceptèrent, résolus à s’aider du socialisme comme d’un auxiliaire précieux. Les doctrines dissolvantes du socialisme étaient en effet de nature à exercer quel que influence sur une population divisée beaucoup plus par des questions d’amour-propre et par des rivalités jalouses que par des principes politiques.

La démocratie représentative constituait le régime de presque tous les cantons suisses. Dans ceux de Vaud et de Genève surtout, elle obéissait à une impulsion libérale qui semblait devoir lui assurer le concours des amis les plus ardens du progrès. Il n’existait plus d’autres privilèges que ceux de la supériorité intellectuelle et morale, ou l’influence assez légitime de la richesse noblement employée ; mais ces privilèges sont précisément ceux auxquels s’attaquent le plus volontiers les préventions et les haines, car ils tracent l’inégalité la plus réelle et la plus ineffaçable entre les hommes. On réussit donc, sans beaucoup de peine, à semer des germes révolutionnaires ; s’aidant de la presse, s’appuyant sur les associations, se servant au besoin du mensonge, le radicalisme fit son œuvre en peu d’années. Il sut habilement profiter des ressources que lui offrait l’état politique de la confédération suisse, dont les élémens hétérogènes étaient agrégés plutôt qu’unis par un pacte très défectueux. Ses premiers succès eurent pour résultat de rendre insolubles toutes les questions fédérales. Bientôt la diète se trouva partagée en deux camps à peu près égaux, de telle sorte que le maintien du régime établi par les traités de 1815 ne reposait plus que sur deux ou trois voix de majorité. Alors le radicalisme, jetant le masque légal dont il s’était jusque-là recouvert, appela la violence à son aide pour renverser l’obstacle qui s’opposait à son triomphe.

On était en 1845 ; déjà depuis dix-huit mois environ, les cantons de Lucerne, Schwyz, Uri, Unterwalden, Zug, Fribourg et Valais avaient posé les bases de leur alliance connue sous le nom de Sonderbund. Cette atteinte au pacte fédéral était, suivant eux, justifiée par la violation de l’article du même pacte qui garantissait l’existence des couvens ; ils regardaient la suppression des couvens d’Argovie, votée en 1842 par la diète, comme mettant en péril les intérêts de la religion catholique. Personne ne se serait préoccupé de ce projet d’alliance, si, en 1844, le gouvernement de Lucerne n’avait pas commis l’imprudence d’appeler les jésuites pour leur confier l’instruction de la jeunesse : il fournissait ainsi un prétexte aux radicaux, qui s’en saisirent bien vite. Dès le mois de décembre de la même année eut lieu l’expédition des corps-francs, dirigée contre Lucerne : elle fut mise en déroute, mais on peut dire que la victoire profita plus aux vaincus qu’aux vainqueurs. En effet, le gouvernement lucernois, embarrassé d’un nombre considérable de prisonniers dont la plupart étaient des ressortissans d’autres cantons, ne sut déployer ni une rigueur juste et salutaire, ni une clémence magnanime. Il recula devant la triste obligation de punir, mais en même temps il exigea des rançons, et, faisant d’une haute question de droit une affaire d’argent, il s’aliéna les sympathies que lui avait acquises l’indignation causée par une attaque aussi perfide que coupable. La question des jésuites n’était pas terminée cependant par la victoire de Lucerne. L’ambition dominatrice, l’esprit d’intrigue et la redoutable activité de cet ordre fameux en faisaient un véritable épouvantail, bien propre à produire une forte impression sur la foule ; son introduction au cœur de la Suisse, dans l’un des trois cantons désignés pour être tour à tour le siége du pouvoir fédéral, était un défi dangereux, un brandon de guerre civile. Si, à la diète de 1844, la proposition d’interdire l’établissement des jésuites, présentée par un député d’Argovie, n’avait pas trouvé d’appui, c’est que les adversaires les plus ardens du pacte fédéral ne se sentaient pas encore assez sûrs de l’opinion publique ; un de leurs chefs, M. Druey, avait déclaré même que les jésuites étaient inchassables. À cette époque d’ailleurs, les cantons protestans de Bâle-Ville, de Vaud, de Genève et de Neuchâtel, laissant de côté le point de vue confessionnel, se montraient disposés à soutenir, par esprit de justice, la cause du gouvernement lucernois. Ce fut pourtant cette réserve même de quelques cantons protestans qui précipita la crise. Le radicalisme comprit que, dans ces cantons précisément, l’expulsion des jésuites pouvait fournir un thème fécond à l’éloquence démagogique, une formule excellente pour soulever les antipathies populaires. Le mot d’ordre fut donné partout, et l’agitation se propagea rapidement.

En février 1845, le peuple vaudois mit son gouvernement à la porte au cri de à bas les jésuites ! et, vingt mois plus tard, Genève passait à son tour sous les fourches caudines du radicalisme. Par ces deux révolutions cantonales, la majorité de la diète se trouvait changée, et, les sept cantons catholiques persistant à former une alliance distincte, rien ne pouvait plus empêcher la guerre civile. En effet, l’année suivante, l’armée fédérale fut mise sur pied, et, après une courte résistance, les états du Sonderbund succombèrent écrasés par le nombre. Leur chute entraîna bientôt la révolution de Neuchâtel. Le parti radical, maître du terrain, allait être à même de développer ses vues d’organisation avec d’autant plus de sécurité, que les événemens de 1848 vinrent dissiper toute crainte d’intervention étrangère. C’est à partir de ce moment qu’il faut étudier le radicalisme en Suisse ; c’est à dater de cette époque qu’à Genève, à Lausanne, à Fribourg, on le voit maître d’appliquer ses théories et de donner sa mesure comme système dé gouvernement. C’est sur ce terrain que nous voulons le suivre plutôt que sur le terrain fédéral, où son action a été quelque peu gênée par l’antagonisme des races et des intérêts. Ce qui frappe d’abord, quand on examine les résultats de cette prétendue régénération de la démocratie, c’est sa complète stérilité. On y cherche vainement une réforme utile, un progrès réel, ou l’avènement sur la scène politique d’hommes supérieurs méconnus ou repoussés par le régime précédent. Au contraire, s’il y a quelques pas accomplis, ce sont des pas rétrogrades, et la décadence est le cachet que le radicalisme imprime à. tout ce qu’il touche. Les institutions démocratiques elles-mêmes semblent dépérir sous son influence. La souveraineté du peuple, le suffrage universel, la liberté de la pensée, la liberté de la presse et de l’association, tout cela n’est plus qu’un mensonge. Un machiavélisme éhonté devient l’allure habituelle du gouvernement et se glisse jusque dans les moindres détails de l’administration. La vénalité prend la place du dévouement ; on fait du patriotisme comme un métier, pour gagner sa vie. Vaud et Genève surtout nous offrent un saisissant exemple de cette métamorphose, qui s’y est opérée plus brusquement et plus complètement qu’ailleurs.


I. – LE CANTON DE VAUD ET SA REVOLUTION RADICALE.

Issu en quelque sorte de la révolution française, qui l’avait délivré du joug bernois et constitué en état indépendant, le canton de Vaud n’avait accepté qu’à regret le pacte de 1815 et la constitution dont il avait été doté à la même époque. La part prise à ces deux actes par la sainte-alliance, quoique fort indirecte, suffisait pour les rendre impopulaires. D’ailleurs, la constitution de Vaud n’était pas démocratique ; elle restreignait le droit électoral, en soumettant à un cens assez élevé l’éligibilité comme l’électorat. Elle établissait une aristocratie de riches paysans, qui avait contre elle la classe éclairée des villes, plus ou moins imbue des doctrines du libéralisme français. On se plaignait de l’état d’inertie dans lequel cette constitution plaçait toutes les forces vives du pays ; on réclamait l’extension des droits électoraux, une représentation plus directe et plus fréquemment renouvelée. En 1830, l’exemple de Paris ayant montré combien il était facile de se défaire d’un gouvernement dont on ne voulait plus, une manifestation populaire se fit à Lausanne, et le conseil d’état vaudois fut contraint de céder la place à une assemblée constituante. Dans cette émeute, on n’employa pas d’autres armes que le bâton ; mais ce n’en était pas moins un premier pas vers la reconnaissance du droit absolu de la souveraineté populaire. La sage modération des chefs empêcha seule le radicalisn1fc’ de porter immédiatement ses fruits.

Le soulèvement de Lausanne avait éclaté le 18 décembre 1830 ; le 15 mai suivant, la constitution nouvelle fut acceptée par 13,178 citoyens sur 16,541 votans. Elle établissait le suffrage universel, n’excluant que les faillis et les assistés. Le pouvoir législatif était confié à un grand conseil élu par le peuple et renouvelé intégralement tous les cinq ans ; les séances du grand conseil devaient être publiques ; les membres du conseil d’état, pouvoir exécutif, nommés par lui, n’avaient dans son sein qu’une voix consultative. Le pouvoir judiciaire était déclaré indépendant ; le pouvoir communal demeurait soumis au contrôle du conseil d’état, et la municipalité était placée sous la dépendance des conseils communaux. Le droit de pétition, la liberté de la presse et de l’association, étaient garantis ; il n’y avait de restrictions apportées qu’à la liberté religieuse et à la liberté de l’enseignement, pour lesquelles le peuple vaudois ne semblait pas encore mûr.

Cette constitution, suffisamment libérale, changea bientôt l’aspect du canton de Vaud. Les hommes éminens qui furent placés à la tête de l’administration imprimèrent au pays une vie nouvelle. Animés d’un véritable patriotisme, ils se proposaient, non le triomphe d’un parti, mais la satisfaction des intérêts généraux, le développement de l’esprit national, le progrès moral et intellectuel du pays. Malheureusement ils ne surent pas toujours éviter les mesures révolutionnaires, ni se tenir en garde contre les illusions du pouvoir. Voulant, par exemple, réorganiser l’enseignement public, ils destituèrent en masse tous les professeurs de l’académie de Lausanne. Cet acte de brutalité radicale n’empêcha point, quelques années plus tard, le peuple de s’éloigner d’eux, en les stigmatisant du nom de doctrinaires, dès qu’ils prétendirent s’opposer aux conséquences extrêmes du principe démocratique. Cependant leurs efforts, dirigés par des vues excellentes et par un libéralisme sincère que ne rebutaient ni les obstacles ni les sacrifices, obtinrent quelques résultats très remarquables. Le canton de Vaud entra dans une voie féconde, où les améliorations se succédèrent sans relâche pendant quatorze années. Les finances, bien administrées, permirent de pousser activement les travaux publics. On vit le pays se couvrir de belles routes, admirablement entretenues et dignes d’être rangées parmi les meilleures de l’Europe. Les petites villes et les nombreux villages épars sur les bords du lac Léman furent de cette manière en contact plus direct soit avec Lausanne, soit avec Genève, et l’affluence des voyageurs contribua beaucoup à les faire prospérer ; l’agriculture perfectionnée répandit l’aisance jusque dans les moindres hameaux. Des institutions de bienfaisance furent créées, des asiles s’ouvrirent à l’indigence, au malheur, à la vieillesse, et une maison pénitentiaire, construite à Lausanne, rie tarda pas à offrir sur le continent le premier modèle de l’application du système qui, en France et en Allemagne, était encore l’objet de discussions et d’études purement théoriques.

Cet élan généreux, auquel prenaient part toutes les classes de la société, ne se renferma pas uniquement dans la sphère du progrès matériel. Le peuple vaudois, quoique voué surtout aux travaux agricoles, est doué d’une intelligence très susceptible de culture soit littéraire, soit scientifique. Dans aucun autre pays peut-être, l’instruction primaire n’est plus universellement répandue que dans le canton de Vaud. Le régime de 1830 a été pour beaucoup dans ce progrès. L’académie de Lausanne, après sa réorganisation, jeta pendant quelque temps un vif éclat ; le collége cantonal fut reconstitué aussi sur de meilleures bases ; une école normale fut créée pour les instituteurs ; les écoles primaires se multipliaient sur tous les points du canton, et l’on s’efforçait d’y perfectionner l’enseignement, soit par l’adoption de bonnes méthodes, soit par l’extension du champ des connaissances, mises ainsi à la portée de tous.

Quand on reporte ses regards sur les quatorze années qui, dans le canton de Vaud, s’écoulèrent de la fin de 1830 au commencement de 1845, quand on passe en revue tous les progrès accomplis durant cette période, on se demande comment il est possible qu’une révolution ait éclaté dans cet heureux petit pays, où la liberté s’épanouissait si bien sous la conduite de magistrats intègres, entourés d’estime et de considération, non moins distingués par leurs lumières que par leur dévouement. Cette belle et paisible contrée ne connaissait ni la plaie du paupérisme des grandes villes, ni celle du prolétariat, qui afflige les centres de l’industrie manufacturière. La constitution ouvrait largement la porte aux réformes jugées utiles ; aucun privilège n’existait ; tous les citoyens jouissaient des mêmes droits. Les chefs de l’état se montraient dignes de la confiance du peuple ; l’influence qu’ils s’étaient acquise dans la diète suisse par leur politique sage et conciliante devait flatter son amour-propre. Le seul tort qu’on pût leur reprocher, c’était de paraître oublier que l’élite intellectuelle dont ils faisaient partie ne formait pas la majorité de la population, d’avoir un peu trop perdu de vue les défauts, les préjugés et les tendances du caractère national. C’est au cabaret, le verre en main, il faut bien le dire, que le Vaudois traite le plus volontiers ses affaires ; l’esprit d’observation, la réflexion, le bon sens, toutes ces solides qualités d’un peuple protestant et républicain, s’unissent chez lui à de vives et mobiles allures dont il importe de tenir compte. « Doués d’un génie naturel qui les rend propres à tout, a-t-on dit avec raison [1], les Vaudois sont retenus par une force d’inertie qui ne leur permet le plus souvent d’atteindre qu’à la médiocrité… Ils sont plus gaillards qu’agiles, plus malins que perfides, plus renfermés que cachés. On ne se figurerait pas, en voyant leurs traits vagues, leurs bras tombant sur les côtés, en les entendant s’exprimer avec lenteur, ce qu’ils recèlent de sens et de finesse d’esprit. » Ce portrait trop fidèle explique la scission qui devait éclater tôt ou tard entre le gouvernement et la population vaudoise. Les gouvernés, se tenant à la pinte [2], n’avaient guère de contact avec les gouvernans. C’étaient en quelque sorte deux sociétés tout-à-fait différentes, dont la première inclinait au radicalisme, tandis que la seconde reconstituait une espèce d’aristocratie, très légitime sans doute, puisqu’elle ne cherchait d’autres privilèges que ceux du talent, du zèle et de la moralité, mais d’autant plus antipathique aux habitués du cabaret.

À ce germe de division vinrent bientôt s’ajouter des querelles religieuses. Le méthodisme, importé sur le continent par les Anglais, trouva dans le canton de Vaud un sol tout préparé à le recevoir. L’église nationale manquait de vie ; elle semblait atteinte d’un assoupissement et d’un relâchement funestes ; la force d’inertie n’y exerçait que trop son empire ; on accueillit donc l’esprit de secte avec empressement comme un moyen de réveil. Des communautés séparatistes se formèrent malgré les obstacles que leur opposait la double intolérance des mœurs et de la loi ; le méthodisme recruta ses adhérens surtout dans la société des salons, dans le monde officiel. Cette réaction d’orthodoxie et d’austérité, qui se fit sentir jusqu’au sein de l’église nationale, quoique certainement excellente en elle-même, eut le fâcheux effet d’aliéner encore davantage cette partie du peuple qui avait fait la révolution de 1830, et de fournir un prétexte assez plausible pour accuser le gouvernement de trahir la cause démocratique et d’abandonner les principes auxquels il devait son existence.

D’autres agitateurs ne tardèrent pas à surgir, qui, par un raisonnement fort logique, se crurent autorisés à employer les mêmes moyens. La propagande étrangère s’exerçait alors très activement en Suisse ; elle avait ses comités, sou état-major, sa hiérarchie, ses écoles, ses journaux, et toute une administration financière assez bien organisée pour subvenir aux frais de ses publications et à l’entretien de ses chefs, dont la plupart vivaient sans scrupule aux dépens de leurs adeptes. Dans le canton de Vaud en particulier, les ouvriers allemands, très nombreux, s’étaient organisés en associations qui, sous le prétexte de l’instruction ou de quelque but philanthropique, établissaient de véritables clubs oie l’on travaillait à répandre les idées les plus subversives. Les uns franchement communistes, les autres prêchant l’athéisme, les jouissances matérielles et la révolution sanglante, impitoyable, agissaient également dans un sens hostile aux préceptes de la religion et de la morale, aussi bien qu’aux lois de l’ordre social. Des clubs animés de cet esprit existaient dans toutes les petites villes situées le long des bords du lac, de même qu’à Lausanne, à Moudon, h Payerne, à Aubonne et à Yverdun ; ils avaient des bibliothèques composées des livres les plus dangereux, et entretenaient une correspondance suivie avec les sociétés du même genre qui se trouvaient, soit dans le reste de la Suisse, soit en France et en Allemagne. À Vevey, au mois de décembre 1844, on vit paraître un journal, en langue allemande, intitulé Feuilles du temps actuel, dont le rédacteur, Wilhelm Marr, nous apprend lui-même que le but ostensible était « de former une espèce de parloir dans lequel les partisans de la philosophie moderne pourraient se communiquer leurs idées. » Or, cette philosophie moderne enseignait « que Dieu n’est qu’un fantôme, que la vie à venir n’est qu’un mensonge, que le commerce n’est qu’une fraude autorisée, que la vengeance est un acte de justice naturelle. » - « Jeunes Allemands, s’écriait Wilhelm Marr, ne vous laissez pas épouvanter par le fantôme d’une providence… Souvenez-vous que c’est à l’homme terrestre et non point à l’ame que vous devez consacrer tous vos efforts. » Et il résumait son système de morale dans ce souhait extravagant : « Oh ! puissé-je voir de grands vices, des crimes sanglans, monstrueux, pourvu que je ne voie plus cette vertu qui m’ennuie ! »

De telles doctrines font frémir, et la liberté de la presse devrait être maudite, si elle empêchait d’en interdire la publication. Cependant le gouvernement vaudois ne crut pas devoir sévir. Était-ce timidité, exagération de tolérance, ou bien pensa-t-il que le journal, écrit en allemand, n’aurait pas d’influence en dehors des associations allemandes ? Quoi qu’il en soit, il se trompa ; les appels adressés aux mauvais instincts par les Blaetter der Gegenwart furent bientôt traduits, commentés dans toutes les feuilles radicales du canton. Seulement on eut le soin de les voiler un peu, d’en adoucir la forme, afin de ménager les oreilles qu’eussent effarouchées peut-être des propositions si crûment anarchiques ; on ne perdit aucune occasion de faire sonner très haut l’épithète d’aristocrate, appliquée à tous ceux qui professaient des opinions contraires. La supériorité intellectuelle et morale devint le but des plus vives attaques. C’était en effet le seul privilège maintenu, et encore le gouvernement, loin de prétendre s’en attribuer le monopole, s’efforçait-il de le mettre à la portée de tous par le développement de l’instruction publique. La médiocrité jalouse, l’ambition des demi-savans de village n’en furent pas moins mises en jeu, tandis que, d’un autre côté, l’on caressait les préventions répandues dans la population des campagnes contre les dépenses occasionnées par le haut enseignement. Enfin, pour ébranler le peuple, on donna aux méthodistes le surnom de jésuites protestans, afin de les confondre dans l’animadversion publique avec les jésuites ultramontains, et de représenter le conseil d’état du canton de Vaud comme solidaire des fautes et des projets de celui de Lucerne. Cet artifice était grossier ; un peu de réflexion aurait suffi pour faire comprendre que les méthodistes, si zélés dans la controverse et le prosélytisme, ne pouvaient être suspects d’alliance ni même d’entente avec les catholiques ; mais ceux qui recoururent à ce triste moyen connaissaient bien la foule à laquelle ils jetaient en pâture cette formule simple et claire, propre à devenir l’écho de toutes les rancunes amassées dans les villages, de toutes les divisions, de toutes les haines suscitées par l’esprit de secte, Le peuple ne réfléchit guère ; il obéit en général à des impressions plutôt qu’à des raisonnemens : la propagande des cabarets ne pouvait manquer de l’emporter sur celle des sociétés de tempérance, et c’est en effet ce qui arriva.

Afin de mieux organiser le mouvement qu’on préparait en vue d’un renouvellement partiel du conseil d’état qui devait avoir lieu le printemps suivant, les chefs radicaux se réunirent le 29 décembre 1844 au casino de Lausanne, et fondèrent la société patriotique, dont le but principal était d’agiter le pays, qu’elle ne tarda pas à couvrir d’un réseau de clubs auxiliaires établis dans toutes les petites villes vaudoises. Berne, qui se trouvait alors à la tête de la Suisse radicale, ayant envoyé un député, M. de Tavel, pour tâcher d’obtenir que le canton de Vaud donnât son adhésion aux mesures de rigueur contre Lucerne, le conseil d’état répondit qu’il n’estimait pas que les moyens de conciliation fussent encore épuisés ; mais le comité qui siégeait au casino profita de cet incident pour provoquer une pétition demandant l’expulsion des jésuites, conformément au vœu exprimé par les assemblées populaires de la Suisse allemande. Cette pétition, colportée activement de commune en commune, de pinte en pinte, expliquée, commentée, souvent même imposée par les agens de la société patriotique, recrutés en partie dans les rangs des fonctionnaires de l’état, obtint un rapide succès ; trente-deux mille signatures furent recueillies en quelques jours. Un tel résultat devait redoubler la confiance des chefs radicaux, qui jugèrent que le moment était venu d’essayer une grande assemblée populaire. Le dimanche 2 février, cette assemblée eut lieu à Villeneuve, à l’extrémité du lac Léman, près de l’entrée de la vallée du Rhône. Trois mille hommes environ se trouvèrent au rendez-vous, et, devant cette foule tumultueuse, l’éloquence révolutionnaire prit son libre essor. Des assemblées du même genre furent successivement convoquées sur divers points du canton, et partout l’avantage resta aux orateurs radicaux ; des menaces et des cris de mort étaient proférer contre quiconque tentait de prendre la perde pour soutenir l’opinion opposée.

En présence de ces préludes d’un mouvement insurrectionnel, que faisait le conseil d’état ? Espérant encore que le peuple vaudois ne se laisserait pas aveugler au point de prétendre fouler aux pieds les institutions qu’il s’était librement données et de se révolter contre les magistrats qu’il avait lui-même choisis, il refusait de mettre des troupes sur pied pour protéger le grand conseil, qui allait discuter les instructions des députés à la diète. La seule mesure qu’il jugea nécessaire fut de répandre, par la voie de la presse, son préavis touchant la question des jésuites, préavis contraire aux vœux des 32,000 pétitionnaires. Enfin, après une discussion assez vive, le grand conseil résolut d’adresser au canton de Lucerne une invitation amiable pour l’engager à renoncer de lui-même aux jésuites ; puis, intimidé par le mécontentement qu’excita cette décision dès qu’elle fut connue, il nomma députés à la diète M. Druey, conseiller d’état, et M. Briatte, tous deux membres de la minorité, qui n’acceptèrent qu’à la condition de ne point se regarder comme étroitement liés par le vote de l’assemblée, et le grand conseil se sépara en toute hâte, afin d’ôter un prétexte à l’agitation.

On était au 13 février 1845 ; la société patriotique avait réuni au casino une espèce d’assemblée populaire, composée en grande partie d’ouvriers allemands. On y tenait les discours les plus incendiaires ; on y préparait l’émeute qui ne tarda pas à descendre dans la rue. Le conseil d’état appela tardivement à son aide la milice, qui, divisée elle-même, ne lui fournit qu’un contingent dérisoire au lieu des six bataillons convoqués ; Le gouvernement dut alors donner sa démission. Aussitôt la bande radicale, composée de quelques centaines d’individus parmi lesquels on comptait des étrangers, des femmes et des enfans, se porta sur la promenade de Montbenon, et là une échelle fut dressée contre un arbre à l’usage des orateurs démagogues. C’est du haut de cette espèce de tribune, bien digne d’une semblable mascarade, que M. Druey, qui, après la retraite de ses collègues du conseil d’état, s’était mis ouvertement à la tête de l’insurrection, acceptée sans répugnance par lui, proclama la souveraineté du peuple vaudois, puis une série de résolutions qu’il tira de sa poche ainsi que la liste des membres d’un gouvernement provisoire, en ayant soin de ne pas oublier son propre nom, qu’il désigna le premier aux acclamations de la foule. À partir de ce jour, le radicalisme prenait possession pour la première fois d’un canton suisse on ne l’avait connu que comme moyen d’agitation ; on allait le voir à l’œuvre sur le terrain du gouvernement.

Les décrets improvisés à Montbenon cassaient le grand conseil, modifiaient la loi électorale en ouvrant la porte aux interdits, aux assistés et aux forçats libérés [3], et convoquaient un conseil constituant ; en attendant, ils suspendaient le cours régulier des lois et conféraient au gouvernement provisoire un pouvoir absolu. Le radicalisme triomphant avait du moins dans la personne de M. Druey un chef très supérieur aux aventuriers politiques dont il se trouvait entouré. M. Druey ne reculait pas devant le travail et comprenait la nécessité d’une administration bien réglée. C’est là le trait principal qui distingue la révolution du canton de Vaud de celle de Genève. Chacune de ces révolutions peut se résumer dans l’individualité d’un homme, et ces deux meneurs, quoique poursuivant un but à peu près pareil, présentent des différences très marquées dans leur caractère, leur conduite et les ressources de leur esprit.

Quel que soit le jugement qu’on porte sur le rôle joué par M. Druey, sa capacité ne peut être contestée. C’est un esprit vigoureux, nourri par de fortes études ; auquel il n’a manqué que le frein salutaire de la conscience pour réprimer ses écarts et le maintenir sur la bonne route. Son intelligence, fourvoyée dans les profondeurs de la philosophie allemande, porte en quelque sorte le cachet de ce scepticisme blasé dont le Faust de Goethe nous offre le type ; seulement, les temps n’étant plus les mêmes, au lieu d’évoquer le diable, l’agitateur vaudois s’est voué corps et ame à la démagogie, dans l’espoir d’arriver également par ce moyen à la domination absolue, qui est toujours le rêve de l’orgueil dégoûté des impuissans efforts de la science. Né avec le siècle à Faoug, près d’Avenches, de parens peu aisés qui avaient tenu l’auberge de ce village, M. Druey fit des études assez complètes dans l’académie de Lausanne, et, après avoir obtenu le grade de licencié en droit, il alla passer quelque temps à l’université de Berlin. Il en revint imbu de la philosophie de Hegel, qui régnait alors, et pratiqua le barreau à Lausanne. Élu député au grand conseil, il commença par soutenir hautement la constitution de 1814, qui offrait, disait-il, « un mélange heureux de monarchie, d’aristocratie et de démocratie. » Seulement il réclamait en faveur de la liberté religieuse, et en 1829 il attaqua très vivement la loi qui, cinq ans plus tôt, l’avait supprimée ; aussi, après la révolution de 1830, sa nomination au conseil d’état fut-elle considérée comme une concession faite à l’ancienne majorité, dont il était encore l’espoir. Devenu conseiller d’état, M. Druey ne tarda pas à se montrer sous un jour très différent. Il se mit en opposition avec ses collègues, mais ce fut pour se lier étroitement aux sociétés qui voulaient amener une révolution fédérale et accomplir la réforme du pacte au moyen d’une constituante élue par le peuple suisse, proportionnellement à la population et sans le moindre égard pour les souverainetés cantonales. Peu scrupuleux à l’endroit des principes, il comprit que, dans l’ère révolutionnaire où l’on entrait, le pouvoir appartiendrait à celui qui saurait le mieux exploiter à son profit l’idée démocratique. Il résolut donc de se faire l’homme de la multitude, bien décidé d’avance à tous les sacrifices d’opinion qu’exigerait de lui ce rôle scabreux. C’est ainsi qu’après s’être écrié dans la diète de 1844 : « De grace, ne nous faisons pas jésuites pour combattre les jésuites, et ne faisons pas du despotisme au profit de la liberté, » il se fit en 1845 l’auxiliaire de la révolte contre le conseil d’état, dont il était membre, et, le 14 février, décréta lui-même, du haut de l’échelle de Montbenon, l’expulsion des jésuites et le pouvoir absolu du gouvernement provisoire, dont il savait bien que la présidence ne lui serait pas disputée. Toutefois il se rappela en même temps que, pour sauver les apparences, tout devait se faire au nom du peuple souverain ; aussi, dès le soir, on lut, affichées dans Lausanne, les résolutions de l’assemblée populaire générale du canton de Vaud. Les absens, c’est-à-dire les dix-neuf vingtièmes au moins du peuple, furent supposés avoir accepté ce qui s’était accompli sans même qu’ils en eussent connaissance. Voilà bien comment le radicalisme entend le suffrage universel ! Quelques meneurs ameutent une minorité turbulente, lui font acclamer tout ce qu’ils veulent, puis le tour est fait ; il n’y a plus qu’à se soumettre, à moins qu’on ne préfère prendre son fusil et descendre dans la rue, triste ressource devant laquelle reculent presque toujours les amis de l’ordre et de la légalité !

Le gouvernement provisoire de Vaud, une fois installé, usa sans aucun ménagement de ses pleins pouvoirs pour destituer tous les fonctionnaires qui ne s’empressèrent pas de faire acte de soumission dévouée. C’était un moyen sûr de satisfaire beaucoup de rancunes et de jalousies qu’on rattachait ainsi au nouvel ordre de choses, et l’on avait de cette façon des places à offrir comme récompense au zèle des uns, comme appât à la cupidité des autres. « Les grandes choses, avait dit M. Druey, ne se font pas avec la raison seulement, mais avec les passions, et non pas seulement avec les passions généreuses, mais avec les passions basses et haineuses. » Ce précepte fut fidèlement suivi les accusations les plus fausses et les plus perfides servirent de motifs pour se débarrasser de tous les hommes dont on redoutait le talent et la haute moralité. On cassa de nouveau l’académie de Lausanne, mais cette fois ce n’était pas pour la reconstituer sur des bases meilleures : on voulait frapper l’aristocratie de l’intelligence dans sa place forte et radicaliser les sources de l’enseignement.

Le grand conseil constituant, élu sous la pression des assemblées populaires et de la licence démagogique, entendit émettre dans son sein les propositions les plus subversives. L’organisation du travail et les idées communistes y trouvèrent d’ardens défenseurs, au nombre desquels figura d’abord M. Druey ; l’opinion publique n’était pas favorable à ces théories, quoiqu’elle eût trouvé bon d’y puiser des armes contre les aristocrates. Un pays essentiellement agricole, où la division de la propriété existe depuis long-temps, ne se prête pas volontiers à l’application du communisme. De nombreux petits propriétaires plus ou moins obérés peuvent se laisser séduire au premier abord par l’espoir de se libérer et de s’arrondir aux dépens de quelque riche voisin ; mais, dès qu’il s’agit de leur propre bien, ils repoussent avec effroi toute idée de partage. Les projets de ce genre qui essayèrent de se faire jour furent donc aussitôt écartés, et le gouvernement révolutionnaire dut les désavouer hautement. M. Druey, avec sa souplesse habituelle, s’empressa de faire volte-face et protesta contre toute atteinte au droit de propriété ; il alla même plus loin : il fit expulser du canton Wilhelm Marr, le rédacteur des Feuilles du temps actuel, et dissoudre une société d’ouvriers allemands qu’à tort ou à raison il accusa d’être des communistes. De telles contradictions semblaient devoir compromettre son influence ; mais, à ceux qui les lui reprochaient, il répondait en plaisantant qu’il ne regardait pas en arrière, comme fit la femme de Loth, qui fut changée en sel. Il connaissait sa supériorité sur ses collègues, dont pas un n’eût osé le contredire ni contrôler ses assertions ; il agissait dans le grand conseil en véritable dictateur. « C’est le maître de la maison, dit un des pamphlets du temps ; il voit l’admiration des uns, l’ignorance de la plupart, et la faiblesse de ceux mêmes qui pourraient lui répondre, tresser à ses opinions une espèce de couronne d’inviolabilité [4]. » Tour à tour parleur infatigable dans les assemblées législatives et dans les fêtes ou banquets, journaliste verbeux, diffus, mais habile à manier le sophisme, à jeter un certain prestige sur ses déclamations triviales en y mêlant des formules philosophiques, membre actif des clubs, même les plus bas, il s’était acquis une popularité sans égale.

L’objet principal de la nouvelle constitution fut de sanctionner les décrets de Montbenon : on admit le principe de l’initiative du peuple en établissant que toute demande présentée par huit mille pétitionnaires devrait être prise en considération par le grand conseil ; on étendit le droit électoral à tous les Suisses fixés depuis un an dans le canton ; on renforça le pouvoir exécutif, chargé de représenter l’omnipotence de la souveraineté populaire. Ce travail terminé fut livré au jugement des citoyens avec un commentaire apologétique sous forme de proclamation, destiné à être lu en chaire le dimanche 3 août. C’était une épreuve à laquelle on voulait soumettre le clergé, afin de bien constater sa complète dépendance vis-à-vis de l’autorité civile. Un grand nombre de pasteurs refusèrent d’obéir et donnèrent leur démission, aimant mieux se séparer de l’église nationale que de se faire des instrumens de propagande politique. La plupart d’entre eux n’en continuèrent pas moins à remplir leurs fonctions auprès de la partie du troupeau qui leur était demeurée fidèle, et les assemblées dissidentes qui se multiplièrent ainsi devinrent bientôt le prétexte de violences populaires que le gouvernement n’essaya pas même de réprimer. M. Druey encourageait « cette sauvagerie primitive, » qui, selon lui, prouvait l’énergie du peuple et annonçait que l’intelligence était descendue dans les poings. On laissa faire ; puis, quand on put craindre que les dissidens, las d’être insultés et battus toutes les fois qu’ils se réunissaient pour prier en commun, ne tentassent d’organiser la résistance, on donna pleins pouvoirs au conseil d’état, qui s’empressa d’envoyer ses gendarmes saisir, non pas les perturbateurs, mais les ministres et leurs ouailles. La liberté religieuse fut tout-à-fait interdite et la persécution systématiquement organisée, de telle sorte que les émeutiers purent, avec la certitude de l’impunité, se donner la joie d’envahir toute maison suspecte et d’en maltraiter les paisibles habitans.

Comment se peut-il qu’un semblable régime se soit établi dans un pays naguère heureux et libre sans soulever l’indignation générale ? N’est-ce pas là le démenti le plus formel donné à toutes ces belles phrases qu’on débitait jadis sur le bon sens du peuple et sur les bienfaits de l’instruction primaire ? La population vaudoise n’a retiré de l’enseignement de ses écoles qu’une aptitude plus grande à se laisser séduire et abuser par les mensonges de la presse, par les trompeuses promesses du charlatanisme, et, quand une fois l’aveuglement est arrivé jusqu’au point de ne plus savoir distinguer le langage de la raison de celui des mauvais instincts et des passions déchaînées, il est bien difficile d’arrêter les progrès du mal. La presse ne fournit pas l’antidote en dose suffisante pour neutraliser les effets du poison qu’elle a si abondamment répandu ; l’action individuelle rencontre des préventions qui paralysent ses efforts, l’exclusivisme de l’esprit de parti creuse un abîme infranchissable.

Après sa dernière révolution, le canton de Vaud ne tarda pas à subir le débordement du journalisme. De méchantes petites feuilles, remplies de personnalités insultantes, alimentées surtout par la jalousie et le mensonge, accoutumèrent le public à voir déverser le ridicule ou le mépris sur les hommes jusqu’alors les plus considérés et les plus dignes de l’être, ainsi que sur les principes qui sont la base nécessaire de toute morale et de toute religion. Cette action délétère semblait d’autant plus à redouter, qu’elle avait pour elle l’appui de la populace, qui plusieurs fois eut recours à la violence, afin de fermer la bouche aux défenseurs de l’ordre social. Heureusement la population vaudoise renfermait encore assez de bons élémens pour résister à un pareil dissolvant.

Les conservateurs, surpris et dispersés d’abord par l’explosion du radicalisme, commençaient cependant à se rallier ; ils sentaient la nécessité d’opposer une digue au débordement. S’ils ne pouvaient songer à ressaisir de si tôt l’influence qu’ils avaient perdue, du moins voulurent-ils faire acte d’existence et ne pas laisser croire qu’ils abandonnaient la partie. On vit paraître plusieurs journaux, rédigés avec vigueur et talent ; une académie libre fut instituée à Lausanne, puis on créa des cercles politiques, et plus tard une église indépendante ; mais il y avait bien des obstacles à vaincre : l’irritation était encore trop grande, trop soigneusement entretenue par la société patriotique, érigée en succursale du gouvernement. Le conseil d’état fit fermer les cercles, et l’église indépendante vit plus d’une fois ses ministres traqués par la gendarmerie comme des criminels. Dans la campagne, la population semblait accepter les faits accomplis ; elle ne s’apercevait guère du changement de régime et témoignait peu de sympathie pour la classe qui en souffrait le plus. Le paysan est lent à s’émouvoir, tant que ses intérêts ne sont pas en jeu. Or, le radicalisme n’osait pas toucher à l’organisation des communes, il eût craint d’y rencontrer des résistances trop fortes. Satisfait d’avoir accaparé toutes les bonnes places, il se contentait de donner l’essor à ses tendances brutales et despotiques dans le domaine de l’administration cantonale. Sauf quelques mesures fiscales, la création d’une banque et divers changemens apportés dans l’organisation judiciaire, les travaux législatifs furent assez nuls. Après avoir vainement essayé de faire une loi sur la liberté religieuse, on abandonna de nouveau cette question à l’arbitraire du conseil d’état, et bientôt la guerre du Sonderbund vint distraire l’attention.

M. Druey, député aux diètes de 1846 et de 1847, se posa en adversaire déclaré de la politique de conciliation, qui avait jusqu’alors été celle du canton de Vaud. Il fut l’un des plus ardens promoteurs de la guerre, et, lorsqu’ensuite on s’occupa de la discussion du nouveau pacte, ses efforts contribuèrent à faire adopter la clause qui légalise le despotisme fribourgeois, ainsi que celle qui garantit aux cantons le droit d’interdire les sectes dissidentes. Son ambition atteignit enfin le but qu’elle rêvait. Une fois le pacte révisé et adopté par le peuple suisse, on le nomma membre du conseil fédéral (pouvoir exécutif), et la capacité qu’il déploya dans ce nouveau poste le fit, dès la seconde année, choisir pour président de la confédération.

M. Druey possède quelques qualités précieuses pour un homme politique : une grande assiduité au travail, une promptitude d’intelligence assez remarquable, de la chaleur, de la force, quoique sans noblesse, sans élévation, sans conviction puissante ; un mépris prononcé pour l’élégance factice, joint cependant à quelque pédanterie ; un talent d’orateur qui, à défaut de bonnes raisons, n’est jamais à court d’argumens spécieux ni de saillies originales. Nul n’a mieux compris comment la popularité s’acquiert et se conserve, en laissant de côté tout scrupule pour captiver les passions de la multitude, en descendant, pour se faire des amis, jusqu’au dernier degré de l’échelle sociale. Peut-être l’avenir nous apprendra-t-il si M. Druey est capable de se transformer, si le tribun tour à tour habile et violent pourra devenir un véritable homme d’état. Sous un extérieur rude, sous des formes lourdes et un peu grossières, M. Druey cache un esprit souple et qui ne manque ni de vivacité ni de finesse. C’est une de ces natures desquelles on peut attendre les évolutions les plus étranges ; son passé nous le prouve déjà, et comme son idée favorite est de représenter toujours l’opinion de la majorité, quelle qu’elle soit, si celle-ci devient réactionnaire, il ne sera, sans doute ni le dernier ni le moins ardent à revenir aux principes sous le drapeau desquels il fit ses premières armes dans la lice parlementaire.

Privés de leur chef par l’avènement de M. Druey à la présidence, les radicaux vaudois n’ont pas tardé à se diviser. L’élément révolutionnaire, inclinant de plus en plus au socialisme, a formé un parti plus avancé, qui sympathise ouvertement avec la cause du radicalisme européen et voudrait que la Suisse renonçât à sa politique de neutralité. De là des déchiremens dans le sein même de la société patriotique, où le gouvernement ne trouve plus l’appui qui avait d’abord fait sa principale force. Une opposition âpre et remuante a surgi du milieu des radicaux, tandis que les conservateurs voyaient leurs rangs se grossir d’un certain nombre de gens honnêtes, désillusionnés par les actes de violence et d’injustice qui se sont multipliés sous le nouveau régime [5]. Las d’agitation, le peuple commence à ouvrir les yeux sur la véritable portée de tout ce charlatanisme démocratique, dont le résultat le plus clair est d’avoir satisfait l’ambition de quelques meneurs aux dépens de la prospérité et de la moralité publiques. Tout récemment, une question assez délicate, celle des incompatibilités, soulevée à l’occasion des nombreux employés de l’état qui figuraient dans la majorité du grand conseil, a dû lui être soumise. Le gouvernement aurait bien voulu éluder cette épreuve, mais des pétitions appuyées pat les deux partis opposans l’ont forcé de s’y prêter ; il a fallu se résigner à la terrible obligation de consulter le peuple. La votation s’est faite avec calme et une majorité des deux tiers a prononcé que le conseil d’état ne pourrait plus peupler le grand conseil de fonctionnaires dont l’existence dépend de lui. Par suite de ce vote, on a dû procéder au renouvellement partiel du grand conseil pour remplacer ceux des députés qui, mis en demeure de choisir entre leurs fonctions législatives et leurs emplois salariés, se sont prononcés pour ceux-ci. Le résultat des nouvelles élections, faites dans des districts qui avaient jusque-là des représentans radicaux, s’est trouvé en grande partie favorable aux conservateurs. Il est évident que l’opinion publique commence à se modifier. L’aveuglement du peuple vaudois se dissipe ; il ne pouvait en effet qu’être passager, comme les causes qui l’ont produit. Après la guerre du Sonderbund, l’effervescence s’est calmée peu à peu, et l’on a envisagé plus froidement les prétendus bienfaits du régime révolutionnaire. Or, sans être le moins du monde réactionnaire, tout citoyen personnellement désintéressé dans la question doit arriver tôt ou tard à reconnaître que le pays a plus perdu que gagné, soit au point de vue matériel, soit au point de vue intellectuel et moral. Malgré l’augmentation des impôts, la situation financière est loin de s’être améliorée. Lausanne a vu diminuer le lustre de son académie et la plupart de ses notabilités scientifiques ou littéraires obligées de s’expatrier pour aller chercher fortune ailleurs. Le respect et la considération, ces deux élémens de l’autorité, indispensables surtout dans une république, ont subi de rudes atteintes. L’église nationale n’a pu subsister qu’en se résignant à courber la tète sous le joug que lui impose l’omnipotence du conseil d’état. Enfin l’on s’est aperçu que l’ordre et la liberté souffraient également d’un pareil état de choses, et, chez les esprits même les plus prévenus, il s’est opéré un retour assez marqué vers des idées de conciliation et de justice. Aussi, quoique le gouvernement ait encore la majorité dans le grand conseil, les dernières élections ont prouvé qu’elle ne lui était plus aussi inféodée dans le pays, et que, s’il veut se maintenir, il faut renoncer à cet exclusivisme dont il n’a que trop abusé déjà.

Après cet échec, on peut prédire la chute du système radical dans le canton de Vaud, et le socialisme, malgré ses efforts pour lui succéder, ne paraît pas avoir de chances ; ce sera donc au parti libéral conservateur qu’appartiendra tôt ou tard l’héritage politique des radicaux, qui, dans le pays de Vaud comme partout en Europe, n’auront marqué leur passage au pouvoir que par des ruines.


II. – GENEVE AVANT ET DEPUIS LA REVOLUTION DU 7 OCTOBRE 1846.

« On ne peut nier que les vingt-cinq années antérieures à 1840 n’aient été pour Genève une époque de progrès, » écrivait M. James Fazy en 1840 [6]. Or, M. Fazy ne pouvait certes pas être soupçonné de partialité pour un régime qu’il aspirait à renverser, et que plus tard il représenta comme ayant tait subir au peuple vingt-sept années de tyrannie et d’oppression. Ce témoignage arraché par l’évidence mérite d’être conservé pour servir de point de comparaison à l’historien qui voudrait apprécier la conduite de M. Fazy comme chef de parti d’abord, ensuite comme président de la république genevoise.

En recouvrant son indépendance après la chute de l’empire français, Genève se vit obligée d’accepter, avec un agrandissement de territoire, une population toute catholique, qui changea la cité protestante en un canton mixte. Un projet de constitution présenté par le gouvernement provisoire fut soumis au vote de tous les citoyens âgés de vingt-cinq ans au moins et accepté par 2,444 suffrages contre 334. Cette constitution n’était pas très démocratique ; elle établissait un cens d’environ 30 francs, créait des magistratures nombreuses et fort peu rétribuées, et n’admettait point l’action directe de la souveraineté du peuple ; mais elle ouvrait la porte à toutes les modifications qui seraient plus tard jugées nécessaires, en donnant le droit d’initiative aux membres du grand conseil, alors nommé conseil représentatif. Ainsi, dès l’année 1819, la loi électorale fut révisée, et le cens successivement réduit à la modique somme de 3 francs 25 centimes. L’organisation judiciaire fut notablement perfectionnée. Genève comptait parmi ses législateurs des hommes du plus haut mérite, tels que Bellot, Rossi, Dumont, Sismondi, de Candolle, Pictet. Les savantes et profondes discussions du conseil genevois étaient dirigées par un règlement qui a souvent été cité comme un modèle pour les assemblées délibérantes. Dans l’administration, le vieil esprit républicain dominait ; les magistrats, tout dévoués à la chose publique, ne recevaient en retour de leurs efforts qu’une faible indemnité, mais ils se trouvaient heureux d’obtenir l’estime et la considération de leurs concitoyens. Les finances étaient administrées avec cette intelligence, cet ordre et cette économie qui distinguent en général les négocians genevois. Soumise d’ailleurs au contrôle de la publicité la plus grande, la balance financière de Genève pouvait être vérifiée par chacun, grace aux comptes-rendus mensuels imprimés, distribués et souvent reproduits en partie dans les journaux du canton. Les impôts étant très modérés, le budget n’offrait pas de ressources bien considérables ; mais, grace à la sagesse de l’administration, il suffisait amplement aux besoins de l’état, et se soldait presque toujours par un excédant de recette. Aussi chaque année voyait s’exécuter quelque amélioration, fonder quelque établissement d’utilité publique, qui n’accroissaient pas les charges des citoyens. L’instruction publique, cette source à laquelle Genève a puisé son lustre, fut le premier objet de la sollicitude des conseils. De nouvelles branches d’enseignement furent introduites soit à l’académie, soit au collége ; on créa un musée d’histoire naturelle, un jardin botanique ; on multiplia les écoles primaires. En même temps on ne négligeait, pas l’assainissement et l’embellissement de la ville ; on construisait des ponts, on améliorait les routes. L’état venant au secours des communes les plus pauvres, le canton offrait un aspect d’aisance qui frappait tous les étrangers. Les cultes n’étaient pas oubliés : églises et temples, cures et presbytères recevaient des subsides soit pour les réparations urgentes, soit pour les constructions nouvelles, lorsqu’elles devenaient nécessaires. Le traitement des pasteurs ayant été augmenté, celui des curés le fut aussi, quoique le traité de 1815 eût stipulé simplement qu’il serait maintenu comme par le passé.

À côté de l’action gouvernementale, des sociétés particulières travaillaient avec non moins d’ardeur au bien-être de la petite république. L’association fait la force des pays libres ; elle groupe et féconde les efforts, qui, s’ils étaient isolés, resteraient stériles. Avec sa population de soixante mille ames et un budget d’un million à peine, le canton de Genève a réalisé dans l’espace de vingt-cinq années un ensemble d’institutions tel qu’on n’en rencontre guère que dans les capitales des grands états. Les citoyens semblaient rivaliser de zèle avec l’administration. Non contens de l’aider de leur concours, ils se préoccupaient entre eux des moyens propres à favoriser le développement national. L’agriculture, l’industrie, les beaux-arts, étaient ainsi soutenus et encouragés de la manière la plus réellement utile. Les jeunes gens de toutes les classes pouvaient puiser les notions scientifiques nécessaires à leur profession dans des cours donnés par des professeurs éminens. Une école spéciale d’horlogerie avait été fondée pour former d’habiles ouvriers. En 1825, Genève eut son musée de peinture [7], qui contribua puissamment à l’essor des artistes genevois Cette ville avait, l’une des premières parmi les cités du continent, été dotée d’une caisse d’épargne ; plus tard on y joignit une caisse des familles, où de plus fortes sommes étaient reçues ; des bibliothèques populaires, des salles d’asile, des maisons d’orphelins, un dispensaire et maints autres établissemens fondés par une bienfaisance éclairée témoignaient du bon emploi que les riches savaient faire de leur superflu. Le commerce, jouissant d’une entière liberté, prospérait en dépit des entraves apportées par les douanes sardes ou françaises, et l’exemple de Genève aurait pu fournir ainsi par anticipation un argument sans réplique aux partisans du libre échange.

Quant au gouvernement, il rencontrait peu d’opposition. Les critiques qu’on lui adressait ne portaient que sur des détails tout-à-fait secondaires. Assurément ce régime avait ses imperfections ; c’était une machine très compliquée, dont les rouages n’étaient pas tous excellens. La routine arrêtait quelquefois la marche des améliorations. Une réforme utile devait, avant d’être adoptée, passer par la filière d’une foule de comités délibérans, et risquait fort d’en sortir très amoindrie. Cependant, depuis que Genève était franchement entrée dans la voie du progrès modéré, ayant à sa tête un digne magistrat, M. le syndic Rigaud, qui, par sa politique conciliante et son noble caractère, avait conquis une popularité bien méritée, tout prétexte semblait ôté à la polémique des partis, et en effet l’heureuse république ne ressentit d’abord presque pas le contre-coup de la révolution française de 1830 ; elle demeura calme, tandis que la plupart des autres cantons subissaient des secousses plus ou moins violentes.

Cependant, pour quiconque connaissait l’histoire de Genève et son caractère national, il était facile de prévoir qu’au sein de cette prospérité, inouie dans ses annales, il ne serait pas impossible de trouver des élémens de division, de rallumer le feu de la discorde dans cette république, déjà désignée par un auteur italien du XVIe siècle sous le nom de la Città dei Malcontenti. En effet, le penchant au mécontentement et au blâme est si naturel aux citoyens genevois, que ceux-ci ont inventé un mot pour l’exprimer ; ils disent que le Genevois est avenaire, et Jean-Jacques Rousseau lui-même portait dans son génie ce cachet bien marqué de sa nationalité. Le retentissement des journées de juillet, les réfugiés italiens, polonais, allemands, qui affluèrent alors en Suisse, les mouvemens populaires de Vaud, Berne, Argovie, Fribourg, Zurich, etc., vinrent fournir d’excellens prétextes aux agitateurs. Sans tenir nul compte des réformes nombreuses introduites dans la constitution de 1814, on la représenta comme ayant été imposée par l’aristocratie, sous la pression des baïonnettes autrichiennes ; on prétendit que la souveraineté du peuple était méconnue, on réclama le suffrage universel : étrange prétention dans un pays où tout citoyen qui possédait l’âge requis et n’était ni banqueroutier, ni assisté, ni repris de justice, avait le droit, en payant 3 francs 25 centimes, de se faire inscrire sur le tableau électoral ! Ces déclamations eurent pour premier résultat d’amener, en 1834, lors de l’expédition des réfugiés contre la Savoie, la création d’une société populaire, espèce de club d’où, le cas échéant, devait sans doute sortir un gouvernement provisoire prêt à seconder les projets de la légion polonaise-italienne. Toutefois on s’était trop pressé, et la population, étonnée d’abord, prit bientôt parti pour le conseil d’état contre les étrangers audacieux qui violaient si indignement les droits de l’hospitalité.

Malheureusement, l’année suivante, le troisième jubilé de la réformation de Genève, célébré avec beaucoup d’éclat, eut le double inconvénient d’indisposer les catholiques et de mettre tout le peuple en émoi. Les démêlés avec la France au sujet de l’espion Conseil en 1836 et du prince Louis-Napoléon en 1838 contribuèrent à entretenir cette effervescence, d’autant mieux qu’en 1836 comme en 1838, le gouvernement avait vu dans le peuple un appui et non pas un péril ; mais l’illusion ne tarda pas à se dissiper. Quand il n’y eut plus rien à craindre de l’extérieur, les esprits se tournant vers la politique, l’opposition devint tout à coup plus hostile, plus exigeante. Dans le conseil représentatif, elle réclama l’établissement d’une municipalité pour la ville de Genève. Après un débat très animé, cette proposition, déjà repoussée comme tendant à créer un antagonisme dangereux au sein du canton, essuya un nouvel échec ; mais dès-lors les radicaux eurent un prétexte pour fonder une association destinée à éclairer l’opinion publique sur ce point, ainsi que sur quelques autres réformes constitutionnelles. Établie le 3 mars 1841, cette association déclarait vouloir se renfermer dans la légalité la plus stricte ; ses seules armes devaient être la discussion et la presse. Bientôt cependant les mécontens de toutes sortes, les amours-propres froissés, les jaloux et les ambitieux, se groupèrent autour d’elles Ses fondateurs, comme il arrive presque toujours, furent dépassés, le mouvement qu’ils prétendaient diriger les entraîna. Au mois d’octobre de la même année, la question des couvens d’Argovie fut l’objet d’une assemblée populaire dans laquelle on entendit les discours les plus démagogiques, et quelques semaines plus tard, le 21 novembre, éclatait une manifestation tumultueuse qui força le conseil représentatif à changer la loi électorale et à convoquer une assemblée constituante, élue par le suffrage universel.

Le conseil d’état, pris au dépourvu par cette explosion inattendue, et voyant que la milice n’était pas disposée à le soutenir, consentit, avec un dévouement bien digne d’éloges, à rester à la tête du pays comme gouvernement provisoire. L’ordre se rétablit promptement, et les élections pour la constituante se firent sans trop de tumulte. Malgré les efforts des radicaux, elles donnèrent la majorité au parti libéral conservateur. Néanmoins les principes démocratiques furent adoptés comme base de la nouvelle constitution. À la place d’un seul collée électoral, qui comprenait auparavant le canton tout entier, on créa 10 arrondissemens, dont 4 pour la ville et 6 pour la campagne. Le nombre des conseillers d’état, qui était de 25, fut réduit à 13. Au conseil représentatif de 274 députés, qui se renouvelait annuellement par une élection de 30 membres, on substitua un grand conseil de 176 députés, élus pour quatre ans et se renouvelant par moitié tous les deux ans. La ville de Genève fut dotée d’un conseil municipal. Le grand conseil resta chargé de l’élection du conseil d’état, ainsi que du choix des juges et des membres du parquet. Le jury fut introduit dans la cour de justice criminelle. L’organisation de la police fut modifiée et améliorée. Les traitemens des magistrats furent en général augmentés, afin d’en rendre les fonctions plus accessibles à tous, sans pourtant en faire une profession lucrative. Enfin on soumit le consistoire de l’église protestante à l’élection populaire, pour le mettre en harmonie avec les autres institutions de la démocratie. Quant aux catholiques, on ne put rien changer aux traités de 1815, qui avaient réglé leurs intérêts religieux.

La constitution fut votée par les citoyens en juin 1842 ; sur 11,586 électeurs, 5,426 seulement prirent part à cette votation ; le nombre des acceptans s’éleva à 4,842. On procéda immédiatement aux élections du grand conseil, où la même majorité l’emporta d’une manière plus décisive encore que dans la constituante, et ensuite à celles du conseil d’état, qui fut composé d’hommes nouveaux, sauf trois membres de l’ancien gouvernement. M. le syndic Rigaud, porté au grand conseil par les suffrages de quatre collèges, se retrouva chef du pouvoir exécutif, comme avant le 22 novembre. Un pareil résultat ne répondait guère aux espérances des radicaux. Aussi, quoiqu’ils eussent obtenu la majorité dans l’élection pour le conseil municipal de la ville de Genève, ne tardèrent-ils pas à s’organiser en opposition turbulente contre le régime issu du suffrage universel. Des clubs s’établirent pour agiter le peuple en excitant ses défiances contre le conseil d’état, qu’on représentait comme n’ayant d’autre préoccupation que d’escamoter le triomphe de la démocratie. Pendant les derniers mois de 1842, l’irritation fit de tels progrès, que les conservateurs crurent devoir prendre, de leur côté, quelques mesures défensives. Ils formèrent entre eux des espèces d’embrigademens destinés, si cela devenait nécessaire, à protéger le gouvernement contre l’émeute. Les passions s’animaient, la tribune du grand conseil était habituellement envahie par des perturbateurs qui s’essayaient à exercer une pression sur ses débats ; les députés les plus courageux étaient insultés dans la rue au sortir des séances ; de part et d’autre, on se préparait à la guerre civile, qui semblait inévitable.

En effet, le 23 février 1843, à propos d’un article de loi sur les visites domiciliaires, l’émeute éclata dans la tribune ; des menaces et des cris de mort se firent entendre contre les membres de la majorité du grand conseil. L’énergie du président fit évacuer la tribune ; mais, tandis que la discussion continuait à huis-clos, l’émeute parcourait la ville, et des rixes violentes s’engageaient sur plusieurs points. Après une lutte assez vive, les insurgés furent néanmoins mis en pleine déroute. Malheureusement, après la victoire, on poussa, vis-à-vis des vaincus, la générosité jusqu’à la faiblesse : on leur accorda une amnistie complète. C’était mal connaître les radicaux. Le langage de leurs journaux n’en devint que plus insolent, et, le calme apparent qui suivit détournant l’attention publique du travail souterrain qui s’accomplissait dans les bas-fonds de la société, on se crut à l’abri de nouvelles tentatives révolutionnaires.

Genève, à vrai dire, ne semblait pas avoir trop souffert jusqu’à ce jour des changemens apportés à sa constitution. On voguait en pleine démocratie, sans ressentir encore les inconvéniens du nouveau régime. Le suffrage universel donnait des résultats tels qu’on n’avait point d’abord osé les espérer. Le gouvernement suivait une politique très modérée, mais ferme, repoussant les suggestions de l’esprit de parti, et cherchant à effacer les traces des conflits antérieurs, à rétablir la concorde entre les citoyens des diverses classes de la société. Les années 1844 et 1845 s’écoulèrent donc assez paisibles ; la révolution vaudoise agita bien quelque peu les esprits, mais l’attitude ferme du parti conservateur empêcha que l’ordre ne fût gravement troublé. L’état prospère de la fabrique d’horlogerie, qui occupe à Genève un si grand nombre d’ouvriers, ne facilitait guère les menées démagogiques. Malgré les efforts du radicalisme, habile à profiter des prétextes que venaient lui fournir les questions fédérales pour réveiller l’antagonisme et l’exploiter à son profit, la majorité demeurait compacte et paraissait même tendre plutôt à s’accroître. Les élections pour le renouvellement du grand conseil en offrirent la preuve. On se plaisait à croire la crise révolutionnaire terminée, en voyant Genève entrer franchement dans la voie démocratique, avec ses vieilles habitudes républicaines et sa longue expérience de la liberté. Hélas ! on oubliait que la liberté rie peut que trop facilement ramener au despotisme, quand elle est arrivée à ce point de développement où, la force matérielle ayant perdu presque tout son empire, la loi n’a plus d’autre sanction que celle du sentiment moral qui implique la nécessité de s’y soumettre.

L’émeute du 13 février 1843 avait fait une brèche à l’autorité légale. En reculant, par esprit de conciliation, devant la nécessité de punir, le gouvernement s’était placé sur un mauvais terrain ; il avait en quelque sorte reconnu le droit de l’insurrection et traité avec elle comme avec une puissance : déplorable faute qui, loin de lui rattacher les coupables ainsi amnistiés, leur donna le sentiment de leur force et de sa faiblesse ! Vainement on prétend se soustraire à la pression de la foule : si l’élément moral et intellectuel ne sait pas s’imposer résolument, la force brutale reprend bientôt le dessus. Jusqu’ici les sociétés n’ont jamais pu échapper à cette alternative. Dans la lutte du bien et du mal, l’énergie est la condition de la victoire ; aussi le mal triomphe-t-il le plus souvent, parce que son audace ne recule devant rien. Genève devait faire la cruelle expérience de cette puissance terrible du mal ; quatre années suffirent pour altérer profondément ses mœurs républicaines, pour aveugler sa population, généralement cultivée et intelligente, au point de lui rendre odieuses les institutions auxquelles étaient dues l’indépendance et la prospérité du pays.

Après la chute du gouvernement vaudois en 1845, resté seul debout entre les deux partis extrêmes, le canton de Genève se montrait fidèle à sa politique conciliante, appuyant ce qu’il pouvait y avoir de juste dans les griefs allégués par les états du Sonderbund, et faisant appel au patriotisme suisse pour repousser les mesures brutales que proposaient leurs adversaires. Aussi le radicalisme dirigea-t-il bientôt tous ses efforts contre ce dernier obstacle, dont la persistance l’exaspérait. Il lui fallait à tout prix obtenir en diète une treizième voix pour l’expulsion des jésuites, afin de pouvoir accomplir ensuite la révolution fédérale qu’il méditait. Le suffrage universel n’ayant pas réalisé les espérances préconçues, on s’apprêtait à essayer encore une fois de l’émeute et des barricades. À Genève, de même que dans le canton de Vaud, le radicalisme s’était en quelque sorte incarné dans un homme, seul, comme M. Druey, au milieu d’une foule d’incapables, d’ambitieux jaloux et de dupes exaltées ; mais ce chef unique offrait un type différent, moins original et plus passionné. M. James Fazy appartient essentiellement à l’école révolutionnaire française ; il est un produit du journalisme parisien. Son esprit s’est développé, son éducation s’est faite dans cette société superficielle et joyeuse des enfans perdus de la presse quotidienne de Paris, journalistes en sous-ordre dont la plupart exploitent sans beaucoup de scrupule la bonhomie du public. Antipathique par nature aux profondes spéculations de la philosophie allemande, il relève directement de l’école incrédule, du XVIIIe siècle, et semble n’avoir jamais senti le besoin de doctrines plus élevées, de principes plus solides. Homme d’opposition par excellence, toutes ses facultés se sont exclusivement consacrées à l’art d’attaquer les places fortes de l’ordre social, non pas, comme les faiseurs de systèmes, en vue d’établir une organisation nouvelle, mais simplement pour le plaisir de satisfaire son humeur inquiète et d’ouvrir un champ libre aux caprices de sa volonté. L’ambition porte chez lui le caractère des fantaisies d’un enfant gâté que la moindre résistance irrite, et qui n’a pas plus tôt obtenu l’objet de ses désirs, qu’il aspire à quelque autre, comme s’il trouvait du charme à se créer sans cesse des obstacles.

Il y a encore entre M. Fazy et M. Druey une différence essentielle : c’est que l’agitateur genevois est par excellence ce qu’on pourrait nommer un révolutionnaire de l’espèce aristocratique. En cela, il n’a fait que se prêter aux tendances des ouvriers genevois, de ces singuliers démocrates qui n’aiment à confier leurs intérêts qu’à un monsieur du haut. Quand on peut à Genève donner à ses tendances démagogiques un certain parfum d’aristocratie et unir surtout la qualité d’homme de lettres à celle de prolétaire de bon ton, il est rare qu’on ne réussisse pas. M. James Fazy nous offre un exemple curieux des succès de cette espèce. Écrivain diffus et peu correct, il a su mettre à profit, vis-à-vis des ouvriers de Genève, sa position littéraire, si obscure qu’elle fût. L’Homme aux Portions, publié par lui en 1821, et les Voyages d’Ertelib, en 1822, contenaient sous le voile de l’allégorie la critique du système social et de l’organisation politique de la Suisse ; ces opuscules passèrent inaperçus. En 1826 parurent de lui des scènes historiques : la Mort de Lévrier, pauvre conception empruntée à l’histoire de Genève, et dans laquelle la prosodie n’était pas moins maltraitée que la langue. La même année, il publia des Opuscules financiers, où quelques idées assez justes sont présentées sous une forme confuse et déclamatoire. En 1828, dans un écrit dont le titre était original, la Gérontocratie, ou Abus de la sagesse des vieillards dans le gouvernement de la France, M. Fazy se plaçait sur son véritable terrain : il déployait une certaine verve de pamphlétaire, et lançait quelques traits piquans contre les travers de la restauration française ; mais, par une singulière fatalité, M. James Fazy fournissait d’avance des armes contre lui-même, car il était destiné à n’arriver au pouvoir qu’après l’âge de cinquante ans, c’est-à-dire au moment où l’on pouvait, sans trop d’injustice, commencer à le ranger parmi les Gérontes. En 1830, il écrivait à Paris dans quelques-uns des journaux de l’opposition la plus avancée. Pendant les journées de juillet, on le vit paraître à l’Hôtel-de-Ville avec les autres publicistes qui s’y portèrent pour s’installer en gouvernement provisoire. Il se considérait alors comme citoyen français, ainsi que le prouva son interrogatoire dans un procès qu’il eut à subir, deux ans plus tard, pour délit de presse. Déjà, en octobre 1830, il avait été condamné par défaut en qualité de rédacteur de la Révolution, pour n’avoir pas rempli les formalités imposées par la loi. Ce fut à la suite de sa seconde condamnation que, dégoûté probablement par la perspective de la prison qui menaçait les journalistes de son parti, il revint à Genève et choisit désormais sa petite patrie pour théâtre de son activité remuante, sans perdre de vue les projets du radicalisme européen, auxquels il devait probablement avoir été initié par ses relations avec les principaux membres des comités révolutionnaires dont Paris était le centre.

La situation géographique de Genève, sa longue lutte contre un voisin puissant qui menaçait son indépendance, son renom comme berceau du protestantisme calviniste, son lustre littéraire et principalement scientifique, lui ont donné une importance toute particulière en Europe. La position de cette ville, libre depuis trois cents ans, au milieu des trois nationalités française, italienne et allemande, la part qu’elle a prise au mouvement intellectuel ainsi qu’à presque tous les grands événemens de l’époque moderne, le rôle surtout qu’elle joua dans le XVIe siècle en ouvrant ses portes aux nombreuses victimes de la persécution religieuse, firent naître chez quelques hommes le projet d’en faire l’asile des réfugiés politiques, l’embryon d’un état républicain modèle, qui agirait par rayonnement sur ses alentours, et servirait ainsi de la manière la plus efficace la cause de la démocratie. L’ambition de M. James Fazy adopta volontiers ce plan, qui pouvait faire de Genève une sorte de levier avec lequel on aurait remué le monde. L’idée avait certainement un côté généreux ; mais les tendances du radicalisme s’opposaient elles-mêmes à la réalisation de ce projet en confondant les barricades révolutionnaires avec la résistance passive, la foi profonde et les armes purement spirituelles des réformés du XVIe siècle.

À Lausanne, le radicalisme avait procédé par les prédications de cabaret ; à Genève, il suivit une autre tactique. M. Fazy fonda un journal, l’Europe centrale, dans l’intention de préparer les voies et de se concilier le peuple, dont il flattait l’orgueil par l’appât des hautes destinées promises à la république-modèle. En 1834, il soutint l’expédition polonaise-italienne et blâma la conduite du gouvernement genevois, contre lequel dès-lors il entreprit une polémique aussi injuste qu’acrimonieuse. Ses attaques ne produisirent d’abord que de la défiance ; pendant les sept années suivantes, il ne parut point avoir conquis la moindre influence apparente dans les cercles politiques de l’opposition. Cependant il avait jeté au sein de la multitude un levain qui fermentait en secret. Lorsqu’en novembre 1841 éclata le mouvement populaire provoqué par l’association du 3 mars, M. Fazy se trouva le véritable chef de l’émeute, et peu s’en fallut qu’il ne la fît tourner à son profit personnel. Sans la promptitude avec laquelle le conseil d’état et le grand conseil se résignèrent à la convocation d’une constituante, il devenait maître de la situation et s’emparait du pouvoir cinq ans plus tôt qu’il ne l’a fait.

Élu membre de la constituante, il y donna carrière à son éloquence diffuse et sophistique. Maniant la parole avec un aplomb que rien ne pouvait déconcerter, discutant avec une aigreur bien propre à faire vibrer les passions populaires, et payant d’audace quand il était à bout d’argumens, il fut bientôt le, favori de la foule. Après le 13 février 1843, M. James Fazy, qui avait jugé bon de s’abstenir ce jour-là, reparut quand l’amnistie fut proclamée, et ne se montra que plus violent et plus audacieux dans son journal, qui n’était plus l’Europe centrale, morte en 1835, ressuscitée en 1841 sous le titre du Représentant, qui était devenu la Revue de Genève. Passé maître dans l’art d’embrouiller les questions, déployant toutes les ressources que la dialectique peut fournir au rhéteur pour soutenir et gagner sa cause, il exerçait sur le public cette espèce de fascination qui résulte des tours d’adresse exécutés par un prestidigitateur habile. Le parti radical de Genève, battu dans les élections, était ainsi tenu en haleine ; garanti des atteintes du découragement, il demeurait uni, résolu, prêt à saisir la première occasion qui se présenterait de s’insurger au nom de la constitution violée, car c’est toujours là le grand épouvantail dont les agitateurs se servent pour renverser les gouvernemens les plus constitutionnels.

Cette occasion s’offrit bientôt. Le 4 octobre 1846, la décision du grand conseil relative au Sonderbund, tout en réprouvant l’alliance des cantons catholiques, demandait qu’avant d’employer vis-à-vis d’eux des mesures de rigueur, on fît encore une tentative de conciliation. L’opposition prétendit que c’était trahir la cause nationale, vendre le pays aux jésuites et à l’étranger. Au sortir de la séance, M. James Fazy convoqua une assemblée populaire dans le temple de Saint-Gervais, et la maintint en permanence pendant les deux jours suivans. Excitant les esprits par ses discours, il fit nommer, sous le nom de commission exécutive des décisions de l’assemblée, une espèce de gouvernement insurrectionnel. Alors, le procureur-général ayant lancé dans la journée du 6 des mandats d’arrêt contre les principaux meneurs de cette démonstration illégale, la révolte éclata, des barricades furent construites sur les ponts qui joignent le quartier de Saint-Gervais au reste de la ville, et, vers le soir, les insurgés commencèrent à tirer des coups de fusil sur les bateaux qui traversaient le lac. La nuit se passa en démarches inutiles pour prévenir une collision sanglante. Le 7 au matin, la ville présentait l’aspect d’une place de guerre où, toute affaire cessante, on se préparait au combat. Ce n’était qu’avec une profonde douleur que le conseil d’état cédait aux exigences d’un si pénible devoir. Aussi recula-t-il devant la mesure la plus urgente, et, au lieu de confier des pleins pouvoirs à un chef militaire expérimenté, il préféra garder par-devers lui toute la responsabilité du commandement, espérant jusqu’au bout que le conflit n’aurait pas lieu, ou que du moins un déploiement de forces imposantes et une décharge d’artillerie plus bruyante que meurtrière suffiraient pour y mettre fin promptement. Il eut en effet l’avantage dans une première journée ; mais, après ce succès qui pouvait être décisif, il manqua de prévoyance et d’énergie : il laissa s’écouler toute une nuit sans tenir les insurgés en haleine. Ceux-ci profitèrent de l’inaction du gouvernement, et le lendemain c’était au parti radical que restait la victoire. Il se passait à Genève, sur la place du Molard, la même scène à peu près que sur la promenade de Montbenon à Vaud. Comme M. Druey, M. Fazy tirait là un papier de sa poche devant la populace frémissante : ce papier contenait en même temps la liste d’un gouvernement provisoire et un programme politique, dont la disposition essentielle modifiait à l’avantage des radicaux la loi électorale. La révolution était consommée.

Le grand conseil, rassemblé pour recevoir la démission du conseil d’état, fut dissous par une troupe d’émeutiers, et, quelques jours après, on procéda, suivant les décrets de M. James Fazy, à de nouvelles élections. Le nombre des députés au grand conseil était réduit à 90, dont 44, nommés par la ville, formant un collége électoral dans lequel dominaient les radicaux, et 46 par la campagne, divisée en deux collèges seulement, de force inégale, mais où la majorité appartenait aux catholiques. Les conservateurs n’en obtinrent pas moins quelques nominations, dues à un concours que les catholiques allaient leur retirer dès qu’ils croiraient plus avantageux de s’entendre avec les radicaux. Cette alliance monstrueuse ne tarda pas à s’opérer. Malgré l’apparente incompatibilité qui existait entre le parti ultramontain et M. James Fazy, porté au pouvoir par haine des jésuites et du Sonderbund, le fait est que leurs tendances convergeaient vers un but commun : la destruction de l’ancienne Genève, de la république protestante, œuvre de Calvin, maintenue pendant trois siècles par l’esprit des institutions établies sous l’influence de son génie.

Dans un Essai sur l’Histoire de Genève publié en 1838, M. Fazy avait assez ouvertement exposé ses vues à cet égard. Hostile par instinct à l’austérité du rigide réformateur et ne faisant pas grande estime de sa mission religieuse, il l’accusait d’avoir comprimé l’essor de la démocratie. Aussi, dès qu’il se vit en position d’agir efficacement en sens contraire, il s’empressa de porter la sape et la pioche sur tout ce qui restait encore de l’édifice de Calvin, et l’antagonisme catholique lui vint en aide dans cette œuvre de destruction avec un aveugle empressement. Le grand conseil commença par condamner les membres du précédent gouvernement à payer les frais de l’émeute pour les punir d’avoir rempli leur devoir en défendant contre elle l’autorité que le peuple leur avait confiée. Ensuite la constitution, révisée dans un sens tout-à-fait radical, fut acceptée par le peuple à une assez grande majorité, parce que les catholiques la votèrent avec enthousiasme. Elle se bornait, en fait de progrès politique, à étendre le droit électoral aux faillis et aux assistés. C’était indiquer assez clairement qu’on en voulait surtout à la supériorité morale, et les actes postérieurs du gouvernement provisoire, maintenu dans ses fonctions avec M. James Fazy pour président, ne laissèrent aucun doute à ce sujet. Cette constitution établit un conseil d’état de sept membres à 5,000 francs de traitement, nommés par l’ensemble des électeurs réunis en un seul collége à la ville. Ce conseil se renouvelle tous les deux ans, alternativement avec le grand conseil, élu par les trois collèges électoraux, en sorte que chaque année le pays est agité par des élections générales, sans compter celles des députés fédéraux, celles des autorités communales, celles des membres du consistoire et enfin celles des pasteurs. Le suffrage universel ainsi placé à la base de toutes les institutions est organisé de la manière la plus favorable aux pressions du tumulte et de la violence. Les élections doivent être validées, d’abord après le dépouillement du scrutin, par le bureau même qui les a dirigées, et dont le président est nommé par le conseil d’état. Les divers départemens de l’administration se composent chacun d’un seul conseiller d’état ayant sous ses ordres des commis salariés ; les anciens comités auxiliaires et gratuits sont supprimés pour faire place à la bureaucratie. L’action du pouvoir exécutif est ainsi rendue plus libre, mais aussi plus arbitraire et plus despotique. Représentant direct de la souveraineté du peuple, il ne doit avoir d’autre entrave que la responsabilité personnelle de ses membres, garantie fictive dans un pays où la frontière se trouve à moins de deux lieues du centre. Le droit de voter, sauf pour les élections municipales, est accordé à tous les Suisses domiciliés dans le canton. L’organisation judiciaire est établie sur le principe du juge unique, avec le jury pour le criminel et le correctionnel. La contrainte par corps est abolie. Le droit de grace appartient au grand conseil.

Cependant toutes ces modifications constitutionnelles, quelque graves qu’elles fussent, n’étaient pas de nature à contenter beaucoup les révolutionnaires en sous-ordre. Il fallut leur offrir d’autres satisfactions plus positives. La curée des places fut ouverte à quelques-uns, et les destitutions brutales se succédèrent bientôt pour fournir les moyens de récompenser le dévouement des héros des barricades. Une loi sur l’instruction publique, cassant tous les professeurs de l’académie et du collège ; permit de sacrifier aux rivalités envieuses les membres du corps enseignant dont on redoutait le plus l’influence. C’était encore trop peu. On savait bien que la victoire n’avait été qu’une surprise ; on sentait le besoin d’avoir sous la main une armée de soi-disant travailleurs, prétoriens en blouse, propres à entretenir l’agitation et à maintenir le nouveau pouvoir en face d’une majorité très douteuse. On créa donc des ateliers nationaux. Le comblement des fossés, le nivellement des fortifications extérieures et la construction d’une route sur la rive gauche du lac réunirent des centaines d’ouvriers qui abandonnaient volontiers leurs occupations sédentaires pour un travail moins assujétissant. On n’exigeait pas d’eux beaucoup d’assiduité ; ils, pouvaient tenir, plus souvent en main le verre que la pioche et recevoir leur paie comme au terme d’une journée laborieuse. Le peuple souverain a droit à des ménagemens ; on est trop heureux qu’il veuille bien consentir à gagner ainsi sa pauvre vie, tandis que ses meneurs se partagent les dépouilles opimes. Il est vrai que cela coûte cher, mais c’est une dépense inévitable. Si l’argent est le nerf de la guerre, il est l’ame des révolutions. C’est lui qui leur donne l’être, les alimente et les conserve. Avant, pendant et après, elles en font une consommation perpétuelle. Tant que l’argent abonde, elles mènent joyeuse vie ; à mesure qu’il diminue, elles deviennent de plus en plus maussades et chagrines, puis féroces quand elles ne meurent pas de faim sur les débris de l’orgie. Genève était une riche proie ; mais les appétits du radicalisme ne sont point de nature à se contenter aisément. Après avoir dissipé toutes les ressources disponibles, ce qui ne fut pas long, il fallut trouver des expédiens. On s’empara, par une loi spoliatrice, des fondations utiles que les citoyens soutenaient soit de leur bourse, soit de leur activité désintéressée ; on les contraignit de verser leurs capitaux dans la caisse de l’état. En même temps, on recourut à l’emprunt, fondement sur lequel reposent toutes les théories financières de M. James Fazy, qui ont eu pour résultat de grever le pays de quelques millions de dettes, sans réussir cependant à combler le déficit, toujours béant comme un abîme dans lequel le radicalisme doit périr. Jusqu’en 1846, une sage économie avait dirigé l’administration des finances du canton de Genève. Le budget des dépenses ordinaires s’élevait en moyenne à 1,300,000 francs, ce qui fait à peu près la millième partie de celui de la France, en sorte que chaque millier de francs dans l’un représente un million dans l’autre. À la fin de cette même année 1846, malgré la révolution d’octobre et trois mois d’un gouvernement provisoire, les comptes de l’exercice se soldèrent encore par un excédant de recettes de 171,694 francs ; mais, à peine arrivés au pouvoir, les nouveaux magistrats, montrant le plus profond dédain pour ce qu’ils appelaient les vues mesquines de leurs devanciers, entrèrent dans un système tout différent. L’équilibre financier fut bientôt détruit par les frais des ateliers nationaux, cette expérience ruineuse dans laquelle l’état de Genève se lança le premier, comme pour donner au monde un avant-goût des merveilles du socialisme. Dès la fin de 1847, on entrait à pleines voiles dans le régime des déficits, et l’année suivante le conseil d’état faisait voter un emprunt de 100,000 francs de rente 4 pour 100, soit 2,500,000 francs de capital. Cet emprunt ne devait être émis que successivement et par quart, d’année en année ; mais peu de mois après il fallut revenir sur cette résolution, et les trois derniers quarts furent émis tout à la fois. Les particuliers s’empressant fort peu d’y souscrire, quoiqu’on le leur offrît 85 francs, les caisses des administrations secondaires, telles que les banques, la caisse d’épargne, l’hôpital, etc., furent mises à contribution.

À côté de son grand livre de la dette publique, le gouvernement radical ne négligeait pas non plus la ressource des bons du trésor, rescriptions, comme on les appelle à Genève, et il en a usé si largement, que, d’après le compte-rendu publié en mai 1850, le chiffre de cette dette flottante s’élevait à 1,010,225 fr 51 cent. Du reste, si l’emprunt ne trouvait pas faveur parmi les capitalistes, il n’en était pas moins déjà dépensé en entier le 31 mars 1850, ainsi que cela résulte d’un rapport officiel qui constate à cette époque un déficit de 139,748 fr 32 cent., inférieur, selon toute probabilité, à ce que devait être réellement le découvert occasionné par les dépenses considérables que l’administration avait jugées nécessaires dans l’intérêt de sa politique, et qui ne se trouvaient pas encore toutes liquidées [8].

De tels gaspillages ne répondent guère aux promesses d’un parti qui prétend être celui du gouvernement à bon marché. Aussi s’efforça-t-il d’en amortir l’effet en affirmant que la vente des terrains des fortifications de la ville suffirait non-seulement à couvrir l’emprunt, le déficit et les rescriptions, formant un total de 3 millions au moins, — ce qui, proportion gardée, équivaudrait en France à 3 milliards de déficit, — mais encore qu’elle fournirait pour l’avenir d’importante ; ressources qu’on pouvait escompter sans crainte. Or la plus grande partie de ce terrain, nivelé à grands frais et mis en vente vers la fin de l’année dernière demeure jusqu’ici sans acheteur, et, malgré cet échec, qui semblait devoir dissiper toutes les illusions, le grand conseil a continué de voter aveuglément de nouvelles dépenses extraordinaires [9]. Cependant, chose incroyable et désolante à la fois, avec tant d’argent si rapidement employé, aucune amélioration vraiment importante n’a été accomplie ; les travaux entrepris demeurent inachevés et quelques-uns des ouvrages auxquels l’emprunt était spécialement destiné par la loi qui le votait ne sont pas même commencés aujourd’hui.

Après cela, comment s’étonner de la défiance invincible qu’a soulevée le radicalisme ? Quatre ans de règne ne lui ont pas assuré une position plus stable. Il domine moins par sa propre force que par la répugnance de ses adversaires pour les luttes violentes, pour les émeutes et les querelles de la rue. Son grand art consiste à manipuler avec dextérité la matière électorale, et il y apporte un mélange d’audace et de ruse devant lequel toute opposition légale est complètement impuissante. Usant sans scrupule de ses moyens d’influence sur es électeurs, il emploie tour à tour la flatterie et l’intimidation. Tantôt c’est une route ou bien un pont que l’on propose de construire au moment où l’on a besoin des votes de ceux qui sont intéressés à l’exécution de semblables projets ; tantôt ce sont des injures et des insinuations perfides lancées dans les journaux contre les conservateurs qu’on accuse d’être des réactionnaires altérés de vengeance, des traîtres vendus à l’étranger. Puis, quand vient le jour de l’élection, le local où elle doit se faire est assiégé de bonne heure par une foule turbulente qui envahit les bureaux sous la présidence de quelque fonctionnaire du gouvernement, organise dans la salle une fabrique de bulletins à l’usage surtout des électeurs de la campagne qu’on circonvient sans peine, fait apporter du vin pour rafraîchir les gosiers altérés par de fréquentes disputes dont le bruit étouffe toutes les réclamations, et enfin prononce sur la validité des élections, qu’elle annule sans cérémonie quand elles sont contraires au gouvernement [10].

En ce genre de roueries, le radicalisme genevois est fort habile, c’est une justice à lui rendre ; il est vrai qu’il n’a pas d’autre expédient pour se soutenir. L’inertie de ses adversaires ne lui donne pas de prise : il voudrait bien les forcer à prendre son emprunt, à l’aider de leur bourse et de leur influence ; mais il n’ose, parce qu’il sent que, dans un pays libre depuis des siècles, les résistances individuelles seraient opiniâtres et useraient vite son pouvoir né d’hier. L’opposition conservatrice, quoique exclue des conseils, n’en occupe pas moins une haute place dans le pays par ses lumières, par ses richesses, par l’estime qui l’entoure. Son activité se dirige sur les moyens de contre-balancer l’effet des mauvaises doctrines et d’y soustraire la jeunesse. Elle s’est efforcée de créer, en dehors de l’action gouvernementale, un centre de mouvement intellectuel et d’éducation morale qui conserve au pays sa bonne renommée, tout en lui préparant un meilleur avenir. Ne perdant pas courage, elle a continué la lutte dans la presse et dans les élections avec une persévérance remarquable.

En 1849, le peuple étant appelé à réélire le conseil d’état, les conservateurs essayèrent de nouveau leurs forces. Un comité d’hommes indépendans et actifs organisa le mouvement électoral avec un tel succès, que le parti radical effrayé dut mettre en jeu tous les ressorts dont il pouvait disposer. On vit les membres du gouvernement monter sur les tréteaux des assemblées populaires pour plaider eux-mêmes leur cause ; rien ne fut négligé pour gagner surtout les communes catholiques. En même temps, des bruits sinistres étaient répandus pour effrayer cette partie de la population qui craint par-dessus tout les manifestations bruyantes de la rue. Huit jours avant l’élection, à propos d’un article publié par le Journal de Genève, on instruisit un procès de haute trahison, dans lequel le parti conservateur devait être gravement compromis. Enfin le 12 novembre, lorsque tous les électeurs du canton affluaient à la ville, le temple de Saint-Pierre, local consacré au scrutin, se trouva si bien encombré d’une foule compacte et résolue à empêcher la marche régulière des opérations électorales, que toute la journée se passa en rixes violentes auxquelles succédèrent, vers le soir, des scènes dignes du temps de la terreur. Les membres du comité conservateur eurent presque tous à subir de mauvais traitemens, et en particulier le docteur Baumgartner, le plus redoutable adversaire du régime radical, faillit être mis en pièces par des misérables qui, n’ayant pu s’emparer que de ses vêtemens, les brûlèrent sur la place publique, en dansant une ronde accompagnée des plus féroces imprécations. Cependant, au milieu de ce tumulte, malgré les violences et les irrégularités de toutes sortes protégées par le désordre, le conseil d’état ne fut réélu qu’à une majorité de 700 voix à peine sur un total d’environ 11,000 électeurs présens.

Le radicalisme, enhardi par ce triomphe si chèrement obtenu, ne garda plus de ménagemens. Des destitutions frappèrent tous les employés suspects d’opinions conservatrices ; on décréta la destruction des fortifications, l’agrandissement de la ville, la division de plusieurs communes rurales, afin d’agir d’une manière plus efficace sur le corps électoral et d’augmenter l’ascendant du pouvoir exécutif. Différentes mesures plus ou moins brutales ne tardèrent pas à dissiper tout-à-fait le prestige de modération dont M. Fazy s’était entouré d’abord. Bientôt il ne fut plus même possible de croire à son héroïque désintéressement, quand on le vit accepter le don de 200 toises de terrain (estimées 300,000 fr.) que le grand conseil lui vota sur la proposition de l’un de ses dévoués partisans. Les élections de 1850, pour le renouvellement intégral de ce corps, où les conservateurs ne purent obtenir un seul représentant, vinrent mettre le sceau à sa domination absolue. Désormais il n’y avait plus moyen de se faire illusion : c’était un dictateur que la constitution avait établi sous le nom de président, et qui aspirait à concentrer en lui seul toute la souveraineté populaire. Du reste, M. James Fazy ne s’en cachait pas dans son organe ordinaire ; cumulant les fonctions de journaliste avec celles de premier magistrat du canton de Genève, il continuait à se servir de sa plume exercée pour représenter comme des ennemis du pays les 4,500 citoyens qui lui refusaient leurs voix ; il les accusait ouvertement de tramer des complots ; puis, sommé de fournir des preuves et de les mettre en jugement, il déclarait qu’en l’absence de loi positive sur le prétendu délit dont ils s’étaient rendus coupables, on se bornerait à se passer de leur concours et à les tenir en état de suspicion. Cependant sous cet apparent dédain pour une opposition qui, malgré ses échecs successifs, persiste et refuse son appui, se cache un profond dépit de se trouver, après quatre ans de règne, aussi peu avancé que le premier jour dans la confiance publique, de n’avoir en perspective d’autres ressources que l’augmentation des impôts ou des mesures révolutionnaires. Arrivé au but de ses efforts, M. Fazy semblait devoir jouir en paix de son triomphe, régner sans peine sur la république soumise, et voici que le contraire a lieu : récemment de nouvelles difficultés ont surgi pour le dictateur genevois. Des conflits avec le pouvoir judiciaire, des embarras suscités par l’esprit absolu du dictateur, viennent ébranler sa puissance, tandis que ses adversaires, auxquels appartient encore la majorité intelligente, l’élite morale du pays, assistent comme spectateurs aux dissensions intestines du parti radical.

C’est que M. James Fazy, quoique bien supérieur à tout le reste de son parti, ne possède point les qualités d’un homme d’état. Il est essentiellement agitateur, il ne peut vivre dans le repos ; le gouvernement paisible et régulier est antipathique à sa nature remuante, son ambition rêvait autre chose. Il s’est jeté dans la lice avec la pensée de travailler au succès de la démocratie européenne. Les événemens ont trompé son espoir, mais il défend sa position avec une opiniâtreté tenace qui compte toujours sur l’imprévu. Genève n’était pour lui qu’un échelon, et il n’a pu réussir à s’élever plus haut, même dans la réorganisation fédérale, où, moins heureux que M. Druey, il s’est vu repoussé par une défiance invincible. Réduit à l’étroite sphère d’une administration cantonale, il s’y trouve mal à l’aise, d’autant plus que les vieilles habitudes républicaines du pays le gênent et le heurtent à chaque pas. Sa politique d’expédiens, qui végète au jour le jour, n’y peut fonder un système durable. Ses théories financières, dont il avait fait l’épreuve aux dépens de son patrimoine privé, l’ont conduit, dans sa carrière publique, en face d’un déficit énorme que les ressources ordinaires de l’état sont impuissantes à combler. Sentant que l’avenir lui échappe et voulant tirer tout le parti possible du présent, il n’hésite pas à se mettre en contradiction flagrante avec son passé par des mesures qui dévoilent le vrai caractère du radicalisme, et qui font en quelque sorte toucher au doigt les conséquences extrêmes auxquelles il est entraîné fatalement. Lui, le défenseur si zélé du libre échange et des principes d’économie politique, il n’a presque pas dit un mot, pas fait une démarche pour s’opposer à l’établissement des douanes fédérales qui ont porté un coup funeste à la prospérité de Genève ; lui, jadis partisan si zélé de la séparation des pouvoirs, il force le procureur-général à donner sa démission pour avoir voulu maintenir intacte l’indépendance de la justice ; lui, journaliste qui a vécu d’opposition, qui doit tout ce qu’il est à l’usage, à l’abus même de la liberté de la presse, ne pouvant supporter qu’elle se retourne maintenant contre son pouvoir, il n’a pas craint de proposer contre cette liberté une loi qui, par l’élasticité de ses termes ainsi que par les odieux moyens d’exécution qu’elle implique, laisse bien loin derrière elle les fameuses ordonnances de Charles X [11].

Il est vrai que M. James Fazy s’est vu obligé de subir la loi commune et inexorable qui tôt ou tard atteint tous les agitateurs révolutionnaires. Il a dû, si ce n’est par goût, du moins par politique, satisfaire les exigences des hommes dont l’appui fait sa force. Or, la plupart de ces hommes n’ont que des passions et des instincts, tandis que leur chef affichait la prétention d’avoir des principes ; et, en obéissant à leur impulsion, le gouvernement est entré dans une voie où il ne peut faire un pas sans se heurter contre les écueils de l’arbitraire et de la violence. C’est ainsi que tout récemment la Société des Arts, composée d’environ cinq cent soixante membres, qui a rendu tant et de si grands services, vient d’être expulsée du bâtiment du musée qu’elle occupait conformément au désir exprimé par les donatrices de ce bâtiment et d’après une convention faite avec la ville. Non-seulement on l’a mise à la porte, mais encore elle se voit réduite à recourir aux tribunaux pour demander qu’on lui restitue ses collections et sa bibliothèque. Des citoyens qui se rassemblent et unissent leurs efforts pour encourager les arts, qui ouvrent des écoles pour la jeunesse et font donner des cours presque gratuits à l’usage des ouvriers, qui se cotisent pour subvenir aux frais d’une exposition publique de peinture et à l’achat des tableaux jugés les plus dignes : quel crime abominable ! Aussi les formes les plus brutales du despotisme ont été employées contre eux. C’est fort peu républicain sans doute, mais les radicaux ne veulent plus de ces nids d’aristocrates, comme ils les appellent, où l’on se permet de perpétuer les vieilles traditions du véritable patriotisme, généreux et dévoué, qui a fait jadis la renommée de Genève. Ils entendent être seuls les maîtres partout, et, comme le disait naguère un de leurs magistrats dans le grand conseil, ils préfèrent, l’enseignement de la cantine à celui des académies. Réussiront-ils à vaincre les résistances tenaces que l’esprit genevois leur oppose sur ce point ? C’est douteux, à moins toutefois que le parti catholique n’ait résolu de leur prêter son appui jusqu’à ce qu’il ne reste plus un rayon de lumière dans la cité de Calvin. En effet, c’est à ce parti que revient la plus grande part de responsabilité, car les élections du consistoire de l’église nationale, faites le mois dernier, ont prouvé pour la seconde fois que la majorité dans la population protestante appartient toujours aux conservateurs, et tend à s’accroître plutôt qu’à diminuer.

Quoi qu’il en soit, Genève radicale a vu successivement toutes ses liberté, attaquées et amoindries. En échange des bienfaits dont elle jouissait, de l’aven même de M. James Fazy, la révolution lui a donné des douanes, une bureaucratie coûteuse, un grand livre de la dette publique, des centimes additionnels, l’accroissement inévitable des impôts, un présent plein de malaise et d’inquiétude, un avenir inconnu qu’on ne peut s’empêcher de redouter en voyant la décadence de tout ce qui avait fait jusqu’ici le lustre et le bien-être de la petite république. Grande leçon pour ces pays où, de faiblesse en faiblesse, de concession en concession, de bouleversement en bouleversement, on abandonne l’un après l’autre les principes sur lesquels repose l’ordre social, et l’on marche d’un pas rapide vers le joug du radicalisme, le pire de tous !


III. – LES RADICAUX DANS LA SUISSE ALLEMANDE.

À Genève et dans le canton de Vaud, le parti radical s’offre à nous sur son plus brillant théâtre, représenté par ses chefs les plus habiles. Dans le reste de la Suisse, il a été moins heureux, il n’a guère réussi que par la terreur brutale, et son règne a déjà fini sur quelques points.

Dans la guerre du Sonderbund, la ville de Fribourg avait succombé la première. Soit qu’il fallût accuser les chefs militaires de trahison ou d’impéritie, elle s’était rendue sans combat, et l’on n’avait pas même fait observer bien scrupuleusement la capitulation qui lui avait été accordée. Dès que les troupes fédérales l’eurent occupée, le parti radical, qui ne formait à Fribourg qu’une très petite minorité, — trois à quatre cents hommes environ, — se rassembla dans la salle du théâtre, et se hâta de poser les bases d’une constitution nouvelle, en ayant soin de décréter qu’elle ne serait point soumise au peuple et ne pourrait être modifiée en aucune façon avant un terme de dix ans. C’était procéder assez cavalièrement et se jouer sans trop de gêne du suffrage universel ainsi que de la souveraineté populaire ; mais le parti radical sentait bien que l’appui des baïonnettes fédérales faisait toute sa force : il voulait en profiter pour établir un système durable, se réservant ensuite d’employer, s’il le fallait, la violence et la terreur pour étouffer les tentatives de révolte, quand il se retrouverait seul en présence de la majorité opprimée.

Ce calcul était certainement habile, et il obtint un plein succès. La population, frappée de stupeur, laissa faire. On mit en prison quelques membres de l’ancien gouvernement ; on dressa une liste de suspects, et on les mit largement à contribution ; on supprima des couvens ; on prit des mesures rigoureuses, contre la presse. En un mot, le premier résultat de cette révolution faite au nom de la liberté fut de donner l’essor au despotisme radical, qui se mit aussitôt à l’œuvre sans scrupule et sans pudeur. Il est vrai qu’autrement la révolution eût été immédiatement suivie d’une réaction qui aurait nécessité de nouveau la présence des troupes fédérales. À Fribourg, l’ultramontanisme dominait de telle sorte, que les préparatifs de défense faits pour s’opposer à l’expulsion des jésuites avaient causé dans le peuple un enthousiasme fanatique. Le parti libéral proprement dit n’y comptait qu’un fort petit nombre de membres éclairés. Après avoir essayé en 1830 de faire entrer le canton de Fribourg dans la voie du progrès sage et graduel, ils s’étaient vus obligés de battre en retraite devant la majorité du grand conseil, toute dévouée à l’ultramontanisme. Leur opposition légale, leur caractère modéré, ne convenaient pas plus à l’un qu’à l’autre des deux partis extrêmes qui dès-lors s’étaient trouvés en présence, prêts à engager une lutte dont l’issue, quelle qu’elle fut, ne pouvait être que déplorable pour les véritables amis des idées libérales.

Les jésuites exerçaient à Fribourg une influence d’autant plus prépondérante, que leur collège formait l’une des principales sources de la prospérité de la ville. C’était un fort bel établissement, qui comptait plusieurs centaines d’élèves et attirait un concours de visiteurs étrangers dont la ville se trouvait bien. L’expulsion décrétée parla diète portait donc atteinte aux intérêts matériels non moins qu’aux sentimens religieux du pays, et les libéraux eux-mêmes s’étaient prononcés contre une mesure dont ils ne prévoyaient que trop les conséquences funestes. Toutefois du sein de ce parti frappé désormais d’impuissance avait surgi une petite faction composée des esprits les plus rebelles au joug clérical, des têtes les plus exaltées en politique et des caractères les plus violens. C’est entre les mains de ceux-ci que la guerre du Sonderbund fit tomber le pouvoir ; ce sont eux qu’elle érigea en dictateurs du canton de Fribourg. Ils ne pouvaient songer à s’y maintenir autrement que par des mesures révolutionnaires, et c’est grace à ce régime que les radicaux sont encore les maîtres de Fribourg ; mais la moindre hésitation les perdrait aussitôt, et leur gouvernement n’est possible qu’à l’état de révolution permanente.

Cette situation extrême ne s’est que trop nettement révélée, lorsque quelques hommes du parti modéré se sont mis à la tête d’un mouvement tendant à obtenir par voie de pétition que le conseil fédéral fit exécuter à l’égard de Fribourg l’article du pacte qui exige que les constitutions cantonales soient soumises à la votation populaire. Le gouvernement fribourgeois se sentit comme frappé au cœur par cette manifestation si essentiellement démocratique, et, quoiqu’elle réunît les signatures de plus des trois quarts du corps électoral, conseil fédéral refusa d’y faire droit, dans la crainte d’amener un ébranlement qui aurait pu compromettre l’édifice radical tout entier. De nouvelles persécutions furent l’unique résultat que les pétitionnaires obtinrent, et le peuple fribourgeois a pu se convaincre que tout recours aux voies légales contre le despotisme de ses oppresseurs lui était formellement interdit ; mais un semblable régime ne présente aucune chance de stabilité, son existence est tout-à-fait factice déjà des tentatives de révolte l’ont menacé ; il ne durera qu’autant qu’il pourra compter sur une intervention fédérale en sa faveur.

Neuchâtel se trouve à peu près dans la même position que Fribourg, quoique avec un gouvernement de formes beaucoup moins brutales. Le parti radical, qui en 1848, profitant des circonstances extérieures, y a fait la révolution, se compose en majeure partie de Suisses d’autres cantons établis dans les villes industrielles de la Chaux-de-Fonds, du Locle, etc. Il a dû son triomphe principalement à la situation fausse que les traités de 1815 avaient faite au canton de Neuchâtel et à l’appui moral que lui ont prêté les partisans du régime purement républicain. Les vrais libéraux y sont plus nombreux qu’à Fribourg ; cependant l’incapacité du gouvernement radical les détache de plus en plus du régime actuel, et la majorité de la population parait incliner vers un retour à l’ancien ordre de choses, où la principauté de Neuchâtel, tout en étant canton suisse, avait un gouverneur prussien. Cette circonstance pourrait bien amener des complications fâcheuses, à moins que la question si brusquement tranchée par le radicalisme ne soit résolue définitivement par un accord entre le roi de Prusse et la confédération.

Quant au Valais, plus heureux que ses voisins, il a vu la conciliation s’opérer jusqu’à un certain point entre les divers partis. Le besoin de réformes et de progrès s’y faisait sentir d’une manière aussi générale qu’urgente. Avant la guerre du Sonderbund, l’antagonisme qui divisait en deux camps le Haut et le Bas-Valais avait déjà donné lieu à des luttes sanglantes, dans lesquelles la violence des passions s’était satisfaite. L’occupation fédérale ayant imposé un changement constitutionnel, tous les bons citoyens comprirent qu’il fallait faire le sacrifice de leurs opinions exclusives, oublier les dissentimens antérieurs et unir leurs efforts pour tirer le meilleur parti possible de la nouvelle situation faite à leur pays. Un pareil exemple indique aux cantons placés encore sous le coup du marasme révolutionnaire la seule voie de salut qui leur soit ouverte. Une réaction violente ne servirait qu’à perpétuer le mal en préparant de nouvelles crises plus funestes. Heureusement des symptômes assez nombreux semblent annoncer que le radicalisme a fait son temps en Suisse. Si le gouvernement fédéral ne rompt pas entièrement avec lui, du moins il tend à s’en séparer, et ce n’est plus là qu’il cherche sa force. Il ne peut sans doute renier son origine, il a des ménagemens à garder ; ses membres appartiennent tous plus ou moins au parti radical. M. Ochsenbein y figure à côté de M. Druey. À la vérité, celui-ci a pris sans trop de peine les allures du diplomate ; tous ses actes officiels portent le cachet bien marqué de l’esprit gouvernemental, et, si deux ou trois fois le vieil homme a reparu dans des circonstances d’ailleurs étrangères à ses nouvelles fonctions, il est permis de croire que ce ne fut qu’un calcul politique de sa part pour conjurer d’avance l’orage que soulèveraient infailliblement ses décrets contre les réfugiés. Quant au chef de l’expédition des corps-francs contre Lucerne, il paraît s’être bien modifié depuis qu’il siège dans le conseil fédéral. Il est plus ouvertement encore que M. Druey revenu aux idées d’ordre et de légalité. Cependant on comprend bien que les hommes portés au pouvoir par la guerre du Sonderbund et par la révolution fédérale se trouvent dans une position difficile vis-à-vis de l’espèce de réaction qui s’opère autour d’eux. Ils ne peuvent ni l’appuyer ni la combattre. Quel que soit le changement produit en eux par la pratique du pouvoir, ils préfèrent attendre qu’une nouvelle sanction populaire vienne déterminer plus positivement leur ligne de conduite. Au mois d’octobre prochain aura lieu le renouvellement intégral de l’assemblée fédérale, et l’on peut espérer qu’alors l’opinion publique se prononcera de manière à rendre impossible le maintien du régime radical.

En général, dans les cantons allemands, on paraît las d’agitation. C’est chez eux que le mouvement radical a pris naissance ; mais il ne s’y est nulle part développé comme dans les cantons français. Leurs révolutions furent d’abord dirigées contre des privilèges plus ou moins abusifs qui créaient des inégalités politiques incompatibles avec les idées modernes. Les bourgeoisies des villes avaient conservé certains droits qui servirent de prétextes pour soulever le peuple des campagnes. Les anciens gouvernemens aristocratiques, rétablis par le pacte de 1815, tombèrent l’un après l’autre devant les progrès de la démocratie, dont les doctrines gagnaient chaque jour du terrain parmi les esprits les plus éclairés. On n’arriva pas tout de suite au suffrage universel, ni même à l’élection directe. Le radicalisme demeura long-temps à l’état de théorie ; ceux-là même qui l’adoptaient comme un instrument propre à favoriser leurs vues ambitieuses, une fois arrivés au pouvoir, reculaient devant les conséquences pratiques de ses principes. L’esprit de nationalité dominait d’ailleurs trop fortement pour laisser accès à cette espèce de cosmopolitisme qui est le cachet du vrai parti radical. La solidarité des peuples, la démocratie européenne, excitaient peu d’intérêt chez les révolutionnaires des cantons allemands, tout préoccupés de questions locales et d’intérêts purement nationaux. L’origine de la plupart de leurs querelles et de leurs luttes intestines se trouverait plutôt dans l’histoire de leurs anciennes dissensions. On peut dire même que sous les questions en apparence les plus brûlantes se trouve presque toujours un vieux levain d’antagonisme religieux ou féodal qui n’a guère de rapport avec les débats de la politique contemporaine. Ainsi la ligue du Sonderbund n’était qu’une nouvelle tentative des cantons de la Suisse primitive pour ressaisir l’influence que leur a fait perdre le développement matériel et intellectuel de leurs frères cadets qui, admis les derniers dans l’alliance, sont devenus les premiers en richesses, en savoir et en puissance. Il s’y mêlait également une animosité religieuse de date non moins ancienne. C’était la Suisse catholique se coalisant de nouveau contre la Suisse protestante. De là l’enthousiasme avec lequel certains cantons, tels que Berne et Zurich en particulier, s’armèrent pour combattre le Sonderbund, par des corps-francs d’abord, puis en mettant sur pied de nombreux bataillons, lorsque la diète eut décrété l’expulsion des jésuites. Zurich avait encore sur le cœur la bataille de Cappel, où son réformateur avait été tué ; les armes d’Ulrich Zwingli, suspendues dans l’arsenal de Lucerne, étaient à ses yeux un motif de guerre certainement aussi plausible pour le moins que la présence de cinq ou six jésuites chargés d’enseigner la jeunesse. Berne avait d’autres griefs du même genre, et les divers cantons qui rayonnent autour de ces deux états principaux pouvaient se rappeler que durant des siècles ils eurent pour ennemis ou pour maîtres les premiers fondateurs de l’alliance helvétique. Sans doute l’importance attribuée plus tard à la campagne du Sonderbund, le retentissement extraordinaire que la victoire du général Dufour eut dans les pays étrangers, excitèrent bien quelque émotion en Suisse ; mais les cantons allemands en furent assez peu remués, et ne se montrèrent point désireux de jouer le rôle que le radicalisme européen prétendait leur imposer.

Cependant, quoique la propagande révolutionnaire n’ait pas complètement réussi dans les cantons allemands, elle y a exercé néanmoins une influence funeste aux mœurs et au caractère républicains. En portant une grave atteinte à l’influence des classes supérieures, elle a agi un peu comme ces gouvernemens despotiques qui cherchent une illusoire garantie de puissance dans l’affaiblissement de l’aristocratie qui les entoure. Parmi les classes inférieures, c’est aux mœurs surtout que le radicalisme s’est attaqué [12]. Les souvenirs d’un long passé glorieux et libre, y ont pu empêcher seulement que la démoralisation ne fit des progrès trop rapides. Le vieil esprit suisse a lutté contre le cosmopolitisme socialiste, et l’on peut espérer qu’il finira par vaincre. Déjà Berne a montré, il y a quelques mois, comment on pouvait, sans s’écarter des voies légales, revenir aux idées d’ordre, de justice et de vraie liberté. Méprisant les intrigues et les menaces d’un pouvoir aux abois, qui semblait prêt à tout oser pour se maintenir en place, le peuple bernois s’est relevé par un mouvement aussi noble qu’énergique, à l’époque où la constitution l’appelait à renouveler son grand conseil et par suite le personnel de son gouvernement. Une imposante assemblée de douze mille citoyens, réunis à Munzingen, sans désordre, sans tumulte ni vaine fanfaronnade, a servi de prélude à ces élections, qui, malgré les violences du parti radical, ont donné la majorité aux conservateurs, et ont fait arriver à la présidence du conseil d’état un homme que son caractère honorable, ses talens supérieurs et son esprit de modération rangent au nombre des plus dignes magistrats de la Suisse. M. Bloesch est à la hauteur de la tâche difficile que ses concitoyens lui ont confiée ; tous ses actes le prouvent, et il a su bientôt gagner l’estime de ses adversaires eux-mêmes. Le sort de Berne décidera peut-être de celui de la Suisse. L’influence de ce canton puissant et central se fait apercevoir déjà dans les cantons qui l’entourent. À Zurich, le radicalisme est en baisse ; Argovie, Soleure, Saint-Gall, commencent à tourner ; l’impulsion une fois donnée ne s’arrêtera point là. Les cantons de la partie française, quoique moins directement soumis à l’action de Berne, la subiront aussi, et d’autant plus vite que l’élément conservateur s’y est maintenu, malgré sa défaite, à peu près intact ; mais il faut, pour cela, que la confédération reste maîtresse de ses destinées, que nulle pression étrangère ne porte atteinte à son indépendance. En respectant le sentiment jaloux de nationalité qui a de tout temps distingué les populations helvétiques, les puissances voisines de la Suisse obtiendront d’elle toutes les garanties d’ordre et de paix qu’on peut justement en exiger. Les rêves de propagande universelle n’y ont jamais compté que de rares partisans, dont le nombre diminue à mesure que les yeux s’ouvrent et que le bon sens reprend son empire. Les populations suisses ont été un moment sous le coup d’une espèce d’hallucination causée par la fièvre du radicalisme. Aujourd’hui cette fièvre s’apaise, et, si l’on est assez sage pour éviter toute surexcitation intempestive, il y a lieu de penser que la Suisse entière sortira prochainement de la longue et terrible crise qui l’a si cruellement éprouvée. Le passage des radicaux au pouvoir dans quelques cantons n’aura été ainsi qu’une sévère leçon pour l’Europe aussi bien que pour la république helvétique. Alors, si nos prévisions se réalisent, la Suisse pourra, malgré cette rude épreuve, se rappeler sans trop de regrets des événemens qui, en facilitant le triomphe politique des radicaux, auront du moins servi à démontrer la stérilité de leur ambition.


J. CHERBULIEZ.


  1. Tableau du canton de Vaud, par L. Vulliemin ; Lausanne, 1849, 1 vol.
  2. Nom vaudois des débits de vin.
  3. Cette dernière catégorie fut cependant rayée deux jours après par le gouvernement provisoire.
  4. Causeries politiques, par O. Hurt Binet ; n° 2, juillet 1845.
  5. L’affluence des réfugiés politiques n’a pas peu contribué à produire ce double mouvement. Lausanne étant devenue le séjour de plusieurs des principaux chefs italiens et allemands, il s’y forma d’abord autour d’eux un noyau de mécontens que la conduite du pouvoir fédéral vis-à-vis des révolutionnaires étrangers irritait, et qui blâmaient à haute voix l’empressement docile des autorités vaudoises à exécuter ses ordres. À plusieurs reprises, Mazzini, défiant la surveillance de la police, y vint animer par sa présence et par ses paroles des réunions où d’ardens radicaux vaudois sympathisaient avec toutes les espérances des réfugiés. Son journal, l’Italia del Popolo, s’est publié à Lausanne en 1849, 1850 et dans les premiers mois de 1851. La même imprimerie qui l’éditait avait déjà en 1846 et 1847, fait d’assez nombreuses publications destinées à exciter et entretenir l’agitation des esprits en Italie. C’était comme une espèce de succursale de la grande typographie de Capolago, qui, de l’extrême frontière du Tessin, répandait à profusion da la Lombardie, dans les états du pape et dans le Piémont, les écrits qu’on n’aurait p pu faire imprimer au-delà des Alpes. Lausanne se trouvait moins bien placée ; ses relations avec l’Italie étaient plus difficiles, et l’établissement n’a pu prospérer.
  6. Revue de Genève, 1ère livraison, Genève, 1840 ; c’était alors un recueil mensuel.
  7. Ce musée fut construit par la munificence des demoiselles Ruth.
  8. Le budget de 1849 fera mieux apprécier encore la voie dans laquelle est entré le radicalisme genevois. Il avait été fixé d’abord à la somme de 1,337,577 fr.
    qui devait être couverte par les recettes, estimées à 1,288,745
    laissant un déficit de 48,832 fr.
    Mais, d’après le compte-rendu au grand conseil en 1850, les dépenses se sont élevées à 625,642 fr. 28 c.
    Les recettes n’ont été que de 1,073,108 fr. 53 c.
    Différence, soit déficit réel 552,533 fr. 75 c.


    Dans la même année, des sommes très fortes ont été consacrées à des travaux extraordinaires en dehors du budget ; mais ce déficit énorme s’explique, en partie du moins, par l’augmentation des traitemens d’employés et de fonctionnaires qui, en 1841, ne s’élevaient ensemble qu’à 271,081 francs, tandis qu’en 1849 ils atteignaient à la somme de 423,316. Les frais seuls de la police, département dont M. James Fazy a la direction, se sont élevés de 26,400 fr. à 75,581 fr. 88 cent.

  9. Pour les seuls mois de janvier et février 1851, les sommes ainsi votées dépassent déjà 1,200,000 fr.
  10. C’est ainsi qu’en 1848 l’élection de M. le général Dufour et de deux autres candidats conservateurs, comme députés au conseil national, fut cassée, quoiqu’ils eussent obtenu la majorité des suffrages. Dès que le résultat du scrutin fut connu, on entendit crier : « Aux armes ! » et la crainte d’une émeute fit trouver un prétexte d’annulation dans de légères irrégularités qui ne pouvaient avoir aucune influence sur le vote. D’ailleurs le président des bureaux était lui-même le candidat des radicaux, et le lendemain le gouvernement, accusant les conservateurs d’avoir cherché à faire du désordre, menaçait de donner sa démission, si l’on persistait à repousser ses candidats.
  11. Ce projet, devant lequel son grand conseil a reculé, mérite d’être conservé comme l’un des monumens les plus instructifs du faux libéralisme de notre époque. On en jugera par le premier article : « Article 1er. — Les auteurs soit d’écrits publiés, soit de correspondances adressées à des autorités étrangères ou destinées à leur être communiquées, contenant contre la politique du canton de Genève, ses conseils ou les membres de ces conseils, de fausses imputations qui pourraient exposer le canton à des réclamations ou à des plaintes soit de la confédération, soit de l’étranger, seront punis d’un emprisonnement de trois mois à un an. — Si ces imputations ont été l’occasion, la cause ou le prétexte de menaces de la part d’un gouvernement étranger, elles seront punies d’un emprisonnement d’un an à cinq ans. — Si elles ont exposé le canton de Genève à des hostilités, elles seront punies d’une réclusion de cinq à dix ans. » On peut se faire une idée de la manière dont aurait été appliquée cette loi d’après la phrase suivante extraite d’une lettre adressée par le conseil d’état au procureur-général, en date du 9 novembre 1849, pour le requérir d’avoir à diriger des poursuites contre le Journal de Genève « Une longue série d’articles appuie l’interprétation que nous donnons des intention que nous prêtons à ceux qui les ont écrits et mis en circulation. » Et cette interprétation donnée en si mauvais français, c’était un prétendu complot contre la sûreté de l’état entraînant la peine de mort !
  12. En 1843, le professeur A.-E. Cherbuliez, auteur d’un écrit intitulé la Démocratie en Suisse, signalait déjà cette funeste action du radicalisme. En parlant de l’extension exagérée du principe démocratique, il disait : « Cet éveil et cet essor donnés en même temps à des instincts pervers ou ignobles sont particulièrement dangereux dans un paya tel que la Suisse, où la poursuite des intérêts privés offre si peu de carrières capables d’absorber les facultés actives de ceux qui les embrassent, où il reste tarit de loisir aux hommes les plus strictement obligés, par leur position, de se livrer à une telle poursuite… Lorsque, après avoir habité les principaux théâtres de l’industrie européenne, on traverse les petites villes et les campagnes de la Suisse, on se demande quel usage peut faire ce peuple inoccupé de l’immense liberté que lui assurent ses lois. Hélas ! plus d’une fois le tocsin d’alarme et les hurlemens de l’émeute se sont chargés de faire la réponse ! »