La Tentation de saint Antoine (1856)

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Louis Conard (pp. 497-651).



LA TENTATION
DE
SAINT-ANTOINE[1]


PREMIERE PARTIE.


Le soir, sur une montagne. à l’horizon, le désert ; à droite, la cabane de saint Antoine, avec un banc près de la porte ; à gauche, une petite chapelle.

Une lampe y est accrochée au-dessus d’une image de la sainte vierge.

Devant la cabane, par terre, quelques corbeilles n feuilles de palmier.

Dans une crevasse de la roche, le cochon de l’ermite dort à l’ombre.

Antoine est seul, sur le banc, occupé à faire ses paniers. Il lève la tête et regarde le soleil.

ANTOINE

assez travaillé comme cela ! Prions !

Il se dirige vers la chapelle, puis il s’arrête.

Tout à l’heure, il sera temps ! Quand l’ombre de la croix aura atteint cette pierre, j commencerai mes oraisons.

Il se promène tout doucement de long en large, les bras pendants.

Le ciel pâlit, le gypaète tournoie, les palmiers frissonnent, la lune va se lever, et demain ? Le soleil reviendra ! Puis il se couchera et toujours ainsi ! Toujours !… moi, je me réveillerai, je prierai j’achverai ces corbeilles que je livre à des pasteurs pour qu’ils m’apportent du pain.

Ensuite je prierai, je me réveillerai… et toujours ainsi ! Tojour !

Il soupire.

ô mon dieu ! Les fleves s’enuient-ils à laisser couler leurs ondes ! La mer se fatigue-t-ele d battre ses rivages, et les arbres, quand ils se tordent dans les grand vents, n’ont-ls pas des envies de partir avec les oiseaux qui rasent leurs sommets ?

Il regarde l’ombre de la croix.

Encore la largeur de deux sandales et ce sera le moment de la prère, il le faut !

Une tortue s’avance entre les roches. Atoine la regarde.

Vraiment cet anial est fort joli, puis il s’endort.

Je suis bien atigué ce soir ! Mon cilice e gêne !

Comme ilest lourd !

Il se détourne et aerçoit l’ombre de la croix ui a dpassé la pierre.

Ah ! Misérable ! Qu’ai-je fait allons ! Ite, vite !

Il frappe deux cailloux, enflamme une feuille sèche, et allume la petite lmpe qu’ilraccroche à la muaille : la nuit est presque venue, il s’agenouille.

Il y a des gens qui prient pour le seul laisir de prir, qui s’humilient our s’humilier, mais moi ?

Est-ce parbesoin ou par devoir ?… assez, assez !

Plus de ces réflexions !… salut Marie, pleine de grâces !… oh ! Que je t’aime ! Que n’aije pu, dans la poussière de la route, suivre ton long voile bleu flottant, lorsque, au ps cadencé de l’âne voyageur, il se levait derrière toi et disparaissait sous les patanes !… Antoine s’iterrompt, la tortue s’avance, le cochon se réveille.

Cette figure ! C’est comme si jamais je ne l’avais vue je voudrais qu’elle fût plus grande… Une Voix.

Presque indistinct, murmur :

bien haute, n’est-ce pas ?
ANTOINE.

Tressaille.

Qui donc parle il écoute.

Eh non ! C’est moi qui pense !

LA VOIX.

Reprend : … bien haute, n’est-ce pas, et en relief pour qu’on puisse la saisir avec les mains ?

ANTOINE.

… n’es-tu pas l’amour de ceux qui n’ont point d’amour ?

LA VOIX.

Prie-la, Antoine, elle t’aimera. Vois, elle te fat signe.

L’image trembe.

ANTOINE.

Mais… elle a remué… ah ! C’est e vent peut-être !

LA VOIX.

Le vent du soir, qui souffle des mer chaudes…

ANTOINE.

Maudit soit-il, s’il amollit le coeu du solitair !

LA VOIX.

Comment ? N’es-tu pas humble, chaste, fort ?

Atoine.

Moi ?

LA VOIX.

Oui, tu as dédaigné toutes les joies, les festins,

les femmes, le tumulte des chars et la popularité.
ANTOINE.

Souriant.

Il est vrai ! Rien de ce qui ente les autres ne m’a séduit.

Il se remet en prières.

Le Cochon.

Je mire dans les étangs ma robuste figure. J’aime à me voir : j’ai les pattes minces, les oreilles longues, les yeux petits, le ventre gros.

LA VOIX.

Plus forte.

noë s’est enivré, Jacob a menti, Moïsea douté, Salomon a failli, Pierre a renié ; mais toi ?…

ANTOINE.

Avec quoi m’enivrerais-e ? à qui mentirais-je ?

Si je dutais, je ne serais pas là ! Moins que personne j’ai failli, et amais je n’ai renié le eigneur.

Le Cochon.

Sincèrement, je ne vois point de créature qui vaille mieux que moi.

Des ombres vagues apparaissent au fond de la scène, on entend des chuchotements. Le vent souffle, la lanterne se balance.

ANTOINE.

Se remet en prières.

Tu es bénie entre toutes les femmes !…

LA VOIX.

Répète : toutes les emme !…

ANTOINE.
Que ton nom…
LA VOIX.

… plus suave qu’un baiser, mélancolique comm un soupir…

ANTOINE.

Marie ! Marie !

LA VOIX.

Blanches comme des cierges, -et les yeux roulent, les lèvres frémissent… un coup de vent arrache l’image de la sainte vierge, qui surgit grande comme nature.

ANTOINE.

Oh ! Oh ! Elle se développe !… qu’ai-je donc ?…

LA VOIX.

Rien ! C’est une femme !

ANTOINE.

Se frappant le front.

Quelle idée !

LA VOIX.

Regarde !

ANTOINE.

Mais la voilâ qui renverse sa tête ! Qui tord ses reins !

LA VOIX.

E les cheveux s’envolent !… h ! Les longs cheveux ! Les cheveux d’or, hume-les, baise-les !

ANTOINE.

Assez ! Assez ! De par le seigneur, va-t'en !

Vision de l'enfer !

Tout disparaît, — le cochon gémit, -Antoine regarde

au loin d'un air mélancolique.
LA VOIX.

Reprend : c’est par là que s’avance dns les sables la litière de pourpre, remuant doucement, aux brs noirs des eunuques ; elle enferme la fille des consuls qui soupire e langueur sous les grands pins de ses villas, la lydienne épuisée qui neveut plus d’Adonis, la juive en inquiétude qui cherche son messie.

ANTOINE

lentement.

Oui !… elles sont malades…

LA VOIX.

Elles viennent te raconter leurs souffrances. Il y en a qui dépérissent pour des danseurs, d’autres s pâment au sondes flûtes, et ce n’est point, disent-elles, le danseur qu’elles aimen, le manuscrit de 16 contient, sur une page collée à la page 5, la variante suivante :

LA VOIX.

Reprend : une nuit, c’était à Héliopolis, sur le Nil, tu veillais, comme maintenant, écoutant tomber dans les vasques de porphyre le jet clair des fontaines, que les lions soufflaient par leurs narines. Il y avait dd torches au chevet d’u lit, et, près du lit, dans un trépied d’airain, la myrrhe fumait.

Un long voile étendu recouvrait quelque chose de maigre, en se cresant au milieu, avec la courbe mole d’une vague qui s’efface ; pus il se bombait doucement vers le haut, et ses plis droits oulaient chaque côté, jusqu’à terre : c’était la fille du questeur Martiallus, morte le matin même, le lendemain de ses noces.

à force d’y promener tes yeux, il te parut pa momens que le drap d’un bout à l’autre frissonnait, et tu fis trois pas pour voir la figure, tu levas le voile.

La couronne funèbre, à noeuds serrés, entourait son front d’ivoire, ses prunells pâlissaient dans la teinte laiteuse de ses yeux caves ; elle semblait dormir, la bouche ouverte car, sur le bord des dents, la langue passait.

Et tu te disais qu’hier encore elle vivait, qu’elle parlait, que ces bras avaient étreint… ce coeur immobile avait battu, et les murs gardaient, dns leus angles, les oppressements de la dernière nit, les paroles entecoupées… tu te rapprochas, tu te penchais : il y avait, sur son col, du côté droit, une tache rose : tu devina ! Hah !… hah !… dans un myrte, l’alouette cria, les mariniers, sur le fleuve reprirent leur chanson et tu te remis en pières…

ANTOINE.

Oui !… oui !… je me rappelle !

LA VOIX.

Les pointes de ses seins soulevaient sa tunique.

ANTOINE.

.. et la bague d’or de son doigt frappée par une des torches lançait un grand rayon. C’était une nuit pareille. L’air était lourd, j’avais la poitrine défaillante… ni la musique qui les enivre… sans croire à l’oace, elles ont penché leur oreille au bord des gouffres de l Thessalie, et ont acheté à des mages ls plaques de métal qui se portent sur le ventre ; -elles serfusent à leurs époux, elles rient maintenant aux sacrifices, elles sont fatigues de tous les dieux, mais elles voudraient savoir pourquoi la Madeleine suivait le Christ par les chemins, etles plus naïves, n’est-c pas ?

Te demandent si, pour plaire au crucifié, il suffit de chérir son serviteur ?… Ntoine.

Se tourmentant.

ô mon dieu ! Estûce ma faute ? Elles venaent, je les recevais, et il fallait bien ranimer les pécheresses, rassurer les chrétiennes, convertir les idolâtres.

LA VOIX.

Oh ! Que ne pouvais-tu suivre l’idolâtre dans l’atrium, et t’agenouiller avec la chrétienne, sur les dalles fraîches es basiliques ; -mais c’est la pécheresse, Antoine, qu’il eûtfallu ne pas quitter ! Peu à peu, tu l’eusses déshabituée des hommes, tu aurais ôt de son front les banelette de pourpre, arraché de sa poitrine le cllier plein d’orgueil, retiré de ses doigts les camées lourds.

ANTOINE.

En colère.

Qu’elle prie ! Qu’elle leure ! Qu’elle jeûne ! Un cilice ! Des épies !

LA VOIX.

Elle essaie, elle s’enferme. La voilà seule et déshabillée, elle énou sa chussure, l’urne suspendue balance des ombres sur la blancheur de son flanc nu. Mais elle n’ose encore, elle frémit elle prend la chaînette à pointes recourbées, le san part, ses yeux pâlissent, elle tombe, elle se pâe… Antoine, en soupirant, s’étire les bras, le cochon se frotte le ventre contre terre ; les formes à peine enrevues juque-là commencent à grandir. Ce sont les sept péchésapitaux : evie, avarice, luxure, colère, gourmandise, paresse, orgueil, et une huitième plus petite, la logique. Elles voltigent comme des ombres, légèrement, tout autour de saint Antoine et projettent leur silhouette sur

les rochers.
ANTOINE.

Regarde son cochon.

Quelle herbe a-t-il donc prise pour baver comme il fait ?… d’habitude, cependant, tu sembles heureux, toi, et chaque matin, quand je me réveille… L’Envie d’autres, à la même heure, entendent le rie d’un enfant.

ANTOINE.

Soupirant.

Oui !… L’Envie.

Les fourmis ont une famlle. Sur la surfae des mers, les auphins nagent ensembe… as-tu vu, dans les forêts, les louves vagabondes galoper, avec leurs petits à la gueule ?

Mas moi, je suis plus solitaire que les bêtes féroces dans les bois et que les monstres sous l’océan.

La Logique.

Qui l’a voulu ? Qui te etient ?

L’Nvie tu souffres, tu as soif. D’autres mantenant, accoudés sur des its d’ivoire, croquent la neig dans des patères d’argent.

ANTOINE.

Oui… oui… cela est vrai L’Avarice.

Si tu n’avaiipas donné tn bien aux pauvres… La Gourmandise.

… tu aurais des celliers plins. La Paresse.

… et tu dorirais étendu sur les toisons de tes brebis !

Silence.

L’Envie.

Reprend : pourquoi n’achetais-tu pas une charge de publicain au péage de qulque pont ? Tu auris vu, de temps à autre, des voyageurs qui t’auraient conté des nouvelles… des étrangers drôlement vêtus… des soldats qui aiment à rire.

L’Avarice.

Tu aurais sculpé des images pieuses pour les endre aux pèlerins, et tu aurais mis l’argent dans un pot, que tu auraisenfoui en terre dans ta cabane.

ANTOINE.

Non !… non !… La Colre.

Il te falait une épée lourde battant ton mollet u ! -u aurais avec tes hardis compagnons !

Travers 2 les for 8 ts sombres ! Camp 2 sur la bruy 7 re et bu l 4 eau des fleuves barbares.

ANTOINE.

Non !… non !… L’Orgueil.

Si l’orgueil de ta vrtu ne t’avait pas eté dans l’ignorance qui t’enferme, tu seras un sage maintenant, un octeur, un maître !

La Logique.

Tu saurais la cause des éclipes et des maladies, la vertu des plantes, le clcul des étoiles, la terre, le ciel… L’Orgueil.

Les rois curieux de ta parole te feraient asseoir à lurs ctés. L’Avarice.

Et ils te renverraient chargé de présents mgnifiques, que l’on emballerait dans des cofres !

Silence.

La Logique.

Reprend : qui t’empêchait d’être prêtre ?… L’Orgueil.

Le supçnnes-tu, l’neffable plaisr de faire, avec des paroles, descendre le très-haut ?

La Lxure.

Et d’agiter cmme le vent le coeur des femmes timides !

L’Envie.

Retourne à Alexandrie, prêche les catéchumènes, proredas les conciles !… pourquoi, comme un autre, ne serais-tu pas évêque ?

ANTOINE.

Mais la présence de tout ce monde m’effrayerait, -moi, qui parfois éprouve, dans ma conscience, des embarras infinis à discerner ce qui est juste.

La Logique.

Ausi t pèches souvnt, faute de conseil.

La Paresse.

Il fallait rester chez les moines !

La Logique.

C’eût été une façon de vivre heureuse, grasse, sainte.

Anoine.

Souirant.

Oui !… les Péchés.

Répétant l’un après’autre : oui !… oui !… oui !… La Logique.

Et considère ton existence maintenant !

ANTOINE.

Ah, je le sais ! Cest une agonie plutôt !

Quelquefois cependant… j’ai eu des éclairs de béaitude où il me semblait… La Logique.

L’interrompant.

Non, le souvenir t’abuse ! Car le bonheur, quand on toune la tête pour le revoir, baigne sa cime dans une vapeur d’or et semble toucher les cieux, comme les montagnes qui, sans en être plus hautes, allongent leur ombre au crépuscule.

ANTOINE.

Tout doucement, se met à pleurer.

Hélas ! Hélas ! Comme un homme qui voudrait dormir et que la vermine harcèle, qui se passe les mains sur la figure, qui gémit et qui sanglote, au sein des ténèbres sans cesse éveillé, -je sens quelque chose d’insaisissable et de nombreux, qui court, qui revient, qui me brûle et qui m’agace, qui me chatouille et qui me dévore. Que faut-il faire, seigneur ? Où fuir, où demeurer ? Ordonne ! Je pleure comme un idiot qu’on a battu, je tourne à l’abandon, comme la roue détachée d’un char.

La Logique.

C’est parce que tu souffres que tu te perds de plus en plus.

ANTOINE.

Comment ?

La Logique.

On place sur l’autel des chandeliers d’or avec des fleurs épanouies, et l’on enferme les os des martyrs sous des perles fines et des topazes.

Pourquoi donc, te refusant au bonheur, étales-tu continuellement comme une draperie funèbre sur ton âme, sans songer que le talon de Dieu s’y pose ?

ANTOINE.

ébahi.

La pénitence alors serait inutile ?

La Logique.

Ne t’inquiète pas tant des oeuvres. Qu’importe l’action ! Devant le très-haut, les cèdres et les brins d’herbe sont de taille pareille. Où donc est le mérite de ta vertu et la grandeur de ta bassesse ?

ANTOINE.

Cependant… la loi… La Logique.

Ce sont les juifs qui disent : la loi ! -les sadducéens qui la prêchent, et les pharisiens qui la vendent. Jésus n’est-il pas venu la détruire ?

Ne s’appelait-il pas l’épée ? Est-ce la loi qui a nourri les multitudes, apaisé les flots furieux et flamboyé sur le Thabor ?… la loi ! Les prophètes ont été égorgés en son nom ; elle a crucifié Jésus, lapidé saint étienne ; Pierre est mort par elle, et Paul aussi, tous les martyrs. C’est la malédiction du serpent dont le fils de Dieu est venu racheter les nations. -enfermé jadis en Israël, l’esprit, libre maintenant, peut se dilater, tout à l’aise, dans sa grandeur ! Qu’il s’envole au midi, au septentrion, au couchant, à l’aurore !… car Samarie n’est plus maudite et Babylone elle-même a été relevée de sa tristesse.

ANTOINE.

Oh ! Seigneur ! Seigneur ! Je sens surgir en moi comme une inondation.

La Logique.

Qu’elle monte ! Elle te lave.

Silence.

ANTOINE.

Tâchant de ressaisir ses idées.

Cependant… le fils a été envoyé par le père… afin… La Logique.

Pourquoi pas le père par le fils ?

ANTOINE.

Il devait venir après !

La Logique.

Comme fait par lui, sans doute ?

ANTOINE.

Non !

La Logique.

Qui a créé le monde ?

ANTOINE.

Le père.

La Logique.

Et où était le fils, alors ?

Vis-à-vis des péchés capitaux, derrière la chapelle, apparaissent d’autres ombres moins grandes et plus nombreuses.

Et où était le fils, alors ? était-il le Christ, puisque le Christ fut homme, et qu’il n’y avait pas d’hommes ? Et l’esprit, que faisait-il ?

ANTOINE.

Ils étaient ensemble.

La Logique.

Ensemble ! Trois dieux !

ANTOINE.

Non ! Ils étaient un.

La Logique.

Mais puisque Jésus était Dieu quoique étant homme, où était Dieu tandis qu’il vivait ? Que faisait Dieu lorsqu’il mourut ? Où était Dieu quand il est mort ? Car il est mort…

ANTOINE.

Se signant.

Et ressuscité !

La Logique.

Mais s’il était avant la vie, il n’eût pas besoin de ressusciter pour être de nouveau après la mort ?

Qu’a-t-il fait de son corps humain ? Qu’est-il advenu de son âme humaine ? L’a-t-il rattachée à son âme de Dieu ? Ce serait donc un homme qui serait Dieu, qui s’ajouterait à Dieu, un dieu qui serait chair ; et comme il n’est qu’un avec le père et l’esprit, le père et l’esprit seraient chair, tous seraient chair : il n’y aurait que la chair ?…

ANTOINE.

Non ! Non ! Tout esprit !

La Logique.

En effet, car Jésus est Dieu. Mais Jésus naquit, mangea, marcha, dormit, souffrit, mourut : est-ce que l’esprit naît ? Est-ce qu’il souffre, est-ce qu’il mange, est-ce qu’il marche, peut-il mourir ?

Jésus n’a donc éprouvé ni la naissance ni la mort, -ou bien il n’était pas esprit.

ANTOINE.

C’est l’homme en lui qui a souffert.

La Logique.

Et non le Dieu, cela est sûr ! S’il eût été Dieu…

ANTOINE.

Mais oui, il était Dieu !

La Logique.

Il n’a donc pas souffert alors, -il a fait semblant de souffrir. Il n’est pas né de Marie, mais il a paru naître. Quand on le clouait sur la croix, il regardait d’en haut son corps qu’on suppliciait ; quand il a levé le troisième jour la pierre de son tombeau, c’était comme une vapeur qui en est sortie, un fantôme, je ne sais quoi. Thomas s’en doutait, qui a voulu toucher ses plaies. Mais il lui était facile de simuler des plaies puisqu’il simulait un corps : si c’eût été un vrai corps comme le tien, aurait-il pu traverser les murs et se transporter dans l’espace ? Or, si ce n’était pas un corps, si ce n’était pas un homme… Jésus est bien le Christ, n’est-ce pas ? Tu ne crois pas que le Christ ait été Melchisédech, ni Sem, ni Theodotus, ni Vespasien ?

ANTOINE.

Oui ! Jésus est le Christ !

La Logique.

Et le Christ est Jésus… mais pour exister cependant, il faut avoir un corps, il faut être, et puisque ce corps il ne l’avait pas, donc il n’a pas existé, donc il n’a pas été, le Christ est un mensonge !

ANTOINE.

Se désolant.

Oh ! Oh ! C’est malgré moi, tout cela est tombé dans ma tête l’un après l’autre. Pardon, seigneur !

Pardon ! Qu’il est mal… La Logique.

L’interrompant.

Qu’est-ce que le mal ?

ANTOINE.

étonné.

Ce qui n’est pas le bien.

La Logique.

Ah ! Ah ! Tu philosophises comme un grec ! Tu dis le mal, le bien, le bon, le mauvais. Voyons, habile homme : le mal, c’est ce qui n’est pas le bien, et le bien, sans doute, ce qui n’est pas le mal, -ensuite ?…

ANTOINE.

Irrité.

Eh non ! Le mal, c’est ce qui est défendu par Dieu. La Logique.

à coup sûr ! Tel que l’homicide, l’adultère, l’idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion contre la loi : c’est pour cela qu’il a ordonné à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils, à Judith d’égorger Holopherne qui était son amant, à Jahel d’assassiner Sisara qui était son hôte, et à tout le peuple d’exterminer les autres peuples, de massacrer les animaux, d’éventrer les femmes enceintes, et qu’il a fait forniquer Abraham avec Agar, Ozée avec la courtisane, et que Jacob volait Laban, que Moïse volait le roi d’égypte, que David était chef de voleurs, que les citoyens volaient l’étranger, que le peuple volait les villes alliées, pillait les villes vaincues, et que, depuis Aaron jusqu’à Sédécias, on a adoré le serpent d’airain, qu’on a gratifié Rahab et récompensé le traître de Bethel, et que lui , enfin, il a envoyé son fils afin de détruire la loi qu’il avait faite. Si elle était bonne, pourquoi la renverser ? Si elle était mauvaise, pourquoi l’avoir donnée ? Y a-t-il quelque chose de bon qui ne soit mauvais ?

Quelque chose de mauvais qui ne soit bon ? Le bien est-il ? Le mal est-il ? Y a-t-il une vérité ?

Où est le mensonge ?… les sages ont cherché et n’ont rien trouvé, les prophètes ont parlé et n’ont rien dit : tu feras comme eux, les siècles feront comme toi !… allons ! Sans t’inquiéter de l’ouvrage, tourne la meule de la vie et siffle en la tournant !

ANTOINE.

Que m’importe à moi ! Connais-je les desseins de Dieu ?

La Logique.

Pourquoi donc adorer en lui ce que tu exécrerais dans un homme, puisque tu t’inclines devant le mal.

ANTOINE.

Mais c’est dans le diable qu’est le mal !

La Logique.

Et qui a fait le diable ?

ANTOINE.

Dieu !

La Logique.

Si le diable fut créé par lui et que la création soit sortie de sa parole, avant que cette parole fût dite, la parole était en lui, et, avant que le diable ne vînt au monde, le diable y était donc, et avec tout son enfer !… a-t-il un corps ?

ANTOINE.

Le diable ?… un corps ?… La Logique.

S’il en avait un, il ne serait pas partout à la fois comme Dieu qui, étant esprit, est partout à la fois.

Mais s’il est esprit, il est donc Dieu ou plutôt partie de Dieu. Mais enlever une partie au tout, n’est-ce pas détruire le tout ? Or, retrancher à Dieu une partie de Dieu, c’est nier Dieu : tu ne nies pas Dieu, tu adores Dieu… alors la logique, sous la forme d’un nain noir, vêtu de parchemin, avec des ergots monstrueux aux quatre membres et se tenant tantôt d’un pied, tantôt de l’autre, sur une sphère qui roule, se penche à l’oreille de saint Antoine : tu adores Dieu : adore le diable !

L’Orgueil.

Criant : à moi, mes filles !

Paraît derrière l’ermite.

La chevelure hérissée, les yeux rouges, le teint blême, la stature haute, le sourcil relevé. Un grand manteau de pourpre dont elle s’enveloppe cache les ulcères de ses jambes, et elle baisse le menton pour regarder dans sa poitrine un serpent qui la ronge. On entend des sifflements, des aboiements, des cymbales qui sonnent, des clochettes qui tintent, et les hérésies s’avancent, par longues files séparées, portant sur leurs têtes des serpents ou des fleurs ; dans leurs mains, des fouets, des livres, des zodiaques, des glaives, des idoles, des colliers d’amulettes autour du cou, des tatouages sur la figure avec des costumes de la Chaldée, de la Perse et des Indes, -le visage enflammé comme des fournaises, d’autres plus pâles que des ombres.

-il y a des magiciens à longue barbe, des prophétesses, les cheveux épars, des nains qui hurlent. Leurs haleines font une vapeur dans la nuit et leurs yeux étincellent comme la pupille des chats sauvages.

Elles s’amassent, en se grimpant sur les épaules.

La logique, qui bat la mesure avec un bâton de fer, conduit leur marche, l’orgueil ricane d’une façon stridente. Antoine dans sa cellule frémit.

à mesure qu’elles approchent, une des ombres précédentes apparaît dans sa forme particulière et se mêle à leurs groupes.

C’est d’abord : la luxure, rouge de cheveux, blanche de peau, très grasse, vêtue d’une robe jaune rehaussée de perles et de diamants. Elle est aveugle. De ses doigts chargés d’émeraudes, elle relève sa robe doucement, jusqu’à la hauteur des chevilles.

La gourmandise a le cou maigre, les lèvres violettes, le nez bleu. Ses dents pourries retombent sur son menton, et sa tunique tachée de graisse et de vin laisse déborder son ventre, qui lui couvre les cuisses.

La colère est cuirassée d’airain, ruisselle de sang ; des flammes jaillissent de son casque fermé ; deux boules de plomb terminent ses bras.

L’envie, aux oreilles énormes, se pince les lèvres, se ronge les ongles, s’égratigne le visage, se couche derrière tous les péchés, se vautre sur le sol et leur mord le talon.

L’avarice, vieille femme en haillons recousus, agite continuellement dans l’air sa main droite qui a dix doigts, et de la gauche elle retient des pièces d’argent dans ses poches trop pleines.

La paresse, sans pieds ni bras, se traîne péniblement sur le ventre et soupire.

Toutes les hérésies maintenant sont confondues. Les péchés, plus grands qu’elles, les poussent par derrière.

Des nuages bruns roulent sur la lune, elle apparaît çà et là entre leurs déchirures et illumine la scène d’un reflet verdâtre.

Les Hérésies.

Augmentent, entourent la cabane, vont jusqu’au seuil de la chapelle ; elles disent en adoucissant leurs voix : pourquoi trembler, bon ermite ? Nous sommes les pensées mêmes avec qui tu causais tout à l’heure : ne crains rien, bon saint Antoine, ne crains rien !

ANTOINE.

Oh ! Comme il y en a ! J’ai peur !

Les Patricianistes.

Peur de la chair, n’est-ce pas ? Elle est mauvaise.

ANTOINE.

Oui ! Les Patricianistes.

C’est par elle que nous sommes maudits !

ANTOINE.

En effet !

Et maudits par le père du verbe, source de tout esprit et dont la chair est l’ennemie, comme le diable est son ennemi. S’il l’avait créé cependant, aurait-il maudit son oeuvre ? Les corps font les corps, l’esprit fait l’esprit : le diable a donc fait le corps, a fait l’homme, Satan est son auteur.

Les Paterniens.

Pas tout entier ! Depuis la poitrine seulement jusqu’en bas. Dieu a formé la tête où pousse la pensée, le coeur où palpite la vie. Mais c’est le diable qui a fait la digestion, la génération et l’envie de voyager qui circule dans les pieds.

Une Hérésie.

Oui ! L’homme est de deux parties quant au corps, d’une seule quant à l’esprit, de trois en tout.

Dieu, de même, est de trois parties, dont le père est la première, le fils la seconde, le saint-esprit la troisième, et la trinité en constitue l’ensemble.

ANTOINE.

Rêvant.

L’ensemble !… Les Sabellins.

Eh ! Non ! Père, fils, saint-esprit sont une même personne.

ANTOINE.

Vivement.

Oh ! Oui !… oui !… c’est cela !… Les Sabellins.

Ils sont l’unité-dieu. Et puisque le fils a souffert, lui qui est Dieu, le père et l’esprit qui sont ce même dieu ont donc souffert.

Ils s’avancent.

ANTOINE.

Recule.

Non ! Non !

Toutes Les Hérésies.

Qu’est-ce donc que Dieu ?

ANTOINE.

Rêvant.

Dieu ?… Audius.

De sa substance indéfinie, il a tiré les mondes avec les âmes. C’est un grand esprit qui a un corps.

ANTOINE.

Laissez-moi ! Laissez-moi !

Les Hérésies.

Qu’est-ce donc que l’âme ?

ANTOINE.

Rêvant.

L’âme ?… Les Tertullanistes.

Elle est faite de flamme et d’air. Elle réside en un corps, elle occupe un lieu, elle sent dans la géhenne une intolérable douleur sur la langue. Mais l’esprit n’a ni siège ni lieu. Il est étranger à la peine comme au plaisir. Dieu seul est donc immatériel et l’âme est bien un corps.

ANTOINE.

Un corps ! Qui a dit cela ?

Tertullien.

Le pallium sur le dos.

Moi !
ANTOINE.

Vous, illustre Septimus, qui poursuiviez tant les idolâtres !… et voilà même que vous êtes vêtu comme un philosophe stoïque !… Tertullien.

Oh ! J’ai écrit là-dessus un traité que tu aurais dû lire.

Les Hérésies.

C’est un païen ! Honni soit-il !

Tertullien.

Disparaissant.

Tu renies le maître ! Que toute clarté t’abandonne !

Les Hérésies.

Pressant toujours saint Antoine.

Nous ne t’abandonnons point, nous autres, nous restons !… qui était le Christ ? D’où venait sa chair ? était-elle humaine ou divine ?

ANTOINE.

Divine !

Se reprenant : humaine !

Les Hérésies.

Toutes à la fois : c’est vrai !… c’est vrai !

Les Apollinaristes.

C’était la chair du verbe et non la chair de Marie. Lui, l’esprit, avoir séjourné dans un ventre !

Les Antidicomaristes.

Pourquoi pas ? Les Ménandrins, Les Cérinthiens.

Puisque le Christ n’était qu’un sage !

Arius.

Horreur ! Désolation ! C’était Dieu le fils, créé par le père et créateur lui-même de l’esprit-saint.

Les Théodotistes.

C’était Theodotus ! On l’a connu !

Les Séthianiens.

C’était Sem, fils de Noë !

Les Gnostiques.

C’était l’enfant des Eons, l’époux d’Arhamoth repentie, le père du Démiurge qui fit le Cosmocrator et l’Anthropos !

Antoine étourdi reste immobile et les ophites s’avancent, portant un immense serpent-python à couleur dorée, avec des taches de saphir et des taches noires.

Pour le maintenir horizontalement, les enfants le lèvent au bout de leurs bras, les femmes le retiennent sur leur poitrine, les hommes l’appuient contre leur ventre.

Ils s’arrêtent devant saint Antoine et forment, avec le serpent qu’ils déroulent, un grand demi-cercle, à l’entrée duquel se tiennent un vieillard en robe blanche, pinçant de la lyre, et un enfant nu jouant de la flûte, sur un air doux et joyeux, quoique plein de lenteur.

Les Ophites.

Commencent.

C’était lui ! Moïse le savait !

ANTOINE.

Criant.

Mais non !… comment cela ?

Les Ophites.

Moïse le savait qui éleva dans le désert le serpent d’airain. Antoine ouvre des yeux stupéfaits ; ils reprennent : ses spirales sont les cercles des mondes, les métaux ont pris leurs couleurs aux taches de sa peau. De ce qu’il mange, rien n’est rendu ; il absorbe tout.

Assise sous un tébérinthe, elle le regardait monter.

Son corps gluant se collait contre l’écorce, et les feuilles vertes s’enflammaient à son haleine.

Quand il eut passé par toutes les branches, il reparut. Les os de sa mâchoire s’écartèrent, le fruit tomba.

Il le retint sur ses dents, et, suspendu par la queue au tronc du grand arbre, il balançait devant le visage d’ève sa tête sifflante aux paupières enivrées.

Elle le suivait attentive ; il s’arrêta.

La poitrine d’ève battait, la queue du serpent se tordait, un lotus s’ouvrit, les dattes des palmiers mûrirent. Elle tendit la main.

Il était bon, le fruit superbe. Elle en ramassa l’écorce pour s’en parfumer la poitrine.

S’ils en avaient goûté davantage, ils seraient dieux maintenant, selon la promesse du tentateur.

Sois adoré, grand serpent noir qui as des taches d’or comme le ciel a des étoiles ! Beau serpent que chérissent les filles d’ève ! Au grattement de l’ongle sur la corde tendue, éveille-toi ! Au ronflement du roseau creux, éveille-toi ! Pousse tes anneaux ! Allons ! Allons ! Et viens sur nos autels lécher les pains eucharistiques que nous offrons au seigneur !

Les ophites enferment saint Antoine dans le cercle du serpent. Il saute par-dessus à pieds joints. Tout disparaît.

ANTOINE.

Seul, lentement.

Voilà bien la plus exécrable abomination qu’on puisse jamais concevoir !

Pourquoi, d’ailleurs, le fils de Dieu aurait-il choisi, entre toutes, la figure de cette froide bête, au crâne plat, qui semble garder, dans le mutisme de sa forme sinueuse, le mystère du mal ?… non ! Non, il ne l’aurait pas voulu, lui qui était tout amour et sacrifice. " prenez et mangez, dit-il, ceci est mon corps ; et prenez et buvez, dit-il… " une outre tombe aux pieds de saint Antoine.

Les Ascites.

Hommes et femmes ivres, se mettent à courir autour, en dansant.

Vive le vin ! Qu’il déborde ! Qu’il inonde ! Il est le Christ. Quand son flanc fut percé, c’est du vin qui coula, le vin de la bonne nouvelle que nous honorons dans cette peau de chèvre.

ANTOINE.

Exaspéré.

Mais les païens n’ont rien fait de si épouvantablement infâme !

Les Sévériens.

Non ! Jamais ! Le vin a germé par la vertu de Satan !

C’est la fureur et la luxure !

Les Aquariens.

Aussi nous ne buvons que de l’eau, symbole du verbe.

Les Astotyrites.

Anathème sur la chair, sur ceux qui en usent, sur ceux qui la prêchent !

ANTOINE.

Eh ! Je ne la prêche pas ! Je n’en use pas.

Des applaudissements éclatent derrière saint Antoine.

Il se détourne et il voit Les Manichéens.

Vêtus de robes noires semées de lunes d’argent, avec des anneaux d’or aux oreilles ; très maigres et les cheveux relevés par des peignes.

Captive dans la matière qu’elle féconde, la divinité…

ANTOINE.

S’écrie : ah ! Impossible, cela !

Les Manichéens.

Mais dans l’hostie, Antoine, qui est l’hostie ?

Il baisse la tête.

… la divinité s’efforce d’en sortir, afin de rejoindre son principe. Elle s’échappe du repos, de l’action, du geste, du regard, et, fuyant ainsi par tant d’occasions diverses, il ne reste plus en nous qu’un résidu grossier, principe du mal, d’où les corps sont faits. Car pour enfermer les particules divines, Saclas, prince des ténèbres, imagina la génération, et alors il créa deux enfants : Adam et ève.

Mais, puisque la chair retient Dieu, prévenons les captivités où il languit, détruisons dans son germe la cause qui l’écrase. Il doit s’écarter des femmes, celui dont les reins ne sont pas à l’épreuve, ou plutôt, extrayant de lui-même les parties lumineuses engagées, qu’il se délecte avec lenteur dans la réjouissance de sa solitude ; puis il se sentira le coeur joyeux, songeant qu’il a délivré Dieu.

ANTOINE.

Oh ! Oh ! Il me semble que je glisse, sans arrêter, sur les marches de l’enfer !

Les Gnostiques.

Choeur énorme, composé de groupes différents : saturniens, marcosiens, valentiniens, nicolaïstes, elxaïtes, etc.

N’écoute pas ces hommes tristes, ce sont des païens de l’Asie. Leur grand prophète Manès fut écorché, comme imposteur, avec une pointe de roseau, et sa peau empaillée pendue aux portes de Ctésiphon.

Nous t’apprendrons, nous autres qui sommes les sages, les savants, les purs, que le grand dieu éternel, inaccessible et impassible n’est pas le créateur du monde… veux-tu savoir la vie de Jésus avant son apparition, la mesure exacte de sa taille, le nom de l’étoile où est son trône ?

Voici le livre de Noria, femme de Noë. Elle l’écrivit dans l’arche durant les nuits, assise sur le dos d’un éléphant, à la lueur des éclairs. C’est celui-là, ouvre-le !

Essaie !… une ligne seulement !… L’Orgueil.

Que risques-tu ?

ANTOINE.

Après tout !… La Logique.

Les pensées qui t’obsèdent s’enfuiront peut-être ! L’Orgueil.

Lui passe le livre ouvert par-dessus son épaule.

Ses yeux tombent sur cette phrase : " au commencement Bythos était. De sa pensée naquit l’intelligence qui épousa la vérité. De la vérité et de l’intelligence sortirent le verbe et la vie qui enfantèrent cinq couples pareils. Du verbe et de la vie issurent l’homme et l’église qui formèrent six autres couples, parmi lesquels Paracletos et Pistis produisirent Sophia et Télétos.

" ces quinze couples font les quinze syzygies secondaires composées des trente eons suprêmes qui constituent le plérome ou ensemble supérieur et qui font Dieu. " Les Hérésies.

à part.

Il lit ! Il lit ! Il est à nous !

ANTOINE.

Continuant.

" Barbelo est le prince du huitième ciel.

Ialdabaoth a fait les anges, la terre et les six cieux au-dessous de lui. Il a la forme d’un âne. " Antoine rejette le livre avec fureur.

Les Gnostiques.

Se resserrent autour de lui, en disant : pourquoi ? Recommence ! Tu n’as pas compris.

Les Valentiniens.

Traçant avec leur doigt des chiffres sur le sable.

Regarde les trois cent soixante-cinq cieux correspondant aux membres du corps…

ANTOINE.

Fermant les yeux.

Je ne veux pas les connaître. Les Basilidiens.

Le mot (…) signifie…

ANTOINE.

Se bouchant les oreilles.

Je ne veux pas l’entendre… Les Saturniens.

Nous te dirons le nom des sept anges qui ont fait…

ANTOINE.

Non ! Non !

Les Colorbasiens.

Celui des sept étoiles d’où procède la vie des hommes.

ANTOINE.

Non ! Non !

Les Thérapeutes.

Attends ! Attends ! Nous allons danser la danse du passage de la mer Rouge et chanter l’hymne du soleil !

Les Kabalistes.

Désignant avec leurs baguettes plusieurs points dans l’espace.

Vois-tu, comme le sang dans un grand corps, circuler l’haensoph universel dans les veines cachées de tous les mondes ?…

ANTOINE.

Au milieu des hérésies.

Par où fuir ?… des voix me hurlent aux oreilles !

Où suis-je donc ? à quoi pensai-je ?… ah oui !

à l’essence du verbe !… eh bien ?… les hérésies, faisant un grand cercle autour de lui, restent sur la pointe du pied, la bouche béante.

Mais je ne comprends rien à tout cela, moi ! Mon âme tourbillonne et se déchire dans ces pensées comme la voile d’un vaisseau dans l’ouragan. Ah ! Je n’en veux plus !

Arrière ! Arrière !

Tout disparaît. Silence.

Mais la damnation est derrière toi, misérable !

Oh ! L’épouvante de l’éternité me glace jusqu’aux entrailles, comme la voûte sombre d’un grand sépulcre.

On entend de vagues lamentations. Il écoute.

Qui donc sanglote ? Est-ce un voyageur assassiné dans la montagne ?… il ramasse une liane et l’allume à la petite lampe de la chapelle.

Il cherche, abaissant et élevant sa torche. Les pleurs semblent se rapprocher.

Tiens ! C’est une femme !

Et l’on voit s’avancer une femme dont les bandeaux noirs tombent le long de sa figure. Une tunique de pourpre en lambeaux découvre son bras amaigri où résonne un bracelet de corail. Elle a sous les yeux des bourrelets rouges, sur les joues des marques de morsure, au bras des traces de coups.

Elle s’appuie, en pleurant, sur l’épaule d’un homme chauve habillé d’une grande robe de même couleur rouge.

Il a une longue barbe grise et tient à sa main un petit vase de bronze qu’il dépose à terre.

Simon Le Magicien.

à Hélène.

Arrête-toi !

Hélène.

Gémissant sur le sein de Simon.

Père ! Père ! J’ai soif !

Simon.

Que ta soif soit passée !

Hélène.

Père, je voudrais dormir.

Simon.

éveille-toi ! Hélène.

Oh ! Père, quand pourrai-je m’asseoir ?

Simon.

Debout !

ANTOINE.

ébahi.

Qu’a-t-elle donc fait ?

Simon.

Appelant trois fois.

Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa !… il demande ce que tu as fait. Raconte ce que tu as à dire.

Hélène comme se réveillant d’un long sommeil.

Ce que j’ai à dire, ô père ?… Simon.

D’où viens-tu ?

Hélène jette les yeux tout autour d’elle, lève la tête vers les nuages, se recueille un instant, puis elle commence d’une voix couverte.

J’ai souvenir d’un pays lointain, d’un pays oublié.

La queue du paon, immense et déployée, en ferme l’horizon, et, par l’intervalle des plumes, on voit un ciel vert comme du saphir. Dans les cèdres, avec des huppes de diamant et des ailes couleur d’or, les oiseaux poussent leurs cris, pareils à des harpes qui se brisent. J’étais le clair de lune. Je perçais les feuillages. J’illuminais de ma figure l’éther bleuâtre des nuits d’été !

ANTOINE

à Simon, lui faisant signe qu’elle est folle.

Ah ! Ah ! Je comprends !… quelque pauvre enfant que vous aurez recueillie ! Simon le doigt sur la bouche.

Chut ! Chut !

Hélène reprend : à la proue de la trirème, où il y avait une tête de bélier, qui à chaque coup des vagues s’enfonçait sous l’eau, je restais immobile. Le vent soufflait, la carène fendait l’écume. Il me disait : " que m’importe, si je trouble ma patrie, si je perds ma couronne !… tu m’appartiendras dans ma maison. " Ménélas en pleurs agita les îles. On partit avec des boucliers, avec des lances, avec des chevaux qui piaffaient d’effroi sur le pont des navires.

Ah ! Qu’elle était douce, la chambre de son palais !

Il se couchait sur la pourpre des lits d’ivoire et, jouant avec le bout de ma chevelure, il me chantait des airs d’amour.

Le soir venu, je montais sur le rempart, je voyais les deux camps, les fanaux qu’on allumait, Ulysse, sur le bord de sa tente, causant avec ses amis, Achille tout armé qui faisait courir son char le long du rivage de la mer.

ANTOINE.

Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc ?… Simon le doigt sur la bouche.

Chut ! Chut !

Hélène.

J’étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils m’ont prise et, m’attachant avec des cordes, m’ont emportée sur leurs chameaux.

Ils se glissaient sur moi dans mon sommeil. Ce fut le prince d’abord, puis les capitaines, puis les soldats, puis les valets de pied qui soignent les ânes.

Ils m’ont lavée dans la fontaine, mais mon sang qui coulait a rougi les eaux, et mes pieds poudreux ont troublé la source. Ils m’ont graissée avec des huiles, ils m’ont frottée avec des onguents, et ils m’ont vendue au peuple pour que je l’amuse.

C’était à Tyr la syrienne, près du port, dans un carrefour étroit… un soir, nue, debout et le cistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie d’orage ruisselait sur le bouge, la vapeur des vins montait avec les haleines et la fumée des lampes. Un homme tout à coup entra, sans que la porte fût ouverte. Il levait son bras gauche en écartant deux doigts. Le vent fit craquer les murs, les trépieds s’allumèrent, je courus à lui.

Simon.

Oh ! Je te cherchais, mais je t’ai trouvée, je t’ai rachetée !

C’est celle-là, Antoine, qu’on appelle Charis, (…), Ennoïa, Barbelo. Elle était la pensée du père, le nous indestructible qui créa les mondes.

Mais les anges ses fils la chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le type femelle, l’accord parfait, l’angle aigu. Puis, pour se dilater plus à l’aise dans l’infini, dont ils l’exclurent, ils l’enfermèrent à la fin sous une forme de femme.

Elle a été l’Hélène des troyens, dont le poète Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle a été la Dalila qui coupait les cheveux de Samson ; elle a été cette fille des juifs qui s’écartait du camp pour se livrer aux boucs et que les douze tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le mensonge, l’idolâtrie et la sottise. Elle s’est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, prostituée à tous les peuples, elle a chanté à tous les carrefours, elle a baisé tous les visages.

à Tyr, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède.

C’est moi ! Moi, père pour les samaritains, fils pour les juifs, saint-esprit pour les nations, qui suis venu la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein du père, et maintenant, inséparables l’un de l’autre, nous allons, délivrant l’esprit et terrifiant les dieux.

J’ai prêché dans éphraïm et dans Issakar, à Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis Zoara jusqu’à Arnoun, et au delà des montagnes, à Bostra et à Damas.

Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour renverser les prescriptions, pour purifier les impuretés. Je convoque au grand amour les âmes des fils d’Adam, qu’elles soient frénétiques de luxure ou affolées de pénitence. Viennent à moi ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin !

Par le baptême nouveau, comme par la torche de résine que l’on traîne dans les maisons lépreuses pour brûler sur les murs les taches de rousseur qui les dévorent, je les rincerai jusqu’aux entrailles, jusqu’au fond de leur être. Feu ! Allume-toi ! Saute, cours, ravage, purifie, sang d’Ennoïa, âme de Dieu même !

Une flamme blanche paraît à la surface du vase, s’en échappe, voltige de côté et d’autre et poursuit saint Antoine.

à la cour de Néron j’ai volé dans le cirque, et volé si haut qu’on ne m’a plus revu. Ma statue est debout dans l’île du Tibre. Je suis la force, la beauté, le maître ! Ennoïa est Minerve. Je suis Apollon dieu du jour ! Je suis Mercure le bleu !

Je suis Jupiter le foudroyant ! Je suis le Christ !

Je suis le paraclet ! Je suis le seigneur ! Je suis ce qui est en Dieu ! Je suis Dieu même !

ANTOINE.

Ah ! Si j’avais de l’eau bénite !

Le feu s’éteint. Ennoïa jette un cri aigu et disparaît avec Simon.

ANTOINE

haletant, regarde autour de lui.

Non !… plus rien !… ah !

Il s’essuie le front sur sa manche.

Oh ! Comme ces flammes couraient !… il ricane.

Allons donc ! Quelles illusions ! L’esprit de Dieu ne descend pas jusque-là ! Et l’âme une fois rivée au mal, il n’est plus, quoi qu’ils disent… cependant… si, par un effort suprême, elle secouait ce fardeau de la matière qui l’écrase… pourquoi ne remonterait-elle pas à Dieu ?… et alors… l’intervalle de la vie disparaissant… toutes les oeuvres qu’elle comporte se trouveraient indifférentes.

Aussitôt apparaissent les elxaïtes, couverts de grands manteaux violets et la figure cachée sous des masques de bêtes fauves.

Croyons ! Qu’importe le reste ! Mangez des viandes impures, si l’esprit a faim du verbe. Phinéas adora Diane et saint Pierre renia Jésus : car le martyre est impie et la convoitise de la souffrance une tentation du mal.

ANTOINE

répète : une tentation ?… et arrivent Les Caïnites les cheveux noués par une vipère qui s’enroule à leur cou et laisse retomber sa tête sur leurs épaules.

Réhabilitons les maudits ! Adorons les exécrés ! Plus qu’Abraham et que les prophètes, que saint Paul et que tous les saints, ils ont travaillé pour ton âme et se sont damnés pour elle.

Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas !

Caïn créa la race des forts ! Sodome épouvanta la terre par son châtiment, et c’est Judas qui fut cause que le fils de Dieu sauva le monde.

ANTOINE

lentement.

Judas ?… oui…, en effet… Les Carpocratiens nus jusqu’à la ceinture, avec des fleurs dans leur main, de grands cheveux, la barbe entière, les ongles longs. Ils portent tous à l’oreille une marque rouge, et sur la poitrine un soleil tatoué.

Exécutez la tâche des corps ! Il le faut !

L’esprit éperdu vagabonde parmi les hasards de la vie, et il ne rentrera au sein immobile de Prounicos qu’après avoir accompli dans sa chair toutes les oeuvres de la chair… viens avec nous aux agapes, la nuit. Les femmes nues, couronnées d’hyacinthes, mangent, à la lueur des torches qui se mirent dans les plats d’or. Elles sont à tous, comme nos biens, comme nos livres, comme le soleil et comme Dieu.

Nous chantons à table des chansons de funérailles, nous nous lacérons avec des couteaux et nous buvons le sang de nos bras. Nous montons sur l’autel, et nous encensons avec des encensoirs.

La Fausse Prophétesse De Cappadoce dont l’énorme chevelure rouge descend jusqu’aux talons. Elle brandit un pin enflammé, et s’appuie, de la main gauche, sur le museau d’une tigresse, qui se frotte contre sa cuisse.

L’esprit est dans la flamme, dans la chair, dans l’ouragan. Il en va jaillir pour toi par l’invocation terrible. écoute-la ! Je te roulerai dans mon amour tout au fond de l’abîme. Viens ! Viens !

Et elle secoue sa torche dont les gouttes de feu tombent aux pieds de saint Antoine. La tigresse

bombe son dos.
ANTOINE

épouvanté, recule.

Oh ! Oh ! Oh ! Elles vont me prendre ! J’ai peur !

La bête rugit ! Comment sont-elles venues jusqu’à moi ? C’est par ma faute, mon dieu ! Pitié ! Pitié !

Il saisit sa discipline, et la fait tourner rapidement comme une fronde. Les hérésies s’éloignent, baissant la tête dans leurs épaules, avec des gestes effrayés.

Ah ! J’en étais sûr ! Le signe de la pénitence les met en fuite ! C’est la pensée seule qui fait le mal ! Plus de ces rêveries où l’âme se perd !

L’action ! L’action !

Il se flagelle, et Les Montanistes s’avancent dans des tuniques sombres, la tête couverte de cendre, les bras croisés.

Courage, Antoine ! Imite-nous : six fois par mois des jeûnes entiers, trois carêmes par an, la flagellation tous les soirs ! Et nous baptisons les morts, nous voilons les vierges, nous proscrivons les seconds mariages.

Les Tatiens têtes rasées, enfermés dans des sacs noirs, s’écrient : il faut les proscrire tous ! L’arbre de l’éden qui portait chaque année douze fruits rouges comme du sang, c’est la femme ! Celui qui dort à son ombre ne se réveillera que dans l’enfer !

ANTOINE

mélancoliquement.

C’est pour fuir ce sommeil que j’ai cherché la solitude !

Le groupe des montanistes s’entr’ouvre et l’on voit s’avancer deux femmes très pâles, vêtues de manteaux bruns. Maximilla est brune, Priscilla est blonde. Elles rejettent en arrière leur capuchon, et elles disent : du temps que nous vivions chez nos maris, nous sortions dès le matin sans litière ni suivantes, pour aller dans les tavernes corrompre des geôliers.

Nous visitions les confesseurs, nous chantions des psaumes, nous parlions des anges. Nos époux, pendant ce temps-là, se tourmentaient à la maison. Oh ! Mère de Dieu, ils ont avec leurs caresses troublé la calme profondeur de la foi, comme avec des pierres que l’on jetterait dans un puits, l’une après l’autre.

Antoine s’avance pour les mieux voir.

Priscilla se met à dire : j’étais au bain, les murs ruisselaient, l’eau coulait et je m’endormais au vague bourdonnement des murs qui montait jusqu’à moi.

Tout à coup, j’entendis des clameurs. On criait : " c’est un magicien ! C’est le diable " , et la foule s’arrêta devant notre maison, en face du temple d’Esculape. Je me levai sans prendre ma chaussure et me haussai avec les poignets, jusqu’à la hauteur du soupirail.

Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vêtu en affranchi, qui portait un carcan de fer à son cou.

Il prenait des charbons dans un réchaud et il s’en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant : " Jésus, Jésus ! " le peuple disait : " cela n’est pas permis, lapidons-le. " d’autres applaudissaient. Lui, il continuait, et quand il était fatigué de gesticuler avec la main droite, il gesticulait avec la main gauche.

C’étaient des choses inouïes, transportantes ! Des fleurs toutes grandes ouvertes tournoyaient devant mes yeux, et j’entendais, dans les espaces, comme la mélodie d’un archet d’or. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps tomba. Je ne sais s’il avait fini, ou si c’est moi qui avais cessé de l’entendre.

Mais la piscine était vide, et sur les dalles sablées de poudre bleue, la lune, entrant, allongeait des rayons clairs.

ANTOINE

prêtant l’oreille.

De qui donc parlent-elles ?

Maximilla.

Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu’à un détour du chemin nous vîmes un homme sous un figuier.

Il cueillait les feuilles et les jetait au vent.

Il arrachait les fruits et les écrasait par terre.

Il nous cria de loin : " arrêtez-vous ! " , et il se précipita en nous injuriant. Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent, les molosses hurlaient tous.

Il était debout, au bord du précipice. La sueur coulait sur son visage olivâtre. Le vent de la montagne faisait claquer son manteau noir.

Il nous appelait par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos oeuvres, la turpitude de nos corps, et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d’argent qu’ils portaient sous la mâchoire. Sa fureur me versait l’épouvante dans les entrailles : c’était je ne sais quel voluptueux langage mêlé de brise et de parfums, qui me berçait, m’enivrait.

D’abord les esclaves s’approchèrent : " maître, dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées " ; puis ce furent les femmes : " voici la nuit, nous avons peur " ; et les esclaves s’en allèrent. Les enfants se mirent à crier : " nous avons faim " ; et comme on n’avait pas répondu aux femmes, elles disparurent. Lui, il parlait : sa voix sifflait, ses paroles tombaient, précipitées, coupantes, comme des poignards qui faisaient saigner mon coeur et le dégorgeaient.

Je sentis quelqu’un près de moi : c’était l’époux.

J’écoutais l’autre. Il sanglotait, il se traînait à genoux sur les pierres en s’écriant : " tu m’abandonnes ! " et je répondis : " oui, va-t’en ! " .

Antoine ouvre la bouche, mais Priscilla Et Maximilla se mettent à chanter : le père domine ! Le fils pâtit ! L’esprit flamboie !

Le paraclet est à nous ! L’esprit est à nous !

Car nous sommes les amantes du grand Montanus !

Et elles désignent près d’elles un eunuque noir, vêtu d’un manteau fauve à galon d’argent, fermé sur sa poitrine par deux ossements de mort.

Montanus.

Ce n’est point Montanus que vous aimez, mais l’esprit de Dieu emplissant son âme. Car je ne suis pas un homme, vous le savez, vous autres, qui languissez de désirs sur ma poitrine imberbe.

Vous êtes, ô mes chéries, l’inassouvissable amour, puisque à présent vous vous délectez dans la douleur et que l’existence vous fait mal, comme un ulcère qui suinte. Sanglotez ! Pleurez ! Que vos yeux soient blêmes, comme un manteau couleur d’azur qui a déteint sous les orages. Appelez-moi ! Je vous coucherai sur les chevalets ! Fouettez avec des chardons verts la peau blanche de vos corps. Quand le sang coulera, j’arriverai. Oh ! J’accourrai !… pour le sucer avec ma bouche.

Maximilla et Priscilla passent leurs bras autour de sa taille et restent la tête posée sur son

épaule, tout en faisant un signe à saint Antoine.
ANTOINE.

Au nom du Christ ! Au nom de la vierge ! Par la vertu de tous les anges… Les Montanistes.

Non ! Tu ne nous chasseras pas ! Zotime de Comane a été vaincu par Maximilla. Sotas, évêque d’Anquiale, par Priscilla. Nous avons des saints qui sont plus saints que tes saints, des martyrs plus martyrs que tes martyrs. Connais-tu Alexandre, Théodote et Thémison ? On a arraché les yeux, les dents et les ongles à Alexandre de Phrygie. On lui a frotté la peau avec du miel, on a versé dessus des guêpes furieuses et on l’a lié par une corde à la queue d’un taureau qui marchait au pas dans une prairie. On a déchiré Thémison avec des couteaux de bois, et on a fait couler sur sa figure le sang de ses entrailles. Mais Satan, au haut d’une montagne, a battu Thémison pendant six nuits avec le tronc d’un cèdre qui avait toutes ses branches ; et il l’a rejeté comme une pierre, dans la vallée.

Allons, viens ! Jésus a souffert le martyre.

Qu’est ta douleur près de la sienne ?

ANTOINE

amèrement.

Oh ! Rien ! Je le sais ! Les larmes de toutes les générations qui, réunies, formeraient des océans, sont, devant ces pleurs éternels, comme une goutte d’eau sur une feuille.

Silence.

Les Montanistes reprennent : l’amour déborde du coeur saignant. L’extase aux yeux fermés contemple les splendeurs célestes, et la suprême intelligence t’arrivera par les angoisses de la matière, comme la foudre qui n’apparaît que dans les déchirures des nuages.

ANTOINE.

Oh ! Oui ! Oui ! Mon corps me gêne ! Il m’écrase !

Il m’étouffe !

Les Valériens très grands, très maigres, avec un poignard à la ceinture, une couronne d’épines sur le front. Ils prennent leur poignard d’une main, leur couronne de l’autre ; -et ils disent : voilà qui tranche la luxure ! Voici qui endolorit l’orgueil. Est-ce la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce la peur de ta chair, hypocrite ? Tu te couches près d’elle, tu la regardes dormir ; elle se réveillera plus dévorante que les lions. étouffe-la donc, coupe-la donc, extermine-la !

ANTOINE.

Ah ! Une haine me prend contre moi ! J’exècre la vie, la terre et le soleil !

Des cris féroces éclatent et Les Donatistes circoncellions apparaissent, sales, hideux, vêtus de peaux de chèvre et portant des massues de fer sur l’épaule.

Malédiction sur le monde ! Malédiction sur nous-mêmes ! Maudit l’homme, maudite la femme, maudit l’enfant ! écrasez le fruit, troublez la source.

Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup ; battez le pauvre qui envie la housse de l’âne, le repas du chien, le nid de l’oiseau, et qui se désole solitairement que chacun ne soit pas un misérable comme lui.

Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez les crocodiles et l’ichneumon sur le rivage !

Nous, " les capitaines des saints " , nous détruisons la matière pour hâter la fin du monde, nous assassinons, incendions, massacrons ! Nous perçons les digues, nous répandons l’argent dans la mer.

Le salut n’est que dans le martyre, nous nous donnons le martyre. Nous nous enlevons la peau des pieds, et nous courons sur les galets. Nous enfonçons des broches de fer dans nos entrailles. Nous nous roulons tout nus, dans la neige.

Nous nous égorgeons en criant : " louange à Dieu ! " nous montons sur les édifices pour nous précipiter la tête en bas. Nous nous couchons sous la roue des chars. Nous nous jetons dans la gueule des fours.

Honni soit le baptême ! Honnie l’eucharistie !

Honni le mariage ! Honni le viatique !

La pénitence seule lave les âmes.

Jésus ne se touche point, Jésus ne se mange point.

Damnation sur l’adultère consacré ! C’est avec la douleur qu’il faut s’unir. Damnation sur la vanité du moribond qui croit la chair éternelle. Damnation sur la sottise de ceux qui l’espèrent, sur l’infamie de ceux qui l’enseignent. Damnation sur toi !

Damnation sur nous ! Damnation sur tous et gloire à

la mort !
ANTOINE.

Horreur !

Un coup de tonnerre éclate, une fumée épaisse couvre la scène. Antoine ne distingue plus rien.

Je n’ai pas rêvé pourtant ?… non… elles étaient là !… rugissant autour de moi, et ma pensée s’écroulait sous elles, comme les îlots de sable dans les fleuves, qui tombent, par grands blocs, sous les pattes lourdes des crocodiles. Elles parlaient toutes ensemble, et si vite, qu’il m’était impossible de distinguer leurs voix.

Se remettant peu à peu.

Mais il y en avait… qui n’étaient pas… complètement détestables. Comment cela se faisait-il ? Il fallait leur répondre… je n’ai pas tout vu.

Il regarde vaguement de côté et d’autre et il pousse un cri, en apercevant, dans le brouillard, deux hommes couverts de longs vêtements qui descendent jusqu’à leurs pieds. Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave ; ses cheveux blonds, séparés par une raie comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté un bâton blanc, qu’il portait à la main et que son compagnon a reçu, en faisant une révérence, à la manière des orientaux.

Ce dernier, vêtu pareillement d’une tunique blanche sans broderie, est petit, gras, camard, d’encolure ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve.

Ils sont tous les deux sans chaussure, nu-tête et couverts de poussière, comme des gens qui arrivent de voyage.

Que voulez-vous ? Parlez !… allez-vous-en !

Damis c’est le petit homme.

Là ! Là ! Bon ermite ! Ce que je veux ? Je n’en sais rien ! Voici le maître. Quant à partir, la charité du moins exigerait…

ANTOINE.

Ah ! Excusez-moi ! J’ai la tête si troublée !… que vous faut-il ?… asseyez-vous.

Damis s’assoit, l’autre reste debout.

Et votre maître ? Damis en souriant.

Oh ! Il n’a besoin de rien ! C’est un sage ! Quant à moi, bon ermite, je vous demanderai un peu d’eau, car j’ai grand’soif.

Antoine va chercher une cruche dans sa cellule, et, la levant lui-même, offre à boire à Damis.

Peu à peu, la fumée disparaît.

Damis, après avoir bu : pouah ! Qu’elle est mauvaise, vous devriez bien l’enfermer sous de la verdure !

ANTOINE.

C’est qu’il n’y a pas un brin d’herbe aux environs, seigneur !

Damis.

Ah ! N’auriez-vous rien, dites-moi, à mettre sous la dent ? Car j’ai grand’faim !

Antoine va dans sa cabane et en rapporte un morceau de pain noir, desséché.

Damis mord à même : qu’il est dur !

ANTOINE.

Je n’en ai pas d’autre, seigneur !

Damis.

Ah !

Il casse le pain, en retire la mie et jette les croûtes. Le cochon se précipite dessus : Antoine fait un geste de colère pour le battre.

Laissez donc ! Ne faut-il pas que chacun vive !

Silence.

ANTOINE

reprend.

Et vous venez ?

Damis.

Oh ! De loin… de très loin !
ANTOINE.

Et… vous allez ?

Damis désignant l’autre.

Où il voudra.

ANTOINE.

Qui est-il donc ?

Damis.

Apollonius !

Antoine fait un geste d’ignorance.

Apollonius !

Plus fort : Apollonius De Tyane !

ANTOINE.

Je n’en ai jamais entendu parler.

Damis en colère.

Comment ! Jamais !… ah ! Je vois bien, brave homme, que vous ignorez complètement ce qui se passe.

ANTOINE.

Il est vrai, seigneur, mes jours étant consacrés à la religion.

Damis.

C’est comme lui.

ANTOINE

à part.

Comme lui !

Il considère Apollonius.

Il a l’air d’un saint en effet… je voudrais bien l’entretenir… j’ai tort peut-être… car… la fumée est partie, le temps est très clair, la lune brille. Damis.

à quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?

ANTOINE.

Je songe… oh ! Rien !

Damis se rapproche d’Apollonius et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête ; à la fin : Apollonius toujours immobile.

Qu’est-ce ?

Damis.

Maître ! C’est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la sagesse.

Apollonius.

Qu’il approche !

Antoine hésite.

Damis.

Approche !

Apollonius.

D’une voix tonnante.

Approche !

Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j’ai fait, ce que je pense ; n’est-ce pas cela, enfant ?

ANTOINE

embarrassé.

Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.

Apollonius.

Réjouis-toi ! Je vais te les dire ! Damis bas à Antoine.

Est-ce possible ! Il faut qu’il vous ait, du premier coup d’oeil, reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie.

Il se frotte les mains.

Je vais en profiter aussi, moi !

Apollonius.

Je te raconterai, d’abord, la longue route que j’ai parcourue pour acquérir la doctrine, -et si tu trouves, dans toute ma vie, une seule action mauvaise, tu m’arrêteras. Car celui-là doit scandaliser par ses paroles, qui a méfait par ses oeuvres.

Damis à Antoine.

Quel homme juste ! Hein ?

ANTOINE

décidément, je crois qu’il est sincère !

Apollonius.

La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur le bord d’un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde, à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve.

Jusqu’à quinze ans, on m’a plongé trois fois par jour dans la fontaine Asbadée, dont l’eau rend les parjures hydropiques, et l’on me frottait avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.

Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m’offrant des trésors qu’elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane s’égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s’écria, devant toute ma famille, qu’il me ferait mourir. Mais c’est lui qui mourut trois jours après, assassiné par les romains.

Damis à saint Antoine, en le frappant du coude.

Hein ? Quand je vous disais !… quel homme ! Apollonius.

J’ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m’arrachait pas un soupir, et au théâtre, quand j’entrais, on s’écartait de moi, comme d’un fantôme.

Damis.

Auriez-vous fait cela, vous ?

Apollonius.

Le temps de mon silence accompli, j’entrepris seul d’instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition, et je formulai cette prière : " ô dieux ! "

ANTOINE.

Comment : " dieux " ?… les dieux ?… que dit-il ?

Damis.

Laissez-le poursuivre, taisez-vous !

Apollonius.

Alors je suis parti pour connaître toutes les religions, pour consulter tous les oracles. J’ai devisé avec les gymnosophistes du Gange, avec les devins de Chaldée, avec les mages de Babylone.

Je suis monté sur les quatorze olympes, j’ai sondé les lacs de Scythie, j’ai mesuré la grandeur du désert.

Damis.

C’est pourtant vrai, tout cela. J’y étais, moi !

Apollonius.

J’ai d’abord été depuis le pont jusqu’à la mer d’Hyrcanie, j’en ai fait le tour ; et, par le pays des baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, il y avait une statue de femme, vêtue à la mode barbare. Un homme s’approcha.

Damis.

Moi ! Moi ! Mon bon maître. Oh ! Comme je vous aimai tout de suite ! Vous étiez plus doux qu’une fille et plus beau qu’un dieu !

Apollonius sans l’entendre.

Il voulait m’accompagner pour me servir d’interprète.

Damis.

Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées.

Alors j’ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.

Apollonius.

Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.

Damis.

Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.

ANTOINE.

La singulière histoire !

Damis.

N’est-ce pas le lendemain, maître, que nous rencontrâmes cette monstrueuse tigresse qui avait huit petits dans le ventre ? Alors vous dites : " notre séjour auprès du roi sera d’un an et huit mois. " je n’ai jamais pu comprendre… Apollonius.

Le roi m’a reçu debout, près d’un trône d’argent, dans une salle ronde, constellée d’étoiles, d’où pendaient à des fils que l’on n’apercevait pas quatre grands oiseaux d’or, les deux ailes étendues.

ANTOINE

rêvant.

Est-ce qu’il y a sur la terre des choses pareilles ?

Damis.

C’est là une ville, cette Babylone ! Tout le monde y est riche ; les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve.

Dessinant par terre avec son bâton.

Comme cela, voyez-vous ! Et puis ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les palais sont couverts de cuivre rouge ; et l’intérieur donc, si vous saviez !

Apollonius.

Sur la muraille du septentrion, s’élève une tour de marbre blanc qui en supporte une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième, et il y en a trois autres encore ! Ces tours sont des tombeaux… la huitième est une chapelle avec un lit. Personne n’y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m’y fit loger.

Damis.

à peine si l’on me regardait, moi. Aussi je restais seul à me promener par les rues. Je m’informais des usages ; je visitais les ateliers ; j’examinais les grandes machines qui portent l’eau dans les jardins. Mais il m’ennuyait d’être séparé du maître.

Apollonius.

Au bout d’un an et huit mois… Antoine tressaille.

… un soir nous sortîmes de Babylone par la route des Indes. Au clair de la lune, nous vîmes tout à coup une empuse.

Damis.

Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer. Elle hennissait comme un âne, elle galopait dans les rochers. Mais il lui cria des injures et elle disparut.

ANTOINE.

Où veulent-ils donc en venir ?

Apollonius continuant.

à Taxilla, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d’hommes noirs, hauts de cinq coudées, et, dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant gigantesque, que ses femmes s’amusaient à parfumer. Il avait autour des défenses des colliers d’or et, sur l’un d’eux on lisait : " le fils de Jupiter a consacré Ajax au soleil. " c’était l’éléphant de Porus, qui s’était enfui de Babylone après la mort d’Alexandre.

Damis.

Et qu’on avait retrouvé dans une forêt.

ANTOINE.

Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.

Apollonius.

Phraortes nous fit asseoir à sa table. Elle était couverte de grands oiseaux. Il y avait de gros fruits sur des feuilles larges, des antilopes avec leurs cornes.

Damis.

Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant, s’amusent à lancer des flèches sous les pieds d’un enfant qui danse. -mais je n’approuve pas ce plaisir-là : il en pourrait résulter des malheurs.

Apollonius.

Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un parasol et il me dit : " j’ai sur l’Indus un haras de chameaux blancs. Lorsque tu n’en voudras plus, souffle-leur dans les oreilles, ils reviendront. " nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L’esclave sifflait un air, pour écarter les serpents, et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.

Un jour, un enfant noir, qui tenait à sa main un caducée d’or, nous conduisit au collège des sages.

Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j’avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.

Damis.

Mais moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais

pas qui j’ai été.
ANTOINE

les considérant avec étonnement.

Ils ont l’air vague comme des ombres.

Apollonius.

Et nous continuâmes vers l’océan.

Nous avons rencontré sur le bord les cynocéphales gorgés de lait qui s’en revenaient de leur expédition dans l’île Taprobane. Avec eux était la vénus indienne, la femme noire et blanche, qui dansait toute nue au milieu des singes. Elle avait autour de la taille des tambourins d’ivoire, et elle riait d’une façon démesurée.

Les flots tièdes poussaient devant nous, sur le sable, des perles blondes ; l’ambre craquait sous nos pas ; des squelettes de baleines blanchissaient dans la crevasse des falaises, et de longs nids d’herbes vertes suspendus à leurs côtes se balançaient au vent.

La terre continuellement se rétrécissait, elle se fit à la fin plus étroite qu’une sandale. Nous nous arrêtâmes, et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de la mer, nous tournâmes à droite pour revenir.

Nous sommes revenus par la région d’Argent, par le pays des Gangarides, par le promontoire Comaria, par la contrée des Sachalites, des Adramites et des Homérites ; puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l’île Topazos, nous avons pénétré en éthiopie, par le royaume des Pygmées.

ANTOINE

à part.

Comme la terre est grande !

Damis.

Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.

Antoine baisse la tête.

Apollonius reprend : alors on commença dans le monde à parler de moi. La peste ravageait éphèse : j’ai fait lapider un vieux mendiant… Damis.

Et la peste s’en est allée !

ANTOINE.

Comment ! Il chasse les maladies.

Apollonius.

à Cnide, j’ai guéri l’amoureux de la Vénus… Damis.

Oui, un fou, qui même avait promis de l’épouser.

Aimer une femme, passe encore, mais une statue, quelle sottise ! Le maître lui posa la main sur le coeur, et l’amour aussitôt s’éteignit.

ANTOINE.

Quoi ! Il délivre des démons ?

Apollonius.

à Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte… Damis.

Le maître lui toucha les lèvres, et elle s’est relevée, en appelant sa mère.

ANTOINE.

Comment ! Il ressuscite les morts ?

Apollonius.

J’ai prédit le pouvoir à Vespasien…

ANTOINE.

Quoi ! Il devine l’avenir ?

Apollonius.

étant à table, avec lui, aux bains de Baïa… Damis.

Il y avait à Corinthe…

ANTOINE.

Excusez-moi, étrangers, mais il est tard.

Damis.

… un jeune homme qu’on appelait Ménippe…

ANTOINE.

C’est l’heure de la première veille ! Allez-vous-en !

Apollonius.

… un chien entra, portant à la gueule une main coupée… Damis.

Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme…

ANTOINE.

Vous ne m’entendez pas ? Retirez-vous !

Apollonius.

Il rôdait vaguement autour des lits…

ANTOINE.

Assez ! Assez !

Apollonius.

On voulait le chasser, mais moi… Damis.

Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s’aimèrent… Apollonius.

Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius. Damis.

Mais le matin, aux leçons de l’école, Ménippe était pâle…

ANTOINE

bondissant.

Encore ! Ah ! Qu’ils continuent, puisqu’il n’y a pas… Damis.

Le maître lui dit : " ô beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les noces ? " nous allâmes tous à la noce…

ANTOINE.

J’ai tort ! J’ai tort, bien sûr, d’écouter tout cela.

Damis.

Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s’ouvraient ; on n’entendait cependant ni le bruit des pas ni le bruit des portes. Le maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d’or qui était sur les tables disparut, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent ; le toit s’envola, les murs s’écroulèrent, et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C’était un vampire qui rassasiait d’amour les beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair, -parce que rien n’est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.

Apollonius.

Si tu veux savoir l’art…

ANTOINE.

Je ne veux rien savoir ! Allez-vous-en !

Damis.

Quel mal donc t’avons-nous fait ?

ANTOINE.

Aucun… mais… non ! Qu’ils s’en aillent ! Le soir de notre arrivée aux portes de Rome…

ANTOINE

vivement.

Oh ! Oui ! Oui ! Parlez-moi de la ville des papes !

Apollonius continuant.

… un homme ivre nous accosta, qui chantait d’une voix douce. C’était un épithalame de Néron, et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l’écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte d’ivoire, une corde d’argent prise à la cithare de l’empereur. J’ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j’ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main… Damis.

Vous avez eu bien tort, par exemple !

Apollonius.

L’empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche sur une table d’agate. Il se détourna et, fronçant ses sourcils blonds : " pourquoi ne me crains-tu pas ? " -me demanda-t-il.

" parce que le dieu qui t’a fait terrible, m’a fait intrépide " , -répondis-je.

ANTOINE

rêvant.

Il y a là dedans quelque chose d’inexplicable qui m’épouvante.

Silence.

Damis reprend d’une voix aiguë : toute l’Asie, d’ailleurs, pourra vous dire…

ANTOINE

en sursaut.

Je n’ai pas le temps ! à une autre fois ! Je suis malade ! Damis.

écoutez donc ! Il a vu, d’éphèse, tuer Domitien qui était à Rome…

ANTOINE

s’efforçant de rire.

Est-ce possible ?

Damis.

Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d’octobre, il s’écria tout à coup : " on égorge César ! " et il ajoutait de temps à autre : " il roule par terre ; oh ! Comme il se débat !

Il se relève ; il essaie de fuir ; les portes sont fermées ! Ah ! C’est fini ! Le voilà mort ! " ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.

ANTOINE

réfléchissant.

Sans le secours du diable… certainement… Apollonius.

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien !

Damis, avec Démétrius, s’était enfui par mon ordre et je restais seul dans ma prison… Damis.

C’était une terrible hardiesse, il faut avouer.

Apollonius.

Vers la cinquième heure, les soldats m’amenèrent au tribunal. J’avais ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau… Damis.

Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres !

Nous vous croyions mort ; nous pleurions, chacun allait s’en retourner chez soi, quand vers la sixième heure, tout à coup vous apparûtes…

ANTOINE

à part.

Comme Jésus ! Damis.

Nous tremblions, mais vous nous dites : " touchez-moi ! "…

ANTOINE.

Oh ! Non ! Cela n’est point ! Vous mentez, n’est-ce pas, vous mentez ?

Damis.

Et alors nous sommes repartis tous ensemble.

Silence. Damis considère saint Antoine, et Apollonius se rapprochant, lui crie dans les oreilles : c’est que je suis descendu dans l’antre de Trophonius, fils d’Apollon ! C’est que je fais les libations par l’oreille des amphores ! C’est que je connais des prières indiennes !… j’ai pétri, pour les femmes de Syracuse, les phallus de miel rose qu’elles portent en hurlant sur les montagnes.

J’ai reçu l’écharpe des Cabires ! J’ai serré contre mon coeur le serpent de Sabasius ! J’ai lavé Cybèle au flot des golfes campaniens, et j’ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !

Damis riant bêtement.

Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la bonne déesse !

Apollonius.

Et maintenant, veux-tu venir avec nous, voir des étoiles plus larges et des dieux nouveaux ?

ANTOINE.

Non ! Continuez seuls !

Damis.

Partons !

ANTOINE.

Fuyez ! Fuyez ! Apollonius.

Nous allons au nord, du côté des cygnes et des neiges.

Sur le désert blanc, galope le chevreuil cornu dont les yeux pleurent de froid ; les hippopodes aveugles cassent avec leurs pieds la plante d’outremer.

Damis.

Viens ! C’est l’aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.

ANTOINE.

Non ! Le coq n’a point chanté ! J’entends le grillon dans les sables et je vois la lune qui reste en place.

Apollonius.

Au delà des montagnes, bien loin là-bas, nous allons cueillir la pomme des Hespérides et chercher dans les parfums la raison de l’amour. Nous humerons l’odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Nous nous baignerons dans le lac d’huile rose de l’île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard géant qui se réveille tous les siècles, quand tombe à sa maturité l’escarboucle naturelle de ses yeux. Les étoiles palpitent comme des regards, les cascades chantent comme des harpes, des enivrements s’exhalent des fleurs écloses ; ton esprit s’élargira parmi les airs, et, dans ton coeur comme sur ta face… Damis.

Maître ! Il est temps ! Le vent va se lever, les hirondelles s’éveillent, la feuille du myrte est envolée !

Apollonius.

Oui ! Partons.

ANTOINE.

Non ! Moi je reste !

Apollonius.

Veux-tu que je t’enseigne où pousse la plante balis, qui ressuscite les morts ? Damis.

Demande-lui qu’il te donne l’androdamas, qui attire l’argent, le fer et l’airain.

Apollonius lui offrant une petite rondelle de cuivre.

Veux-tu le xéneston ? Le voici ! Prends-le donc !

Tu pourras descendre dans les volcans, traverser le feu, voler dans l’air.

ANTOINE.

Oh ! Qu’ils me font mal ! Qu’ils me font mal !

Damis.

Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les hennissements, les roucoulements.

Apollonius.

Car j’ai retrouvé, j’en suis sûr, le secret de Tirésias.

Damis.

Il sait encore des chansons qui font venir à soi celui qu’on désire.

Apollonius.

J’ai appris des arabes le langage des vautours et j’ai lu dans les grottes de Strompharabarnax la manière d’épouvanter le rhinocéros et d’endormir les crocodiles.

Quand nous voyagions autrefois, nous entendions, à travers les lianes, courir les licornes blanches.

Elles se couchaient à plat ventre, pour qu’il montât sur elles.

Apollonius.

Tu monteras sur elles, aussi. Tu te tiendras aux oreilles. Nous irons, nous irons !

ANTOINE

pleurant.

Oh ! Oh ! Apollonius.

Qu’as-tu ? Viens donc !

ANTOINE

sanglotant.

Oh ! Oh !

Damis.

Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !

ANTOINE

sanglotant plus fort.

Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

Apollonius.

Et en route je t’expliquerai le sens des statues -pourquoi Jupiter est assis, Apollon debout, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.

ANTOINE.

Oh ! Qu’ils s’en aillent, mon dieu ! Qu’ils s’en aillent !

Apollonius.

La connais-tu, la Vénus uranienne qui scintille sous son arc d’étoiles ? T’a-t-on dit les mystères de l’Aphrodite prévoyante ? As-tu senti les étreintes de Vénus barbue, ou médité les colères d’Astarté furieuse ? N’aie souci, j’arracherai leurs voiles, je briserai leurs armures, tu marcheras sur leurs temples, et nous parviendrons jusqu’à la mystérieuse et l’inaltérable, jusqu’à celle des maîtres, des héros et des purs, la Vénus apostrophienne, qui détourne les passions et tue la chair.

Damis.

Et quand nous trouverons une pierre de sépulcre assez large, nous jouerons aux skirapies de Minerve, qui se jouent la nuit, dans l’automne, à la pleine lune rousse.

Apollonius frappant du pied.

Pourquoi donc ne vient-il pas ? Damis frappant aussi du pied.

En marche !

Apollonius regardant Antoine fixement.

Doutes-tu de moi ?

Damis menaçant.

Doutes-tu de lui ?

Sifflez, maître, le lion de Numidie, celui qui contenait l’âme d’Amasis.

ANTOINE.

Mon dieu ! Mon dieu ! Est-ce qu’ils vont me prendre ?

Apollonius.

Quel est ton désir ? Le temps seulement d’y songer…

ANTOINE

joignant les mains.

Je glisse ! Arrêtez-moi !… Apollonius.

Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu rafraîchir tes yeux sur des jasmins humides ?

Veux-tu sentir ton corps s’enfoncer, comme en une onde, dans la chair douce des femmes pâmées ?

Se tenant la tête et criant douloureusement : oh ! Encore ! Encore !

Damis.

Oui, vraiment ! De la montagne entr’ouverte, les diamants vont couler. Sur la croix que voici, les roses vont fleurir. Les sirènes à croupe de nacre vont te caresser de leurs chevelures et te

bercer de leurs chansons.
ANTOINE.

Saint esprit ! Délivrez-moi !

Apollonius.

Veux-tu que je me change en arbre, en léopard, en rivière ?

ANTOINE.

Sainte vierge, mère de Dieu, priez pour moi !

Apollonius.

Veux-tu que je fasse reculer la lune ?

ANTOINE.

Sainte trinité, sauvez-moi !

Apollonius.

Veux-tu que je te montre Jérusalem toute éclairée pour le sabbat ?

ANTOINE.

Jésus ! Jésus ! à mon aide !

Apollonius.

Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?

ANTOINE

hébété.

Quoi ?… comment ?… Apollonius.

Ici, là !… ce sera lui, pas un autre ! Tu verras les trous de ses mains, le sang de sa plaie. Il jettera sa couronne, il maudira son père, il m’adorera le dos courbé.

Damis bas à Antoine.

Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !
ANTOINE

se passe la main sur le visage, promène un regard effaré de tous côtés, puis, l’arrêtant sur Apollonius : va-t’en ! Va-t’en ! Va-t’en, maudit ! Retourne en enfer !

Apollonius exaspéré.

J’en arrive, j’en suis sorti pour t’y conduire ! Les cuves de nitre bouillonnent, les charbons flambent, les dents d’acier claquent, et les ombres se pressent aux soupiraux pour te voir passer.

ANTOINE

s’arrachant les cheveux.

Moi ! Grand dieu ! L’enfer pour moi !

L’Orgueil surgissant derrière saint Antoine et lui mettant la main sur l’épaule.

Allons donc ! Un saint ! Est-ce possible ?

Damis avec des gestes engageants.

Voyons, bon ermite ! Cher saint Antoine ! Homme pur ! Homme illustre ! Homme qu’on ne saurait assez louer ! Ne vous effrayez pas, cela tient à sa manière de dire exagérée ! C’est une façon qu’il a prise aux orientaux, mais il est bon, il est saint, il peut… Damis s’arrête, et saint Antoine regarde Apollonius qui se met à dire d’une voix véhémente et suave tout ensemble : mais, plus loin que tous les mondes, au delà des cieux, par-dessus toutes les formes, rayonne le monde impénétrable et inaccessible des idées, tout plein du verbe. Nous en partirons, nous franchirons d’un saut l’immense espace, et tu saisiras dans son infinité l’éternel, l’être !… allons ! En marche ! Donne-moi la main !

Et la terre, tout à coup se creusant en entonnoir, fait un large abîme. Apollonius grandit, grandit.

Des nuages couleur de sang roulent sous ses pieds nus, sa tunique blanche brille comme de la neige.

Un cercle d’or autour de sa tête, vibre dans l’air avec un mouvement élastique. Il tend la main gauche à saint Antoine et, de la droite, lui montre le ciel dans une attitude souveraine inspirée.

ANTOINE

éperdu.

Une ambition tumultueuse m’enlève à des hauteurs qui m’épouvantent, le sol fuit comme une onde, ma tête éclate.

Il se cramponne à la croix tant qu’il peut.

Les Valériens.

Tiens ! Voilà nos couteaux !

Les Circoncellions reparaissant.

Tiens ! Voilà nos poignards !

Les Carpocratiens.

Tiens ! Voilà nos fleurs !

Les Montanistes.

Tiens ! Voilà nos cilices, nos poisons, nos croix, nos chevalets.

Maximilla Et Priscilla pleurant.

ô doux Antoine ! Nous entends-tu ? Arrive.

Les Sabéens.

Viens prier avec nous dans nos temples de granit qui sont en forme d’étoiles.

Les Manichéens.

Non ! Cours à la fête du bhéma. Tu t’assoiras dans la chaire de Manès. Nous te frotterons de benjoin, tu boiras du vin cuit et tu comprendras les deux principes, les douze vases, les cinq natures et les huit terres, avec l’omophore portant le monde sur ses épaules, et le splenditenens à six visages qui le tient entre ses doigts pour empêcher qu’il ne vacille.

Les Gnostiques.

Nous t’ouvrirons la gnose et tu monteras vers les syzygies rayonnantes, qui te porteront au sein du bythos éternel, dans le cercle immuable du plérôme.

D’autres hérésies arrivent.

ANTOINE

s’arrachant les cheveux.

Ah ! Elles reviennent !

Simon Le Magicien avec Ennoïa, habillée tout en or.

Oui ! Et elle revient aussi, elle ! Comme toi, elle a souffert, mais la voilà joyeuse maintenant, et prête à chanter sans en finir ! La trouves-tu belle, hein ? La veux-tu ? C’est l’idée ! Aime-la donc !

La pénitence l’avive et l’amour la brûle !

ANTOINE.

Quelle prière dire ? Qui implorer ?

La Fausse Prophétesse De Cappadoce passant au galop au fond de la scène, penchée sur le cou de sa tigresse et secouant sa résine.

Moi ! Moi !

Les Péchés Capitaux crient tous : nous ! Nous !

La Luxure.

Réjouis ta chair !

La Paresse.

Ne pense plus !

L’Avarice.

Cherche l’argent ! L’Envie.

Dieu te hait ! Hais Dieu !

Les Circoncellions.

Tue-toi ! Tue-toi !

Les hérésies et les péchés entourent saint Antoine.

Maximilla et Priscilla pleurent ; Ennoïa se met à chanter ; Apollonius, avec son bâton blanc, trace des cercles de feu dans l’air ; les gnostiques ouvrent leurs livres ; la fausse prophétesse, à l’horizon, se balance sur sa bête.

ANTOINE

éperdu.

Ah ! Seigneur ! Seigneur ! Raffermis ma foi !

Donne-moi l’espérance ! Fais que je t’aime ! Redouble ta colère s’il te plaît ! Mais pitié ! Pitié !

Trois blanches figures, les vertus théologales, apparaissent sur le seuil de la chapelle.

Antoine se débat.

Je vais à vous ! Aidez-moi !

Les Péchés.

Quoi ! Tu nous repousses ! Nous sommes la joie !

Les Hérésies.

Ah ! Tu nous abandonnes ! Nous, les filles de l’église, la nature complexe du dogme chrétien !

Car il agonisera quand nous serons mortes !

Antoine fait des efforts pour rejoindre les trois vertus. L’orgueil arrive par derrière et le pousse dans le dos, en avant. Alors les hérésies s’écartent et les péchés reculent. La luxure, en soupirant, s’assoit sur le cochon et étale dessus sa belle robe à paillettes ; la paresse s’endort ; la colère ronge ses poings ; l’avarice, se baissant, fouille à terre ; l’envie met sa main devant ses yeux et regarde au loin ; la gourmandise s’accouve.

L’orgueil reste debout.

DEUXIEME PARTIE. Saint Antoine est dans la chapelle, entre les trois vertus théologales. On entend un grand rire. Le diable paraît, terrible, hideux, velu, la bouche garnie de défenses comme un sanglier, et des flammes violettes lui sortent des yeux. L’orgueil se redresse, l’envie siffle, la luxure se gratte les reins, l’avarice tend la main, la colère hurle, la gourmandise fait claquer ses mâchoires, la paresse soupire.

LE DIABLE.

Ah ! Je vous enfermerai dans la géhenne et je vous fouetterai avec les cupidités d’un autre monde pour ranimer vos forces éteintes ! N’y a-t-il plus… Les Péchés tous à la fois.

C’est l’orgueil qui l’a sauvé ! Nous l’allions prendre !

La Luxure.

Elle glace les coeurs sous des résolutions vertueuses !

L’Avarice.

Elle jette au vent mes trésors !

La Colère.

Elle a inventé la clémence ! La Gourmandise.

Elle a institué le jeûne !

La Paresse.

Son pied me frappe… L’Envie.

Elle me repousse ! Je m’agite continuellement à courir dans son ombre !

L’Orgueil descend une marche de la chapelle, tourne la tête sur l’épaule, entreferme ses paupières et répond : t’ai-je jamais supplié de me suivre, toi envie ?

Pourquoi viens-tu sucer à ma poitrine le venin qui la gonfle ? Cela te ranime, avoue-le ! Tu te délectes, avarice, à frotter tes regards sur la dorure de mes palais, -et c’est moi, colère, qui fais sonner tes tambours ! Ignores-tu donc, gourmandise imbécile, les illusions que je te donne ? Je cisèle tes plats, je régale tes parasites !

à moi les défis de mangeailles, les paris de boire dont on crève, et la cruauté du goinfre qui digère !

Les Péchés.

Ah ! Comme elle se vante ! Comme elle bavarde !

L’Orgueil.

Mais toi, luxure, tu me devrais chérir !

J’emplis le coeur des patriciennes, et c’est là ce qui fait à leur sein ce majestueux mouvement si placide et si beau. J’ai la soie qui bruit, le bracelet qui sonne, la chaussure qui craque, la toilette éhontée, l’oeil ouvert et l’âpre excitation que vous envoie l’insolence des attitudes. Je suis l’audace ! Je te pousse aux aventures ! Toutes les ignominies se sèchent à mon foyer… entends-tu hennir d’orgueil les prostitutions triomphantes ?

Les Péchés.

Eh ! Qu’importe, nous souffrons, nous autres !

L’Envie.

Non ! Père ! C’est moi qu’il faut plaindre. Mes ongles sont usés : aiguise-les ! La Gourmandise.

Me voilà pleine jusqu’à la gorge ! -la peau du ventre me crève. Mais j’ai toujours faim, j’ai toujours soif ! Imagine quelque chose qui soit en dehors des nourritures et même de la création !

L’Avarice.

J’ai pourtant ravagé la terre, percé les montagnes, égorgé les animaux, abattu les forêts et vendu tout ce qu’il y avait à vendre : le corps et l’âme, les pleurs et le rire, le baiser, l’idée ! Oh ! Si je pouvais attraper les rayons du soleil pour les fondre en pièces d’or !

La Colère.

Frotte-moi, ô père, avec un vinaigre distillé par la haine. Car je tombe de langueur au sourire de la luxure, ou bien aux séductions de l’avarice. Que je casse ! Que je broie ! Que je tue ! Il me semble que j’ai l’océan dans ma poitrine. Des fureurs s’y entrechoquent, et je frémis comme la falaise au battement des marées.

La Paresse bâillant.

Sur un mol édredon… au souffle d’une brise… en bateau… ne faisant rien… hâh… hâh !

Elle s’endort.

La Luxure.

Je voudrais, comme dans un gouffre qui n’en finirait, sentir que je descends continuellement dans la volupté… où est-elle, cette chose qu’il me semble poursuivre à travers la possession ? Car j’entrevois, au fond du plaisir, comme un vague soleil dont les rayons m’éblouissent et dont la chaleur m’enflamme.

Oh ! Si j’avais, pour palper, des mains sur tout mon corps, si j’avais pour baiser, des lèvres au bout des doigts !

LE DIABLE.

Ne criez pas si haut ! Travaillez toutes ensemble !

Aidez-moi !

Désignant saint Antoine.

Faites éclore en sa pensée des imaginations nouvelles, et il aura un désespoir atroce, des déchirements de convoitise, des rages d’ennui !

Qu’il passe des langueurs de la paresse dans les frénésies de la colère ! Qu’il s’affame tout à coup devant des festins s’illuminant, qu’il se traîne en rut sur les planches de sa cabane, qu’il se compare aux heureux et qu’il exècre le monde !

Qu’il s’exalte dans la pénitence et qu’il éclate d’orgueil ! Qu’il soit à vous ! Qu’il soit à moi !

Allez ! Convoquez les démons, vos fils et vos petits-fils, avec toutes les fièvres, les fantaisies délirantes et les vastes amertumes.

Le diable se retire au fond de la scène, s’assoit sur la paresse, pose la luxure entre ses jambes et déploie, comme une chauve-souris, ses grandes ailes verdâtres, où les autres péchés viennent s’abriter.

L’orgueil, par derrière, passe la tête sur son épaule et le baise au front.

ANTOINE

entre les vertus.

Reviendront-elles ?

L’Espérance.

Nous sommes là ! Ne crains rien !

La Foi debout, toute droite et immobile.

Crois ce que tu ne vois pas, crois ce que tu ne sais pas, -et ne demande point à voir ce que tu espères, ni à connaître ce que tu adores ! Les profanes n’écoutent que la voix des sens et le témoignage de l’entendement, mais les fils du Christ méprisent leurs sens et s’en rapportent à la parole du verbe.

Car le verbe est éternel, les sens mourront et l’entendement s’évaporera, comme l’odeur d’un vin répandu !… espère la grâce pour l’obtenir, garde-la pour qu’elle s’augmente, n’en désespère pas pour qu’elle revienne !

La Charité à genoux, comme auprès d’un moribond.

Jeûne pour les pécheurs, prie pour les idolâtres, macère-toi pour les impurs ! Arrache de ton âme toutes les affections du monde ! Moins il y en aura, plus elle se tiendra haute, comme les sapins, sur les montagnes, qui vont diminuant de feuillage, à mesure qu’ils se rapprochent des cieux !

ANTOINE.

Oh ! Parlez ! Parlez ! Une douceur infinie me pénètre ! L’Espérance levant vers le ciel ses grands yeux bleus.

La barque roulait sur les flots, et Jésus dormait.

On entendait dans les ténèbres le vent qui criait, tout en colère : " levez-vous, maître, dirent-ils, et chassez les vents ! " la barque est ton coeur qui porte la foi. Ne la laisse pas dormir, car la tempête augmentait parce que le seigneur dormait.

Quand il rouvrit la paupière, elle disparut.

Pour traverser d’un bord à l’autre, n’aie donc souci des éclairs qui t’éblouissent, des vagues qui t’assourdissent, -ni de la rame, ni de la voile, ni de la nuit, ni de l’orage ! Le seigneur n’est-il pas là ?

ANTOINE

se serrant contre les vertus.

Oh ! Plus près ! Plus près !

La Foi.

Hosannah ! Gloire à dieu !

Les péchés tout à coup se mettent à hurler.

ANTOINE

en sursaut.

Ah ! Sauvez-moi !

Les Vertus.

Courage, Antoine ! Les tentations du diable assailliront toujours la croyance du seigneur, et les nefs tressailliront d’harmonie sous les rafales de l’ouragan qui flagellera leurs murs.

Les Péchés.

Ils s’écrouleront à la fin, car nous sommes éternellement jeunes comme l’aurore, fortes comme la chair, immortelles comme l’esprit.

nous publions ici un passage important supprimé par Flaubert à la page 76 de son manuscrit. La Foi.

Je grandirai, je deviendrai valeureuse et dominatrice. La Colère.

Moi, je maudirai, je persécuterai, je brûlerai, j’assassinerai.

La Charité.

Je prodiguerai mon sang dans les apostolats. Je verserai l’aumône avec les consolations, et je laverai toutes les misères, depuis la plaie du lépreux jusqu’au sarcasme de l’impie.

L’Orgueil.

Moi, j’emplirai l’église de pompes assyriennes. J’y mettrai des vases d’or, de la pourpre, des incrustations de diamants, des baldaquins en plumes d’autruche, et le successeur de saint Pierre fera baiser par les rois le satin de ses sandales.

L’Avarice.

Je vendrai les os des martyrs, le rachat du crime, la chair de Dieu, les joies du ciel.

L’Espérance.

La voix des cloches se répandra dans les airs, comme des séraphins qui chantent, et tous les peuples béniront le très-haut dans une langue sonore et pontificale.

La Logique.

Une rage démoniaque les fera délirer à l’infini. Il y aura des débordements de parole, des fleuves de sang.

La Foi.

Le parfum de mes encensoirs purifiera les âmes, et les plus forts se dégageront de toute étreinte, pour mieux aviver l’amour céleste qui les brûlera continuellement.

La Luxure.

Et l’homme toujours béant après mes joies, placera dans l’église son éternelle divinité : la femme !

Il la rêvera couronnée d’étoiles, souriante, blonde, les joues roses et les seins gonflés de lait, comme une Cybèle de Syrie !

La Logique.

Ainsi chacun assouvira, dans cette religion, les propres cupidités de son coeur. Le maître l’aimera pour les soumissions qu’elle exige, l’esclave pour les affranchissements qu’elle promet, le poète pour ses formes, le philosophe pour sa morale, d’autres pour sa politique ou son antiquité ; car nous la pénétrerons de nos haleines, et nous l’enflammerons de nos ardeurs, puisque nous sommes éternellement jeunes… LE DIABLE.

Oui, allons ! Entrons ! Chassons-les !

Une Voix D’Enfant.

Mère ! Mère ! Attends-moi !

Et l’on voit accourir la science, enfant en cheveux blancs et aux pieds grêles. La Science à l’orgueil.

Si tu savais comme je suis malade et quels bourdonnements j’ai dans la tête ! Pourquoi, ô mère, toutes ces écritures que j’épelle ? Le vent parfois éteint mon flambeau, et alors, je reste seul pleurant dans les ténèbres… Les Péchés.

Qu’a-t-il donc ? Que lui faut-il ?

L’Avarice.

Veux-tu venir avec moi ?

La Science.

Non ! J’ai poli tes diamants, j’ai battu tes monnaies, j’ai tissé tes étoffes !

La Gourmandise.

Veux-tu venir avec moi ?

La Science.

Non ! Je sais faire pousser la vigne et comment se chassent les bêtes.

L’Envie.

Veux-tu venir avec moi ?

La Science.

Non ! Je n’ai pas de haine.

La Colère.

Veux-tu venir avec moi ?

La Science.

Non ! Rien ne m’irrite !

La Paresse.

Repose-toi ! La Science.

Non !… comme les astres qu’elle contemple, ma pensée va toujours d’elle-même, accomplissant son irrésistible voyage, et nous décrivons ensemble dans les cieux de gigantesques paraboles.

La Luxure.

Veux-tu venir avec moi ?

La Science.

Non ! Je t’ai harassée d’ardeurs inquisitives, j’ai vu suer ton fard sous les efforts que tu faisais pour avoir du plaisir.

ô luxure, tu circules en liberté, belle et levant la tête. à tous les carrefours de l’âme, on retrouve ta chanson, et tu passes au bout des idées, comme la courtisane au bout des rues. Mais tu ne dis pas les ulcères qui rongent ton coeur, ni l’immense ennui qui suppure de l’amour !

Va-t’en ! Va-t’en ! Je suis las de ton visage.

J’aime mieux les fucus au flanc des falaises que tes cheveux dénoués ! J’aime mieux le clair de lune s’allongeant dans les ondes que ton regard éperdu se noyant dans la tendresse. J’aime mieux le marbre, la couleur, l’insecte et le caillou ! J’aime mieux ma solitude que ta maison et mon désespoir que tes chagrins.

L’Orgueil.

Console-toi, petit, tu grandiras ! Je te ferai boire d’un bon vin amer et coucher sur des herbes sauvages !

Antoine est toujours à genoux entre les trois vertus théologales qui étendent devant lui leurs robes blanches pour l’abriter, mais LE DIABLE prend la science par la main, et, lui montrant la foi dans la chapelle : regarde !… tu l’extermineras !

La Science donnant des coups de pied contre la porte ouvrez-moi ! Il est temps ! Les Péchés grattent le mur avec leurs ongles.

Oh ! Le ciel s’ébranle ! Tout va crouler !

La Science.

Je te dirai les origines ! Je t’étalerai des preuves : tu verras… La Foi.

N’importe ! Continue !

ANTOINE.

Père qui êtes aux cieux… les péchés hurlent, il se détourne.

Ah ! Que ferais-je ?… La Foi.

Prie le fils !

La Science.

Origène pourtant l’a défendu !

La Foi.

Implore les anges !

L’Orgueil.

Mais ils ne peuvent, puisqu’ils sont incorporels, participer comme toi aux mérites de Jésus-Christ !

Ils n’ont pas souffert, ils n’ont pas de vertu.

Ils te jalouseraient, s’ils te connaissaient.

La Charité.

Pense aux martyrs !

La Science.

Mais toutes les religions, tous les amours et tous les vices ont eu leurs martyrs, comme ton dieu.

ANTOINE.

Oh ! Que je voudrais m’en aller prier sur leurs tombeaux !… La Gourmandise.

La nuit, n’est-ce pas ? Quand les petites lampes grésillent dans le brouillard, parmi les plats de viande et les coupes qui fument… les fidèles font des orgies pour le salut des morts, et ils s’en retournent le matin, en chancelant dans les herbes.

ANTOINE

tirant les vertus par leurs robes.

Répondez donc ! Dites quelque chose ! Agissez vite !

La Foi.

Le dogme… La Logique l’interrompant.

Rien ne le prouve !

La Charité.

La bonté du seigneur… L’Envie éclatant de rire.

Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

L’Espérance.

Les joies du paradis… La Logique.

Lequel donc ? Est-ce le jardin de Moïse ou la Jérusalem lumineuse, ou le ciel immonde d’épiphane ? Iras-tu dans les planètes de Manès, dans les champs élysées des idolâtres, dans l’empyrée vague des philosophes ?

Apporteras-tu avec toi, dans le firmament mystique, ton corps humain ressuscité ? Mais la chair et le sang n’y entrent pas, disait saint Paul !

Et saint Antoine n’entend plus la voix des vertus dont les lèvres continuent à frémir d’un mouvement rapide et monotone, comme des feuilles d’arbre agitées. Il tend les oreilles et il reste tout béant. La Logique.

Pourquoi tentait-il Judas en lui confiant la bourse !

L’Envie.

Il n’a pas succombé, lui, car un ange le soutenait dans son angoisse.

La Logique.

Il n’était point pur du péché, puisqu’il naquit de la femme.

La Science.

Il descendait de Rahab la paillarde, de Bethsabé l’adultère, de Thamar l’incestueuse.

La Logique.

Pourquoi ne vint-il pas chez Lazare, pourquoi repoussait-t-il sa mère ?

Pourquoi avait-il besoin du baptême ? Pourquoi avait-il peur de mourir ?

ANTOINE

aux vertus.

Oh ! Vous pâlissez !

Tous à La Fois.

Ah ! Tu chanteras ! Tu danseras ! Tu riras !

Il court éperdu, pour fuir.

L’Orgueil crie : assez prié, Antoine ! Tu as la grâce !

ANTOINE.

Comment ?… et les tentations qui sont là !

Le diable fait aux péchés un signe rapide.

L’Orgueil.

Elles n’y sont plus ! Regarde !

Les péchés ont disparu.
ANTOINE

examinant.

Oui… en effet… l’orgueil, avec le serpent qu’il tient dans sa poitrine, frappe la foi au visage, et les vertus s’en vont sans que l’ermite s’en aperçoive.

L’Orgueil reprend : sors de ta chapelle ! Sors donc ! Hume l’air !

ANTOINE

dehors.

Comme la nuit est douce ! Comme le temps est pur !

Comme les étoiles scintillent !

Il se promène, les bras pendants. L’orgueil marche derrière lui dans son ombre.

Comment les autres hommes peuvent-ils pourvoir à leur salut avec leur femme, leur métier, tous les tracas de la vie ?… moi, grâce au ciel, rien ne me dérange. Je commence le matin par faire ma prière. Ensuite je donne à manger au cochon : cela m’amuse ; puis je balaie ma case, je prends mes paniers ; enfin arrive l’heure de l’oraison… on entend rire le diable.

J’ai été bien tourmenté tantôt… oui !… cruellement !… oh ! Je ne laisserai plus les mauvaises pensées revenir ! Je sais maintenant comme elles s’y prennent.

Son pied heurte quelque chose ; il le ramasse.

Tiens ! Une coupe en argent ! Il y a dedans une pièce d’or… quoi ? Une seconde ! Une autre !

Oh ! Oh ! Oh !

La coupe se remplit de pièces d’or.

Mais quelle couleur !… cela change ! .., c’est de l’émeraude ! Oh ! Oh !… et elle se fait toute transparente ! Lumineuse !… c’est du diamant !

Elle me brûle ! Ah !

Des rubis, des turquoises, des onyx, des perles et des topazes débordent de la coupe. Antoine lâche les mains. Elle se tient en l’air, et allongeant sa tige, s’épanouit par le haut comme un grand lotus, d’où ruisselle continuellement une cascade de pierres précieuses.

Non ! Je ne veux pas !

Il donne un coup de pied dans la coupe : la vision disparaît.

Ah ! Quand donc serai-je tranquille ? Quel pécheur je fais ! Je ne puis avoir une idée sans perdre mon âme ! à moi ! à moi, souffrances de la chair !

Il saute sur la discipline.

Le Cochon se réveille.

Quel rêve !

J’étais au bord d’un étang. J’y suis entré, car j’avais soif, et l’onde, tout à coup, s’est changée en lavure de vaisselle. Alors une brise chaude comme une exhalaison de cuisine a poussé vers ma gueule des restes de nourriture qui flottaient au loin, çà et là. Plus j’en mangeais, plus j’en voulais manger, et je m’avançais continuellement, faisant avec mon corps un sillon dans cette bouillie claire. J’y nageais éperdu, je me disais : " dépêchons-nous " !

La pourriture de tout un monde s’étalait autour de moi pour satisfaire mon appétit. J’entrevoyais, dans la brume, des caillots de sang noir, des flaques d’huile, des intestins bleus et les excréments de toutes les bêtes, avec le vomissement des orgies et le pus verdâtre qui suinte des plaies. Cela s’épaississait sous moi. J’enfonçais des quatre pattes ; une averse nauséabonde, qui tombait menue comme des aiguilles, me piquait les yeux, mais j’avalais toujours, car c’était bon. Bouillant de plus en plus et me pressant les côtes, le lac immense me brûlait, m’étouffait. Je voulais fuir, je ne pouvais remuer ; je fermais la bouche, -il fallait la rouvrir ; -et alors d’autres choses d’elles-mêmes s’y précipitaient, tout me gargouillait dans le ventre, tout me clapotait aux oreilles. Je hurlais, je râlais, je mangeais !… pouah ! Pouah ! J’ai envie de me briser le crâne contre les pierres, pour me débarrasser de ma pensée !

ANTOINE

se fustigeant.

Aïe !… n’importe ! Pas de lâcheté… oh là !… tiens, pécheur tiens ! Souffre donc ! Pleure donc !

Crie donc !… encore, crie !… crie !… eh bien ?… je compterai jusqu’à cent ! Jusqu’à mille !

Il s’arrête. Non, tu ne me vaincras pas, faiblesse de la chair !

Saigne, saigne !

Il recommence.

Mais !… je ne sens plus rien ! Les piquants, sans doute, s’accrochent à ma tunique ?

Il défait sa robe qui tombe jusqu’à sa ceinture. Il reprend sa flagellation, les coups résonnent.

Bon ! Sur la poitrine ! Dans le dos ! Sur les bras !

Sur les reins ! Sur le visage ! J’ai besoin de battre ! Cela m’assouvit ! Plus fort donc !… oh ! Oh ! Oh !… mais j’ai envie de rire maintenant. -ha ! Ha ! Ha !… je sens comme si des mains me chatouillaient tout le corps… déchirons-le ! Oh là ! Ho ! Mes nerfs se rompent !… eh bien ?… il s’arrête.

C’est peut-être l’extase qui atténue les souffrances de la chair ? Je veux l’en écraser ! Pas de grâce pour elle ! Va !

Il se fustige avec frénésie. Le diable, placé par derrière, lui a pris le bras et le fait aller d’un mouvement furieux.

Malgré moi, mon bras continue ! Qui me pousse ?

Quels supplices ! Quelles délices ! Je n’en puis plus ! Mon être se fond… je meurs.

Il s’évanouit et il croit voir : une rue avec des platanes en fleurs ; à gauche dans l’angle, une petite maison dont la porte entr’ouverte laisse apercevoir une cour bordée de colonnes doriques, supportant les logements du premier étage ; l’on distingue, entre les colonnes, d’autres portes couvertes d’une laque bleue et rehaussée par des marqueteries en cuivre.

Au milieu de la cour, à genoux, une femme, en tunique jaune, emplit des corbeilles et des boîtes.

Debout, près d’elle, appuyée contre une colonne et la regardant faire, se tient une autre femme, tout en blanc ; son vêtement, fixé sur les épaules par une agrafe d’or, pend à grands plis droits, et le bout de ses pieds nus dépasse dans des sandales découvertes. Deux larges nattes blondes, tressées en losanges symétriques, s’évasent sur les oreilles et vont s’attacher par derrière à un tortis de perles fines d’où retombe en petites boucles tout le reste de sa chevelure.

La Courtisane.

Dépêche-toi, Lampito ! Il faut partir, avant même que les matelots ne soient éveillés ! La femme à genoux sanglote et l’autre femme reprend : as-tu mis l’onguent de Délos dans les boîtes de plomb, et mes sandales de patara dans le sachet à poudre d’iris ?

Lampito.

Oui, maîtresse ! Voici encore la lysimachia pour les cheveux, les pattes de mouches pour les sourcils, les racines d’acanthe pour le visage.

La Courtisane.

Cache au fond, sous mes robes de Sybaris, les planchettes de sapin qui resserrent la taille, n’oublie pas le calcul d’onagre que m’a vendu le mage, ni l’ecbolada d’égypte qui prévient les accouchements.

Lampito.

Ah ! Maîtresse, je ne te reverrai donc plus.

Elle pleure.

Saint Antoine se voit lui-même, voit un autre saint Antoine dans la rue, devant la maison de la courtisane.

La Courtisane.

Mets encore tout ce que j’ai de nard, de rhodinum, de safran, -et d’huiles d’amandes surtout ; car là-bas, m’a-t-on dit, elles sont mauvaises.

Puisqu’il m’aime depuis ce jour où il s’aperçut, au réveil, que sa barbe sentait bon, pour avoir dormi la figure sur ma poitrine, je dois faire que mon corps transpire de molles odeurs.

Lampito.

Il est donc bien riche, ô maîtresse, ce roi de Pergame ?

La Courtisane.

Oui, Lampito, il est riche ! Et je ne veux pas, quand je serai vieille, mendier chez mes amants d’autrefois, ou devenir la complaisante des matelots. Dans cinq ans, dans dix ans, j’aurai beaucoup d’argent, Lampito ! Je reviendrai, - et si je ne puis, comme Lamia, bâtir un portique à Sicyone, ou, comme Cleiné la joueuse de flûte, peupler le Péloponèse de mes statues d’airain, j’aurai (du moins je l’espère) de quoi nourrir de gâteaux carthaginois mon roquet de Syracuse. - je prendrai un train de maison à la mode persique, avec des paons dans ma cour et des robes en pourpre d’Hermione brochées de lierres d’or, -et l’on dira : " c’est Démonassa la corinthienne qui est revenue vivre parmi nous !

Heureux celui qu’elle aime ! " car la femme riche, ô Lampito, est toujours désirée !

Lampito.

ô maîtresse ! La jeunesse d’Athènes va dépérir d’ennui !

Saint Antoine s’avance vers la porte.

La Courtisane.

Qui donc marche dans la rue, Lampito ?

Lampito.

Maîtresse, c’est sans doute le vent qui souffle dans les platanes.

La Courtisane.

J’ai peur des archontes : s’ils savaient que je dois partir, ils m’arrêteraient.

Lampito.

Mais au carrefour Doré, trois mules t’attendent, avec un guide sûr qui connaît les défilés.

Le Faux Antoine dans la rue.

Entrerai-je ? N’entrerai-je pas ?

Lampito.

Ah ! Que les festins seront tristes ! Aucune, comme toi ! Ne savait, dans la bibasis dorienne, soulever à temps égaux son jupon rayé, ni danser la martypsa d’une façon plus merveilleuse !

Quand tu tournais autour des lits, la taille renversée, le bras droit étendu, en faisant, dans tes mains, sonner tes crotales noirs, le vent de ton écharpe remuait les cheveux sur le front des convives, qui se penchaient entre les flambeaux, pour voir passer ta danse.

Le faux Antoine s’arrête. La Courtisane.

Qui donc soupire dehors, Lampito ?

Lampito.

Personne, maîtresse !… sans doute les tourterelles qui roucoulent sur la terrasse.

Le Faux antoine.

Si j’entrais ?… Lampito.

Tu buvais du mendès dans les coupes carchésiennes. Tu t’asseyais sur les genoux des grands, et chacun, te prenant par la taille, voulait que tu dises quelque chose. -les philosophes échauffés dissertaient sur le beau, les peintres, avec de grands gestes, s’ébahissaient de ton profil, et les poètes, pâlissant, se sentaient frissonner sous leurs tuniques.

Ce ne sont pas des barbares qui peuvent non plus t’applaudir, lorsque tu t’allonges comme un nageur sur l’épigonion aux quarante cordes d’or, ou quand, sous l’archet d’ivoire, ronfle ta cithare creuse, et que ta bouche aux doux accents s’ouvre pour les mélodies de la muse. ô Démonassa ! Toi qui as les sourcils courbes comme l’arc d’Apollon et dont le visage est beau comme la mer tranquille, tu n’auras plus les longues thesmophories se déroulant avec des choeurs sur le chemin d’éleusis, ni le théâtre de Bacchus qui glapit de la voix des mimes, ni le port où l’on se promène les soirs !… La Courtisane.

Mais, Lampito, quelqu’un frappe à la porte !

Lampito.

Non maîtresse !… c’est l’auvent qui bat contre le mur.

Le Faux Antoine.

Tenant le marteau.

Mes genoux tremblent, je n’oserai.

La Courtisane se promenant sous les colonnes la tête basse, les bras pendants.

Hélas ! Hélas ! Il faut partir !… adieu les longues causeries de l’atelier avec les bons sculpteurs, au bruit des ciseaux de fer qui sonnaient sur les marbres de Paros. Le maître, nu-bras, prétrissait la brune argile. Du haut de l’escabeau, où je posais debout, je voyais son vaste front se plisser d’inquiétude.

Il cherchait sur mon corps la forme conçue, -et il s’épouvantait en l’y découvrant tout à coup plus splendide même que l’idéal, et moi je riais à voir l’art se désespérer, à cause du dessin de ma rotule et des fossettes de mon dos.

Le faux Antoine pousse la porte.

Lampito se jetant sur Démonassa.

Maîtresse ! Maîtresse ! C’est l’étranger qui m’avait dit de n’en rien dire !… tout disparaît.

ANTOINE

se relève.

Où étais-je donc ?… dans une rue d’Athènes ?… je n’y ai jamais été cependant !… n’importe !

Je suis sûr que les choses s’y trouvent ainsi.

D’où vient que j’y pense encore ?… cela est mal !

Mais pourquoi ?… le moindre de mes désirs est tellement clos d’obstacles, que j’y peux circuler tout à mon aise, sans aucune crainte de péril. Si même je n’étais venu dans la solitude qu’après l’exercice des passions, leur rêve maintenant ne me tourmenterait pas… peut-être. Je connaîtrais les caresses qui damnent… le charme des affections maudites… les férocités du plaisir… il se frappe le front.

Ah ! Encore ! Encore ! Où ma pensée court-elle ?

Je finis par perdre toute possession de moi-même, tant elle se trouve diffuse et répandue.

Il se croise les bras et soupire.

Autrefois pourtant j’étais calme, je vivais dans la simplicité de ma foi, et, chaque matin quand je m’éveillais, je sentais mon âme s’épanouir sous le regard de Dieu, comme une prairie couverte de rosée qui fume au soleil !… -oui, autrefois !

Au commencement… je venais de quitter la maison… Le Cochon.

J’ai souvenir d’une basse-cour, entre quatre murs, avec une mare bourbeuse, un large fumier gras et une auge de bois neuf, toujours pleine de son. Je dormais à l’ombre, le groin posé sur des tetines roses, et j’avais continuellement dans la gorge le goût du lait.

ANTOINE.

Qui l’habite maintenant, la maison paternelle ?… oh ! Comme ma mère pleurait, quand je suis parti !… pense-t-elle â moi toujours ?… vit-elle encore ?… elle doit être bien vieille… bien vieille !… et, clignant des yeux vers l’horizon, il aperçoit tout au loin, au milieu des sables, de petites cabanes en terre grise sous un bouquet de palmiers dont les rameaux se balancent. Des chiens se traînent sur les seuils déserts, un troupeau de buffles passe et même il distingue, dans les palissades de roseau sec, des poules picorant du blé, sous le ventre des ânes.

Mais Une Vieille Femme qui file au fuseau, sort de sa maison en regardant d’un air inquiet. Elle est toute courbée, ridée, maigre, couverte de haillons, et, de temps à autre, pour essuyer ses paupières rouges, elle prend à pleines mains les longs cheveux qui lui pendent sur les épaules, plus blancs et pêle-mêle que le lin de sa quenouille, et elle murmure : les publicains ont tout enlevé !… je suis malade… je vais mourir… où est-il donc !

ANTOINE.

Me voilà, mère ! C’est moi ! C’est moi ! Je reviens !

Et, courant les bras étendus, il se heurte contre la roche et s’y ensanglante le visage. Il regarde autour de lui. La lampe brûle, le cochon sommeille, les bribes des paniers, par terre, se soulèvent au vent.

Il pleure.

Ah ! Je suis blessé !… je souffre !… je n’ai pourtant jamais fait de mal à personne, moi !

D’où vient tout cela ? Pourquoi donc ?

Silence. Il reprend : il faudrait… que je puisse fixer mon attention sur quelque chose d’inébranlable et qu’elle n’en bougeât pas ; mais sur quoi ?… ah ! Si j’essayais de lire cette vieille bible que l’ermite Paul, en mourant, m’a donnée ! Il va dans sa cabane, en rapporte un livre, s’assoit sur le banc, feuillette tout au hasard, puis il lit : "… après s’être consolé de cette perte, alla à Thamnas avec Hiras D’Odollam, le pasteur de ses troupeaux… " ah !… cela me fait du bien… ma tête se dégage !

"… pour voir ceux qui tondaient ses brebis… " un bêlement part de l’horizon.

C’est comme si j’y étais… et même il me semble qu’au loin… une lueur ardente poudroie dans l’atmosphère ; les terrains se haussent, et le sable tout doucement disparaît sous l’herbe.

" Thamar ayant été avertie que Judas, son beau-père, allait à Thamnas… " de grandes montagnes découpent dans un ciel violet leurs pics bleus escalopés. Il y a des tentes sur les collines, avec des troupeaux de moutons noirs.

On entend crier les pasteurs ; les clochettes tintent.

Et, continuant à lire, Antoine voit en face de lui deux chemins qui s’entre-croisent.

Une femme vient s’asseoir au bord. Ses prunelles brillent dans la fente de son voile blanc qui lui passe à plusieurs tours sur le visage, et écarte de sa tête ses gros anneaux d’or, en soulevant le bout de ses oreilles. La brise colle contre son ventre sa robe d’été qui s’agite derrière elle, en claquant à l’air comme un drapeau.

Un pasteur s’avance vêtu d’un manteau jaune attaché autour de son front par un cercle d’airain. Il porte un bâton recourbé et marche gravement dans des sandales en peau de bouc.

Il s’approche, ils sont face à face, ils se parlent bas. L’homme retire de son doigt une bague d’argent, de sa tête le cercle d’airain, dépose son bâton, et La Femme passe la bague à son doigt, le cercle à son bras, prend le bâton et dit : tout de suite !… là !… Le Pasteur.

Mais les crottes de bouc abîmeraient ta belle robe.

Ils s’éloignent et le pasteur reprend : il doit y avoir, aux environs, quelque citerne abandonnée… La Femme.

Tu es sot comme un enfant, pasteur à barbe longue !

Le Pasteur en riant.

Quelle joyeuse fille tu fais ! Toi. Je voudrais bien voir ta figure.

La Femme d’un air effrayé.

Non pas ! Non pas !

Elle s’accouve, sa robe jaune s’accroche par la frange aux épines, et le soleil devient si fort, si lumineux, qu’ils disparaissent dans un éblouissement.

Les roches se fendent, les herbes s’enflamment, toute la vallée fume comme si elle était couverte de cratères. De grands nuages glissent sur le ciel, pareils à d’immenses voiles de pourpre emportés par le vent.

ANTOINE

haletant, laisse tomber la bible.

Oh ! J’ai soif ! Ma chair brûle !

Tout disparaît, et, à la lueur oblique de la lune, on aperçoit une onde claire, qui va se perdant sous des troncs d’arbres. Les grosses racines hors de l’eau sont couvertes de mousse. Les branches supérieures se courbent en dôme, et, çà et là, passe un jour verdâtre qui chatoie sur les feuilles, tremblote à la pointe des herbes, scintille contre les cailloux, allonge des moires sur le sable mouillé.

Des vapeurs blanches, suspendues, se déchirent lentement. La rosée coule le long des écorces, et un grand saule traverse tout, avec une liane qui retombe, d’un bout à l’autre.

Ah ! Qu’il fait bon ! Il pleut ! J’entends les gouttes… et ma poitrine se dilate à des senteurs de verdure… comme autrefois, dans ma jeunesse, quand je courais sur les montagnes après les cerfs légers… il tombe en rêverie.

Et la voix des chiens m’arrivait avec le bruit des torrents et le murmure du feuillage.

Deux lévriers accouplés passent leurs museaux par les branches, tout en tirant sur la corde que retient du doigt une jeune femme court vêtue. Elle marche vite en regardant derrière elle. Un petit carquois lui bat sur le dos. La fraîcheur du matin a rendu rose sa figure ovale couronnée de cheveux bruns humides.

Elle jette sur le gazon ses flèches et son arc, attache à un troëne ses chiens qu’elle apaise, et, s’appuyant sur une seule jambe, se met à défaire le lacet de sa chaussure crétoise.

Des fluides de feu me courent sous la chair, des envies de vivre me prennent. Tout mon être rugit !

J’ai faim, j’ai soif !… Antoine s’avance. D’autres femmes accourent. Elles retirent leurs vêtements qu’elles accrochent aux branches des arbres. Elles frissonnent, entrent dans l’eau, la tâtent avec le pied, s’en jettent au visage. Elles rient, il rit. Elles se penchent, Antoine se penche.

Ah ! Ah ! Ah ! Vive la gaieté ! Je barbote, je bois, je suis heureux ! Il ne me manque qu’une table bien servie !… alors se découvre sous un ciel noir une salle immense, éclairée par des candélabres d’or.

Des socles de porphyre, supportant des colonnes à demi perdues dans l’ombre, tant elles sont hautes, vont s’alignant à la file, en dehors des tables, qui se prolongent jusqu’à l’horizon, où apparaissent, dans une vapeur lumineuse, des architectures énormes : pyramides, coupoles, escaliers, perrons, des arcades avec des colonnades et des obélisques sur des dômes. Entre les lits de bronze à pieds d’argent et les longues buires d’où ruisselle un vin noir, des choeurs de musiciens couronnés de violettes pincent de grandes harpes, en chantant d’une voix vibrante, et, tout au fond, plus haut, seul, coiffé de la tiare et vêtu d’écarlate, mange et boit, le roi Nabuchodonosor.

Derrière lui, une statue colossale faite à son image étouffe des peuples entre ses bras, et, portant un diadème de pierres creuses qui renferment des lampes, projette tout à l’entour des rayonnements bleus.

Aux quatre coins de sa table, quatre prêtres, en manteaux blancs et bonnets pointus, tiennent des encensoirs dont ils l’encensent. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs sans pieds ni mains, auxquels il jette à manger ; et plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, étant tous aveugles.

Les esclaves courent portant des plats, des femmes circulent versant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains, et un dromadaire chargé d’outres percées passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles. Les couteaux miroitent, les fleurs s’effeuillent, les pyramides de fruits s’écroulent, les candélabres brûlent.

Des belluaires amènent en souriant des lions qui se mettent à gronder. Des danseuses, les cheveux pris dans des filets, tournent sur les mains, en crachant du feu par les narines. Des bateleurs nègres jonglent, des oiseaux s’envolent, des enfants nus se lancent des pelotes de neige qui s’écrasent en tombant contre les argenteries claires. Les cymbales retentissent, le roi boit.

Il essuie avec son bras les parfums de sa figure.

Il mange dans les vases sacrés. Il roule des yeux.

C’est comme le bruit de la mer, tant il y a de monde ! Et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d’haleines ! Quelquefois une flammèche des grands flambeaux s’envole, arrachée par le vent, et traverse la nuit comme une étoile qui file.

Tout à coup un homme vêtu de peaux de chèvre apparaît. Le roi tombe de son trône, les colonnes avec leurs chapiteaux se renversent comme des arbres, les plats s’entre-choquent comme des vagues d’or, tout le monde se lève et l’on n’aperçoit plus que des dos qui fuient… Antoine se retrouve devant sa cabane. Il fait grand jour.

Comment !… le soleil brille ! Et tout à l’heure j’étais dans la nuit ! Voilà bien ma cabane cependant, c’est bien moi.

Il se palpe.

Voilà mon corps ! Voilà mes mains ! Mon coeur palpite ; et le cochon est toujours là… vautré sur le sable avec l’écume à la bouche. Voyons !

Voyons ! Remettons-nous ! Je suis seul !… non ! Personne n’est venu ; cela est sûr !

Mais il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.

Ils ne bougent point, les onagres non plus, qui, abaissant leurs oreilles longues et, tendant le cou, montrent leurs gencives, en écartant les lèvres.

Antoine se retourne ; et il voit trois autres cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans la même posture.

Il se recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement.

Un bruit de tam-tam et de clochettes. Une grande clameur, des voix qui crient : " par ici !… par ici !… c’est là ! " et des étendards paraissent entre les fentes de la montagne, avec des têtes de chameaux en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux pie.

Les bêtes haletantes se couchent. Les esclaves se précipitent sur les ballots, pour en dénouer les cordes avec leurs dents. On déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses qui brillent.

Un éléphant blanc, caparaçonné d’un filet d’or, accourt en secouant le bouquet de plumes d’autruches attaché à son frontal. Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu’elle envoie des rayons tout autour d’elle, et derrière, à la croupe, debout sur un pied, un nègre en bottines rouges, avec des bracelets de corail, tient à sa main une grande feuille ronde dont il l’évente, en souriant.

La foule se prosterne, l’éléphant plie les genoux, et la reine de Saba, se laissant glisser de son épaule, descend sur les tapis et s’avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d’or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit rehaussé d’applications de couleur qui représentent les douze signes du zodiaque. Elle a des patins très hauts dont l’un est noir et semé d’étoiles d’argent, avec un croissant de lune, et l’autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d’or, avec un soleil au milieu.

Ses larges manches, garnies d’émeraudes et de plumes d’oiseaux, laissent voir à nu son petit bras rond orné, au poignet, d’un bracelet d’ébène ; et ses mains, chargées de bagues, se terminent par des ongles si pointus, que le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles. Une chaîne d’or plate lui passant sous le menton monte le long de ses joues, s’enroule en spirale autour de sa haute coiffure, poudrée de poudre bleue, puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s’attacher sur la poitrine à un petit scorpion de diamant qui allonge la langue entre ses seins.

Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache brune, et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son corset la gênait.

Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d’ivoire, entouré de sonnettes vermeilles, et douze négrillons crépus portent la longue queue de sa belle robe, dont un singe tient l’extrémité qu’il soulève de temps à autre, pour regarder dessous.

La Reine De Saba.

Ah ! Bel ermite ! Bel ermite ! Mon coeur défaille !

ANTOINE

en se reculant.

Va-t’en ! Tu es une illusion ! Je le sais, arrière !

La Reine De Saba.

à force de piétiner d’impatience, il m’est venu des calus au talon et j’ai cassé un de mes ongles.

J’envoyais des bergers qui restaient debout sur les montagnes, la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes, en demandant à chaque passant : " l’avez-vous vu ? " le soir, enfin, je descendais de ma tour, c’est-à-dire que mes servantes m’emportaient dans leurs bras ; car je m’évanouissais régulièrement, quand se levait l’étoile de Sirius.

ANTOINE

à part.

Mais j’ai beau fermer mes paupières, je l’aperçois toujours !… La Reine De Saba.

On me faisait revenir, en brûlant des herbes, et l’on m’introduisait dans la bouche, avec une spatule de fer, une confiture des Indes qui a la vertu de rendre les rois heureux, et dont j’ai tant avalé qu’il m’en reste au fond de la gorge une démangeaison.

Je passais mes nuits le visage tourné vers la muraille, et je pleurais ! Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous sur la mosaïque, comme des flaques d’eau de mer dans les rochers.

Car je t’aime… oh oui ! Beaucoup !

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite ! Ris donc ! Je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille et je sais une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres.

Tu ne t’imagines pas la longue route que nous avons faite ! L’ongle des chameaux est usé, et voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue.

Antoine regarde, et les onagres en effet sont étendus par terre, immobiles.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d’un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret toujours plié et galopant toujours ! On n’en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l’empereur Saharil, fils d’Iakhschab, fils d’Iaarab, fils de Kastan.

Ah ! S’ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison. Mais… comment ?… à quoi songes-tu ?

Elle l’examine.

Ah ! Quand tu seras mon mari, je t’habillerai, je te parfumerai, je t’épilerai.

Antoine reste tout immobile, plus raide qu’un pieu, pâle comme un mort et les yeux écarquillés. Tu as l’air triste ! à cause donc ? Est-ce de quitter ta cabane ? Moi, j’ai tout quitté pour toi, jusqu’au roi Salomon qui, cependant, a beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe ! Je t’ai apporté mes cadeaux de noces. Choisis !

Elle se promène entre les rangées d’esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Génézareth, de l’encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome et du silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a là dedans des broderies d’Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d’Elisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d’Assyrie et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d’or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d’Issedonie, des escarboucles de l’île Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d’Emath et ces franges à manteau, de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a… mais viens donc ! Viens donc !

Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste.

Elle continue : ce tissu mince qui craque sous les doigts, avec un bruit d’étincelles, est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t’en ferai faire des robes que tu mettras à la maison.

Poussez les crochets de l’étui en sycomore et donnez-moi la cassette d’ivoire qui est au garrot de mon éléphant !

On retire d’une boîte quelque chose de rond recouvert d’une peau, et l’on apporte un petit coffret chargé de ciselures.

Veux-tu le bouclier de gian-ben-gian, celui qui a bâti les pyramides ? Le voilà ! Il est composé de sept peaux de dragons mises l’une sur l’autre, jointes par des vis de diamant et qui ont été tannées dans de la bile de parricide. Il représente d’un côté toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l’invention des armes, et, de l’autre, toutes les guerres qui auront lieu jusqu’à la fin du monde.

La foudre rebondit dessus, comme une balle de liège. Si tu es brave, tu le passeras à ton bras et tu le porteras à la chasse.

Mais si tu savais ce que j’ai dans ma petite boîte !

Retourne-la ! Tâche de l’ouvrir ! Personne n’y parviendrait. Embrasse-moi, je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues ; il la repousse à bras tendus. C’était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin, nous conclûmes un marché. Il se leva et, sortant à pas de loup… elle fait une pirouette.

Ah ! Ah ! Bel ermite ! Tu ne le sauras pas ! Tu ne le sauras pas !

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

J’ai bien d’autres choses encore, va ! J’ai des trésors enfermés dans des galeries où l’on se perd comme dans un bois. J’ai des palais d’été en treillage de roseaux et des palais d’hiver en marbre noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j’ai des îles rondes comme des pièces d’argent, toutes couvertes de nacre et dont les rivages font de la musique au battement des flots tièdes qui se roulent vers le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes viviers. J’ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J’ai des couturières qui me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres attentifs versant sur mes lambris des résines bouillantes qu’ils refroidissent avec des éventails.

J’ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée. J’ai des armées, j’ai des peuples ! J’ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos des trompes d’ivoire.

Antoine soupire.

J’ai des attelages de gazelles, des quadriges d’éléphants, des couples de chameaux par centaines, et des cavales à crinières si longues que leurs pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si larges que l’on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J’ai des girafes qui se promènent dans mes jardins et avancent leur tête sur le bord de mon toit, quand je prends l’air après dîner.

Assise dans une coquille et traînée par des dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant tomber l’eau des stalactites. Je vais au pays des diamants, où les magiciens, mes amis, me laissent choisir les plus beaux ; puis je remonte sur la terre et je rentre chez moi.

Elle allonge les lèvres, pousse un sifflement aigu, et un grand oiseau qui descend du ciel vient s’abattre sur le sommet de sa chevelure dont il fait tomber la poudre bleue. Son plumage de couleur orange semble composé d’écailles métalliques. Sa petite tête garnie d’une huppe d’argent représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour et une immense queue de paon, qu’il étale en rond derrière lui. Il saisit dans son bec le parasol de la reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes et demeure immobile.

Merci, beau Simorg-Anka ! Toi qui m’as appris où se cachait l’amoureux. Merci ! Merci ! Messager de mon coeur !

Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient, il se pose aux pieds de ma couche ; il me raconte ce qu’il a vu ; les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu’il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

Elle passe langoureusement ses bras au cou de saint Antoine.

Oh ! Si tu voulais ! Si tu voulais… j’ai un pavillon sur un promontoire, au milieu d’un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d’écailles de tortue, et s’ouvre aux quatre vents du ciel.

D’en haut, je vois revenir mes flottes et les peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l’épaule. Nous dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes ! Viens !

Le Simorg-Anka fait tourner comme des roues les yeux scintillants de sa queue, et la reine de Saba soupire : mais je meurs ! Je meurs !

Antoine baisse la tête.

Ah ! Tu me dédaignes !… adieu !

Elle s’éloigne en pleurant. Le cortège se met en marche ; Antoine la regarde ; elle s’arrête.

Bien sûr ?… une femme si belle ! Qui a un bouquet de poil entre les seins !

Elle rit. Le singe qui tient le bout de sa robe la soulève à bras tendus, en bondissant.

Tu te repentiras, bel ermite ! Tu gémiras, tu t’ennuieras. Mais je m’en moque ! La ! La ! La !… oh ! Oh !… oh ! Oh !

Elle s’en va, la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied. Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, l’éléphant, les suivantes, les mulets qu’on a rechargés, les négrillons, le singe, les courriers verts tenant à la main leur lis cassé, et la reine de Saba s’éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement.

Mais sa robe traînante, qui s’allonge par derrière à mesure qu’elle s’en va, arrive comme un flot jusqu’aux sandales de saint Antoine. Il pose le pied dessus : tout disparaît.

ANTOINE.

Qu’ai-je fait ? Misérable !

Il se désole.

Ah ! Comment me débarrasser de l’illusion continuelle qui me persécute ? Les cailloux du désert, l’eau saumâtre que je bois, la bure que je porte se changent, pour ma damnation, en pavés de mosaïque, en flots de vin, en manteaux de pourpre.

Je me roule par le désir dans les prostitutions des capitales, et la pénitence s’échappe de mes efforts, comme une poignée de sable qui vous glisse entre les doigts plus on serre la main !… ce qui m’exaspère surtout, c’est la fugacité de cet innombrable ennemi ! Où est-il donc ?… une fureur le prend.

Je vais m’enfoncer dans des idées tragiques, me forcer, par mortification, à penser à des choses tristes, puisque la pénitence est insuffisante, me donner des douleurs par la pensée.

Mais j’aimerais mieux les souffrances du corps, fussent-elles intolérables ! Oui, plutôt m’étreindre avec des bêtes féroces, voir ma chair voler comme un fruit rouge au tranchant des glaives !… ah ! J’aimerais mieux cela ! J’aimerais mieux cela !

Et il aperçoit soudain l’intérieur d’une tour. Elle est percée d’un créneau qui découpe tout en haut, dans la couleur sombre du mur, un étroit carré de ciel bleu ; et un filet de sable coule par ce créneau, sans bruit, continuellement, de manière à emplir peu à peu la tour.

Il y a sur le sol des masses grises d’une forme étrange, vagues comme des statues en ruines. Une sorte de palpitation les agite, et Antoine à la fin reconnaît des hommes, tous assis par terre, les deux bras sur les genoux, le poing sous les aisselles et tenant à leur main droite un couteau, dans une attitude farouche et désespérée.

Ils relèvent la tête lentement. Leurs cheveux et les poils de leur barbe sont blancs de poussière, leurs prunelles toutes jaunes, leurs pommettes aiguës, et leurs narines bordées de noir, comme celles des gens qui vont mourir. Ils viennent l’un après l’autre, en se traînant, frapper à la même place contre les pierres du mur, puis ils laissent retomber leurs grands bras maigres, pareils à des ceps de vigne desséchés. Mais un rat passe vite au milieu d’eux. Ils se jettent dessus avec leurs couteaux, et Antoine ne distingue plus rien, tant la mêlée devient furieuse.

Il les revoit accroupis tous en rond, devant un cadavre mutilé, dont ils prennent avec leurs mains de grands lambeaux. Des perles rouges suintent sur la muraille. Leurs yeux roulent effroyablement, leurs dents bruissent comme des fers de faux qui s’entre-choquent, et saint Antoine les entend murmurer : " nos pères ont mangé des raisins verts et nous avons les dents tout agacées. " mais le sable qui descend par le créneau s’accumule autour d’eux, monte jusqu’à leurs épaules, et ils répètent : " nos pères ont mangé des raisins verts et nous avons les dents tout agacées. " le sable monte jusqu’à leurs lèvres, jusqu’à leurs yeux, jusqu’à leur front. Le sommet des crânes seul apparaît.

Tout est recouvert et l’on n’entend plus rien.

Horrible !

Il se prend la tête à deux mains.

Oh ! Ma pauvre tête ! Comment faire pour en arracher ce qui la remplit, et même pour savoir si j’ai réellement vu les choses que j’ai vues ?

Si cela était des choses… elles auraient un enchaînement, un motif… eh non ! Non ! Je me trompe !… mais je les vois ! Elles sont là !

Je les touche !… impossible, pourtant !

Impossible !

Il me semble que les objets du dehors pénètrent ma personne, ou plutôt que mes pensées s’en échappent comme les éclairs d’un nuage, et qu’elles se corporifient d’elles-mêmes, là… devant moi !

C’est peut-être ainsi que Dieu a pensé la création ?… elle n’est pas plus vraie que l’une de ces illusions qui m’éblouissent ?… mais pourquoi des illusions : ; ; ; sais-je d’abord ce qu’est une illusion, moi ? En quoi consiste la réalité ?… où commence l’une, où finit l’autre ?

De l’onde dans l’onde, des nuages dans la nuit, du vent dans le vent ; et puis, comme de vagues courants qui tourbillonnent et vous poussent, des formes incessantes, infinies, qui montent, qui descendent, qui se perdent.

Tiens !… je ne distingue pas, mais… on dirait deux bêtes monstrueuses ? L’une rampe, l’autre voltige… ah ! Mon dieu ! Elles approchent !

Et, à travers le crépuscule, apparaît le sphinx. Il allonge ses pattes, secoue lentement les bandelettes de son front et se couche à plat sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par les narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la chimère, aux yeux verts, tournoie, aboie. Les anneaux de sa chevelure, rejetée d’un côté, s’entremêlent aux poils de ses reins ; de l’autre, ils pendent jusque sur le sable, et remuent au balancement de tout son corps. Le Sphinx immobile et regardant la chimère.

Ici, Chimère ! Arrête-toi !

La Chimère.

Non ! Jamais !

Le Sphinx.

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n’aboie pas si fort.

La Chimère.

Ne m’appelle plus ! Ne m’appelle plus ! Puisque tu restes toujours muet, et que jamais tu ne te déranges de ta posture.

Le Sphinx.

Cesse donc de me jeter des flammes au visage et de pousser des hurlements dans mon oreille ! Car tu ne fondras pas mon granit, tu n’ouvriras pas mes lèvres.

Ni toi non plus, tu ne me saisiras pas, sphinx terrible, qui dardes sur l’horizon ton grand oeil éternel.

Le Sphinx.

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle.

La Chimère.

Toi, pour me suivre, tu es trop lourd.

Le Sphinx.

Il y a longtemps que je vois au bout du désert glisser, dans la tempête, tes deux ailes déployées.

La Chimère.

Il y a longtemps que je galope sur les sables, et que je vois le soleil brunir ta figure sérieuse. Le Sphinx.

La nuit, quand je marche dans les corridors du labyrinthe, et que j’écoute le vent bramer sous les galeries où passe la lune, j’entends le bruit de tes pattes grêles sur les dalles sonores. Où vas-tu que tu fuis si vite ?… moi, je reste au bas des escaliers, à regarder les étoiles dans les vasques de porphyre.

La Chimère.

De l’air ! De l’air ! Du feu ! Du feu ! Je cours sur les flots, je plane sur les monts, j’aboie dans les gouffres. De ma queue traînante, je raye les plages. En me couchant sur la terre, mon ventre a creusé les vallées, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, toujours accroupi et grondant comme un orage, je te retrouve immobile, ou bien, du bout de ta griffe, dessinant des alphabets sur le sable.

Le Sphinx.

C’est que je garde mon secret, je songe et je calcule. L’océan, dans son grand lit, se balance encore. Le chacal piaule près des sépulcres. Les blés se courbent aux mêmes brises. Je vois la poussière qui tourbillonne, le soleil qui luit, j’entends le vent qui souffle.

La Chimère.

Moi, je suis légère et joyeuse. Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines.

Je verse à l’âme les éternelles manies, projets de bonheur, plans d’avenir, rêves de gloire, et les serments d’amour et les résolutions vertueuses.

J’ai bâti des architectures étranges dont j’ai ciselé les feuillages avec l’ongle de mes pattes.

C’est moi qui ai suspendu des clochettes au tombeau de Porsenna. J’ai inventé les idoles à quatre bras, les religions dévergondées, les coiffures ambitieuses.

Je pousse les matelots aux voyages d’aventure : ils aperçoivent dans la brume des îles avec des pâturages verts, des dômes, des femmes nues qui dansent, et ils sourient à toutes ces ivresses qui chantent dans leur âme, au milieu des grands flots se refermant sur le navire sombré.

Saint Antoine se promène entre les deux bêtes dont les gueules lui effleurent l’épaule. Le Sphinx.

ô fantaisie ! Fantaisie ! Emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse !

La Chimère.

ô inconnu ! Inconnu ! Je suis amoureuse de tes yeux !

Comme une hyène en chaleur, je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.

Ouvre la gueule ! Lève tes pieds ! Monte sur mon dos !

Le Sphinx.

Mes pieds depuis qu’ils sont à plat ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma bouche. à force de songer, je n’ai plus rien à dire.

La Chimère.

Tu mens, sphinx hypocrite ! J’ai vu ta virilité cachée ! D’où vient toujours que tu m’appelles et me renies ?

Le Sphinx.

C’est toi, caprice indomptable, qui passes et tourbillonnes.

La Chimère.

Est-ce ma faute ?… comment ?… laisse-moi !

Elle aboie.

Houahô ! Houahô !

Le Sphinx.

Tu remues, tu m’échappes !

Il grogne.

Heoûm ! Eûm !

La Chimère.

Essayons ?… tu m’écrases !… houahô ! Houahô !

La Chimère aboie, le sphinx gronde, et des papillons monstrueux se mettent à bourdonner, des lézards s’avancent, des chauves-souris voltigent, des crapauds sautent, des chenilles rampent, de grandes araignées se traînent. Le Cochon.

Miséricorde ! Ces vilaines bêtes-là vont m’avaler tout cru !

ANTOINE.

Oh ! J’ai froid ! Une terreur infinie me pénètre !

Il me semble apercevoir… comme des types vagabonds qui cherchent de la matière, ou bien des créatures s’évaporant en idées ! Ce sont des regards qui passent, des membres incomplets qui palpitent, des apparences humaines plus diaphanes que des bulles d’air.

Les Astomi.

Ne soufflez pas trop fort ! Les gouttes de pluie nous écrasent, les sons faux nous aveuglent, les ténèbres nous déchirent. Composés de vent, de parfums et de rayons, nous sommes un peu plus que des rêves, et pas des êtres tout à fait.

Les Nisnas.

Nous n’avons qu’un oeil, qu’une joue, qu’une narine, qu’une main, qu’une jambe, qu’une moitié du corps, qu’une moitié du coeur ; et nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de logis avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d’enfants.

Les Sciapodes.

Retenus à terre par nos chevelures plus longues que les lianes, nous végétons à l’abri de nos pieds larges comme des parasols ; -et nous regardons, à travers eux, la lumière du jour, avec nos veines qui s’entre-croisent et notre sang rose qui circule.

Les Blemmyes.

N’ayant point de tête, nos épaules en sont plus larges et il n’y a pas de boeuf, de rhinocéros, ni d’éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons. Des espèces de traits et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines : voilà tout ! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans les chyles intérieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant tous les abîmes, et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux. Les Pygmées.

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde, comme de la vermine sur la bosse d’un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, on nous écrase, et toujours nous reparaissons plus vivaces et plus nombreux, terribles par la quantité.

Les Cynocéphales qui, couverts de poil, vivent dans les bois d’une façon désordonnée.

Nous grimpons aux arbres pour super les oeufs, nous plumons les oisillons et nous posons leur nid sur notre tête en manière de bonnet. Malheur à la vierge qui va seule aux fontaines !

Hardi ! Compagnons ! Faisons claquer nos dents blanches, agitez les feuillages !

ANTOINE.

Qui donc me souffle à la figure ce parfum de sève où mon coeur défaille ?

Et il aperçoit : Le Sadhuzag grand cerf noir à la tête de boeuf, qui porte, entre les oreilles, un buisson de cornes blanches.

Mes soixante-douze andouillers sont creux comme des flûtes. Je les courbe et je les redresse… tiens !

Il fait remuer son bois en avant et en arrière.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il s’en échappe des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s’enroulent à mes jambes, les guêpes se collent à mes narines et les perroquets, les colombes et les ibis se tiennent perchés sur mes rameaux… écoute !

Il renverse son bois, d’où sort une musique ineffable.

ANTOINE.

Quels sons ! Mon coeur se détache ! Il vibre !

Cette mélodie va l’emporter avec elle !

Le Sadhuzag.

Mais quand je me tourne vers le nord et que j’incline mon bois plus touffu qu’un bataillon de lances, il en part une voix terrible, et les forêts tressaillent, les cascades remontent, les lotus s’éclatent, la terre tremble et les herbes se hérissent comme la chevelure d’un lâche… écoute !

Il baisse en avant ses rameaux, d’où sort une musique épouvantable.

ANTOINE.

Ah ! Je me dissous, et tout ce qu’il y a dans ma tête s’en arrache et tourbillonne, comme des feuilles d’arbre dans un grand vent !

La Licorne caracolant autour de lui.

Au galop ! Au galop ! J’ai les sabots d’ivoire, les dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front est blanche par le bas, noire au milieu, rouge au bout.

Je voyage de la Chaldée au désert Tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches ; je cours si vite que je traîne le vent.

Je frotte mon dos contre les palmiers, je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves, -et quand je passe par Persépolis, je m’amuse à casser, avec ma corne, la figure des rois qui sont sculptés sur la montagne.

Le Griffon lion à bec d’aigle, garni d’ailes blanches, avec le corps noir et le cou bleu.

Moi, je sais les cavernes où ils dorment, les vieux rois ! Ils sont assis sur leur trône, couronnés de la tiare et vêtus d’un manteau rouge ; -une chaîne qui sort de la muraille leur tient la tête droite, et leur sceptre d’émeraude est posé sur leurs genoux.

Près d’eux, dans des bassins de porphyre, des femmes qu’ils ont aimées flottent avec leur robe blanche, sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, par tas, par pyramides. Il y a des lingots plus longs que des mâts de navires, des cages pleines de diamants, des soleils en escarboucles.

Debout sur les collines chenues, la croupe adossée contre la porte du souterrain, et la griffe en l’air, j’épie de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. C’est un pays blanchâtre, tout plein de précipices, immobile et ravagé. Le ciel noir s’étend sur la vallée où les ossements des voyageurs s’égrènent en poussière… je t’y conduirai, Antoine, et les portes d’elles-mêmes s’ouvriront : tu humeras la vapeur chaude des mines, tu descendras dans les souterrains.

ANTOINE.

Oh ! Non ! Non ! C’est comme si la terre m’écrasait !

J’étouffe… il relève le front vers le ciel.

Le Phénix qui plane, s’arrête : il a de grandes ailes d’or, des rayons lui sortent des yeux.

Je traverse les firmaments, j’effleure les plages où je vais becquetant des étoiles, et je trottine, du bout de mes pattes, sur la voie lactée, comme une poule qui saute parmi des grains d’avoine.

Quand je veux dormir, je me couche dans la lune, en courbant mon corps selon sa forme ovale. D’autres fois, je la prends à mon bec et, à grands coups d’aile, je la traîne par les espaces. C’est alors qu’elle court si vite, descendant les vallées, sautant les ruisseaux, cabriolant sur les bois, comme une chèvre qui vagabonde dans la vaste plaine bleue.

Mais quand la flamme des soleils ne peut plus réchauffer mon sang appauvri, je vais dans l’Yémen prendre de la myrrhe fraîche, dont je compose un nid funèbre. Alors je ferme les plumes et je me mets à mourir.

La pluie d’équinoxe qui tombe sur ma cendre la mêle au parfum tiède encore. Un ver apparaît, il lui pousse des ailes, il s’envole : c’est le Phénix, fils ressuscité du père… des astres nouveaux s’épanouissent, un soleil plus jeune éclate, et les sphères paresseuses recommencent à tourner.

Le Phénix voltige en faisant des cercles enflammés ; Antoine ébloui abaisse ses regards sur la terre, et d’autres animaux apparaissent, bêtes cornues, monstres ventrus.

Le Cochon.

Je suis malade ! Comme je souffre ! Qu’ils me tourmentent !… oh ! Là ! Là !… hah ! Hah !

Hah !

Il court de côté et d’autre.

Je suis brûlé, asphyxié, étranglé ! Je crève de toutes les façons ! On me tire la queue, on me pince le ventre, on m’écorche le dos, et j’ai

un aspic qui me mord la verge !
ANTOINE

pleurant.

Mon pauvre cochon ! Mon pauvre cochon !

Le Basilic gigantesque serpent violet, à crête trilobée, s’avance droit en l’air.

Prends garde ! Tu vas tomber dans ma gueule ! Je suis le dévorateur universel, le fils des volcans nourri de lave et de soufre ! Les rochers où je me pose éclatent, les arbres où je m’enroule s’enflamment, la glace se fond à mes regards et, quand je passe par les cimetières, les os des morts se mettent à sauter dans leur sépulcre, comme des châtaignes dans la poêle. J’ai bu la rosée des prairies, la sève des plantes, le sang des bêtes.

Je bois du feu. Le feu m’attire. Il faut que j’avale ta moelle, que je pompe ton coeur. J’ai deux dents, une en haut, une en bas. Tu vas sentir comme elles pincent !

Les serpents sifflent, les bêtes féroces aboient.

On entend bruire des mâchoires, des gouttes de sang pleuvent.

Le Martichoras lion de couleur cinabre, à figure humaine, avec trois rangées de dents rouges, une queue de scorpion et des yeux verts.

Je cours après les hommes. Je les saisis par les reins et je leur bats la tête contre les montagnes pour en faire jaillir la cervelle. Je sue la peste, je crache la grêle. C’est moi qui dévore les armées, quand elles s’aventurent dans le désert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie, et ma queue que je dresse, abaisse et contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière… tiens ! Tiens !

Le martichoras jette les épines de sa queue qui se succèdent en fusées. Antoine, immobile, au milieu des animaux, reste à écouter toutes ces voix et à regarder toutes ces formes.

Le Catoblepas buffle noir, avec une tête de pourceau tombant jusqu’à terre et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé. Il est vautré tout à fait et ses pieds disparaissent sous l’énorme crinière à poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, farouche, je reste ainsi continuellement, à sentir sous mon ventre la chaleur de la terre. Mon crâne est tellement lourd qu’il m’est impossible de le porter ; je le roule autour de moi, lentement, et, la mâchoire entr’ouverte, j’arrache avec ma langue des herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois même je me suis dévoré les pattes, sans m’en apercevoir.

Personne, Antoine, n’a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, mes paupières roses et gonflées, tout de suite tu mourrais.

ANTOINE.

Oh ! Oh !… celui-là… a… a !

Eh bien !… si j’allais avoir envie de les regarder, ces yeux ? Mais oui, sa stupidité féroce m’attire ! Je tremble !… oh ! Quelque chose d’irrésistible m’entraîne à des profondeurs pleines d’épouvante !

Et il voit venir des oursins, des dauphins, des poissons qui marchent droits sur leurs barbes, de grandes huîtres qui bâillent, des seiches crachant une liqueur noire, des cétacés soufflant l’eau par leurs évents, des cornes d’Ammon se déroulant comme des câbles et des quadrupèdes glauques qui balancent sur leur tête des goémons humides. Des phosphorescences verdâtres scintillent autour des nageoires, au bord des ouïes, sur la crête des dos, encerclent des valves rondes, pendent à la moustache des phoques, ou traînent par terre, comme de grandes lignes d’émeraudes qui s’entre-croisent.

Les Bêtes De La Mer respirant bruyamment.

Le sable de la route a sali nos écailles, et nous ouvrons la gueule comme des chiens hors d’haleine.

Nous t’emmènerons, Antoine, tu viendras avec nous sur les lits de varechs, par les plaines de corail qui frissonnent au mouvement régulier des vagues profondes. Tu ne sais pas nos immensités liquides.

Des peuples divers habitent les pays de l’océan.

Les uns sont au séjour des tempêtes. D’autres nagent en plein, dans la transparence des ondes froides, aspirent par leurs trompes l’eau des marées qui refluent, ou portent, sur leurs épaules, le poids des sources de la mer. Semblables à des soleils découpés, des plantes toutes rondes abritent des animaux endormis. Leurs membres poussent avec les roches. Le mollusque bleuâtre fait palpiter son corps inerte comme un flot d’azur.

Nous n’entendons d’autre bruit que le bourdonnement éternel des grandes eaux et nous regardons au-dessus de nos têtes passer la carène des navires, comme

des astres noirs qui glissent en silence.
ANTOINE.

Oh ! Oh ! Je ne distingue plus… et à mesure que saint Antoine considère les animaux, il en survient de plus formidables et de plus monstrueux encore : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié boeuf ; le Phalmant couleur de sang, qui fait crever son ventre à force de hurler ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur ; le Senad à trois têtes, qui déchire ses petits avec sa langue ; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière et dont les génitoires sont à rebours ; le serpent Aksar de soixantes coudées, qui épouvanta Moïse ; le chien Cépus, dont les mamelles distillent une couleur bleue ; le Porphyrus, dont la salive fait mourir dans des transports lascifs ; le Presteros, qui rend imbécile par le toucher ; le Mirag, lièvre cornu habitant des îles de la mer.

Il arrive tout à coup des rafales hurlantes pleines d’anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes d’alligators sur des pieds de chevreuil, des cous de cheval terminés par des vipères, des grenouilles velues comme des ours, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à gueule de tigre, des chèvres à croupe d’âne, des caméléons grands comme des hippopotames, des poulets à quatre pattes, des veaux à deux têtes dont l’une pleure et l’autre beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des grappes d’abeilles se désenfilant comme des chapelets, des aloès tout couverts de pustules roses, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons, des corps de femmes ayant à la place du visage une fleur de lotus épanouie, et des carcasses gigantesques faisant crier leurs articulations blanches, et des végétaux dont la sève sous l’écorce palpite comme du sang, des minéraux dont les facettes vous regardent comme des yeux, des polypes s’accrochant par leurs bras, contractant leurs gaines, ouvrant leurs pores, se gonflant, se développant, s’avançant.

Et ceux qui ont passé reviennent, ceux qui ne sont pas venus arrivent. Il en tombe du ciel, il en sort de terre, il en dégringole des rochers. Les Cynocéphales aboient, les Sciapodes se couchent, les Blemmyes travaillent, les Pygmées disputent, les Astomi sanglotent, la Licorne hennit, le Martichoras rugit, le Griffon piaffe, le Basilic siffle, le Phénix vole, le Sadhuzag pousse des sons, le Catoblepas soupire, la Chimère crie, le Sphinx gronde. Les bêtes marines se mettent à palpiter des nageoires, les reptiles à souffler leur venin, les crapauds à sautiller, les moucherons à bourdonner ; les dents claquent, les ailes vibrent, les poitrines se bombent, les griffes s’allongent, les chairs clapotent. Il y en a qui accouchent, d’autres copulent, ou, d’une seule bouchée, s’entre-dévorent ; tassés, pressés, étouffant par leur nombre, se multipliant à leur contact, ils grimpent les uns sur les autres. Et cela monte en pyramides, faisant un tas complexe de corps divers, dont chacun s’agite de son mouvement propre, tandis que l’ensemble oscille, bruit et reluit à travers une atmosphère que rayent la grêle, la neige, la pluie, la foudre, où passent des tourbillons de sable, des trombes de vent, des nuages de fumée, et qu’éclairent à la fois des lueurs de lune, des rayons de soleil, des crépuscules verdâtres.

Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. Mon âme déborde par-dessus moi ! Je voudrais m’élancer, m’enfuir au dehors. Moi aussi je suis animal, la vie me grouille au ventre. J’ai envie de voler dans les airs, de nager dans les eaux, de courir dans les bois. Oh ! Comme je serais heureux si j’avais ces robustes existences sous leurs cuirs inattaquables ! Comme je respirerais à l’aise sur ces vastes envergures !

J’ai besoin d’aboyer, de beugler, de hurler ! Je voudrais vivre dans un antre, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, -et me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sous les formes, pénétrer chaque atome, circuler dans la matière, être matière moi-même pour savoir ce qu’elle pense… LE DIABLE fondant sur saint Antoine, l’accroche aux reins par ses cornes et l’emporte avec lui en criant : tu vas le savoir ! Je vais te l’apprendre !

Le Cochon cabré sur ses pattes, regarde saint Antoine disparaître dans les espaces.

Oh ! Que n’ai-je des ailes, comme le cochon de Clazomène !

TROISIEME PARTIE. Dans les espaces.

ANTOINE

cramponné aux cornes du diable.

Où vais-je ?

LE DIABLE criant.

Plus haut ! Plus haut !

ANTOINE.

Le sommet des arbres disparaît. Les collines s’abaissent ! J’étouffe… le vent, par grandes bouffées, me donne des coups dans la figure.

LE DIABLE.

Courage ! Ne me lâche pas !

ANTOINE.

Je flotte éperdu dans des immensités froides.

Le diable continue à gravir d’une façon furieuse.

Antoine, défaillant, se tient assis entre ses cornes.

LE DIABLE.

Ouvre les yeux maintenant !
ANTOINE.

Oh ! Comme c’est large ! Comme c’est beau ! J’entends le ronflement des sphères. Les étoiles tombent sans bruit, pareilles à des flocons de neige.

LE DIABLE.

Aperçois-tu là-bas une matière lumineuse d’où sortent des soleils ?

ANTOINE.

Et des parcelles qui s’en détachent se mettent à tourner !

LE DIABLE.

Sans nombre et sans fin les âmes ainsi ruissellent continuellement de la grande âme. Plus loin, cette poussière d’or étalée n’est faite qu’avec des portions d’astres éteints qui achèvent de s’évaporer.

ANTOINE.

Les soleils s’usent donc ?

LE DIABLE.

Les soleils, mais pas la lumière qui est en eux !

La forme périt, la substance est éternelle. à la dissolution de l’homme, quand se défait d’un seul coup cet assemblage momentané, tous les éléments qui le composaient repartent libres, et des mondes à l’infini s’organisent… n’as-tu pas reconnu des voix dans le frémissement des roseaux ? Les chiens qui hurlent ne te parlent-ils pas de tes amis morts ?

Ils montent toujours.

ANTOINE.

Comme nous allons ! Quelle étendue !

LE DIABLE.

Tu ne la soupçonnais pas si vaste, hein ? Mais quand tu remuais ton bras, savais-tu comment ? Et quand s’avançait ton pied, savais-tu pourquoi ? La fiente de ton cochon poudroyant au soleil, avec les scarabées verts qui bourdonnaient à l’entour, suffisait tout comme Dieu à torturer ta pensée, l’infiniment petit n’étant pas plus facile à comprendre que l’infiniment grand. Mais par delà l’intelligence humaine, il n’y a plus ni ce qui est grand ni ce qui est petit, car l’illimité n’a pas de mesure, l’éternité n’a point de durée, Dieu ne se classe pas en parties.

Si le plus imperceptible des brins de la matière te découvre un aussi vaste horizon que l’ensemble des choses, c’est qu’il y a, dans l’un comme dans l’autre, un insaisissable abîme qui les fait pareils. Or, il n’y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités : il y a lui, et c’est tout !

ANTOINE.

Comment ? Tout ! Dieu est partout, alors ?… il est donc dans l’abstraction de ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui souffrent, dans l’action de ceux qui font ? Assiste-t-il à tout cela ?

Est-il tout cela ?… cette partie de moi où je n’ai jamais pu entrer, c’était donc lui !… oh ! Montons !… plus haut ! Encore !… tout au bout !

Le firmament s’élargit, les étoiles se touchent.

LE DIABLE.

Les vois-tu, les innombrables feux du ciel ?

Constellations, météores, astres qui durent des myriades de siècles, étoiles d’un jour ! Chacun tourne, chacun brille, et c’est le même mouvement, la même lumière ! Le sang de l’homme palpite dans son coeur et gonfle les veines de ses pieds. Le souffle de Dieu circule parmi les mondes, et les contingences de ces mondes, comme les gouttes de ton sang, sont toutes pareilles en tant que parties du même tout, formées elles-mêmes d’autres particules et ainsi de suite et toujours. La bouffée d’air qui passe maintenant par tes narines est le résultat complexe de mille créations disparues. La pensée qui te survient a été conduite jusqu’à toi par des voyages dans l’espace, plus longs que n’est distante de tes yeux la dernière de ces étoiles. Ce que chaque homme a songé, depuis qu’il existe des hommes, y a contribué pour quelque chose, et toute la matière, tout l’esprit, tout ce qui a paru, tout ce qui est, fini, infini, forme et idée, se lient, se confondent, s’engendrent.

N’y a-t-il pas des choses inertes qui sont comme animales, des âmes végétatives, des statues qui rêvent et des paysages qui pensent ?… un rythme mystérieux pousse à la danse éternelle tous les atomes remués, -les corps, à travers leur existence et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur rentrée dans la poussière, d’où ils sont sortis, l’âme avec ses extensions sans fin, n’aspirant qu’à retourner en Dieu d’où elle est venue.

ANTOINE.

Oh ! C’est donc pour cela que j’ai souvent des envies d’être mort, et que je cherche à me rappeler si je n’ai pas vécu dans d’autres mondes ?

LE DIABLE.

Mais la matière n’est pas d’un côté, l’esprit de l’autre, car il y aurait un infini de matière et un infini d’esprit, deux infinis qui par conséquent seraient bornés, d’où il n’y aurait plus d’infini.

Il n’existe point d’atome plus grand l’un que l’autre, ou il n’y a pas d’atome. Mais, puisque la substance contient les modes et que les choses sont en Dieu, où est donc la différence qui se trouve dans les parties de ce tout, entre le corps et l’âme, la matière et l’esprit… le bien et le mal ?

Les ailes du diable s’élargissent ; ses cornes s’allongent.

ANTOINE.

Comme nous allons ! Comme nous allons ! Je suis aspiré par en haut ! Je vois les planètes au-dessous de moi !… il n’y a plus rien !… est-ce le vide ?

LE DIABLE.

Non ! Car rien n’est pas !

Ils montent toujours.

ANTOINE

défaillant.

Irai-je incessamment ? Où donc est le but ?… LE DIABLE.

En soi ! Car, si avant que tu remontes dans les causes, de si loin que tu tires les genèses, il faudra toujours que tu en viennes à la fin à une cause première, à un principe antérieur, à un dieu incréé. Mais l’abstraire de la création, afin de mieux expliquer cette création, est-ce l’expliquer davantage ? Et il reste maintenant aussi incompréhensible hors d’elle, que la création tout à l’heure l’était sans lui. La mélodie d’une lyre, ce n’est pas l’air mis en mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son des notes : elle résulte de tout cela et elle le cause. Tu ne sépareras pas plus la mélodie de la lyre, de ses cordes ni de ses notes, que tu ne disjoindras le créateur de la créature, le fini de l’infini, l’attribut de la substance. La mélodie se fait en vertu d’un ordre qui est en elle… d’où elle n’est pas libre. Dieu existe en vertu de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être, et alors il n’est pas libre.

ANTOINE.

Pas libre, le tout-puissant ! Lui qui est le maître ?

LE DIABLE ricanant.

Pourrait-il s’anéantir ?… peut-il faire qu’autre chose que lui soit Dieu, ou devenir autre chose ?

ANTOINE.

Cependant… il gouverne, il punit et il récompense.

LE DIABLE.

D’après l’ordre, mais qu’il n’a pas volontairement posé, puisque c’est en vertu de cet ordre qu’il existe. Par cela seul qu’ils sont, les faits en amènent d’autres, que l’on appelle ordinairement leurs conséquences : telle action en occasionne une seconde qui en produit une troisième ; d’où une quatrième, une centième, et sans qu’il soit possible d’en arrêter une seule.

L’homme qui commet le mal en reçoit plus tard le châtiment ; mais que sais-tu s’il ne sera pas récompensé par la suite d’avoir été puni autrefois ?

Dieu n’est pas plus libre de ne point punir le mal que tu n’es libre d’avoir l’idée qu’il le doit.

Ton âme contient Dieu puisqu’elle le pense.

-comment pense-t-elle ? C’est par Dieu ! Mais l’infini ne peut se tenir ailleurs qu’en soi-même.

Dieu vit dans la vie, se pense dans la pensée.

Puisque tu es, il est en toi, dès l’instant que tu le comprends : tu es en lui, il est toi ; -tu es lui, -et il n’y a qu’un.

ANTOINE.

Il n’y a qu’un ! Il n’y a qu’un ! J’en suis donc !

Je fais partie de Dieu, moi ! Mon corps est de la matière de toute matière ! Mon esprit de l’essence de tout esprit, -mon âme est toute l’âme ! Immortalité, étendue, j’ai tout cela, je suis cela ! Je me sens substance ! Je suis pensée !

Le diable s’arrête, planant immobile dans l’air. Le souffle de sa poitrine, qui secouait saint Antoine à bonds inégaux, s’apaise. Il lâche les mains.

Antoine se tient, seul, de lui-même, sur ses cornes.

Et je n’ai plus peur à présent, non ! Me voilà calme et immense comme l’infini qui m’enveloppe.

LE DIABLE.

C’est dans cet infini que se meuvent les choses !

Quand tu écoutais tantôt la musique des sphères, ce n’étaient pas les sphères qui tournaient, mais en toi que se passait cette harmonie. Quand tu t’épouvantais de l’abîme, c’était toi seul qui faisais l’abîme par l’illusion de ton esprit imaginant alors des distances dans l’étendue et croyant apercevoir des degrés dans ce qui n’a pas de mesure. Ces clartés même où tu te dilatais joyeux, qui te dit qu’elles sont ?

Le regard du diable se creuse et tourbillonne comme un gouffre. Antoine, éperdu, se penche vers lui et il se met à descendre de marche en marche sur les andouillers de ses cornes.

Qui te dit qu’elles sont ? Peux-tu voir avec d’autres yeux que tes yeux, et s’ils se trompent, si ton âme pose tout et que cette âme soit mensonge, que deviendra la certitude de ce qui est posé ?

Que seras-tu ? Qu’y aura-t-il ? Pendant le sommeil de la vie, l’homme, comme un dieu engourdi, sent confusément qu’il rêve. Mais si jamais ne venait le réveil ? Si tout cela n’était qu’une dérision ?

Qu’il n’y eût que néant ? Ah ! Ah ! Tu ne conçois pas que le néant puisse être ? Mais si c’était l’absurde au contraire qui fût le vrai ? Y a-t-il même quelque chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même on prouverait tout, jamais une preuve n’existe que par rapport au monde qu’elle concerne et à l’intelligence qui la perçoit. Et si ce monde lui-même n’est pas, si cet esprit n’est pas ?

Ah ! Ah ! Ah !

ANTOINE

suspendu dans l’air, flotte en face du diable et touche son front avec son front.

Mais tu es, toi… pourtant… je te sens !

LE DIABLE ouvre la gueule.

Oui, j’y vais ! J’y vais ! Le diable ouvre les bras. Antoine avance les siens.

Mais, dans ce geste, sa main frôlant sa robe heurte son chapelet. Il pousse un cri et tombe.

Il se retrouve devant sa cabane étendu tout à plat, sur le dos, immobile.

Il fait nuit, et les deux prunelles du cochon luisent dans l’ombre ; peu à peu cependant saint Antoine se ranime, il se relève à demi, il palpe la terre à l’entour, il regarde.

ANTOINE.

Comment ?… hâh !

Il retombe en bâillant, et il reste les paupières grandes ouvertes à contempler, d’un air stupide, les décombres de la chapelle.

Tiens, le cochon ! Je le croyais mort !… pourquoi cela ?… je ne sais !… mon coeur ne bat plus ! Il me semble que je suis comme ces pierres, ou plutôt comme une citerne vide, avec des ronces tout autour… et au fond une grande tache noire.

D’où viens-je ?… où ai-je été ?

Quand je chercherais, que je me fatiguerais, puisque je ne peux pas ! Puisque c’est plus fort que ma force !

Il pleure.

Je ne comprends rien à tout cela, moi !

La silhouette du diable réapparaît.

Si je priais ? Mais j’ai déjà tant prié ! Si je travaillais plutôt… ah ! Il faudrait rallumer la lanterne ! Non ! Non !… oh ! Que je m’ennuie !

Je voudrais faire quelque chose et je ne sais quoi !

Je voudrais aller quelque part et je ne sais où !

Je ne sais pas ce que je veux ! Je ne sais pas ce que je pense ! Je n’ai même plus la force de désirer vouloir !

Un brouillard gras tombe ; les soies du cochon frissonnent.

Quelle tristesse ! Oh ! Comme la nuit est froide !

Je sens peser sur mon âme des linceuls mouillés !

J’ai la mort dans le ventre !

Il va s’asseoir sur le banc et il s’y ratatine, les bras croisés, les paupières closes ; puis, se renversant la tête, il se met à la frapper contre la muraille à grands coups réguliers, et il compte : une… deux… trois !… une, deux !… une, deux !

Il s’arrête : le cochon se lève et va se coucher à une autre place.

D’où vient que je fais ce que je fais ? Que je suis ce que je suis ? J’aurais pu être autre chose ! Si j’étais né un autre homme j’aurais eu alors une autre vie, et je n’aurais même rien connu de la mienne ! Si j’étais arbre, par exemple, je porterais des fruits, j’aurais un feuillage, des oiseaux, je serais vert !

Pourquoi n’est-ce pas le cochon qui est moi, pourquoi ne suis-je pas lui ?

… oh ! Comme je souffre ! Je me déteste ! Si je pouvais, je m’étoufferais !

Le Cochon.

Je m’assomme moi-même ! J’aimerais mieux me voir réduit en jambons et pendu par les jarrets aux crocs des charcutiers !

Et le cochon, se jetant à plat ventre, s’enfonce le groin dans le sable. Saint Antoine, s’arrachant les cheveux, tournoie, chancelle, balbutie et tombe sur le seuil de sa cabane.

La mort paraît (le cochon court se cacher). Un grand suaire, retenu par un noeud sur le sommet de son crâne jaune, lui descend jusqu’aux talons et découvre par devant l’intérieur du squelette ; ses pommettes reluisent, ses os claquent, et elle porte à son bras gauche un long fouet, dont la mèche traîne. Elle est montée sur un cheval noir, qui est maigre, gros du ventre et moucheté de place en place par les arrachures de son pelage. Ses sabots usés se recourbent comme des croissants de lune ; sa crinière, pleine de feuilles sèches, voltige et ses larges naseaux font le bruit formidable du vent s’engouffrant dans les cavernes. Quand la mort en est descendue, il s’en va brouter parmi les ruines de la chapelle, trébuchant sur les pierres qu’il casse çà et là. Mais la mort baisse le menton sur la clavicule gauche et, dardant le jet noir de ses orbites sans yeux, tend sa longue main maigre à saint Antoine qui frémit.

La Mort.

Viens, je suis la consolatrîce, moi !

Et saint Antoine, se levant à demi, tend ses deux bras à la mort, quand, derrière elle, tout à coup, apparaît la luxure, avec une couronne de roses sur la tête.

Il se rassoit.

La Luxure.

Pourquoi mourir, Antoine ?

LA MORT reprend : oui, meurs ! Le monde est laid ! Ne faut-il pas te réveiller tous les matins, et manger, boire, aller, venir ? Chacune de ces pauvres sensations s’ajoute à la suivante, comme des fils à des fils, et l’existence d’un bout à l’autre n’est que le continuel tissu de toutes ces misères !

ANTOINE.

Ah ! Cela est vrai ! Il vaudrait mieux peut-être… La Luxure.

Non ! Non !

Elle retire sa couronne et, la lui passant doucement sous les narines : le monde est beau ! Il y a des fleurs plus hautes que toi, et des pays où l’encens fume au soleil, des roucoulements au fond des bois, des battements d’ailes dans l’éther bleu. Par les nuits d’été, les longues vagues des mers chaudes déploient des feux dans l’écume blanche et le ciel est pailleté d’or, comme la robe d’une princesse… t’es-tu balancé sur les grandes lianes ? Es-tu descendu dans les mines d’émeraudes ? A-t-on frotté ton corps avec des essences fraîches ! As-tu dormi sur une peau de cygne ?… ah ! Goûte-la plutôt, cette vie magnifique qui contient du bonheur à tous ses jours, comme le blé de la farine à tous les grains de ses épis. Aspire les brises, va t’asseoir sous les citronniers ; couche-toi sur la mousse, baigne-toi dans les fontaines ; bois du vin, mange des viandes ; aime les femmes ; étreins la nature par chaque convoitise de ton être et roule-toi tout amoureux sur sa vaste poitrine.

Antoine soupire ; elle reprend : tu n’as jamais senti dans ta chair comme l’orgueil d’un dieu qui rugissait, ni l’infini te submerger sous l’envahissement d’une caresse.

Le Cochon hurle tout à coup.

Je veux des femelles enragées de rut ! Du fumier gras ! De la fange jusqu’aux oreilles ! Je m’ennuie, je m’échapperai, je galoperai sur les feuilles sèches, avec les sangliers et les ours !

ANTOINE.

Ah ! Mon coeur se fond à l’imagination des félicités. La Mort.

Goûte-les ! Et tu verras au fond de la coupe vide l’éternelle grimace de ma tête de mort.

Ne sens-tu pas ton âme remplie de vapeurs nauséabondes, qui s’élèvent comme les fumées d’un cratère ? Le vent les roule et il n’y paraît plus.

Ton désespoir ne dure pas. Le soleil, en passant, te sèche les larmes sur la figure. Tes résolutions, tes convoitises, ta vertu, ton ennui, tout s’effiloque à ras de terre, comme le bord de mon linceul. J’en recouvre le genre humain ! J’en embarrasse tous ses mouvements ! Mon squelette craque entre ses bras dans les étreintes de l’amour, et le dernier terme de sa joie, c’est d’en vouloir mourir.

Mais La Luxure passe sa tête rieuse sur l’épaule de la mort, où le fil de son collier se brise ; et les grosses perles arrachées coulent une à une dans les plis du linceul. Elle dit : qu’importe ! Je fais pousser des fleurs sur les tombeaux, et l’universalité des choses tourbillonne dans mon amour, comme de la poussière au soleil !

Antoine tressaille ; elle se rapproche de lui, et, le touchant à l’épaule, légèrement : vois-tu là-bas ce petit sentier, dans les sables ?

Il te conduira jusqu’à la porte des villes, qui sont pleines de femmes. Je te donnerai la plus belle, une vierge, -tu la corrompras et elle t’adorera comme un dieu, dans l’ébahissement de sa chair vaincue.

Cours donc ! Voilà ses vêtements qui s’envolent, -et, tout étalée parmi des coussins d’écarlate, elle lève en l’air ses deux bras nus, pour t’étreindre sur son coeur.

La Mort.

Regarde plus près, au pied de la colline, ce grand euphorbe ? Brise ses rameaux et suce tes doigts !… et puis tu resteras tout étendu… tu ne sentiras plus rien… tu ne seras plus rien !

ANTOINE

immobile, blême et claquant des dents.

Laquelle suivre ?… j’ai comme un besoin de vomir la vie, -et cependant je halette d’un appétit désordonné !

La chaleur, ô luxure, qui s’exhale de ta poitrine m’enflamme la joue ; et ton haleine, ô mort, me fait froid dans les cheveux.

Et la mort et la luxure se mettent à marcher devant saint Antoine régulièrement, comme des chantres dans les églises ; et elles psalmodient : La Luxure.

C’est ma grande voix qui fait le murmure des capitales, et le battement de mon coeur n’est que la palpitation du genre humain.

La Mort.

La série continue des choses forme le tourbillon du néant, et tout le tapage du monde n’est que le claquement de ma mâchoire.

La Luxure.

Je mets du vertige au bord des obscénités, une joie dans les morsures, de l’attraction même sous les dégoûts.

La Mort.

Les pleurs que j’ai tirés des yeux formeraient des océans, les oeuvres que j’ai abattues composeraient un tas plus haut que tous les mondes.

La Luxure.

Couverte de joyaux d’or, la prostituée, belle du désir de tous les hommes, chante à voix basse des mots amoureux sous sa lanterne qui fume.

La Mort.

Les vers blanchâtres, dans la nuit du tombeau, se collent sur les visages, comme un essaim d’abeilles qui dévorent une figue.

La Luxure.

Et il y a même des femmes mortes qui ont un air si abandonné, avec leurs bras pendants, leurs paupières entrecloses et leurs cheveux noirs se déroulant sur leurs chairs pâles, que l’on dirait une autre nudité plus générale et plus profonde.

ANTOINE.

Oh !… oh !… vous me semblez horribles toutes les deux ! La Luxure criant : on assassine pour moi. On trahit et l’on se tue.

Je bouleverse la vie, je fais hurler les lions et bourdonner les mouches ; je fais voler les aigles et bondir les singes ; et les couches humaines craquent sous les baisers, les métaux bouillonnent, les étoiles palpitent !… viens !

Viens ! Ma sève te ruissellera dans l’âme comme un fleuve de joie.

LA MORT d’une voix caressante : mais je suis douce, moi. J’ai dénoué tous les esclavages, j’ai fini toutes les tristesses !

Est-ce mon sépulcre qui t’épouvante ? Il se dissoudra comme tes os !… est-ce ma solitude noire ? Tu seras dans la compagnie de la pourriture universelle !

ANTOINE.

Oh ! Tais-toi ! Tais-toi ! Chacune de tes paroles, comme des coups de catapulte, fait crouler mon orgueil. Le néant des choses vécues m’écrase !

La Mort.

Je tressaille sous la terre et j’engloutis les villes. Je me couche sur les flots et je renverse les navires ; le vent de mon linceul dans les cieux fait tomber les étoiles, et je marche derrière toutes les gloires, comme un pasteur qui regarde paître son troupeau. Arrive donc ! Tu me connais !

Je te remplis ! Néant au dehors de toi ! Néant au fond de toi ! Et il descend encore plus bas, -il tourbillonne à l’infini ! Le sarcophage dévore, la poussière se disperse, et j’absorberai le dernier grain qui en restera.

La Luxure.

Il n’y a pas d’obstacle ni de volonté que je ne brise, et, comme l’action est insuffisante au désir, je me déborde sur le rêve. Le religieux, au fond des cloîtres, voit passer sous les arcades, à la lueur de la lune, des formes de femmes nues qui lui tendent les bras. La vierge dans l’atrium soupire de ma langueur, et le matelot sur l’océan.

J’ai d’irrésistibles hypocrisies avec des colères qui emportent tout. Je ravage la chasteté, j’enflamme la joie, et jusque dans l’amour heureux, je creuse des abîmes où tournoient d’autres amours. LA MORT se rapproche de saint Antoine et, levant le bras dans une attitude altière, elle reprend : il entendait du haut de la croix les clameurs du peuple féroce qui s’apaisait au loin dans les rues.

Son front saignait, son flanc coulait, un corbeau noir venait becqueter, contre sa joue, la sanie de ses yeux caves, et ses cheveux secoués par l’ouragan lui flagellaient la face comme un paquet de lanières… alors… elle éclate de rire.

… comme le petit de la gazelle et comme l’enfant de la femme, j’ai fait mourir le fils de Dieu !

Antoine fond en sanglots.

La Luxure tout à coup, crie : rien pourtant ne manquait au premier-né ! Les fleuves autour de lui s’épanchaient pour sa soif.

Les arbres, quand il passait, s’abaissaient devant sa bouche. Il humait de sa poitrine jeune l’air immaculé du monde et il contemplait Dieu face à face : il a tout perdu, tout voulu perdre, pour la saveur d’un baiser !

Antoine relève la tête.

LA MORT reprend : mais tu es plus fort que Dieu, toi ! Car il lui est impossible de te contraindre à vivre, -et la puissance qui gouverne les mondes va fléchir tout à l’heure devant cette décision de ta liberté.

ANTOINE

saisi d’un rire frénétique.

Ah ! Oui ! Oui ! Quelle joie ce serait !

La Luxure.

Tu peux le forcer à faire une âme. Il faudra bien qu’il obéisse à cette fantaisie de ta chair, et tu t’enracines dans la nature ! Des postérités te suivront ! Tu portes en toi des siècles pleins

d’oeuvres !
ANTOINE.

Non ! Assez ! Assez !

La Luxure.

Reconnais donc ma figure ! Viens ! C’est moi !

Tu m’appelais à travers les convoitises de l’amour mystique, et tu aspirais mon haleine dans le vent chaud des nuits ; tu cherchais mes yeux dans les étoiles, tu palpais mes formes vagues, en étendant tes bras dans l’air vide.

La Mort.

Rappelle-toi donc toutes les amertumes de ta vie !

Tu me désirais pourtant dans ton appétit de Dieu et tu goûtais mes caresses dans les supplices de ta pénitence ! Viens donc ! Je suis le repos, la paix, le néant, l’absolu !

La Luxure.

Viens, viens ! Je suis la vérité, la joie, l’éternel mouvement, la vie même !

La mort bâille, la luxure sourit ; l’une fait claquer ses dents, l’autre retrousse sa robe.

ANTOINE

se recule tout à coup et, les yeux levés, s’écrie : mais si vous mentiez toutes les deux ? S’il y avait, ô mort, une autre vie, des douleurs derrière toi ? Et si j’allais, ô luxure, trouver dans ta joie un autre néant plus sombre, un désespoir encore plus large ?

J’ai vu sur la face des moribonds comme un sourire d’immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre des vivants que je ne sais laquelle de vous deux est la plus funèbre ou la meilleure… non !… non !

Et il reste immobile, fermant ses yeux avec ses mains et se bouchant les oreilles.

La mort et la luxure baissent la tête.

LE DIABLE se pince la lèvre, puis il se frappe le front, bondit sur saint Antoine, et, l’entraînant au fond de la scène, s’écrie : tiens ! Regarde !

Alors on entend une grande clameur, et l’on voit à l’horizon passer des formes confuses, plus insaisissables que des fumées, puis des pierres, des peaux de bêtes, des fragments de métal, des morceaux de bois, et un grand arbre touffu qui marche tout droit sur ses racines : un bracelet d’or entoure son tronc rugueux. Des chapelets, des coquilles et des médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples, au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui envoyant des baisers.

La mort lève le bras et, d’un coup de fouet, frappe le grand arbre : il disparaît.

Puis, sur des traîneaux qui glissent, passent Des Idoles noires, blanches, vertes, violettes, faites de bois, d’argent, de cuivre, de pierre, de marbre, de paille et d’argile, d’ardoises et d’écailles de poisson. Elles ont de gros yeux, de grosses narines, des étendards fichés dans le ventre, des bras qui traînent, des phallus monstrueux leur dépassant la tête. Le jus des viandes coule dans leurs barbes, elles suintent l’huile des sacrifices, et, de leurs lèvres entr’ouvertes, s’échappent des tourbillons d’encens.

Elles bégaient comme si elles voulaient parler : bâ, -bâ, -bâ, -bâ !

LA MORT les frappant.

à d’autres !

Alors arrivent à la fois les cinq idoles d’avant le déluge : Sawa à figure de femme, Yaghüth à figure de lièvre, Yauk à figure de cheval, Nasr à figure d’aigle, Waad à figure d’homme, ruisselantes d’eau de mer et avec des varechs comme des chevelures qui leur ont poussé sur la tête. La mort fait claquer son fouet : elles s’abattent.

Passent ensuite la grande idole de Sérandib toute couverte d’escarboucles ; elle a des nids d’hirondelles dans les trous de ses yeux. Puis l’idole de Soumenat, de quatre cents palmes de hauteur, toute en fer, et qui se tenait suspendue à des murs d’aimant. Sa taille trop haute se renversant craque et se brise d’elle-même. Puis une idole nègre qui, sous un feuillage d’or, sourit d’un air stupide. Posée sur le pied gauche, dans l’attitude d’un homme qui danse, elle porte à son cou un collier de fleurs rouges et elle souffle toujours la même note dans un bambou creux. Puis l’idole bleue de la Bactriane incrustée de nacre… plus vite ! Plus vite !

Puis l’idole de Tartarie, statue d’homme en agate verte, qui dans sa main d’argent tient sept flèches sans plumes.

Allons donc ! Puis les trois cent soixante idoles des arabes, correspondant aux jours de l’année, qui vont grandissant de taille et diminuant.

Passez ! Passez !

Puis l’idole des gangarides, en maroquin jaune, assise sur ses jambes, la tête rase, le doigt levé.

Elle se déchire en pièces sous les coups de la mort, et l’étoupe de ses membres voltige de tous côtés. Secouant dans ses mains les longues guides d’or qui retiennent ses soixante-trois chevaux à crinière blanche, assis sur un trône de cristal et sous un pavillon de perles à franges de saphir, arrive le Gange, traînant dans un chariot d’ivoire tous ses dieux. Il a une tête de taureau avec des cornes de bélier et sa robe claire disparaît sous des fleurs de pipalas. Les franges du pavillon s’entrechoquent, les crinières des chevaux frissonnent et l’immense char, supporté par deux roues, bascule tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.

Il est plein ; les dieux l’encombrent : dieux à plusieurs têtes, à plusieurs bras, à plusieurs pieds, rayonnants d’auréoles, et qui semblent engourdis dans des abstractions éternelles. Des serpents s’enroulent à leurs corps, passant entre leurs cuisses, et, se dressant, puis se courbant, s’inclinent au-dessus d’eux, comme des berceaux de couleur. Ils sont assis sur des vaches, sur des tigres, sur des perroquets, sur des gazelles, sur des trônes à triples étages. Leurs trompes d’éléphants se balancent comme des encensoirs, leurs yeux scintillent comme des étoiles, leurs dents bruissent comme des glaives.

Ils portent, dans les mains, des roues de feu qui tournoient, des triangles sur la poitrine, des têtes de mort autour du cou, des palmes vertes sur les épaules. Ils pincent des harpes, chantent des hymnes, crachent des flammes, respirent des fleurs.

Des plantes descendent de leur nez, des jets d’eau jaillissent de leurs têtes.

Des déesses couronnées de tiares allaitent des dieux qui vagissent à leurs mamelles, rondes comme des mondes ; et d’autres, suçant l’ongle de leur pied, s’enveloppent dans les voiles clairs qui réfléchissent, sur leur surface, la forme confuse des créations.

La mort fait claquer son fouet : le Gange lâche les guides, les dieux pâlissent. Ils s’accrochent les uns contre les autres, ils se mordent les bras, leurs saphirs se brisent, leurs lotus se fanent.

Une déesse qui portait trois oeufs dans son tablier les casse par terre.

Ceux qui avaient plusieurs têtes se les tranchent avec leurs épées ; ceux qui étaient entourés de serpents s’étranglent dans leurs anneaux ; ceux qui buvaient dans des tasses les jettent par-dessus leurs épaules. Ils pleurent, ils se cachent la face dans les tapis de leurs sièges.

ANTOINE

s’avance en haletant.

Pourquoi cela ? Pourquoi donc ? Les Dieux Du Gange.

Gange aux vastes rives, où vas-tu, que tu nous entraînes comme des brins d’herbe ?

L’éléphant a tremblé sur ses genoux, la tortue a rentré ses membres, et le serpent a lâché le bout de sa queue, qu’il tenait dans sa gueule.

Remonte vers ta source ! Au delà des demeures du soleil, après la lune, derrière la mer de lait, nous voulons boire encore l’enivrement de nos immortalités, au son des luths, dans les bras de nos épouses.

Mais tu coules toujours, tu coules toujours, Gange aux vastes rives !

Un Dieu tout couvert d’yeux, noir et monté sur un éléphant à trois trompes.

Qui donc a fait cent fois le sacrifice du cheval, pour me déposséder de mon empire ? Où êtes-vous, mes crépuscules jumeaux qui trottiez sur vos ânes ?

Où es-tu, feu monté sur le bélier d’azur aux cornes rouges ? Où es-tu donc, aurore au front vermeil qui retirais à toi le nuage sombre de la nuit, comme une danseuse qui s’avance, la robe retroussée sur son genou ?

Je brillais d’en haut, j’éclairais les carnages, j’effaçais les pâleurs. Mais c’est fini, maintenant !

La grande âme tout essouflée va mourir, comme une gazelle qui a trop couru.

Une Déesse debout sur un globe d’argent, coiffée de fleurs d’où sortent des rayons, et revêtue d’une écharpe où sont peints des animaux. Un collier de diamants, qui fait trois tours à son col, passe sur ses poignets et se rattache à ses talons. De ses seins cerclés de bracelets d’or, il jaillit du lait.

De prairies en prairies, de sphères en sphères, de cieux en cieux, j’ai fui. Je suis pourtant la richesse des âmes, la sève des arbres, la couleur du lotus, le flot tiède, l’épi mur, la déesse aux longs sourires, qui bâille dans la gueule des vaches et se baigne dans la rosée.

Ah ! J’ai trop cueilli de fleurs, ma tête est étourdie.

Son voile s’envole. Elle court après.

Saint Antoine a passé le bras pour le saisir, mais apparaît Un Dieu tout bleu, à tête de sanglier, avec des boucles d’oreilles et tenant dans ses quatre mains un lotus, une conque, un cercle et un sceptre.

J’ai remis à flot la montagne noyée et, sur mon dos de tortue, j’ai porté le monde. De mes défenses j’ai éventré le géant. Je suis devenu lion, je suis devenu nain. J’ai été brahmane, guerrier, laboureur. Avec un soc de charrue, j’ai exterminé un monstre à mille bras, j’ai fait beaucoup de choses, des choses difficiles, prodigieuses ! Les créations passaient, moi je durais, et comme l’océan qui reçoit tous les fleuves, sans en devenir plus gros, j’absorbais les siècles.

Qu’est-ce-donc ?… tout chancelle… où suis-je ?

Qui suis-je ? Faut-il prendre ma tête de serpent ?

Il lui pousse une tête de serpent.

Ah ! Plutôt la queue de poisson qui battait les flots !

Il lui pousse une queue de poisson.

Si j’avais la figure du solitaire ?

Il se change en solitaire.

Eh non ! C’est la crinière du cheval qu’il me faut !

Il lui pousse une crinière de cheval.

Hennissons ! Levons le pied !… oh ! Le lion !

Il devient lion.

Oh ! Mes défenses !

Il lui sort des défenses de la bouche.

Toutes mes formes tourbillonnent et s’échappent, comme si j’allais vomir la digestion de mes existences.

Des âges arrivent. Je grelotte comme dans la fièvre.

Antoine ouvre la bouche pour parler. Mais arrive Un Dieu plus grand que tous les autres, magnifique, vêtu de robes étincelantes, monté sur un cygne, avec quatre figures à mentons barbus et tenant dans ses mains un collier où sont passées des sphères.

Je suis la terre ! Je suis l’eau ! Je suis le feu !

Je suis l’air ! Je suis l’intelligence, la conscience, la création, la dissolution, la cause, l’effet : invocation dans les livres, profondeur dans l’océan, vastitude dans le ciel, force du fort, pureté du pur, sainteté du saint !

Il s’arrête essoufflé.

Bon ! Excellent ! Très-haut ! Le sacrifice !

L’aromate ! Le prêtre et la victime ; le protecteur, le réconforteur ! Le créateur !… il respire encore une fois.

… la pluie qui fait du bien, la bouse de vache, le fil du collier, l’asile, l’ami, la place où les choses doivent être ; la semence inépuisable, éternelle, toujours renouvelée ! Sorti à la fin de l’oeuf d’or, comme le foetus de sa membrane, je… il disparaît sans avoir le temps de finir sa phrase.

Un Dieu Noir avec un oeil sur le front, un lotus à son cou et un triangle sous les pieds. Il a l’air triste.

Multiplier les formes par elles-mêmes, ce n’est pas produire l’être ! Quand je creuserais éternellement les puits de la pagode, quand j’élèverais continuellement les escaliers de la tour, à quoi bon ? C’est donc inutile, tout ce que j’ai souffert !

Les agonies de mes morts, les travaux de mes existences ! Tant de sueurs ! Tant de combats !

Tant de victoires !… ô nourrice, qui t’épouvantais jadis en contemplant dans ma bouche les formes de l’univers resplendissantes comme des rangées de dents, tu ne sais pas qu’à cette heure mes gencives silencieuses se renvoient de l’une à l’autre le vide qu’elles mâchent !

Au milieu de la forêt, le religieux, qui contemple le soleil, prie de toute son âme ! Il s’est retiré du monde ! Il se retire de lui-même, il se dégage.

Sa pensée le transporte où il veut, il voit à toute distance, il entend tous les sons, il prend toutes les formes, mais… s’il n’en rendait aucune ?… s’il allait se dépouiller de toutes ?… oui… à force d’austérités, s’il finissait… avec la mine de quelqu’un d’effrayé : oh ! !

Et le char disparaît, en claquant de l’essieu, tel

qu’une voiture usée.
ANTOINE

mélancoliquement.

Plus rien !… c’étaient des dieux, pourtant !

Mais en voici d’autres qui s’avancent, couverts de peaux à long poil. Ils soufflent entre leurs doigts et leurs nez sont bleus.

Les Dieux Du Nord.

Le soleil fuit ! Il court comme s’il avait peur, il se ferme comme l’oeil fatigué d’une vieille fileuse.

Nous avons froid, nos peaux d’ours sont lourdes de neige et le bout de nos pieds passe par les trous de nos chaussures.

Jadis nous étions dans nos grandes salles où les bûches flambaient, près des tables longues couvertes de quartiers de viande et de couteaux à manche ciselé.

Il faisait bon, nous buvions de la bière. Nous nous racontions nos vieux combats. Les coupes de corne entre-choquaient leurs cercles d’or, et nos cris montaient comme des marteaux de fer que l’on eût lancés contre la voûte.

Elle était cannelée de bois de lances, la large voûte ! Les glaives suspendus nous éclairaient pendant la nuit, et nos boucliers du haut en bas s’étalaient sur les murs.

Nous mangions le foie de la baleine, dans des plats de cuivre qui avaient été battus par des géants. Nous jouions à la balle avec des rocs ; nous écoutions chanter les sorciers captifs qui s’appuyaient en pleurant sur leurs harpes de pierre, et nous rentrions dans nos lits, le matin seulement, lorsque la brise, tout à coup, entrait dans la salle échauffée.

Il a fallu partir, pourtant ! Il y eut alors des sanglots ! Nous avions le coeur gonflé, comme la mer quand bat le plein de la marée.

Sur la lande où picore la corneille, nous avons trouvé les pommes dont se nourrissaient les dieux quand ils se sentaient vieillir ; elles étaient noires de pourriture et s’écrasaient à la pluie. Dans la forêt profonde, près du hêtre éternel, nous avons vu les quatre daims qui tournent en mordant son feuillage. L’écorce était rongée et les bêtes assouvies ruminaient debout, en battant du pied. Au bord de la plage, où se brisent les glaçons blancs, nous avons rencontré le vaisseau construit avec les ongles des cadavres : il était vide, et alors a chanté le coq noir qui se tenait au fond de la terre, dans les salles de la mort.

Nous sommes las, nous avons froid et nous trébuchons sur la glace. Le loup qui court derrière nous va dévorer la lune.

Nous n’avons plus les grandes prairies où il y avait des haltes pour reprendre haleine dans la bataille. Nous n’avons plus les navires à plaques d’or, les longs navires bleus dont la proue coupait les monts de glace, quand nous cherchions, sur l’océan, les génies cachés qui bramaient dans les tempêtes. Nous n’avons plus les patins pointus avec lesquels nous faisions le tour des pôles, en portant, au bout des bras, le firmament entier qui tournait avec nous… ils disparaissent dans un tourbillon de neige.

Antoine sent peu de sympathie pour les dieux du nord, trop brutaux et trop étroits.

LE DIABLE.

Oui ! Ils ne s’occupaient qu’à boire, comme de bons vivants. En voilà un plus moral : il vient de la Perse !

On voit venir un vieillard qui marche à pas lents, les yeux fermés, le corps enveloppé dans de vastes draperies, et une barbe blanche lui descend jusqu’au ventre.

Au-dessus de sa tête, se tient en l’air une petite figure semblable à lui et dont la partie inférieure se perd dans un plumage épais.

Le Vieillard ouvre les yeux et la petite figure étend les ailes.

Enfin ! Les douze mille ans sont accomplis ! C’est donc le jour ! Le grand jour ! Merci, ô ferver immortel, qui laissais tomber dans mon intelligence les rayons merveilleux de tes pupilles d’émeraude !

Tu vas grandir, n’est-ce pas ? Et nous allons nous baigner ensemble dans les profondeurs du verbe !

Il tend l’oreille, il regarde.

Mais quoi ! Je n’entends pas tomber la pluie d’eau noire ! Les corps ranimés ne se relèvent point de leurs tombeaux !

Il appelle.

Kaiomors ! Meschia ! Meschiané !

Silence.

Mes trois fils ne sont donc pas venus ?

LE DIABLE.

Non ! Zoroastre en sursaut.

Ah ! C’est toi, Arihmane !

LE DIABLE.

Oui ! C’est moi ! L’ouragan a soufflé sur ton feu, ô Zoroastre ! Et tes mages décoiffés y chauffent leurs pieds nus, en crachant dans les cendres.

La mort allonge un coup de fouet au ferver qui s’enfuit à tire d’aile, en poussant des cris, comme une caille blessée.

Zoroastre s’en va la tête basse, à pas saccadés, et en marmottant : c’était beau, pourtant ! J’avais séparé Dieu en deux parties distinctes : le bien était d’un côté, le mal de l’autre.

LE DIABLE.

Assez ! Va-t’en !

Zoroastre.

J’avais cerclé la vie dans un ordre sacerdotal : tout se superposait.

LE DIABLE.

C’est fini ! Retourne dans ta caverne !

Zoroastre.

J’avais enseigné la manière de faire les labours, le nombre des morceaux de tamarin, la forme des soucoupes.

La Mort.

Passe ! Passe !

Zoroastre.

Il y avait des prières pour le lever, pour le coucher, pour les insomnies.

La mort lui souffle dans le dos et ses vêtements, qui se bouffissent comme une voile, le poussent en avant. Il continue : amenez le chien pour qu’il regarde les agonisants !

Il faut se réjouir quand on voit le hérisson. La manière licite d’éteindre la lumière est de faire du vent avec sa main. On rince trois fois le vêtement des morts.

C’est du bras gauche seulement qu’il faut tenir les branches de grenadier… sa voix s’éteint dans une espèce de bredouillement stupide. Des beuglements se rapprochent : un boeuf paraît, noir, avec les poils de la queue doubles, un triangle blanc sur le front et la marque d’un aigle sur le dos. Sa housse de pourpre est déchirée, il boite de la cuisse gauche.

Apis.

Où sont mes prêtres chaussés de byblos, qui brossaient mon poil, en chantant, sur un air lent, des paroles sacrées ?

ANTOINE

riant.

Ah ! Ah ! Quelle sottise !

LE DIABLE.

C’est un dieu qui pleure ! écoute !

Apis.

Du côté de la Lybie, j’ai vu le Sphinx qui fuyait : il galopait comme un chacal. Les crocodiles ont laissé tomber au fond des lacs les pendants d’oreilles qu’ils portaient à la gueule. Les dieux à tête d’épervier ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le ciel bleu passe tout seul sous la porte peinte des temples vides.

Où irai-je ? J’ai brouté l’égypte jusqu’au dernier brin d’herbe. Je me traîne au bord du fleuve, je soffre de plus en plus à la blessure que m’a faite Cambyse.

Ls filles des pharaons se faisaient ensépulturer dans des coffres taillés à mon image, et Sérapis ne s’ouvrait que pour recevoir ma momie. Mais, quand un rayon de soleil avait fécondé la génisse, on accourait me prendre dans mon herbage. Des processions me conduisaient, les castagnettes sonnaient dans les blés, le cistre grinçait sur les bateaux ; et du désert, du rivage, de la plaine et des montagnes, l’égypte accourant se prosternait autour de moi.

J’étais Oiris ! J’étais dieu ! J’étais le démiurge apparu, l’âme incarnée, le grand-tout qui se faisait visible, pacifiqe et beau !

Il s’arrête, en reniflant. Q’est-ce donc ? Je vois des hommes rouges qui apportent des charbons, avec des couteaux, et qui retroussent leurs bras !

LE DIABLE.

Bel epahus, ils t’égorgeront, ils te dévoreront, te tanneront et l’on battra les esclaves avec tes jarrets desséchés.

Ais s’en va tout en boitant et en mugissant.

ANTOINE

regardant le diable.

Eh bien ?

Le diable se tait ; mais alors paraissent à la file l’un de l’autre, et se suivant immédiatement, comme les personnages d’une frise, trois couples de dieux, Uranus avec la terre, Saturne avec Rhéa, Jupiter avec Junon.

Antoine, étonné, reprend : encore !

LE DIABLE.

Oui, toujours !

Uranus couronné d’étoiles pâlissantes. Il traîne la terre par la main et laisse couler, de dessous lui, des gouttes de sang.

Fuyons ! Quelque chose a rompu le fil qui liait les destinées des hommes aux mouvements des astres.

Saturne m’a mutilé, et la figure de Dieu n’apparaît plus dans le disque du soleil.

La Terre en cheveux blancs, suivant Uranus.

J’avais des forêts mystérieuses, j’avais des océans démesurés, j’avais des montagnes inaccessibles. Dans les eaux noires, vivaient des bêtesdangereuses, et l’haleine des marécages se balançait sur ma figure, comme un voile sombre.

Terrible d’énergies, enivrante de parfums, éblouissante de couleurs, immense ! Ah ! J’étais belle quand je ortis toute échevelée de la couche du chaos !

L’homme alors pâlissait au bruit de mes abîmes, à la voix des animaux, aux éclipses de la lune. Ilse roulait sur mes fleurs ! Il grimpait dans mes feuillages ! Il ramassait sur les gr 7 ves les perles blondes et les coquilles contourn 2 es. à la fois nature et Dieu, principe et but, j’étais infinie pour lui, et son Olympe ne dépassait point la hauteur de mes montagnes.

Il a grandi, ô Uranus ! Et, comme tu faisais autrefois des cyclopes mes fils, que tu emprisonnais dans mes entrailles, maintenant il creus mes pierres pour y placer ses rêves et marquer plus de désespoir.

Saturne l’air farouche, la poitrine et les bras nus, la tête à demi couverte par son manteau et tenant à sa main sa harpe recourbée.

De mon temps, le regard de l’homme était pacifique comme celui des boeufs. Il riait d’un gros rire et dormait d’un sommeil lourd.

Contre le mur d’argile, sous le toit de branchage, le porc se fumait lentement au feu clair des feuilles sèches, ramassées quand arrivent les grues. La marmite bouillait pleine de mauves et d’asphodèles.

L’enfant inepte croissait près de sa mère. Sans chemins et sans désirs, les familles isolées vivaient en paix dans des campagnes profondes, le laboureur ne sachant pas qu’il y eût des mers, ni le pêcheur des plaines, ni l’observateur des rites d’autres dieux.

Mais, quand fleurissait le chardon pointu et que la cigale ouvrait ses ailes dans les blés jaunes, on tirait du grenier les gâteaux de fromages, on buvait du vin noir, on s’asseyait sous les frênes. Les coeurs chauffés par Sirius battaient plus fort, le seuil des cabanes exhalait l’odeur du bouc, et la fille rustique clignait des yeux, en passant près des buissons.

âge qui ne reviendra plus, alors qu’attachée tout entière à la réalité du sol, la vie humaine, ainsi que l’ombre d’un cadran, faisait sans jamais dévier le tour de ce point fixe !

Puisque j’avais détrôné Uranus, pourquoi donc Jupiter est-il venu ?… Rhéa.

C’est moi qui t’ai trompé, dieu dévorateur !

Je me rongeais de tristesse à produire continuelement pour une irrassasiable destruction.

Ah ! Que j’ai ri, quand je t’a vu avaler la pierre emmaillotée sous ses bandelettes ! Mais tu ne t’apercevais de rien ! Tu dévorais tout !

La mort fait claquer son fouet.

Saturne se drape dans son manteau.

Ah ! Retournons dans l’érèbe, ô ma vieille épouse !

Le tmps est passé des joies de l’esclave, et l’on ne déliera plus mes cordons de laine !

Jupiter Olympien tenant dans ses mains une coupe vide. Devant lui, marche son aigle engourdi : il a le dessous des ailes rouge comme s’il était rongé de vermine ; il ramasse par terre, avec son bec, les plumes qui lui tombent du corps. Jupiter regarde le fond de sa coupe.

Plus rien, pas une goutte !

Il la penche sur l’ongle de son doigt, jette un long soupir et reprend : quand l’ambroisie défaille, les immortels s’en vont.

Père des dieux, des rois et des hommes, je gouvernais l’éther, les intelligences et les empires. Au froncement de mes sourcils, le ciel tremblait. Je lançais la foudre, j’assemblais les nuées !

Parmi tous les dieux, sur un trône d’or, au haut de l’Olympe, assis et, d’un oeil ouvert, surveillant chaque chose, je regardais passer les heures, filles à la taille égale que le plaisir et la peine rendent pour les mortels si longues ou si petites ; Apollon qui courait dans son char, secouant au vent des planètes sa chevelure bouclée ; les fleuves sur le coude épanchant leurs urnes, Vulcain battant ses métaux, Cérès sciant ses blés, et Poséidon agité, qui, de son manteau bleu, entouraitla terre retentissante.

Les nuages s’élevant apportaient jusqu’à moi le parfum des sacrifices. Avec le chant des hymnes, la fumée montait dans le feuillage du laurier, et la poitrine du prêtre, se dilatant au rythme, exhalait grande ouverte la placide harmonie du peuple des hellènes. Un soleil chaud brillait sur le frontispice de mes temples blancs, forêt de colonnes où, comme une brise de l’Olympe, circulait un souffle sublime.

Les tribus éparses autour de moi faisaient un peuple.

Toutes les races royales me comptaient pour leur aïeul et tous les maîtres de maison étaient autant de Jupiters à leur foyer. On m’adorait sous tous les noms, depuis le scarabée jusqu’au porte-foudre !

J’avais passé par bien des formes, j’avais eu beaucoup d’amours. Taureau, cygne, pluie d’or, j’avais visité la nature, et, se pénétrant de moi, elle se mettait à devenir divine, sans que je cessasse d’être dieu… ô Phidias, tu m’avais créé si beau que ceux qui mouraient sans m’avoir vu se croyaient maudits ; tu avais pris, pour me faire, des matières exquises : l’or, le cèdre, l’ivoire, l’ébène, les pierreries, richesses qui disparaissaient dans la beauté, comme les éléments d’une nature dans la splendeur d’un ensemble. Par ma poitrine respiait la vie. J’avais la victoire sur la main, la pensée dans les yeux, et, des deux côtés de ma tête, retombait ma chevelure comme la végétation libre de cemonde idéal. J’étais si grand que je frôlais mon crâne aux poutres de la toiture… ah ! Fils de Charmidès, l’humanité, n’est-ce pas ?

Ne pouvait monter plus haut ! Dans la barrière bleue de Panoenus tu as enfermé pour toujours son plus sublime effort, et c’est aux dieux maintenant à descendre vers elle.

J’en vois venir qui sont pâles pour satisfaire la douleur des peuples ennuyés. Ils arrivent des pays malsains, couverts de haillons et poussant des sanglots. Moi je ne suis pas, comme eux, né pour vivre sous des ciels froids, avec des langues barbares, en des temples sans statues. Attaché par les pieds au sol antique, je m’y dessécherai sans en sortir. Je n’ai même point bougé, quand l’empereur Caïus voulait m’avoir, et les architectes entendirent éclater, dans mon socle, un grand rire, aux efforts qu’ils faisaient.

Tout entier pourtant, je ne descendrai pas dans le Tartare. Quelque chose de moi restera sur la terre.

Ceux en effet que pénètre l’idée, qui comprennent l’ordre et chérissent le grand, ceux-là, de quelque dieu qu’ils descendent, seront toujours les fils de Jupiter.

Junon la couronne en tête, avec des bottines d’or à pointes recourbées, couverte d’un voile semé d’étoiles d’argent, portant une grenade dans une main et de l’autre un sceptre surmonté d’un coucou.

Où vas-tu ? Arrêt-toi ! Qu’y a-t-il donc ? Encore un amour, sans doute ? Insensé qui perd sa force et qui ne sait pas que les mortels s’enflent d’orgueil, à découvrir chaque matin, sur leur oreiller, ls cheveux de Jupiter !

Notre vie pourtant était si douce, dans l’équilibre obligé de nos discordes et de nos amours. Diverse et magnifique, elle demeurait immuable comme la terre, avec ses océans en ouvement et ses plaines immobiles. Oh ! Reviens ! Fils de Saturne ! Nous nous coucherons ur l’Ida, et, cachés par les nuages, au sein d’une atmosphère vermeille, de mes bras blancs j’entourerai ton cou, je sourirai sous toi ; je passerai mes doigts dans les boucles de ta barbe et je réjouirai ton coeur, ô père des dieux. Ai-je perdu ma chevelure brue, mes grands yeux, mon cothurne d’or ? N’est-ce pas pour te plaire, que chaque année je refais ma virginité dans la fontaine Canathus ?

Ne suis-je plus belle ? Me trouverait-il vieille ?

Quoi ? Plus de bruit ! Je vais, je viens, je cours dans l’Olympe. Tous sont endormis. écho même semble mort ! Elle crie : oui, oui !… au pied de mes images, mes couronnes d’astérion s’effeuillent. La main de la Ménade a déchiré mon voile en pièces, les cent boeufs d’Argos ont perdu leurs guirlandes et, telle qu’une harangère des ports, ma prêtresse oublieuse se gorge de poissons frits. ô vertu de la pudeur, voilà la courtisane aux joues fardées qui touche à mes autels !

Minerve avec son grand casque flanqué du sphinx, l’égide aux cailles d’or, et couverte d’un peplos qui lui descend jusqu’aux pieds. Elle marche, en se tenant le front dans la main.

Je chancelle ! Je n’ai pas dansé pourtant, je n’ai point aimé, je n’ai point bu. Quand les muses chantaient, quand Bacchus s’enivrait, quand Vénus, avec tous les dieux, s’abandonnait aux amours, régulatrice travailleuse je restais seule à ma tâche : je méditais les lois, je préparais la victoire, j’étudiais les plantes, les pays, les âmes ; j’allais partout, visitant les héros, j’étais la prévoyance, l’invincible lumière, l’énergie même du grand Zeus.

De quel rivage souffle ce vent qui me trouble la tête ? Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé mon corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les onguents de Circé la lascive ? Mon coeur défaille, je vais mourir.

Mars très pâle.

J’ai peur comme un esclave en fuite, je me cache dans les ravins. Pour mieux courir, j’ai défait ma cuirasse, j’ai retiré mes jambars, j’ai jeté mon épée, j’ai abandonné ma lance.

Il se regarde les mains.

N’ai-je plus de sang dans les veines, que mes mains sont si blanches ? Ah ! Comme je bouffissais mes joues dans les trompettes d’airain ! Comme je pressais entre mes cuisses nerveuses mes étalons à large croupe ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient au soleil ; les rois, la tête haute, s’avançaient hors des tentes et les deux armées faisaient un grand cercle pour les voir.

Je pense à Théro ma nourrice, à Bellone ma compagne, à mes saliens qui dansaient d’un pas lourd, en frappant sur leurs boucliers, et je me sens plus triste que ce soir de ma jeunesse, où, blessé par Diomède, je suis remonté dans l’Olympe me plaindre à Jupiter. Cérès assise dans un char, dont les moyeux sont deux ailes de cygne qui battent l’air ; le char s’arrête et le flambeau, que la déesse porte à la main, s’éteint.

Oui, arrête-toi ! Puisue Neptune a cessé de me poursuivre ! Puisque j’ai parcouru la terre entière !

Ne va pas plus loin, arrête-toi !

Elle prend de dessous elle une serviette d’or et s’en essuie les yeux.

Hélas ! Hélas ! Je ne verrai plus Proserpine resplendissante qui s’ébattaitdans les pousses vertes ! Elle est descendue chez Pluton et n’en sortira pas.

Femmes des athéniens qui portez des cigales d’or dans vos chevelures, vous qui emmaillotez vos enfants avec la robe usée des mystères, qui couchez sr la sarriette sauvage et qui mangez de l’ail pour dissiper la vapeur des parfums, sortant un soir d’automne par la porte acrée, derrière le char qui traîne la corbeille, toutes en rang, la tête basse et les pieds nus, vous ne recevrez plus l’injure obscène ds gens qui vous attendent sur le pont du Céphise !

Neptune empêtré, comme à elis, dans trois robes, l’une par-dessus l’autre. Il manque de tomber à tous les pas et s’appuie sur son trident.

Qu’est-ce donc ? Je ne puis ni m’étendre sur le rivage, ni courir dans les plaines. On m’a serré les côtes avec des digues, et mes dauphins jusqu’au dernier se sont pourris au fond des eaux. Autrefois j’envahissais la campagne, je faisais trembler la terre, j’étais le mugissant, l’inondateur, et la fortune s’invoquait dans tous mes sacifices. Des monstres couronnés de vipères jappaient incessamment sur mes récifs pointus. On ne passait par les détroits, on faisait naufrage en doublant les îles.

Heureux celui qui pouvait un jour tirer sur la grève sa galère désarmée, rvoir ses vieux parents et suspendre au sec, dans le foyer domestique, le gouvernail de ses voyages !

La Mort.

Passe ! Passe ! Hercule ruisselant de sueur, haletant. Il dépose sa massue et s’essuie la figure avec sa peau de lion, dont la gueule lui pend sur l’épaule.

Ah !

Il reste d’abord sans pouvoir parler, tant il est hors d’haleine.

On dit que j’ai accompli douze travaux ! J’en ai accompli cent, cent mille ! Que sais-je ?

J’ai d’abord étranglé deux énormes serpents qui s’enroulaient à mon berceau. J’ai dompté le taureau de Crète, les centaures, les cercopes et les amazones, j’ai fait mourir Busiris, j’ai étouffé le lion de Némée, j’ai coupé les têtes de l’hydre. J’ai tué Théodomus et Lacynus, Lycus roi de Thèbes, Euripide roi de Cos, Nélée roi de Pise, Euryle roi d’Oechalie. J’ai cassé la corne d’Achéloüs qui était un grand fleuve. J’ai tué Géryon qui avait trois corps, et Cacus, fils de Vulcain.

Est-ce tout ? Oh non ! J’ai abattu le vautour de Prométhée, j’ai lié Cerbère avec une chaîne, j’ai nettoyé les étables d’Augias ; j’ai séparé les montagnes de Calpé et d’Abyla, rien qu’en les prenant par leurs sommts, comme un homme qui écarte avec ses deux mains les éclats d’une bûche.

J’ai voyagé. J’ai été dans l’Inde, j’ai parcouru les gaules. J’ai traversé le désert où l’on a soif.

Les pays esclaves, je les délivrais ; les pays inhabités, je les peuplais ; et plus je vieillissais, plus s’accroissait ma force : je tuais mes amis en jouant avec eux, je rompais les sièges en m’asseyant dessus, je démolissais les temples en passant sous leurs portiques. J’avais en moi une fureur continuelle qui débordait à gros ouillons, comme le vin nouveau qui fait sauter la bonde des cuves.

Je criais, je courais, je déracinais les arbres, je troublais les fleuves, l’écume sifflait au coin de ma lèvre, je souffrais à l’estomac, et je me tordais dans la solitude, en appelant quelqu’un.

Ma force m’étouffe ! C’est le sang qui me gêne ! J’ai besoin de bains tièdes et qu’on me donne à boire de l’eau glacée. Je veux m’asseoir enfin sur des coussins, dormir pendant le jour et me faire la barbe. La reine se couchera sur ma peau de lion, moi je passerai sa robe et filerai la quenouille, j’assortirai les laines, j’aurai lesmains blanches comme une femme. Je sens des langueurs… donnez-moi donc… donnez-moi… La Mort.

Passe ! Passe ! Arrive sur des roulettes un gran catafalque noir, garni de flambeaux du haut en bas. Son dais, étoilé de lames d’argent et soutenu par quatre colonnes d’ordre salomonique où s’enroule une vigne d’or, abrite un lit de parade recouvert de pourpre et dont le chevet triangulaire supporte des tablettes chargées de parfums ui brûlent dans des poteries de couleur. On distingue sur le lit une figure d’homme en cire, couchée tout à plat comme un cadavre.

Autour du lit sont alternativement rangées de petites corbeilles en filigrane d’argent et des urnes d’albâtre de forme ovale ; il y a, dans les corbeilles, des pieds de laitues, dans les urnes une pommade rose.

Des femmes suivent le catafalque d’un air inquiet.

Leurs chevelures dénouées tombent le long de leur corps comme des voiles ; de la main gauche elles ramènent sur leur sein les plis de leus robes traînantes, et tiennent dans la droite de gros bouquets ou des fioles de verre pleines d’huile.

Elles se rapprochent du catafalque, elles disent : Les Femmes.

Beau ! Beau ! Il est beau ! Réveille-toi ! Assez dormi ! Lève la tête, debout !

Elles s’assoient par terre, toutes en rond.

Ah ! Il est mort ! Il n’ouvrira pas les yeux ! Les mains sur les hancheset le pied droit en l’air, il ne tournera plus sur le talon gauche. Pleurons !

Désolons-nous ! Crions !

Elles poussent de grands cris, puis se taisent tout à coup. On entend pétiller la mèche ds flambeaux dont les gouttes arrachées par le vent tombent sur le cadavre de cire et lui fondent les yeux.

Les femmes se relèvent.

Comment faire ? Chatouillons-le ! Frappons-lui dans les mains !… là… là… respire nos bouquets ! Ce sont des narcisses et des anémones que nous avons cueillis dans tes jardins. Ranime-toi, tu nous fais peur !

Oh ! Comme il est rade, déjà !

Voilà ses yeux qui coulent par les bords ! Ses genoux sont tordus, et la peinture de son visage a descendu sur la pourpre.

Parle ! Nous sommes à toi ! Que te faut-il ? Veux-tu boire du vin ? Veux-tu coucher dans nos lits ?

Veux-tu manger les pains de miel que nous faisons frire dans des poêles, et qui ont la forme de petits oiseaux, pour t’amuser davantage.

Touchons-lui le ventre ! Baisons-le sur le coeur !

Tiens ! Tiens ! Les sens-tu, nos doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balaient tes cuisses ? Dieu pâmé, sourd à nos prières ! Antoine se cache la figure avec sa manche. Le diable lui tire le bras brusquement et le pousse plus près.

Ah ! Voyez donc comme ses membres en le maniant, sont restés au fond de nos mains ! Il n’est plus ! Il n’éternue pas à la fumée des herbes sèches, et ne soupire point d’amour au milieu des bonnes odeurs !… il est mort !… il est mort !

ANTOINE

se penchant vers les femmes.

Qui donc ?

LE DIABLE lentement.

Ce sont les filles de Tyr qui pleurent Adonis.

Elles s’écorchent la figure avec leurs ongles et se mettent à couper leurs cheveux ; puis eles vont, l’ne après l’atre, les déposer sur le lit, et toutes ces longues chevelures pêle-mêle semblent des serpents blonds et noirs rampant sur le cadavre de cire rose, qui n’est plus maintenant qu’une masse informe.

Elles s’agenouillent et sanglotent.

ANTOINE

se prend la tête dans les mains.

Comment !… mais !… oui !… je me rappelle !… une fois déjà… par une nuit pareille, autour d’un cadavre couché… la myrrhe fumait sur la colline, près d’un sépulcre ouvert ; les sanglots éclataient sous les voiles noirs penchés ; des femmes pleuraient, et leurs larmes tombaient sur ses pieds nus, comme les gouttes d’eau sur du marbre blanc… il s’affaisse.

LE DIABLE en riant : allons ! Debout ! Il en vient d’autres, regarde !

Le catafalque d’Adonis a disparu.

On entend un bruit de castagnettes et de cymbales, et des hommes vêtus de robes bigarrées, suivis par une foule rustique, amènent un âne empanaché de feuillage, la queue garnie de rubans, les sabots peints, avec un frontal à plaques d’or et des coquilles aux oreilles, une boîte couverte d’une housse à cordons sur le dos, entre deux larges corbeilles dont l’une, chemin faisant, reçoit les offrandes de la foule : oeufs, raisins, fromages mous, lièvres dont on voit passer les oreilles, volailles plumées, poires en quantité, monnaie de cuivre, et dont l’autre, moitié pleine, conient des feuilles de roses que les conducteurs de l’âne jettent devant eux, tout en marchant. Ils ont des bottines à lacets, les cheveux nattés, de grands manteaux, des pendants d’oreilles et les joues couvertes de fard. Une couronne en branche d’olivier se rattache au milieu de leur front par un médaillon à figurine, entre deux autres plus petits, et ils en portent une troisième plus large, sur leur poitrine nue. Des poinçons, des poignards sont passés dans leur ceinture, et ils brandissent des fouets à manche d’ébène jaune, dont la triple lanière est garni d’osselets de mouton.

On ôte d’abord la housse de la boîte, recouverte en dessos d’un feutre noir : la foule s’écarte, l’âne s’arrête. Un de ces hommes, etroussant son vêtement, se met à danser tout autour en jouant des crotales ; un autre, agenouillé devant la boîte, bat du tambourin, et le plus vieux de la bande commence d’une voix nasillarde : L’Archi-Galle.

Voilà la bonne déesse ! L’idéenne des montagnes ! La grand’mère de Syrie ! Approchez, braves gens ! Elle est assise entre deux lions, porte sur la tête une couronne de tours et procure beaucoup de biens à tous ceux qui la voient.

C’est nous qui la promenonsdans les campagnes, sous les feux du soleil, pendant les pluies d’hiver, par beau et mauvais temps. Elle gravit les défilés, elle glisse sur les pelouses, elle traverse les ruisseaux. Souvent, faute de gîte, nous couchons en plein air et nous n’avons pas tous les jours de table bien servie. Des voleurs habitent les bois, les bêtes féroces hurlent effroyablement dans leurs cavernes, il y a des chemins impraticables et pleins de précipices !… la voilà ! La voilà !

Ils ôtent la couverture de laine et l’on voit une boîte de sycomore incrustée de petits cailloux.

Plus grande que les cèdres, elle plane dans l’éther bleu ; plus vaste que le vent, elle entoure le monde.

Son souffle s’exhale par les naseaux des panthères, par la feuille des plantes, par la sueur des corps.

Ses pleurs d’argent arrosent les prairies, son sourire est la lumière et c’est le lait de sa poitrine qui a blanchi la lune. Elle fait couler les fontaines, elle fait pousser la barbe, elle fait craquer l’écorce des pins qui se balancent dans les forêts. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !

La boîte s’entr’ouvre, et l’on aperçoit, sous un pavillon de soie rose, une petite image de Cybèle tout étincelante de paillettes, dans un char de pierre couleur de vin traîné par deux lions crépus la patte levée. Les payans se poussent pour mieux voir, l’homme qui danse tourne toujours, celui qui bat son tambourin frappe plus fort, et l’Archi-Galle continue :

son temple est bâti sur le gouffre par où les eaux du déluge qui finissait se sont précipitées. Il a des portes d’or, un plafond d’or, des lambris d’or, des statues d’or. Apollon y est, Mercure, Ilythia, Atlas, Hélène, Hécube, Pâris, Achille et Alexandre. Des aigles, des lions, des chevaux et des colombes se promènent dans sa cour. à son grand arbre qui brûle, on accroche des tuniques et des coffrets, et c’est pour elle qu’est dressé le phallus de cent vingt coudées, où l’on grimpe avec des cordes, comme au tronc d’un palmier quand on va cueillir les dattes.

Ils se donnent avec leurs fouets de grands coups dans le dos, en cadence.

Frappez du tambourin ! Sonnez les cymbales !

Soufflez dans les flûtes à larges trous !

Elle aime le poivre noir que l’on va chercher dans les déserts. Elle aime la fleur de l’amandier, la grenade et les figues vertes, les lèvres rouges, les regards lascifs, la sève sucrée, la larme salée !… du sang ! à toi ! à toi ! Mère des montagnes !

Ils se tailladent les bras avec leurs poignards, leurs dos résonnent comme des boîtes creuses. La musique redouble, la foule s’accroît. Puis des hommes en habits de femmes et des femmes en habits d’hommes se poursuivent, en poussant une grande clameur qui se perd à l’horizon, dans le frémissement des lyres et le bruit des baisers. Leurs robes diaphanes se collent contre leurs ventres. Un sang rose en dégoutte et bientôt, sur cette vague multitude, toute chatoyante, agitée, lointaine, apparaît un dieu nouveau qui porte entre ses cuisses un amandier chargé de fruits. Les voiles des têtes s’envolent, l’encens tourbillonne, l’acier tinte. Des prêtres eunuques enveloppent des femmes dans lurs dalmatiques chamarrées.

Mais d’autres dieux arrivent, innombrables, infinis.

Ils passent comme des traînées de fuilles sèches sous un vent d’automne, si rapidement qu’on ne peut les voir, et tous pleurent si haut que l’on n’entend pas ce qu’ils disent. La mort refait un noeud à la mèche de son fouet. Antoine étourdi veut fuir, mais le diable le retient et reprend :

LE DIABLE.

Celui-là, c’est Atys de Phrygie. Il jette sa hache de pierre, il s’en va pleurer dans les bois sa virilité perdue. Voici la Dercéto de Babylone, à croupe de poisson. Voilà le vieil Oannès, voilà Ilythia couverte de ses voiles, voilà Moloch crachant du feu par les narines, et dont le ventre, bourré d’hommes, hurle comme une forêt incendiée. LA MORT riant.

Ah ! Ah ! Regarde donc ! Il a si chaud sous ses flammes qu’il se fond lui-même.

LE DIABLE.

Voici les déesses potniades à qui l’on sacrifiait des cochons de lait !

Le Cochon.

Horreur !

LE DIABLE.

Voilà la Sosipolis d’élée ! Voilà les dieux cathares de Pallantium ! Voilà Vulcain patron des forgerons !

Voici le bon dieu Mercure avec son pétase pour la pluie et ses bottes de voyage.

LA MORT frappant.

Voyage ! Voyage !

LE DIABLE.

Noire et frottée de myrrhe, voici la grande Diane qui s’avance, les coudes au corps, les mains ouvertes, les pieds joints, avec des lions sur les épaules, des cerfs à son ventre, des abeilles à ses flancs, un collier de chrysanthèmes, un disque de griffons et trois rangs de mamelles qui ballottent à grand bruit.

Mais la peau du corps lui démange sous les bandelettes qui la serrent.

LA MORT riant.

Ah ! Ah ! Ah !

LE DIABLE.

Voici la Laphria des patréens, l’Hymnia d’Orchomène, la Pyronienne du mont Crathis, Stymphalia à cuisse’oiseau, Eurynome fille de l’océan et toutes les autres dianes : l’accoucheuse, la chasseresse, la salutaire, la lucifère et la

patronne des ports, avec une coiffure d’écrevisses.
ANTOINE.

Eh ! Que m’importe à moi ? Pourquoi me tiens-tu là, béant, à les regarder ?

LE DIABLE continuant.

Celle qui porte des croûtes blanchâtres sur la figure, c’est Rubigo la déesse de la rogne ; non loin Angerona qui délivre des inquiétudes et l’immonde Perfica, inventrice des olisbus. Voici Esculape, fils du soleil, traîné par ses mulets, le coude sur le bord de son char et le menton dans la main gauche. Il a l’air de réfléchir profondément.

LA MORT frappant.

Fais-toi vivre, immortel !

LE DIABLE.

Les faunes à large bouche suivent le vieux Pan des pasteurs qui frappe dans ses mains, au milieu de son troupeau. Ils ricanent. Ils sont velus. Leur front est couvert de boutons roses, comme les tilleuls au printemps. Voilà Priape et le dieu Terminus et la déesse Epona, et Acca Laurentia et Anna Perenna…

ANTOINE.

Assez ! Assez ! Laisse-moi ! Ma tête ségare dans le tourbillon de tous ces dieux qui passent !

LE DIABLE.

En voilà un qui surveille les enfants à lapromenade, un autre qui donne la fièvre, un autre qui donne la pâleur, un autre qui donne la peur. Ceux-ci sont pour former le foetus, pour le retourner, pour l’extraire, pour veiller à la cuisine, pour faire crier les gonds de la porte, pour pousser le flot sur le rivage.

ANTOINE

lentement.

Oh ! Quelle quantité ! LE DIABLE.

N’est-ce pas ?… et tu ne vois pas tout ! Il y en a d’autres encore dont la poussière même ne se retrouve plus.

Mais ils réapparaîtront un jour, comme des morts qui ressuscitent, et l’homme impitoyable les jugera : les grands, les humbles, les farouches, les gais, ceux qui avaient des têtes d’animaux et ceux qui portaient des ailes. Ils se tiendront tous devant lui, pâles et par longues files silencieuses comme une armée vaincue. Et aors le ngre, en grinçant des dents, s’approchera de son idole, et, lui mettant le poing sous la mâchoire, lui crachera au visage. Le grec, avec dédain, renversera, du bout de sa sandale, ses statues blanches, et l’habitant des pôles, aux yeux rougis par les neiges, verra se fondre sous le soleil ses vagues dieux faits de brouillard et de tristesse.

On jettera dans le vent leurs bracelets, leurs couronnes, leurs urnes taries, leurs glaives émoussés ; on fera sonner sous le doigt le creux de leur poitrine, et les Olympes s’écrouleront au tonnerre des rires que la vengeance humaine poussera !

Parce qu’ils n’ont rien donné, parce qu’ils étaient durs comme la pierre de leurs temples et plus stupides que les boeufs de l’holocauste !

ANTOINE.

Une tristesse infinie me submerge.

Il pleure.

Oh ! Combien de prières on leur a faites ! Que de sacrifices ont fumé pour eux ! Ils étaient forts cependant, et pas un seul doute ne levait la tête devant leur majesté.

Où êtes-vousmaintenant, pauvres âmes tout altérées d’espoirs qui ne furent pas assouvis ?

Il éclate en sanglots.

Mais quels sons ?… qui chante ainsi ?

Il écoute.

Cela pétille, bourdonne, gazouille, et avec quelque chose par-dessus… quelque chose de lent qui se déroule et qui retombe !

Apollon la chlamyde rejetée sr le bras gauche, et jouant d’une énorme cithare retenue par une courroie qui lui passe autour du cou.

Je chante sur la lyre… il tousse.

Hum ! Hum ! Je chante sur la lyre… hum ! Hum !… l’ordre de l’univers… euh ! Hum ! Hum ! Heu ! Heu !

à la loi du rythme, la matière et les êtres… une corde se rompant lui cingle la figure. Il resserre une cheville qui se casse. Il touche à une troisième, il se trompe, va de l’une à l’autre : tout se brise, pète, s’embrouille.

La Mort.

Tu es resté nu si longtemps, tu as tellement marché dans toute la Grèce que tu n’en peux plus, que tu craches, que tu vas mourir. Tu étais, n’est-ce pas, le purificateur mélodieux qui chantait et qui fondait ?

Il n’y a plus rien à chanter rien à fonder. Les villes sont édifiées, les peuples sont vieux. La pythie perdue ne se retrouve pas.

Les atlètes frottés d’huile, les éphèbes qui couraient sur le stade, les cochers qui criaient debout dans leurs chars d’ivoire, les philosophes qui causaient sous les bois de lauriers-roses… elle le frappe.

… suis-les ! Va-t’en donc, beau dieu du monde plastique qui ne devait pas finir !

Apollon passe sa cithare sur son dos et s’en va.

Bacchus arrive, traîné par des panthères. Il est coiffé de myrte et il se regarde en souriant dans un miroir en cristal. Autour de lui, les silènes en manteaux de laine rouge, les satyres couverts de peaux de chèvre, et les ménades avec la nébride sur l’épaule, chantent, boivent, dansent, soufflent dans des flûtes et jettent par terre des tambourins plats qui tournent en ronflant.

Les bacchantes échevelées, tenant des masques noirs, balancent, au son de la musique, les grappes de raisin qui leur pendent sur le front, dévorent les colliers de figues sèches suspendus à leur cou, entre-choquent leurs boucliers, se frappent avec des thyrses, et lancent autour d’elles des regards farouches, sous leurs sourcils noirs veloutés comme le dos des chenilles.

Les satyres les serrent dans leurs bras et, versant de haut le vin des urnes, ils barbouillent la figure rieuse des ménades enivrées.

Les Bacchants Et Les Bacchantes.

Abattez les échalas ! Foulez du talon le raisin dans les ressoirs ! Dieu charmant qui portes le baudrier d’or, bois à longs traits dans ton cratère sans fond ! évohé ! Bacchus, évohé ! Tu as vaincu les Indes, la Thrace et la Lydie.

Ls armées s’enfuyaient quand Mimallon furieuse hurlait sur les montagnes. Les peuples réveillés se pressaient autour de toi. Les yux des bacchantes brillaient dans les feuillages.

évohé ! Bacchus, évohé !

Père des théâtres et du vin, les dieux antiques se sont bouché les oreilles au scandale merveilleux du dithyrambe désordonné ! à toi le rythme nouveau et les formes incessantes !

Tu as le rire des vendangeurs, les fontaines cachées, les festins aux flambeaux et le renard qui se glisse dans les vignes, pour croquer les raisins verts.

Ta joie court de peuple en peuple ! Tu délivres l’esclave, tu es saint ! Tu es divin, évohé !

La mort allonge son fouet ; tout disparaît et Les Muses s’avancent, couvertes de manteaux noirs, la tête basse.

Quelque chose qui n’est plus palpitait dans l’air sur les races juvéniles. Elles avaient la poitrine carrée et des langages, comme leurs vêtements, à grands plis droits, avec des franges d’or. Dans les leçons du philosophe, comme dans la pantomine des bateleurs et la constitution des républiques dans les statues, dans les meubles, dans les harnachements et les coiffures, partout c’était un art sublime qui rehaussait la vie. Les métaphysiciens éduquaient les courtisanes. Des montagnes de marbre attendaient les sculpteurs.

ANTOINE

soupirant.

Ah ! Cela était beau ! C’était beau ! C’était beau !

Je le sais !

Les Muses.

Pleurons les vastes théâtres et les danseurs nus !

ô Thalie, déesse au front bobé, qu’as-tu fait de ta massue d’airain et de ton rire qui se roulait sur les foules comme le vent du sud sur les flots de l’archipel ? Tu as perdu tes choeurs, sérieuse Melpomène ! Adieu le haut cothurne et les manteaux traînants, l’hymne qui passait par bouffées dans les terreurs tragiques et le vers simple qui glaait la peau ! Et toi, svelte Terpsichore, dont les sirènes sont filles, tu ne te souviens plus de tes pas mesurés, que l’on comparait à la danse des étoiles, tandis que le maître d’orchestre battait la mesure avec sa semelle de fer ! Ils sont finis les grands enthousiasmes ! C’est le tour maintenant des gladiateurs, des bossus et des farceurs ! Clio violée a servi les politiques, la muse des festins s’engraisse de mets vulgaires, on a fait des livres sans s’inquiéter des phrases !

Pour les médiocres existences il a fallu de grêles édifices, et des costumes étroits pour les fonctions serviles. Le marchand, le goujat et la prostituée, avec l’argent de leur commerce, ont payé les beax-arts, et l’atelier de l’artiste, comme le réceptacle de toutes les prostitutions intellectuelles, s’est ouvert pour recevoir la foule, se plier à ses commodités et la divertir !

Art des temps antiques, au feuillage toujours jeune, qui pompais ta sève dans les entrailles de la terre et balançais dans un ciel bleu ta cime pyramidale, toi dont l’écorce était rude, les rameaux nombreux, l’ombrage immense et qui désaltérais les peuples d’élection avec des fruits vermeils arrachés par les forts ! Une nuée de hannetons s’est abattue sur tes feuilles ; on t’a fendu en morceaux, on t’a scié en plances, on t’a réduit en poudre, et ce qui reste de ta verdure est brouté par les ânes !

Les muses s’en vont et Vénus arrive toute nue, et regardant, de côté et d’autre, avec inquiétude. Elle pousse un cri d’effroi, en apercevant la luxure.

Grâce ! Va-t’en ! Laisse-moi ! Tes baisers ont fait pâlir mes belles couleurs ! J’étais libre autrefois, j’étais pure, les océans frissonnaient d’amour au contact de mes talons ! Baigneuse insaisissable, je nageais dans l’éther bleu, où ma ceinture, que se disputaient les zéphirs, resplendissait, toute large et magnifique, comme un arc-en-ciel tombé de l’Olympe. J’étais la beauté ! J’étais la forme !

Je tressaillais sur le monde engourdi, et la matière, se séchant à mon regard, s’affermissait de soi-même en contours précis. L’artiste plein d’angoisse m’invoquait dans son travail, le jeune homme dans son désir, et les femmes dans le rêve de leur maternité.

C’est toi, c’est toi, ô besoin immonde, qui m’as déshonorée !

La Mort.

Passe, belle Vénus ! Tu te purifieras dans mes étreintes.

On entend quelqu’un qui sanglote. Cupidon paraît, les paupières chassieuses, maigre, souffreteux, haletant, misérable. Son bandeau trop lâche est tombé sur sa figure et il pleure à grand bruit, en s’enfonçant le poing dans l’oeil.

Est-ce ma faute, à moi ? Hô ! Hô ! Hô ! Tout le monde autrefois me caressait… eh ! Hô !

Il recommence à pleurer.

… ma torche s’est éteinte ! J’ai perdu mes flèches, hô ! Hô ! J’avais des ber… oh ! Oh ! Oh ! Des berceaux de verdure dans les jardins. Le doigt sur la bouche, souriant et les cheveux frisés, je gardais continuellement de charmantes attitudes. On m’enguirlandait de roses, d’acrostiches et d’épigrammes. Je me jouais dans l’Olympe avec les attributs des dieux. J’étais l’enchantement de la vie, le dominateur des âmes, l’éternel souci.

Je grelotte de froid, de faim, de fatigue et de tristesse. Les coeurs maintenant sont à Plutus.

Quand je frappe aux portes, ils font les sourds !

J’en ai vu qui me regardaient d’un oeil farouche, et qui reprenaient leur ouvrage !

La Mort.

Va-t’en ! Détale ! Le monde bâille à ton nom ! Tu lui as agacé les dents avec le sirop de ta tendresse !

Elle lui donne un grand coup de pied dans le derrière.

Les Dieux Lares couverts de peaux de chien râpées, et accroupis les genoux au menton, comme de vieux singes qui ont la gale.

Nus… LA MORT les frappant.

Passez ! Passez !

Les Dieux Lares.

La maison est ouverte, les clefs sont perdues, l’hôte a trahi sa foi ! Plus de vlets soumis, plus d’enfants respectueux, plus de pères redoutés, plus de longues familles !… e le grillon, dans les cendres, pleure le souvenir éteint de la religion domestique ! La mort s’essuie le front avec le pan de son linceul, et Antoine, immobile, reste les yeux fixés vers l’horizon, mais, se roulant dans l’air bleuâtre et tout léger, arrive le dieu-nain Crépitus.

Crépitus d’une voix flûtée.

Moi aussi l’on m’honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un dieu.

L’athénien me saluait comme un heureux présage de fortune, tandis que le romain dévot me maudissait, les poings crispés, et que le pontife d’égypte, s’abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, que l’on se régalait de glands, de ciboules et d’oignons crus, et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait.

Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes ; au soleil de la campagne, les hommes se soulageaient avec lenteur.

Ainsi je passais sans scandale, comme tous les autres besoins de la vie, comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein de la nourrice gonflé de veines bleuâtres. J’étais joyeux !

Je faisais rire ! Et, se dilatant d’aise à cause de moi, le convive exhalait sa gaieté par les ouvertures de son corps.

J’ai eu mes jours d’rgueil ! Le bon Aristophane me promena sur la scène et l’empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves des patriciens j’ai circulé majestueusement. Les vases d’or, comme des tympanons, résonnaient sous moi, et quand plein de murènes, de truffes et de pâtés, l’intestin du maître se dégorgeait avec fracas, l’univers attentif apprenait que César avait dîé.

Mais à présent on rougit de moi. On me dissimule avec effort. Je suis confiné dans la populace, et l’on se récrie même à mon nom !

Et Crépitus s’éloigne en poussant un gémissement.

Silence.

Un coup de tonnerre éclate. Le diable frissone et saint Antoine tombe, la face contre terre.

Une Voix.

J’étais le dieu des armées ! Le seigneur, le seigneur Dieu !

J’étais terrible comme la gueule des lions, plus fort que les torrents, plus haut que les montagnes ; j’apparaissais dans les nuages, avec une figure furieuse. J’ai conduit les patriarches qui s’en allaient chercher des femmes pour leur postérité. Je réglais le pas des dromadaires et l’occasion de la rencontre, au bord de la citerne ombragée d’un palmier jaune.

Comme par des robinets d’argent, je lâchais les pluies ; je séparais les mers avec mon pied ; j’entre-choquais les cèdres avec mes mains ; j’ai déplié sur les collines les tentes de Jacob et conduit, à travers les sables, mon peuple qui s’enfuyait.

C’est moi qui ai brûlé Sodome. C’est moi qui ai englouti la terre sous le déluge ; c’est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, avec les chariots de guerre et les cochers.

Dieu jaloux, j’exécrais les autres dieux, les autres peuples, et je châtiais mon peuple d’une colère sans pitié. J’ai broyé les impurs, j’ai abattu les superbes, et ma désolation allait de droite et de gauche, comme un chameau qui est lâché dans un champ de maïs.

Pour délivrer Israël, je choisissais les simples.

Des anges aux ailes de flammes leur parlaient dans les buissons ; les pâtres jetaient leur bâton et partaient à la guerre. Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes pleines d’un coeur intrépide allaient trouver les capitaines et leur tranchaient la tête. Alors ma gloire éclatait plus sonore que les cymbales. Au retentissement de la foudre, elle a grondé sur les montagnes ; le vent qui passait emportait les prophètes ; ils se roulaient tout nus dans les ravines desséchées, ils se couchaient à plat ventre pour écouter la voix de la mer, et, se relevant tout à coup, se mettaient à crier mon nom.

Ils arrivaient la nuit dans la salle des rois, ils secouaient sur les tapis du trône la poussière de leurs manteaux, et, rappelant mes vengeances, parlaient de Babylone et des souffletsde l’esclavage. Les lions pour eux se faisaient doux, la flamme des furnaises s’écartait de leus corps, et les magiciens, hurlant de rage, se lacéraient avec des couteaux.

J’avais gravé ma loi sur des tables de pierre : ele étreignait mon peuple, comme la ceinture du voyageur, qui lui soutient la taille. C’était mon peuple, -j’étais son dieu ! La terre était à moi, les hommes étaient à moi, leurs pensées, leurs oeuvrs, leurs outils de labourage et leurs maisons.

Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière les voiles de pourpre et les candélabres allumés. J’avais pour me servir toute une tribu qui balançait des encensoirs ; j’avais un plafond fait avec des poutres de cèdre, -et le grand-prêtre, en robe d’hyacinthe, qui portait sur sa poitrine des pierres précieuses rangées dans un ordre symétrique.

Malheur ! Malheur ! Le saint des saints s’est ouvert.

Le voile s’est déchiré, l’arche est perdue et les parfums du sacrifice sont partis à tous les vents, par les fentes de la muraille. Dans les sépulcres d’Israël, le vautour du Liban vient abriter sa couvée. Mon temple est détruit, mon peuple est dispersé. On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits ; les forts ont péri par le glaive, les femmes sont captives ; les vases sont tous fondus.

C’est ce dieu de Nazareth qui a passé par la Judée.

Comme un tourbillon d’automne, il a entraîné mes serviteurs. Ses apôtres ont des églises, sa mère, sa famille, tous ses amis ; et moi je n’ai pas un temple ! Pas une prière pour moi seul ! Pas une pierre où soit mon nom ! Et le Jourdain aux eaux bourbeuses n’est pas plus triste ni plus abandonné.

La voix s’éloigne.

J’étais le dieu des armées ! Le seigneur ! Le seigneur Dieu !

La mort bâille. Antoine est étendu par terre, immobile. La luxure, le dos appuyé contre la cabane et la jambe droite relevée sur le genou gauche, effiloque le bas de sa robe, dont les brins emportés par le vent voltigent autour du cochon, tombent sur ses paupières et lui chatouillent les narines.

Alors LE DIABLE allongeantsa griffe sur saint Antoine, crie : ils sont passés !

La Logique.

Eh bien, puisqu’ils… Antoine rouvre les yeux.

… puisqu’ils sont passés, le tien…

ANTOINE

se relève, saisit un caillou et, le lançant contre la logique.

Non ! Non ! Jamais ! Tu es la mort de l’âme, arrière !

Il s’agenouille.

Miséricorde, mon Dieu ! Pardonnez-moi !

Aimez-moi !… c’est ta grâce qui fait les purs, ton amour qui fait les bons. Pitié ! Pitié ! LE DIABLE.

Point de pitié ! La miséricorde ne descendra pas sur un pécheur tel que toi.

ANTOINE

priant.

Ah ! Jésus ! Fils de Dieu, qui es Dieu, et Dieu comme le père, Dieu comme le saint-esprit !… vous êtes un !… LE DIABLE.

Je suis plusieurs ! Je m’appelle légion.

ANTOINE.

Tu as envoyé ton fils… LE DIABLE.

Un autre viendra !

ANTOINE.

… pour établir ton église !

LE DIABLE.

Il la renversera !

Le diable, se posant derrière saint Antoine, lui crie dans les oreilles, si fortement qu’Antoine, à genoux, se courbe comme un roseau, tantôt tombant sur les poignets, puis se relevant, mais continuant toujours sa prière, tandis que le diable dit : il naîtra dans Babylone et d’une vierge aussi, d’une vierge consacrée a seigneur, qui aura forniqué avec son père. Il se fera circoncire parmi les juifs. Il rétablira le temple. Il convertira d’abord des proconsuls, des princes, des rois, l’empereur de Taprobane, la reine de Scythie et trois papes l’un après l’autre. Il enverra ses messagers sur toutes les routes, ses prophètes à toutes les nations, ses soldats contre toutes les villes.

Il sera beau. Les femmes délireront à cause de lui.

Il gorgera les foules. On s’endormira sur les portes, l’estomac plein jusqu’aux dents. Il assouvira la luxure du luxurieux, la cupidité de l’avarice, la convoitise de l’oeil, le ventre jaloux. Il exaltera les forts et il abaissera les humbles. Il tuera les fidèles avec l’épée, il les assommera avec des massues, il les broiera avec des pilons, et il brûlera toutes les églises comme des poulaillers pleins de vermine.

Les mulets de ses esclaves, sur des litières de laurier, mangeront la farine des pauvres dans la crèche de Jésus-Christ. Il établira des gladiateurs sur le calvaire et, à la place du saint-sépulcre, un lupanar de femmes nègres qui auront des anneaux dans le nez et qui crieront des mots affreux.

Il marchera sur la mer, il volera dans les airs, et il s’enfoncera sous la terre, tel qu’un poissn qui plonge. Il élèvera des tempêtes, il calmera les flots.

Il fera fleurir les arbresmorts, il desséchera les arbres en fleurs. Des diamants ruisselleront sur ses sandales, des parfums sortiront de son haleine.

Partout où il portera les mains couleront des gouttes de sang, et il répondra : " je suis le messie ! "

ANTOINE

priant.

Colombe du saint-esprit, fais passer sur ma face le rafraîchissement des vents célestes !… ah !

Coulez ! Coulez ! Mes pleurs, et emportez mon âme dans le débordement continu de l’immense amour.

LE DIABLE.

Il appellera des magiciens de tous les pays. Il parlera tous les langages. Il connaîtra toutes les écritures. Ce sera comme si tout le monde était fou, et l’on se dira : " qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? " -et quand il aura prêché la terre pendant deux ans plus cent quatre-vingt-trois jours, qu’il aura persécuté les fidèles devenus des apostats ou des martyrs, qu’il aura ruiné les saints lieux, ouvert tous les cachots, égorgé tous les prêtres, accaparé les multitudes ; qu’il possédera des roaumes, des trésors, des armées, le ciel enverra à la fois le prophète élie et le prophète énoch : il tuera élie, il tuera énoch ; et leurs crânes grattés avec des fers de lance serviront de boît pour le fard et de cassolettes à parfum.

ANTOINE.

J’entends la voix du démon qui hurle autour de moi, mais avec ta force, ô Dieu puissant, je me rirai de ses fureurs. Je chanterai tes louanges durant l’épouvantement des tentations. Je suis comme un homme tombé à la mer et qui donne de grands coups de reins pour remonter dans la chaloupe. Accepte-moi !

Prends-moi ! Miséricore ! Miséricorde ! LE DIABLE.

Alors le rêve du mal s’épanouira comme une fleur de ténèbres, plus large que le soleil. Il y aura des envrements de l’orgueil si âcres et si longs, et des joies de la luxure si frénétiques et des miasmes du néant si renversants, que les anges arracheront leurs ailes, le saint maudira sa vertu, le martyr se désolera de son supplice ; les élus pousseront des huées furieuses autour de Jésus-Christ. On le désertera dans son ciel, et l’enfer débordé s’étalera sur le monde.

Antoine continue à prier.

L’orgueil, la tête basse, s’enfonce dans son manteau.

La colère reste immobile. L’envie ferme les yeux.

Toutes les filles du diable sont consternées.

Mais il déploie sa grande aile verte et, la faisant tourner rapidement comme une fronde, il en frotte les lèvres des péchés, qui se ruent pêle-mêle autour de saint Antoine et hurlent effroyablement.

La Luxure.

Veux-tu des vierges blanches comme la lune ?

Aimes-tu mieux des femmes couleur d’ambre, aux ricanements altiers et qui se tordront comme des vipères, dans les replis d’une lubricité inventive, plus féroce que la haine, et sérieuse comme une religion ? Tu sentiras contre tes flancs le froid métallique de leus bracelets d’or, et ta chair bondir sous leurs baisers, ton âme se fondre à leurs prunelles, tout ton être se dissoudre dans les effluves d’un délire enragé.

La Colère.

Viens ! Viens ! Tu dégorgeras ton âme de la fureur qui l’étouffe, tu ne sais pas les plaisirs de l’assassinat, les voluptés qui vous prennent, quand on lève le couteau, et quelle joie vous ravage, quand il retombe et qu’il pénètre.

La Gourmandise.

Tu vas avoir tout de suite et pour toi seul des chairs rouges épicées, plus vaporeuses qu’un nuage, avec des boissons grasses à la glace, et des fruits d’une couleur palpitante, qui semblent vivre comme des bêtes. Tu en mangeras ! Tu en boiras ! Et continuellement, toujours, sans cesse, à en baver, à en crever ! L’Avarice.

Veux-tu des tas d’or, des palais, des peuples et des navires à voiles de pourpre, des bains de jaspe ?… tu te rouleras sur les monceaux d’argent comme sur de la luzerne coupée, et tu entendras, au retentissement du métal, sonner dans ton coeur totes les corruptions et les puissances.

ANTOINE.

Non ! Non ! J’aime mieux le retentissement de mon chapelet, le bois de mon crucifix et la terre dure de ma cabane !

L’Envie.

Tout ce que tu n’as pu atteindre, je le ravalerai pour ta satisfaction ! Tu verras les doctes confondus, les grands abaissés, les riches appauvris, et les belles femmes dédaigneuses que tu convoitais, pleurant sous la lanterne d’un lupanar, avec des matelots et des charretiers qui leur cracheront à la figure.

La Paresse.

Enfoui sous le sommeil, plonge-toi dans les béatitudes de l’inaction ! Ta pensée, comme un vautour hors d’haleine, ira de plus en plus rétrécissant son vol, pour s’abattre sur la terre.

Tu savoureras l’immobilité du néant dans le bonheur de vivre, et tu arriveras à n’être plus qu’une sorte de palpitation, et comme une plante humaine.

La Science triomphante.

Je t’apprendrai la place où des soleils apparaîtront, et la caverne au bord des flots, où pourrit la momie de Cléopâtre. Je ressusciterailes siècles, je t’ouvrirai la terre ; tu comprendras la nature et l’ide, le bien et le mal, et ton immense amour englobera, comme l’éther, l’universalité multiple de la création. Une soif du vrai, plus désintéressée que l’espoir du paradis, te poussera vers Dieu, et tu le sentiras grandir dans le développemnt de ta pensée, comme le firmament qui s’élargira sous l’envergure chaque jour plus vaste de ta contemplation.

L’Orgueil.

Il faut que tu te regardes comme le centre du mode.

Tu seras chaste et tu seras fort, tout impassible et intelligent comme le seigneur lui-même. Allns ! Lève la tête ! Pose-toi en face de Dieu ! Dédaigne tout ! Aucun triomphe ne vaut la joie d’en rire, et il y a quelque chose qui dépasse les sommets les plus hauts, c’est de les mépriser parce qu’ils se trouvent trop bas ! Nourris égoïstement ce plaisir farouche ! Gratte ta plaie !

Adore-toi !

ANTOINE.

Je m’abaisserai, seigneur ! Je courberai dans la poussière mon front et mon orgueil. Je veux me tenir devant toi continuellement comme un bélier sur l’autel, comme un holocauste qui fume.

Alors LE DIABLE écarte d’un geste tous les péchés et, s’avançant courbé vers saint Antoine : oui ! Repousse-les ! Elles sont vieilles et tu n’as plus besoin d’elles pour venir à moi ! Ne vois-tu pas quel désir du mal fait haleter les hommes à ma poursuite, depuis le commencement du monde ? Mais nous nous touchons, maintenant je les étreins. Le souffle que j’exhale est l’atmosphère de leurs ensées, et moi qui les perdais par le corps, je les perds par l’esprit. Un vertige nouveau pousse à l’abîme l’humanité rassasiée ! Entends-tu les civilisations pourries craquer dans les ténèbres, comme des palais qui s’écroulent ? Les dieux sont morts, Babel recommence ! Le mal enfin triomphe, et, par toutes les voix, il entonne, dans l’immensité vaincue, l’hosanna formidable de son apothéose !… veux-tu qu’il passe en toi ?… veux-tu te repaître de sa beauté infinie ?… veux-tu devenir le diable ?

ANTOINE

priant.

Ah ! Miséricorde ! Miséricorde ! Béni ton nom !

Bénies tes oeuvres et que bénie soit ta colère ! Je ne cherch pas à te comprendre, mais à t’aimer ; je ne désire pas vivre, je ne veux pas mourir. ô sante vierge ! ô Jésus ! ô saint-esprit. Miséricorde !

Miséricorde !

Alors le ciel se déchire, et des nuages se repliant sur eux-mêmes largement, découvrent le soleil qui apparaît au milieu, un immense soleil couleur d’or avec de grands rayons obliques et qui passent, entre les bouffissures des nuées, comme les cordons d’un tabernacle entr’ouvert. Il frappe en plein le visage de saint Antoin. Le diable baisse la tête ; les péchés, livides et tout en sueur, râlent d’épuisement. Le Cochon se réjouissant.

Ah ! Quel bon solei ! J’avais si peur dans la nuit !

LE DIABLE d’une voix forte.

L’heure a sonné ! Il nous faut partir !

La mort remonte à cheval ; les péchés ont disparu.

ANTOINE

lève les bras au cil ; les larmes coulent de ses yeux ; il s’écrie : ah ! Merci ! Merci, seigneur !

LE DIABLE se retourne d’un bond et lui dit : qu’importe ? Puisque les péchés sont dans ton coeur, et que la désolation roule dans ta tête !… serre ton cilice, jeûne, déchire-toi, ravale-toi ! Cherche les paroles les plus saintes, les pénitences les plus dures, et tu sentiras courir dans ta chair meurtrie des effluves de volupté. Ton estomac vide appellera les festins, et les mots de la prière se changeront sur ta bouche en exclamations de désespoir. La satisfaction de tes mérites te gonflera d’orgueil, la fatigue de ta vertu te sifflera l’envie ! Quand la concupiscence deschoses t’aura quitté, alors arriveront les convoitises de l’esprit, et tu battras avec ta tête les pierres de l’autel, tu baiseras ta croix, mais la flamme deton coeur n’échauffera point son métal ! Tu chercheras un couteau : je reviendrai, je reviendrai !…

ANTOINE

priant.

Comme il te plaira, seigneur !

LE DIABLE en riant, s’éloigne.

Hah ! Hah ! Hah !

ANTOINE

    priant.

Fais que je t’aime !

LE DIABLE.

Hah ! hah ! hah !

ANTOINE.

Oh ! Jésus ! Oh ! doux Jésus !

LE DIABLE.

Hah ! hah ! hah !

ANTOINE.

Miséricorde ! miséricorde !

LE DIABLE.

Hah ! hah ! hah !

ANTOINE.

Oh ! Jésus, Jésus !

LE DIABLE.

Hah ! Hah ! Hah !

    Le rire du Diable se répète dans l’éloignement et saint Antoine continue à prier.



FIN.
  1. Version de 1849-1856, publiée par M. Louis Bertrand sous le titre La première Tentation de saint Antoine. Paris, 1908, E. Fasquelle, éditeur.