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La Terre/Deuxième partie/1

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La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 85-101).


DEUXIÈME PARTIE


I


Il était quatre heures, le jour se levait à peine, un jour rose des premiers matins de mai. Sous le ciel pâlissant, les bâtiments de la Borderie sommeillaient encore, à demi sombres, trois longs bâtiments aux trois bords de la vaste cour carrée, la bergerie au fond, les granges à droite, la vacherie, l’écurie et la maison d’habitation à gauche. Fermant le quatrième côté, la porte charretière était close, verrouillée d’une barre de fer. Et, sur la fosse à fumier, seul un grand coq jaune sonnait le réveil, de sa note éclatante de clairon. Un second coq répondit, puis un troisième. L’appel se répéta, s’éloigna de ferme en ferme, d’un bout à l’autre de la Beauce.

Cette nuit-là, comme presque toutes les nuits, Hourdequin était venu retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu’il lui avait laissé embellir d’un papier à fleurs, de rideaux de percale et de meubles d’acajou. Malgré son pouvoir grandissant, elle s’était heurtée à de violents refus, chaque fois qu’elle avait tenté d’occuper, avec lui, la chambre de sa défunte femme, la chambre conjugale, qu’il défendait par un dernier respect. Elle en restait très blessée, elle comprenait bien qu’elle ne serait pas la vraie maîtresse, tant qu’elle ne coucherait pas dans le vieux lit de chêne, drapé de cotonnade rouge.

Au petit jour, Jacqueline s’éveilla, et elle demeurait sur le dos, les paupières grandes ouvertes, tandis que, près d’elle, le fermier ronflait encore. Ses yeux noirs rêvaient dans cette chaleur excitante du lit, un frisson gonfla sa nudité de jolie fille mince. Pourtant, elle hésitait ; puis, elle se décida, enjamba doucement son maître, la chemise retroussée, si légère et si souple, qu’il ne la sentit point ; et, sans bruit, les mains fiévreuses de son brusque désir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une chaise, il ouvrit les yeux à son tour.

— Tiens ! tu t’habilles… Où vas-tu ?

— J’ai peur pour le pain, je vais voir.

Hourdequin se rendormit, bégayant, étonné du prétexte, la tête en sourd travail dans l’accablement du sommeil. Quelle drôle d’idée ! le pain n’avait pas besoin d’elle, à cette heure. Et il se réveilla en sursaut, sous la pointe aiguë d’un soupçon. Ne la voyant plus là, étourdi, il promenait son regard vague autour de cette chambre de bonne, où étaient ses pantoufles, sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un valet ! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son histoire.

Son père, Isidore Hourdequin, était le descendant d’une ancienne famille de paysans de Cloyes, affinée et montée à la bourgeoisie, au seizième siècle. Tous avaient eu des emplois dans la gabelle : un, grenetier à Chartres ; un autre, contrôleur à Châteaudun ; et Isidore, orphelin de bonne heure, possédait une soixantaine de mille francs, lorsque, à vingt-six ans, privé de sa place par la Révolution, il eut l’idée de faire fortune avec les vols de ces brigands de républicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il connaissait admirablement la contrée, il flaira, calcula, paya trente mille francs, à peine le cinquième de leur valeur réelle, les cent cinquante hectares de la Borderie, tout ce qu’il restait de l’ancien domaine des Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n’avait osé risquer ses écus ; seuls, des bourgeois, des robins et des financiers tirèrent profit de la mesure révolutionnaire. D’ailleurs, c’était simplement une spéculation, car Isidore comptait bien ne pas s’embarrasser d’une ferme, la revendre à son prix dès la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le Directoire arriva, et la dépréciation de la propriété continuait : il ne put vendre avec le bénéfice rêvé. Sa terre le tenait, il en devint le prisonnier, à ce point que, têtu, ne voulant rien lâcher d’elle, il eut l’idée de la faire valoir lui-même, espérant y réaliser enfin la fortune. Vers cette époque, il épousa la fille d’un fermier voisin, qui lui apporta cinquante hectares ; dès lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce bourgeois, sorti depuis trois siècles de la souche paysanne, retourna à la culture, mais à la grande culture, à l’aristocratie du sol, qui remplaçait l’ancienne toute-puissance féodale.

Alexandre Hourdequin, son fils unique, était né en 1804. Il avait commencé d’exécrables études au collège de Châteaudun. La terre le passionnait, il préféra revenir aider son père, décevant un nouveau rêve de ce dernier, qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils dans quelque profession libérale. Le jeune homme avait vingt-sept ans, lorsque, le père mort, il devint le maître de la Borderie. Il était pour les méthodes nouvelles ; son premier soin, en se mariant, fut de chercher, non du bien, mais de l’argent, car, selon lui, il fallait s’en prendre au manque de capital, si la ferme végétait ; et il trouva la dot désirée, une somme de cinquante mille francs, que lui apporta une sœur du notaire Baillehache, une demoiselle mûre, son aînée de cinq ans, extrêmement laide, mais douce. Alors, commença, entre lui et ses deux cents hectares, une longue lutte, d’abord prudente, peu à peu enfiévrée par les mécomptes, lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l’enrichir, lui avait permis de mener une vie large de gros homme sanguin, décidé à ne jamais rester sur ses appétits. Depuis quelques années, les choses se gâtaient encore. Sa femme lui avait donné deux enfants : un garçon, qui s’était engagé par haine de la culture, et qui venait d’être fait capitaine, après Solférino ; une fille délicate et charmante, sa grande tendresse, l’héritière de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures. D’abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L’automne suivant, sa fille mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait même plus une fois par an, le père se trouva brusquement seul, l’avenir fermé, sans l’encouragement désormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce bourgeois assez audacieux pour tâter de leur métier, il s’obstina. Et que faire, d’ailleurs ? Il était de plus en plus étroitement le prisonnier de sa terre : le travail accumulé, le capital engagé l’enfermaient chaque jour davantage, sans autre issue possible désormais que d’en sortir par un désastre.

Hourdequin, carré des épaules, avec sa large face haute en couleur, n’ayant gardé que des mains petites de son affinement bourgeois, avait toujours été un mâle despotique pour ses servantes. Même du temps de sa femme, toutes étaient prises ; et cela naturellement, sans autre conséquence, comme une chose due. Si les filles de paysans pauvres qui vont en couture, se sauvent parfois, pas une de celles qui s’engagent dans les fermes, n’évite l’homme, les valets ou le maître. Madame Hourdequin vivait encore, lorsque Jacqueline entra à la Borderie, par charité : le père Cognet, un vieil ivrogne, la rouait de coups, et elle était si desséchée, si minable, qu’on lui voyait les os du corps, au travers de ses guenilles. Avec ça, d’une telle laideur, croyait-on, que les gamins la huaient. On ne lui aurait pas donné quinze ans, bien qu’elle en eût alors près de dix-huit. Elle aidait la servante, on l’employait à de basses besognes, à la vaisselle, au travail de la cour, au nettoyage des bêtes, ce qui achevait de la crotter, salie à plaisir. Pourtant, après la mort de la fermière, elle parut se décrasser un peu. Tous les valets la culbutaient dans la paille ; pas un homme ne venait à la ferme, sans lui passer sur le ventre ; et, un jour qu’elle l’accompagnait à la cave, le maître, dédaigneux jusque-là, voulut aussi goûter de ce laideron mal tenu ; mais elle se défendit furieusement, l’égratigna, le mordit, si bien qu’il fut obligé de la lâcher. Dès lors, sa fortune était faite. Elle résista pendant six mois, se donna ensuite par petits coins de peau nue. De la cour, elle était sautée à la cuisine, servante en titre ; puis, elle engagea une gamine pour l’aider ; puis, tout à fait dame, elle eut une bonne qui la servit. Maintenant, de l’ancien petit torchon, s’était dégagée une fille très brune, l’air fin et joli, qui avait la gorge dure, les membres élastiques et forts des fausses maigres. Elle se montrait d’une coquetterie dépensière, se trempait de parfums, tout en gardant un fond de malpropreté. Les gens de Rognes, les cultivateurs des environs, n’en demeuraient pas moins étonnés de l’aventure : était-ce Dieu possible qu’un richard se fût entiché d’une mauviette pareille, pas belle, pas grasse, de la Cognette enfin, la fille à Cognet, à ce soûlard qu’on voyait depuis vingt ans casser les cailloux sur les routes ! Ah ! un fier beau-père ! une fameuse catin ! Et les paysans ne comprenaient même pas que cette catin était leur vengeance, la revanche du village contre la ferme, du misérable ouvrier de la glèbe contre le bourgeois enrichi, devenu gros propriétaire. Hourdequin, dans la crise de ses cinquante-cinq ans, s’acoquinait, la chair prise, ayant le besoin physique de Jacqueline, comme on a le besoin du pain et de l’eau. Quand elle voulait être bien gentille, elle l’enlaçait d’une caresse de chatte, elle le gorgeait d’un dévergondage sans scrupule, sans dégoût, tel que les filles ne l’osent pas ; et, pour une de ces heures, il s’humiliait, il la suppliait de rester, après des querelles, des révoltes terribles de volonté, dans lesquelles il menaçait de la flanquer dehors, à grands coups de botte.

La veille encore, il l’avait giflée, à la suite d’une scène qu’elle lui faisait, pour coucher dans le lit où était morte sa femme ; et, toute la nuit, elle s’était refusée, lui allongeant des tapes, dès qu’il s’approchait ; car, si elle continuait à se donner le régal des garçons de la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d’abstinences, afin d’augmenter son pouvoir. Aussi, ce matin-là, dans cette chambre moite, dans ce lit défait où il la respirait encore, fut-il repris de colère et de désir. Depuis longtemps, il flairait ses continuelles trahisons. Il se leva d’un saut, il dit à voix haute :

— Ah ! bougresse, si je te pince !

Vivement, il s’habilla et descendit.

Jacqueline avait filé à travers la maison muette, éclairée à peine par la pointe de l’aube. Comme elle traversait la cour, elle eut un mouvement de recul, en apercevant le berger, le vieux Soulas, déjà debout. Mais son envie la tenait si fort, qu’elle passa outre. Tant pis ! Elle évita l’écurie de quinze chevaux, où couchaient quatre des charretiers de la ferme, alla au fond, dans la soupente qui servait de lit à Jean ; de la paille, une couverture, pas même de draps. Et, l’embrassant tout endormi, lui fermant la bouche d’un baiser, frissonnante, essoufflée, à voix très basse :

— C’est moi, grosse bête. Aie pas peur… Vite, vite, dépêchons !

Mais il s’effraya, il ne voulut jamais, à cette place, dans son lit, crainte d’une surprise. L’échelle du fenil était près de là, ils grimpèrent, laissèrent la trappe ouverte, se culbutèrent au milieu du foin.

— Oh ! grosse bête, grosse bête ! répétait Jacqueline pâmée, avec son roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs.

Il y avait près de deux ans que Jean Macquart se trouvait à la ferme. En sortant du service, il était tombé à Bazoches-le-Doyen, avec un camarade, menuisier comme lui, et il avait repris du travail chez le père de ce dernier, petit entrepreneur de village, qui occupait deux ou trois ouvriers ; mais il ne se sentait plus le cœur à la besogne, les sept années de service l’avaient rouillé, dévoyé, dégoûté de la scie et du rabot, à ce point qu’il semblait un autre homme. Jadis, à Plassans, il tapait dur sur le bois, sans facilité pour apprendre, sachant tout juste lire, écrire et compter, très réfléchi pourtant, très laborieux, ayant la volonté de se créer une situation indépendante, en dehors de sa terrible famille. Le vieux Macquart le tenait dans une dépendance de fille, lui soufflait sous le nez ses maîtresses, allait chaque samedi, à la porte de son atelier, lui voler sa paie. Aussi, lorsque les coups et la fatigue eurent tué sa mère, suivit-il l’exemple de sa sœur Gervaise, qui venait de filer à Paris, avec un amant : il se sauva de son côté, pour ne pas nourrir son fainéant de père. Et, maintenant, il ne se reconnaissait plus, non qu’il fût devenu paresseux à son tour, mais le régiment lui avait élargi la tête : la politique, par exemple, qui l’ennuyait autrefois, le préoccupait aujourd’hui, le faisait raisonner sur l’égalité et la fraternité. Puis, c’étaient des habitudes de flâne, les factions rudes et oisives, la vie somnolente des casernes, la bousculade sauvage de la guerre. Alors, les outils tombaient de ses mains, il songeait à sa campagne d’Italie, et un grand besoin de repos l’engourdissait, l’envie de s’allonger et de s’oublier dans l’herbe.

Un matin, son patron vint l’installer à la Borderie, pour des réparations. Il y avait un bon mois de travail, des chambres à parqueter, des portes, des fenêtres à consolider un peu partout. Lui, heureux, traîna la besogne six semaines. Sur ces entrefaites, son patron mourut, et le fils, qui s’était marié, alla s’établir dans le pays de sa femme. Demeuré à la Borderie, où l’on découvrait toujours des bois pourris à remplacer, le menuisier y fit des journées pour son compte ; puis, comme la moisson commençait, il donna un coup de main, resta six semaines encore ; de sorte que, le voyant si bien mordre à la culture, le fermier finit par le garder tout à fait. En moins d’un an, l’ancien ouvrier devint un bon valet de ferme, charriant, labourant, semant, fauchant, dans cette paix de la terre, où il espérait contenter enfin son besoin de calme. C’était donc fini de scier et de raboter ! Et il paraissait né pour les champs, avec sa lenteur sage, son amour du travail réglé, ce tempérament de bœuf de labour qu’il tenait de sa mère. Il fut ravi d’abord, il goûta la campagne que les paysans ne voient pas, il la goûta à travers des restes de lectures sentimentales, des idées de simplicité, de vertu, de bonheur parfait, telles qu’on les trouve dans les petits contes moraux pour les enfants.

À vrai dire, une autre cause le faisait se plaire à la ferme. Au temps où il raccommodait les portes, la Cognette était venue s’étaler dans ses copeaux. Ce fut elle réellement qui le débaucha, séduite par les membres forts de ce gros garçon, dont la face régulière et massive annonçait un mâle solide. Lui, céda, puis recommença, craignant de passer pour un imbécile, d’ailleurs tourmenté à son tour du besoin de cette vicieuse, qui savait comment on excite les hommes. Au fond, son honnêteté native protestait. C’était mal, d’aller avec la bonne amie de M. Hourdequin auquel il gardait de la reconnaissance. Sans doute il se donnait des raisons : elle n’était pas la femme du maître, elle lui servait de traînée ; et, puisqu’elle le trompait dans tous les coins, autant valait-il en avoir le plaisir que de le laisser aux autres. Mais ces excuses n’empêchaient pas son malaise de croître, à mesure qu’il voyait le fermier s’éprendre davantage. Certainement, ça finirait par du vilain.

Dans le foin, Jean et Jacqueline étouffaient leur souffle, lorsque lui, l’oreille restée au guet, entendit craquer le bois de l’échelle. D’un bond, il fut debout ; et, au risque de se tuer, il se laissa tomber par le trou qui servait à jeter le fourrage. La tête de Hourdequin, justement, apparaissait de l’autre côté, au ras de la trappe. Il vit du même regard l’ombre de l’homme, qui fuyait, et le ventre de la femme, encore vautrée, les jambes ouvertes. Une telle fureur le poussa, qu’il n’eut pas l’idée de descendre pour reconnaître le galant, et que, d’une gifle à tuer un bœuf, il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux.

— Ah ! putain !

Elle hurla, elle nia l’évidence dans un cri de rage.

— Ce n’est pas vrai !

Il se retenait de défoncer à coups de talon ce ventre qu’il avait vu, cette nudité étalée de bête en folie.

— Je l’ai vu !… Dis que c’est vrai, ou je te crève !

— Non, non, non, pas vrai !

Puis, quand elle se fut enfin remise sur les pieds, la jupe rabattue, elle devint insolente, provocante, décidée à jouer sa toute-puissance.

— Et, d’ailleurs, qu’est-ce que ça te fiche ? Est-ce que je suis ta femme ?… Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien libre de coucher où ça me plaît.

Elle eut son roucoulement de colombe, comme une moquerie lascive.

— Allons, ôte-toi de là, que je descende… Je m’en irai ce soir.

— Tout de suite !

— Non, ce soir… Attends donc de réfléchir.

Il resta frémissant, hors de lui, ne sachant sur qui faire tomber sa colère. S’il n’avait déjà plus le courage de la jeter immédiatement à la rue, avec quelle joie il aurait flanqué le galant dehors ! Mais où le prendre, maintenant ? Il était monté droit au fenil, guidé par les portes ouvertes, sans regarder dans les lits ; et, lorsqu’il fut redescendu, les quatre charretiers de l’écurie s’habillaient, ainsi que Jean, au fond de sa soupente. Lequel des cinq ? aussi bien celui-ci que celui-là, et les cinq à la file peut-être. Il espérait cependant que l’homme se trahirait, il donna ses ordres pour la matinée, n’envoya personne aux champs, ne sortit pas lui-même, serrant les poings, tournant dans la ferme, avec des regards obliques et l’envie d’assommer quelqu’un.

Après le déjeuner de sept heures, cette revue irritée du maître fit trembler la maison. Il y avait, à la Borderie, les cinq charretiers pour cinq charrues, trois batteurs, deux vachers ou hommes de cour, un berger et un petit porcher, en tout douze serviteurs, sans compter la servante. D’abord, dans la cuisine, il apostropha cette dernière, parce qu’elle n’avait pas remis au plafond les pelles du four. Ensuite, il rôda dans les deux granges, celle pour l’avoine, celle pour le blé, immense celle-ci, haute comme une église, avec des portes de cinq mètres, et il y chercha querelle aux batteurs, dont les fléaux, disait-il, hachaient trop la paille. De là, il traversa la vacherie, enrageant de trouver les trente vaches en bon état, l’allée centrale lavée, les auges propres. Il ne savait à quel propos tomber sur les vachers, lorsque, dehors, en donnant un coup d’œil aux citernes, dont ils avaient aussi l’entretien, il s’aperçut qu’un tuyau de descente était bouché par des nids de pierrots. Ainsi que dans toutes les fermes de la Beauce, on recueillait précieusement les eaux de pluie des toitures, à l’aide d’un système compliqué de gouttières. Et il demanda brutalement si l’on allait laisser les moineaux le faire crever de soif. Mais ce fut enfin sur les charretiers que l’orage éclata. Bien que les quinze chevaux de l’écurie eussent de la litière fraîche, il commença par crier que c’était dégoûtant de les abandonner dans une pourriture pareille. Puis, honteux de son injustice, exaspéré davantage, comme il visitait, aux quatre coins des bâtiments, les quatre hangars où l’on serrait les outils, il fut ravi de voir une charrue dont les mancherons étaient brisés. Alors, il tempêta. Est-ce que ces cinq bougres s’amusaient exprès à casser son matériel ? Il leur foutrait leur compte à tous les cinq, oui ! à tous les cinq, pour ne pas faire de jaloux ! Pendant qu’il les injuriait, ses yeux de flamme fouillaient leur peau, attendaient une pâleur, un frisson, qui dénonçât le traître. Aucun ne bougea, et il les quitta, avec un grand geste désolé.

En terminant son inspection par la bergerie, Hourdequin eut l’idée d’interroger le berger Soulas. Ce vieux de soixante-cinq ans était à la ferme depuis un demi-siècle, et il n’y avait rien amassé, mangé par sa femme, ivrognesse et catin, qu’il venait enfin d’avoir la joie de porter en terre. Il tremblait que son âge ne le fît congédier bientôt. Peut-être que le maître l’aiderait ; mais est-ce qu’on savait si les maîtres ne mourraient pas les premiers ? est-ce qu’ils donnaient jamais de quoi pour le tabac et la goutte ? D’ailleurs, il s’était fait une ennemie de Jacqueline, qu’il exécrait, d’une haine d’ancien serviteur jaloux, révolté par la fortune rapide de cette dernière venue. Quand elle le commandait, à cette heure, l’idée qu’il l’avait vue en guenilles, dans le crottin, le jetait hors de lui. Elle l’aurait certainement renvoyé, si elle s’en était senti la puissance ; et cela le rendait prudent, il voulait garder sa place, il évitait tout conflit, bien qu’il se crût certain de l’appui du maître.

La bergerie, au fond de la cour, occupait tout le bâtiment, une galerie de quatre-vingts mètres, où les huit cents moutons de la ferme n’étaient séparés que par des claies : ici, les mères, en divers groupes ; là, les agneaux ; plus loin, les béliers. À deux mois, on châtrait les mâles, qu’on élevait pour la vente ; tandis qu’on gardait les femelles, afin de renouveler le troupeau des mères, dont on vendait chaque année les plus vieilles ; et les béliers couvraient les jeunes, à des époques fixes, des dishleys croisés de mérinos, superbes avec leur air stupide et doux, leur tête lourde au grand nez arrondi d’homme à passions. Quand on entrait dans la bergerie, une odeur forte suffoquait, l’exhalaison ammoniacale de la litière, de l’ancienne paille sur laquelle on remettait de la paille fraîche pendant trois mois. Le long des murs, des crémaillères permettaient de hausser les râteliers, à mesure que la couche de fumier montait. Il y avait de l’air pourtant, de larges fenêtres, et le plancher du fenil, au-dessus, était fait de madriers mobiles, qu’on enlevait en partie, lorsque diminuait la provision des fourrages. On disait, du reste, que cette chaleur vivante, cette couche en fermentation, molle et chaude, était nécessaire à la belle venue des moutons.

Hourdequin, comme il poussait une des portes, aperçut Jacqueline qui s’échappait par une autre. Elle aussi avait songé à Soulas, inquiète, certaine d’avoir été guettée, avec Jean ; mais le vieux était resté impassible, sans paraître comprendre pourquoi elle se faisait aimable, contre sa coutume. Et la vue de la jeune femme, sortant de la bergerie, où elle n’allait jamais, enfiévra l’incertitude du fermier.

— Eh bien ! père Soulas, demanda-t-il, rien de nouveau, ce matin ?

Le berger, très grand, très maigre, avec un visage long, coupé de plis, comme taillé à la serpe dans un nœud de chêne, répondit lentement :

— Non, monsieur Hourdequin, rien du tout, sauf que les tondeurs arrivent et vont tantôt se mettre à la besogne.

Le maître causa un instant, pour n’avoir pas l’air de l’interroger. Les moutons, qu’on nourrissait là, depuis les premières gelées de la Toussaint, allaient bientôt sortir, vers le milieu de mai, dès qu’on pourrait les conduire dans les trèfles. Les vaches, elles, n’étaient guère menées en pâture qu’après la moisson. Cette Beauce si sèche, dépourvue d’herbages naturels, donnait de bonne viande cependant ; et c’était routine et paresse, si l’élevage du bœuf s’y trouvait inconnu. Même chaque ferme n’engraissait que cinq ou six porcs, pour sa consommation.

De sa main brûlante, Hourdequin flattait les brebis qui étaient accourues, la tête levée, avec leurs yeux doux et clairs ; tandis que le flot des agneaux, enfermés plus loin, se pressait en bêlant, contre les claies.

— Et alors, père Soulas, vous n’avez rien vu ce matin ? redemanda-t-il en le regardant droit dans les yeux.

Le vieux avait vu, mais à quoi bon parler ? Sa défunte, la garce et la soûlarde, lui avait appris le vice des femmes et la bêtise des hommes. Peut-être bien que la Cognette, même vendue, resterait la plus forte, et alors ce serait sur lui qu’on tomberait, pour se débarrasser d’un témoin gênant.

— Rien vu, rien vu du tout ! répéta-t-il, les yeux ternes, la face immobile.

Lorsque Hourdequin retraversa la cour, il remarqua que Jacqueline y était demeurée, nerveuse, l’oreille tendue, avec la crainte de ce qui se disait dans la bergerie. Elle affectait de s’occuper de ses volailles, les six cents bêtes, poules, canards, pigeons, qui voletaient, cancanaient, grattaient la fosse à fumier, au milieu d’un continuel vacarme ; et même, le petit porcher ayant renversé un seau d’eau blanche qu’il portait aux cochons, elle se détendit un peu les nerfs en le giflant. Mais un coup d’œil jeté sur le fermier la rassura : il ne savait rien, le vieux s’était mordu la langue. Son insolence en fut accrue.

Aussi, au déjeuner de midi, se montra-t-elle d’une gaieté provocante. Les gros travaux n’étaient pas commencés, on ne faisait encore que quatre repas, l’émiettée de lait à sept heures, la rôtie à midi, le pain et le fromage à quatre heures, la soupe et le lard à huit. On mangeait dans la cuisine, une vaste pièce, où s’allongeait une table, flanquée de deux bancs. Le progrès n’y était représenté que par un fourneau de fonte, qui occupait un coin de l’âtre immense. Au fond, s’ouvrait la bouche noire du four ; et les casseroles luisaient, d’antiques ustensiles s’alignaient en bon ordre, le long des murs enfumés. Comme la servante, une grosse fille laide, avait cuit le matin, une bonne odeur de pain chaud montait de la huche, laissée ouverte.

— Alors, vous avez l’estomac bouché, aujourd’hui ? demanda hardiment Jacqueline à Hourdequin, qui rentrait le dernier.

Depuis la mort de sa femme et de sa fille, pour ne pas manger tout seul, il s’asseyait à la table de ses serviteurs, ainsi qu’au vieux temps ; et il se mettait à un bout, sur une chaise, tandis que la servante-maîtresse faisait de même, à l’autre bout. On était quatorze, la bonne servait.

Quand le fermier se fut assis, sans répondre, la Cognette parla de soigner la rôtie. C’étaient des tranches de pain grillées, cassées ensuite dans une soupière, puis arrosées de vin, qu’on sucrait avec de la ripopée, l’ancien mot qui désigne la mélasse en Beauce. Et elle en redemanda une cuillerée, elle affectait de vouloir gâter les hommes, elle lâchait des plaisanteries qui les faisaient éclater de gros rires. Chacune de ses phrases était à double entente, rappelait qu’elle partait le soir : on se prenait, on se quittait, et qui n’en aurait jamais plus, regretterait de ne pas avoir trempé une dernière fois son doigt dans la sauce. Le berger mangeait de son air hébété, pendant que le maître, silencieux, semblait lui aussi ne pas comprendre. Jean, pour ne pas se trahir, était obligé de rire avec les autres, malgré son ennui ; car il ne se trouvait guère honnête, dans tout ça.

Après le déjeuner, Hourdequin donna ses ordres pour l’après-midi. Il n’y avait, dehors, que quelques petits travaux à terminer : on roulait les avoines, on finissait le labour des jachères, en attendant de commencer la fauchaison des luzernes et des trèfles. Aussi garda-t-il deux hommes, Jean et un autre, qui nettoyèrent le fenil. Et lui-même, accablé maintenant, les oreilles bourdonnantes sous la réaction sanguine, très malheureux, se mit à tourner, sans savoir à quelle occupation tuer son chagrin. Les tondeurs s’étaient installés sous un des hangars, dans un angle de la cour. Il alla se planter devant eux, les regarda.

Ils étaient cinq, des gaillards efflanqués et jaunes, accroupis, avec leurs grands ciseaux d’acier luisant. Le berger, qui apportait les brebis, les quatre pieds liés, pareilles à des outres, les rangeait sur la terre battue du hangar, où elles ne pouvaient plus que lever la tête, en bêlant. Et, lorsqu’un des tondeurs en saisissait une, elle se taisait, s’abandonnait, ballonnée par l’épaisseur de sa fourrure, que le suint et la poussière cuirassaient d’une croûte noire. Puis, sous la pointe rapide des ciseaux, la bête sortait de la toison comme une main nue d’un gant sombre, toute rose et fraîche, dans la neige dorée de la laine intérieure. Serrée entre les genoux d’un grand sec, une mère, posée sur le dos, les cuisses écartées, la tête relevée et droite, étalait son ventre, qui avait la blancheur cachée, la peau frissonnante d’une personne qu’on déshabille. Les tondeurs gagnaient trois sous par bête, et un bon ouvrier pouvait en tondre vingt à la journée.

Hourdequin, absorbé, songeait que la laine était tombée à huit sous la livre ; et il fallait se dépêcher de la vendre, pour qu’elle ne séchât pas trop, ce qui lui enlevait de son poids. L’année précédente, le sang-de-rate avait décimé les troupeaux de la Beauce. Tout marchait de mal en pis, c’était la ruine, la faillite de la terre, depuis que la baisse des grains s’accentuait de mois en mois. Et, ressaisi par ses préoccupations d’agriculteur, étouffant dans la cour, il quitta la ferme, il s’en alla donner un coup d’œil à ses champs. Toujours, ses querelles avec la Cognette finissaient ainsi : après avoir tempêté et serré les poings, il cédait la place, oppressé d’une souffrance que soulageait seule la vue de son blé et de ses avoines roulant leur verdure à l’infini.

Ah ! cette terre, comme il avait fini par l’aimer ! et d’une passion où il n’entrait pas que l’âpre avarice du paysan, d’une passion sentimentale, intellectuelle presque, car il la sentait la mère commune, qui lui avait donné sa vie, sa substance, et où il retournerait. D’abord, tout jeune, élevé en elle, sa haine du collège, son désir de brûler ses livres n’étaient venus que de son habitude de la liberté, des belles galopades à travers les labours, des griseries de grand air, aux quatre vents de la plaine. Plus tard, quand il avait succédé à son père, il l’avait aimée en amoureux, son amour s’était mûri, comme s’il l’eût prise dès lors en légitime mariage, pour la féconder. Et cette tendresse ne faisait que grandir, à mesure qu’il lui donnait son temps, son argent, sa vie entière, ainsi qu’à une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, même les trahisons. Il s’emportait bien des fois, lorsqu’elle se montrait mauvaise, lorsque, trop sèche ou trop humide, elle mangeait les semences, sans rendre des moissons ; puis, il doutait, il en arrivait à s’accuser de mâle impuissant ou maladroit : la faute en devait être à lui, s’il ne lui avait pas fait un enfant. C’était depuis cette époque que les nouvelles méthodes le hantaient, le lançaient dans les innovations, avec le regret d’avoir été un cancre au collège, et de n’avoir pas suivi les cours d’une de ces écoles de culture, dont son père et lui se moquaient. Que de tentatives inutiles, d’expériences manquées, et les machines que ses serviteurs détraquaient, et les engrais chimiques que fraudait le commerce ! Il y avait englouti sa fortune, la Borderie lui rapportait à peine de quoi manger du pain, en attendant que la crise agricole l’achevât. N’importe ! il resterait le prisonnier de sa terre, il y enterrerait ses os, après l’avoir gardée pour femme, jusqu’au bout.

Ce jour-là, dès qu’il fut dehors, il se rappela son fils, le capitaine. À eux deux, ils auraient fait de si bonne besogne ! Mais il écarta le souvenir de cet imbécile qui préférait traîner un sabre. Il n’avait plus d’enfant, il finirait solitaire. Puis, l’idée lui vint de ses voisins, les Coquart surtout, des propriétaires qui cultivaient eux-mêmes leur ferme de Saint-Juste, le père, la mère, trois fils et deux filles, et qui ne réussissaient guère mieux. À la Chamade, Robiquet, le fermier, à bout de bail, ne fumait plus, laissait le bien se détruire. C’était ainsi, il y avait du mal partout, il fallait se tuer de travail, et ne pas se plaindre. Peu à peu, d’ailleurs, une douceur berçante montait des grandes pièces vertes qu’il longeait. De légères pluies, en avril, avaient donné une belle poussée aux fourrages. Les trèfles incarnats le ravirent, il oublia le reste. Maintenant, il coupait par les labours, pour jeter un coup d’œil sur la besogne de ses deux charretiers : la terre collait à ses pieds, il la sentait grasse, fertile, comme si elle eût voulu le retenir d’une étreinte ; et elle le reprenait tout entier, il retrouvait la virilité de ses trente ans, la force et la joie. Est-ce qu’il y avait d’autres femmes qu’elle ? est-ce que ça comptait, les Cognette, celle-ci ou celle-là, l’assiette où l’on mange tous, dont il faut bien se contenter, quand elle est suffisamment propre ? Une excuse si concluante à son besoin lâche de cette gueuse acheva de l’égayer. Il marcha trois heures, il plaisanta avec une fille, justement la servante des Coquart, qui revenait de Cloyes sur un âne, en montrant ses jambes.

Lorsque Hourdequin rentra à la Borderie, il aperçut Jacqueline dans la cour, qui disait adieu aux chats de la ferme. Il y en avait toujours une bande, douze, quinze, vingt, on ne savait pas au juste ; car les chattes faisaient leur portée dans des trous de paille inconnus, et reparaissaient avec des queues de cinq ou six petits. Ensuite, elle s’approcha des niches d’Empereur et de Massacre, les deux chiens du berger ; mais ils grognèrent, ils l’exécraient.

Le dîner, malgré les adieux aux bêtes, se passa comme tous les jours. Le maître mangeait, causait, de son air habituel. Puis, la journée terminée, il ne fut question du départ de personne. Tous allèrent dormir, l’ombre enveloppa la ferme silencieuse.

Et, cette nuit même, Jacqueline coucha dans la chambre de feu madame Hourdequin. C’était la belle chambre, avec son grand lit, au fond de l’alcôve tendue de rouge. Il y avait là une armoire, un guéridon, un fauteuil Voltaire ; et, dominant un petit bureau d’acajou, les médailles obtenues par le fermier aux comices agricoles, luisaient, encadrées et sous verre. Lorsque la Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle s’y étala, y écarta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier, riant de son rire de tourterelle.

Jean, le lendemain, comme elle lui sautait aux épaules, la repoussa. Du moment que ça devenait sérieux, ça n’était pas propre, décidément, et il ne voulait plus.