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La Terre/Deuxième partie/5

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La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 141-161).


V


Deux ans s’étaient passés, dans cette vie active et monotone des campagnes ; et Rognes avait vécu, avec le retour fatal des saisons, le train éternel des choses, les mêmes travaux, les mêmes sommeils.

Il y avait en bas, sur la route, à l’encoignure de l’école, une fontaine d’eau vive, où toutes les femmes descendaient prendre leur eau de table, les maisons n’ayant que des mares, pour le bétail et l’arrosage. À six heures, le soir, c’était là que se tenait la gazette du pays ; les moindres événements y trouvaient un écho, on s’y livrait à des commentaires sans fin sur ceux-ci qui avaient mangé de la viande, sur la fille à ceux-là, grosse depuis la Chandeleur ; et, pendant les deux années, les mêmes commérages avaient évolué avec les saisons, revenant et se répétant, toujours des enfants faits trop tôt, des hommes soûls, des femmes battues, beaucoup de besogne pour beaucoup de misère. Il était arrivé tant de choses et rien du tout !

Les Fouan, dont la démission de biens avait passionné, vivotaient, si assoupis, qu’on les oubliait. L’affaire en était demeurée là, Buteau s’obstinait, et il n’épousait toujours pas l’aînée des Mouche, qui élevait son mioche. C’était comme Jean, qu’on avait accusé de coucher avec Lise : peut-être bien qu’il n’y couchait pas ; mais, alors, pourquoi continuait-il à fréquenter la maison des deux sœurs ? Ça semblait louche. Et l’heure de la fontaine aurait langui, certains jours, sans la rivalité de Cœlina Macqueron et de Flore Lengaigne, que la Bécu jetait l’une sur l’autre, sous le prétexte de les réconcilier. Puis, en plein calme, venaient d’éclater deux gros événements, les prochaines élections et la question du fameux chemin de Rognes à Châteaudun, qui soufflèrent un terrible vent de commérages. Les cruches pleines restaient en ligne, les femmes ne s’en allaient plus. On faillit se battre, un samedi soir.

Or, justement, le lendemain, M. de Chédeville, député sortant, déjeunait à la Borderie, chez Hourdequin. Il faisait sa tournée électorale et il ménageait ce dernier, très puissant sur les paysans du canton, bien qu’il fût certain d’être réélu, grâce à son titre de candidat officiel. Il était allé une fois à Compiègne, tout le pays l’appelait « l’ami de l’empereur », et cela suffisait : on le nommait, comme s’il eût couché chaque soir aux Tuileries. Ce M. de Chédeville, un ancien beau, la fleur du règne de Louis-Philippe, gardait au fond du cœur des tendresses orléanistes. Il s’était ruiné avec les femmes, il ne possédait plus que sa ferme de la Chamade, du côté d’Orgères, où il ne mettait les pieds qu’en temps d’élection, mécontent du reste des fermages qui baissaient, pris sur le tard de l’idée pratique de refaire sa fortune dans les affaires. Grand, élégant encore, le buste sanglé et les cheveux teints, il se rangeait, malgré ses yeux de braise au passage du dernier des jupons ; et il préparait, disait-il, des discours importants sur les questions agricoles.

La veille, Hourdequin avait eu une violente querelle avec Jacqueline, qui voulait être du déjeuner.

— Ton député, ton député ! est-ce que tu crois que je le mangerais ?… Alors, tu as honte de moi ?

Mais il tint bon, il n’y eut que deux couverts, et elle boudait, malgré l’air galant de M. de Chédeville, qui, l’ayant aperçue, avait compris, et tournait sans cesse les yeux vers la cuisine, où elle était allée se renfermer dans sa dignité.

Le déjeuner tirait à sa fin, une truite de l’Aigre après une omelette, et des pigeons rôtis.

— Ce qui nous tue, dit M. de Chédeville, c’est cette liberté commerciale, dont l’empereur s’est engoué. Sans doute, les choses ont bien marché à la suite des traités de 1861, on a crié au miracle. Mais, aujourd’hui, les véritables effets se font sentir, voyez comme tous les prix s’avilissent. Moi, je suis pour la protection, il faut qu’on nous défende contre l’étranger.

Hourdequin, renversé sur sa chaise, ne mangeant plus, les yeux vagues, parla lentement.

— Le blé, qui est à dix-huit francs l’hectolitre, en coûte seize à produire. S’il baisse encore, c’est la ruine… Et, chaque année, dit-on, l’Amérique augmente ses exportations de céréales. On nous menace d’une vraie inondation du marché. Que deviendrons-nous, alors ?… Tenez ! moi, j’ai toujours été pour le progrès, pour la science, pour la liberté. Eh bien ! me voilà ébranlé, parole d’honneur ! Oui, ma foi ! nous ne pouvons crever de faim, qu’on nous protège !

Il se remit à son aile de pigeon, il continua :

— Vous savez que votre concurrent, monsieur Rochefontaine, le propriétaire des Ateliers de construction de Châteaudun, est un libre-échangiste enragé ?

Et ils causèrent un instant de cet industriel, qui occupait douze cents ouvriers, un grand garçon intelligent et actif, très riche d’ailleurs, tout prêt à servir l’empire, mais si blessé de n’avoir pu obtenir l’appui du préfet, qu’il s’était obstiné à se poser en candidat indépendant. Il n’avait aucune chance, les électeurs des campagnes le traitaient en ennemi public, du moment où il n’était pas du côté du manche.

— Parbleu ! reprit M. de Chédeville, lui ne demande qu’une chose, c’est que le pain soit à bas prix, pour payer ses ouvriers moins cher.

Le fermier, qui allait se verser un verre de bordeaux, reposa la bouteille sur la table.

— Voilà le terrible ! cria-t-il. D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prix rémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre acharnée, et comment finira-t-elle, dites-moi ?

En effet, c’était l’effrayant problème d’aujourd’hui, l’antagonisme dont craque le corps social. La question dépassait de beaucoup les aptitudes de l’ancien beau, qui se contenta de hocher la tête, en faisant un geste évasif.

Hourdequin, ayant empli son verre, le vida d’un trait.

— Ça ne peut pas finir… Si le paysan vend bien son blé, l’ouvrier meurt de faim ; si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève… Alors, quoi ? je ne sais pas, dévorons-nous les uns les autres !

Puis, les deux coudes sur la table, lancé, il se soulagea violemment ; et son secret mépris pour ce propriétaire qui ne cultivait pas, qui ignorait tout de la terre dont il vivait, se sentait à une certaine vibration ironique de sa voix.

— Vous m’avez demandé des faits pour vos discours… Eh bien ! d’abord, c’est votre faute, si la Chamade perd. Robiquet, le fermier que vous avez là, s’abandonne, parce que son bail est à bout, et qu’il soupçonne votre intention de l’augmenter. On ne vous voit jamais, on se moque de vous et l’on vous vole, rien de plus naturel… Ensuite, il y a, à votre ruine, une raison plus simple : c’est que nous nous ruinons tous, c’est que la Beauce s’épuise, oui ! la fertile Beauce, la nourrice, la mère !

Il continua. Par exemple, dans sa jeunesse, le Perche, de l’autre côté du Loir, était un pays pauvre, de maigre culture, presque sans blé, dont les habitants venaient se louer pour la moisson, à Cloyes, à Châteaudun, à Bonneval ; et, aujourd’hui, grâce à la hausse constante de la main-d’œuvre, voilà le Perche qui prospérait, qui bientôt l’emporterait sur la Beauce ; sans compter qu’il s’enrichissait avec l’élevage, les marchés de Mondoubleau, de Saint-Calais et de Courtalain fournissaient le plat pays de chevaux, de bœufs et de cochons. La Beauce, elle, ne vivait que sur ses moutons. Deux ans plus tôt, lorsque le sang de rate les avait décimés, elle avait traversé une crise terrible, à ce point que, si le fléau eût continué, elle en serait morte.

Et il entama sa lutte à lui, son histoire, ses trente années de bataille avec la terre, dont il sortait plus pauvre. Toujours les capitaux lui avaient manqué, il n’avait pu amender certains champs comme il l’aurait voulu, seul le marnage était peu coûteux, et personne autre que lui ne s’en préoccupait. Même histoire pour les fumiers, on n’employait que le fumier de ferme, qui était insuffisant : tous ses voisins se moquaient, à le voir essayer des engrais chimiques, dont la mauvaise qualité, du reste, donnait souvent raison aux rieurs. Malgré ses idées sur les assolements, il avait dû adopter celui du pays, l’assolement triennal, sans jachères, depuis que les prairies artificielles et la culture des plantes sarclées se répandaient. Une seule machine, la machine à battre, commençait à être acceptée. C’était l’engourdissement mortel, inévitable, de la routine ; et si lui, progressiste, intelligent, se laissait envahir, qu’était-ce donc pour les petits propriétaires, têtes dures, hostiles aux nouveautés ? Un paysan serait mort de faim, plutôt que de ramasser dans son champ une poignée de terre et de la porter à l’analyse d’un chimiste, qui lui aurait dit ce qu’elle avait de trop ou de pas assez, la fumure qu’elle demandait, la culture appelée à y réussir. Depuis des siècles, le paysan prenait au sol, sans jamais songer à lui rendre, ne connaissant que le fumier de ses deux vaches et de son cheval, dont il était avare ; puis, le reste allait au petit bonheur, la semence jetée dans n’importe quel terrain, germant au hasard, et le ciel injurié si elle ne germait pas. Le jour où, instruit enfin, il se déciderait à une culture rationnelle et scientifique, la production doublerait. Mais, jusque-là, ignorant, têtu, sans un sou d’avance, il tuerait la terre. Et c’était ainsi que la Beauce, l’antique grenier de la France, la Beauce plate et sans eau, qui n’avait que son blé, se mourait peu à peu d’épuisement, lasse d’être saignée aux quatre veines et de nourrir un peuple imbécile.

— Ah ! tout fout le camp ! cria-t-il avec brutalité. Oui, nos fils verront ça, la faillite de la terre… Savez-vous bien que nos paysans, qui jadis amassaient sou à sou l’achat d’un lopin, convoité des années, achètent aujourd’hui des valeurs financières, de l’espagnol, du portugais et même du mexicain ? Et ils ne risqueraient pas cent francs pour amender un hectare ! Ils n’ont plus confiance, les pères tournent dans leur routine comme des bêtes fourbues, les filles et les garçons n’ont que le rêve de lâcher les vaches, de se décrasser du labour pour filer à la ville… Mais le pis est que l’instruction, vous savez ! la fameuse instruction qui devait sauver tout, active cette émigration, cette dépopulation des campagnes, en donnant aux enfants une vanité sotte et le goût du faux bien-être… À Rognes, tenez ! ils ont un instituteur, ce Lequeu, un gaillard échappé à la charrue, dévoré de rancune contre la terre qu’il a failli cultiver. Eh bien ! comment voulez-vous qu’il fasse aimer leur condition à ses élèves, lorsque tous les jours il les traite de sauvages, de brutes, et les renvoie au fumier paternel, avec le mépris d’un lettré ?… Le remède, mon Dieu ! le remède, ce serait assurément d’avoir d’autres écoles, un enseignement pratique, des cours gradués d’agriculture… Voilà, monsieur le député, un fait que je vous signale. Insistez là-dessus, le salut est peut-être dans ces écoles, s’il en est temps encore.

M. de Chédeville, distrait, plein de malaise sous cette masse violente de documents, se hâta de répondre :

— Sans doute, sans doute.

Et, comme la servante apportait le dessert, un fromage gras et des fruits, en laissant grande ouverte la porte de la cuisine, il aperçut le joli profil de Jacqueline, il se pencha, cligna des yeux, s’agita pour attirer l’attention de l’aimable personne ; puis, il reprit de sa voix flûtée d’ancien conquérant :

— Mais vous ne me parlez pas de la petite propriété ?

Il exprimait les idées courantes : la petite propriété créée en 89, favorisée par le code, appelée à régénérer l’agriculture ; enfin, tout le monde propriétaire, chacun mettant son intelligence et sa force à cultiver sa parcelle.

— Laissez-moi donc tranquille ! déclara Hourdequin. D’abord, la petite propriété existait avant 89, et dans une proportion presque aussi grande. Ensuite, il y a beaucoup à dire sur le morcellement, du bien et du mal.

De nouveau, les coudes sur la table, mangeant des cerises dont il crachait les noyaux, il entra dans les détails. En Beauce, la petite propriété, l’héritage en dessous de vingt hectares, était de quatre-vingts pour cent. Depuis quelque temps, presque tous les journaliers, ceux qui se louaient dans les fermes, achetaient des parcelles, des lots de grands domaines démembrés, qu’ils cultivaient à leur temps perdu. Cela, certes, était excellent, car l’ouvrier se trouvait dès lors attaché à la terre. Et l’on pouvait ajouter, en faveur de la petite propriété, qu’elle faisait des hommes plus dignes, plus fiers, plus instruits. Enfin, elle produisait proportionnellement davantage, et de qualité meilleure, le propriétaire donnant tout son effort. Mais que d’inconvénients d’autre part ! D’abord, cette supériorité était due à un travail excessif, le père, la mère, les enfants se tuant à la tâche. Ensuite, le morcellement, en multipliant les transports, détériorait les chemins, augmentait les frais de production, sans parler du temps perdu. Quant à l’emploi des machines, il paraissait impossible, pour les trop petites parcelles, qui avaient encore le défaut de nécessiter l’assolement triennal, dont la science proscrirait certainement l’usage, car il était illogique de demander deux céréales de suite, l’avoine et le blé. Bref, le morcellement à outrance semblait si bien devenir un danger, qu’après l’avoir favorisé légalement, au lendemain de la Révolution, dans la crainte de la reconstitution des grands domaines, on en était à faciliter les échanges, en les dégrevant.

— Écoutez, continua-t-il, la lutte s’établit et s’aggrave entre la grande propriété et la petite… Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce qu’elle paraît aller dans le sens même de la science et du progrès, avec l’emploi de plus en plus large des machines, avec le roulement des gros capitaux… Les autres, au contraire, ne croient qu’à l’effort individuel et préconisent la petite, rêvent de je ne sais quelle culture en raccourci, chacun produisant son fumier lui-même et soignant son quart d’arpent, triant ses semences une à une, leur donnant la terre qu’elles demandent, élevant ensuite chaque plante à part, sous cloche… Laquelle des deux l’emportera ? Du diable si je m’en doute ! Je sais bien, comme je vous le disais, que, tous les ans, de grandes fermes ruinées se démembrent autour de moi, aux mains de bandes noires, et que la petite propriété gagne certainement du terrain. Je connais, en outre, à Rognes, un exemple très curieux, une vieille femme qui tire de moins d’un arpent, pour elle et son homme, un vrai bien-être, même des douceurs : oui, la mère Caca, comme ils l’ont surnommée, parce qu’elle ne recule pas à vider son pot et celui de son vieux dans ses légumes, selon la méthode des Chinois, paraît-il. Mais ce n’est guère là que du jardinage, je ne vois pas les céréales poussant par planches, comme les navets ; et si, pour se suffire, le paysan doit produire de tout, que deviendraient donc nos Beaucerons, avec leur blé unique, dans notre Beauce, découpée en damier ?… Enfin, qui vivra verra bien à qui sera l’avenir, de la grande ou de la petite…

Il s’interrompit, criant :

— Et ce café, est-ce pour aujourd’hui ?

Puis, en allumant sa pipe, il conclut :

— À moins qu’on ne les tue l’une et l’autre, tout de suite ; et c’est ce qu’on est en train de faire… Dites-vous, monsieur le député, que l’agriculture agonise, qu’elle est morte, si l’on ne vient pas à son secours. Tout l’écrase, les impôts, la concurrence étrangère, la hausse continue de la main-d’œuvre, l’évolution de l’argent qui va vers l’industrie et vers les valeurs financières. Ah ! certes, on n’est pas avare de promesses, chacun les prodigue, les préfets, les ministres, l’empereur. Et puis, la route poudroie, rien n’arrive… Voulez-vous la stricte vérité ? Aujourd’hui, un cultivateur qui tient le coup, mange son argent ou celui des autres. Moi, j’ai quelques sous en réserve, ça va bien. Mais que j’en connais qui empruntent à six, lorsque leur terre ne donne pas seulement le trois ! La culbute est fatalement au bout. Un paysan qui emprunte est un homme fichu, il doit y laisser jusqu’à sa chemise. L’autre semaine encore, on a expulsé un de mes voisins, le père, la mère et quatre enfants jetés à la rue, après que les hommes de loi ont eu mangé le bétail, la terre et la maison… Pourtant, voici des années qu’on nous promet la création d’un crédit agricole à des taux raisonnables. Oui ! va-t’en voir s’ils viennent !… Et ça dégoûte même les bons travailleurs, ils en arrivent à se tâter, avant de faire un enfant à leurs femmes. Merci ! une bouche de plus, un meurt-la-faim qui serait désespéré de naître ! Quand il n’y a pas de pain pour tous, on ne fait plus d’enfants, et la nation crève !

M. de Chédeville, décidément réconforté, risqua un sourire inquiet, en murmurant :

— Vous ne voyez pas les choses en beau.

— C’est vrai, il y a des jours où je flanquerais tout en l’air, répondit gaiement Hourdequin. Aussi voilà trente ans que les embêtements durent !… Je ne sais pas pourquoi je me suis entêté, j’aurais dû bazarder la ferme et faire autre chose. L’habitude sans doute, et puis l’espoir que ça changera, et puis la passion, pourquoi ne pas le dire ? Cette bougresse de terre, quand elle vous empoigne, elle ne vous lâche plus… Tenez ! regardez sur ce meuble, c’est bête peut-être, mais je suis consolé, lorsque je vois ça.

De sa main tendue, il désignait une coupe en argent, protégée contre les mouches par une mousseline, le prix d’honneur remporté dans un comice agricole. Ces comices, où il triomphait, étaient l’aiguillon de sa vanité, une des causes de son obstination.

Malgré l’évidente lassitude de son convive, il s’attardait à boire son café ; et il versait du cognac dans sa tasse pour la troisième fois, lorsque, ayant tiré sa montre, il se leva en sursaut.

— Fichtre ! deux heures, et moi qui ai une séance du conseil municipal !… Oui, il s’agit d’un chemin. Nous consentons bien à en payer la moitié, mais nous voudrions obtenir une subvention de l’État, pour le reste.

M. de Chédeville avait quitté sa chaise, heureux, délivré.

— Dites donc, je puis vous être utile, je vais vous l’obtenir votre subvention… Voulez-vous que je vous conduise à Rognes dans mon cabriolet, puisque vous êtes pressé ?

— Parfait !

Et Hourdequin sortit pour faire atteler la voiture, qui était restée au milieu de la cour. Quand il rentra, il ne trouva plus le député, il finit par l’apercevoir dans la cuisine. Celui-ci avait poussé la porte, et il se tenait là souriant, devant Jacqueline épanouie, à la complimenter de si près, que leurs faces se touchaient presque : tous deux s’étaient flairés, s’étaient compris, et se le disaient, d’un clair regard.

Lorsque M. de Chédeville fut remonté dans son cabriolet, la Cognette retint un moment Hourdequin, pour lui souffler à l’oreille :

— Hein ? il est plus gentil que toi, il ne trouve pas que je sois bonne à cacher, lui !

En chemin, pendant que la voiture roulait entre les pièces de blé, le fermier revint à la terre, à son éternel souci. Il offrait maintenant des notes écrites, des chiffres, car lui, depuis quelques années, tenait une comptabilité. Dans la Beauce, ils n’étaient pas trois à en faire autant, et les petits propriétaires, les paysans haussaient les épaules, ne comprenaient même pas. Pourtant, la comptabilité seule établissait la situation, indiquait ceux des produits qui étaient à profit, ceux qui étaient à perte ; en outre, elle donnait le prix de revient et par conséquent de vente. Chez lui, chaque valet, chaque bête, chaque culture, chaque outil même, avait sa page, ses deux colonnes, le Doit et l’Avoir, si bien que, continuellement, il se trouvait renseigné sur le résultat de ses opérations, bon ou mauvais.

— Au moins, dit-il avec son gros rire, je sais comment je me ruine.

Mais il s’interrompit, pour jurer entre ses dents. Depuis quelques minutes, à mesure que le cabriolet avançait, il tâchait de se rendre compte d’une scène, au loin, sur le bord de la route. Malgré le dimanche, il avait envoyé là, pour faner une coupe de luzerne qui pressait, une faneuse mécanique d’un nouveau système, achetée récemment. Et le valet, ne se méfiant pas, ne reconnaissant pas son maître, dans cette voiture inconnue, continuait à plaisanter la mécanique, avec trois paysans qu’il avait arrêtés au passage.

— Hein ! disait-il, en voilà, un sabot !… Et ça casse l’herbe, ça l’empoisonne. Ma parole ! il y a trois moutons déjà qui en sont morts.

Les paysans ricanaient, examinaient la faneuse comme une bête farce et méchante. Un d’eux déclara :

— Tout ça, c’est des inventions du diable contre le pauvre monde… Qu’est-ce qu’elles feront, nos femmes, si l’on se passe d’elles, aux foins ?

— Ah bien ! ce qu’ils s’en foutent, les maîtres ! reprit le valet, en allongeant un coup de pied à la machine. Hue donc, carcasse !

Hourdequin avait entendu. Il sortit violemment le buste hors de la voiture, il cria :

— Retourne à la ferme, Zéphyrin, et fais-toi régler ton compte !

Le valet demeura stupide, les trois paysans s’en allèrent avec des rires d’insulte, des moqueries, lâchées très haut.

— Voilà ! dit Hourdequin, en se laissant retomber sur la banquette. Vous avez vu… On dirait que nos outils perfectionnés leur brûlent les mains… Ils me traitent de bourgeois, ils donnent à ma ferme moins de travail que dans les autres, sous prétexte que j’ai de quoi payer cher ; et ils sont soutenus par les fermiers, mes voisins, qui m’accusent d’apprendre dans le pays à mal travailler, furieux de ce que, disent-ils, ils ne trouveront bientôt plus du monde pour faire leur ouvrage comme au bon temps.

Le cabriolet entrait dans Rognes par la route de Bazoches-le-Doyen, lorsque le député aperçut l’abbé Godard qui sortait de chez Macqueron, où il avait déjeuné ce dimanche-là, après sa messe. Le souci de sa réélection le reprit, il demanda :

— Et l’esprit religieux, dans nos campagnes ?

— Oh ! de la pratique, rien au fond ! répondit négligemment Hourdequin.

Il fit arrêter devant le cabaret de Macqueron, resté sur la porte avec l’abbé ; et il présenta son adjoint, vêtu d’un vieux paletot graisseux. Mais Cœlina, très propre dans sa robe d’indienne, accourait, poussait en avant sa fille Berthe, la gloire de la famille, habillée en demoiselle, d’une toilette de soie à petites raies mauves. Pendant ce temps, le village, qui semblait mort, comme emparessé par ce beau dimanche, se réveillait sous la surprise de cette visite extraordinaire. Des paysans sortaient un à un, des enfants se risquaient derrière les jupes des mères. Chez Lengaigne surtout, il y avait un remue-ménage, lui allongeant la tête, son rasoir à la main, sa femme Flore s’arrêtant de peser quatre sous de tabac pour coller sa face aux vitres, tous les deux ulcérés, enragés de voir que ces messieurs descendaient à la porte de leur rival. Et, peu à peu, les gens se rapprochaient, des groupes se formaient, Rognes savait déjà d’un bout à l’autre l’événement considérable.

— Monsieur le député, répétait Macqueron très rouge et embarrassé, c’est vraiment un honneur…

Mais M. de Chédeville ne l’écoutait pas, ravi de la jolie mine de Berthe, dont les yeux clairs, aux légers cercles bleuâtres, le regardaient hardiment. Sa mère disait son âge, racontait où elle avait fait ses études, et elle-même, souriante, saluante, invita le monsieur à entrer, s’il daignait.

— Comment donc, ma chère enfant ! s’écria-t-il.

Pendant ce temps, l’abbé Godard, qui s’était emparé de Hourdequin, le suppliait une fois de plus de décider le conseil municipal à voter des fonds, pour que Rognes eût enfin un curé à demeure. Il y revenait tous les six mois, il donnait ses raisons : sa fatigue, ses continuelles querelles avec le village, sans compter l’intérêt du culte.

— Ne me dites pas non ! ajouta-t-il vivement en voyant le fermier faire un geste évasif. Parlez-en toujours, j’attends la réponse.

Et, au moment où M. de Chédeville allait suivre Berthe, il se précipita, il l’arrêta, de son air têtu et bonhomme.

— Pardon, monsieur le député. La pauvre église, ici, est dans un tel état !… Je veux vous la montrer, il faut que vous m’obteniez des réparations. Moi, on ne m’écoute point… Venez, venez, je vous en prie.

Très ennuyé, l’ancien beau résistait, lorsque Hourdequin, apprenant de Macqueron que plusieurs des conseillers municipaux étaient à la mairie, où ils l’attendaient depuis une demi-heure, dit en homme sans gêne :

— C’est ça, allez donc voir l’église… Vous tuerez le temps jusqu’à ce que j’aie fini, et vous me ramènerez chez moi.

M. de Chédeville dut suivre l’abbé. Les groupes avaient grossi, plusieurs se mirent en marche, derrière ses talons. On s’enhardissait, tous songeaient à lui demander quelque chose.

Lorsque Hourdequin et Macqueron furent montés, en face, dans la salle de la mairie, ils y trouvèrent trois conseillers, Delhomme et deux autres. La salle, une vaste pièce passée à la chaux, n’avait d’autres meubles qu’une longue table de bois blanc et douze chaises de paille ; entre les deux fenêtres, ouvrant sur la route, était scellée une armoire, dans laquelle on gardait les archives, mêlées à des documents administratifs dépareillés ; et, autour des murs, sur des planches, s’empilaient des seaux de toile à incendie, le don d’un bourgeois qu’on ne savait où caser, et qui restait encombrant et inutile, car l’on n’avait pas de pompe.

— Messieurs, dit poliment Hourdequin, je vous demande pardon, j’avais à déjeuner monsieur de Chédeville.

Aucun ne broncha, on ne sut s’ils acceptaient cette excuse. Ils avaient vu par la fenêtre arriver le député, et l’élection prochaine les remuait ; mais ça ne valait rien de parler trop vite.

— Diable ! déclara le fermier, si nous ne sommes que cinq, nous ne pourrons prendre aucune décision.

Heureusement, Lengaigne entra. D’abord, il avait résolu de ne pas aller au conseil, la question du chemin ne l’intéressant pas ; et il espérait même que son absence entraverait le vote. Puis, la venue de M. de Chédeville le torturant de curiosité, il s’était décidé à monter, pour savoir.

— Bon ! nous voilà six, nous pourrons voter, s’écria le maire.

Et Lequeu, qui servait de secrétaire, ayant paru d’un air rogue et maussade, le registre des délibérations sous le bras, rien ne s’opposa plus à ce qu’on ouvrît la séance. Mais Delhomme s’était mis à causer bas avec son voisin, Clou, le maréchal-ferrant, un grand, sec et noir. Comme on les écoutait, ils se turent. Pourtant, on avait saisi un nom, celui du candidat indépendant, M. Rochefontaine ; et tous alors, après s’être tâtés, tombèrent d’un mot, d’un ricanement, d’une simple grimace, sur ce candidat qu’on ne connaissait seulement point. Ils étaient pour le bon ordre, le maintien des choses, l’obéissance aux autorités qui assuraient la vente. Est-ce que ce monsieur-là se croyait plus fort que le gouvernement ? est-ce qu’il ferait remonter le blé à trente francs l’hectolitre ? C’était un fier aplomb, d’envoyer des prospectus, de promettre plus de beurre que de pain, lors qu’on ne tenait à rien ni à personne. Ils en arrivaient à le traiter en aventurier, en malhonnête homme, battant les villages, histoire de voler leurs votes comme il aurait volé leurs sous. Hourdequin, qui aurait pu leur expliquer que M. Rochefontaine, libre échangiste, était, au fond, dans les idées de l’empereur, laissait volontairement Macqueron étaler son zèle bonapartiste et Delhomme se prononcer avec son bon sens d’homme borné ; tandis que Lengaigne, à qui sa situation de buraliste fermait la bouche, ravalait, en grognant dans un coin, ses vagues idées républicaines. Bien que M. de Chédeville n’eût pas été nommé une seule fois, tout ce qu’on disait le désignait, était comme un aplatissement devant son titre de candidat officiel.

— Voyons, messieurs, reprit le maire, si nous commencions.

Il s’était assis devant la table, sur son fauteuil de président, une chaise à dossier plus large, munie de bras. Seul, l’adjoint prit place à côté de lui. Les quatre conseillers restèrent deux debout, deux appuyés au rebord d’une fenêtre.

Mais Lequeu avait remis au maire une feuille de papier ; et il lui parlait à l’oreille ; puis, il sortit dignement.

— Messieurs, dit Hourdequin, voici une lettre que nous adresse le maître d’école.

Lecture en fut donnée. C’était une demande d’augmentation, basée sur l’activité qu’il déployait, trente francs de plus par an. Toutes les mines s’étaient rembrunies, ils se montraient avares de l’argent de la commune, comme si chacun d’eux avait eu à le sortir de sa poche, surtout pour l’école. Il n’y eut pas même de discussion, on refusa net.

— Bon ! nous lui dirons d’attendre. Il est trop pressé, ce jeune homme… Et, maintenant, abordons notre affaire du chemin.

— Pardon, monsieur le maire, interrompit Macqueron, je voudrais dire un mot à propos de la cure…

Hourdequin, surpris, comprit alors pourquoi l’abbé Godard avait déjeuné chez le cabaretier. Quelle ambition poussait donc à celui-ci, qu’il se mettait ainsi en avant ? D’ailleurs, sa proposition subit le sort de la demande du maître d’école. Il eut beau faire valoir qu’on était assez riche pour se payer un curé à soi, que ce n’était vraiment guère honorable de se contenter des restes de Bazoches-le-Doyen : tous haussaient les épaules, demandaient si la messe en serait meilleure. Non, non ! il faudrait réparer le presbytère, un curé à soi coûterait trop cher ; et une demi-heure de l’autre, par dimanche, suffisait.

Le maire, blessé de l’initiative de son adjoint, conclut :

— Il n’y a pas lieu, le conseil a déjà jugé… Et maintenant à notre chemin, il faut en finir… Delhomme, ayez donc l’obligeance d’appeler M. Lequeu. Est-ce qu’il croit, cet animal, que nous allons délibérer sur sa lettre jusqu’à ce soir ?

Lequeu, qui attendait dans l’escalier, entra d’un air grave ; et, comme on ne lui fit pas connaître le sort de sa demande, il demeura pincé, inquiet, gonflé de sourdes insultes : ah ! ces paysans, quelle sale race ! Il dut prendre dans l’armoire le plan du chemin et venir le déplier sur la table.

Le conseil le connaissait bien, ce plan. Depuis des années, il traînait là. Mais ils ne s’en rapprochèrent pas moins tous, ils s’accoudèrent, songèrent une fois de plus. Le maire énumérait les avantages, pour Rognes : une pente douce permettant aux voitures de monter à l’église ; puis, deux heures épargnées, sur la route actuelle de Châteaudun qui passait par Cloyes ; et la commune n’aurait que trois kilomètres à sa charge, leurs voisins de Blanville ayant voté déjà l’autre tronçon, jusqu’au raccordement avec la grand’route de Châteaudun à Orléans. On l’écoutait, les yeux restaient cloués sur le papier, sans qu’une bouche s’ouvrît. Ce qui avait empêché le projet d’aboutir, c’était avant tout la question des expropriations. Chacun y voyait une fortune, s’inquiétait de savoir si une pièce à lui était touchée, s’il vendrait de sa terre cent francs la perche à la commune. Et, s’il n’avait pas de champ entamé, pourquoi donc aurait-il voté l’enrichissement des autres ? Il se moquait bien de la pente plus douce, de la route plus courte ! Son cheval tirerait davantage, donc !

Aussi, Hourdequin n’avait-il pas besoin de les faire causer, pour connaître leur opinion. Lui ne désirait si vivement ce chemin que parce qu’il passait devant la ferme et desservait plusieurs de ses pièces. De même, Macqueron et, Delhomme, dont les terrains allaient se trouver en bordure, poussaient au vote. Cela faisait trois ; mais ni Clou ni l’autre conseiller, n’avaient d’intérêt dans la question ; et, quant à Lengaigne, il était violemment opposé au projet, n’ayant rien à y gagner d’abord, désespéré ensuite que son rival, l’adjoint, y gagnât quelque chose. Si Clou et l’autre, douteux, votaient mal, on serait trois contre trois. Hourdequin devint inquiet. Enfin, la discussion commença.

— À quoi ça sert ? à quoi ça sert ? répétait Lengaigne. Puisqu’on a déjà une route ! C’est bien le plaisir de dépenser de l’argent, d’en prendre dans la poche de Jean pour le mettre dans la poche de Pierre… Encore, toi, tu as promis de faire cadeau de ton terrain.

C’était une sournoiserie à l’adresse de Macqueron. Mais celui-ci, qui regrettait amèrement son accès de libéralité, mentit avec carrure.

— Moi, je n’ai rien promis… Qui t’a dit ça ?

— Qui ? mais toi, nom de Dieu !… Et devant du monde ! Tiens ! M. Lequeu était là, il peut parler… N’est-ce pas, monsieur Lequeu ?

Le maître d’école, que l’attente de son sort enrageait, eut un geste de brutal dédain. Est-ce que ça le regardait, leurs saletés d’histoires !

— Alors, vrai ! continua Lengaigne, s’il n’y a plus d’honnêteté sur terre, autant vivre dans les bois !… Non, non ! Je n’en veux pas, de votre chemin ! Un joli vol !

Voyant les choses se gâter, le maire se hâta d’intervenir.

— Tout ça, ce sont des bavardages. Nous n’avons pas à entrer dans les querelles particulières… C’est l’intérêt public, l’intérêt commun, qui doit nous guider.

— Bien sûr, déclara sagement Delhomme. La route nouvelle rendra de grands services à toute la commune… Seulement, il faudrait savoir. Le préfet nous dit toujours : « Votez une somme, nous verrons après ce que le gouvernement pourra faire pour vous. » Et, s’il ne faisait rien, à quoi bon perdre notre temps à voter ?

Du coup, Hourdequin crut devoir lancer la grosse nouvelle, qu’il tenait en réserve.

— À ce propos, messieurs, je vous annonce que monsieur de Chédeville s’engage à obtenir du gouvernement une subvention de la moitié des dépenses… Vous savez qu’il est l’ami de l’empereur. Il n’aura qu’à lui parler de nous, au dessert.

Lengaigne lui-même en fut ébranlé, tous les visages avaient pris une expression béate, comme si le saint-sacrement passait. Et la réélection du député se trouvait assurée en tout cas : l’ami de l’empereur était le bon, celui qui était à la source des places et de l’argent, l’homme connu, honorable, puissant, le maître ! Il n’y eut d’ailleurs que des hochements de tête. Ces choses allaient de soi, pourquoi les dire ?

Pourtant, Hourdequin restait soucieux de l’attitude muette de Clou. Il se leva, jeta un regard dehors ; et, ayant aperçu le garde champêtre, il lui ordonna d’aller chercher le père Loiseau et de l’amener, mort ou vif. Ce Loiseau était un vieux paysan sourd, oncle de Macqueron, qui l’avait fait nommer membre du conseil, où il ne venait jamais, parce que, disait-il, ça lui cassait la tête. Son fils travaillait à la Borderie, il était à l’entière dévotion du maire. Aussi, dès qu’il parut, effaré, celui-ci se contenta de lui crier, au fond d’une oreille, que c’était pour la route. Déjà, chacun écrivait gauchement son bulletin, le nez sur le papier, les bras élargis, afin qu’on ne pût lire. Puis, on procéda au vote de la moitié des dépenses, dans une petite boîte de bois blanc, pareille à un tronc d’église. La majorité fut superbe, il y eut six voix pour, une seule contre, celle de Lengaigne. Cet animal de Clou avait bien voté. Et la séance fut levée, après que chacun eut signé, sur le registre, la délibération, que le maître d’école avait préparée à l’avance, en laissant en blanc le résultat du vote. Tous s’en allaient, pesamment, sans un salut, sans un serrement de main, débandés dans l’escalier.

— Ah ! j’oubliais, dit Hourdequin à Lequeu, qui attendait toujours, votre demande d’augmentation est repoussée… Le conseil trouve qu’on dépense déjà trop pour l’école.

— Tas de brutes ! cria le jeune homme, vert de bile, quand il fut seul. Allez donc vivre avec vos cochons !

La séance avait duré deux heures, et Hourdequin retrouva devant la mairie M. de Chédeville, qui revenait seulement de sa tournée dans le village. D’abord, le curé ne lui avait pas fait grâce d’une des misères de l’église : le toit crevé, les vitraux cassés, les murs nus. Puis, comme il s’échappait enfin de la sacristie, qui avait besoin d’être repeinte, les habitants, tout à fait enhardis, se l’étaient disputé, chacun l’emmenant, ayant une réclamation à présenter, une faveur à obtenir. L’un l’avait traîné à la mare commune, qu’on ne curait plus par manque d’argent ; l’autre voulait un lavoir couvert au bord de l’Aigre, à une place qu’il indiquait ; un troisième réclamait l’élargissement de la route devant sa porte, pour que sa voiture pût tourner ; jusqu’à une vieille femme, qui, après avoir poussé le député chez elle, lui montra ses jambes enflées, en lui demandant si, à Paris, il ne connaissait point un remède. Effaré, essoufflé, il souriait, faisait le débonnaire, promettait toujours. Ah ! un brave homme, pas fier avec le pauvre monde !

— Eh bien ! partons-nous ? demanda Hourdequin. On m’attend à la ferme.

Mais justement, Cœlina et sa fille Berthe accouraient de nouveau sur leur porte, en suppliant M. de Chédeville d’entrer un instant ; et celui-ci n’aurait pas mieux demandé, respirant enfin, soulagé de retrouver les jolis yeux clairs et meurtris de la jeune personne.

— Non, non ! reprit le fermier, nous n’avons pas le temps, une autre fois !

Et il le força, étourdi, à remonter dans le cabriolet ; pendant que, sur une interrogation du curé resté là, il répondait que le conseil avait laissé en l’état la question de la paroisse. Le cocher fouetta son cheval, la voiture fila, au milieu du village familier et ravi. Seul furieux, l’abbé refit à pied ses trois kilomètres, de Rognes à Bazoches-le-Doyen.

Quinze jours plus tard, M. de Chédeville était nommé à une grande majorité ; et, dès la fin d’août, il avait tenu sa promesse, la subvention était accordée à la commune, pour l’ouverture de la nouvelle route. Les travaux commencèrent tout de suite.

Le soir du premier coup de pioche, Cœlina, maigre et noire, était à la fontaine, à écouter la Bécu, qui, longue, les mains nouées sous son tablier, parlait sans fin. Depuis une semaine, la fontaine se trouvait révolutionnée par cette grosse affaire du chemin : on ne parlait que de l’argent accordé aux uns, que de la rage médisante des autres. Et la Bécu, chaque jour, tenait Cœlina au courant de ce que disait Flore Lengaigne ; non, pour les fâcher, bien sûr ; mais, au contraire, pour les faire s’expliquer, parce que c’était la meilleure façon de s’entendre. Des femmes s’oubliaient, droites, les bras ballants, leurs cruches pleines à leurs pieds.

— Alors donc, elle a dit comme ça que c’était arrangé entre l’adjoint et le maire, histoire de voler sur les terrains. Et elle a encore dit que votre homme avait deux paroles…

À ce moment, Flore sortait de chez elle, sa cruche à la main. Quand elle fut là, grosse, molle, Cœlina, qui éclatait tout de suite en paroles sales, les poings sur les hanches, dans son honnêteté rêche, se mit à l’arranger de la belle façon, lui jetant au nez sa garce de fille, l’accusant elle-même de se faire culbuter par les pratiques ; et l’autre, traînant ses savates, pleurarde, se contentait de répéter :

— En v’là une salope ! en v’là une salope !

La Bécu se précipita entre elles, voulut les forcer à s’embrasser, ce qui faillit les faire se prendre au chignon. Puis, elle lança une nouvelle :

— Dites donc, à propos, vous savez que les filles Mouche vont toucher cinq cents francs.

— Pas possible !

Et, du coup, la querelle fut oubliée, toutes se rapprochèrent, au milieu des cruches éparses. Parfaitement ! le chemin, aux Cornailles, là-haut, longeait le champ des filles Mouche, qu’il rognait de deux cent cinquante mètres : à quarante sous le mètre, ça faisait bien cinq cents francs ; et le terrain, en bordure, acquérait en outre une plus-value. C’était une chance.

— Mais alors, dit Flore, voilà Lise devenue un vrai parti, avec son mioche… Ce grand serin de Caporal a eu du nez tout de même de s’obstiner.

— À moins, ajouta Cœlina, que Buteau ne reprenne la place… Sa part gagne aussi joliment, à cette route.

La Bécu se retourna, en les poussant du coude.

— Chut ! taisez-vous !

C’était Lise, qui arrivait gaiement en balançant sa cruche. Et le défilé recommença devant la fontaine.