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La Terre/Troisième partie/5

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La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 249-262).


V


— Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi ! répétait Lise chaque matin.

Et, traînant son ventre énorme, Lise s’oubliait dans l’étable, à regarder d’un œil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi démesurément. Jamais bête ne s’était enflée à ce point, d’une rondeur de futaille, sur ses jambes devenues grêles. Les neuf mois tombaient juste le jour de la Saint-Fiacre, car Françoise avait eu le soin d’inscrire la date où elle l’avait menée au taureau. Malheureusement, c’était Lise qui, pour son compte, n’était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là avait poussé si drôlement, sans qu’on le voulût, qu’elle ne pouvait savoir. Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée :

— Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi !… Ça en ferait, une affaire ! Ah ! bon sang ! nous serions propres !

On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison. Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se réfugiaient près d’elle, l’hiver, n’avaient pas d’autre chauffage que l’exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très affectueuse, surtout à l’égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux de sa jupe, pour l’attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on davantage, à mesure que le vêlage approchait : des soupes chaudes, des sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure. Ce n’était pas seulement qu’on l’aimât, c’étaient aussi les cinquante pistoles qu’elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie fortune, qu’on pouvait perdre, en la perdant.

Depuis la moisson, une quinzaine venait de s’écouler. Dans le ménage, Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s’il ne se fût rien passé entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle, n’était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de s’échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu’il indiquait. Mais elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d’elle à la maison. Et, un soir qu’il l’avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre, elle lui parla tout le temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui s’ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas aller bien loin, maintenant.

Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l’étable avec sa sœur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l’enflure de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.

— Quand je le disais ! cria-t-elle, furieuse. Ah ! nous sommes propres !

Pliée en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le punir, elle récriminait, elle lui parlait : est-ce qu’il n’allait pas lui foutre la paix ? il pouvait bien attendre ! C’étaient comme des mouches qui la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle piétinait, en répétant qu’elle voulait faire rentrer ça.

Vers dix heures, lorsqu’on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de voir que rien n’arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise s’entêter dans l’étable, autour de la Coliche, dont les souffrances grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était, pourquoi le veau ne sortait-il pas ? Elles flattaient la bête, l’encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. À minuit, Lise, qui jusque-là s’était tordue, se trouva brusquement soulagée : ce n’était encore, pour elle, qu’une fausse alerte, des douleurs errantes ; mais elle fut persuadée qu’elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa sœur veillèrent la Coliche, la soignant, faisant chauffer des torchons, qu’elles lui appliquaient brûlants sur la peau ; tandis que l’autre vache, Rougette, la dernière achetée au marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.

Au soleil levant, Françoise, voyant qu’il n’y avait toujours rien, se décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu’on recourait volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s’éviter la visite du vétérinaire. Dès qu’elle arriva, elle eut une moue.

— Elle n’a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça ?

— Mais depuis douze heures.

La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout, avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient les deux autres.

— Pourtant, conclut-elle, v’là la bouteille qui vient… Faut attendre pour voir.

Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la poche que les eaux gonflent et poussent au-dehors. On l’étudiait, on la mesurait, on la jugeait : une bouteille tout de même qui en valait une autre, bien qu’elle s’allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heures, le travail s’arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable, agitée d’un balancement régulier, par les frissons convulsifs de la vache, dont la situation empirait à vue d’œil.

Lorsque Buteau rentra des champs pour déjeuner, il prit peur à son tour, il parla d’aller chercher Patoir, tout en frémissant à l’idée de l’argent que ça coûterait.

— Un vétérinaire ! dit aigrement la Frimat, pour qu’il te la tue, hein ? Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez… Non, vois-tu, je vas crever la bouteille, et je l’irai chercher, moi, ton veau !

— Mais, fit remarquer Françoise, M. Patoir défend de la crever. Il dit que ça aide, l’eau dont elle est pleine.

La Frimat eut un haussement d’épaules exaspéré. Un bel âne, Patoir ! Et, d’un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un bruit d’écluse, tous s’écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la Coliche souffla plus à l’aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté sa main droite de beurre, elle l’introduisit, tâcha d’aller reconnaître la position du veau ; et elle fouillait là-dedans, sans hâte. Lise et Françoise la regardaient faire, les paupières battantes d’anxiété. Buteau lui-même, qui n’était pas retourné aux champs, attendait, immobile et ne respirant plus.

— Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête n’est pas là… Ce n’est guère bon, quand on ne trouve pas la tête…

Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d’une tranchée violente, poussait si fort, que les pieds parurent. C’était toujours ça, les Buteau eurent un soupir de soulagement : ils croyaient tenir déjà un peu de leur veau, en voyant ces pieds qui passaient ; et, dès lors, ils furent travaillés d’une pensée unique, tirer, pour l’avoir tout de suite, comme s’ils avaient eu peur qu’il ne rentrât et qu’il ne ressortît plus.

— Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira bien par sortir.

Françoise était de cet avis. Mais Buteau s’agitait, venait toucher les pieds à toutes minutes, en se fâchant de ce qu’ils ne s’allongeaient pas. Brusquement, il prit une corde, qu’il y noua d’un nœud solide, aidé de sa femme, aussi frémissante que lui ; et, comme justement la Bécu rentrait, amenée par son flair, on tira, tous attelés à la corde, Buteau d’abord, puis la Frimat, la Bécu, Françoise, Lise elle-même, accroupie, avec son gros ventre.

— Ohé hisse ! criait Buteau, tous ensemble !… Ah ! le chameau, il n’a pas grouillé d’un pouce, il est collé là-dedans !… Aïe donc ! aïe donc ! bougre !

Les femmes, suantes, essoufflées, répétaient :

— Ohé hisse !… Aïe donc ! bougre !

Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, à demi pourrie, cassa, et toutes furent culbutées dans la litière, au milieu de cris et de jurons.

— Ça ne fait rien, il n’y a pas de mal ! déclara Lise, qui avait roulé jusqu’au mur et qu’on se hâtait de relever.

Cependant, à peine debout, elle eut un éblouissement, il lui fallut s’asseoir. Un quart d’heure plus tard, elle se tenait le ventre, les douleurs de la veille recommençaient, profondes, à des intervalles réguliers. Et elle qui croyait avoir rentré ça ! Quel fichu guignon tout de même que la vache n’allât pas plus vite, et qu’elle, maintenant, fût reprise, à ce point qu’elle était bien capable de la rattraper ! On n’évitait pas le sort, c’était dit, que toutes les deux vêleraient ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle éclata entre elle et son homme. Aussi, nom de Dieu ! pourquoi avait-elle tiré ? est-ce que ça la regardait, le sac des autres ? qu’elle vidât donc le sien, d’abord ! Elle répondit par des injures, tellement elle souffrait : cochon ! salop ! s’il ne lui avait pas empli, son sac, il ne la gênerait pas tant !

— Tout ça, fit remarquer la Frimat, c’est des paroles, ça n’avance à rien.

Et la Bécu ajouta :

— Ça soulage tout de même.

On avait heureusement envoyé le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour s’en débarrasser. Il était trois heures, on attendit jusqu’à sept. Rien ne vint, la maison était un enfer : d’un côté, Lise qui s’entêtait sur une vieille chaise, à se tortiller, en geignant ; de l’autre, la Coliche qui ne jetait qu’un cri, dans des frissons et des sueurs, d’un caractère de plus en plus grave. La seconde vache, Rougette, s’était mise à meugler de peur. Françoise alors perdit la tête, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer encore. Il appela deux voisins, on tira à six, comme pour déraciner un chêne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche, ébranlée, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongée, soufflante, pitoyable.

— Le bougre, nous ne l’aurons pas ! déclara Buteau en nage, et la garce y passera avec lui !

Françoise joignit les mains, suppliante.

— Oh ! va chercher monsieur Patoir !… Ça coûtera ce que ça coûtera, va chercher monsieur Patoir !

Il était devenu sombre. Après un dernier combat, sans répondre un mot, il sortit la carriole.

La Frimat, qui affectait de ne plus s’occuper de la vache, depuis qu’on reparlait du vétérinaire, s’inquiétait maintenant de Lise. Elle était bonne aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes à la Bécu, qui rappela Buteau, en train d’atteler.

— Écoutez… Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un médecin.

Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc ? encore une qui voulait se faire dorloter ! Bien sûr qu’il ne payerait pas pour tout le monde !

— Mais non ! mais non ! cria Lise entre deux coliques. Ça ira toujours, moi ! On n’a pas d’argent à jeter par les fenêtres.

Buteau se hâta de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la route de Cloyes, dans la nuit tombante.

Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au même point, la Coliche râlant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, à moitié glissée de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses duraient.

— Pour laquelle, voyons ? demanda le vétérinaire, qui était d’esprit jovial.

Et, tout de suite, tutoyant Lise :

— Alors, ma grosse, si ce n’est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te coller dans ton lit. Tu en as besoin.

Elle ne répondit pas, elle ne s’en alla pas. Déjà, il examinait la vache.

— Fichtre ! elle est dans un foutu état, votre bête. Vous venez toujours me chercher trop tard… Et vous avez tiré, je vois ça. Hein ? vous l’auriez plutôt fendue en deux, que d’attendre, sacrés maladroits !

Tous l’écoutaient, la mine basse, l’air respectueux et désespéré ; et, seule, la Frimat pinçait les lèvres, pleine de mépris. Lui, ôtant son paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, après les avoir noués d’une ficelle, pour les ravoir ; puis, il plongea la main droite.

— Pardi ! reprit-il au bout d’un instant, c’est bien ce que je pensais : la tête se trouve repliée à gauche, vous auriez pu tirer jusqu’à demain, jamais il ne serait sorti… Et, vous savez, mes enfants, il est fichu, votre veau. Je n’ai pas envie de me couper les doigts à ses quenottes, pour le retourner. D’ailleurs, je ne l’aurais pas davantage, et j’abîmerais la mère.

Françoise éclata en sanglots.

— Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache… Cette pauvre Coliche qui m’aime…

Et Lise, qu’une tranchée verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal des autres, se lamentaient, s’attendrissaient, dans la même supplication.

— Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait, depuis des années et des années… Sauvez-la, monsieur Patoir…

— Mais, entendons-nous bien, je vas être forcé de découper le veau.

— Ah ! le veau, on s’en fout, du veau !… Sauvez notre vache, monsieur Patoir, sauvez-la !

Alors, le vétérinaire, qui avait apporté un grand tablier bleu, se fit prêter un pantalon de toile ; et, s’étant mis tout nu dans un coin, derrière la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier à ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court dans ce costume léger, la Coliche souleva la tête, s’arrêta de se plaindre, étonnée sans doute. Mais personne n’eut un sourire, tellement l’attente serrait les cœurs.

— Allumez des chandelles !

Il en fit planter quatre par terre, et il s’allongea sur le ventre, dans la paille, derrière la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il resta aplati, le nez entre les cuisses de la bête. Ensuite, il se décida à tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu’il examina attentivement. Près de lui, il avait posé une petite boîte longue, et il se redressait sur un coude, il en sortait un bistouri, lorsqu’un gémissement rauque l’étonna et le fit s’asseoir.

— Comment ! ma grosse, tu es encore là ?… Aussi, je me disais : ce n’est pas la vache !

C’était Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs arrachés.

— Mais, nom de Dieu ! va donc faire ton affaire chez toi, laisse-moi faire la mienne ici ! Ça me dérange, ça me tape sur les nerfs, parole d’honneur ! de t’entendre pousser derrière moi… Voyons, est-ce qu’il y a du bon sens ? emmenez-la, vous autres !

La Frimat et la Bécu se décidèrent à prendre chacune Lise sous un bras et à la conduire dans sa chambre. Elle s’abandonnait, elle n’avait plus la force de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle solitaire, elle exigea pourtant qu’on laissât toutes les portes ouvertes, dans l’idée qu’elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimat avait préparé le lit de misère, selon l’usage des campagnes : un simple drap jeté au milieu de la pièce, sur une botte de paille, et trois chaises renversées. Lise s’accroupit, s’écartela, adossée à une des chaises, la jambe droite contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s’était pas même déshabillée, ses pieds s’arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus montaient à ses genoux ; et sa jupe rejetée sur sa gorge, découvrait son ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu’on lui voyait jusqu’au cœur.

Dans l’étable, Buteau et Françoise étaient restés pour éclairer Patoir, tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle, tandis que le vétérinaire, allongé de nouveau, pratiquait au bistouri une section autour du jarret de gauche. Il décolla la peau, tira sur l’épaule qui se dépouilla et s’arracha. Mais Françoise, pâlissante, défaillante, laissa tomber sa chandelle et s’enfuit en criant :

— Ma pauvre vieille Coliche… Je ne veux pas voir ça ! je ne veux pas voir ça !

Patoir s’emporta, d’autant plus qu’il dut se relever, pour éteindre un commencement d’incendie, déterminé dans la paille par la chute de la chandelle.

— Nom de Dieu de gamine ! ça vous a des nerfs de princesse !… Elle nous fumerait comme des jambons.

Toujours courant, Françoise était allée se jeter sur une chaise, dans la pièce où accouchait sa sœur, dont l’écartement béant ne l’émotionna pas, comme s’il se fût agi d’une chose naturelle et ordinaire, après ce qu’elle venait de voir. D’un geste, elle chassait cette vision de chairs découpées toutes vives ; et elle raconta en bégayant ce qu’on faisait à la vache.

— Ça ne peut pas marcher, faut que j’y retourne, dit soudain Lise, qui, malgré ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises.

Mais déjà la Frimat et la Bécu, se fâchant, la maintenaient en place.

— Ah ! çà, voulez-vous bien rester tranquille ! Qu’est-ce que vous avez donc dans le corps ?

Et la Frimat ajouta :

— Bon ! voilà que vous crevez la bouteille, vous aussi !

En effet, les eaux étaient parties d’un jet brusque, que la paille, sous le drap, but tout de suite ; et les derniers efforts de l’expulsion commencèrent. Le ventre nu poussait malgré lui, s’enflait à éclater, pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s’ouvraient, d’un mouvement inconscient de grenouille qui plonge.

— Voyons, reprit la Bécu, pour vous tranquilliser, j’y vas aller, moi, et je vous donnerai des nouvelles.

Dès lors, elle ne fit que courir de la chambre à l’étable. Même, pour s’épargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la cuisine. Le vétérinaire continuait son dépeçage, dans la litière trempée de sang et de glaires, une pénible et sale besogne, dont il sortait abominable, souillé de haut en bas.

— Ça va bien, Lise, criait la Bécu. Poussez sans regret… Nous avons l’autre épaule. Et, maintenant, c’est la tête qu’on arrache… Il la tient, la tête, oh ! une tête !… Et c’est fini, de ce coup, le corps est venu d’un paquet.

Lise accueillait chaque phase de l’opération d’un soupir déchirant ; et l’on ne savait si elle souffrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement, Buteau apporta la tête, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation générale.

— Oh ! le beau veau !

Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les cuisses gonflées, parut prise d’un inconsolable désespoir.

— Mon Dieu ! est-ce malheureux !… Oh ! le beau veau, mon Dieu !… Est-ce malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu’on n’en a jamais vu de si beau !

Françoise également se lamentait, et les regrets de tous devinrent si agressifs, si pleins de sous-entendus hostiles, que Patoir s’en blessa. Il accourut, il s’arrêta pourtant à la porte, par décence.

— Dites donc, je vous avais avertis… Vous m’avez supplié de sauver votre vache… C’est que je vous connais, mes bougres ! Faut pas aller raconter partout que je vous ai tué votre veau, hein ?

— Bien sûr, bien sûr, murmura Buteau, en retournant dans l’étable avec lui. Tout de même, c’est vous qui l’avez coupé.

Par terre, Lise, entre ses trois chaises, était parcourue d’une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque-là n’avait pas vu, dans sa désolation, demeura tout d’un coup stupéfaite, debout devant sa sœur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre, que creusait une cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme, qu’elle n’en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose pareille, le trou bâillant d’un tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte du fenil, par où l’on jetait le foin, et qu’un lierre touffu hérissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu’une autre boule, plus petite, la tête de l’enfant, sortait et rentrait à chaque effort, dans un perpétuel jeu de cache-cache, elle fut prise d’une si violente envie de rire, qu’elle dut tousser, pour qu’on ne la soupçonnât pas d’avoir mauvais cœur.

— Un peu de patience encore, déclara la Frimat. Ça va y être.

Elle s’était agenouillée entre les jambes, guettant l’enfant, prête à le recevoir. Mais il faisait des façons, comme disait la Bécu ; même, un moment, il s’en alla, on put le croire rentré chez lui. Alors seulement, Françoise s’arracha à la fascination de cette gueule de four braquée sur elle ; et un embarras la saisit aussitôt, elle vint prendre la main de sa sœur, s’apitoyant, depuis qu’elle détournait les yeux.

— Ma pauvre Lise, va ! t’as de la peine.

— Oh ! oui, oh ! oui, et personne ne me plaint… Si l’on me plaignait… Oh ! la, la, ça recommence, il ne sortira donc pas !

Ça pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l’étable. C’était Patoir, qui, étonné de voir la Coliche s’agiter et meugler encore, avait soupçonné la présence d’un second veau ; et, en effet, replongeant la main, il en avait tiré un, sans difficulté aucune cette fois, comme il aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaieté de gros homme farceur fut telle, qu’il oublia la décence, au point de courir dans la chambre de l’accouchée, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi.

— Hein ! ma grosse, t’en voulais un… Le v’là !

Et il était à crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le visage, le corps entier barbouillé de fiente, avec son veau mouillé encore, qui semblait ivre, la tête trop lourde et étonnée.

Au milieu de l’acclamation générale, Lise, à le voir, fut prise d’un accès de fou rire, irrésistible, interminable.

— Oh ! qu’il est drôle ! oh ! que c’est bête de me faire rire comme ça !… Oh ! là, là, que je souffre, ça me fend !… Non ! non ! ne me faites donc plus rire, je vas y rester !

Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son ventre, où ils poussaient d’un souffle de tempête. Elle en était ballonnée, et la tête de l’enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet près de partir.

Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire, ayant posé le veau devant lui, voulut essuyer d’un revers de main la sueur qui lui coulait du front. Il se balafra d’une large traînée de bouse, tous se tordirent, l’accouchée suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond.

— Je meurs, finissez ! Foutu rigolo qui me fait rire à claquer dans ma peau !… Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu, ça crève…

Le trou béant s’arrondit encore, à croire que la Frimat, toujours à genoux, allait y disparaître ; et, d’un coup, comme d’une femme canon, l’enfant sortit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit simplement le glouglou d’un goulot géant qui se vidait. Puis, le petit miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se dégonfle, riait plus fort. Ça criait d’un bout, ça riait de l’autre. Et Buteau se tapait sur les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir éclatait en notes sonores, Françoise elle-même, dont sa sœur avait broyé la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ça, une vraie cathédrale où le mari devait loger tout entier.

— C’est une fille, déclara la Frimat.

— Non, non, fit Lise, je n’en veux pas, je veux un garçon.

— Alors, je la renfile, ma belle, et tu feras un garçon demain.

Les rires redoublèrent, on en fut malade. Puis, comme le veau était resté devant elle, l’accouchée, qui finissait par se calmer, eut cette parole de regret :

— L’autre était si beau… Tout de même, ça nous en ferait deux !

Patoir s’en alla, après qu’on eut donné à la Coliche trois litres de vin sucré. Dans la chambre, la Frimat déshabilla et coucha Lise, tandis que la Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu’un accouchement venait d’avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu’on lavait à l’eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à peu ; et la mère, anéantie maintenant, s’endormit d’un sommeil de plomb, la face congestionnée, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise.

Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Françoise dit à Buteau qu’il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la nuit, avait jeté par terre un matelas, où elle comptait s’étendre, de façon à ne pas quitter sa sœur. Il ne répondit point, il acheva silencieusement sa pipe. Un grand calme s’était fait, on n’entendait que la respiration forte de Lise endormie. Puis, comme Françoise s’agenouillait sur son matelas, au pied même du lit, dans un coin d’ombre, Buteau, toujours muet, vint brusquement la culbuter par derrière. Elle se retourna, comprit aussitôt à son visage contracté et rouge. Ça le reprenait, il n’avait pas lâché son idée de l’avoir ; et fallait croire que ça le travaillait rudement fort, tout d’un coup, pour qu’il voulût d’elle ainsi, à côté de sa femme, après des choses qui n’étaient guère engageantes. Elle le repoussa, le renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante.

Lui ricanait, la voix étranglée.

— Voyons, qu’est-ce que ça te fout ?… Je suis bon pour vous deux.

Il la connaissait bien, il savait qu’elle ne crierait pas. En effet, elle résistait sans une parole, trop fière pour appeler sa sœur, ne voulant mettre personne dans ses affaires, pas même celle-ci. Il l’étouffait, il était sur le point de la vaincre.

— Ça irait si bien… Puisqu’on vit ensemble, on ne se quitterait pas…

Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfoncé les ongles dans le cou ; et il s’enragea alors, il fit allusion à Jean.

— Si tu crois que tu l’épouseras, ton salop… Jamais, tant que tu ne seras pas majeure !

Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, à pleine main brutale, elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu’il hurla. D’un bond, il s’était remis debout, effrayé, regardant le lit. Sa femme dormait toujours, du même souffle tranquille. Il s’en alla pourtant, avec un geste de terrible menace.

Lorsque Françoise se fut allongée sur le matelas, dans la grande paix de la chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle ne le laisserait faire, même si elle en avait l’envie. Et elle s’étonnait, l’idée qu’elle pourrait épouser Jean ne lui était pas encore venue.