La Terre promise (Polonius)

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AnonymeJean Polonius

La Terre promise



 
Et tu mourras sur la montagne où tu montes. Tu verras
vis-à-vis de toi le pays ; mais tu n’y entreras point.
BIBLE





Quand Moïse, vieilli, sentit venir sa fin,
Dieu lui dit : « Gravis la montagne,
« Et de là tu verras, au loin dans la campagne,
« Chanaan t’apparaître enfin. »

Le soleil se couchait : un bandeau vert et pâle
Marquait à l’horizon la mer occidentale ;
Et plus près, se peignant sur un ciel rose et pur.
S’étendaient des plaines fertiles,
Des bois, des coteaux et des villes,
Bordes de montagnes d’azur !...
C’était elle !... c’était cette terre bénie
Qu’à ses yeux promit l’Éternel !
Ce pays de lait et de miel
Qu’à poursuivre sans cesse il consuma sa vie ;
Pour qui des Pharaons il brava la furie.
Pour qui furent vaincus tant de périls divers,
Les flots, les sables nus, les stériles déserts,
Et la révolte ou l’apathie
D’un vulgaire ignorant, qu’hier comme aujourd’hui
Il a fallu servir et sauver malgré lui.

C’était elle, ô douleur !... au travers de l’abîme,
Il étendait les bras vers ses lointains sommets !
Mais en vain son regard planait de cime en cime ;
Il devait l’entrevoir, — mais la toucher, jamais !...

Pleure l’arrêt irrévocable !
Pleure, prophète infortuné !
Au regret amer qui t’accable,
Plus d’un mortel est destiné.
Hélas ! ton sort fut d’âge en âge
Le sort du héros et du sage ;
De tous ceux qu’une haute et sublime raison
Élevait au-dessus du commun horizon ;
De ceux qui, dans la nuit, répandant leurs lumières,
Au joug de l’ignorance ont arraché leurs frères.
Et vers un but plus noble, un univers plus beau,
De leurs contemporains ont guidé le troupeau.

Tandis qu’à leurs pieds, dans la plaine,
Paissait le peuple insouciant.
Montés sur les hauteurs, les yeux vers l’orient,
Ils cherchaient dans l’espace une terre lointaine ;
Terre féconde en biens, qu’à leurs vœux imparfaits
Le Génie annonçait d’avance ;
Où souriaient en espérance
L’Ordre, la Vérité, l’Harmonie et la Paix.
Hélas ! de ce beau sol les fertiles campagnes
Pour eux ne devaient pas fleurir ;
Leurs yeux n’ont pu, dans l’avenir,
Qu’entrevoir de loin ses montagnes !...

Consolez-vous, du moins, sublimes précurseurs !
Vous, dont l’espoir et le courage
Ont devancé les temps et dominé votre âge,
Consolez-vous de vos douleurs !
Chaque siècle ici-bas a sa Terre promise,
Qu’il cherche, qu’il poursuit dans les maux, dans les pleurs ;
Qu’il entrevoit, comme Moïse ;
Mais qui ne fut jamais conquise
Qu’au profit de ses successeurs.

Nous la cherchons aussi, cette terre si belle !
Nous aussi, debout jour et nuit,
Nous suivons au désert, les yeux tournés vers elle,
L’Espérance qui nous conduit.
Pareille à la nue enflammée
Qui guidait les Hébreux vers un nouveau séjour.
Et marchait devant leur armée,
Brillante ou sombre tour à tour.

Pour nous sont les travaux, les combats et les peines ;
Les sables sans verdure et les rocs sans fontaines ;
La faim, le chaud, la soif, les tempêtes du ciel ! —
Pour nos fils, — les gazons, les fleurs, les eaux courantes,
L’ombre sous leurs figuiers, le repos sous leurs tentes,
Le lait, le froment et le miel !....

Mais, non ! — à tous ces biens leur esprit infidèle
Rêvera d’autres biens à notre âge inconnus !
Ce qui nous suffirait ne leur suffira plus ;
Ils voudront à leur tour une terre plus belle.

Comme nous, pour trouver ce Chanaan lointain,
Ils vivront, haletans, dans la soif de l’attente ;
Comme nous, ils mourront les bras tendus en vain
Vers sa rive toujours fuyante !