La Terre qui meurt/IX

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IX

LA VIGNE ARRACHÉE


André s’ennuyait, et, déçu dans la joie du retour, n’aimait plus la Fromentière nouvelle comme il avait aimé l’ancienne.

Elle avait tant changé ! Il l’avait connue animée par le bruit et le travail d’une famille nombreuse et unie, dirigée par un homme dont l’âge avait respecté la vigueur et la gaieté même, servie par plus de bras qu’elle n’en demandait, aveuglément chérie et défendue, comme les nids qu’on n’a point encore quittés. Il la retrouvait méconnaissable. Deux des enfants s’étaient enfuis, laissant la maison triste, le père inconsolé, la tâche trop lourde aussi pour ceux qui restaient. Rousille s’épuisait. André sentait bien qu’il ne suffirait pas pour entretenir la Fromentière en bon état de culture, pour l’améliorer surtout, comme il l’avait médité si souvent de le faire, lorsqu’en Afrique, pendant les nuits chaudes où l’on ne dort pas, il songeait aux ormeaux de chez lui. Il eût fallu au moins deux hommes jeunes et forts, sans compter l’aide du valet : il eût fallu François auprès d’André !

Celui-ci luttait contre le découragement qui l’envahissait, car il était brave. Chaque matin, il partait pour les champs avec la résolution de tant travailler que toute autre pensée lui serait impossible. Et il labourait, hersait, semait, ou bien il creusait des fossés, ou plantait des pommiers, sans prendre de repos, avec tout son courage et tout son cœur. Mais toujours le souvenir de François lui revenait ; toujours le sentiment de la déchéance de la métairie. Les journées étaient longues, dans la solitude ; plus encore à côté du nouveau valet, manœuvre indifférent, que les projets ni les regrets de ce fils de métayer ne pouvaient intéresser. Le soir, quand André rentrait, à qui se serait-il confié et qui l’eût consolé ? la mère n’était plus là ; le père avait trop de peine déjà à garder lui-même ce qu’il faut d’espérance et de vaillance pour ne pas plier sous le malheur ; Mathurin était si peu sûr et si aigri, que la pitié pouvait aller à lui, mais non l’affection vraie. Il y aurait eu Rousille peut-être. Mais Rousille avait dix-sept ans quand André l’avait quittée. Il continuait de la traiter en enfant, et ne lui disait rien. D’ailleurs, c’est à peine si on la voyait passer, la petite, toujours préoccupée et courant. Morne maison ! Le jeune homme y souffrait d’autant plus qu’il sortait du régiment, où la vie était dure sans doute, mais si pleine de mouvement et d’entrain !

Les semaines s’écoulaient et l’ennui ne cédait pas.

Fatigué de ce repliement sur soi-même, André peu à peu laissa son esprit s’écarter hors du monde douloureux où il s’efforçait vainement de reconnaître la maison de sa jeunesse. Il était comme ces paysans des côtes, travailleurs taciturnes qui regardent la mer par-dessus les dunes, et que tourmente un peu de songe quand le vent souffle. Triste et touché par le malheur, il se rappela la science lamentable qu’il avait acquise au loin : il pensa qu’on peut vivre ailleurs qu’à la Fromentière, au bord du Marais de Vendée.

La tentation devint pressante. Deux mois après qu’il eut repris possession de la chambre où les deux frères couchaient autrefois, un soir que toute la métairie dormait, André se mit à écrire à un soldat de la légion étrangère, qu’il avait connu et laissé en Afrique : « Je m’ennuie trop, mon frère et ma sœur ont quitté la maison. Si tu sais une bonne occasion de placer son argent en terre, soit en Algérie, soit plus loin, tu peux me l’indiquer. Je ne suis pas décidé, mais j’ai des idées de m’en aller. Je suis comme seul chez nous. » Et les réponses vinrent bientôt. Au grand étonnement de Toussaint Lumineau, le facteur apporta à la Fromentière des brochures, des journaux, des prospectus, des plis qui étaient gros, et dont André ne se moquait pas, comme faisaient Rousille et Mathurin. Le père disait en riant, car il n’avait aucun soupçon contre André :

— Il n’est jamais entré tant de papier à la Fromentière, Driot, que depuis les semaines de ton retour. Je ne t’en veux pas, puisque c’est ton plaisir de lire. Mais moi, ça me lasserait l’esprit.

Le dimanche seulement, il lui arrivait de souffrir un peu de ce goût trop vif qu’avait son fils pour l’écriture et la lecture. Ce jour-là, presque toujours, après vêpres, il ramenait avec lui quelque vieux compagnon, le Glorieux de la Terre Aymont ou Pipet de la Pinçonnière, et ils allaient ensemble rendre visite aux champs de la Fromentière. Ils montaient et descendaient par les sentes pleines d’herbe, l’un près de l’autre, inspectant toutes choses, s’exprimant avec des signes d’épaule ou de paupière, échangeant de rares propos qui avaient tous le même objet : les moissons présentes ou futures, belles ou médiocres, menacées ou sauvées. En cette saison d’hiver, c’étaient les guérets, les blés jeunes et les coins de luzerne qu’on étudiait. Et Toussaint Lumineau, qui n’avait pas réussi à prendre au passage et à emmener son André, confiait au métayer de la Terre-Aymont ou de la Pinçonnière, arrêté dans le même rayon tiède, à la cornière d’une pièce :

— Vois-tu, mon fils André est d’une espèce que je n’ai pas encore connue et qui ne ressemble pas à la nôtre. Ça n’est pas qu’il méprise la terre. Il a de l’amitié pour elle, au contraire, et je n’ai rien à reprocher à son travail de la semaine. Mais depuis qu’il est revenu du régiment, son idée, le dimanche, est dans la lecture.

Rousille aussi s’étonnait quelquefois. Elle avait trop à faire dans la maison pour s’occuper du travail ou des amusements des autres. Chargée du ménage, prise par les mille soins d’une ferme, elle ne voyait guère André qu’aux heures des repas, et devant témoins. À ces moments-là, André, soit par un effort de volonté, soit que la jeunesse fût plus forte que l’ennui et réclamât son heure, se montrait gai d’ordinaire, et insouciant. Il plaisantait volontiers Rousille et tâchait de la faire rire. Elle cependant, comme elle était femme et qu’elle souffrait, avait le don de deviner les souffrances des autres. Et à des signes bien légers, à des regards arrêtés sur les hautes vitres de la fenêtre, à deux ou trois mots qui auraient pu s’expliquer autrement, son âme tendre avait compris qu’André n’était pas tout à fait heureux. Sans en savoir davantage, elle l’avait plaint. Mais elle était loin de se douter de la crise que traversait son frère et du projet qu’il méditait.

Un seul de ces témoins de la vie avait pénétré les desseins d’André : c’était Mathurin. Il avait remarqué la tristesse grandissante d’André, l’inutile effort du jeune homme pour retrouver l’ancienne égalité d’humeur et la vaillance calme dans le travail quotidien. Il le suivait quelquefois aux champs ; il épiait à la maison l’arrivée du facteur et se faisait remettre les lettres et les papiers adressés à son frère. Les moindres détails restaient gravés dans sa mémoire songeuse, et en sortaient un jour, sous forme d’une question qu’il posait prudemment, avec une indifférence affectée. Il savait, par exemple, que la plupart des lettres que recevait André portaient, les unes le timbre d’Alger, les autres celui d’Anvers. Et comme ce dernier nom ne disait rien à Mathurin, André avait expliqué :

— C’est un grand port de Belgique, plus grand que Nantes où tu as passé une fois.

— Comment peux-tu connaître du monde si loin de chez nous et si loin de l’Afrique ?

— C’est bien simple, ajoutait le cadet : mon meilleur ami, à Alger, est un Belge de la légion étrangère, qui a toute sa famille dans la ville d’Anvers. Tantôt Demolder m’écrit, et tantôt ce sont les parents qui m’écrivent pour me donner les renseignements dont j’ai besoin…

— Des nouvelles de tes camarades, alors ?

— Non, des choses qui m’intéressent, sur les voyages, les pays… Un des enfants s’est établi au delà de la mer, en Amérique. Il a une ferme aussi grande que la paroisse de chez nous.

— Il était riche ?

— Non ; il l’est devenu.

Mathurin n’insistait pas. Mais il continuait d’observer, d’ajouter les indices aux indices. Quand André laissait traîner une brochure d’émigration, une annonce de concessions à donner ou à vendre, Mathurin relevait la feuille et tâchait de découvrir les endroits où les sourcils du frère s’étaient froncés, où quelque chose comme un sourire, un désir, une volonté, avait traversé les yeux du cadet.

De preuve en preuve, il avait acquis la conviction que Driot méditait de quitter la Fromentière. Quand ? Pour quel pays lointain où la fortune était facile ? C’étaient là des points obscurs. Alors, en ce mois de décembre, où les tête-à-tête sont plus nombreux à cause des bourrasques, des journées de neige et de pluie, lorsqu’il était seul avec André, dans l’étable ou dans la maison, il disait perfidement :

— Parle-moi de l’Afrique, Driot ? Raconte-moi les histoires de ceux qui se sont enrichis ? Ça m’intéresse de t’entendre causer là-dessus.

D’autres fois il demandait :

— La Fromentière doit te paraître petite et pauvre, à toi qui lis dans les livres ? Bien sûr, elle ne donne pas comme autrefois !

Mathurin ne doutait plus, lorsque Driot doutait encore.

L’année s’acheva ainsi.

Une nouvelle année commença. L’hiver était pluvieux, mais il gelait toutes les nuits. On voyait, au matin, les fils d’araignées, tendus d’une motte à l’autre et couverts de brume glacée, remuer au vent comme des ailes blanches. La glèbe fumait au soleil tardif, et les ailes blanches devenaient grises. Les plus gros travaux de la campagne étaient suspendus. Les hommes des terres hautes abattaient quelques souches ou remplaçaient des barrières. Ceux du Marais ne faisaient plus rien. Pour eux les vacances étaient venues. Les fossés et les étiers débordaient. La plupart des fermes, enveloppées par les eaux et comme flottantes au-dessus d’elles, n’avaient de communication avec les bourgs ou entre elles qu’au moyen des yoles remises à neuf, qui couraient en tous sens sur les prés inondés. C’était le temps joyeux des veillées et des chasses.

Le sol n’était cependant pas si dur qu’on ne pût le défoncer, et Toussaint Lumineau avait résolu, selon le conseil donné par Mathurin, d’arracher la vigne qui dépendait de la Fromentière, et que le phylloxera avait détruite.

Le métayer et André montèrent donc jusqu’au petit champ bien exposé au midi, sur la hauteur dénudée que coupe la route de Challans à Fromentine. Ils avaient devant eux, et ne voyaient pas autre chose, sept planches de vieille vigne entre quatre haies d’ajoncs, un sol caillouteux, et les ailes de deux moulins qui tournaient.

— Attaque une des planches, dit le métayer ; moi, j’attaquerai celle d’à côté.

Et enlevant leur veste, malgré le froid, car le travail allait être rude, ils se mirent à arracher la vigne. L’un et l’autre, ils avaient causé d’assez belle humeur en faisant la route. Mais, dès qu’ils eurent commencé à bêcher, ils devinrent tristes, et ils se turent pour ne pas se communiquer les idées que leur inspiraient leur œuvre de mort et cette fin de la vigne. Lorsqu’une racine résistait par trop, le père essaya deux ou trois fois de plaisanter et de dire : « Elle se trouvait bien là, vois-tu, elle a du mal à s’en aller, » ou quelque chose d’approchant. Il y renonça bientôt. Il ne réussissait point à écarter de lui-même, ni de l’enfant qui travaillait près de lui, la pensée pénible du temps où la vigne prospérait, où elle donnait abondamment un vin blanc, aigrelet et mousseux, qu’on buvait dans la joie les jours de fête passés. La comparaison de l’état ancien de ses affaires avec la médiocre fortune d’aujourd’hui l’importunait. Elle pesait plus lourdement encore, et il s’en doutait bien sur l’esprit de son André. Silencieux, ils levaient donc et ils abattaient sur le sol leur pioche d’ancien modèle, forgée pour des géants. La terre volait en éclats ; la souche frémissait ; quelques feuilles recroquevillées, restées sur les sarments, tombaient et fuyaient au vent, avec des craquements de verre brisé ; le pied de l’arbuste apparaissait tout entier, vigoureux et difforme, vêtu en haut de la mousse verte où l’eau des rosées et des pluies s’était conservée pendant les étés lointains, tordu en bas et mince comme une vrille. Les cicatrices des branches coupées par les vignerons ne se comptaient plus. Cette vigne avait un âge dont nul ne se souvenait. Chaque année, depuis qu’il avait conscience des choses, Driot avait taillé la vigne, biné la vigne, cueilli le raisin de la vigne, bu le vin de la vigne. Et elle mourait. Chaque fois que, sur le pivot d’une racine, il donnait le coup de grâce, qui tranchait la vie définitivement, il éprouvait une peine ; chaque fois que, par la chevelure depuis deux ans inculte, il empoignait ce bois inutile et le jetait sur le tas que formaient les autres souches arrachées, il haussait les épaules, de dépit et de rage. Mortes les veines cachées par où montait pour tous la joie du vin nouveau ! Mortes les branches mères que le poids des grappes inclinait, dont le pampre ruisselait à terre et traînait comme une robe d’or ! Jamais plus la fleur de la vigne, avec ses étoiles pâles et ses gouttes de miel, n’attirerait les moucherons d’été, et ne répandrait dans la campagne et jusqu’à la Fromentière, son parfum de réséda ! Jamais les enfants de la métairie, ceux qui viendraient, ne passeraient la main par les trous de la haie pour saisir les grappes du bord ! Jamais plus les femmes n’emporteraient les hottées de vendange ! Le vin, d’ici longtemps, serait plus rare à la ferme, et ne serait plus « de chez nous ». Quelque chose de familial, une richesse héréditaire et sacrée périssait avec la vigne, servante ancienne et fidèle des Lumineau.

Ils avaient, l’un et l’autre, le sentiment si profond de cette perte, que le père ne put s’empêcher de dire, à la nuit tombante, en relevant une dernière fois sa pioche pour la mettre sur son épaule :

— Vilain métier, Driot, que nous avons fait aujourd’hui !

Cependant il y avait une grande différence entre la tristesse du père et celle de l’enfant. Toussaint Lumineau, en arrachant la vigne, pensait déjà au jour où il la replanterait ; il avait vu, dans sa muette et lente méditation, son successeur à la Fromentière cueillant aussi la vendange et buvant le muscadet de son clos renouvelé. Il possédait cet amour fort et éprouvé, qui renaît en espoirs à chaque coup du malheur. Chez André, l’espérance ne parlait pas de même, parce que l’amour avait faibli.

Tous deux, bruns dans le jour finissant, ils se remirent en marche le long de la bordure d’herbe, puis sur la pente des champs qui ramenaient vers la ferme. Le corps endolori et penché en avant, leur outil sur l’épaule, ils considéraient l’horizon rouge au-dessus du Marais, et les nuages que le vent poussait vers le soleil en fuite. C’était un soir lamentable. Autour d’eux, des guérets, des terres nues, des haies dévastées, des arbres sans feuilles, de l’ombre et du froid qui tombaient du ciel. Et ils avaient bien fait deux cents mètres avant que le fils se décidât à parler, comme si la réponse devait être trop dure pour le père qui suivait le même chemin de travail.

— Oui, dit-il, le temps de la vigne est fini dans nos contrées : mais elle pousse ailleurs.

— Où donc, mon Driot ?

Dans les demi-ténèbres, l’enfant étendit sa main libre, au-dessus de la Fromentière noyée en bas dans l’ombre. Et le geste allait si loin, par delà le Marais et par delà la Vendée, que, sous ses habits de grosse laine, Toussaint Lumineau sentit le froid du vent.

— Les autres pays, dit-il, qu’est-ce que ça nous fait, mon Driot, pourvu qu’on vive dans le nôtre ?

Le fils comprit-il l’anxieuse tendresse de ces mots-là ? Il répondit :

— C’est que, justement, dans le nôtre, il est de plus en plus malaisé de vivre.

Toussaint Lumineau se souvint des paroles, à peu près semblables, qu’avait dites François, et il se tut, pour essayer de s’expliquer à lui-même comment André pouvait les répéter, lui qui n’était cependant ni paresseux ni porté pour les villes.

Devant les hommes qui descendaient aux marges des terres brunes, la Fromentière avec ses arbres apparaissait comme un dôme de ténèbres plus denses, au-dessus duquel la nuit d’hiver allumait ses premières étoiles. Le métayer n’entrait jamais sans émotion dans cette ombre sainte de chez lui. Ce soir-là, mieux que d’habitude, il sentit cette douceur de revenir qui ressemblait à un serment d’amour. Rousille, entendant des pas qui s’approchaient, ouvrit la porte, et éleva la lampe à l’extérieur, comme un signal.

— Vous rentrez tard ! dit-elle.

Ils n’avaient pas eu le temps de répondre, qu’un son de corne prolongé, nasillard, retentit au fond du Marais, bien au delà de Sallertaine.

— C’est la corne de la Seulière ! cria, du bout de la salle, la voix de Mathurin.

Les hommes entrèrent dans la clarté chaude du foyer. La petite lampe fut reposée sur la table.

Mathurin reprit :

— On veille ce soir à la Seulière. Veux-tu y venir, Driot ?

L’infirme, les bras appuyés sur la table et agités d’un mouvement nerveux, soulevé à demi, les yeux flambants d’un désir longtemps contenu qui éclatait enfin, faisait peine à voir et faisait peur, comme ceux dont la raison chancelle.

— Je ne suis guère d’humeur à danser, répondit négligemment André ; mais peut-être ça me ferait du bien, aujourd’hui.

Le métayer, silencieusement, appuya la main sur l’épaule de son malheureux aîné, et les yeux enfiévrés se détournèrent, et le corps obéit, et retomba sur le banc, comme un sac de froment, dont la toile s’élargit quand il touche terre.

Les hommes soupèrent rapidement. Vers la fin du repas, Toussaint Lumineau, dont l’esprit s’était remis à penser aux paroles d’André, voulut prendre à témoin celui de ses enfants qui n’avait jamais varié dans l’amour exclusif de la Fromentière, et dit :

— Croirais-tu, Mathurin, que ce Driot déraisonnait, ce soir ? Il prétend que la vigne a fait son temps chez nous ; qu’elle pousse mieux ailleurs. Mais quand on plante une vigne, on sait bien qu’elle doit mourir un jour, n’est-ce pas ?

— Beaucoup sont mortes avant la nôtre, fit rudement l’infirme. Nous ne sommes pas plus malheureux que les voisins.

— C’est justement ce que je dis, répondit André. — Et il releva la tête, et on vit ses yeux qu’animait la contradiction et ses moustaches fines qui remuaient quand il parlait. — Ce n’est pas seulement notre vigne qui est usée, c’est la terre, la nôtre, celle des voisins, celle du pays, aussi loin et plus loin que vous n’avez jamais été. Il faudrait des terres neuves, pour faire de la belle culture.

— Des terres neuves, dit le père, je n’en ai jamais connu par ici. Elles ont toutes servi.

— Il y en a pourtant, et dans bien des contrées…

Il hésita, un instant, et énuméra pêle-mêle :

— … En Amérique, au Cap, en Australie, dans les îles, chez les Anglais. Tout pousse dans ces pays-là. La terre a plaisir à donner, tandis que les nôtres…

— N’en dis pas de mal, Driot : Elles valent les meilleures !

— Usées, trop chères !

— Trop chères, oui, un peu. Mais donne-leur de l’engrais, et tu verras !

— Donnez-leur-en donc ! Vous n’avez pas de quoi en acheter !

— Qu’il vienne seulement une bonne année, pas trop sèche, pas trop mouillée, et nous serons riches !

Le métayer s’était redressé, comme sous une injure personnelle, et il attendait ce que Driot allait répondre. Celui-ci se leva, emporté par la passion. Et tous le regardaient, même le valet de ferme, qui essayait de comprendre, le menton serré dans sa main calleuse. Et tous ils sentaient vaguement, à l’aisance du geste, à la facilité de sa parole, que Driot n’était plus tout à fait comme eux.

— Oui, fit le jeune homme, fier d’être écouté, il y aurait peut-être quelque chose à faire, ici, dans les vieux pays. Mais on ne nous apprend pas ces choses-là dans nos écoles : c’est trop utile. Et puis l’impôt est trop lourd, et les fermages trop haut. Alors, pendant que nous vivons misérablement, ils font là-bas des récoltes magnifiques. J’apprends ça tous les jours. Nos vignes crèvent, et ils ont du vin. Le froment pousse chez eux sans engrais, et ils nous l’envoient dans des navires aussi chargés de grain que l’était, à ce que vous racontez, le grenier de l’ancien château d’ici…

— Des farces ! Tu as lu ça dans les livres !

— Un peu. Mais j’ai vu aussi des navires dans les ports, et les sacs de froment coulaient de leur bord comme l’eau des étiers par-dessus les talus. Si vous lisiez les journaux, vous sauriez que tout nous est apporté de l’étranger, à meilleur compte que nous ne pouvons le produire, le blé, l’avoine, les chevaux, les bœufs, et qu’il y a, contre nous autres, les Américains, les Australiens, et qu’il y aura bientôt les Japonais, les Chinois…

Il se grisait de paroles. Il n’était que l’écho de quelques lectures qu’il avait faites, ou de conversations qu’on avait tenues devant lui. La Fromentière l’écoutait avec stupeur. Chine, Japon, Amérique, ces noms volaient dans la salle comme des oiseaux inconnus, amenés par la tempête dans des régions lointaines. Les murs de la métairie avaient entendu tous les mots de la langue paysanne, mais pas une fois encore ils n’avaient sonné sous le choc de ces syllabes étrangères. L’étonnement était marqué sur tous les visages éclairés par la lampe et levés vers Driot, qui continua :

— J’en ai appris, des choses ! J’en apprends tous les jours. Et, tenez, quand on revient, comme moi, d’arracher une vigne, ça fait enrager de penser qu’il y a des pays, en Amérique, et je pourrais vous dire leur nom, où on peut aller sans délier sa bourse…

— Allons donc ! s’écria le valet.

— Oui, le gouvernement paye le passage du cultivateur. Il le nourrit à l’arrivée. Il lui donne, pour s’établir, trente hectares de terre…

Cette fois, le père hocha la tête, désarmé par l’énormité de l’affirmation, et dit, d’un air de mépris :

— Tu racontes des menteries, mon garçon. Trente hectares, ça fait soixante journaux. Moi, je ne lis pas souvent, c’est vrai. Mais je ne me laisse pas raconter toutes les histoires que tu crois comme Évangile. Soixante journaux ! Les gouvernements seraient vite ruinés, s’ils faisaient un cadeau pareil à tous ceux qui en ont envie… Tais-toi… Ça me chagrine d’entendre mal parler de la terre de chez nous… Puisque tu veux la cultiver avec moi, Driot, fais comme nous, n’en dis pas de mal… Elle nous a toujours nourris.

Il y eut un silence embarrassé, dont le valet profita pour se lever et gagner son lit. L’appel de la Seulière courut de nouveau dans la nuit. Mathurin ne prononça pas une parole, mais il regarda son frère. Celui-ci, mécontent, excité par la discussion qu’il venait d’avoir, comprit l’interrogation muette, et répondit vivement, de manière à faire sentir que sa volonté était libre :

— Eh bien ! oui, j’y vais.

— Je te ferai la conduite jusqu’à la yole, repartit l’infirme.

Toussaint Lumineau devina un danger.

— C’est déjà trop que ton frère aille à la Seulière, dit-il. Mais toi, mon pauvre gars, d’aucune manière ça ne te serait bon de veiller là-bas. Il fait froid dehors… Ne va pas plus loin que le pré aux canes, et reviens vite.

Il suivit des yeux l’infirme qui, en grande hâte, avec le surcroît d’énergie que lui donnait l’émotion, se soulevait sur ses béquilles, longeait la table, descendait les marches, et, derrière André, s’enfonçait dans la nuit…

Les fils étaient dehors. Le vent glacé soufflait par la porte laissée ouverte. Hélas ! que le gouvernement de la maison devenait difficile ! Assis sur le banc, la tête appuyée sur un coude et regardant l’ombre de la cour, le métayer réfléchissait aux choses qu’il avait entendues ce soir, et à l’impuissance où il se trouvait, malgré sa tendresse et sa grande expérience de se faire obéir, dès qu’il ne s’agissait plus du travail de la métairie. Mais il ne demeura pas longtemps sans demander à sa fille, enfermée dans la décharge voisine, — la moindre parole sonnait si bien dans les chambres vides !

— Rousille ?

La petite ouvrit la porte, et s’avança un peu, tenant un plat creux qu’elle essuyait sans le regarder.

— J’ai peur que Mathurin ne retourne la voir…

— Oh ! père, il ne ferait pas ça… D’ailleurs, il ne doit pas avoir ses souliers, et il n’oserait pas paraître à la Seulière…

Elle se pencha, chercha sous le lit de Mathurin, puis dans le coffre, et se releva en disant :

— Si… il les a emportés… Il les avait mis d’avance… Le premier son de corne a passé vers six heures.

Le père se mit à marcher à grands pas. Inquiet, il s’arrêtait, de minute en minute, pour écouter si un bruit de béquilles heurtant les cailloux n’annonçait pas le retour de Mathurin.