La Thuringe, voyage à travers l'Allemagne du passé et du présent

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La Thuringe, voyage à travers l'Allemagne du passé et du présent
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 63 (p. 537-567).
LA THURINGE
VOYAGE A TRAVERS L'ALLEMAGNE DU PASSE ET DU PRESENT

A CHARLES-ALEXANDRE, GRAND-DUC REGNANT DE SAXE


I. LA WARTBOURG ET WELMAR.

L’Allemagne, avons-nous besoin de le dire ici ? nous a toujours été chère. S’il existe pour l’homme, en dehors du sol natal, une seconde patrie que l’âme et l’intelligence, obéissant à l’irrésistible loi des premières sensations, du premier enthousiasme, aient le droit de se choisir, cette terre fut pour nous le pays de Goethe et de Beethoven, de Hegel, de Novalis, d’Arnim et de Weber. Et quand nous la désignons par ses penseurs, ses artistes, ce n’est point pour essayer d’échapper à la politique, aujourd’hui partout prédominante, mais pour bien marquer tout d’abord que nous n’entendons rien sacrifier de ce qui constitue à nos yeux la véritable grandeur de l’Allemagne, — grandeur faite d’idéal et de réalité, où le passé et le présent se rencontrent, et dont les dynasties promènent à travers l’histoire le caractère spécialement intellectuel. L’Allemagne et l’Italie ont cela de commun, que jamais rien ne les distrait des choses de la pensée. Partout ailleurs, en Angleterre, même en France, vous trouverez dans les périodes d’action je ne sais quelle dédaigneuse indifférence pour les travaux de l’esprit, ce qui jamais n’arrive chez les Italiens pas plus que chez les Allemands. Ce manque de respect à la dignité humaine que jadis flétrissait Pascal, et qui pour nous consiste à ne point savoir tenir compte, — même en temps de guerre, — de l’immense valeur d’une œuvre d’art, ni l’un ni l’autre de ces deux peuples, qui par plus d’un côté se ressemblent, ne voudrait s’en rendre coupable. Aucune gloire ne rend l’Allemand infidèle à son culte, n’amoindrit chez lui l’enthousiasme. A cet endroit, l’Allemagne est, comme dirait Goethe, sphérique, complète, et n’éprouve nul besoin de sacrifier telle partie de son être à telle autre, sous prétexte qu’on ne saurait être fort sur plusieurs points à la fois. A l’époque de ses plus grands troubles sont nés ses plus grands chefs-d’œuvre, et ses meilleurs soldats s’inspirèrent toujours des plus essentiellement lyriques de ses poètes. Interrogez l’histoire ; quels poètes et quels artistes que la plupart de ces princes germains, un Frédéric de Hohenstaufen, un Maximilien II et tant d’autres ! Entre la pensée et l’action, l’Allemand aime à voir un indissoluble lien, estimant que l’acte décisif, la rettende That, comme il dit lui-même, a meilleure chance de partir d’une âme habituée aux choses hautes et délicates que de relever d’instincts brutaux devant à l’ignorance la virginité de leur rudesse. Les soudards illustres, les Tilly, les Blücher, si loin que leurs noms portent, n’auront jamais chez elle cette place qu’au plus profond, au plus intime de son être, occupe un Théodore Koerner par exemple. Leyer und Schwert, une lyre et une épée, — c’est le vrai mot de l’Allemagne. A eux deux, Weber et Koerner ont trouvé la devise. De lettrés inutiles, l’Allemagne en a moins qu’on ne pense. Des caractères formés par l’étude, des soldats-poètes, ce sont là ses types familiers. Il ne faut point chercher à la voir plus pratique à telle époque qu’à telle autre. La poésie sera toujours la vraie source à laquelle elle puisera pour ses actions d’éclat, et l’art et le lyrisme ne se peuvent séparer de ses gloires de tout genre. En 1825, les princes de la maison royale de Saxe, rentrant à Dresde après une excursion, disaient à l’auteur du Freyschütz : « C’est en vous, Weber, qu’on nous a partout complimentés. A chaque pas que nous faisions, on nous saluait en votre nom. A notre entrée à Rotterdam, l’hôtel de ville carillon nait votre chœur des chasseurs ; à bord d’un vaisseau de ligne, la walse ; toujours et partout Weber ! Vous teniez, vous, le premier rôle ; nous n’avions, nous, que le second. »

Les Saxes, voilà le cœur de l’Allemagne. La Prusse, c’est le Nord ; l’Autriche, déjà presque l’Orient. La Saxe est le centre, la racine d’où s’élancent ces vigoureuses branches qui à travers l’Angleterre vont s’étendre jusqu’au far-west. Le Rhin allemand par maint endroit s’imprègne pourtant trop de l’atmosphère gauloise et franque pour être tout à fait la patrie allemande que veut Arndt, tandis qu’entre le Danube et l’Elbe, entre la Moldau et le Weser, est encore à demeure le peuple originel, cet Urvolk, qui, venu du Gange, va au Hudson, et aux influences duquel, depuis près de deux mille ans, aucune race, aucune civilisation n’échappèrent.

L’Allemagne est trop vaste, trop multiforme pour trouver son unité ailleurs que dans une idée, et pour toutes ces nationalités sans exception, ce qui les unit, c’est l’idée de l’intelligence, le Culturelement, que le Germain prétend représenter par opposition à tous les autres peuples dont il cherche ou subit le contact. De là sa lenteur à reconnaître, à accepter ces accidens heureux par lesquels d’autres races plus vives se laissent si aisément captiver. Il est peut-être le seul peuple qui ne se courbe pas devant le succès. Goethe, Schiller, Kant, Beethoven, sont une patrie pour les Allemands bien plus encore que le territoire spécial où ils naissent. Quand un souverain vient à donner contre des temps de crise, il n’est point rare de le voir s’absorber dans la contemplation, l’étude, préférer à ce qu’on nomme vulgairement le tourbillon des affaires le recueillement, l’air des cimes où l’on se retrempe pour les grandes luttes. Élever son âme avec Beethoven, avec les Niebelungen, qui sait (n’en déplaise aux chancelleries) si ce moyen de s’initier à l’œuvre du gouvernement n’en vaudrait pas un autre ? Quoi qu’il en soit, les constitutions de l’Allemagne, nous les avons, non point étudiées d’une façon abstraite et théorique comme on étudierait la république de Platon ou le gouvernement de Salente, mais pratiquées, vécues en quelque sorte, et nous savons ce qu’elles valent pour la sécurité, la dignité de l’individu, la paix de l’esprit, la respectabilité des mœurs. C’est à ce particularisme bien entendu, qui, sous quelque forme que les prochains remaniemens s’accomplissent, conservera toujours ses droits, c’est à ce particularisme fédéral que nous devons d’avoir embrassé le grand ensemble. Les temps alors étaient au calme, rien ne se laissait pressentir des funestes déchiremens de l’heure présente ; nul appel aux armes, nulle ombre de mort ne bouleversait, n’attristait ce paysage vers lequel chaque été nous ramenait le culte d’une auguste amitié qui depuis vingt ans ne s’est jamais démentie. Ceci suffira pour expliquer certaines digressions du côté de la fantaisie, auxquelles notre sujet d’ailleurs se prête, étant de ceux qui, pour nous servir d’un mot de Jean-Paul, comportent tout, « des couchers de soleil sur les Alpes et des reichstags à Worms. » Et puis n’est-ce pas un voyage que nous voulons écrire, et que serait sans le pittoresque un voyage en Allemagne et en Thuringe ? Lucos ac nemora consecrant, disait Tacite [1].


I

La Thuringe est une idylle de la nature, « Pour vous en faire la description, a dit un des écrivains considérables de l’Allemagne de notre époque [2], il me faudrait être à l’âge que j’avais lorsque j’y vins pour la première fois. » Nous aussi, nous regretterions volontiers, à ce point de vue, les naïves et bienheureuses sensations de cette première jeunesse que tout entraîne, émerveille, que rien n’effraie, pas même l’idée de raconter un paysage et d’entretenir le public des histoires que nous ont apprises les bourdonnemens de l’abeille buissonnière poursuivie à travers la montagne. Pauvre éloge à faire d’un pays par le temps qui court que de dire qu’il est une idylle géographique ! Mieux vaudrait pouvoir le nommer un état ; mais la Thuringe est moins un état qu’un composé très pittoresque de principautés particulières réunies, groupées ensemble à souhait pour le plaisir des yeux et la curiosité du dilettantisme historique. Par cette absence d’homogénéité, la Thuringe rappelle quelque peu la mère commune, laquelle n’est à son tour qu’une grande Thuringe, tout comme la Thuringe, à bien examiner les choses, pourrait passer pour une Allemagne en miniature. L’auteur du Cosmos n’a-t-il pas écrit que chaque coin de terre pris à part est un abrégé de l’univers ? A ce compte, la Thuringe, en y comprenant les duchés de Saxe, les principautés de Schwarzbourg et de Reuss, — la Thuringe serait en petit l’Allemagne. Ses montagnes, ses plaines, ses cours d’eau, de même que ses châteaux forts, ses ruines, ses états et ses villes, offriraient en effet comme un résumé de la grande patrie germanique. Vous retrouvez les Alpes tyroliennes dans ces hautes cimes granitiques du pays d’Eisenach, la Saale tient lieu du Danube, et la Schwartza a pour elle tout le romantisme du Rhin. Maintenant, en ce qui concerne l’activité sociale et les intérêts variés qui s’y rattachent, ces villes et ces états ne sont-ils pas un vrai microcosme ? Altenberg, par exemple, représente l’agriculture, Reuss l’industrie, et telle petite cour que chacun va nommer a de tout temps pris le pas sur les plus grandes dans tout ce qui regarde la culture des lettres.

Qui viendra démentir ma comparaison ? La Prusse, la Saxe, la Bavière, ont une physionomie, une individualité politique ; l’Allemagne n’en a point. Toute proportion gardée entre le contenant et le contenu, le tout et la partie, l’Allemagne d’aujourd’hui, en tant qu’état, vaut la Thuringe. Cette unité impériale qu’un Wallenstein mit dans son camp, qu’un Henri de Gagern chercha dans le parlement de Francfort, où la trouver ? Le vieux Bund ne fonctionne plus ; cette force tombée à terre, qui la ramassera ? qui l’emploiera selon les besoins des temps nouveaux ? Est-ce la Prusse autoritaire et tapageuse de M. de Bismark ? Nous qui n’avons jamais cessé d’aimer l’Allemagne, de la vouloir grande et libérale, nous avions au cœur d’autres sympathies, d’autres espérances. Et pourtant cette Thuringe si bariolée, ce pays si découpé en jolis petits compartimens de fantaisie, fut jadis un grand royaume qui touchait à la Bohême et à la Saxe, et du Danube s’étendait presque jusqu’au Rhin. C’est vrai qu’il y a de cela bien des siècles. Depuis ces beaux jours d’un passé en quelque sorte légendaire, la Thuringe n’a guère mené qu’une existence pittoresque. Les princes qui l’habitent, — dois-je dire qui la gouvernent ? — sont moins des souverains que d’illustres propriétaires attachés héréditairement à ce sol fractionné, et qui, — tandis que leurs cadets vont ailleurs, comme certains fils de lords, courir la fortune, — acceptent gravement envers une population les droits et les devoirs de la vie de famille, continuant dans le présent le romantisme du passé.

C’est ce caractère tout idyllique qui fait aujourd’hui le charme spécial de la Thuringe. On y pratique l’agriculture et l’élève des bestiaux, on y chasse à tir et à courre, on s’y marie surtout énormément, et de chaque mariage naît une postérité nombreuse qui à son tour grandira pour le culte des plaisirs et des vertus domestiques. De splendides forêts, des chaussées bien entretenues, beaucoup d’écoles communales, de fondations hospitalières, une université où Schelling et Hegel prirent leurs degrés, où Schiller a travaillé à la formation d’un public national, de tels avantages ne sont-ils pas pour vous faire oublier l’absence d’une capitale ? D’ailleurs des capitales, il n’y a guère que la France et l’Angleterre qui en possèdent ; les autres états, si puissans qu’ils soient, n’ont à l’exemple de la Thuringe que des résidences. Et quelle simplicité primitive, quelle absolue ignorance des mille non-sens de la vie moderne respirent la plupart de ces petites localités élyséennes où ne parvient pas même le bruit des chemins de fer, où c’est presque commettre une excentricité que de lire un journal ! A peine si dans ce qu’on appelle les grands centres vous apercevez le lien qui rattache au siècle la contrée. Si restreintes en effet sont les aspirations, si discrets les besoins ! je parle ici de l’industrie, des produits de la paix. Quant à la guerre, aux arts de Bellone, ne fallait-il pas que jusqu’en ses Eldorado la Prusse vînt planter sa forteresse ? Regardez sur la carte cette langue de terre que découpent les bastions d’Erfurt. Le Petersberg livre à la Prusse le beau jardin de la Thuringe ; de ce paradis terrestre, Berlin a la clé dans sa poche, comme saint Pierre a la clé du ciel. Plus haut, sur la montagne, la vue d’une fabrique d’armes vous avertira que vous foulez de nouveau le sol prussien, et tandis qu’Erfurt, hérissé de canons, s’étend comme un bras dont le coude est ployé, Suhl, avec sa manufacture d’engins de guerre, vous apparaît comme un gantelet de fer insolemment jeté pour le défi. — Pas un de ces coins ignorés, de ces nids humains cachés sous la mousse, où, depuis la réformation, l’esprit de libre examen, source de toute science, n’ait maintenu intacts ses droits. Chacune de ces résidences possède sa bibliothèque, son cabinet d’histoire naturelle, son jardin botanique et zoologique, son musée, son théâtre. Les bibliothèques de Weimar, de Gotha, comptent parmi les plus recommandables. Cobourg a sa collection d’estampes, Gotha son cabinet de médailles, et l’époque n’est déjà pas si loin de nous où la modeste cité d’un Charles-Auguste fut la capitale intellectuelle de l’Allemagne, une sorte de Mecque hantée par toutes les caravanes du bel esprit. Il ne s’agit pas de ravaler l’action de ces petits pays, de toujours nous venir parler de ces principicules ; il faut bien constater que Weimar a fait à l’époque dont nous parlons ce que ni Vienne ni Berlin n’ont pas toujours su faire. Procurer l’indépendance et le bien-être aux hommes qui par leurs chefs-d’œuvre allaient conquérir à la langue allemande tous les cœurs de la nation, n’était-ce pas travailler en définitive pour la grandeur future, l’unité et la liberté de l’Allemagne ? Il ne viendra sans doute à l’idée de personne de vouloir établir que Goethe et Schiller, Wieland et Herder, en écrivant, n’aient point regardé quelque peu au-delà des montagnes de la Thuringe. Leur action, comme leur renommée, n’était point de nature à se circonscrire entre les frontières d’une principauté. Et cependant ces existences en quelque sorte européennes, ces œuvres qui se suffisent si bien à elles-mêmes, notre imagination aime à les compléter par le tableau des sites qui les ont vues naître, se développer. La contrée d’Ilmenau me rappelle certain paysage de Wilhelm Meister, et je m’attends presque à rencontrer dans la petite ville le brave homme qui a servi de type à l’apothicaire de Hermann et Dorothée. Rien d’indifférent pour le curieux dans ces mille détails qu’on récolte en passant. Je relis Tasse et Iphigénie, et je trouve à ces deux ouvrages un nouvel intérêt au sortir d’une conversation sur les rapports de Goethe avec la duchesse Louise et Mme Charlotte de Stein. Et puis ici l’émotion vous gagne vite, les larmes vous viennent aux yeux, sait-on pourquoi ? Un pensionnat de jeunes filles en belle humeur de promenade entre et se répand dans la maison de Schiller, sur l’esplanade, pour la visiter ; rieuses d’abord, peu à peu leur gaîté se tempère, à l’enjouement la piété succède ; elles se recueillent, se taisent, et leur silence en pareil lieu vous les fait aimer.

Ce n’est pas non plus un palais que la maison de Goethe, mais ces pénates vous racontent l’homme familièrement : d’abord l’atrium, encombré de marbres, de moulures ; au premier, les appartemens de gala où le ministre du grand-duc vaque à l’officiel, et dans sa longue lévite, les mains croisées derrière le dos, un trousseau de clés à sa ceinture [3], se promène de long en large, songeant et méditant même alors qu’il écoute son monde, et murmurant à part lui, dans les intervalles de silence, ce mot pondérateur de sa toute-puissante activité : « Du calme ! du calme ! Ruhe ! Ruhe ! » Voulez-vous maintenant dans cette excellence voir revivre le fils du bourgeois de Francfort, ouvrez sa chambre de travail, étroite, basse, d’une simplicité d’ameublement plus que modeste. Cette chambre de Goethe vous reporte à la rude et froide cellule de la Wartbourg où le réformateur de la foi du moyen âge écrivit sa Bible allemande, car de ce réduit, de cette humble loge, sont également sorties des œuvres dont l’influence ne périra point. Là composait le maître en présence du crâne de son ami Schiller sans cesse contemplé, vénéré ; là, il mourut assis, sa tête paisiblement appuyée sur l’oreiller que maintenait sa bru Ottilie. Pourquoi dire « il mourut ? » Il s’endormit, exhala son âme. Les maladies avaient respecté son organisme, le coup de sang qui le frappa quelques années auparavant n’avait pu l’abattre ; point de secousse, d’agonie ; son pouls, comme de lui-même, s’arrêta sans que l’harmonie de l’être en fût troublée : belle et plastique mort qui ressemble à sa vie !

Schiller et Goethe, en supposant qu’ils eussent relevé d’une grande puissance politique, auraient-ils en réalité exercé plus d’action sur leur temps et sur l’avenir ? Je ne le pense pas. La naturalité d’un grand état eût peut-être amoindri chez eux ce caractère européen, cosmopolite, que peuvent déplorer les imbéciles qui mesurent le patriotisme d’un homme de génie au nombre de cantates qu’il produit, mais dont leur sauront toujours gré les vrais partisans de la grande Allemagne. Cette Allemagne unie, sinon unitaire, ils l’ont pressentie, appelée ; ils ont créé les points de ralliement, ému la fibre, soutenu, réveillé au besoin le sens moral aux jours d’abaissement. Quel cœur en 1813 répandit comme un sanglot la navrante affliction que lui causait « la comparaison du peuple allemand avec les autres peuples ? » Qui, après avoir demandé à l’art, à la science, un refuge contre les maux présens, revenait toujours boire à la source amère en s’écriant que tous les biens placés en dehors de l’idée de nationalité ne pouvaient en dernière analyse offrir à l’homme qu’une consolation illusoire, et qui « ne saurait remplacer le mâle orgueil d’appartenir à un pays puissant et respecté ? » Laissons les ignorans et les niais reprocher à Goethe son prétendu détachement des misères nationales de l’époque. Il voyait, jugeait, et, tout en souffrant, réservait ses forces. D’Allemagne telle que nous la comprenons aujourd’hui, il n’y en avait plus. Autriche, Prusse, Bavière, grands et petits duchés, Napoléon avait tout écrasé. La patrie allemande n’existait désormais que dans le cœur de quelques individus héroïques : les Stein, les Gagera, les Varnhagen, pourchassés en Europe, et gardant chacun une parcelle de cette force qui, se rejoignant, se retrouvant, redeviendrait la nation. Goethe fut de ce nombre, avec la différence que les autres étaient des hommes d’action et que lui, conscient de son génie, donnait au poète, au penseur, le pas sur l’homme, qui du reste s’affirma toujours assez pour que Napoléon ne s’y soit pas trompé. De là son calme apparent, cette froideur aristocratique longtemps prise pour de l’égoïsme et qui n’était que la patience des forts.

Il savait aussi bien que le césar français, que l’Allemagne n’avait pas dit encore son dernier mot ; il travaillait en conséquence, étouffant sous l’implacable sérénité du penseur les mornes souffrances du patriote qu’il ressentit à sa manière, ce qui d’ailleurs ressort aujourd’hui clairement de son œuvre, pour peu qu’on sache la lire et la comprendre. Il me semble le voir assister à quelques scènes du drame actuel et reprendre, à propos de tel présomptueux et bruyant personnage, la fameuse scène de l’écolier dans Faust. « Vous êtes assez bien bâti, passablement entreprenant, et pourvu que vous ayez confiance en vous-même, la confiance des autres ne vous manquera pas. Apprenez à conduire les femmes, à leur tâter le pouls, et tout en leur décochant une brûlante œillade laissez couler votre main le long de leurs hanches pour voir comment leur corset les serre ! » Au lieu des femmes, mettez les duchés, et vous avez la scène entre Goethe-Méphisto et le hobereau poméranien. « Il vous plaît, poursuivrait en ricanant le vieux diable allemand et non prussien, il vous plaît de vous comparer à Cavour, et vous ne vous apercevez pas que vous faites exactement ce que lui, Cavour, n’a jamais voulu faire, et que vous sacrifiez le pays au clocher. Cavour faisait entrer le Piémont dans son Italie, tandis que vous, jeune bachelier, vous voudriez faire entrer l’Allemagne dans la Prusse : idée au moins bizarre, mais dont la folie a son excuse dans le sang-froid vraiment sublime de la nation qui la supporte ! »

Vous avez beau rechercher les vivans, c’est surtout les morts que vous rencontrerez ; le souvenir du passé fait ici tout l’intérêt de l’heure présente. Parmi tant de noms illustres caressés à plaisir, d’autres, déjà presque engloutis forcément, vous reviennent, évoqués par le paysage. « Dieu me garde d’une jeunesse sans indépendance ! » s’écriait au congrès d’Aix-la-Chapelle le grand-aïeul du prince aujourd’hui régnant de Saxe-Weimar, et il ajoutait avec cette éloquence émue, attendrie, d’un père qui parle de ses enfans : « Cette studieuse et vaillante jeunesse des universités, on lui battait des mains lorsqu’elle courait mourir sur les champs de bataille pour l’honneur, la liberté, la langue de la patrie. C’était à qui la presserait dans ses bras, à qui lui prodiguerait les noms les plus glorieux. Et maintenant qu’elle est revenue des champs de bataille, on lui contesterait le droit de discuter par la parole et par la plume sur ces biens qu’elle a payés de son sang, ces biens pour lesquels lui sont morts tant de frères ! Traiterez-vous comme des enfans après la paix ceux que vous proclamiez des hommes pendant la guerre ? » De telles paroles tombant de si haut devaient, à cette époque, électriser bien des jeunes âmes ; dans le nombre, il y en eut une que sa propre mélancolie égara jusqu’au crime. Tout le monde connaît l’histoire de l’assassinat de Kotzebüe, frappé d’un coup de poignard chez lui, en plein midi, par un étudiant d’Iéna. Ce que l’on connaît moins, c’est la disposition d’esprit où se trouvait son meurtrier, Karl Sand. Là, dans les flots de la Saale, dans cette eau claire et profonde qui coule à vos pieds avec des murmures de chanson de Schubert, son ami le plus cher quelque temps auparavant s’était noyé. Quand la destinée a des vues sur un homme, c’est par ses côtés faibles qu’elle l’attaque. En ce sens, c’est non pas le moment de l’acte qu’il faudrait envisager pour être juste, mais les circonstances qui l’ont amené. Rien ne nuit à la liberté comme les crimes qui se commettent en son nom. Sand, à ce point de vue, ne mériterait aucune pitié, car son aveugle fanatisme, en ramenant les réactions, rendait aux antagonistes de l’esprit moderne tout le terrain que leur avait fait perdre une campagne habilement dirigée par les Gagern, les Wangenheim, les Plessen, agissant de concert avec l’empereur Alexandre. Luther, on le sait, vit périr par la foudre un de ses amis à son côté, et ce fut ce coup de tonnerre qui, remuant, réveillant ses esprits, les poussant du dedans au dehors, changea l’apathie en révolte.

Sand n’était rien moins qu’un grand homme, pas même un grand rêveur, et cependant un certain intérêt romanesque s’attache à sa mémoire. Le cœur humain est fait de nuances, il ressemble à la nature de Linnée, ne procédant ni par sauts ni par bonds, non facit saltus) suivez-le, c’est par des modifications imperceptibles qu’il s’achemine vers le but. Ce Sand avait eu un amour de jeunesse auquel il s’arracha brusquement pour n’appartenir désormais qu’à la patrie. Il fit contre la France la campagne de 1806. Le souvenir de cette pauvre fille ne cessait pas cependant de le poursuivre, il la voyait pleurant toutes les larmes de ses yeux, sans appui, sans ressources. La rage le prenait alors, rage d’aimer quelqu’un, de ne pas rester le cœur vide. Il eut un ami : le sort semblait avoir pris soin de rapprocher l’un de l’autre ces deux êtres. Ils s’étaient rencontrés, connus, liés sous les drapeaux, au plus vif de la mitraille, affrontant les mêmes périls, endurant les mêmes disgrâces, la chaleur du jour, le froid des nuits, la fatigue des longues marches ; puis, quand l’heure de déposer les armes avait sonné, tous les deux s’étaient empressés de mettre des sourdines à leur enthousiasme. Ce qui se passa en Allemagne au lendemain de cette fameuse guerre de l’indépendance n’était en effet point de nature à maintenir en haleine les âmes éprises d’idéal [4]. Les deux amis pourtant se résignèrent, et, comme ils avaient fait de leur patriotisme et de leur bravoure, mirent en commun leur patience et leur rêverie. Unis, comptant l’un sur l’autre, ils s’entr’aidaient à supporter tant de renoncemens, de misères, lorsque cette affection même, si profonde, fut rompue. Comment la catastrophe advint, Karl Sand l’a raconté dans une lettre peu connue, et qu’on ne saurait lire sans pitié. « Nos deux âmes n’en faisaient qu’une, nous n’avions qu’un sentiment, qu’une volonté. Rien ne pouvait nous séparer, sinon celui qui sépare ce qu’on croit le plus étroitement lié. Voyez-vous là, dans les eaux courantes de la Saale, ce tourbillon que la lune éclaire ? A cette place, il disparut pour jamais, — la proie des flots qui traîtreusement l’avaient poussé vers le gouffre ! Par un beau soir d’été, nous nous promenions au bord de la rivière : l’air était doux et tiède ; la fraîcheur des eaux l’invita, et tandis que je restais assis dans l’herbe, il se mit à nager, gagnant la rive opposée, puis revenant. Je chantais en m’accompagnant sur la guitare ; au retour de chaque refrain, sa voix s’unissait à la mienne, et nous terminions joyeusement en chorus. C’était un de ces lieder comme la guerre de l’indépendance allemande en fit naître de tous côtés, un de ces chants qui raffermissent l’âme contre le danger des batailles, contre la mort ; hélas ! pauvre ami, ce fut à lui son chant du cygne ! Dès le premier vers du refrain, il entonnait sa partie, et selon qu’il se rapprochait de moi ou s’éloignait, le son m’arrivait plus ou moins fort à travers le clapotement du flot. Cependant tout à coup sa voix cessa de donner, il me sembla même que je n’entendais plus le battement cadencé par lequel, tout en fendant l’eau, il s’amusait à marquer la mesure. Je chante un vers, deux vers encore, rien ne me répond que le bruit des flots ; l’effroi me prend, je me lève d’un bond, la nuit est noire et sans étoiles : impossible de voir quoi que ce soit ! J’appelle ; mes cris, étranglés d’abord par l’épouvante, éclatent bientôt dans le désespoir. Silence et ténèbres partout ! Le sombre gouffre me regardait avec la froide fixité, la béante indifférence de la tombe ! Hélas ! c’était bien en effet une tombe ! Le lendemain, on retrouvait sur le bord le cadavre de mon pauvre ami : une crampe subite l’avait saisi, entraîné vers le fond sans lui laisser le temps d’appeler, de se reconnaître. »

Que les touristes raffolent des bords du Rhin, que les baigneurs célèbrent les merveilles de la contrée d’Heidelberg, à Dieu ne plaise que je me récrie ! Tout au contraire, le jour où les caravanes banales viendraient y promener leur désœuvrement, ce coin de terre édénique de la Thuringe perdrait un de ses plus charmans attraits. A ces cimes alpestres, à ces vallées, à ces torrens, la solitude va si bien ! « Monde, laisse-moi ! forêt, enivre-moi ! » a dit un poète en des vers tout imprégnés des senteurs et des harmonies mystérieuses de cette nature incessamment hantée par la légende et par l’histoire. Les souvenirs du passé se dressent et se croisent ici devant vous aussi nombreux que ces daims effarés qui d’un bond traversent le sentier. Sur ces hauteurs où perche l’aigle, le romantisme des temps évanouis a laissé des racines qu’on ne s’étonne plus de voir si rapprochées quand on songe que le nombre ne s’élevait pas à moins de soixante-six des châteaux et donjons que Rodolphe de Habsbourg dut anéantir pour avoir raison de ces burgraves guerroyeurs, éternels fléaux de la contrée. Ajoutez à cette liste tant de cloîtres, de manoirs que la guerre des paysans et la guerre de trente ans jetèrent bas, et vous aurez le secret de ces murs croulans, de ces pans de murailles démantelés qui complètent les paysages et servent de but aux promenades. Passons aux résidences d’été, aux maisons de plaisance et pavillons de chasse des divers princes de la Thuringe. Tous les siècles, tous les goûts y sont représentés. Wilhelmsthal, Callenberg, Dornburg, Tiefurth, Ettersburg, Molsdorf, quels souvenirs éveillent ces noms dans l’âme du chasseur et du poète ! Quelles images ils font revivre, depuis la grave et contemplative duchesse Louise-Dorothée de Gotha, amie de Voltaire et protectrice des hernhutes, — qu’un portrait vous représente en bergère rococo tenant en main une houlette enrubannée où se lit cette devise répétée sur le nœud de son cou : « vive la joie ! » — jusqu’à l’élégante princesse d’aujourd’hui lançant le cerf en compagnie d’une cour lettrée et polie, — depuis le country gentleman épiant sous la rosée le renard matinal jusqu’au garde-chasse maudit conjurant au bruit de l’ouragan l’Hécate forestière ! Jardin de Dieu cultivé de main de prince !

Cette culture certes en vaut bien une autre, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi ses inconvéniens à cause de l’immense quantité de gibier qu’elle produit pour les chasses : daims, cerfs, sangliers et lièvres, faisans et coqs de bruyères, gent gourmande et ne dédaignant point, en dépit de ses féodales attributions, de se commettre chez le petit fermier et de manger ses carrés de choux avec cet appétit royal dont notre bon Henri faisait preuve à la table du meunier de Sénart ! Mais les princes ont la manche large et ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de payer le dégât. D’ailleurs l’honnête paysan ne se gêne guère pour leur rendre la monnaie de leur pièce et manger à son tour qui le mange après s’être déguisé la nuit en braconnier. Ne faut-il pas que tout le monde vive ? Et de ces forêts, de ces montagnes, tout le monde vit. Grands et petits y trouvent, qui leur plaisir, qui, en même temps que leur plaisir, une industrie. Telle localité par exemple raffole des oiseaux chanteurs. Chaque fenêtre est pavoisée de cages, de volières où sautent, voltigent, piaulent, sifflent, cent espèces de becs-fins allemands. La beauté, la virtuosité de la mignonne créature va réjouir toute une famille. C’est au matin le premier souci de la ménagère, c’est la conversation du soir entre parens et voisins, et souvent aussi dans la gêne une ressource. A-t-on besoin d’un thaler, vite on se rend au marché de la ville prochaine, où l’acheteur jamais ne manque. Il y a les connaisseurs, les dilettantes, jusqu’aux esthéticiens de la matière, agitant cette grave question de savoir lequel des deux, chez un oiseau, doit l’emporter du chant naturel ou du chant enseigné. « L’oiseau, dit un rapport de la société ornithologique de Gotha, est de tous les animaux celui qui ressent le plus humainement, et ce sont ces sensations qu’il exprime par sa voix dans les momens d’inspiration. » Quoi qu’il en soit, à les voir, amateurs et marchands, avec leurs sacs, leurs cages, leurs corbeilles que recouvre une serviette, s’accoster en sifflant des airs d’opéras que les rouges-gorges et les pinsons achèvent, vous les prendriez pour une population de Papagenos… Cependant tout à coup le tableau change, après Mozart voici Weber.

Un soir, nous nous étions égarés à travers une de ces immenses sapinières. Le personnage qui dirigeait la promenade, malgré la connaissance habituelle qu’il possède des lieux, avait complètement perdu la voie, et il lui arrivait ce qui arrive d’ordinaire, de se perdre davantage en s’efforçant de se retrouver. La hauteur sur laquelle erraient nos chevaux se dressait comme un promontoire gigantesque au-dessus d’un océan de verdure dont nous voyions onduler les vagues chaque fois que nous touchions à l’une de ces extrémités rocheuses, espèce de parapets donnant sur l’abîme et qu’on appelle dans le pays vulgairement chaires du diable. Je commençais à croire que nous n’en sortirions pas ; c’était le moment de s’écrier avec le Gasper du Freyschütz : Samiel erschein’ ! Tout à coup un secours inattendu se révèle à nous. Qu’on se figure un hardi compagnon au teint hâlé, à la moustache noire, aux membres fièrement découplés et portant le costume traditionnel des gardes-chasse du prince Ottokar : justaucorps vert serré à la taille par un ceinturon de cuir, avec le cor en sautoir et la carabine en bandoulière, culotte de chamois et feutre au coin relevé qu’ombrage un bouquet de plumes de coq de bruyère. D’où venait cet homme à cette heure et en un lieu si écarté ? D’où pouvait-il surgir, sinon du cœur d’une roche ou du tronc d’un de ces vieux chênes ravagés qu’habitent les hiboux et les couleuvres ? Grâce aux bons soins de notre guide, nous fûmes bientôt hors d’embarras. Lui cependant, dès qu’il nous eut tirés du carrefour, se déroba et disparut sous bois sans prononcer un mot, comme il était venu. Ajouterai-je que Weber n’avait rien à voir en cette affaire, et que mon diable Samiel n’était autre qu’un simple garde-chasse qui, par là faisant sa ronde, s’était empressé d’accourir à la voix du grand-duc. Il n’importe, jamais l’impression fantastique de cette scène ne s’effacera de mon esprit. Influence de la contrée, magie des souvenirs ! en remuant les feuilles mortes, votre pied foule partout la trace des gnomes, des kobolds, qui peuplent les cavernes, et dont les gestes merveilleux n’ont jamais manqué de témoin bénévole. « Tout récemment encore, c’est un chroniqueur du XVIe siècle qui parle [5], des voituriers, longeant au crépuscule la route qui conduit de Gotha à Francfort, virent au pied du Hoerselberg la terre s’entr’ouvrir avec un fracas épouvantable. De l’énorme crevasse s’échappait une lueur semblable à celle d’un soupirail de forge. S’étant approchés, ils aperçurent un lac de flammes où se débattaient d’infortunés patiens, au nombre desquels ils crurent distinguer d’anciennes connaissances, nommément divers marchands de vins qui les avaient jadis employés et qui subissaient le châtiment des falsificateurs pour avoir mêlé à leurs vins de l’eau, ou qui pis est de nuisibles essences. Les voituriers restèrent comme pétrifiés par l’épouvante, mais au moment où l’un d’eux s’écria : « Pauvres gens, Dieu ait pitié de leur âme ! » le cratère infernal se referma, et soudain tout rentra dans les ténèbres. »

Ainsi réduite aux proportions d’un fait-divers, la vision dantesque me plaît assez. Situé entre Eisenach et Gotha, ce Hoerselberg (mons horrisonus) a la réputation la plus extravagante. Les géographes nécromanciens veulent absolument y voir l’orifice du purgatoire. De la crevasse volcanique s’échappe dans la nuit du mardi gras la bacchanale qui s’en va promenant la terreur par le pays. En tête s’avance un vieux petit bonhomme de chambellan, le fidèle Eckart, tenant en main son bâton de cérémonie ; derrière lui, à distance respectueuse, se presse et se culbute la troupe diabolique : les uns, décapités, tiennent leur tête sous le bras ; d’autres portent leur visage sur la poitrine en manière d’écusson. Il y en a de manchots, d’écloppés, de cagneux, et qui n’en vont pas moins un train d’enfer. On voit aussi tourner, comme des soleils de feu d’artifice, des roues sanglantes auxquelles sont attachés des corps humains. Et les cris de fendre l’air, les trompes de retentir, les meutes d’aboyer ! La chasse terminée un peu avant que le coq chante, l’infernale cohue rentre au gouffre domestique. Et si, profitant de l’escapade, vous avez tamisé du sable fin à cet endroit, vous y trouvez au matin toute sorte d’empreintes de pieds fourchus, de pattes et de griffes. En ses royaumes souterrains, dame Holla tient sa cour. On n’y vit que pour la joie et les plaisirs. C’est dire que le nombre y est grand de ceux qui cherchèrent à s’introduire au Venusberg, comme on appelle aussi son domaine ; mais le sévère Eckart fait bonne garde. Parmi tant d’illustres prétendans, un seul réussit à tromper sa vigilance, j’ai nommé le chevalier Tannhäuser.

Il chevauchait donc par les riantes campagnes de la Thuringe, le noble trouvère franconien se rendant à la Wartbourg, où le landgrave Hermann, d’impérissable mémoire, rassemblait pour un carrousel poétique la fleur de la chevalerie et du gai-savoir. Arrivé enfin au Hoerselberg, la nuit le prit, et comme il continuait d’avancer, il vit s’ouvrir une caverne profonde sur le seuil de laquelle une femme lui apparut plus belle et plus séduisante que toutes celles qu’il avait rencontrées. C’était dame Vénus en personne. A son appel de sirène et de magicienne, le chevalier n’essaya même pas de résister. Il entra dans la grotte et s’y oublia. Sept ans s’écoulèrent de mystérieuses voluptés, d’énervans transports, puis un jour, la coupe de l’ivresse épuisée, il se prit à regretter le ciel d’azur, l’air des forêts et la liberté. Pour retrouver son cheval de bataille, pour entendre chanter le rossignol des bois, il eût donné toutes les profanes délices dont on l’enguirlandait. A cette lassitude nostalgique se joignait désormais le sentiment de sa lâche défaite, il se reprochait ses devoirs de chrétien méconnus. Enfin, n’y tenant plus, il supplia la déesse de le laisser partir, mais elle refusa d’y consentir ; ce que voyant Tannhäuser, il implora l’aide de la sainte Vierge, et par une fente du rocher s’échappa. Quant à l’absolution, aucun prêtre n’osa la lui donner. Force fut à l’infortuné chevalier de s’acheminer en pèlerinage vers Rome. Inutile résipiscence ! Aux premiers mots du pénitent, le pape entra dans une sainte indignation, et le repoussant avec horreur : « Quand ce bâton, s’écria-t-il, que tu vois desséché dans ma main, reverdira et portera des fleurs, alors seulement, et non pas avant, ton crime te sera remis ! » Tannhäuser, ainsi réduit au désespoir, quitta la ville, se disant : « Puisque notre Seigneur Jésus-Christ et sa divine mère me repoussent, retournons vers dame Vénus, et près d’elle installons-nous pour l’éternité. » Il revint donc, et son arrivée au Venusberg fut accueillie par des transports de joie et de tendresse. Cependant à Rome un miracle s’était accompli : le troisième jour après l’anathème prononcé, le bâton avait reverdi. Des messagers furent lancés de toutes parts sur la trace du chevalier franconien. Il n’était plus temps, car Tannhäuser avait déjà et à jamais franchi le seuil du Venusberg. Nempe Urbanus papa in causa fuit, ut in Veneris montem et lupanaria in quibus voluntatus erat Tanhuser redierit œternum pereundus. Ainsi s’exprime la chronique, attribuant l’éternelle damnation du chevalier à la fougue irascible du pape Urbain IV, trop pressé peut-être de saisir aux cheveux l’occasion qui s’offrait à lui de frapper à la fois dans Tannhäuser et le chrétien apostat et l’homme de guerre engagé sous le drapeau, des Hohenstaufen.

Nulle part au pays du Rhin la légende ne fleurit davantage ; vous y voyez les dieux et les déesses de la tradition germanique se transformer en gnomes, en sorcières, s’évanouir en fumée de spectres. Le paganisme et le christianisme s’amalgament ; d’autres fois ce sont les propres textes de la Bible qu’on vous donne traduits librement en patois de Thuringe. Et vous arrivez ainsi par la plus ravissante contrée, à travers mille ruines que l’histoire et la poésie festonnent, jusqu’à la Wartbourg, couronnement du paysage.


II

A l’heure qu’il est, grâce aux soins du grand-duc Charles-Alexandre de Saxe-Weimar, le vieux château se redresse complètement restauré. « Les états du prince à qui j’ai voué mon existence sont petits, mais son cœur est grand, » disait Goethe en parlant de son maître et ami Charles-Auguste. Le mot qui s’appliquait à l’aïeul convient également au petit-fils. Pour rendre à son pays et à l’Allemagne ce monument, l’un des plus précieux de leur histoire, rien ne lui a coûté ; à ses frais, des légions d’hommes ont vécu là des années sur la montagne, taillant la pierre, sculptant le bois. M. Rietgen a dirigé l’architecture ; M. Schwind, de Munich, a peint les fresques, et telle qu’elle exista jadis se montre aujourd’hui cette merveille du moyen âge avec ses terrasses superposées dans le vide, ses pignons à têtes de Gorgone, ses trèfles aux balcons, ses ogives et ses créneaux. La grande salle des chevaliers, naguère délabrée, ouverte aux quatre vents, qui, la pluie et la grêle aidant, faisaient rage, a recouvré son ancien éclat. Sur les murs, témoins de la fameuse guerre de la Wartbourg et de tant d’épisodes héroïques, revit et foisonne toute une héraldique ménagerie, grimpent, s’enroulent à l’infini des arabesques d’argent, d’azur et de sinople. La sculpture sur bois a produit ici de vrais chefs-d’œuvre ; depuis Adam Veit et les maîtres de l’école de Nuremberg, je ne crois pas qu’on ait rien inventé de plus feuillu, de plus curieux. C’est l’arche de Noé, la vie sous toutes ses formes, comme dans ces tableaux d’Albert Dürer où l’idée de fécondité universelle se rattache incessamment à l’idée de la Vierge mère, la Cybèle chrétienne. Des ours, des singes et des chats dans les plus amusantes postures, des lions couchés ou passans, des aigles éployés, accroupis, jusqu’à des lapins se peignant au soleil, des écureuils rongeant leurs noix ! tout cela plein d’audace et de maestria, vigoureusement fouillé, moins réel que Barye, mais d’une fantaisie qui n’enlève à la vie aucun semblant ! Les Allemands sont très habiles à ces reproductions du moyen âge. Tout le monde sait ce qui s’est fait à Düsseldorf, à Munich, dans ce genre ; la restauration de la Wartbourg offre une preuve nouvelle de cette rare aptitude à se pénétrer de l’esprit d’une époque. Je reprocherais même parfois à cet archaïsme d’être de l’âge qu’il s’attache à reproduire un peu plus qu’il ne faudrait pour le bien de l’œuvre, de trop souligner le trait, ainsi qu’il arrive à M. Schwind dans ses fresques, de faire du naïf de parti-pris.

Dans les familles qui se perpétuent, il est à remarquer que la nature finit toujours par créer un individu qui réunit en soi les qualités et les défauts de ses ancêtres, et nous apparaît comme le résumé complet de toutes les dispositions bonnes et mauvaises dont on n’avait observé jusqu’alors que des manifestations isolées. La même chose doit pouvoir se dire de certains paysages qui sembleraient à un moment donné avoir trouvé leur expression suprême, symbolique, dans un édifice, à tel point que, sans cette abbaye, cette tour, ce château, une partie d’elles-mêmes manquerait à ces forêts, à ces montagnes, qu’on croirait s’être associées à l’œuvre de l’homme, tant cette œuvre résume leur grandeur pittoresque et leur poésie. Comment nommer tous ces sommets, reconnaître toutes ces hauteurs splendidement boisées dont à vos pieds les vagues moutonnent au vent du soir ? Du côté de l’histoire, même panorama. De Louis le Salien, fondateur de la Wartbourg [6] sous l’empereur Henri IV, au landgrave Hermann, l’ami de Henri d’Ofterdingen, de sainte Elisabeth à Luther, que de destinées ont commencé là dont la grande histoire garde la trace ! De cette aire tant haut perchée combien de vautours, d’aigles et aussi de colombes ont pris leur vol ! Passons sur les âges barbares, et pour entrer à la Wartbourg attendons la période illustre que la guerre des chanteurs inaugure (1206-1207).

Hermann, quatrième landgrave de Thuringe, fut de son temps le protecteur éclairé des poètes. A cette physionomie féodale, l’instinct des lettres, les raffinemens du bel esprit donnent je ne sais quel air de ressemblance avec nos Valois, surtout avec Louis d’Orléans, ce frère de Charles VI, premier duc de Valois, qui bâtit le château de Pierrefonds, et par la culture de son esprit, son amour du gai-sçavoir et ses magnifiques façons d’en user envers les poètes et jongleurs de son époque, offre en effet bien des analogies avec le grand feudataire de l’empire dont le règne à la Wartbourg devait rester une date pour les arts et les sciences.

Pour attirer à lui les châtelains guerroyeurs de son temps, apprivoiser tous ces burgraves, Hermann eut une cour qu’il tint avec magnificence, en prince chevalier non moins qu’en parfait connaisseur, aimant à se mêler aux travaux des poètes, à fournir à leur improvisation des thèmes qui, variés ensuite de part et d’autre, faisaient l’agrément de ces joutes lyriques auxquelles sa compagne, la duchesse Sophie, et lui présidaient solennellement, la couronne en tête. Ses relations avec la maison de France, son assidu commerce avec l’université de Paris, mettaient ce prince à même d’enrichir d’un élément étranger la culture intellectuelle de son pays. Comme d’autres ont des chambellans, il avait ses chanteurs attitrés, ses minnesinger, attachés au nombre de six à sa personne, et dont le chef, Henri de Waldeck, son chancelier, avait commencé par traduire l’Enéide [7]. Walther de Vogelweide, Reymar de Zweiten, Wolfram d’Eschenbach, tous trois de noble race, et deux bourgeois de la ville d’Eisenach, Peter Olf et Henri d’Ofterdingen, composaient cette académie. Au nombre des luttes familières aux commensaux du landgrave il en est une, restée célèbre sous le nom de guerre de la Wartbourg, et dont les chroniqueurs et virtuoses de tous les temps se sont complu à reproduire le tableau en le surchargeant de mystiques enluminures sous lesquelles le fond historique a fini par disparaître entièrement [8].

Il advint donc qu’un jour Léopold VII, duc d’Autriche, beau-frère du landgrave Hermann, et le roi de France furent choisis pour héros d’une de ces controverses poétiques auxquelles donnait sans doute lieu l’opposition des deux tendances. Henri d’Ofterdingen rompit la première lance en l’honneur de Léopold d’Autriche, et son éloquence fut telle à décrire les hauts faits de ce prince dont il avait jadis reçu l’hospitalité, si pathétiques furent ses rimes, si persuasives les inflexions de sa voix, que Walther de Vogelweide et son parti, coryphées des vertus chevaleresques du roi de France, durent se déclarer vaincus. Incapable de rester sous le poids d’une pareille humiliation, Walther ulcéré réclama sa revanche. Aussitôt Henri de Waldeck et Bieterhof passent de son côté, et les deux autres, Richard de Zweiten et Wolfram d’Eschenbach, s’érigent en juges du combat, combat à outrance, tournoi suprême où l’un des deux laissera sa vie aux mains du bourreau d’Eisenach. Tout inexplicables que nous semblent aujourd’hui les conditions de ce défi, il n’est cependant pas impossible d’y croire, quand on se reporte par la pensée au milieu de la scène. La passion, dans ses enchères, ne s’arrête plus. On a joué sa bourse, on joue sa tête, on joue son âme. « Vous m’avez vaincu aux armes courtoises, je vous défie à mort. » Et la lutte soudain de revêtir l’appareil tragique de ces duels que préside le souverain, que le bourreau surveille. Combien de raisons d’ailleurs pour passionner le débat ! Walther de Vogelweide est de noble sang, et Henri d’Ofterdingen, que ses talens ont introduit en si haute assemblée, appartient à la classe bourgeoise. Puis c’est à la Wartbourg, sous les yeux du couple lettré par excellence, que l’engagement a lieu. Que peut attendre le vaincu, sinon la honte, l’infamie ? Un Walther de Vogelweide battu par le fils d’un marchand d’Eisenach, et cela en présence du seigneurie plus éclairé, de la plus savante entre les dames ! ce scandale ne saurait s’accomplir ; pour l’empêcher, tout est permis : l’intimidation d’abord, et s’il le faut, en désespoir de cause, le guet-apens. De chevalier à vilain point de scrupule. Les amis de Walther, connaissant la supériorité d’Henri, demandent que le mode de combat soit changé. Après bien des pourparlers, on s’en remet au sort du soin de décider lequel des deux succombera. Triompher par la lyre d’un rival dont l’entraînement d’un premier succès avive encore l’inspiration n’était point besogne commode ; le vaincre au jeu deviendrait plus facile, surtout si les dés étaient pipés. C’est en effet ce qui arrive. Les adversaires d’Henri d’Ofterdingen trichent, il perd. A son tour de réclamer une nouvelle épreuve, de proposer en dernier ressort le combat poétique. Sa prière est entendue, le duel recommence ; mais les félons qui tout à l’heure ont fait parler le sort ne sont point gens à céder la place au génie. Au lieu de suivre dans son essor l’oiseau-roi, on le harcèle, on le lapide ; les interruptions éclatent, les rires, les sarcasmes. Ofterdingen se trouble, plus de pitié, que la victime soit au bourreau ! Alors l’infortuné s’élance vers le trône, et, se réfugiant sous le manteau de la duchesse, implore un sursis d’une année et déclare en outre former appel devant le tribunal de maître Klingsor, juge suprême en ces litiges : attitude effarée et suppliante qui vient là comme une allusion à l’origine roturière du personnage. A la place d’Henri d’Ofterdingen, un chevalier offrirait sa tête, et c’est sans doute parce qu’il prend si bien au sérieux la gageure que Walther de Vogelweide ne rougit pas d’employer les dés pipés, évitant d’avance par tous les moyens, même déshonnêtes, une chance qu’il se sent au cœur la ferme résolution d’accepter bravement. — Le landgrave Hermann, sur les instances de sa femme, accueille cette transaction, et chacun de s’y prêter à son exemple. On convient donc que dès le lendemain Henri d’Ofterdingen partira pour la Hongrie, où réside ce mystérieux Klingsor, désormais seul arbitre de sa destinée, et qu’il s’engage à ramener avec lui à l’expiration du délai fixé.

Astrologue, alchimiste, médecin, nécromancien, ingénieur et poète, messire Nicolas Klingsor occupait à la cour du roi André II une situation sans égale, pratiquant à la fois les sciences occultes et les arts libéraux, non moins habile à exploiter une mine qu’à déchiffrer les croches et doubles croches de diamant sur l’immense parchemin d’azur où la musique des sphères est notée. Il avait dans sa jeunesse parcouru l’Allemagne, la France, l’Italie, puis séjourné en Orient chez les docteurs arabes de Bagdad. Qu’il tînt du diable ses recettes pathologiques et ses facultés augurales, on le soupçonnait bien un peu ; mais le roi laissait dire les mauvaises langues et continuait à fournir une pension de trois mille marcs d’argent à son vieux docteur. Science infuse, arts cabalistiques, ces rumeurs au fond ne le touchaient guère. Le roi se sentait riche, bien portant, l’esprit dispos, et se fût donné lui-même au diable plutôt que de sacrifier aux remontrances de ses évêques un si précieux compagnon que les poètes et ménestrels du monde entier reconnaissaient pour maître. — C’est à cet hermétique personnage qu’Henri d’Ofterdingen se présente un matin avec des lettres de Léopold d’Autriche, qu’il vient de visiter chemin faisant. Klingsor accueille de bonne grâce le pèlerin, lui fait conter l’histoire de sa mésaventure, et, s’étant assuré de ses talens, s’engage, le temps venu, à l’accompagner à la Wartbourg, Cependant les mois s’écoulent, et Klingsor semble oublier le départ. De Hongrie en Thuringe, il y a loin, et, fit-on si grande diligence, impossible d’arriver pour l’instant voulu. Ofterdingen entrevoit déjà l’avenir de honte et d’infamie que son absence lui prépare ; mais Klingsor continue à ne point s’occuper du voyage, et d’un air souriant dit à son disciple de se rassurer. Un soir, après souper, Ofterdingen s’endort dans son fauteuil ; Klingsor, qui, tout en discourant sur l’attraction des mondes, n’a pas cessé de l’observer, se lève alors et décroche un large manteau dont il s’enveloppe, lui et son élève, puis, évoquant les esprits qu’il gouverne en maître : « Au large ! » s’écrie-t-il. Qui fut certes bien étonné ? ce fut Henri d’Ofterdingen s’éveillant le lendemain matin à Eisenach dans l’hôtellerie de la porte Saint-George [9].

A peine débarqués, nos deux compagnons se rendent à la Wartbourg, où le tribunal est immédiatement rassemblé de nouveau. La lutte recommence. Déjà sous les coups redoublés de Klingsor les divers antagonistes de Henri d’Ofterdingen ont succombé, un seul encore s’escrime et défend le terrain pied à pied, c’est Wolfram d’Eschenbach, rude jouteur, imperturbable en la riposte et d’une tête si fertile en spécieux argumens, d’un talent si plein de ressources, que le vieux maître hongrois, poussé à bout, se voit contraint de susciter le diable Nasian, lequel fort à propos lui vient en aide sous les traits d’un jeune et facétieux théologal discourant à perte de vue sur la présence réelle, sur l’abus des indulgences, la cupidité, la luxure des moines, et autres textes devenus plus tard les grands chevaux de bataille du protestantisme, mais dont la discussion prématurée pouvait bien n’être point sans danger à cette époque, et que l’avisé Klingsor estime plus expédient de mettre dans la bouche du narquois esprit des ténèbres. Quel que soit le nom qu’on donne aux arts qu’il employa, Klingsor gagna la partie et fut assez heureux, après sa victoire, pour rétablir le bon accord dans le camp. Émerveillé de cette omniscience, profondément impressionné par cet ascendant irrésistible devant qui fléchissait l’orgueil même des poètes, Hermann ne négligea rien pour fixer à sa cour un si puissant génie ; mais Klingsor, que sa reconnaissance, non moins que ses intérêts, attachait au roi de Hongrie, dut refuser ses brillantes offres, et partit comblé des présens du landgrave.

Cette lutte tragique de la Wartbourg provoque tout d’abord une question. Qu’était-ce que cette poésie des ménestrels allemands ? Une sorte de logomachie nombreuse et rimée, une improvisation à outrance. J’ai vu l’été dernier en Hollande une curiosité dont tout le monde a entendu parler. Deux oiseaux réputés célèbres dans le pays, deux virtuoses par excellence sont mis en présence, l’un attaque du gosier, l’autre à l’instant riposte, et sous les yeux d’une foule de parieurs, juges du camp, la partie s’engage acharnée, frénétique, implacable, un duel à mort avec ses péripéties et ses angoisses, j’allais presque dire ses larmes, car c’est en effet une vraie pitié quand l’un des deux pauvres petits, épuisé de force, à bout de trilles et de gammes chromatiques, se raidit tout à coup et meurt exhalant sa vie avec sa dernière fanfare. De même chez ces poètes du moyen âge plus rapprochés que nous de la nature, l’effort physique dut prévaloir. Dans ce défi qu’ils se lancent, la satisfaction telle quelle du point d’honneur importe seule. Leurs vers n’étant pour la plupart que des armes courtoises forgées expressément pour la victoire, la belle affaire quand ils sortiraient quelque peu ébréchés d’une rencontre ! L’improvisation, je le répète, semble être l’unique loi de ces étranges rapsodes. Ils passent leur vie à ergoter sur des mots : Weib ou Frau ; lequel des deux sied le mieux pour célébrer la femme ? lequel est le plus noble titre ? Walther de Vogelweide n’hésite pas à se prononcer en faveur du mot Weib, mais de son côté Henri de Meissen se déclare hautement pour Frau, et met à rompre cette lance ou plutôt cette lyre en l’honneur d’un substantif tant de zèle, de chevalerie et d’inspiration, que le nom de Frauenlob lui en est resté à travers les âges.

La femme fut à elle seule tout le romantisme du moyen âge. On s’en partage en quelque sorte la théorie, les poètes de race romane, les troubadours espagnols et provençaux s’attribuant davantage le domaine physique, fouillant et caressant le désordonné, le graveleux, matérialisant le sujet, alors que les autres vont l’éthérisant et le divinisant à outrance. La vie de la femme est une vie toute d’amour, de pureté ; la femme elle-même n’est plus une simple femme, c’est une vertu guidant les hommes vers les tabernacles de Dieu et de la nature. Extases sans fin, variations éternellement renouvelées sur un thème qui ne change pas et dont la monotonie produit l’écœurement ! Schiller, que toute fadeur avait le privilège d’agacer, causant un jour avec son ami Falk, caractérisait très vertement, bien qu’en exagérant un peu, comme il convient à un poète irritable, la corde sensible et critique de cette poésie d’éternel féminin. « S’il prenait fantaisie, disait-il, aux merles et aux bouvreuils de la forêt de rimer leurs chansons et de publier des almanachs galans, je parie un contre cent qu’ils n’inventeraient point autre chose. Quelle rapsodie que tous ces minnelieder ! quelle pauvreté d’idées dans toutes ces plaintes et complaintes ! Un jardin, un arbre, un buisson, et dans ce buisson une amourette ! En vérité, le premier friquet venu perché sur son toit de chaume connaît cette note et la chante mieux. Et le sentier qui poudroie, l’herbe qui verdoie, les fleurs qui sentent bon, les fruits qui mûrissent et la branche sur laquelle, au soleil, l’oisillon gazouille, et l’automne et l’hiver et toutes les saisons qui se succèdent et passent sans rien amener que l’ennui et encore l’ennui [10] ! » L’épigramme, pour avoir du trait, n’est cependant pas irréprochable ; ni Walther de Vogelweide, ni Godefroid de Strasbourg ne méritent ce fier dédain. Leur lyrisme, sous les mille fleurs dont il s’émaille, a des élans de cœur très prononcés et parfois, dans la peinture de la femme, des raffinemens psychologiques qui vous font songer à Goethe ; d’ailleurs quelle étrange condamnation d’un genre de poésie lyrique, de venir proclamer que les oiseaux, s’ils s’en escrimaient, ne s’y prendraient pas autrement ! Et c’est Schiller, un Souabe, qui parle ainsi ! Quel poète au contraire, se nommât-il Victor Hugo, ne se ferait gloire de chanter comme l’oiseau, d’interroger ces hymnes qui sont dans le cou gonflé du rouge-gorge ?

Schiller, qui décochait si galamment les épigrammes, Schiller, hélas ! n’eut qu’un tort, celui de n’avoir point su mettre à profit les leçons de ces divins gosiers : se faire petit. Le grand tragique de Wallenstein et de Marie Stuart ne fut jamais un poète lyrique ; le naturel lui manque, son intonation trop volontiers tourne à l’emphase, son couplet à l’héroïde, et c’est à coup sûr fort à regretter qu’il n’ait point étudié l’art de ces oiseaux des bois dont les maîtres chanteurs qu’il bafoue avaient du moins surpris quelques secrets. Que dans cette poésie lyrique du moyen âge le beau, le réussi soit l’exception, qui en doute ? Il n’en est pas moins juste, après tant de platitude et de monotonie, d’admirer l’harmonieuse sérénité de ces paysages, où la femme, en son idéale perfection, vous apparaît, comme ces madones d’Albert Dürer, au milieu d’un inextricable fouillis de fleurs et d’étoiles. « Où s’éveille l’amour expire le moi, ce ténébreux despote ! » Il semble par instans que de cette pensée du mystique Persan s’éclaire tout ce romantisme. Quelle charmante idylle, dans Godefroid de Strasbourg, ce tableau qui nous représente Tristan et Iseult après leur fuite de la cour, seuls avec leur extase, au plus profond de la forêt sauvage ! « Couple aimable et fidèle, Tristan et son Iseult ! Dans la retraite des bois et des prairies, ils avaient installé leur existence, toujours à côté l’un de l’autre, sans se quitter un seul instant. Dès l’aurore, par l’herbe verte, ils allaient cueillant les fleurs dans la rosée, causant, musant, écoutant la chanson des oiselets dans l’arbre. Ainsi cheminant, ils arrivaient à la fontaine, se reposaient à sa fraîcheur, épiant son murmure, se mirant à son gentil cristal, et c’en était assez pour leur bonheur ! » Il se peut que, dépourvue de la rime et du nombre, cette poésie semble bien incolore et bien fade. Les vers, quels qu’ils soient, vieux ou modernes, ne résistent guère à la traduction. On dirait parfois ces cristallisations merveilleuses des hivers du nord, ces diamans et ces joyaux qui, dès que la main y touche, aussitôt se changent en eau claire. Toujours est-il que ce très simple tableau de l’oubli profond, absolu, où l’amour heureux plonge deux êtres, a dans l’original une grâce primitive exquise. Il s’en faut d’ailleurs que ce Godefroid de Strasbourg ne soit qu’un rimeur d’églogues. Pas plus que chez Goethe, dont je prononce le nom à dessein, la corde lyrique n’excluait chez lui le sens psychologique, et ses deux figures d’Iseult et de Brangane personnifiant, celle-là l’héroïsme de la résignation, celle-ci l’entraînement de la passion féminine, ces créations où partout se révèle l’instinct divinateur du génie, suffiraient pour le désigner à notre admiration comme une sorte de précurseur du chantre des Elégies romaines.

III

Il ne faudrait cependant pas s’y tromper : ce haut patronage exercé par le duc Hermann à la Wartbourg sur les lettres et les arts n’avait au fond rien de naïf. Le seigneur de Thuringe poursuivait un but tout politique. Quand il accueillait les poètes, ces dispensateurs de renommée, avec tant d’empressement et de bonne grâce, quand il attirait à sa cour des visiteurs de toutes conditions, quand, par sa munificence, il inspirait à tous les chevaliers errans, à tous les pauvres ménestrels, le désir d’être de sa maison, quand, par la pompe et la variété de ses fêtes, l’éclat de ses mœurs, la séduction d’une hospitalité princière, il forçait pour ainsi dire les sympathies de ces comtes et dynastes qui ne rêvaient naguère qu’insubordination et prises d’armes, — Hermann savait fort bien ce qu’il faisait, et sa magnanimité, son faste, son dilettantisme n’étaient qu’autant de manœuvres habiles pour consolider et grandir sa position parmi les têtes couronnées. Tandis que la guerre civile dévastait le Rhin, siège de la puissance impériale, les yeux de l’Allemagne entière se portaient sur la Thuringe et sur son chef, qui, au lendemain d’une campagne pleine de revers, avait réussi à rétablir l’ordre dans le pays en même temps qu’il introduisait à sa cour le règne des plaisirs de l’esprit et des amoureuses controverses. Bientôt, à l’exemple d’Hermann, les autres princes engagés dans la querelle de Philippe et d’Othon abandonnèrent la partie, aimant mieux vivre dans leurs châteaux en joyeux burgraves que s’en aller au loin batailler pour les intérêts d’un maître dont le triomphe ne faisait, en définitive, qu’avancer l’heure de leur asservissement. D’ailleurs cette guerre, qui déchirait le sol de la patrie et semblait n’avoir d’autre but que le massacre et le pillage, commençait à rebuter ceux-là mêmes que tentait le plus le goût des aventures et des combats. Une révolution s’opérait à cette époque dans les mœurs des champs de bataille, la barbarie des anciens jours était passée de mode. Sous la double action civilisatrice des croisades et de la poésie, la force brutale, insensiblement policée, s’était transformée en cette valeur éprise d’idéal qui caractérise la chevalerie.

Dans ces châteaux-forts où ne retentissait jadis que le choc des armures, d’aimables chants désormais se faisaient entendre que les princes eux-mêmes et les hauts barons se plaisaient à redire, gai-savoir auquel empereurs et rois prétendaient être initiés. Les aventures de la Table-Ronde, les miracles du Saint-Graal servirent de thème à cette poésie où vibrait incessamment la note amoureuse, et qui de l’Elbe au Rhin, de la Mer du Nord aux Alpes, charmait toutes les imaginations. A ce banquet où les grands s’étaient assis d’abord, la bourgeoisie, plus éclairée, prit place à son tour ; bientôt le chant populaire vint relier entre elles toutes les classes, et pour compléter cette universelle adoption de la poésie, pour qu’elle existât devant l’église, la légende dora ses tempes du nimbe lumineux. Plusieurs ont voulu voir là le point de départ de ces sociétés chorales si nombreuses de nos jours et si utiles ; à en croire une certaine opinion, c’est des plateaux de la Wartboug que seraient descendues ces théories de jeunes gens, nobles, bourgeois et fils d’artisans, qui, la main dans la main et leurs voix fraternellement unies, n’ont cessé depuis lors de parcourir cette terre du rhythme et du contre-point. Je tiens, quant à moi, l’opinion pour très contestable. Il y a dans toutes les sociétés chorales dont on parle (Singvereine, Orphéons, etc.) un caractère spécial de corporation qui n’existe pas même en germe dans la guerre de la Wartbourg, où nos poètes montrent et conservent jusqu’à la fin cette chevaleresque individualité du champ clos tout héroïque dont les émotions, à cinq siècles de distance, devaient revivre dans ce même petit pays de Thuringe. De la Wartbourg à Weimar, la route était toute frayée. Là haut, sur son âpre cime granitique, perdue dans la nuée et la nuit des temps, la Burg effroyable, hantée de visions et de spectres, projetant au loin sur le gouffre les douteuses clartés du mythe, — ici la résidence cultivée et polie, une Athènes germanique au XVIIIe siècle où de nouvelles luttes vont s’ouvrir à l’honneur de l’esprit moderne, avec cette différence que cette fois Henri d’Ofterdingen s’appellera Schiller et que la nature aristocratique d’un Walther de Vogelweide s’incarnera dans Goethe, le poète national en opposition à l’auteur de Don Carlos et de Guillaume Tell, le poète populaire, et pour que rien ne manque à l’analogie, c’est sous les auspices d’un descendant des princes de la Wartbourg qu’aura lieu cette lutte qu’on pourrait intituler la guerre de Weimar. Seulement, grâce à Dieu, le bourreau, sinistre évocation du passé, et sans lequel il n’y avait pas de bonne fête au moyen âge, le bourreau a disparu de la scène, remplacé qu’il est désormais par un autre exécuteur des hautes œuvres d’origine toute moderne, et que nous nommons le public.

Le moment auquel nous venons de toucher est significatif dans l’histoire de la poésie allemande. Racontée par les chroniqueurs, commentée par l’histoire et la critique, cette guerre de la Wartbourg n’a jamais cessé de vivre dans l’imagination populaire, à ce point qu’on serait tenté de se demander si tout ce monde a jamais pu exister en dehors du rêve étoilé des rapsodes et des peintres. Nous-même qui tant de fois avons interrogé les lieux témoins de ce spectacle, nous à qui il a été donné de lier commerce avec ces souvenirs, ne nous est-il pas bien souvent arrivé d’hésiter et de chercher là comme un vague point de ralliement avec l’esprit moderne ? Comment douter pourtant lorsque l’histoire parle, lorsque dans ce château scrupuleusement restauré sur son pic gigantesque, au pied même de l’estrade où se joua l’étrange drame, c’est le propre descendant des landgraves de Thuringe qui vous le raconte, donnant aux moindres détails de la mise en scène l’irrésistible témoignage d’une tradition de famille ! « Là se tenait Henri d’Ofterdingen, là Walther de Vogelweide ; sur ce trône, dont j’ai de ma main rétabli les sculptures, siégeaient le duc Hermann, mon ancêtre, et sa femme, la duchesse Sophie. » Ici, comme ailleurs, la fable et la science se touchent ; la légende n’est qu’un voile transparent qui ne cache point la vérité, qui l’orne seulement. A cette source féconde et nationale tous les arts sont venus puiser. Que de vers, que de fresques et aussi que de musique n’a pas inspirés le noble récit qu’enveloppe aujourd’hui cette brume de mysticisme particulière à certains sujets prédestinés ! C’est évidemment le côté mystique et légendaire qui d’abord saisit Novalis dans sa romanesque épopée de Henri d’Ofterdingen, œuvre de grâce émue, d’élan vers le merveilleux, presque enfantine, où l’imagination vous apparaît pour ainsi dire à l’état volatil et dépourvue encore de cet esprit de critique et d’analyse que cette exquise nature de poète et de penseur, cherchant à se compléter, empruntera plus tard à l’influence des Tieck et des Schlegel. Quant à la musique, on devine aisément de laquelle je veux parler.

Attacher la fortune de sa carrière au prestige de pareils sujets, — Tannhäuser, Lohengrin, Iseult et Tristan, — était en Allemagne une spéculation fort habile. Au premier rang des qualités qui le distinguent, M. Richard Wagner possède celle de savoir adroitement tourner une difficulté, et par un tour de main faire à l’instant de pauvreté richesse. Comme musicien, personne mieux que lui ne connaît le défaut de sa cuirasse, d’où lui vient cette habitude de passer par-dessus la cotte de mailles d’un héros légendaire quelconque assuré d’avance de la faveur de son public. Les musiciens en général sont gens experts, avisés ; sauf quelques cas, d’ailleurs assez rares, où l’instinct général seul prédomine, — Bellini, par exemple, — j’estime qu’on n’en citerait guère qui n’aient, dans la conduite de leurs intérêts et le gouvernement de leur renommée, fait preuve du sens pratique le plus retors, le plus malin. A force de dérivations exercées sur son imagination, la foule finit par perdre de vue le point principal ; bientôt elle oublie la musique pour ne plus s’occuper que de la théorie, et ce musicien au fond médiocre, qu’on négligerait pour son talent, n’a qu’à parler avec audace de son génie, de son art, pour qu’on l’écoute, le discute. A cheval sur la situation exceptionnelle et compliquée qu’il s’est faite, ne pouvant s’en faire une simple, il s’escrime en prose, en vers, argue, pourfend, tempête et secoue sur les têtes en quantité les insipides fruits de l’arbre de la théorie. Voyons ces fruits. On vous dit : « Vous dédaignez mes chefs-d’œuvre, vous poussez l’impertinence jusqu’à témoigner que vous préférez l’Euryanthe de Weber au Tannhäuser, jusqu’à déclarer publiquement ma symphonie-poème de Tristan et Iseult la plus absurde des inventions ; mais moi je vous récuse, tous tant que vous êtes, comme incapables d’avoir une opinion sur ce sujet, et j’en appelle à l’avenir, à qui seul je reconnais le droit de prononcer. » S’adresser à l’avenir est toujours une chose commode, et il n’en coûte rien à un auteur de proclamer des vérités qui du moins ont cet avantage, de ne pouvoir être contredites par l’expérience. L’art véritable n’a point de ces prétentions capitoliennes. J’admets que le récitatif soit de toutes les formes musicales la plus immédiate, celle qui accentue le mieux chaque partie du discours, qui serre de plus près l’expression non pas d’un sentiment, mais d’une phrase, mais d’un mot. Conclura-t-on de là que le récitatif soit le dernier terme de la musique ? S’il en pouvait être ainsi, la musique aurait abdiqué toute action individuelle, et de maîtresse deviendrait esclave. Gluck, qu’on a la manie d’invoquer toujours dans cette cause, et qui, s’il vivait, en serait l’adversaire le plus violent, Gluck, bien loin d’abonder dans cette négation de la forme musicale, a passé son temps à réagir contre, et c’est en abondant du côté des vieux maîtres italiens que ce précurseur des prétendus messies de l’avenir poursuivait sa recherche de la vérité dramatique. A Lully bien plus qu’à l’auteur d’Iphigénie en Tauride, tout ce faux système se rattache. Étrange manière, on l’avouera, de préconiser le progrès que de sauter par-dessus la tête à Mozart et à Gluck pour aller, à deux cents ans de distance, emprunter les recettes de son art à l’auteur de la tragédie d’Alceste mise en musique. Et pourtant cette religion a des croyans, et dans le nombre un jeune prince dont il serait au moins difficile de mettre en doute la bonne foi !

Je me suis souvent demandé, comme bien des gens, quelle raison pouvait ainsi porter le roi de Bavière vers une cause musicalement perdue, qui, en France, n’a jamais su se faire prendre au sérieux, et que l’Allemagne ne discute que par suite de cette habitude qu’elle a de discuter imperturbablement toutes les erreurs qu’on lui propose. Cette raison, je crois l’avoir trouvée en dehors de la question musicale et dans une illusion d’ailleurs fort naturelle chez un monarque de vingt ans. Richard Wagner, quel que soit le jugement porté sur ses œuvres, est l’homme d’une conviction, d’une idée ; or, comme on en peut dire autant du roi Louis II, s’il se rencontre que chez le souverain comme chez l’artiste cette idée soit la même, qu’elle embrasse par exemple les origines légendaires de la grande nationalité commune, la sympathie n’admettra plus d’objection, et sous le mysticisme des affinités disparaîtra la question d’art. Richard Wagner peut n’être aux yeux du monde qu’un mauvais musicien, un poète pire ; pour ce roi de vingt ans, éperdument énamouré de tous les romantismes du passé, Richard Wagner est l’homme qui a mis en musique les légendes de Tannhäuser, de Lohengrin, de Tristan et Iseult. Et cette musique, fût-elle inintelligible pour tous, il l’a comprise d’avance, car elle lui parle de ce qui le passionne, car elle évoque toutes les poésies, tous les rêves de son âme, qui s’éveille au présent sous l’influence du germanisme du passé. « Sire, vous êtes vous-même une légende ! » Voyez-le à cheval se promener à l’écart suivi d’un simple groom dans les grands bois de Hohenschwangau, errer des journées entières autour des lacs, cherchant, comme dit Byron, cette solitude de la rêverie où l’on est le moins seul.

Solitude where you are least alone !


Au chaste éclat de son regard, à la fière beauté de son visage, vous le prendriez pour le Siegfried des Niebelungen, si la gracilité de sa personne, la trop flexible sveltesse de sa longue taille de roseau, ne trahissaient dans le demi-dieu les langueurs de la vie moderne. Son visage même, tout innocence et pureté, a quelque chose de l’effarement qui se lit sur les traits de Novalis. On dirait l’épouvante de la royauté, dont il porte en soi, tout en détestant l’étiquette, le sentiment très vif et très résolu. Les Polonius, sous quelque forme qu’ils se rencontrent, lui soulèvent le cœur. Il fuit les gens d’antichambre et les aides-de-camp, se défait volontiers de sa suite et s’échappe pour se chercher lui-même. C’est un poète moins la rime, un poète en dedans, un penseur : excellente étoffe de prince quand la volonté ne fait pas défaut, et certes il n’y a point à soupçonner ici qu’elle manque. Au besoin, l’enfant sait ce qu’il veut, et le prouve. Peu de mois après la mort de son père, son oncle, le prince Charles, s’était mis en tête de lui donner des conseils à propos des duchés, et voulait à toute force l’amener à renoncer à cette attitude d’Allemand enragé, lorsqu’un jour, fatigué sans doute de la discussion, le neveu se redressa soudain et d’un ton qui n’admettait pas de réplique : « Mais enfin, mon cher oncle, dit-il, vous oubliez que je suis le roi, lieber Onkel, ich bin doch der Kœnig. » Élevé loin des affaires jusqu’au jour où il lui fallut les prendre en main, le roi Louis II a ce grand mérite d’être neuf, avantage plus rare qu’on ne croit, même chez les souverains de vingt ans. Il se peut que de cette nature distinguée et charmante rien ne sorte, que Louis II ne soit en définitive qu’un poète, un visionnaire. Ce qu’on doit pourtant reconnaître, c’est que l’Allemagne l’observe avec intérêt, l’environne de ses sympathies. Sans aller jusqu’à pressentir un grand prince dans cet attrayant et singulier jeune homme qui se cherche perpétuellement, on lui sait déjà gré de n’être ni un caporal, ni un capucin.

Lorsque François Ier chassait à courre dans la forêt de Compiègne, et que le cerf, lancé par la meute, venait par la vallée de Berne pour se jeter à l’eau dans un des étangs de Saint-Pierre qui se trouvent environnés de collines, telles que les monts Saint-Marc et autres, sa majesté faisait faire halte en vue de Pierrefonds et disait à sa suite : « Compagnons, regardez là-bas la croupe de la montagne ; voyez ce château-fort magnifiquement édifié, en est-il de plus défensable, mieux garni de toutes choses appartenant à la guerre ? Fortes tours, murs bien crénelés bravant les coups d’arquebusade ainsi que les boulets ! » J’imagine que ces paroles du roi de France, citées par les chroniqueurs de Pierrefonds, plus d’un landgrave de Thuringe dut, à quelques variantes près, les avoir à la bouche en contemplant au milieu de son cortège d’hommes d’armes sa Wartbourg si fièrement campée là-haut dans les nuages du couchant. Je visitais naguère ce château de Pierrefonds qu’on relève aujourd’hui de ses ruines, et je m’étonnais en pensant que la Wartbourg, de dimensions infiniment moindres, parût tenir au soleil plus de place. C’est que l’optique de l’esprit n’est point celle des yeux et bien souvent s’entend mieux que l’autre à déterminer la vraie mesure d’un édifice. Telle imposante construction du moyen âge encadrée dans un paysage d’aquarelle va produire sur vous l’effet d’un simple objet d’art, d’un curieux joujou, tandis que, par l’escarpement et la sauvagerie du site, confondu avec la masse granitique sur laquelle ses assises furent posées, tel donjon du haut de sa cime alpestre vous écrasera de sa grandeur. Que sera-ce maintenant, si à cette impression première toute pittoresque vient se joindre le sentiment d’une souveraine importance historique ? Il n’y a pas que des pierres dans un monument : les édifices, comme les êtres humains, ont leur individualité particulière, laquelle se compose des événemens qui se sont agités en eux et finit par se trahir au dehors, de même que les passions dont le cœur de l’homme est le siège ont leur rayonnement sur son visage. On comprend qu’à ce compte la Wartbourg doive l’emporter et sur le château de Pierrefonds et sur tant d’autres titaniques produits de l’architecture féodale. La vraie grandeur d’un monument, c’est son histoire, et quand je passe en revue les misérables querelles de vassal à souverain, tout ce banditisme héroïque que fournit la majeure partie des annales de ces châtellenies, j’ai bientôt fait de trouver la raison de certaines illusions d’optique et de m’expliquer pourquoi, moindre, la Wartbourg de la guerre des chanteurs, de sainte Elisabeth et de Luther, que je venais de voir, me semblait pourtant plus grande que ce colossal Pierrefonds.

Et maintenant où allons-nous ? Guerre de trente ans, de sept ans, de six mois ? — Que veut-on ? Pour la durée probable, rien ne se peut prévoir ; autre chose est de l’acharnement, de la furie. S’il convient de juger de la pièce par le prologue, si les levées en masse, les enrôlemens volontaires, les enthousiasmes jusqu’au délire sont des signes auxquels on puisse se fier, la lutte qui menace de s’engager aura pour caractère de dépasser en férocités implacables tout ce qui s’est vu depuis les Mansfeld et les Tilly. Il se peut que la Prusse, qui a tout provoqué, triomphe sur un monceau de ruines, il se peut aussi qu’elle y soit engloutie. Quant aux vrais amis de l’Allemagne, leur douloureuse et navrante émotion n’affecte point leur sécurité. Ils savent d’avance que l’Allemagne ne périra pas, et ce qui fait aujourd’hui la force de l’Autriche, c’est d’avoir pris position du côté de ce droit inexpugnable. Le germanisme intense de l’Allemagne elle-même, voilà ce qui surtout caractérise la crise actuelle. Elle a beau ne pas être politiquement unie, elle se sent une et se rattache au Bund par la seule raison qu’à Francfort se trouve à cette heure le siège de l’antagonisme le plus vif contre la Prusse. La force d’impulsion qui fait se dresser l’Italie comme un seul homme ici n’a rien à prétendre. Il n’y a en Allemagne point d’étranger ; tous les princes tiennent au sol et non moins que les peuples représentent l’élément national et les traditions historiques. Pour produire ce qu’on appelle l’unité de l’Allemagne, il faudrait de bien autres bouleversemens. Se grouper autour de l’idée démocratique, marcher à la conquête de l’unité absolue en prenant pour cri de guerre la haine contre la France, un tel programme ne date pas d’hier, on le connaît ; mais pour qu’il s’accomplît, il faudrait que les gouvernemens fussent aujourd’hui ce qu’ils étaient avant 1815, les populations appauvries, misérables, le vent aux révolutions. C’est là ce que M. de Bismark n’a pas compris, et c’est pourquoi sur lui se concentre en ce moment la haine de la Germanie entière. A lui reviendra l’étrange honneur d’avoir fait jouer à la Prusse le rôle de forestière, de celui qu’on veut maintenir dehors. Chose curieuse d’examiner à ce point de vue les routes diverses où depuis tantôt un siècle et demi se sont engagés les souverains de la Prusse.

Par elle-même, la Prusse est si peu homogène avec la vraie Allemagne que, lorsque par intervalle un Hohenzollern se fait Prussien, il cesse entièrement d’être en rapport avec l’esprit germanique. Frédéric II, le Prussien par excellence, reste l’épouvantail, pour ne pas dire l’exécration, de tout ce qui se trouve au sud de la Sprée. D’autre part ses successeurs, Frédéric-Guillaume II, Frédéric-Guillaume III et Frédéric-Guillaume IV, Allemands du centre s’il en fut, ont toujours paru d’assez médiocres Prussiens, — le dernier roi surtout, Hohenzollern jusqu’à la moelle des os et en qui revivait toute la lignée de ses ancêtres nurembergeois. Celui-là, avec ses défauts, ses faiblesses, sentait si fort en lui la vibration de la corde allemande que jamais il n’eût permis à un de ses ministres d’amener situation pareille à celle dont son frère subit la pression. L’Allemagne ne veut pas être prussianisée, et le roi Guillaume Ier, abdiquant son germanisme entre les mains de M. de Bismark, livrait forcément le premier rôle à l’Autriche. En 1848, comme un homme d’état le pressait de se mettre à la tête du mouvement des états moyens : « Je ne suis ni le premier ni le dernier, lui répondit Frédéric-Guillaume IV ; je suis le second. » Rôle modeste, digne d’un roi philosophe, d’un rêveur de conséquences historiques, et dont un grand politique de notre temps ne se contente pas. Depuis la victoire de Fehrbellin, qui changeait en monarchie l’électoral de Brandebourg, la Prusse a toujours été d’agrandissant. Prendre un duché à celui-ci, à celui-là une principauté, rien de mieux, c’est de droit : suum cuique, on s’élargit en restant Prusse ; mais vouloir se dire Allemand et prétendre renfermer la grande Allemagne dans un empire prussien, c’est trahir la plus téméraire des ambitions, la profonde ignorance du pays et remuer le monde pour un rêve.


HENRI BLAZE DE BURY.


  1. Tacit., Germ., lib. 1, IX.
  2. Gustave Kühne, Männliche und weibliche Charaktere ; erster Band, f. 75.
  3. Cet attirail, qui le faisait ressembler à Bartholo, intrigua beaucoup M. Cousin. C’étaient tout simplement les clés des tiroirs, vitrines et cabinets où s’emmagasinaient ses diverses collections botaniques, minéralogiques, etc.
  4. Voir l’histoire du congrès d’Aix-la-Chapelle et lire dans Varnhagen l’effroi de M. de Metternich et de la coterie absolutiste quand l’empereur Alexandre se prononça pour les constitutions.
  5. Kornmann, De Miraculis mortuorum, t. VIII.
  6. La chronique raconte qu’un jour s’étant égaré à la chasse, il s’arrêta au pied de la montagne. Émerveillé par la beauté du site, Louis résolut d’y transporter sa demeure, et s’écria avec un jeu de mots impossible à rendre en français et dans lequel la tradition croit voir une étymologie : « Attends, montagne, je te promets un burg. » (Warte, Berg, du sollst eine Burg haben).
  7. Il existe à la bibliothèque de Gotha un manuscrit de cette traduction faite d’ailleurs non point sur le texte latin, mais d’après une version italienne, et dans laquelle le naïf auteur a trouvé moyen d’intercaler divers épisodes de la vie de l’empereur Frédéric II. — Voyez Menken’s, Script, rer. Germ., t. III.
  8. Aux esprits curieux d’approfondir la matière, je recommande l’édition publiée en Allemagne par Bodmer de la collection Manesse et les intéressantes notices qui l’accompagnent. A ne considérer que ce cercle de la Wartbourg, toutes les tendances lyriques de l’époque y étaient représentées. Dans Henri d’Ofterdingen, le poète roturier d’Eisenach, se personnifiait la tradition germanique pure et simple, le culte des origines nationales, tandis que Wolfram d’Eschenbach, en homme noble dont les voyages avaient de bonne heure émancipé l’imagination, se laissait prendre volontiers aux nouveautés venues de France et d’Angleterre, s’inspirant tour à tour du roi Arthur, de la Table-Ronde, du Saint-Graal, et puisant à pleines mains dans la somme des autres peuples.
  9. « Ce même Clings-Ohr, toujours par des moyens cabalistiques, passa en une nuit de Hongrie en Thuringe, où il descendit avec son compagnon Henri d’Orterdingen au beau milieu de la cour d’un bourgeois qui demeurait à la porte Saint-George et se nommait Bollgraff. » (Andréas Tulpius, Historia der Stadt Eisenach ; voyez aussi l’Histoire de Thuringe, manuscrit du Sagittaire). « Cet homme, noble et riche, se nommait Clings-Ohr et possédait tous les secrets de la nature et de l’humaine science, habile aussi à comprendre et à traduire le langage des étoiles. » (Manuscrit de Dietrich de Thuringe).
  10. Voir le Weimarischer Jahrb., II, p. 225.