La Tiare de Salomon/Chapitre II

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Le monde illustré "Album Universel" (p. 8-10).

CHAPITRE II


Quatre jours après le quai de la Joliette à Marseille, présentait une animation extraordinaire en raison du départ imminent de La « Mouëtte » un des meilleurs paquebots des Messageries Maritimes, faisant la traversée de Marseille à Bombay.

À bord du navire dont on lâchait déjà les amarres, deux passagers et une passagère venaient d’arriver. Le premier des deux hommes était le baron Simono coiffé d’une large casquette à visière verte, sous laquelle sortaient deux yeux étincelants de colère :

— L’animal va nous faire rater le départ, rugissait entre ses dents le baron.

Derrière le baron venait le fidèle Ricochet, plus rose qu’à l’ordinaire, ce qu’expliquait deux énormes valises dont il était chargé, et que devant la colère de son patron il n’osait déposer à terre.

— Il est de fait, monsieur le baron, dit-il, que la conduite de ce monsieur Sigouard est bien inexplicable. Enfin puisqu’il est votre ami, il a peut-être des raisons pour ne point se gêner.

— Mon ami ! mon ami ! s’écria le baron exaspéré, apprenez d’abord, monsieur Ricochet, que monsieur Sigouard n’est point mon ami et à l’avenir je vous défends de l’appeler de ce nom devant moi. Vous entendez, monsieur Ricochet ?

Le secrétaire changea deux fois de mains ses valises, avec une vivacité qu’on ne pouvait mettre que sur le compte d’une émotion intense, et il balbutia :

— J’ai bien compris, j’ai bien compris, monsieur le baron, c’est entendu.

Et dans sa précipitation à changer ses valises de mains, l’infortuné en laissa soudain tomber une sur les pieds de la voyageuse qui l’accompagnait, et qui elle aussi depuis quelques minutes roulait des yeux furibonds.

C’était une grande et forte femme, au nez busqué et aux lèvres rouges et épaisses, et cette voyageuse n’était autre que la belle Sidonie, l’épouse adorée d’Oscar Sigouard. La toilette de Madame Sigouard était un véritable arc-en-ciel.

Un chapeau mousquetaire gris surmonté d’une immense plume verte brisée en deux endroits, couvrait ses cheveux noirs en broussaille. Une taille, dite « boléro » en velours mauve contenait sa puissante poitrine. Une jupe en alpaga violet enserrait sa croupe rebondie, et des souliers vernis flambants neufs emboîtaient ses larges pieds chaussés de bas rouges. Quand nous aurons dit qu’autour du cou de l’épouse de Monsieur Sigouard resplendissait un triple collier de perles de Venise et qu’à ses poignets s’enroulaient deux serpents en « double-fin », nous aurons achevé la description de la compagne de vovage de la mission Simono et Cie.

De Martigny, Viau - La Tiare de Salomon, 1907 illustration p09.png
Sauvé ! râla de nouveau l’arrivant

En recevant sur les pieds la moins lourde cependant des deux valises échappées des mains du secrétaire du baron, madame Sigouard poussa un cri aigu, et s’élançant sur monsieur Ricochet, l’empoigna par le revers de sa redingote, et lui souffla en pleine face :

— Espèce de maladroit, ça va vous coûter quinze francs cinquante, pas un sou de plus, pas un sou de moins, sachez-le.

— Comment quinze francs cinquante ? interrogea l’infortuné Ricochet suffoqué en cherchant à se dégager.

— Parfaitement, mon vieux ! Parfaitement, fit la dame rouge de colère. Vous ne voyez donc pas que vous venez de rayer abominablement mes vernis.

— Vos vernis ?

— Mais regardez donc plutôt, abruti que vous êtes.

Sur le bout du soulier de la dame la valise échappée avait effectivement éraflé environ deux centimètres de vernis.

Le baron irrité d’autant plus qu’il ne voyait pas poindre son neveu s’interposa :

— Assez, assez, madame, taisez-vous, mon secrétaire est un maladroit, c’est entendu. Il vient d’abîmer vos souliers, c’est compris. Et bien, je retiendrai quinze francs cinquante sur les appointements de mon secrétaire et tout sera dit ; quant à vous madame, vous feriez bien de me dire où est passé votre mari.

— Comment, on va me retenir quinze francs sur mes appointements, gémit monsieur Ricochet. Ah ben, il commence bien mon voyage.

— Où pouvait bien être passé Oscar Sigouard.

Sur le pont de « La Mouëtte » dont les chaudières ronflaient de plus en plus, le baron ne tenait plus en place.

— Ah il débute bien mon neveu, pensait il. Ah ! il débute bien !

Un coup de sifflet retentit.

Le signal du départ !

— Ah ! cet Oscar, rugit le baron !

Les chaînes des ancres rentraient maintenant par les écubiers avec un formidable bruit de ferraille. Les cabestans geignaient, forçant les cordages sur les poulis et une trépidation sourde venant des machines sous pression, commençait à faire vibrer le navire de l’avant à l’arrière.

Soudain, les veux terrifiés, la tête nue, les vêtements en désordres, un homme bondit sur le pont, comme un lièvre poursuivi par une meute, se laissa tomber sur un rouleau de cordages en s’écriant :

— Me voilà.

— Mon Oscar, hurla madame Sigouard.

— Sauvé ! râla de nouveau l’arrivant en s’épongeant la figure.

— Comment, c’est vous qui arrivez dans cet état ? dit le baron stupéfait, en reconnaissant son neveu.

— Moi-même en personne… Trois créanciers de Marseille, trois misérables créanciers, qui m’avaient simplement reconnu ! Ah ! ce qu’ils m’ont fait courir !

Le baron était livide.

La cloche du départ sonnait maintenant à toute volée.

— Rentrez dans votre cabine monsieur, fit d’un ton sec, le baron à son neveu. Dans cette tenue vous me faites honte, tout le monde nous regarde.

Quelques minutes plus tard, « La Mouëtte », toutes amarres lâchées, gagnait le large à petite vapeur.

Et tandis que dans sa cabine, la belle Sidonie, essuyait le front encore moite de son époux, monsieur Ricochet assis sur sa couchette, commentait en ces termes amers ses débuts de navigateur.

— Ça commence bien pour moi, parole d’honneur. Quinze francs de retenue déjà sur mes appointements et le mal de mer qui déjà m’étreint la gorge ; eh bien, je suis propre !