La Tour de la lanterne/08

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Hachette et Cie (p. 54-62).

VIII

DÉPART POUR LES GERBIES



Liette s’était brisé une jumbe dans cette mémorable soirée où la pauvre grand’maman Delfossy avait eu sa première attaque de paralysie. Elle ne s’en remit pas, la vieille dame ; elle traîna péniblement depuis ce jour sa jambe, ses idées et son langage. Ses habitudes d’ordre, de propreté, de décision, qui étaient le fond même de son caractère, sombrèrent aussi avec sa personnalité ce soir-la.

Grce à se belle constitution, la fillette, au contraire, fut promptement rétablie. Il ne lui resta qu’une légère claudication qui disparut peu a peu par la suite. Et comme il lui fallait beaucoup d’air sans fatigue, on décida de l’envoyer passer quelques mois dans la propriété du père de M. Baude.

Cette propriété, située à quelques lieues de la ville de Rochefort, était a peu pres tout ce qui restait à ce bon et noble vieillard de ses longues luttes avec la vie. Il n’avait craint ni les peines, ni les soucis, pour en être arrivé à élever les huit enfants dont il avait fait de très honnétes gens.

Il est vrai qu’il n’avait pas été entravé dans cette belle tache par la cherté des vivres, puiaque, dans la jeunesse de M. Baude, la douzaine d’œufs valait 8 sols et que le livre de beurre se payait 10 sols. La viande n’était pas plus chère. C’était aussi le temps ou le vin étant d’un prix dérisoire, il était courant de ne pas mettre d’eau dans son verre, habitude déplorable pour bien des gens. On voyait souvent des hommes du meilleur monde se donner le singulier plaisir, le soir, après un bon festin, de confondre leur lit avec le plancher, et passer la nuit sous la table au milieu des domestiques qui trouvaient, eux aussi, tout naturel de suivre un si bel exemple de tempérance.

De nos jours le prix des denrées et les mœurs se sont sensiblement modifiés !… il faut en convenir. Unc belle aisance est nécessaire aujourd’hui pour élever une demi-douzaine d’enfants ; et il est devenu utile, de toutes les manières, de mettre de l’eau dans son vin : ceux qui résistent à ce dernier conseil ont tout lieu de s’en repentir à bref délai, car liquides et gens n’ont guère gagné en qualité.

À cette époque, relativement peu lointaine, il n’était pas encore question du chemin de fer aux confortables wagons pour voyager. C’étaient des espèces de lourds et massifs véhicules, appelés « diligences », divisés en compartiments, et qui, sur les grandes routes, emportés au galop de quatre ou cinq forts chevaux, roulaiont les voyageurs.

Voiturés ainsi les uns sur les autres, sous le rapport de la commodité et de la vitesse, ils avaient à supporter bien des désagréments ; mais ce bon public, qui n’avait pas expérimenté encore les trains rapides, les sleeping-cars et les automobiles, jouissait de certains charmes que nous ignorons.

Si la poussière des routes était aveuglante, en plein été, lorsqu’elle ouatait les chemins, le plaisir des yeux y gagnait dans les autres saisons. On pouvait jouir du paysage dans les pays accidentés, au bord de la mer, sur le revers des montagnes, ou en suivant les méandres d’un fleuve ou d’une rivière.

Les distractions plus calmes, plus reposantes de nes pères, moins pressés que nous d’arriver au but, altéraient moins le système nerveux. On prenait son temps pour tout, pour regarder et aussi pour manger, dans les auberges de relais, l’excellent plat qui, suivant l’endroit, faisait la réputation de la maison ouverte souvent à une joyeuse et bruyante société de voyageurs. On se délassait de la longueur de route, en racontant de gais propos, en buvant sec et mangeant ferme.

Ce fut dans une de ces peu confortables voilures que Liette et sa grand’mère se mirent en voyage pour la Voirette, petit pays à une dizaine de lieues de La Rochelle.

Liette emportait avec elle une corde à sauter, un cerceau, une balle énorme en caoutchouc, trois de ses poupées et le coffret contenant leur vestiaire.

M. Baude voulut s’opposer à ce déménagement qui compliquait le départ, mais devant l’insistance de la fillette, il finit, comme toujours, par céder, persuadé au surplus, que tous ces objets n’arriveraient pas à destination. En quoi il fut mauvais prophète, les enfants ne prenant jamais plus de précautions pour leurs jouets que lorsqu’on parle de les leur retirer.

Tout arriva intact à Rochefort. Mme Baude se fit descendre à l’auberge du « Coq Hardi », où la voiture du grand-papa les alten- dait pour continuer la route.

Pendant qu’on attelait le cheval et qu’on empilait dans le coffre de la voiture les commissions pour les Gerbies, Liette regardait avec étonnement l’enseigne de cette auberge primitive.

Un superbe lion du désert, l’air féroce et la crinière embroussaillée, portait sur son dos un beau coq au plumage vert et rouge, à la crête orgueilleuse. L’œil et le bec de l’oiseau, largement ouverts, indiquaient qu’il avait conscience de sa témérité, mais qu’il n’en était pas inquiet le moins du monde ; et sa fanfaronne assurance laissait supposer qu’il envoyait joyeusement dans l’air un éclatant « Coquerico » !

Cependant on partit. La voiture du grand-papa Baude était bien plus patriarcale qu’élégante. Elle avait perdu sa fraîcheur à rouler, de longues années sur les routes, tant de grands et de petits Baude. Le vieux domestique, en blouse bleue, qui conduisait la vieille jument au poil blanc, ne manquait jamais, en répondant au bonjour de ceux qu’il venait chercher, de leur annoncer à quel numéro il en était de ses nombreux voyages. Il se trouva que Mme Baude et Liette exécutaient le 3 929e retour de Rouillard vers la propriété.

De ce chiffre Rouillard en était certain, car il tenait plus exactement la comptabilité de ses voyages que celle de ses verres de vin. Mme Baude ne put s’empêcher, en souriant, de faire compliment au vieux serviteur de cette fidélité à ses attributions ; et

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Liette regardait avec étonnement l’enseigne de l’auberge.


Rouillard, tout ému des bonnes paroles qui lui furent dites, répondit que pas un arbre du chemin, pas une pierre de la route, pas même une touffe de chardons des talus du fossé n’étaient là, sans que lui, Rouillard ne les eût vus ou tolérés.

Ce chemin semblait être à lui, lui appartenir en propre ; il le connaissait par cœur et le parcourait, disait-il, en fermant les yeux ou en regardant en l’air, de sorte que si on lui demandait, par exemple :

« Où sommes-nous, Rouillard ? »

Sans tourner la téte à droite ou à gauche, il répondait sans hésiter :

« Juste devant le petit sentier qui conduit au portillon de M. Maurisseau ; et il ajouta pour donner plus de valeur à son érudition topographique : À cet endroit, il y a trente-sept ans, se trouvait un tas de cailloux sur lequel ma voiture a failli verser, le jour de la Saint-Jean, au retour de la noce de M. Antoine Baude, le cousin de Monsieur. »

Et partant de ce tas de cailloux, il en vint à conter ce qu’étaient M. Antoine Baude, sa femme, ses enfants, décrivit le pays où il il était notaire, là-bas vers Saint-Aiguan, etc.

De fil en aiguille on arrivait avec les propos de Rouillard, qui avait la mémoire des détails comme tous les illettrés, à faire la route beaucoup plus vite qu’on ne l’aurait pensé dans ce pays si triste, si isolé, rempli de marais salants et de marais gâts, où paissaient des chevaux maigres et efflanqués.

Liette, il est vrai, n’avait pas encore très développé l’amour de la nature. Que le paysage fût verdoyant ou pelé, cela lui importait peu. Pour l’instant, elle écoutait Rouillard, tout en admirant sa blouse qui s’enflait démesurément au vent, et donnait par derrière au bonhomme le très singulier aspect d’un melon cantaloup.

Au bout d’une heure, la voiture s’engagea dans un sentier à l’extrémité duquel se dresse une petite colline qu’il fallut gravir au pas, et le décor du pays changea complètement.

La voiture roula alors sur une jolie route, plantée de chaque côté de longs et gros peupliers, dont le bruissement des feuilles pouvait faire croire au voisinage de la mer.

La pauvre vieille jument gravissait les côtes de cette route accidentée d’un pas légèrement paresseux.

Encouragée par les paroles amicales de Rouillard, elle semblait bien vouloir, par instant, prendre de bonnes résolutions ; mais par tempérament elle retombait dans sa somnolence.

« Allons, ma cocotte… allons !

— Va, ma vieille !… te presse pas, boune bête ; j’arriverons bien ce souer, pardienne !… »

Cocotte devait être de cet avis ; elle ne se pressait pas, en prenait à son aise, s’arrêtait même parfois pour jeter ses oreilles en arrière : histoire d’écouter ce qu’elle entendait conter, sans doute, pour la centième fois ; puis repartait au petit trot, gardant ce qui lui restait de fougue pour courir le dernier kilomètre qui la séparait de son écurie, où elle arrivait avec les allures d’un fringant cheval de trait.

Ah ! les bons baisers que reçut Liette, en descendant de la voiture ! D’abord, de grand-papa Baude, ensuite de tonton Rigobert et de tante Minette dans les bras desquels elle passa tour à tour.

Grand-papa Baude, à quatre-vingts ans, marchait droit et ferme encore. Le båton noueux qu’il avait à la main servait moins à le soutenir qu’à écarter l’herbe, les branchages de la route ou à faire peur aux chiens.

Une touffe de cheveux blancs, à la mode du roi Louis-Philippe, ornait son front, sur lequel se lisaient l’honneur et la bonté : les deux qualités maîtresses de sa vie. Son regard malicieux était aussi fin qu’il était affable, lorsque le bon vieillard souriait.

Il fit fête à Liette, lui trouva immédiatement une ressemblance frappante avec sa femme, qu’il avait très tendrement aimée. À partir de cet instant, Liette bénéficia de cette ressemblance pour obtenir de grand-papa tout ce qu’elle voulut.

On dut ensuite faire les présentations, comme il était d’usage aux Gerbies. Tante Minette, à cette fin, conduisit l’enfant à la cuisine où tous les domestiques étaient réunis pour le diner, et Liette donna sa petite main à chacun de ces braves gens au service de M. Baude depuis de longues années.

Elle se sentait très à l’aise dans cette hospitalière demeure, et lorsque le soir on la coucha dans le lit blanc qu’on avait roulé tout près de celui de sa grand’mère, elle s’endormit bien vite, non sans avoir remarqué que sa couchette sentait une bien bonne odeur, et demandé sérieusement à sa maman si les paillasses de ce pays n’étaient pas remplies de violettes.

Le soleil dardait ferme sur les prés fleuris, qui s’étendaient devant l’habitation, lorsque le lendemain matin Liette et Botte descendirent.

Liette regardait de tous côtés les prairies, les bois, la route qu’elle avait parcourue, et il lui parut que cet ensemble de choses, la maison comprise, avait démesurément grandi pendant la nuit.

Elle alla présenter son front à grand-papa Baude, et le trouva, lui aussi, plus majestueux que la veille. Les yeux de Liette s’agrandissaient, semblait-il, en raison de l’espace qu’ils embrassaient et que ses petites jambes allaient désormais parcourir.

« Tu peux aller partout, avait dit tante Minette, mais jamais du côté de la mare où les bêtes vont boire, car il y a des crapauds et des vipères qui pourraient te mordre. »

Liette, qui en avait une naturelle horreur et une très salutaire peur, promit de n’y point aller ; et tout heureuse de l’affabilité que paraissait particulièrement lui témoigner tonton Rigobert, elle prit sa main et se rendit avec lui faire visite aux étables, admirer les vaches et les veaux qui sautaient constamment à côté de leur mère. Les bœufs et les chevaux partaient pour les prairies ; Liette les laissa passer sans crainte ; elle trouvait cependant que les poulains faisaient des gambades bien inquiétantes.

Tonton Rigobert recommanda alors à la fillette de ne jamais aller dans les prés où ces bêtes étaient parquées. Il la conduisit au colombier ; pour y parvenir, elle dut monter un escalier étroit et raide, peu commode pour ceux qui ont le vertige, mais avec tonton Rigobert Liette n’avait pas la moindre crainte, elle aurait même sûrement avec lui grimpé au clocher de l’église, qui paraissait au loin à travers les arbres de la charmille. Elle prit entre ses mains un joli pigeon dont la robe rose et violette était bien douce à toucher ; mais elle le replaça vite sur les œufs de son nid, quand elle sentit entre ses mains son petit cœur battre d’effroi.

De quoi pouvait donc avoir peur ce ramier ? Qu’il était nigaud ! est-ce que Liette savait faire du mal aux bêtes ? Elle descendit, tout attristée de la sottise du pigeon, mais la station qu’elle fit devant la cabane des lapins dissipa promptement ce furtif chagrin.

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Devant la cabane son chagrin se dissipa promptement.
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La famille lapine, composée d’une vingtaine de betes, sautait dans tous les sens. Le papa, gravement assis sur son derrière, regardait au moins, lui, les visiteurs sans crainte. En manière de passe-temps il se frottait l’oreille avec sa patte pour faire sa toilette, et avidement ensuite broutait l’herbe fraîche que la jardinière venait de lui jeter. Ce gros lapin, avec sa figure singulière et ses lèvres fendues, faisait des grimaces bien comiques ; il devait être aussi très bon enfant, car il laissait tous ses petits monter sur son dos et jouer à saute-mouton sur sa tête.

Courbée, les deux mains sur ses genoux, Liette regardait attentivement les évolutions des habitants de la maisonnette, se promettant de revenir souvent les visiter, et même de leur apporter quelques friandises, comme, par exemple, des poignées de serpolet ou de menthe sauvage qu’elle irait cueillir avec Botte.



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