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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/13

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Calmann Lévy (p. 61-68).



XIII



2 janvier.

Un seigneur japonais, un véritable, un qui se souvient encore d’avoir été, au temps de son adolescence, un Samouraï à deux sabres, mais qui porte aujourd’hui tunique de colonel et casquette galonnée à la russe, nous a conviés ce soir à faire la fête avec lui, dans la maison-de-thé la plus élégante de la ville et la plus fermée, où l’on dédaignerait de nous recevoir si nous n’étions ses hôtes.

C’est tout au fond du vieux Nagasaki, près de la grande pagode du « Cheval de Jade », et nous nous y rendons en djinricha, au coup de neuf heures du soir, par une nuit froide et pure, éclairée d’une belle lune d’hiver.

Dans ce quartier où brillent à peine quelques lanternes, la maison qui nous attend, connue pour les rendez-vous de noble compagnie, est sombre, close, silencieuse, immense : elle a deux étages, très hauts de plafond, et se dresse plutôt tristement sur le ciel étoilé. Nos coureurs nous déversent à la porte, au pied d’un escalier, dans un vestibule minutieusement propre où nous devons dès l’abord quitter nos chaussures,

Aussitôt, des mousmés, qui sans doute nous guettaient à travers les châssis de papier mince, se précipitent du haut de l’escalier sur nos personnes, s’abattent comme un vol de petites fées éclatantes. Il y en a juste autant que d’invités, — et honni soit qui mal y pense, car tout se passera comme dans le monde ; ces dames, des guéchas de renom, que le seigneur à deux sabres nous offre pour la soirée, ont seulement accepté charge de nous distraire, de partager notre dînette, de charmer nos yeux ; rien de plus. Chacun de nous aura la sienne ; chacun de nous, dans le moment même qu’il se déchausse, est accaparé par une de ces gentilles créatures, qui ne le quittera plus ; du premier coup, les couples se forment dans le brouhaha de l’arrivée, presque sans choix, comme au hasard, et c’est deux par deux, la main dans la main, que nous gravissons l’escalier, avec une musique de petits rires voulus, puérils sans naïveté, mais jolis quand même.

Au premier étage, la salle de réception, où nous sommes juste douze, les guéchas comprises, contiendrait facilement deux cents convives ; nous y avons l’air perdu, au milieu de l’immaculée blancheur du papier mural, ou des nattes couvrant le plancher. Et il n’y a rien pour orner cette blanche solitude : ce serait une faute d’élégance ; rien qu’un grand bouquet frêle qui s’élance d’un vase ancien et rare, posé sur un haut socle d’ébène ; tout le luxe du lieu consiste dans les vastes proportions, l’espace, et aussi dans la finesse des boiseries, l’impeccable netteté des choses.

Le seigneur, pour nous recevoir, a repris ses longues robes de soie ; n’étaient ses cheveux coupés court, il serait redevenu un Japonais du vieux temps. Quant au décor, il est aussi très pur, sauf la lumière électrique, la trop moderne lumière, qui tombe çà et là du plafond, mais d’une manière discrète cependant, et voilée de verre dépoli.

Quand nous sommes tous accroupis par terre, bien en rang au fond de la salle, sur des coussins de velours noir, six servantes pareillement vêtues apparaissent à la porte, dans le lointain de ce petit désert de nattes et de papier, se prosternent et font une première entrée tout à fait rituelle pour venir d’abord placer, devant chacun des couples assis, l’inévitable réchaud de bronze. Ce sont des personnes entre deux âges, et d’aspect respectable, ces servantes, pâles, distinguées, les cheveux lissés en ailes de corbeau ; elles ont arboré la tenue et la couleur de grand apparat, qui sont spéciales aux fêtes du nouvel an et ne doivent se porter que la première semaine de chaque année : robe de crépon noir, d’un noir mat et profond comme le voile de la nuit, avec un blason blanc au milieu du dos ; robe qui traîne derrière, traîne sur les côtés, traîne devant, et qui, grâce à un jeu de bourrelets intérieurs, reste toujours majestueusement étalée autour de la mièvre petite bonne femme.

Et la dînette commence par terre, tous les services apportés en bon ordre et en rang par les six servantes correctes, dont la noire théorie s’avance chaque fois comme pour le deuil très officiel de quelque personnage lointain et saugrenu.

C’est la même dînette japonaise que l’on a déjà faite partout : les petites soupes aux algues, les énigmatiques et minuscules choses pour poupées. Mais tout est d’un raffinement extrême, servi dans des porcelaines diaphanes, dans des laques légers, légers, presque impondérables. Et il y a d’étonnantes pâtisseries imitant des paysages, des sites de rêve nippon, rocailles en sucre brun, vieux cèdres en sucre verdâtre très délicatement feuillus.

Après souper, ces dames, qui sont haut cotées et se font payer fort cher, consentent à retirer de leurs étuis de crépon les longues guitares à voix de sauterelle et les spatules d’ivoire qui servent d’archets. Elles chantent, comme de jeunes chats qui miauleraient le soir du haut d’un mur. Et enfin elles dansent, avec des masques divers ; la danse de la goule, celle de la grosse dame joufflue et bête, la danse des roues de fleurs, le pas de la source ; tout ce que mademoiselle Pluie-d’Avril, mon amie, m’a déjà fait connaître dans la « Maison de la Grue », et qui est de tradition infiniment ancienne, m’est réédité ici, dans un cadre plus vaste, plus distingué et plus vide encore,

Ces dames ont des robes adorablement nuancées, qui passent du bleu cendré de la nuit au rose de l’aube, et que traversent de grandes fleurs imaginaires, ou bien des vols de cigognes au plumage d’or. À force de grâce et d’artifices, elles sont presque jolies, et on subirait leur charme apprêté s’il faisait moins froid. Mais on gèle sur ces nattes, dans la salle trop grande où les braises des gentils réchauds nous entêtent sans donner de chaleur. Et la lune de janvier, dont on perçoit, à travers les carreaux de papier de riz, la pâleur spectrale, en concurrence avec la lumière électrique, nous rappelle que dehors la gelée blanche de l’extrême matin doit commencer de se déposer sur la ville endormie. Il est temps de quitter ce lieu d’élégance étrange.

Pour finir, un jeu puéril sans gaîté. Par terre, dans la salle très vide, on forme un cercle avec les coussins de velours funéraire, espacés d’une longueur de mousmé, et là-dessus nous voici tous courant à la file et en rond, d’un pas que rythme une chanson de cent ans. — Les Japonais s’amusaient à ce jeu dans la nuit des âges : de vieilles images en font for. — A perdu qui n’est pas perché sur le velours d’un coussin noir, quand brusquement la chanson s’arrête, et les guéchas alors font entendre des petits rires, comme une dégringolade de perles fausses.

Oh ! la niaiserie et la tristesse de cela, au milieu de cet exotisme extrême, au pied de la pagode du Cheval de Jade, dans le grand silence des entours et dans la froidure d’un minuit de janvier !…

Allons-nous-en ! — Nos coureurs, en bas, nous attendent, endormis dans des couvertures, à côté de nos souliers. Enfin rechaussés, nous nous installons sur nos petits chars, et l’air vif nous saisit, la nuit du dehors nous enveloppe, tandis que les guéchas, restées dans l’escalier, en groupe lumineux, étourdissant de couleur, s’inclinent pour des révérences charmantes. Sur le ciel tout bleui de rayons de lune, les vieux cèdres sacrés du temple voisin découpent en noir leurs branches tordues, aux rares bouquets de feuillage, d’un dessin très japonais. Et peu à peu nous prenons de la vitesse, à mesure que s’éveillent mieux nos coureurs ; nous voilà partis pour une longue course aux lanternes, traversant un Nagasaki bleuâtre, vaporeux et lunaire, qui dort tout baigné de brume hivernale.