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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/36

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Calmann Lévy (p. 185-191).



XXXVI



15 mars.

Dans ce rayonnement de printemps, à peine avais-je mis pied à terre aujourd’hui, que trois mousmés dans la rue ont attiré mon attention. Qu’y avait-il donc entre elles d’inusité, que je définissais mal au premier abord ? Avec des petites moues particulières, des envies de rire contenues, elles cheminaient ensemble, le nez au vent tiède, l’air de se savoir drôles et de perpétrer quelque farce… Ah ! cela venait de leur coiffure : elles s’étaient fait des bandeaux et des chignons comme les grand’mères. Et, quand elles eurent compris, à mon regard, que j’avais remarqué, elles répondirent des yeux : « Hein ! n’est-ce pas que nous sommes cocasses ? » et passèrent en riant pour tout de bon.

Quelques pas plus loin, deux vieilles dames… Qu’avaient-elles d’inusité, celles-là encore ?… Ah ! leur coiffure : elles s’étaient fait des bandeaux et des chignons de jeune fillette, avec un léger piquet de fleurs sur le côté, comme en porte mademoiselle Pluie-d’Avril. Et leur sourire me répondit de même : « Mais oui, c’est ainsi, ne t’en déplaise ! Oh ! nous le savons, va, que nous sommes comiques ! »

Tout le long du chemin, pareille mascarade : renversement général des coiffures et des âges. (Bien entendu, fallait-il avoir l’œil déjà complètement fait aux japoneries pour recevoir une impression de stupeur telle que la mienne. C’était comme si, chez nous, un beau jour, toutes les aïeules apparaissaient en cheveux, avec des nattes dans le dos, et toutes les petites filles, en bonnet tuyauté, avec des anglaises.)

Quelques instants plus tard, dans le faubourg de Dioudjendji, près de mon ancienne demeure. Devant moi cheminait une dame de galante tournure, ayant cette ligne incomparable de la nuque et des épaules qui la décèlerait entre mille : madame Prune, coiffée aujourd’hui en petite mousmé, en petite écolière, avec un piquet de roses pompons se balançant au bout d’une longue épingle d’écaille !…

Avertie par son flair toujours si sûr, elle se retourna pour me montrer, dans un sourire, l’un des derniers râteliers laqués de noir que Nagasaki possède encore : « N’est-ce pas, demandaient pudiquement ses yeux baissés, n’est-ce pas, cher, que ça ne va pas trop mal ? »

— Madame Prune, j’allais vous le dire. Mais je vous prie, expliquez-moi…

Alors elle me conta que, depuis le temps des ancêtres lointains, c’était de tradition que les dames, ce jour du calendrier, fussent coiffées comme les jeunes filles, et les jeunes filles comme les dames.

Et tout était joli autour de nous, aussi bizarrement joli et aussi invraisemblablement arrangé que dans une aquarelle japonaise. Ce faubourg où nous passions avait l’air en pleine ivresse de printemps. Notre sentier dominait, à soixante mètres de haut, la rade bleue, sinueuse entre ses rives boisées. Autour des vieilles maisonnettes, aux châssis de papier, il y avait des arbres tout blancs et des arbres tout roses ; il y avait aussi des glycines dont les longues grappes commençaient de se colorer en violet pâle ; et tout cela, maisonnettes gentilles comme des jouets, arbres roses des petits jardins, glycines en guirlandes, dévalait sous nos pieds jusqu’à la mer, dans un pêle-mêle qui semblait instable et impossible ; tout cela avait l’air de tenir par ensorcellement, sans souci de l’équilibre ni de la pesanteur. Une lumière idéale, délicate, éclatante sans éblouir, s’épandait pareille, sur les choses proches et sur les lointains limpides. Dans le ciel pointaient ces cimes très singulières des montagnes de Kiu-Siu, qui ressemblent à des cônes tapissés de peluche verte. Et, là-bas, du côté où la rade s’ouvre sur la mer de Chine, plus d’habitations humaines, un manteau uniforme de verdure jeté partout, même du haut en bas des très abruptes falaises ; rien que deux ou trois petits temples, perchés dans des coins presque inaccessibles, discrets d’ailleurs, émergeant à peine du fouillis des branches, et voués aux Esprits des bois qui doivent être souverains par là, sur ces côtes si vertes.

Une seule tache, dans l’immense décor souriant ; un peu en arrière de nous, de l’autre côté de la baie, un lieu pelé, horrible et maudit d’où monte un bruit perpétuel de ferraille tapotée ; une bouche de l’enfer qui souffle une haleine noire par mille tuyaux : l’arsenal où se fabriquent nuit et jour les nouvelles machines à tuer.

Madame Prune, continuant de marivauder à son ordinaire, tandis que le piquet de roses pompons s’agitait au-dessus de son opulente coiffure, m’entraînait insensiblement vers sa demeure. Et moi, fasciné comme toujours par ses dents laquées, couleur d’ébène polie, je constatai qu’elles venaient d’être remises à neuf, à mon intention sans doute : de patients spécialistes y avaient introduit de place en place des petits morceaux d’or qui prenaient, sur ce fond noir, énormément d’importance et d’éclat, tout comme sur les laques des plateaux ou des boîtes.

On n’imagine pas ce qu’il y a de dentistes à Nagasaki ; les moindres portefaix ont des dents dorées par leurs soins. Ils travaillent du reste sans mystère, car je me souviens d’avoir vu, par des fenêtres ouvertes, des dames au chignon d’un beau galbe, la tête renversée sur un coussinet et tenant béantes leurs mâchoires, qu’un opérateur semblait perforer avec d’étonnants petits vilebrequins. Ils ont, paraît-il, appris cet art en Amérique. Quantité de matelots de chez nous, séduits par leurs enseignes à images, se sont confiés à eux et les déclarent d’une dextérité merveilleuse.

En ce qui est affaire d’adresse, de patience et d’exactitude, ces petits Japonais ne pouvaient qu’exceller. C’est pourquoi ils se sont approprié si vite l’art de nos électriciens et de nos constructeurs de machines ; on s’étonne seulement qu’ils n’aient pas inventé eux-mêmes, des millénaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd’hui comme des virtuoses.

Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que bibelots de précision, vont devenir, hélas ! entre leurs mains prestes et sûres, de bien effroyables jouets…

Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout était joli ce jour-là autour de moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu’en haut vers le ciel pâlement bleu où montaient les étranges cimes vertes ! Et qu’elle est adorable, cette île de Kiu-Siu, de finir ainsi, là-bas au loin, par des falaises magiquement garnies d’arbres, des falaises qui portent des petits temples à demi cachés sous leur verdure et qui descendent, comme les remparts de quelque forteresse enchantée, dans le grand néant de la mer, aujourd’hui si lumineux et diaphane !…