La Troisième République française et ce qu’elle vaut/30

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CHAPITRE XXX.

La société n’est jamais bien longue à sauver, conséquence de la position et de la nature particulière des troupes démocratiques. Chefs et soldats sont essentiellement nerveux par la façon dont se forme en eux la conviction.

Là, sauf des cas rares, rien n’est héréditaire comme chez le royaliste ou l’impérialiste, et même chez le libéral. L’enfant n’a souvenir que de peines et de misères. Il a entendu traiter avec emportement l’orgueil, l’avarice, la scélératesse des riches. Il n’en sait pas plus long. Dès son apprentissage, quand il en a fait un, il a été initié à l’animosité ou à la lutte tantôt haineuse et patiente tantôt emportée de l’ouvrier contre le patron ; alors il n’a plus vu de choix. Contredire aux déclamations de l’atelier, c’eût été se mettre en conflit avec toute sa tribu ; il a accepté en gros le sentiment commun que si le bourgeois devient riche c’est aux dépens du malheureux qui travaille pour lui et demeure toute sa vie sans rémunération suffisante.

Jusqu’ici il n’y a encore qu’impressions, sentiments vrais, faux ou exagérés, comme sont en général les sentiments dans tous les hommes, mais de doctrine, point. Je parle cependant de la catégorie supérieure dans la tribu démocratique ; quant à l’être qui ne fait pas d’apprentissage, qui n’est pas un ouvrier proprement dit, qui vague, erre, a faim, soif et désirs, c’est purement une brute et des plus dangereuses. J’en ai vu une de ce genre dans une nuit d’émeute, entrer dans un corps de garde, une hache sanglante à la main, s’asseoir sur une chaise, sans regarder personne, tirer de sa poche sordide un lambeau de chair crue, et le dévorer en silence. Je reviens aux autres.

Quand ces imaginations ainsi encadrées et serrées les unes contre les autres dans une sorte de loyauté réciproque imposant la haine du patron, sentent s’allumer au milieu de ces sentiments de fâcheuse nature une étincelle d’intelligence et un besoin de coordonner et d’ajuster ce qu’ils se disent les uns aux autres et qui ressemble à des idées, alors, ils croient se former une opinion. Ils remontent aisément d’un bond toute la chaîne des expériences sociales et des nécessités qu’elles traînent après elles. Ils se figurent une sorte de paradis terrestre d’où la peine, le besoin, la misère et tous les tristes démons persécuteurs de la vie humaine peuvent être bannis. Parce qu’ils souffrent, ont souffert et souffriront et ne connaissent guère que des gens se trouvant en butte à des maux de même espèce, ils ne voient autour d’eux que des martyrs, s’acceptent eux et leurs pareils pour des victimes innocentes et abusées et dans ceux qu’ils ne connaissent pas, ne leur ressemblant pas, ils sont logiquement portés à ne considérer que des oppresseurs et concluent qu’ils sont tels. Les peines, les misères, les difficultés, les chagrins de ces autres-là, ils n’en ont pas le moindre soupçon. Ils ne voient sous des apparences qui ne leur apprennent rien que des heureux et ces heureux ne sont tels que parce qu’eux ils souffrent. Jacob a volé à Ésaü son droit d’aînesse et Ésaü c’est eux ; première erreur mais à laquelle ils tiennent fortement et, dans tous les cas, ils refusent de se rendre le moindre compte de la vie difficile que doit traverser Jacob pour avoir à la fin plus de troupeaux que le brutal et inintelligent Ésaü.

Alors, celui-ci, Ésaü, l’ouvrier, se jure à lui-même qu’une répartition inégale des biens de ce monde a été faite, ce qui est parfaitement vrai d’ailleurs ; mais les moyens d’en reconnaître et d’en apprécier les raisons supérieures ne sont pas à sa portée ; il passe outre et conclut non seulement à l’opportunité, non seulement à la légitimité, mais à la nécessité, à la possibilité d’une répartition nouvelle dans laquelle lui, Ésaü, lui, l’ouvrier, il aura tout et Jacob, justement châtié de sa longue usurpation, n’aura rien.

Son intelligence fait à ce moment un pas de plus sur cette route fallacieuse. Il se procure des livres. Il lit à tort et à travers, avec la fièvre, avec la volonté ferme de trouver ce qu’il cherche, de mettre la main sur la solution du problème, non telle qu’elle peut être, mais telle qu’il la veut. Il devient un des conseillers de sa caste, il ajoute les déboires de l’écrivain médiocre à ceux du mercenaire souffrant ; passé folliculaire, il passe vipère et devient un des oracles du sanctuaire. Mais toute la mécanique intellectuelle de cet homme est faussée.