La Troisième République française et ce qu’elle vaut/6

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CHAPITRE VI.

Leur principal vice, en laissant les autres à l’écart, celui dont il s’agit ici, c’est de ne valoir quoique ce soit au monde, pour qu’on en puisse fabriquer ni royalistes, mais non plus ni républicains, assurément. Très pénétrés, par leur tempérament, de l’inviolabilité du dogme égalitaire, ils le sont ; c’est leur avoir. Ils obtiendront emploi et ensuite avancement, par l’ancienneté ; mais, surtout s’il se peut, et c’est là le bonheur suprême ! par la faveur : du mérite, il n’en saurait être question. Pas de mérite au monde qui au point de vue du droit vaille l’ancienneté, à celui du fait, la faveur. Le mérite, c’est le nom de la monnaie ; mais ce n’en est pas le métal.

Entrer dans le détail, dans les applications de cette vérité en ferait ressortir la force et apprécier les résultats. Mais passons. Il vaut mieux se borner à montrer comment, en conséquence, et par application normale du principe de l’égalité les forces de la nation tournent toutes à ne produire que des non-valeurs intrigantes, remuantes et inefficaces ce dont la forme républicaine ne saurait tirer aucun avantage ni pour son établissement, ni encore moins pour la prolongation de son existence. Ce serait quitter la piste ici poursuivie que d’entamer un pareil examen. Il faudrait, pour bien faire, prendre l’un après l’autre tous les services publics et montrer ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils vont devenir en comparaison de ce qu’ils ont été dans le passé, par l’effet de l’application prolongée du système. On verrait comment d’en bas la gangrène a gagné graduellement en haut, et on s’expliquerait les malheurs de la guerre de 1870 — encore mieux les faits plus tristes qui ont suivi la catastrophe et qui maintiennent le pays dans l’état misérable où chaque jour il s’enfonce davantage. Certainement, ce labeur répugnant s’accomplira quelque jour et le bilan des différents ministères sera donné à mailles, sous et deniers. Mais, pour le moment, ce qui importe ici c’est de poursuivre la contemplation de l’ensemble et, d’abord, de voir jusqu’où cet ensemble porte ses ravages.

Ce serait trop d’avoir dans une contrée comme la France, toutes les branches de l’administration viciées par l’application de la doctrine égalitaire. Il est incontestable que d’un tel mal, le pays aurait déjà cessé de vivre. Mais si la décomposition qui tient la matière administrative en épargne encore quelques parties, elle en sort pour s’étendre au dehors de la bureaucratie proprement dite, elle a gagné sur des terrains qu’elle n’eût pas dû toucher et c’est ce lamentable phénomène qu’il importe de faire toucher au doigt.

La notion que l’ancienneté et la faveur étaient les seuls véhicules possibles des situations personnelles étant bien établie, et les fonctionnaires publics composant la grande majorité des Français, il est arrivé que les emplois sociaux, en eux-mêmes, les plus répugnants à l’application d’un tel système s’y sont accommodés par imitation, et on voit maintenant les savants, les professeurs, les médecins, les artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, comédiens, danseurs et musiciens, marchant tous, avec conviction et d’un pas mesuré, dans la voie du mandarinat, cherchant autant que possible à imiter les formes administratives, à faire admettre qu’ils portent un bouton d’un métal ou d’une matière quelconque à leur bonnet, se donnant et se faisant admettre pour des fonctionnaires et n’exerçant pas des arts ou des sciences libres, mais bien suivant des carrières régulières et cadencées, bref, se classant comme il convient à des gens respectables, dans des professions réglées par l’ancienneté, mouvementées par la faveur et où le mérite n’apparaît que comme les statues de Bouddha dans les temples chinois. On leur brûle un bâtonnet d’odeurs mais on ne s’en soucie pas autrement, et le sanctuaire n’est qu’une auberge ; on le traverse pour aller ailleurs, plus haut, dans les régions administratives elles-mêmes, à tout le moins au ciel de la Légion d’honneur, enfin, à la gloire ; tendit ad astra.