La Troisième République française et ce qu’elle vaut/9

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CHAPITRE IX.

Il faut pourtant avouer que les partisans des théories radicales, c’est-à-dire les hommes parlant au nom des classes ouvrières, professent en somme des idées plus politiques que les praticiens dont il vient d’être question tout à l’heure. Ils imaginent pour l’homme un certain cercle d’activité collective et conçoivent une notion exacte d’un certain mode de société, ce que les autres ne sont pas capables de faire.

Ils suppriment dans une mesure quelconque mais toujours extrêmement large la propriété individuelle ; mais ils en conservent les applications et les avantages pour la totalité des créatures ; on ne pourra, sous leur conduite, espérer, vouloir et agir que dans un cercle assez restreint ; mais on sera vêtu, nourri et logé sans rémission ; la grande masse des hommes sera garrottée et de près dans un mode de félicité implacable et d’une nature des plus humbles ; mais, au moins, ce qui vous sera donné on le tiendra, et on aura probablement tout ce qui vous aura été promis, car ce ne sera pas grand’chose. Malgré ces bénéfices, deux points sont effrayants : l’autorité écrasante des bergers, leur irresponsabilité vis-à-vis de leurs ouailles, le caractère quasi divin que ces nourrisseurs perpétuels ne manqueront pas très promptement de revêtir ; le luxe, la splendeur hiératiques dont ces illustres et sublimes personnages ne manqueront pas d’entourer, de rehausser, de signaler très vite leurs rôles augustes. On dira en s’agenouillant : le sacrosaint inspecteur et le divin délégué. Voilà de quoi faire réfléchir. Ce qui est également délicat à admettre, c’est le complet hébétement où l’humanité, bourrée de pommes de terre et repue de viandes à bon marché va, de toute nécessité, se trouver réduite, pour que de si belles innovations se produisent.

Dans tous les systèmes, sans exception, qui tournent autour de l’idée socialiste et se piquent de la réaliser, il y a encore deux pivots essentiels à la mise en mouvement de la machine : la suppression du dieu individuel et des religions diverses découlant des anciennes formes de la foi, puis la castration rigoureuse de toute science, mutilée de telle sorte qu’elle ne doit plus connaître et livrer que des enseignements positifs et immédiatement applicables à un but décidément pratique. Le christianisme, en particulier, doit être exterminé de fond en comble et sa dernière racine soigneusement arrachée. Rien de plus logique. Le christianisme est un élément très actif de l’idée personnelle et du développement de la conscience chez l’homme. Or, il ne faut plus admettre que l’idée collective seulement et l’homme doit être absorbé dans l’humanité. De là cette haine dont les écoles sensualistes poursuivent les religions.

Mais, à part toutes formes de croyances, et en les supposant aisées à détruire, quelque chose d’essentiel à la nature, au tempérament humain se fait pourtant apercevoir qui ne saurait être extirpé. C’est l’instinct par lequel le sauvage le plus assimilé à la matière est constamment induit à chercher en dehors, à côté ou au-dessus, ou si l’on veut, au-dessous de lui, un objet quelconque de respect ou de vénération. Il adorera un tronc d’arbre, s’il n’a pas mieux ; un lézard ou un bœuf, s’il se raffine ; mais il adorera quelque chose. Ici, il adorera l’Inspecteur et le Délégué dispensateurs authentiques de ses jouissances et maîtres de sa vie ; ces deux messieurs ne s’en plaindront pas et trouveront le culte fort rationnel ; mais ne pourrait on pas demander, sans supposition de paradoxe, si même le brigand des Abruzzes avec son culte pour la Madone, de valeur théologique assurément bien contestable, n’est pas encore de quelques degrés au-dessus de pareilles opinions.